Evolution

SYSTEMES AUTO-ORGANISES APPLIQUES A LA SELECTION NATERELLE

Cet article est paru dans le Bulletin du G.E.S.T., N° 154, mars 2009

I.      INTRODUCTION

En cette année « Darwin », il est normal que nous nous penchions sur certains des aspects de la théorie de ce génie et des questions qu’elle pose. Jamais, une œuvre comme « L’origine des espèces » qu’il publia en 1859 n’a fait couler autant d’encre. Le nombre d’ouvrages relatifs à la sélection naturelle et à l’évolution selon Darwin est impressionnant, et il en sort encore actuellement un ou deux par trimestre. Aussi, j’aimerais revenir sur trois articles qui sont paru dans la revue « Pour la Science » dans les années ’90, qui ouvre des perspectives intéressantes.

Russelle Ruthen, Complexité et organisation, in Pour la Science, mars 1993, N° 185, pp. 32-38 [1].

John Holland, Les algorithmes génétiques, in Pour la Science, septembre 1992, N° 179, pp. 44-51 [2].

Per Bak, Kan Chen, Les systèmes critiques auto-organisés, in Pour la Science, mars 1991, N° 161, pp. 52-60 [3].

Stuart Kauffman, Antichaos et adaptation, in Pour la Science, octobre 1991, N° 168, pp. 66-72 [4].

II.   LE MOTEUR DE LA SELECTION NATURELLE

La sélection naturelle est-elle la seule cause de l’évolution des organismes vivants ? Cette question, je me la suis déjà posée souvent. Existe-t-il une force qui pousse à l’organisation de plus en plus complexe de la matière vivante ?

Les différentes hypothèses ou théories ne répondent pas explicitement à la question. Déjà Darwin avoue son incapacité à expliquer le moteur de l’évolution. Une série d’articles lus dans la revue « Pour la Science » semble proposer un commencement de réponse. Actuellement des découvertes mathématiques et des simulations informatiques donnent naissance à un courant théorique qui permet aux biologistes de réviser leurs conceptions sur les origines de l’ordre dans l’Evolution.

La présentation de l’article de R. Ruthen, résume très succinctement son contenu :

« Les plantes, les animaux, les écosystèmes ou les organisations humaines internationales se sont lentement élaborés à partir des molécules organiques primitives. Quelles forces poussent le monde vers une complexité croissante ? » ([1] page 32)

Quelques équipes de chercheurs tentent d’élaborer une théorie unifiée qui expliquerait la dynamique des systèmes vivants, comme les physiciens cherchent à unifier les quatre forces qui régissent le monde de la physique. Ces différents systèmes composés de nombreux agents qui interagissent et s’adaptent aux changements sont-ils régis par des principes de fonctionnement analogues ? Là est la grande question ! Les chercheurs de différentes disciplines constatent que les systèmes vivants semblent évoluer vers une frontière située entre l’ordre et le désordre. Le mécanisme au centre des interrogations est l’évolution au sens général du terme.

« Quelles sont les caractéristiques communes aux systèmes qui s’organisent spontanément, qui apprennent, se souviennent, évoluent, s’adaptent et finissent par disparaître ? Des principes fondamentaux déterminent-ils leur remarquable comportement ? » ([1] page 33).

Déjà au siècle passé, Sadi Carnot et d’autres se penchent sur ce problème. S’il est impossible de décrire chaque interaction, étant donné le grand nombre de constituants des systèmes, il est toutefois possible de prévoir leur comportement statistique : ce seront les lois de la thermodynamique.

Henri Poincaré comprit que des systèmes à plus de deux éléments en interaction, ont parfois des comportements imprévisibles. Ce sera le début de la théorie du chaos. Cependant, elle ne peut décrire la grande variété dynamique des systèmes complexes, il faudra attendre le développement de l’informatique  et l’apparition de nouveaux concepts mathématiques.

III. THEORIE DE LA COMPLEXITE

Des chercheurs tels que Herbert Simon, Ilya Prigogine et Herman Haaken « recherchaient une théorie de la complexité, c’est-à-dire des principes généraux des systèmes dont les interactions de constituants engendrent un comportement collectif complexe ».

La théorie de la complexité peut-elle être appliquée à des systèmes adaptatifs (cellules, organismes, économies) ? En effet ces systèmes adaptatifs sont constitués de nombreuses parties qui interagissent. Les systèmes complexes peuvent apprendre et s’adapter à leur environnement. Leur comportement dépend du degré de complexité des stratégies et des mécanismes d’évolution. Afin d’analyser de tels systèmes, des chercheurs ont entrepris des simulations informatiques.

Ainsi, en 1989, J. Holland lance une simulation d’un écosystème où des « organismes numériques » essaient de survivre et de se reproduire. Dans son article « Les algorithmes génétiques » il dit ceci :

« Des programmes d’ordinateurs qui « évoluent » comme des organismes vivants conçoivent des turbines, optimisent des réseaux de communication ou commandent l’acheminement de gaz naturel dans les pipelines » ([2] page 44).

En étudiant l’ Evolution, J. Holland, chercheur pragmatique, tente de la reproduire informatiquement, « après avoir compris que la sélection naturelle élimine l’un des obstacles majeurs à la conception des programmes : la spécification préalable de toutes les caractéristiques d’un problème et des tâches précises qu’un programme doit effectuer pour résoudre ce problème ». Il crée ainsi la notion d’ « algorithmes génétiques ». Ces algorithmes génétiques servent essentiellement à résoudre des problèmes d’optimisation. Ils explorent en parallèle un ensemble de solutions possibles aux problèmes posés. La pratique montre qu’ils s’approchent rapidement assez près de la solution optimale.

« Les algorithmes génétiques explorent des espaces de solutions beaucoup plus vastes que les programmes classiques. En outre, l’étude des effets de la sélection naturelle sur les programmes, dans des conditions contrôlées et bien comprises, pourrait montrer comment la vie et l’intelligence ont évolué sur la Terre.

La plupart des organismes évoluent par deux mécanismes principaux : la sélection naturelle et la reproduction sexuée. La sélection naturelle détermine quels membres d’une population survivent et se reproduisent : le reproduction sexuée assure le brassage et la recombinaison des gènes parentaux aux potentialités nouvelles » ([2] page 44).

Cette reproduction sexuée, par la fusion d’un spermatozoïde et d’un ovule, permet une évolution beaucoup plus rapide qu’une parthénogenèse.

« La sélection est simple : un organisme meurt s’il n’est pas adapté, c’est-à-dire s’il n’échappe pas à ses prédateurs ou s’il ne trouve pas de proies » ([2] page 44).

Nous sommes en plein darwinisme !

A partir de ces notions, J. Holland, dès 1960, trouve « une technique de programmation, l’algorithmique génétique, qui permet l’évolution des programmes par reproduction et par mutation». Il développe cette technique en créant « un code génétique qui pourrait représenter la structure de tout programme informatique ».

« Ce « système de classeurs » est un ensemble de règles (nommées classeurs) qui réalisent certaines actions chaque fois que leurs conditions sont vérifiées » ([2] page 44).

« L’évolution biologique n’aboutit cependant pas à un super-individu unique, mais plutôt à des espèces qui interagissent et s’adaptent les unes aux autres. De même, des algorithmes génétiques peuvent être utilisés – avec quelques modifications – pour faire évoluer des « organismes » à base de systèmes de classeurs composés de nombreuses règles; au lieu de sélectionner isolément les règles les mieux adaptées, les pressions de sélection font alors évoluer des systèmes complexes dont les capacités sont codées dans les chaînes qui les composent » ([2] page 48).

Dans un problème du type du « dilemme du prisonnier » dans lequel deux prisonniers peuvent être libérés ou maintenus en prison selon la stratégie adoptée, il s’avère que l’une des meilleures stratégies est celle du donnant-donnant. J. Holland y introduisit trois modifications majeures : chaque organisme peut choisir de combattre pour les ressources ou d’échanger celles-ci. De plus, chaque organisme est muni d’une marque qui montre son appartenance à un groupe. Chaque organisme peut appliquer des règles qui tiennent compte de ces marques.

« Ces trois modifications ont un effet immédiat : la répartition des marques et des stratégies, initialement aléatoires, devient progressivement très organisée. Finalement les organismes apprennent même à appliquer des stratégies particulières selon les marques; on observe une spécialisation et une coopération actives, ainsi que du mimétisme et de la tromperie » ([1] page 35).

La correspondance entre le monde de J. Holland et les écosystèmes réels intéresse certains économistes qui pensent que l’économie est un système adaptatif complexe.

Le calcul de la complexité pose problème. Toutefois, « en théorie, on peut comparer la complexité de deux systèmes en écrivant deux programmes d’ordinateurs aussi courts que possible, qui reproduisent les données originales ».

« La complexité algorithmique des données serait alors reliée au nombre d’instructions que contiennent les deux programmes : le programme ayant le moins d’instructions décrirait le système le moins complexe » ([1] page 36).

La complexité algorithmique est habituellement impossible à calculer, c’est un outil peu commode pour l’étude des systèmes complexes car elle est plus sensible au désordre qu’à l’ordre. Aussi dans les années 1980, de nouvelles méthodes de quantification de la complexité sont-elles proposées, notamment par James Crutchfield de Berkeley qui s’inspire des idées du linguiste Noam Chomsky sur la classification des différentes sortes d’ordinateurs.

« Pour mesurer la complexité à l’aide de cette hiérarchie, on choisit une classe particulière et l’on cherche, dans cette classe, le programme le plus court, qui reproduise les données. Les caractéristiques de la classe obligent à décrire approximativement les données, c’est-à-dire à ne conserver que certaines de leurs caractéristiques. Si le programme ne peut reproduire les données, on reprend la description avec une classe plus puissante; sinon la complexité est déterminée d’après le nombre d’instructions et le nombre de contraintes associées à la classe utilisée » ([1] page 36).

IV.  SYSTEMES CRITIQUES AUTO-ORGANISES

Toutefois, cette approche ne répond pas à la question de savoir pourquoi certains systèmes, adaptatifs ou non, semblent évoluer à mi-chemin de l’ordre complet et du désordre absolu. Certains chercheurs comme Per Bak (Laboratoire de Brookhaven) et Anne et Didier Sornette (Nice) « pensent que l’auto-organisation critique est un des phénomènes qui pourrait être à la base de cette évolution ». A la fin des années 1980, P. Bak trouve une classe de systèmes qui semble devenir spontanément complexe. Pour lui et ses collègues :

« Les grands systèmes interactifs évoluent continuellement vers un état critique où un petit événement déclenche une réaction en chaîne pouvant conduire à la catastrophe » ([3] page 52).

La théorie de l’état critique auto-organisé qu’ils élaborèrent « explique pourquoi de tels systèmes évoluent naturellement vers un état critique tel qu’une petite perturbation déclenche une réaction en chaîne qui touche de nombreux éléments du système ».

« En général, l’état critique résiste à toute modification mineure des règles gouvernant le système. [Il] possède donc deux caractéristiques qui semblent incompatibles : le système est instable en de nombreux endroits, mais l’état critique est, lui, absolument stable […] » ([3] page 54).

« L’état critique est une propriété globale du système » ([3] page 54).

Si l’on traduit les instabilités locales en graphe en fonction du temps, l’on obtient une courbe irrégulière dont les variations sont de toutes les durées, connue sous le nom de bruit de scintillation.

« La théorie de l’état critique auto-organisé propose une explication de ce mystère : les bruits de scintillation, formés par la superposition de signaux de toutes intensités et durées, correspondraient aux réactions en chaîne d’intensités et de durées variables issues de systèmes dynamiques à l’état critique » ([3] page 54).

Parmi les modèles numériques présentant les caractéristiques des systèmes critiques auto-organisés, la modélisation des séismes géologiques est sans doute la plus avancée. Dès 1956, les géologues Beno Gutenberg et Charles Richter (celui de l’échelle) établissent une loi de puissance qui stipule : « le nombre annuel des séismes qui libèrent une quantité d’énergie E » est inversement proportionnel à E à la puissance b(Eb) ; l’exposant b, environ égal à 1,5 est universel. Cette loi relie le nombre de séismes importants à celui des séismes de petite ampleur. On peut en déduire que toutes les secousses résultent du même processus mécanique. Les auteurs [3] ont émis l’hypothèse « qu’une loi de puissance résulte de l’existence de systèmes critiques auto-organisés; inversement la loi de Gutenberg-Richter semble indiquer que la croûte terrestre a évolué vers un état critique. »

Ce modèle de loi de puissance se retrouve dans bon nombre de disciplines scientifiques où intervient une constante égale à la dimension du système considéré. Si celle-ci est fractionnaire, nous avons affaire à une distribution « fractale ».

« Les structures fractales et le bruit de scintillation sont respectivement les signatures spatiales et temporelles des états critiques auto-organisés » ([3] pages 56-57).

« La précision avec laquelle on prévoit l’évolution d’un système dynamique dépend de la précision avec laquelle on connaît ses conditions initiales et les lois de sa dynamique » ([3] page 57).

Nous pouvons rencontrer des systèmes chaotiques et des systèmes non chaotiques.

« Le chaos faible diffère notablement du chaos total : les systèmes totalement chaotiques se caractérisent par une échelle de temps au-delà de laquelle il est impossible de faire des prévisions; en revanche, pour des systèmes faiblement chaotiques, des prévisions à long terme sont possibles, mais leur précision décroît avec le temps » ([3] page 57).

Les systèmes critiques auto-organisés s’avérant faiblement chaotiques, il est aisé d’en déduire que le chaos faible est prédominant dans la nature.

« Ces études font penser que la théorie des états critiques auto-organisés pourrait s’appliquer à la biologie » ([3] page 58).

Dans un processus de coévolution, le système passe d’un état aléatoire initial à un état hautement organisé, aux configurations statiques et dynamiques complexes.

« La complexité de la dynamique globale du système est intimement liée à l’état critique de cette dynamique. En fait, la théorie de la complexité et la théorie critique sont peut-être une même chose » ([3] page 58).

V.    APPLICATION A L’EVOLUTION

Stuart Kauffmann (Université de Pennsylvanie), sur la base d’un modèle de l’évolution pense « que la complexité de la vie est intimement liée à l’existence d’un état critique ». En effet, les simulations montrent « qu’un processus dynamique tel que l’évolution peut mener automatiquement un système simple aux interactions plus ou moins aléatoires, vers un état critique auto-organisé. […] l’évolution opérerait à la limite du chaos, et l’extinction des dinosaures, par exemple, pourrait n’être qu’une « avalanche » catastrophique dans la dynamique de l’évolution; elle aurait pu se produire sans qu’un volcan ou qu’une météorite perturbe l’environnement du Globe » ([3] page 58).

« Tout les êtres vivants sont des systèmes très ordonnés : leurs structures complexes sont conservées et dupliquées par des activités chimiques et comportementales précisément orchestrées, qui, depuis Darwin, semblaient n’avoir été façonnées que par le sélection naturelle. Toutefois Darwin ne soupçonnait peut-être pas l’existence de l’auto-organisation, cette propriété innée, découverte récemment, de certains systèmes complexes. L’ordre biologique ne résulte-t-il pas, aussi, d’un ordre spontané que la sélection naturelle aurait amplifié ? […]

La capacité d’évoluer et de s’adapter pourrait être  elle-même un résultat de l’Evolution. […]

L’Evolution résulte peut-être autant de l’auto-organisation que de la sélection naturelle » ([4] page 66).

Si l’on veut comprendre l’intervention de l’auto-organisation dans l’Evolution, il est nécessaire d’analyser les caractéristiques des systèmes complexes. De l’étude de ceux-ci, les nombreux chercheurs (en physique, chimie, mathématiques, biologie et sciences sociales) ont constaté que ce qui semble a priori aléatoire est parfois une manifestation du « chaos déterministe ». Un des exemples les plus couramment cité est l’ « effet papillon » en météorologie : le battement d’ailes d’un papillon, à Rio de Janeiro peut modifier, un peu plus tard, le temps qu’il fait à Paris.

« La chaos n’est qu’un des comportements possibles des systèmes complexes. Un autre comportement, […] est l’anti-chaos : certains systèmes très désordonnés « cristallisent » spontanément en structures ordonnées » ([4] page 66).

« Tout système complexe est défini par ses caractéristiques locales : le type de connexions des éléments du système et le mode d’interaction de ces éléments. […] Comme de nombreux systèmes complexes différents peuvent fonctionner avec les mêmes caractéristiques locales, une étude statistique permet d’identifier les caractéristiques moyennes pour l’ensemble de ces systèmes » ([4] pages 66-67).

Pour étudier les modèles de systèmes biologiques, S. Kauffman a utilisé une classe de systèmes appelés réseaux booléens aléatoires autonomes NK, composé de N éléments dépendant de K éléments chacun. Leur caractéristique essentielle est le nombre fini de leurs états possibles ce qui les amènent à évoluer cycliquement et à se retrouver dans un état initialement rencontré. L’ensemble des états qui mènent à un cycle est le « bassin d’attraction » du cycle d’états. Laissé à lui-même, un tel état évolue vers un de ses cycles d’états qu’il conserve jusqu’à ce qu’il soit perturbé. Les perturbations possibles sont soit minimales lorsque survient le basculement d’état d’un élément, soit structurales qui sont des modifications permanentes des connexions ou des fonctions booléennes. Si les paramètres du système changent, son comportement se modifie et de chaotique il peut devenir ordonné.

 

VI.  GLOSSAIRE

Théorie de l’auto-organisation critique : théorie de la complexité permettant d’étudier les changements brutaux du comportement d’un système. Cette théorie enseigne que certains systèmes, composés d’un nombre important d’éléments en interaction dynamique, peuvent produire et maintenir une structure à l’échelle du système sans que cette structure apparaisse au niveau des composantes (J.L. Deneubourg, 2002) et sans qu’elle résulte de l’intervention d’un agent extérieur. L’amplification d’une petite fluctuation interne peut mener à un état critique et provoquer une réaction en chaîne menant à une catastrophe (au sens de changement de comportement d’un système).

Cette théorie est basée sur deux concepts clefs : l’auto-organisation et la criticalité.

a)     Auto-organisation : phénomène de mise en ordre croissant d‘une structure, allant en sens inverse du principe de l’entropie, au prix d’une dissipation d’énergie en vue de maintenir cette structure. C’est donc une tendance, tant au niveau des processus physiques, des organismes vivants, ou des systèmes sociaux, à s’organiser eux-mêmes.

b)     Criticalité : passé un seuil critique de complexité, les systèmes peuvent changer d’état, ou passer d’une phase instable à une phase stable.

L’auto organisation est un processus d’organisation émergent (R-A. Thietart, 2000). Mais elle se différencie de l’organisation en ce sens où l’organisation émergeante ne provient pas de forces extérieures (même si le système reste ouvert sur son environnement) mais de l’interaction de ses éléments. Si on applique ce concept à l’étude des sociétés, cela signifie qu’en plus du principe régulateur, il n’y a ni leader, ni centre organisateur, ni programmation au niveau individuel d’un projet global. Ces phénomènes d’auto organisation s’observent par exemple aussi bien dans les sociétés animales (organisation de fourmilière, de vols d’oiseaux) que dans les sociétés humaines (applaudissement, panique collective, intention de vote) ou les systèmes géographiques (les réseaux urbains). Dans les groupes humains par exemple, et plus particulièrement dans le cas de l’émergence de la propagation de rumeur ou de panique dans les foules (D. Provitolo, 2007), l’auto-organisation n’est pas le fruit d’une intention prédéterminée. Des agents ou des entités en interaction, sans but commun préalablement défini, vont créer, sans le savoir et par imitation, une forme particulière d’organisation. Ce qui caractérise donc les systèmes auto organisés c’est l’émergence et le maintien d’un ordre global sans qu’il y ait un chef d’orchestre. Cette auto organisation signifie que l’on ne peut observer les mêmes propriétés aux niveaux micro et macroscopiques. Quant à la criticalité, elle caractérise les systèmes qui changent de phase, par exemple le passage de l’eau à la glace, de la panique individuelle à la panique collective. En fait, le système devient critique quand tous les éléments s’influencent mutuellement. Lorsque cet état critique est atteint, le système peut bifurquer, c’est-à-dire qu’il change brutalement de comportement pour passer d’un attracteur[1] à un autre. Cet état critique est un attracteur du système dynamique atteint à partir de conditions initiales différentes. Cet état critique est dit auto organisé car l’état du système résulte des interactions dynamiques entres ses composantes et non d’une perturbation externe. L’auto organisation est donc un processus qui passe par des états critiques.

La notion de criticalité auto organisée a été proposée par Per Bak, Chao Tang et Kurt Wiesenfeld en 1987. Dans son livre intitulé How Nature Works – The science of self-organized criticality, Per Bak applique cette théorie à de nombreux phénomènes complexes, notamment à l’évolution phylogénique des espèces vivantes, aux mécanismes déclenchant des tremblements de terre, des avalanches, des embouteillages et, pour prendre un dernier exemple, aux krachs boursiers.

Pour illustrer cette théorie, P. Bak et al. utilisent un modèle simple : le tas de sable. L’expérience consiste à ajouter régulièrement des grains à un tas de sable. Petit à petit le sable forme un tas dont la pente, en augmentant lentement, amène le tas de sable vers un état critique. L’ajout d’un grain peut alors provoquer une avalanche de toute taille, ce qui signifie qu’une petite perturbation interne n’implique pas forcément de petits effets. Dans un système non linéaire, une petite cause peut en effet avoir une grande portée. Les avalanches connaissent donc différentes amplitudes qui sont toutes générées par une même perturbation initiale (un grain de sable supplémentaire). S’il n’est pas possible de prédire la taille et le moment de l’avalanche, en revanche cette théorie nous renseigne sur l’ensemble des réponses du système lorsqu’il atteint l’état critique. L’état critique auto organisé d’un système est donc un état ou le système est globalement métastable tout en étant localement instable. Cette instabilité locale (de petites avalanches dans le modèle du tas de sable) peut générer une instabilité globale (de grosses avalanches entraînant l’effondrement du tas) qui ramène ensuite le système vers un nouvel état métastable : le tas de sable connaît une nouvelle base.

  

Les tas de sable sont des systèmes critiques auto-organisés. Lorsque les grains tombent sur un petit tas, ils trouvent rapidement leur place (1). Puis le tas évolue vers un état critique où un seul grain peur provoquer une avalanche de n’importe quelle taille (2)

Ces avalanches maintiennent la pente du tas constante. Si une force extérieure est appliquée (ici la force est celle due aux parois de la boîte), le tas adopte une autre configuration (3), mais il revient à l’état critique initial quand la force extérieure est supprimée (4).

(d’après R. Ruthen)

 

Sources :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Auto-organisation

http://www.hypergeo.eu/article.php3?id_article=426


[1] Dans l’étude des systèmes dynamiques, un attracteur (ou ensemble-limite) est un ensemble, une  courbe ou un espace vers lequel un système évolue de façon irréversible en l’absence de perturbation.

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Telliamed

Cet article est paru dans les Bulletins du G.E.S.T., N° 164, novembre 2010, et N° 165, janvier 2011.

de Maillet – Telliamed ou entretiens d’un philosophe indien avec un missionnaire français sur la diminution de la mer, Chez Pierre Gosse, 1755.

Peu de personnes connaissent le nom de de Maillet. Seuls ceux qui s’intéressent de près à l’évolution des idées sur les Sciences de la Terre savent qui il est. J’ai eu l’occasion de me fournir un exemplaire de son oeuvre, en deux volumes, de 1755, écrit en vieux français. Croyez-moi, je l’ai lu dans son entier avec une certaine délectation. Je vous donne ci-après la biographie du personnage et les réflexions que cette lecture m’a suscités. Le titre est déjà tout un programme.

I.      VIE DE DE MAILLET

Durant les années 1720, un manuscrit anonyme circulait dans les milieux scientifiques, sous le pseudonyme de M. de M***. Il faudra attendre son impression en 1748, sous le titre de « Telliamed ou entretiens d’un philosophe indien avec un missionnaire français sur la diminution de la mer » pour connaître son auteur. Il s’agit de Benoît de Maillet (° 12-04-1659, Saint-Mihiel – … 30-01-1738, Marseille), gentilhomme de Lorraine, d’une famille noble de la région. Il est l’auteur d’une théorie sur l’évolution de la Terre et par extension de l’Univers. Il eut une certaine importance dans l’histoire des sciences naturelles et on le retrouve en référence dans certains écrits de scientifiques qui mènent à Darwin.

Ce n’est pourtant pas un naturaliste mais un diplomate qui fut nommé, au mois de février 1692 au consulat de France en Egypte, poste qu’il occupa durant 13 ans et demi. Ensuite, il fut affecté à celui de Livourne, où il séjourna 6 ans. En 1715, à l’âge de 55 ans, il devient inspecteur des Etablissements français au Levant et parcourt les différents pays du Proche-Orient.

Grand érudit, il profite de ses voyages pour faire de nombreuses observations et découvertes qu’il consignera par écrit. Il se lance dans l’étude des auteurs anciens. Sa parfaite connaissance de l’arabe lui permet de lire les auteurs arabes dans le texte et d’avoir des échanges fructueux avec les autochtones des pays visités. Dès 1720, il a l’intention de publier ses notes sous le titre « Description de l’Egypte ». Dans ce but, il cherche parmi ses amis un homme d’esprit qu’il chargerait de cette tâche. Après deux désistements, il trouve la personne qui mènera cet ouvrage à son terme, l’abbé Le Mascrier.

Jean-Baptiste Le Mascrier publie donc, en 1735, une « Description de l’Egypte, contenant plusieurs remarques curieuses sur la géographie ancienne et moderne de ce païs », « composée sur les Mémoires de M. de Maillet ». A la sortie de son livre, de Maillet, qui s’était retiré à Marseille, fait remarquer à son nègre certains défauts et inexactitudes dans le texte imprimé. Il exige une nouvelle édition. Celle-ci, revue, corrigée et augmentée sur les originaux de l’auteur, avec une vie de M. de Maillet, ne sortira qu’après sa mort, en 1755, sous le titre que nous lui connaissons aujourd’hui.

C‘est la version que j’ai eue l’occasion d’acquérir. Une nouvelle édition a été publiée en 1984 aux éditions Fayard.

A propos de ce religieux, on peut lire dans « Mémoires pour servir à l’histoire ecclésiastique pendant le dix-huitième siècle » tome quatrième de 1816, à Paris, de l’Imprimerie d’Adrien Le Clere, le texte suivant :

« Jean-Baptiste Mascrier, né à Caen en 1697, publia quelques ouvrages d’histoire et de la littérature. Il eut part à la nouvelle édition de l’Histoire générale des cérémonies religieuses, compilation assez peu digne d’un ecclésiastique. L’édition des Mémoires de Telliamed ne lui convenait pas davantage. Peut-être crut-il réparer ses torts en donnant, en 1756, les Reflexions chrétiennes sur les grandes vérités de la foi, qu’il tira des mémoires de P. Judde ».

C’est en Egypte que de Maillet conçoit son système de la diminution de la mer, après la lecture d’Hérodote et l’observation de nombreux vestiges.

de Maillet est un homme d’esprit, auquel, comme le dit l’abbé Le Mascrier, « on ne peut reprocher à cet égard, qu’une imagination un peu trop vive et trop libertine, toujours prête à saisir avec avidité l’extraordinaire et le singulier sous quelque forme qu’il se présentait à elle ». De plus c’est un érudit qui se tient au courant des travaux des savants de son époque et qu’il n’hésite pas à contredire ou à abonder dans leur sens selon que leurs hypothèses répondent ou non à sa théorie.

Son traité fut reçu de diverses manières par les savants de l’époque, mais était rejeté par la plupart. L’auteur est traité d’homme sans religion, d’impie, d’athée, d’extravagant qui ne se repaît que de chimères. Ses textes, actuellement, paraissent complètement aberrants et incohérents. Pourtant, dans son œuvre on décèle un grand nombre de réflexions très en avance sur son temps. Je vais essayer d’en extraire quelques-unes en tâchant de les replacer dans le contexte de l’époque. Pour commencer, je reprends une partie de la préface dans laquelle son système est assez bien résumé.

II.   RESUME DE LA THEORIE DE DE MAILLET

« Que tous les terrains dont notre globe est composé, jusqu’aux plus hautes de nos montagnes, soient sortis du sein des eaux ; qu’ils soient l’ouvrage de la mer, et que tous ayant été formés dans les abimes ; c’est une proposition qui ne peut manquer de passer au moins pour très paradoxe. Mais suivons Telliamed ; avec le secours de ses recherches, ce paradoxe deviendra, selon lui, une vérité.

A examiner de près, dit ce philosophe, la substance de nos terrains, on n’y remarque rien d’uniforme, rien qui n’indique dans leur composition l’effet d’une cause aveugle et successive : des sables, de la vase, des cailloux mêlés, confondus et liés ensemble par un ciment qui, en les unifiant, a fait une masse de ces différents corps ; des lits de ces matières appliqués les uns sur les autres, et gardant toujours le même arrangement, lorsqu’il n’a point été troublé par une cause étrangère et connue. Si la mer forme dans son sein de pareils amas, composés de matières pareilles, affermis par le sel qui est propre à ses eaux et qui leur sert de ciment, arrangés de même par lits et par couches, disposés dans le même sens, peut-on n’être pas frappé de cette convenance ? Mais si cette ressemblance s’étend jusqu’à la position de ces mêmes amas, si elle est la même dans le sein des flots que sur la terre, si là, comme ici, ils sont situés dans le même aspect et par les mêmes aires de vents ; si dans les terrains apparents du globe on remarque encore, comme dans ceux que nous cachent les eaux, des traces non suspectes du travail de la mer, et des assauts qu’elle leur a livrés en les abandonnant, qui osera se refuser à la vérité qui naît avec éclat de cette découverte ?

Cette preuve  si sensible de l’origine de nos terrains, ajoute-t-il, devient une démonstration par les corps qui se trouvent insérés dans leur substance. On peut en distinguer de deux espèces différentes, qui toutes deux concourent à établir la même vérité. Les premiers sont des corps terrestres, des arbres, des feuilles, des plantes et des herbes, du bois et de fer, des reptiles même et des os de corps humains, qui se rencontrent dans le sein des pierres et des marbres les plus durs. Les autres sont des corps marins ; des coquillages de toutes sortes, connus et inconnus, des coraux, des bancs d’huitres, des arrêtes de poissons de mer, des poissons même entiers ou mutilés. Ces corps marins répandus sur la surface de la terre ne sont pas en petit nombre, mais à l’infini : ils ne se rencontrent pas dans une seule carrière placée peut-être sur les côtes ; on en voit dans tous les pays du monde, dans les lieux les plus éloignés de la mer, sur la superficie des montagnes, et jusque dans le fond de leurs entrailles. Il y en a des monts entiers ; et ces corps marins sont effectivement tels, malgré les mauvaises raisons de quelques savants, qui au dépens du bon sens ont osé soutenir le contraire.

Or de ces deux espèces de corps étrangers insérés dans la substance de notre globe, il résulte, selon Telliamed, une démonstration de son principe, que nos terrains sont l’ouvrage de la mer. En effet il est clair, dit-il, que ces corps terrestres ou marins n’ont pu pénétrer dans ces masses où ils se trouvent aujourd’hui renfermés, que dans un temps où la substance de ces masses était encore molle et liquide ; il n’est pas moins évident que ces corps marins ne peuvent avoir été portés que par les eaux de la mer, dans des lieux qui sont à présent si éloignés d’elle. Il est encore constant qu’il se rencontre de ces corps étrangers, terrestres ou marins, jusques sur le sommet de nos plus hautes montagnes. Attribuer ce prodige au déluge, c’est, selon notre philosophe, une opinion insoutenable. Il faut donc convenir, dit-il, de cette conclusion aussi nécessaire que certaine, qu’il y a eu un temps où la mer a couvert les plus hautes montagnes de notre globe ; qu’elle les a couvertes pendant un assez grand nombres d’années ou de siècles, pour pouvoir les pétrir et les former en son sein ; et qu’elle a diminué ensuite de tout le volume d’eau qu’on doit supposer avoir été contenu depuis leur sommet le plus élevé jusqu’à sa superficie présente » (Préface, pp. xxiv-xxx).

L’hypothèse de la diminution progressive et constante des mers avec émergence des terres est évidemment fausse et peut paraître désuète à nos yeux. Elle était audacieuse pour l’époque car elle allait à l’encontre des idées préconçues émises par ceux qui détenaient le pouvoir de la science.

« Cet évènement surprit mon aïeul, et fit naître quelques doutes sur l’opinion généralement établi. Il jugea même que s’il y avait quelque réalité dans cette diminution apparente, elle ne pouvait être que la continuation d’une diminution précédente, dont les terrains plus élevés que la mer porteraient sans doute, ou renfermeraient en eux des marques sensibles » (T. 1 – pp. 8-9).

De plus, l’auteur niait la réalité du déluge biblique et avançait des arguments bien raisonnés pour la contredire.

III. DE LA SEPARATION DES MAGISTERS

 « Ajoutons que de nos jours on a mieux compris que jamais l’extrême différence qu’il y a entre les dogmes de la Foi et les idées purement humaines. On convient aujourd’hui assez généralement, que la religion et la philosophie ont des droits très distingués, et une manière de raisonner qui leur est propre à chacune ; que l’une est supérieure à la nature, dont Dieu peut renverser les lois à son gré ; et que l’autre est la science de la nature même, dont le Créateur a permis que les lois fussent soumises à nos recherches ; que la foi est au-dessus de la raison, et qu’au contraire la raison est le flambeau qui doit nous éclairer pour arriver à toutes les connaissances naturelles » (Préface, pp. xv-xvi).

 A lire ce passage on se rend compte que de Maillet adopte une position très moderne en insistant sur la séparation de la religion et de la science. N’oublions pas que nous sommes encore à une époque où la création du monde selon la Bible est prise au pied de la lettre et qu’il est audacieux d’avancer de tels raisonnements. Ce type d’argumentation sera repris par un biologiste évolutionniste comme Stephen J. Gould qui a toujours mené un combat contre l’obscurantisme qui réapparaît dans notre société par le biais du créationnisme et du dessein intelligent. Dans son ouvrage Et Dieu dit : « Que Darwin soit ! »[1], Gould introduit le principe de non-empiètement (NOMA : Non-Overlapping Magisteria) qui préconise que chacun exerce ses compétences dans son domaine propre sans s’immiscer dans l’autre.

IV.  TELLIAMED OU ENTRETIENS…

de Maillet utilise dans cette œuvre une forme littéraire relativement courante : le dialogue. Fontenelle (1657-1757), dans ses « Entretiens sur la pluralité des Mondes », opte pour la même formule. Dans « Telliamed », l’auteur fera plusieurs fois référence à l’ouvrage de son aîné de deux ans.

Ces entretiens sont répartis en 6 journées et traitent à chaque fois d’un sujet bien défini. Y a-t-il un parallèle avec la genèse biblique dans laquelle Dieu créa l’univers en six jours et se reposa le septième ? Ce qui est remarquable dans cette œuvre c’est la remise en question de certaines des théories émisses par les savants de l’époque sur la formation de notre planète et des terrains qui la constituent.

Lors de la première journée, le dialogue porte sur le fondement et l’origine du système présenté dans la préface.

Le deuxième entretien cherche à consolider le système en apportant de nouvelles preuves. Certaines de celles-ci sont sujettes à caution comme la découverte, en 1460, d’un vaisseau entier à cent brasses de profondeur dans le canton de Berne en Suisse. Il constate également la présence de traces de plantes inconnues de nos jours ou poussant dans des contrées éloignées du lieu de la découverte.

« Mais ce qui se trouve très communément dans une infinité de carrières, ce sont des herbes et des plantes, souvent inconnues, ou qui ne croissent que dans des pays fort éloignés, insérées dans la pierre et y formant une espèce d’Herbier naturel » (T. 1 – p. 99).

La troisième journée de ces entretiens est consacrée à estimer les raisons de cette diminution des mers et donc de l’émergence des terres. Telliamed développe également des arguments pour réfuter les autres systèmes en vigueur à son époque.

Ici encore, de Maillet fait preuve d’une démarche scientifique. Afin de prouver la justesse de son système, il établit des méthodes de mesure au moyen d’appareillages sophistiqués.

Le deuxième tome  comprend les trois dernières journées d’entretien.

Le quatrième porte sur l’examen des différents systèmes sur l’origine et la nature des fossiles. Il n’utilise pas le mot « fossile » mais parle de « corps marins », de « restes de plantes », etc. Il a très bien compris l’origine de ces nombreuses traces de vie et en fait une description très juste.

Lors du cinquième entretien, Telliamed s’attache à démontrer que toutes les formes de vie terrestre, l’homme y compris, dérivent d’espèces aquatiques et qu’il existe une correspondance entre les unes et les autres.

« En  effet les herbes, les plantes, les racines, les bleds, les arbres, et tout ce que la terre produit et nourrit de cette espèce, n’est-il pas sorti de la mer ? N’est-il pas du moins naturel de le penser, sur la certitude que toutes nos terres habitables sont originairement sorties de ses eaux ? » (T. 2 – p. 158).

« Pour en venir à présent à ce qui regarde l’origine des animaux, je remarque qu’il n’y en a aucun marchant, volant ou rampant, dont la mer ne renferme des espèces semblables ou approchantes, et dont le passage d’un de ces éléments à l’autre ne soit possible, probable, même soutenu d’un grand nombre d’exemples » (T. 2 – pp. 159-160).

V.    PRINCIPES DE LA STRATIGRAPHIE QUE L’ON RETROUVE DANS « TELLIAMED »

 Pour notre philosophe indien, les terrains sont tous issus de la mer par sédimentation et apport d’alluvions par les cours d’eau. Sans toutefois utiliser le terme de « roches sédimentaires », il décrit avec justesse la superposition des différentes couches qui se consolident  avec le temps. Pour défendre son système, Telliamed se base sur la disposition en couches des terrains, sur leur composition, sur les fossiles qu’ils contiennent, sur leur morphologie.

«  Les sens des couches qui composaient les unes et les autres, et qui se répondaient parfaitement, la conformité même des matières dont ces couches étaient formées, en furent pour lui une nouvelle démonstration. Il avait observé dans la mer de pareils lits se former des dépôts de sable ou de vase, qui s’arrangeaient les uns sur les autres d’une manière presque toujours horizontale » (T. 1 – p. 33).

« Le nombre prodigieux de coquillages de mer de toute espèce cimentés à l’extérieur de l’un et de l’autre de ces congélations, depuis les bords de la mer jusqu’au plus haut de nos montagnes, ainsi qu’on le remarque à ses rivages et dans les lieux qui en sont voisins, ne lui parut pas une preuve moins convaincante de leur fabrication dans le sein de celle où ces poissons naissent, vivent et meurent » (T. 1 – p. 34).

On retrouve une description juste et précise des grands principes de la stratigraphie, comme ceux de superposition, de continuité ou d’identité paléontologique

L’observation de l’action des courants marins et du charriage des sédiments par les cours d’eau est judicieuse. Malheureusement il leur donne trop de pouvoir car pour notre auteur ces forces sont responsables de l’érection des reliefs même les plus élevés. Evidemment, la tectonique de plaques était loin d’effleurer les esprits à l’époque. N’oublions pas qu’il fallut attendre les premières décennies du XXe siècle pour qu’Alfred Wegener tire les premières conclusions de ses observations et émette l’hypothèse de la dérive des continents. Ce ne sera qu’à partir des années 1970 que la tectonique de plaques fera son entrée en géologie.

Il est à remarquer que de Maillet adopte une démarche scientifique en cherchant à étayer sa théorie par l’observation et la recherche de preuves. Dans cette optique, il compare les caractéristiques des différentes roches.

« L’état général des montagnes du globe de la terre que l’Auteur n’avait pas bien considéré, est aussi une preuve certaine de leur origine. Car les lits horizontaux ou presque horizontaux dont la plupart sont composées depuis leur pied jusqu’à leur sommet, s’étendent presque toujours à celles qui leur sont contiguës ; ce qui dans le système de l’Auteur ne devrait point être. L’interruption que les vallées et certains bras de mer mettent entre ces montagnes, fortifie ce témoignage de leur formation dans la position où elles sont. En effet malgré ces interruptions, on retrouve dans les unes et dans les autres les mêmes couches ; et on les retrouve à la même hauteur, de la même épaisseur, et du même genre de matières. […] que ces montagnes sont toutes l’ouvrage des mêmes temps, des mêmes courants, et des mêmes matières élevées dans les mêmes lieux où elles sont situées » (T. 2 – pp. 21-22).

Encore un bel exemple du principe de continuité.

VI.  LES FOSSILES

 Il reconnait la nature des traces que l’on retrouve dans les roches comme étant les fossiles d’animaux marins ou de plantes et explique le mécanisme de leur incorporation dans les couches sédimentaires.

Pour appuyer sa démonstration, il fait appel au témoignage d’un savant de son époque, de Jussieu [2] qui décrit de manière fort précise l’alternance des bancs de charbon et de schistes carbonifères dans lesquels il retrouve des fossiles de végétaux.

« Ces pierres sont écailleuses, dit-il, voisines des lits de pierre à charbon entre lesquels elles se trouvent ; et selon qu’elles  approchent de ces lits ou s’en éloignent, elles sont plus claires ou moins luisantes, plus noires dans leur plus grande proximité, et moins dans leur éloignement, où elles ne sont plus que d’un gris cendré.

Entre les écailles de ces pierres se trouvent des empreintes d’herbes de diverses sortes très aisées à distinguer,

Le nombre de ces feuilles, continue cet Auteur, la facilité de les séparer, et la grande variété des plantes que j’y ai vues imprimées, me faisait regarder chacune de ces pierres comme autant de volumes de Botanique, qui dans une même carrière renferment la plus ancienne bibliothèque du monde, et d’autant plus curieuse, que toutes ces plantes n’existent plus, ou que si elles existent, c’est dans des pays si éloignés que nous n’aurions pu en avoir connaissance. On peut cependant assurer que se sont des plantes Capillaires, des Cétéracs, des Polypodes, des Adiantum, des Langues de Cerf, des Lonchites, des Osmondes, des Filicules, et des espèces de Fougères qui approchent de celles que le P. Plumier et M. Sloane ont découvertes dans les îles de l’Amérique, et celles qui ont été envoyées des Indes Orientales et Occidentales aux Anglais, et communiquées à Plukenet, pour les faire entrer dans ses recueils de plantes rares. Une des principales preuves qu’elles sont de cette famille, est que comme elles sont les seules qui portent leur fruit collé au dos de leurs feuilles, les impressions profondes de leurs semences se distinguent encore sur quelques-unes de ces pierres. La multitude des différences de ces plantes est d’ailleurs si grande aux environs de Saint Chaumont, qu’il semble que chaque quartier y soit une source de variétés.

Outre ces empreintes de feuilles de plantes capillaires, j’en ai encore remarqué qui paraissent appartenir aux Palmiers et à d’autres arbres étrangers. J’y ai aussi observé des tiges et des semences particulières ; et à l’ouverture de quelques-uns des feuillets de ces pierres, il est sorti des vides de quelques sillons une poussière noire, qui n’était autre chose que les restes de la plante pourrie et renfermée entre deux couches depuis peut-être plus de trois mille ans.

Une remarque singulière, ajoute-t-il, est qu’on ne trouve dans le pays aucune des plantes dont les empreintes sont marquées sur ces pierres, et que parmi ce nombre infini de feuilles de diverses plantes, il y en a bien véritablement de brisées, mais aucune de repliées, et qu’elles y sont toutes dans leur étendue, comme si on les y avait colées avec la main. Cela suppose que ces plantes inconnues en Europe n’ont pu venir que des pays où elles croissent, qui sont les Indes et l’Amérique, et qu’elles n’ont pu être imprimées et posées ainsi qu’elles se trouvent en divers sens, que parce qu’elles flottaient dans l’eau surnageante à la couche, sur laquelle elles sont insensiblement tombées dans l’étendue où elles étaient maintenues par l’eau ; qu’enfin cette eau était celle de la mer nécessaire à les apporter de si loin. C’est ce qui est encore prouvé par le grand nombre de coquillages qui se trouvent dans les terres voisines, et dont aucuns ne ressemblent à ceux de nos rivière de France ou même d’Europe, mais qu’on voit uniquement, les uns sur les côtes de nos mers, d’autres sur celles des mers les plus éloignées » (T. 1 – pp. 100-103).

Dans le quatrième entretien, Telliamed fait référence à une dissertation de 1670, d’Agostino Scilla[3], peintre italien de l’Académie Royale de Peinture établie à Messine, contre l’opinion de deux scientifiques de l’époque « qui prétendaient que les coquillages brisés ou entiers qu’on trouve dans la substance des pierres […] n’étaient que les effets d’un jeu de la nature et des configurations du hasard ».

« Scilla s’attache surtout à prouver, que les coquillages, arêtes et dents de poissons qu’on rencontre dans toutes les pétrifications du globe, sont de véritables corps marins ; qu’ils sont les dépouilles ; les restes ou parties de ces corps nés dans la mer, et qui y ont vécu autrefois […] » (T. 2 – p. 25).

VII.    SUR LA VARIABILITE DES ESPECES

 On trouve également dans cette œuvre les prémices d’un transformisme des espèces, ce que sir Charles Lyell avait relevé dans son oeuvre « Principes de géologie ».

« On trouve dans les pierres d’Europe jusqu’à quatre-vingts sortes de coquilles de Cornéamons, dont à peine on a rencontré jusqu’ici deux ou trois espèces non pétrifiées. Mais ce petit nombre suffit pour établir la réalité de toutes les autres espèces qui n’ont point été découvertes. Les espèces inconnues peuvent aussi avoir manqué, et être péries par le dessèchement des eaux où elles subsistaient. Il y a peu de mers qui n’aient des coquillages particuliers, comme des poissons ; et ces mers venant à tarir, tout ce qu’elles nourrissent doit manquer avec elles » (T. 2 – p. 37).

VIII.  LES TEMPS GEOLOGIQUES

de Maillet a également l’intuition de compter la durée des phénomènes géologiques en milliers d’années, s’opposant ainsi aux chronologies courtes basées sur le récit biblique, encore rudement défendues à son époque. Pour étayer ses dires, il se lance dans des calculs destinés à déterminer le temps mis par l‘océan primitif qui recouvrait la totalité de la terre pour arriver à son niveau actuel. Cela l’amène à des temps géologiques extrêmement longs pour l’époque.

Ainsi la formation des montagnes a duré plusieurs milliers d’années.

« Ils ont été formés sans doute en cet endroit par un courant venant du Nord-Ouest, et du côté de la mer, qui les y a fabriqués successivement les uns après les autres dans un espace de plusieurs milliers d’années » (pages 17-18).

Dans le passage suivant,  il fait appel au témoignage d’un auteur oriental, Omar-el-Aalem, qui reconnaissait lui aussi l’existence des fossiles et l’immensité des temps géologiques.

« Il soutenait qu’il y avait par toute la terre et dans son sein des preuves incontestables, qu’elle était sortie de la mer par une diminution insensible de ses eaux qui durait encore. Il fondait cette opinion sur ce que sa croûte était, disait-il, pétrie avec un ciment composé de diverses coquilles de ses poissons ; et que cette pâte mêlée de ces matières différentes pénétrait dans sa masse jusqu’à une telle profondeur, que relativement au travail présent de la mer, elle avait dû employer plusieurs milliers d’années à la composition de cette même croûte, à la continuation de laquelle elle travaillait chaque jour sur ses rivages » (T. 2 – p. 47).

 

IX.      PHENOMENE DE TRANSGRESSION MARINE

Pour prouver le recul des mers, Telliamed se base sur les vestiges de diverses villes de Lybie et d’Egypte recouverts par le sable du désert et qui devaient se trouver en bord de mer. Ces anciens ports se trouvent actuellement à plusieurs lieux du littoral. Il serait intéressant de faire des recherches dans la littérature ou sur le terrain pour essayer de retrouver des témoignages de ces faits.

X.      OROGENESE

Son explication de la formation des montagnes est assez fantaisiste selon les connaissances actuelles, mais elle peut se comprendre dans le contexte de l’époque. Il avait toutefois une vision juste du cycle de l’eau et du phénomène de l’érosion.

« Mais il y avait certainement des courants dans la mer, puisque c’est par leur secours que nos montagnes se sont élevées, et que se sont creusés les abîmes dont la matière a servi sans doute à leur composition ;

Aussitôt qu’il y eut des terrains ; il y eut certainement des vents et des pluies qui tombèrent sur les premiers rochers. Il se fit alors une veine d’eau, qui reporta ces pluies à la mer d’où elles avaient été tirées. Cette veine se grossit et se prolongea à mesure que le terrain s’étendit. La veine d’eau forma le ruisseau, plusieurs ruisseaux formèrent une rivière, et des rivières se formèrent les grands fleuves. Les rayons du Soleil, le chaud, le froid, les vents et les pluies agissants sur le sommet des rochers, les moulurent dans leur superficie. Une partie de leur poussière et de leurs débris emportée par les pluies et par les vents des lieux les plus élevés jusqu’aux inférieurs, s’y amassa ; une autre fut entraînée par les ruisseaux, dans le sein de la mer, une autre s’arrêta à leurs embouchures. Là les herbes, les racines et les arbres que la mer nourrissait dans ses eaux saumâtres, rencontrant un limon plus doux, reçurent une nouvelle substance qui leur fit perdre leur amertume et leur âcreté. Ainsi de marines que ces plantes avaient été jusque-là, elles se terrestrisèrent, s’il m’est permis de parler de la sorte » (T. 1 – pp. 151-152).

Dans la dernière partie de ce passage on peut à nouveau déceler les prémisses d’une transformation des espèces par adaptation à leur environnement.

Il passe également en revue quelques théories sur l’origine des montagnes et leur oppose des arguments de réfutation.

« Il est vrai qu’il se trouve des terrains, où les couches de matière dont ils sont composés s’éloignent considérablement du sens horizontal du globe : il y en même qui sont absolument perpendiculaires. Mais à l’égard de celles-ci observez, je vous prie, que ces amas de boues et de sables que les courants de la mer élèvent dans son sein du dépôt des matières dont ses eaux sont toujours plus ou moins empreintes, restent longtemps mous avant de se pétrifier. Il est donc naturel et ordinaire, que plusieurs de ces élévations venant à être minées par-dessous par ces mêmes courants qui les ont formées ou par d’autres, elles se fendent, et que la partie minée se renverse sur le fond voisin » (T. 2 – p. 16).

Voici comment il explique les plissements des couches de roches sédimentaires afin de réfuter des arguments avancés par d’autres auteurs défenseurs du Déluge :

« Ces couches ondoyées sans aucune rupture qu’on remarque dans le feuilletage de tant de montagnes, peuvent-elles laisser le moindre doute qu’elles ne soient l’ouvrage naturel de l’alluvion des eaux de la mer ? Leur matière déjà pétrifiée, comme elle devait l’être, selon l’Auteur, à la rupture de la croûte de la terre lors du Déluge, aurait-elle pu se plier ainsi et se prêter à toutes ces flexions ? Il faut donc demeurer d’accord que cela n’a pu arriver que dans le temps de la mollesse de leur matière, et par conséquent dans la même position où ces amas se trouvent » (T. 2 – p. 20).

Dans les deux citations précédentes, le raisonnement, bien qu’erroné à nos yeux, est logique dans le contexte de son système de formation des montagnes au moyen des courants marins.

Malgré tout, sa géologie montre une belle avancée avec sa distinction de deux ordres successifs de montagnes. Les montagnes les plus anciennes, qu’il appelle « primitives » ne présentent aucunes traces d’animaux.

Pour de Maillet, la Terre a connu des cycles antérieurs de dessèchement et de réhydratation et ses montagnes « primitives » sont les plus anciennes qui se sont formées lors d’un de ces cycles à grande profondeur où la vie était impossible. La régression marine provoque l’émergence des parties hautes. Laissons à nouveau la parole à notre auteur :

« Il y a eu un temps où la première des montagnes du globe a commencé à se revêtir d’arbres et de verdure, un autre où les animaux ont commencé à la peupler, et un autre où elle commença d’être habitée par les hommes […] » (T. 2 – p. 59).

De nouveaux dépôts se forment à partir des débris des êtres vivants et des effets de l’érosion, créant de nouvelles montagnes dans lesquelles on retrouvera des fossiles.

« Par conséquent on connaîtra le temps qu’elle [la mer] a employé cette diminution depuis la découverte des plus hautes montagnes, eu égard cependant à ce que leurs sommets ont perdu de leur première hauteur depuis qu’ils élèvent leur tête au-dessus des eaux de la mer. Et certes ce déchet doit être considérable, puisque depuis tant de siècles ces sommets sont exposés à l’attaque des vents, des pluies, des neiges, du froid et du chaud, qui ont dû les moudre et les abaisser » (T. 2  – p. 60).

Le géologue A.V. Carozzi s’est amusé à schématiser la théorie de de Maillet sous forme de cinq croquis montrant cinq stades successifs de l’abaissement du niveau marin

Fig. 1 – Schéma de la formation des montagnes selon la conception de B. de Maillet

Les cinq schémas correspondant à cinq stades successifs de l’abaissement du niveau marin

(D’après A.V. Carozzi, « De Maillet’s Telliamed [1748] : an Ultra-Neptunian Theory of the Earth », in C.J. Schneer, Toward a History of Geology, M.I.T. Press, 1954, p. 88, 91, 92 et 93)

XI.        COSMOLOGIE

 Lors des dialogues des différentes journées, notre philosophe fait également des digressions sur l’évolution cosmologique de l’Univers tout à fait pertinentes qui montrent une grande ouverture d’esprit de de Maillet.

« Mais dans l’arrangement de tous ces corps embrasés qui sont aujourd’hui à nos yeux un état certain de ce tout, il arrivera un changement universel au bout d’un certain temps. Toutes ces étoiles jusqu’à la dernière s’éteindront peut-être les unes après les autres, comme il s’en est déjà éteint plusieurs, ainsi que nous en avons été témoins. Il en naîtra successivement de nouvelles par le secours des globes opaque qui s’embraseront ; & celles-ci ne se montreront pas toujours dans le même endroit d’où les autres auront disparu. Ainsi l’état du Ciel qui nous semble certain, changera totalement ; & dans un temps que nous ne pouvons définir, il ne sera plus le même qu’il est aujourd’hui. Il se renouvellera de sorte, qu’on n’y découvrira pas peut-être une seule des étoiles que nous apercevons, comme il n’y en avait peut-être aucune de celles que nous y voyons, il y a deux millions d’années » (T. 2 – p. 134).

« […] que certaines étoiles disparaissaient & qu’il s’en montrait de nouvelles, que ces étoiles perdues étaient autant de Soleils qui s’éteignaient, que les nouvelles procédaient de l’inflammation des corps opaques ; & que ceux-ci ayant par-là convertis en Soleils, après leur extinction, leur résidu devait recouvrer un jour le don de la fécondité […] » T. 2 p. 145).

On peu y voir une analogie avec la formation continue des générations d’étoiles par contraction des nébuleuses et l’explosion de supernovae et dissémination de leurs composants chimiques, récupérés par les générations suivantes.

On trouve même une allusion à une sorte de vent solaire, lorsqu’il évoque la trajectoire des comètes qui sillonnent notre système solaire :

« Elles [les comètes] sont aussi aidées sans doute de l’influence des rayons de quelques autres soleils voisins, qui par la matière subtile qui en émane, forment dans les espaces dont ils sont séparés du nôtre, des espèces de courants par lesquels ces Comètes font leur route entre les tourbillons en un sens plutôt qu’en un autre » (T. 2 – p. 135).

XII.      ANCIENNETE DE L’HOMME

La sixième journée de ces dialogues se porte sur l’origine de l’homme et des animaux. Déjà, précédemment, il avait fait allusion à ce problème,

Dans la logique de son raisonnement, il attribue à l’origine de l’homme une ancienneté qui ne correspond absolument plus à celle préconisée par les tenants de la création divine.

« Par exemple, si l’on trouvait des morceaux de brique ou de terre cuite dans des carrières élevées au-dessus de la mer de douze cent pieds, en supposant la mesure commune de la diminution de ses eaux à trois pouces par siècle, on saurait que la terre était habitée par les hommes il y a près de cinq cent mille ans, et peut-être plus. Je dis plus, ajouta notre philosophe, parce que certainement les hommes n’ont pas inventé dès l’origine l’art qui a appris à cuire la terre pour leur commodité, et parce qu’on ne peut pas même être sûr que l’endroit le plus élevé où l’on aura trouvé de la pierre cuite, soit le plus haut de ceux qui en renferment » (T. 2 – pp. 61-62).

Le personnage du missionnaire français avait également posé la question de l’origine de l’homme à notre philosophe indien avant que ce dernier ne l’aborde réellement.

« J’espère que vous voudrez bien m’informer aussi de votre opinion sur l’origine de l’homme & des animaux, qui me paraît impossible sans le secours de cette même main, & qui dans votre système doit sans doute être attribuée au hasard ; ce que ma religion & ma raison ne me permettent pas de croire » (T. 2 – pp. 130-131).

On devine dans cette question que de Maillet ne croit pas à l’intervention divine dans l’apparition de l’espèce humaine et, que de ce fait, il s’écarte courageusement de la croyance générale imposée par les tenants des Ecritures saintes.

Après avoir réfuté les différentes théories sur l’origine du règne animale et du règne végétal qui ont été élaborées depuis les anciens Grecs, Telliamed revient à son hypothèse de la sortie des eaux de toute forme de vie.

« En effet les herbes, les plantes, les racines, les bleds, les arbres, & tout ce que la terre produit & nourrit de cette espèce, n’est-il pas sorti de la mer ? N’est-il pas moins naturel de penser, sur la certitude que toutes nos terres habitables sont originairement sorties de ces eaux ? » (T. 2 – p.158).

Nous avions vu précédemment que de Maillet avait compris que les fossiles sont des vestiges d’êtres vivants qui prouvent que les terres avaient été recouvertes par la mer. Il en infère que toutes les plantes et tous les animaux proviennent d’êtres marins, chaque espèce terrestre étant une espèce marine adaptée.

Son raisonnement est entaché d’un hiatus qui fait l’impasse sur un transformisme possible des espèces. N’oublions pas que nous sommes dans la première moitié du XVIIIème siècle, et que Lamarck (1744 – 1829) est encore loin d’avoir élaboré sa théorie reprise dans sa « Philosophie zoologique » qui date de 1809.

« On peut même dire qu’entre des poissons d’une même espèce qui se pêchent partout, il y a toujours quelques différence, selon la différence des mers ; soit qu’on ait placé sous un même genre des espèces approchantes les unes des autres ; soit de la même espèce, avec quelque différence seulement dans leur forme. C’est ainsi que les espèces de poissons de mer qui sont entrés dans les rivières & les ont peuplées, ont reçu dans leur figure, comme dans leur goût, quelque changement. » (T. 2 – pp. 160-161).

Telliamed, dans ce propos, fait remarquer la variabilité que l’on rencontre dans les espèces et on sent qu’il envisage une adaptation à l’environnement.

Parmi les poissons, il distingue deux genres dont il fait dériver les espèces terrestres. D’une part, le genre volatil, qui comprend toutes les espèces se déplaçant depuis les fonds de l’océan jusqu’à leur surface, ou pélagiques, et le genre rampant, ou benthique, qui se confine sur le fond des mers.

« Or qui peut douter que du genre volatil des poissons ne soient venus nos oiseaux qui s’élèvent dans les airs ; & que de ceux qui rampent dans le fond de la mer, ne proviennent nos animaux terrestres, qui n’ont ni disposition à voler, ni l’art de s’élever au dessus de la terre, » (T. 2 – p.162).

On trouve ici une notion que l’on pourrait définir de « similitude » sans trop insister. Par contre, dans le passage qui suit on  voit très nettement un phénomène transformiste qui fait penser aux Dipneustes qui par modifications successives et adaptations aux changements environnementaux pourraient être à l’origine des premiers Tétrapodes. Cette lignée dispute avec les Rhipidistiens la place d’ancêtre des Tétrapodes. Deux écoles s’opposent : selon certains paléontologues (Rosen et alt.), au Dévonien, un « poisson archaïque » aurait donné naissance en évoluant, d’une part aux Dipneustes, d’autre part aux Vertébrés quadrupèdes. Pour d’autres, tels que Schultze, un poisson plus ancien encore évolua pour se diversifier, d’une part en Dipneustes, d’autre part en un groupe de « poissons » qui lui-même aurait engendré les Crossoptérygiens, parmi lesquels les Rhipidistiens seraient les ancêtres directs des quadrupèdes.

« Ajoutez, M. à ces réflexions les dispositions favorables qui peuvent se rencontrer en certaines régions pour le passage des animaux aquatiques du séjour des eaux à celui de l’air ; la nécessité même de ce passage en quelques circonstances : par exemple, à cause que la mer les aura abandonnés dans des lacs, dont les eaux auront enfin diminué à tel point qu’ils auront été forcés de s’accoutumer à vivre sur la terre ; ou même, indépendamment de cette diminution, par quelques-uns de ces accidents qu’on ne peut regarder comme fort extraordinaires. Car il peut arriver, comme nous savons qu’en effet il arrive assez souvent, que les poissons ailés & volants chassant ou étant chassés dans la mer, emportés du désir de la proie ou de la crainte de la mort, ou bien poussés peut-être à quelques pas du rivage par les vagues qu’excitait une tempête, soient tombés dans des roseaux ou dans des herbages, d’où ensuite il ne leur fut pas possible de reprendre vers la mer l’effort qui les en avait tirés, & qu’en cet état ils ont contracté une plus grande faculté de voler. Alors leurs nageoires n’étant plus baignées des eaux de la mer, se fendirent & se déjetèrent par la sécheresse. Tandis qu’ils trouvèrent dans les roseaux & les herbages dans lesquels ils étaient tombés, quelques aliments pour se soutenir, les tuyaux de leurs nageoires séparés les uns des autres se prolongèrent & se revêtirent de barbes ; ou pour parler plus juste, les membranes qui auparavant les avaient collés les uns aux autres, se métamorphosèrent. La barbe formée de ces pellicules déjetées s’allongea elle-même ; la peau de ces animaux se revêtit insensiblement d’un duvet de la même couleur dont elle était peinte, & ce duvet grandit. Les petits ailerons qu’ils avaient sous le ventre, & qui, comme leurs nageoires, leur avaient aidé à se promener dans la mer, devinrent des pieds, & leur servirent à marcher sur la terre. Il se fit encore d’autres petits changements dans leur figure. Le bec & le col des uns s’allongèrent ; ceux des autres se raccourcirent : il en fut de même du reste du corps. Cependant la conformité de la première figure subsiste dans le total ; & elle est & sera toujours aisé à reconnaître » (T. 2 – pp. 165-167).

Logiquement, dans son raisonnement, de Maillet fait sortir également l’homme de la mer. Evidemment son raisonnement poussé à l’extrême ne tient pas, surtout lorsqu’il appuie sa thèse sur l’existence de monstres mi-poisson, mi-hommes, tirés de légendes ou de témoignages peu fiables qu’il accepte sans aucun esprit critique.

XIII.      CONCLUSION

 Après ces six journées de discussions, notre philosophe conclut, sur une note d’optimisme :

« Le globe que nous habitons ne nous a encore montré vraisemblablement qu’une partie des espèces d’animaux, d’arbres &  de plantes, dont l’air & la mer qui l’environnent contiennent les semences ; & nous ne devons point douter que les siècles à venir n’en fassent voir de nouvelles & d’inconnues » (T. 2 – pp. 265-266).

« Si un Soleil s’éteint, il est remplacé par un nouveau. Si un globe semblable au nôtre s’embrase, & que tout ce qu’il renferme de vivant y soit détruit, de nouvelles générations le remplaceront en un autre. Les Soleils, les globes habités, ceux qui sont prêts à le devenir, les plantes, les arbres, des espèces d’animaux sans fin parmi lesquelles il y en aura toujours d’une excellence supérieure, telle que celle de l’homme, subsisteront à jamais dans les vicissitudes mêmes qui paraissent les détruire. Cette perpétuité de mouvement dans l’univers ne détruit ni la création, ni l’existence de la première Cause : au contraire elle la suppose nécessairement comme son commencement & son principe » (T. 2 – pp. 274-275).

XIV.         OPINIONS DE QUELQUES-UNS DE SES CONTEMPORAINS

 Dans son « Siècle de Louis XIV », Voltaire le juge ainsi :

« On a de lui des lettres instructives sur l’Egypte, et des ouvrages manuscrits d’une philosophie hardie. L’ouvrage intitulé Telliamed est de lui, ou du moins a été fait d’après ses idées (ce titre étant son nom inversé). On y trouve l’opinion que la terre a été toute couverte d’eau, opinion adoptée par M. de Buffon, qui l’a fortifiée de preuves nouvelles ; mais ce n’est et ce ne sera longtemps qu’une opinion. Il est même certain qu’il existe de grands espaces où l’on ne trouve aucun vestige du séjour des eaux ; d’autres où l’on aperçoit que des dépôts laissés par les eaux terrestres ».

Dans le tome II de ces « Principes de géologie »[4], sir Charles Lyell fait référence à de Maillet, lorsqu’il aborde le chapitre « sur la variabilité des espèces » :

« Ces idées hypothétiques avaient déjà été émises, en grande partie, par de Maillet, dans son Telliamed, et par plusieurs autres auteurs antérieurs à Lamarck, qui renversaient ainsi de fond en comble le système des philosophes de l’antiquité, dont une des maximes était que les choses créées se trouvaient toujours plus parfaites en sortant des mains du créateur, et que les choses sublunaires tendaient à une détérioration progressive quand elles étaient abandonnées à elles-mêmes ».

Enfin, dans le Grand Dictionnaire universel de Pierre Larousse de 1873, on trouve le texte suivant à la rubrique « Homme » du T. IX, page 355 :

« L’opinion qui donne le singe pour ancêtre à l’homme n’est pas nouvelle ; on en trouve les traces dans les auteurs les plus anciens. Au siècle dernier, de Maillet, consul de France en Egypte, écrivain plus enclin aux affirmations audacieuses qu’aux recherches scientifiques, affirmait que tous les animaux avaient été primitivement poissons, et faisait descendre l’homme d’un poisson. de Maillet ne réussit qu’à s’attirer les sarcasmes de Voltaire ».


[1] Gould Stephen Jay (2000) – Et Dieu dit : « Que Darwin soit ! », Seuil.

[2] de Jussieu : famille de naturalistes français. – Antoine (1686-1758, né à Lyon, médecin et botaniste – Bernard (1699-1777), né à Lyon, frère du précédent, auteur d’une nouvelle classification rationnelle des plantes que reprit et compléta son neveu – Antoine Laurent (1748-1836), né à Lyon, neveu du précédent, fit adopter une classification naturelle des plantes qui remplaça celle de Linné – Adrien (1797-1853), né à Paris, fils du précédent, auteur d’un cours élémentaire de botanique, succéda à son père comme professeur au Muséum. Celui dont parle de Maillet doit être vraisemblablement Bernard.

[3] Agostino Scilla (° 1629 Messine – … 1700 Rome) : peintre, philosophe, savant naturaliste, antiquaire et numismate. Est l’auteur d’un petit livre sur les fossiles intitulé « La vana speculazione disingannata dal senso », publié en 1670, à Naples par l’éditeur Colicchia. L’auteur se réfère à la culture scientifique romaine du XVIIe siècle et particulièrement à l’Académie des Lincei fermée 40 ans avant la parution de son œuvre. Celle-ci est agrémentée de planches anonymes attribuées au graveur et antiquaire Santi Bartoli (° 1635, Pérouse – … 1700 Rome).

[4] Sir Charles Lyell (1875) – Principes de géologie, Garnier Frères, libraires-éditeurs, Paris.

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Les fixismes

Paru dans le Bulletin du G.E.S.T., N° 167, mai 2011

 

I.           Introduction

L’idée d’évolution des espèces n’est pas nouvelle lorsque Darwin publie, en 1859, son célèbre ouvrage, L’origine des espèces au moyen de la sélection naturelle. Déjà de nombreux érudits ont émis des remarques sur un transformisme possible. Ce qui fait surtout la différence et l’originalité de la théorie émise par Darwin, c’est l’hypothèse de la sélection naturelle, où la variation est conçue comme indépendante de la sélection.

Mais la théorie prédominante à l’époque est le fixisme, ou plutôt les fixismes. Cette conception statique traditionnelle de l’état du monde sera progressivement remplacée par une vision dynamique de son développement. Cette remise en question débute avec les conceptions cosmologiques du chanoine polonais Copernic (1473 – 1543), et surtout celles de Galilée (1564 – 1642) qui détrônent la Terre de sa position centriste et la relègue sur une orbite circum-solaire au même titre que les autres planètes.

Un autre conflit qui dressait les savants en deux camps est celui de l’opposition entre uniformistes et catastrophistes. Stephen Jay Gould a débattu de ce thème dans l’essai 18, Uniformité et catastrophe, de son premier ensemble d’essais sur les réflexions sur l’histoire naturelle, Darwin et les grandes énigmes de la vie.

Le « principe d’uniformité » fut développé par le géologue britannique Charles Lyell dans son livre Principes de géologie (1830).

« […], il y proclamait avec audace que le temps n’a pas de limite. Ayant posé ce principe fondamental, il prit position en faveur d’une théorie « uniformitariste », doctrine qui fit de la géologie une science. Les lois naturelles sont invariables. Comme on dispose d’une quantité de temps illimité, l’action lente et continue des éléments suffit pour expliquer le passé. Le présent donne la clé du passé »[1].

Donc, en d’autres termes, pour Lyell, les causes responsables des changements étaient non seulement considérées comme étant de même nature que celles agissant dans le présent (causes actuelles), mais encore étaient tenues pour avoir opérées avec la même intensité que leurs équivalents modernes (principe d’uniformité). De plus, du fait du temps illimité, l’uniformitarisme ou actualisme se trouvait en conflit avec la chronologie des théologiens et des cosmogonistes.

Rappelons qu’en se basant sur la chronologie biblique l’archevêque anglican James Ussher (1581-1656) était arrivé à situer la création du monde au 23 octobre de l’an  4004 av. J.C. !

Le camp adverse était celui du catastrophisme, particulièrement défendu par Cuvier, pour qui la surface de la Terre avait subi plusieurs « grandes révolutions », inondations presque universelles ou bouleversements volcaniques. Pour les défenseurs de cette option, les causes actuelles ne suffisent pas à expliquer les cataclysmes du passé. Parmi ceux-ci on peut citer Cuvier, Agassiz, Sedwick et Murchison qui tous reconnaissaient que notre planète était très vieille et cherchaient à expliquer les catastrophes par des causes naturelles.

Actuellement, la géologie moderne est en fait un mélange harmonieux de conceptions tirées de l’uniformisme rigide de Lyell et du catastrophisme scientifique de Cuvier et Agassiz.

 

II.         Théologie naturelle

 A.    William Paley (1743-1805)

« Natural Theology » (Théologie naturelle) du révérend William Paley, publiée en 1802, a été un des ouvrages les plus influents du XIXe siècle. Cette philosophie a dominé la zoologie britannique depuis Robert Boyle, physicien et chimiste irlandais (1627-1691), à la fin du XVIIe siècle, jusqu’à Paley, avant d’être détrônée par Darwin.

La notion centrale de ce courant philosophique est l’ « argument du dessein » dont le principe était d’identifier des causes finales dans la nature en tant que preuves de l’existence de Dieu, de ses pouvoirs et de son incessante bienveillance[2].

« Les adeptes de la théologie naturelle voyaient l’œuvre de Dieu non seulement dans les adaptations des organismes, mais aussi dans l’arrangement supposé de la nature qui leur paraissait refléter la supériorité de l’homme et la vocation de ce dernier à la dominer »[3].

Dans le chapitre « Darwin et Paley rencontrent la main invisible » tiré de son sixième volume sur les réflexions sur l’histoire naturelle, Comme les huit doigts de la main, Stephen Jay Gould analyse le cheminement de la pensée du révérend. Par le biais de cette analyse, Gould veut montrer qu’en science :

« L’innovation véritable est presque toujours une addition par rapport à ce qui était antérieurement concevable et ne consiste pas en une simple permutation des possibilités déjà en main. Le progrès des connaissances ne ressemble pas à une tour montant vers le ciel, édifiée brique à brique, mais résulte d’une série d’avancées, de progressions sur de fausses pistes et de percées, ce qui donne une construction de structure bizarre et sinueuse, finissant néanmoins par s’élever » (p. 158).

Pour Paley, « il est évident que Dieu a créé les organismes, étant donné la bonne adéquation de leurs formes et de leurs fonctions au mode de vie qu’il leur a assigné […] » (p. 154).

Paley s’exprime par métaphores. Il prend pour exemple la montre trouvée par hasard sur son chemin. Elle doit forcément avoir été conçue par un horloger. Ainsi pour expliquer la complexité et l’édification d’une structure adaptée à un usage particulier (aile admirablement adaptée au vol), il fait appel à un concepteur.

« Il ne peut pas y avoir de plan sans concepteur, de mécanisme sans ingénieur […] Il est impossible de ne pas voir les marques du dessein tant elles sont fortes. Le plan qui répond à un projet a nécessairement eu un concepteur. Ce dernier doit obligatoirement avoir été une personne. Et celle-ci est DIEU ».

Toutefois, Paley se trouva confronté à une énigme lorsqu’il aborde l’analyse du comportement des organismes complexes.

« Comment interpréter les comportements instinctifs qui n’apportent aucune satisfaction immédiate, mais semblent, au contraire, enferrer un animal dans la douleur et la détresse » (p. 152).

Pour résoudre ce délicat problème, Paley y voit une « main invisible » qui ne peut être que celle de Dieu, et à l’instar de la montre qui implique un horloger, les organismes plus complexes encore requièrent « un Dieu bienveillant et créateur ».

Bien que l’argumentation de Paley puisse prêter à moquerie et ne soit plus acceptable de nos jours, bien que les mouvements créationnistes y reviennent, elle mérite, d’après Gould, notre respect « en tant que philosophie qui eu jadis sa cohérence, appuyée sur un système de défense subtil – c’est une « vision du monde fossile » qui peut stimuler nos réflexions, si nous voulons essayer de comprendre nos propres penchants en étudiant l’histoire des théories alternatives » (p. 156)

Gould poursuit :

« Dans la thèse centrale de Paley, on trouve une affirmation – les organismes sont admirablement agencés de façon à répondre à un but précis – et une déduction – un bon agencement asservi à une fin implique qu’il ait eu un concepteur » (p. 156).

« Paley ne peut imaginer que deux conceptions à sa proposition selon laquelle la bonne adaptation à une fin suppose un concepteur. La plus grande partie de son livre est consacrée à la réfutation de ces explications concurrentes » (p. 156)

  1. La bonne adaptation existe, mais sa création n’implique pas ce qui en résulte actuellement […] Supposez que la forme ait été élaborée pour d’autres raisons (par exemple, en tant que résultat direct de lois physiques), puis ait trouvé un usage donné parce que, fortuitement, elle y convenait » (p. 156).

L’explication est valable pour des structures simples mais non pour des structures plus complexes, « constituées de centaines d’éléments, tous orientés dans le même sens, et chacun dépendant de tous les autres », estime Paley.

2. La bonne  adaptation existe, et implique qu’elle ait été produite dans le cadre de sa finalité actuelle ; mais elle a découlé d’une élaboration naturelle, par une lente évolution vers le but désiré, et non pas par une création divine soudaine […]

Paley ne pouvait se représenter l’évolution que sous la forme d’une série d’étapes positives orientées vers un but, édifiant l’adaptation petit à petit » (p. 157).

Il s’efforce de réfuter « la théorie « lamarckienne » du changement évolutif par le biais de l’usage et du non-usage et grâce à l’hérédité des caractères acquis ».

Il existe cependant une troisième option non reprise par Paley qui « considère que l’évolution est à la source de la bonne adaptation ».

« Mais au lieu de voir l’évolution comme un mouvement tendant vers un but, elle pose que l’adaptation se construit négativement – par l’élimination de tous les individus qui ne varient pas fortuitement dans la direction favorable, et ne permettant qu’à une toute petite minorité de transmettre aux générations suivantes leur fortuné héritage » (p. 159).

Cette option est très peu efficace et défie la logique dans un monde aux rouages d’horlogerie, construit selon les normes de Paley. Elle correspond à la « sélection naturelle » de Darwin et repose sur la notion d’hécatombe.

« La sélection naturelle est une longue suite d’hécatombes. Les individus présentent des variations sans direction préférentielle, par rapport à une morphologie moyenne au sein de la population. Elle favorise une petite proportion de cette gamme. Les individus chanceux qui en relèvent laissent davantage de rejetons survivants ; les autres meurent sans descendance (ou avec une descendance moins nombreuses). La morphologie moyenne se déplace lentement dans la direction préférentielle, petit à petit à chaque génération, par le biais de l’élimination massive des individus présentant une morphologie moins favorable » (p. 159).

Cette thèse révolutionnaire pour l’époque est l’une des seules qui puisse renverser la croyance de Paley.

 

III.      Les fixismes

 On rencontre différents types de fixismes : ceux qui considèrent une création unique et ceux pour qui les créations sont répétées. Ceux qui croyaient aux créations successives de faunes de plus en plus perfectionnées ont reçu le nom de progressionnistes. Ces théories s’opposeront au transformisme et particulièrement en France au lamarckisme.

Ce courant créationniste, relié à la Genèse biblique, est fort ancien et a longtemps dominé la pensée occidentale. Malheureusement il reprend vigueur avec de nouvelles tendances comme celle du « dessein intelligent » qui se dit rigoureusement scientifique.

A.    La création unique

a.     Karl von Linné (1707 – 1778)

La notion d’espèce animale et végétale a été introduite dans les sciences biologiques au début du XVIIIe siècle, par le naturaliste suédois Karl von Linné, avec sa nomenclature binominale qui prévaut toujours. Pour lui, les espèces existantes sont des groupes parfaitement fixes et immuables, crées en l’état lors d’une seule création divine.

« Il y a autant d’espèces que de formes diverses produites dès le début par l’être infini. » (Linné, Classificatio Plantarum, 1738).

Cette conception se basait sur la philosophie d’Aristote (-384 – -322)[4] qui a exercé une influence majeure sur la science et la philosophie de l’Islam à leurs débuts et sur la pensée chrétienne du Moyen Age.

D’après Aristote, ce que nous appelons « espèces » sont des formes substantielles, immatérielles que la nature tend à réaliser par l’agencement de la matière. Formes immatérielles, donc nécessairement fixes, stables, immuables dans leur essence et dans les caractères essentiels qu’elles déterminent.

Exemple : bien que tous les éléphants qui se succèdent sur terre ne sont pas rigoureusement identiques, car ils varient suivant des caractères accessoires (taille, couleur, dimensions de leurs défenses, etc.), l’espèce « éléphant », principe formel, est immuable, avec des caractères spécifiques essentiels (trompe, incisives supérieures développées en défenses, une énorme molaire en pavé par demi-mâchoire, etc.).

 

Revenons-en à Linne et à sa nomenclature binominale. Selon son principe, chaque espèce est désignée par deux mots latins ou latinisé, le premier terme, avec une majuscule, étant le nom du genre et le deuxième (adjectif ou substantif, avec minuscule) celui de l’espèce.

Exemple : Parmi les bergeronnettes, petits passereaux terrestres, on trouve les espèces suivantes :

–         La bergeronnette printanière : Motacilla flava

–         La bergeronnette grise : Motacilla alba

–         La bergeronnette des ruisseaux : Motacilla ciinerea

Toutes trois sont du genre Motacilla et de la famille des Motacillidae.

En fait, cette approche systématique est destinée à rendre intelligible le plan divin de création, c’est pourquoi on la qualifie de « science divine »

Toutefois, dans cette classification on constate un regroupement des espèces en mettant l’accent sur les ressemblances. Cela peut supposer que celles-ci sont issues d’un ancêtre commun. C’est ce que laisse sous-entendre Linné à la fin de sa vie, après avoir défendu le créationnisme.

« J’ai longtemps nourrit le soupçon, et je n’ose le présenter que comme une hypothèse, que toutes les espèces d’un même genre n’ont constitué à l’origine qu’une même espèce qui s’est diversifiée ».

Son raisonnement s’arrête là. Il n’osera pas aller plus loin !

 

b.       Michel Adanson (1727 – 1806)

 Le botaniste français Michel Adanson se rallie à la pensée essentialiste de Linné. Il élabora une nouvelle méthode de classification dite naturelle. Pourtant, il avait aussi entrevu l’interprétation transformiste de la classification :

« Les Espèces changent de nature. Il paroît donc suffisamment prouvé… que l’art, la culture & encore plus le hazard, c’est-à-dire certaines circonstances inconnues, font naître non-seulement tous les jours, des variétés dans les fleurs…, mais même quelquefois des Espèces nouvelles… sans compter nombre d’autres Plantes qui passent pour des Variétés nouvelles & qui se perpétuent peut-être & forment autant d’Espèces… De là la difficulté de définir quels sont les corps primitifs de la création, quels sont ceux qui, par la succession de la reproduction, ont pu être changés ou même produits de nouveau par des causes accidentelles » (Familles des Plantes, 1763, p. CXIII-CXIV).

Malgré cette intuition, Adanson ne poursuit pas son développement et au contraire la renie. Pour lui, les variations au sein d’espèces botaniques sont considérées comme des monstruosités.

« Tous les exemples cités jusqu’ici comme des changements d’espèces, ou comme des formations de nouvelles races constantes, ne sont que des variétés ou des monstruosités qui ne se perpétuent pas constamment telles par la voie des graines […] L’esprit de vérité qui nous a guidé, après avoir vu par nous-mêmes et apprécié ces faits, doit nous faire tirer des conclusions directement opposées, et nous porter à dire que la transmutation des espèces n’a pas lieu dans les plantes, non plus que dans les animaux et qu’on n’en a pas de preuve directe, même dans les minéraux, en suivant le principe reçu, que la constance est essentielle pour déterminer une espèce » (Examen de la question si les espèces changent parmi les plantes. Nouvelles expériences tentées à ce sujet, 1769).

Dans ce texte, Adanson insiste sur la constance de l’espèce, entrant ainsi dans le débat qui tourne autour de cette notion : tantôt c’est la constance qui est mise en avant, tantôt ce sont les variations au sein des espèces.

 

c.       Georges Louis Leclerc, comte de Buffon (1707 – 1788)

 Buffonadhère également à cette notion fixiste radicale. Bien qu’étant le maître de Lamarck, il s’opposera jusqu’à sa mort à ses idées transformistes ainsi qu’à celles d’Etienne Geoffroy-Saint-Hilaire. A mesure qu’il avance dans la rédaction de son « Histoire des Quadrupèdes » on sent cependant une certaine évolution tout comme nous l’avions constaté chez Linné. Il avait parfaitement analysé le principe des ressemblances et des rapprochements morphologiques comme on peut le constater dans le passage suivant.

« L’âne et le cheval, mais même l’homme, le singe, les quadrupèdes et tous les animaux, pourraient être regardés comme ne faisant que la même famille… Si l’on admet une fois qu’il y ait des familles dans les plantes et dans les animaux, que l’âne soit de la famille du cheval, et qu’il a dégénéré[5], on pourra dire également que le singe est de la famille de l’homme ; que c’est un homme dégénéré ; que l’homme et le singe ont eu une origine commune comme le cheval et l’âne ; que chaque famille, tant dans les animaux que dans les végétaux, n’a eu qu’une seule souche, et même que tous les animaux sont venus d’un seul animal qui, dans la succession des temps, a produit en se perfectionnant et en dégénérant, toutes les races des autres animaux » (Histoire naturelle générale et particulière, tome 4, 1753)

Dans un chapitre qu’il consacre à la « dégénération » des animaux (Œuvres complètes, T. XIV, p.139), il revient sur le problème de la transmutation des espèces : c’est dans cette partie de son œuvre qu’il développe le plus abondamment ses vues sur les modifications imposées par les conditions environnementales aux organismes vivants. Il se pose la question de savoir si ces modifications peuvent amener à de nouvelles espèces.

En ce qui concerne la position de l’Homme, Buffon va plus loin que Linné qui lui avait assigné une place dans la classification animale, parmi les Primates. Il situe l’homme auprès des grands singes pour ce qui est son organisation physique, mais il reconnaît la « distance qui sépare l’espèce humaine de la plus élevée des espèces animales ». De plus, une de ses grandes idées est l’unité essentielle du genre humain. Pour différentes qu’elles soient les unes des autres, toutes les variétés, ou races, ne sont qu’altérations d’un seul type originel, d’une souche commune (Jean Rostand[6]).

Pour Buffon, les dissemblances raciales sont le résultat des conditions externes : nourriture, climat, culture, lumière, métissage, etc.

« Il y a apparence qu’avec le temps, un peuple blanc, transporté du nord à l’équateur, pourrait devenir brun et tout-à-fait noir, surtout si ce peuple changeait de mœurs et ne se servait pour nourriture que des productions du pays chaud dans lequel il aurait été transporté ». Et inversement : « Il y a toutes les raisons du monde pour présumer que, si l’on transportait des nègres dans une province du nord, leurs descendants, à la huitième, dixième ou douzième génération, seraient beaucoup moins noirs que leurs ancêtres, et peut-être même aussi blancs que les peuples originaires du climat froid où ils habiteraient »[7]. Il est évident que cette affirmation s’avère fausse, mais on peut y voir Buffon en précurseur du transformisme lamarckien, avec la transmission héréditaire des modifications produites par le milieu environnant.

Une autre intuition intéressante de Buffon concerne la sélection naturelle : il fut l’un des premiers à noter que l’état de civilisation peut avoir pour conséquence d’accroître, dans une collectivité humaine, le nombre des sujets débiles ou malformés (Rostand).

« Dans une nation sauvage on trouve peut-être des hommes plus petits, plus laids, plus ridés, par suite des mauvaises conditions de vie ; en revanche, il se pourrait que, dans une telle nation, il y eut beaucoup moins de boiteux, de sourds, de louches, etc. Ces hommes défectueux vivent et même se multiplient dans une nation policée où l’on se supporte les uns les autres, où le fort ne peut rien contre le faible, et où les qualités du corps font beaucoup moins que celles de l’esprit ; mais, dans un peuple sauvage, comme chaque individu ne persiste, ne vit, ne se défend que par ses qualités corporelles, son adresse et sa force, ceux qui sont malheureusement nés faibles, défectueux, ou qui deviennent incommodes, cessent bientôt de faire partie de la nation »[8]

Lui aussi, comme ses prédécesseurs, n’ira pas plus loin. On dirait même en lisant le passage suivant qu’il se reprend en proclamant l’irréductibilité de l’espèce.

« Mais non, il est certain, par la révélation, que tous les animaux ont également participé à la grâce de la création, que les deux premiers de chaque espèce et de toutes les espèces sont sortis tout formés des mains du Créateur ».

Buffon n’étant pas transformiste a toutefois préparé le terrain. Ses idées, comme nous l’avons constaté, l’ont conduit à la notion de variabilité des espèces sous l’influence des conditions extérieures, ce que l’extrait suivant confirme :

« … de nouvelles espèces pourraient apparaître avec le temps, sous l’influence d’un climat nouveau ».

 

d.       Jean-Claude Delamétherie (1743-1817)

On retrouve cette idée de création unique chez d’éminents savants comme le naturaliste, minéralogiste, géologue, paléontologue français, Jean-Claude Delamétherie, à travers sa conception qu’il se fait de la vie et de la mort des espèces.

La mort de Louis Jean-Marie Daubenton (1716-1800) lui donne l’espoir de le remplacer au Collège de France (1812), malheureusement, c’est Cuvier qui sera choisi. Cuvier ne pouvant assumer seul toute sa charge, lui confie l’enseignement de la géologie. Delamétherie est l’un des premiers pédagogues à entreprendre des leçons de géologie sur le terrain.

Comme Lamarck et contrairement à Cuvier, il nie les espèces perdues. Dans son cas, cette négation des espèces disparues renforce son adhésion à un fixiste du monde. Pour lui, aucune espèce ancienne ne manque à l’appel des espèces existantes actuellement : il n’y aurait eu ni création répétée, ni création continue, mais un acte créateur unique, à l’origine des temps.

Les espèces anciennes qui « paroissaient plus ou moins différentes des analogues vivans » ne doivent pas être classées dans d’autres catégories spécifiques. Ces fossiles différents sont en fait des variétés de la même espèce, qui continue à exister de nos jours. Leurs différences sont dues « à l’influence des climats, de la température, à la dégénérescence des races, à l’âge des individus »[9]. Il reconnaît donc que « le climat, la température, la nourriture, le croisement des races, les nouvelles espèces hybrides […] ont produit des changements considérables dans la suite des siècles, chez les espèces existantes » (ibid.), il n’est pas moins vrai pour Delamétherie que le résultat n’est pas la production de nouvelles espèces, mais seulement le maintien des anciennes sous l’aspect de leurs variétés.

 

e.       Henri Ducrotay de Blainville (1777 – 1850)

 de Blainville rentre au Muséum d’Histoire Naturelle de Paris grâce à Cuvier. Très rapidement les deux hommes s’opposeront et arriveront à se détester, essayant de se nuire mutuellement. En 1830, il succède à Lamarck à la chaire d’histoire naturelle et deux plus tard, à celle d’anatomie comparée laissée vacante par le décès de Cuvier. C’est lui qui, en 1813, élève au rang de classes indépendantes les Reptiles et les Amphibiens ou Batraciens, réunis jusqu’alors.

de Blainville s’oppose farouchement à la théorie transformiste de Lamarck et de Geoffroy-Saint-Hilaire.

« Il est impossible d’admettre avec certains naturalistes, écrit-il au sujet des formes fossiles, qu’elles puissent être considérée comme une forme primitive de quelques espèces actuelles qui n’en seraient ainsi qu’une transformation »[10]

De Blainville, comme les autres naturalistes qui ont pratiqué la paléontologie au début du XIXe siècle, n’a pas élaboré sa vision du monde à partir de cette discipline. Il est philosophiquement fixiste et créationniste, et c’est seulement après qu’il cherche les documents que lui fournit l’étude du passé pour étayer son système. Grâce aux fossiles intermédiaires manquants, mais nécessaires, de la série animale, il peut confirmer sa conception d’un monde vivant unique et continu. Pour lui, chaque espèce fossile a sa place désignée d’avance dans la série animale complète des débuts de la création : celles « dont nous ne connaissons plus les analogues » n’en sont que « des termes éteints » (G. Laurent). Donc, tous les êtres, aussi bien vivants que fossiles, rentrent dans une même classification que tente de Blainville. Cette opération est pour lui nécessaire et normale. Tout les êtres, actuels et anciens, ayant existé autrefois en même temps, trouvaient leur place dans un même tableau ; si le monde animé d’aujourd’hui présente des lacunes, ces lacunes sont aisément et le plus naturellement du monde remplies par les fossiles, qui représentent seulement la place qui était la leur dans la création primitive (G. Laurent)

Il est donc fixiste, tout comme Delamétherie, mais d’une manière encore plus orthodoxe, puisqu’il refuse non seulement la transformation des espèces mais également la création d’espèces nouvelles. Il soutient le dogme d’une seule création originelle et complète. En fait, sa vision du monde n’est en aucun cas scientifique ; elle est basée sur un apriori lié à des préjugés religieux. Sa compréhension de la nature se fonde d’abord sur « la philosophie religieuse, la seule bonne et la seule vraie », assure-t-il, qui lui fait soutenir que Dieu a créé tous les êtres en une seule fois « dans la grande et sublime harmonie des choses »[11].

De Blainville est tombé pratiquement dans l’oubli et a été fortement dénigré par ses pairs. Toutefois deux de ses idées ne sont pas perdues : l’introduction de la notion d’espèces intermédiaires, et la persistance de l’action des causes ordinaires à travers les temps géologiques.

 

f.        Constant Prévost (1787 – 1856)

Le géologue français Constant Prévost fut l’élève de Cuvier, puis celui d’Alexandre Brongniart. Il sera, dès 1819, professeur de géologie à l’Athenaeum et à l’Ecole centrale des Arts et Manufactures, puis, en 1831, à la Faculté des Sciences de Paris. Il rencontrera de Blainville dont il deviendra l’ami.

Catastrophiste au départ, sous l’influence de Cuvier, il adhère en fin de compte au principe des « causes actuelles » en même temps que Lyell.

C’est son opposition, en 1827, aux alternances de dépôts marins et fluviatiles qui le conduit à sa profession de foi actualiste, et le mènera, par cet intermédiaire, à nier les créations successives et à rejeter le progressionnisme pour adhérer au créationnisme unique sous l’influence de son ami de Blainville.

Ce qui, à l’époque, opposait les scientifiques, était le problème entre passé et présent, désigné par le couple continuité/discontinuité. Les discontinuités font appel à des catastrophes qui assèchent périodiquement le fond des mers et/ou inondent les continents. Ce à quoi Prévost répond qu’il n’est pas « nécessaire, pour expliquer les faits géologiques, de faire intervenir des causes extraordinaires qui ne sauraient agir maintenant qu’en troublant l’ordre de l’univers »[12]

Les retours périodiques de la mer sur les continents, imaginés par Cuvier et Brongniart comme des catastrophes, introduisent une discontinuité entre l’état actuel du globe et ses états antérieurs. A Cuvier qui, dans son Discours sur les révolutions de la surface du globe, lançait sa phrase devenue célèbre : « le fil des opérations est rompu », Prévost répliquait : «  je n’ai été arrêté nulle part dans cette tentative de lier le passé au présent, par ce qu’on appelle une limite tranchée entre la nature ancienne et la nature actuelle »[13] .

C’est un partisan des affaissements, qu’il opposait aux soulèvements. Il enseignait que les montagnes n’étaient pas dues à des cataclysmes violents, éruptions ou tremblements de terre comme le préconisaient les catastrophistes, mais à une rétraction inégale, lente et incessante de la croûte terrestre.

On trouve chez Prévost un ensemble d’affirmations disparates, dont les incompatibilités logiques font preuve d’une intelligence qui refuse de se laisser enfermer dans un système établi. Certaines de celles-ci pourraient laisser supposer qu’il avait adhéré aux idées transformistes ou à une création répétée.

Au début de sa carrière, il croyait à une modification progressive de la nature vivante.

« Les corps organisés fossiles dont on retrouve les débris dans les coches de la terre, différent d’autant plus que les êtres actuellement existans, qu’ils sont enfouis dans des couches plus anciennes »[14].

Et encore : « On ne peut douter que les changements d’organisation et de forme n’aient eu lieu dans la série des êtres qui ont successivement précédé ceux qui existent maintenant »[15].

Au fil du temps, dans ce domaine comme dans celui des transgressions marines il en vient à s’écarter des idées de ses mentors.

Comme tous les scientifiques de l’époque, Prévost se trouve confronté aux changements de faunes qui restent difficiles à expliquer. Les destructions peuvent être « l’effet d’un déluge qui aurait anéanti des races entières de grands animaux déjà répandus sur la terre« [16]. Dans ce propos on sent un relent de catastrophisme. Quant à l’apparition, plus problématique encore, de nouvelles espèces, Prévost n’est pas très clair. Lorsqu’il dit que le calcaire grossier est antérieur à « la création des mammifères terrestres »[17], on peut supposer qu’il y a eu créations successives des formes animales. Mais lorsque Prévost soutient que « depuis la création jusqu’à nos jours, il y a eu dans la chaîne (des êtres)… des modifications graduées »[18], c’est plutôt, une création unique suivie de transformations des espèces qu’il évoque.

Toutefois pour résoudre ce dilemme, Prévost nie la relation de cause à effet entre le milieu et la forme des êtres et fait appel aux migrations pour souligner l’influence de distribution et de redistribution des populations.

 

g.       Edouard Lartet (1801 ) 1871)

Ce paléontologue et préhistorien français est considéré comme étant le père de la paléontologie humaine. En 1836, il découvre dans le gisement miocène de Sansan (Gers) la mâchoire du premier grand singe fossile, le Pliopithèque (Pliopithecus anticus). Cette découverte va à l’encontre des théories de Georges Cuvier,  mort depuis trois ans, qui avait affirmé que les singes fossiles ne pouvaient pas exister.

Une commission d’enquête est nommée, présidée par de Blainville qui a succédé à Cuvier à la chaire d’anatomie comparée du Muséum d’Histoire Naturelle de Paris. Celle-ci confirme la découverte. Pour Isidore Geoffroy-Saint-Hilaire, c’est la confirmation de la théorie de l’évolution qui opposait les partisans de Cuvier et les transformistes : « La découverte de la mâchoire fossile de singe de M. Lartet me parait appelée à commencer une ère nouvelle du savoir humanitaire. »

En 1856, Lartet découvre un fragment de mâchoire d’un autre primate plus évolué, le Dryopithèque (Dryopithecus fontani) qui à l’époque est le fossile le plus proche de l’Homme.

En 1860, Lartet entreprend à Massat (Ariège) et à Aurignac (Haute-Garonne) des fouilles archéologiques. Il trouve des ossements d’animaux manifestement incisés par la main de l’homme et des outils lithiques. Ces découvertes  contribuèrent à démontrer la contemporanéité de l’Homme avec des espèces animales disparues, avancée dès 1851 par le naturaliste français Jean-Baptiste Noulet (1802-1890).

En 1861, il propose une chronologie du Quaternaire fondée sur les espèces successives de grands mammifères dominants,

–        l’âge de l’ours des cavernes ;

–        l’âge du mammouth ;

–        l’âge du renne ;

–        l’âge de l’auroch.

A partir de cette dernière, il établit une classification des industries lithiques paléolithiques : l’aurignacien et le magdalénien ont une relation directe avec les explorations menées dans les grottes d’Aurignac (Haute-Garonne) et de la Madeleine (Tursac, Dordogne).

En 1863, il fouille avec l’ethnologue et préhistorien anglais Henry Christy (1810-1865) certains des sites majeurs du Périgord, dont Le Moustier, Laugerie-Basse et La Madeleine. Dans ce dernier, la découverte d’une lame d’ivoire incisée, dont les gravures représentaient les traits  d’un Mammouth apporte une preuve décisive de l’existence d’un art préhistorique. Sa renommée nationale est au plus haut.

Grâce à ses découvertes et à ses travaux, Lartet apporte la preuve de l’ancienneté des Primates et de l’Homme.

Curieusement, notre préhistorien n’adhère pas aux idées transformistes, pourtant adoptés par nombre de ses pairs. Il s’en tient à un fixisme orthodoxe. Pour lui, la haute antiquité qu’il attribue aux Singes et à l’Homme n’apporte pas d’argument en faveur d’une parenté ancestrale. De ce point de vue, il se rapproche plus d’un de Blainville que d’un Lamarck. Pour lui aussi, les restes d’animaux disparus que l’on retrouve servent à combler les « lacunes de notre série animale ». Grâce à eux, la création primitive se laisse entrevoir dans sa plénitude originelle : « on dirait autant d’animaux retrouvés de la grande chaîne qui reliait anciennement tous les êtres de cette magnifique création primitive dont il ne reste plus à l’état vivant que quelques débris épars à la surface du globe »[19].

Dans cette perspective, il est normal que Lartet défende l’ancienneté de l’Homme quitte à le faire remonter jusqu’au Miocène. Dans un monde où toutes les espèces animales étaient apparues dès le début, il ne pouvait plus y avoir d’Histoire, comme pour de Blainville, sinon celle d’un appauvrissement continuel (G. Laurent).

 

B.    La création répétée

 a.       Georges Cuvier (1769 – 1832)

 Georges Cuvier, fondateur de l’anatomie comparée et de la paléontologie des Vertébrés, a incontestablement établit la réalité des espèces disparues et de leur succession dans le temps. Pour expliquer ces changements de faune d’une époque à l’autre, il fait intervenir des catastrophes géographiques (« révolutions du globe ») générales ou circonscrites entraînant la disparition de pans entiers du monde vivant, suivies de nouvelles créations ou de « migrations » assurant les repeuplements.

« Qu’on se demande pourquoi on trouve tant de dépouilles d’animaux inconnus, tandis qu’on n’en trouve presque aucune dont on puisse dire qu’elle appartienne aux espèces que nous connoissons, et l’on verra combien il est probable qu’elles ont appartenu à des êtres d’un monde antérieur au nôtre, à des êtres détruits par quelques révolutions de ce globe ; êtres dont ceux qui existent aujourd’hui ont rempli la place, pour se voir peut-être un jour également détruits et remplacés par d’autres » (Mémoire sur les espèces d’Eléphans vivantes et fossiles, 1799).

Son nom reste attaché à deux théories dont il s’était fait le champion : sa théorie des catastrophes et la fixité des espèces. Cela l’amènera,  au début du XIXe siècle, à affronter l’un de ses pairs du Musée d’Histoire Naturelle de Paris, Lamarck, à qui, il vouera une animosité sinon une haine.

« Parmi les divers systèmes sur l’origine des êtres organisés, il n’en est pas de moins vraisemblable que celui qui en fait naître successivement les différents genres par des développements ou des métamorphoses graduelles » (Recherches sur les Ossements fossiles, Bull. des Sc.nat. et de Géol., t. 3, 1822, p. 297-298).

Cette confrontation entre ces deux fortes personnalités qui marquent à l’époque la vie scientifique française débute par une communication de Cuvier adressée à l’Institut, le 12 novembre 1800. Par l’étude des fossiles, il voulait proposer une vision du passé de la Terre et de la Vie qui allait à l’encontre de celle en vigueur parmi ses pairs. L’élément principal de celle-ci était l’affirmation du Catastrophisme.

« La question principale, affirme-t-il, est de savoir jusqu’à quel point est allée la catastrophe qui a précédé la formation de nos continents actuels »[20]

Pour résoudre ce problème, « il s’agit surtout de rechercher si les espèces qui existoient alors ont été entièrement détruites, ou seulement si elles ont été modifiées dans leur forme, ou si elles ont simplement été transportées d’un climat dans un autre ».

De ces trois solutions proposées, Cuvier choisi la première : la destruction des espèces disparues. Cela entraîne l’idée de mondes peuplés, successivement détruits par des catastrophes, et successivement reconstruits. L’idée est révolutionnaire pour l’époque ; elle n’est pas conforme à la création biblique et va à l’encontre de la vision de Buffon.

Une autre question se pose. Après s’être demandé comment disparaissent les êtres antiques, il se demande « comment ceux qui leur ont succédé furent-ils formés ? » Afin de résoudre les problèmes que soulève cette délicate question, Cuvier se lance dans l’étude des fossiles de grands quadrupèdes car, « les ossements de quadrupèdes peuvent conduire, par plusieurs raisons, à des résultats plus rigoureux qu’aucune autre dépouille de corps organisés[21] ».

Cela lui permettra de lier constamment les deux notions de disparition des espèces et de catastrophes géologiques. Cuvier nie donc la continuité biologique des espèces d’époques différentes qui sera défendue par Lamarck. En fait pour lui, l’explication réside en des créations divines successives après chaque catastrophe.

Dans la préface de son « Règne animal distribué d’après son organisation » (1817), dans lequel il cherche à établir une classification logique selon une méthode basée sur une division en classe, ordre, genre, espèce, Cuvier insiste sur le fait que cette classification ne suit pas une échelle graduelle allant du plus primitif au plus complexe comme chez Lamarck.

« Pour prévenir une critique qui se présentera naturellement à beaucoup de personnes, je dois remarquer d’abord, que je n’ai eu ni la prétention, ni le désir de classer les êtres de manière à en former une seule ligne, ou à marquer leur supériorité réciproque. Je regarde même toute tentative de ce genre comme inexécutable ; ainsi je n’entends pas que les mammifères ou les oiseaux, placés les derniers, soient les plus imparfaits de leur classe ; j’entend encore moins que le dernier des mammifères soit plus parfait que le premiers des oiseaux, le dernier des mollusques plus parfait que le premier des annélides ou des zoophytes ; même en restreignant ce mot vague de plus parfait, au sens de plus complètement organisé. Je n’ai considéré mes divisions et subdivisions que comme l’expression graduée de la ressemblance des êtres qui entrent dans chacune ; et quoique il y en ait où l’on observe une sorte de dégradation et de passage d’une espèce à l’autre, qui ne peut être niée, il s’en faut de beaucoup que cette disposition soit générale. L’échelle prétendue des êtres n’est qu’une application erronée à la totalité de la création de ces observations partielles […] »[22]

En recherchant les « lois générales de positions ou de rapports des fossiles avec les couches », il parviendra à définir quatre âges distincts, chacun caractérisé par une association de vertébrés différents :

–         Le premier est celui des Reptiles ;

–         Le deuxième, au dessus de la craie, est dominé par des « Pachydermes » (animaux à la peau épaisse), dont une majorité en provenance des plâtrières de Montmartre ;

–         Le troisième, ou Alluvium se caractérise par des Pachydermes gigantesques, des Eléphants, des Rhinocéros, des Hippopotames, des Chevaux, etc. dont les différences avec les espèces actuelles ne sont que spécifiques ;

–         Le dernier, ou Diluvium, est celui de l’Homme, avec le déluge biblique responsable de la disparition des Pachydermes de l’époque précédente.

Cette théorie pouvait être confrontée au modèle de la succession des formations géologiques établie par le naturaliste et explorateur allemand Alexandre von Humboldt (1769-1859). Donc, incontestablement, Cuvier a jeté les bases de la biostratigraphie continentale, fondée sur les exigences logiques de l’interprétation stratigraphique des fossiles.

Si au départ, Cuvier considérait les « révolutions du globe » comme étant globales avec une extinction complète des espèces, il admettra plus tard que ces catastrophes peuvent être circonscrites à certains territoires et que le repeuplement se fait par migrations des espèces à partir de régions indemnes.

Qu’elle que soient ses idées, CUVIER a contribué à une meilleure connaissance de la paléontologie et il fut un des plus grands naturalistes de tous les temps.

 

b.       Alcide d’Orbigny (1802 – 1857)

Alcide d’Orbigny rencontre von Humbolt qui s’était rendu célèbre en explorant le nord de l’Amérique du Sud entre 1799 et 1804. Ce dernier était accompagné d’un jeune botaniste, Aimé Bonpland, un intime de la famille d’Orbigny. C’est grâce à cette rencontre qu’Alcide réalisera son destin en étant choisi par le Muséum d’Histoire Naturelle de Paris comme voyageur naturaliste pour une nouvelle mission en Amérique du Sud. Il s’embarque le 30 juin 1826 et son voyage durera sept ans et sept mois. A son retour en France, il consacrera treize années, de 1835 à 1847, à la rédaction de ses mémoires.

Peignant les différentes populations qu’il rencontre, il conclura en 1839 : « notre conviction intime est que parmi les hommes il n’y a qu’une seule et même espèce ». Ce qui peut paraître banal à notre époque, ne l’était guère du temps des colonies et à l’aube du racisme scientifique.

Alcide d’Orbigny est considéré comme le père de la stratigraphie. De 1849 à 1852, il rédige un « Cours élémentaire de paléontologie et de géologie stratigraphiques », dans lequel il donne une vision synthétique et extrêmement détaillée de la stratigraphie.

Il définit 28 étages géologiques, du Silurien à l’Actuel, en donnant au mot « étage » un sens plus précis qu’auparavant et qu’il a gardé depuis.

C’est ainsi qu’il décrit un grand nombre de ceux-ci encore utilisés aujourd’hui, à partir de sites français comme : Sinémurien de Semur-en-Auxois (Côte d’Or), Toarcien de Thouars (Deux-Sèvres), Bajocien de Bayeux (Calvados), Aptien d’Apt (Vaucluse), Albien de Alba, rivière de l’Aube, Cénomanien (en latin Cenomanum) du Mans (Sarthe), Turonien de Tours (Indre-et-Loire), Sénonien de Sens (Yonne), Stampien (en latin Stampae) d’Étampes (Essonne).

Pour Alcide d’Orbigny, les limites entre étages sont si nettes qu’il écrit en 1849 que :

« Chacun des étages qui se sont succédé dans les âges du monde renferme sa faune spéciale, bien tranchée, distincte des faunes inférieures et supérieures, et que ces faunes ne se sont pas succédé par passage de forme, ou par remplacement graduel, mais bien par anéantissement brusque. »

Chaque étage a ses fossiles, et chaque fossile a son étage. Si la même espèce se retrouve dans deux étages, c’est qu’un mélange accidentel a eu lieu, ou qu’on n’a pas su distinguer les espèces, comme Alcide l’explique au paragraphe 47 de l’introduction du Prodrome de paléontologie stratigraphique universelle :

« Si nous trouvions dans la nature des formes qui, après l’analyse la plus scrupuleuse, ne nous offrirait encore aucune différence appréciable, quoiqu’elles fussent séparées par un intervalle de quelques étages (ce qui n’existe pas encore), nous ne balancerions pas un instant à les regarder néanmoins comme distinctes. Lorsqu’on voit toutes les formes spécifiques bien arrêtées avoir des limites fixes dans les étages, et appartenir à un seul, on doit croire que ce sont nos moyens de distinction qui sont insuffisants pour trouver les différences entre ces deux espèces d’époques éloignées qui se ressemblent. »

Lorsqu’Alcide d’Orbigny rejoint le Muséum d’Histoire Naturelle de Paris, il y existe deux courants de pensée défendus respectivement par Cuvier et par Lamarck. Le premier défend la théorie des « révolutions de la Terre » qui conduira au catastrophisme et à la fixité des espèces, tandis que le second défend le transformisme qui sous-tend l’idée d’évolution des espèces.

Si Alcide d’Orbigny affirme qu’il n’existe pas de « remplacement graduel », c’est que, comme Cuvier et malgré Lamarck, il ne croit pas en l’évolution des espèces : lorsqu’une espèce disparaît, elle ne laisse pas de descendants transformés en d’autres espèces.  Cuvier en se basant sur certains fossiles,  démontrait l’existence  d’espèces disparues,  n’existant plus aujourd’hui, comme les Mammouths, parce que des catastrophes les avaient anéanties.

Nous avons vu, qu’en fin de compte il limitait ces catastrophes et envisageait que telle ou telle zone épargnée ait servi à repeupler la Terre après chaque révolution, car il répugnait autant aux créations répétées que Lamarck aux extinctions brutales.

Poursuivant le raisonnement de Cuvier, d’Orbigny étend les cataclysmes à toute la Terre et, puisqu’il y a 28 étages, c’est qu’il y a 27 « révolutions du globe » ou extinctions totales, suivies de 28 créations nouvelles. Son cours de 1849 ne laisse aucune ambiguïté :

« Les animaux ne montrant, dans leurs formes spécifiques, aucune transition, se sont succédé à la surface du globe, non par passage, mais par extinction des races existantes et par la création successive des espèces à chaque époque géologique. »

Ce sont donc des centaines de créations séparées qu’il faudrait imaginer pour rendre compte de ces repeuplements successifs. Autant admettre une création continue !

Darwin lui-même reconnaîtra que cette rareté des formes intermédiaires pose problème aux évolutionnistes. En s’intéressant aux Ammonites plutôt qu’à d’autres Mollusques, d’Orbigny a su choisir un groupe particulièrement indiqué pour caractériser les étages successifs : comme on le découvrira bien plus tard, les Ammonites évoluaient très vite et ont plusieurs fois failli disparaître, d’où la rareté des intermédiaires. Quoi qu’il en soit, on l’a vu, Alcide avait une explication pour les exceptions qui se présenteraient.

De plus, il a eu le temps de s’en convaincre avec d’autres groupes. Entre le Primaire et le Secondaire, écrit-il dès 1840, « une première génération de Crinoïdes aurait entièrement disparu, pour être remplacée, plus tard, par une autre tout à fait différente ». Un an après : « les rudistes ont paru cinq fois à la surface du globe » »

Dans un article de 1850, il ajoute :

« Comme on ne peut attribuer le retard de l’arrivée sur la terre des Mammifères à aucune autre cause physique également marquée pour les autres êtres, on doit croire qu’il dépend de la même puissance créatrice qui, avant cette époque, sans qu’aucune autre cause physique puisse être invoquée, avait déjà tant de fois repeuplé les mers et les continents de ses nombreux animaux. »

 

c.       Alexandre Brongniart (1770 – 1847)

Ce minéralogiste et géologue français rédige, en 1812, en collaboration avec Cuvier, une Description géologique des environs de Paris (refondue en 1822). Celle-ci est le résultat de ses travaux dans le bassin parisien et sont à la base de la paléontologie stratigraphique française : désormais, certains fossiles serviront de repères dans la subdivision des terrains sédimentaires. Il détermine la chronologie des terrains tertiaires, dans un ouvrage publié en 1829 : Tableau des terrains qui composent l’écorce du globe. Essai sur la structure de la partie connue de la Terre.

Alexandre Brongniart s’intéresse également à la zoologie. Il détermine la division de reptiles qu’il scinde en quatre ordres : les Sauriens, les Batraciens, les Chélonien et les Ophidiens.

Lorsque Cuvier, le 21 janvier 1796, lit devant un aréopage de savants réunis à l’Institut National son mémoire sur les Eléphants fossiles où il annonce, à la stupeur et au scepticisme générales, l’existence de créations antérieures à la nôtre, détruites par des catastrophes, Brongniart applaudit son mentor. A l’exemple de ce dernier, Alexandre Brongniart pense que l’Histoire de la Terre a été marquée par de grandes révolutions. S’il s’intéresse plus particulièrement à la dernière, c’est, contrairement à Cuvier qui en faisait le modèle des autres, parce qu’elle marque une coupure essentielle entre les terrains actuels et les terrains antédiluviens. Pour lui, il existe deux grandes périodes distinctes dans l’Histoire de la Terre : la « période jovienne » et la « période saturnienne ». La première est celle d’aujourd’hui, période de repos et de tranquillité des éléments, séparée de la précédente par « la dernière catastrophe générale du globe »[23].

Cette dernière catastrophe a provoqué par des soulèvements quasi instantanés, l’ensemble des chaînes de montagnes que l’on connaît actuellement. En effet, dit-il : « il n’est pas présumable que les Alpes, les Pyrénées, les Cordillères, etc., se soient soulevées pièces à pièces, et pour ainsi dire à petit bruit ; il est au contraire très-probable que la force qui les a élevées sur une même ligne, a agi à peu près dans le même temps d’un bout à l’autre de la ligne »[24].

Actuellement, la Terre est « dans un état de repos et de tranquillité »[25], tout différent de l’état antérieur.

Brongniart est-il un catastrophiste ? Oui, mais d’une manière un peu particulière. Contrairement aux vrais partisans du Catastrophisme qui soutiennent l’existence de nombreuses révolutions dévastatrices de toute vie sur Terre, il ne distingue que deux périodes dans l’Histoire de la Terre, séparées par une catastrophe qui s’est passée il y a environ 4.000 ans et peut correspondre au Déluge biblique.

Brongniart admet également les destructions massives des êtres vivants durant cette période jovienne, mais celles-ci ne fournissent pas de point de rupture comme chez Cuvier : dans un environnement hostile, ils ont continué à vivre. Certaines espèces ont pu disparaître, mais il n’y a pas eu de destruction totale. Dans ce raisonnement on peut déceler une certaine acceptation du Transformisme lamarckien.

A toutes les époques de sa vie, notre savant apparaît comme le type de naturaliste observateur, à la curiosité très générale et plus intéressé par les faits que par les théories. C’est cette attitude qui l’empêchera d’accepter le transformisme.

 

d.       Adolphe Brongniart (1801 – 1876)

Le botaniste Adolphe Brongniart est le fils d’Alexandre. Ses travaux botaniques (1830) l’on conduit à se poser les mêmes questions sur l’apparition des êtres, car « les conditions physiques du globe ne nous paraissent pas suffire pour expliquer la nature de la végétation »[26] des temps anciens, assure-t-il. Il en arrive également à la conclusion qu’il y a différentes époques avec des populations végétales bien déterminées qui sont anéanties à la suite de catastrophes globales, et que celles-ci sont suivies d’un repeuplement de nouvelles espèces. Pour lui, il existe « une autre cause que l’influence des modifications des agents physiques tels qu’ils se présentent actuellement à la surface de la terre », il y voit le déroulement d’un Plan créateur qui fait parcourir aux êtres des « phases » progressives[27].

Comme d’Orbigny, Adolphe Brongniart considère que le monde végétal a été renouvelé à intervalles réguliers par des actes répétés du Créateur. Ce sont ceux-ci qui sont responsables du changement de décor végétal : « des genres ou des familles nouvelles viennent remplacer des genres et des familles détruites et complètement distinctes ; ou bien […] une famille nombreuse et variée se réduit à quelques espèces, tandis qu’une autre, qui était à peine signalée par quelques individus rares, devient tout à coup nombreuse et prédominante »[28].

Pour expliquer ces changements, notre botaniste préfère se référer au Créationnisme plutôt qu’au Transformisme : « Au milieu de l’obscurité qui environne de semblables mystères et que notre esprit cherche en vain à percer, reconnaissons qu’il est moins difficile pour notre intelligence de concevoir que la puissance divine, qui a créé sur la terre les premiers êtres vivants, ne s’est pas reposée et qu’elle a continué à exercer le même pouvoir créateur aux autres époques géologiques, en imprimant à l’ensemble de ces créations successives ces caractères de grandeur et d’unité que le naturaliste encore plus que les autres hommes est appelé à admirer dans toutes ses œuvres »[29].

Bien qu’il soit confronté au Transformisme qui gagne du terrain, surtout après la parution du livre de Darwin, Alphonse Brongniart reste un farouche opposant à cette nouvelle théorie.

Il déclare « les théories de M. Darwin sur la transmutation des formes spécifiques [sont] inadmissibles et contraires aux faits observés ». Les plantes assure-t-il « ne se modifient pas en changeant de climat : une plante de la zone torride transportée dans le nord, ou même dans la zone tempérée, n’éprouve aucune modification dans sa descendance ; si le climat ne lui convient pas, elle ne se modifie pas, elle meurt »[30].

Alphonse Brongniart se contente de cette déclaration et il restera obstinément attaché à sa vision créationniste du monde.

 

e.       Elie de Beaumont (1798 – 1874)

Le géologue français Jean-Baptiste Armand Louis LéonceElie de Beaumont se situe dans la même mouvance que le savant précédent. Pour lui, les espèces sont stables et si elles varient c’est dans des limites très restreintes.

La succession continue des faunes dans les couches géologiques ne peut être expliquée par le Transformisme et ni par les migrations chères à Cuvier et certains de ses disciples. Comme il est impossible de remonter d’une espèce à la précédente, il est également impossible de remonter à l’origine de la vie. Tout indique dans la Géologie qu’il y a eu un commencement, mais les indices ne suffisent pas pour en tirer les modalités et le moment et il sera « peut-être toujours impossible à l’homme de remonter jusqu’à la première formation de la planète qu’il habite »[31]. Cela n’empêche qu’Elie de Beaumont se pose ces questions, et qu’il propose, en 1850, le sujet du Grand Prix pour l’Académie des Sciences en demandant que l’on étudie ce problème : « Lorsqu’une espèce semble avoir disparu et avoir été remplacée par une espèce peu différente, on peut se demander si cette dernière résulte d’une création nouvelle ou d’une transformation de l’espèce qu’on ne trouve plus »[32]

Le nom d’Élie de Beaumont est connu du monde des géologues pour sa théorie de la formation des cordillères  proposée à l’Académie des Sciences et décrite dans trois volumes Notice sur le système des montagnes (1852). D’après cette théorie, toutes les chaînes de montagnes parallèles au même grand cercle[33] de la Terre ont le même âge, et entre ces grands cercles une relation de symétrie existe sous la forme d’un réseau pentagonal.

Il est également connu pour sa carte géologique de France dont il est le principal auteur.

 

f.        William Smith (1769 – 1839)

Le géologue britannique William Smith est le créateur de la première carte géologique de la Grande-Bretagne. Homme de terrain, il parcouru son pays pour faire de nombreux relevés lui permettant d’établir son œuvre. Il est considéré par Adam Sedgwick (1785-1873), l’un de ses pairs, comme étant le père de la géologie anglaise.

Sur l’origine des espèces, il exprime des points de vue assez semblables à ceux d’Alcide d’Orbigny. Il considère que le repeuplement de la Terre après chaque catastrophe est le résultat de créations successives qui ont lieu après chacune de ces « révolutions ». En cela, il est bien dans la tradition anglaise qui inscrit sa vision du monde dans le cadre de la théologie naturelle. Il sera rejoint sur ce terrain par ses éminents condisciples que sont : William Buckland (1784-1856)

William Daniel Conybeare (1787-1857), Adam Sedgwick (1785-1873), Roderick Impey Murchison (1792-1871)

 

Conclusions

Les catastrophistes sont d’accord sur un point fondamentale : il y a eu des destructions complètes, suivies de créations entières après chaque dévastation.

Ces créations répétées sont bien gênantes : pour les non-croyants, c’est un prodige inacceptable ; les croyants peinent à concevoir un Dieu qui s’y reprend à plusieurs fois ; les évolutionnistes ont une autre explication.

Deux courants de pensée s’affrontent à la suite des travaux respectifs de Cuvier et de Lamarck. Les savants de l’époque sont confrontés à un choix lorsqu’ils abordent le problème de l’apparition des espèces. Le botaniste Dominique Alexandre Godron (1807-1880) fait remarquer que les possibilités se limitent à deux systèmes « dérivés l’un du principe de la fixité des espèces, l’autre de la doctrine de la variabilité des êtres sous l’influence des agents extérieurs »[34].

Nous aborderons la fois prochaine le Transformisme dont les prémisses nous mènerons à Lamarck.

 

IV.       BIBLIOGRAPHIE

  •  Buffon (XVIIIe s.) – De l’Homme – Histoire Naturelle, Vialetay, éditeur.
  •  Cuvier Georges (1985) – Discours sur les révolutions de la surface du globe, Christian Bourgois éditeur, coll. « Epistémè »
  •  Cuvier Georges (1817) – Le Règne animal distribué d’après son organisation, T. 1, Chez Deterville, Libraire (impression anastaltique)
  •  Gagnebin Elie (s.d.) – Le Transformisme et L’origine de l’homme, F. Rouge & Cie S.A., Librairie de l’Université, Lausanne.
  •  Gould Stephen Jay (1979) – Darwin et les grandes énigmes de la vie, Pygmalion, coll. « Points-Sciences ».
  •  Gould Stephen Jay (1996)– Comme les huit doigts de la main, Seuil.
  •  Gould Stephen Jay (2000) – Les quatre antilopes de l’Apocalypse, Seuil.
  •   Gould Stephen Jay (2001) – Les coquillages de Léonard, Seuil.
  •  Hooykaas R. (1970) – Continuité et discontinuité en géologie et biologie, Seuil
  •  Laurent Goulven (1987) – Paléontologie et évolution en France 1800-1860, de Cuvier – Lamarck à Darwin, Editions du Comité des Travaux historiques et scientifiques.
  •  Laurent Goulven (2001) – La naissance du transformisme – Lamarck entre Linné et Darwin, Vuibert/ADAPT, coll. « Inflexions ».
  •  Lecointre Guillaume (sous la direction) (2009) – Guide critique de l’évolution, Belin.
  •  Ostoya Paul (1951) – Les théories de l’évolution, Payot.
  •  Rostand Jean (1932) – L’évolution des espèces, Hachette.

 


[1] Stephen Jay Gould – Darwin et les grandes énigmes de la vie, p. 158, Pygmalion, 1979.

[2] Stephen Jay Gould – Les coquillages de Léonard, p.303, Seuil, 2001.

[3]  Stephen Jay Gould – Les quatre antilopes de l’Apocalypse, p. 473, Seuil, 2000.

[4] Voir R. Six – De l’évolution des idées sur l’évolutionnisme, in Bulletin du G.E.S.T. – N° 143, mai 2007.

[5] Utilisé par Buffon dans le sens de « changement ».

[6] « Un traité de biologie humaine », p.viii-ix, in « De l’Homme », Buffon.

[7] ibid, p. ix-x.

[8] Ibid ; p.xii-xiii.

[9] « Discours préliminaire », in Journal de Physique, t. 46, 1798, p. 75.

[10] Ibidem, t. 62, 1806, p. 71.

[11] De Blainville – Ostéographie, t. 4, Palaeotherium, p. 5, cité par G. Laurent.

[12] D’après Prévost C, De la formation des terrains des environs de Paris, in Nouveau Bull. Soc. philomatique, 1825, p.75.

[13] Prévost C, Les continents actuels ont-ils été à plusieurs reprises submergés par la mer ? Dissertation géologique lue à l’Académie royale des Sciences dans les séances des 18 juin et 2 juillet 1827. In Documents pour l’histoire des terrains tertiaires, s.d.s.l., p.7.

[14] Essai sur la constitution physique… , in Journal de Physique, t. 91, 1820, p. 465 ; également in Documents…

[15] Documents pour l’Histoire…, p.238.

[16] Essai sur la constitution physique… Journal de Physique, nov. 1820 ; également in Documents… p. 217.

[17] Ibid.

[18] Ibid., p. 223.

[19] « Considérations géologiques et paléontologiques sur le dépôt lacustre de Sansan… », in C.R. Acad. Sc., t. 20, 1845, p. 320, cité par G. Laurent.

[20] « Extrait d’un Ouvrage sur les espèces de Quadrupèdes dont on a retrouvé les ossements dans l’intérieur de la terre… », in Journal de Physique, t. 52, 1801, p. 256, cité par G. Laurent.

[21] « Recherches sur les Ossements fossiles de Quadrupèdes », t. I, 1812, « Discours préliminaire », p. 37, cité par G. Laurent.

[22] Opus cité, p. xx-xxj.

[23] Tableau des Terrains, p. 122, cité par G. Laurent.

[24] Ibid., p. 60.

[25] Ibid., p.31

[26] Rapport sur les Progrès…, 1868, p. 212, cité par G. Laurent.

[27] Exposition chronologique…, in Ann. des Sc. Nat. Botanique, 3, t. 11, 1849, p. 295, cité par G. Laurent.

[28] Dict. Univ. Hist. Nat., art. « Végétaux fossiles », t. 13, 1849, p. 142, cité par G. Laurent.

[29] Rapport sur le Grand Prix…, in C.R. Acad.  Sc., t. 44, 1857, p. 220, cité par G. Laurent.

[30] G. de Saporta, « Etude sur la vie et les travaux paléontologiques d’Adolphe Brongniart », in Bull. Soc. Géol. Fr., 3, t  4, 1875-1876, p. 399, cité par G. Laurent.

[31] Explication de la carte géologique…, t. 1, p. 50, cité par G. Laurent.

[32] Grand Prix des Sciences physique proposé en 1859, pour 1853, in C.R. Acad. Sc., t. 30, 1850, p . 258-259, cité par G. Laurent.

[33] En géométrie, un grand cercle est un cercle tracé à la surface d’une sphère qui a le même diamètre qu’elle. Sur Terre, les méridiens et l’équateur sont des grands cercles.

[34] « De l’espèce considérée dans les êtres organisés, appartenant aux périodes géologiques qui ont précédé celle’ où nous vivons », in Mém. Soc. Des Sc., Lettres et Arts de Nancy, 1848, p. 382-383, cité par G. Laurent.

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Les précurseurs de Darwin

Article paru dans le Bulletin du G.E.S.T., N° 168, juillet 2011

 

I.           INTUITIONS TRANSFORMISTES AU XVIIIe SIECLE (siècle des Lumières)

Comme je l’annonçais dans l’introduction de l’article précédent, l’idée « transformiste » était déjà dans l’air du temps sous une simple intuition, sans base scientifique aucune, ni observations systématiques. On trouve quelques allusions dans les œuvres de certains érudits du XVIIIe siècle. J’en citerai certains qui auraient pu plus ou moins influencer Darwin.

 

A.      Benoist de Maillet (1656-1738)

J’ai présenté une analyse de son Telliamed dans un article paru en deux parties dans les bulletins n° 164 de novembre 2010  et n° 165 de janvier 2011. J’y renvois le lecteur. Rappelons toutefois que de Maillet envisage une transformation des espèces par des modifications héréditaires. Il imagine que la vie a pris naissance au sein des océans et que le retrait progressif des eaux a contraint certaines espèces à s’adapter à leur nouvel environnement.

 

B.      Jean-Baptiste René Robinet (1735-1820)

 Dans son traité De la Nature, paru en 1761, ce philosophe naturaliste formule deux idées :

–        d’une part, tous les êtres naturels, depuis les minéraux jusqu’à l’homme, ne sont que les formes indéfiniment multipliées et diversifiées d’un élément générateur unique, ou prototype ;

–        d’autre part, ils représentent la série de tous les essais de manière à former une chaîne ininterrompue dont les éléments sont de plus en plus perfectionnés, pour parvenir à l’être humain, le chef-d’œuvre !

Ces idées sont également développées dans ses Considérations philosophiques de la gradation des formes de l’être, ou les essais de la nature qui apprend à faire l’homme et dans son Parallèle de la condition et des facultés de l’homme avec la condition et les facultés des autres animaux, parus en 1768 et 1769.

Il écrit ainsi : « Dans la suite prodigieusement variée des animaux inférieurs à l’homme, je vois la Nature en travail avancer en tâtonnant vers cet Être excellent qui couronne son œuvre. Quelque imperceptible que soit le progrès qu’elle fait à chaque pas, c’est-à-dire à chaque production nouvelle, à chaque variation réalisée du dessein primitif, il devient très sensible après un certain nombre de métamorphoses. […] Lorsqu’on étudie la machine humaine, cette multitude immense de systèmes combinés en un seul, cette énorme quantité de pièces, de ressorts, de puissances, de rapports, de mouvements, dont le nombre accable l’esprit, quoiqu’il n’en connaisse que la moindre partie, on ne s’étonne pas qu’il ait fallu une si longue succession d’arrangements et de déplacements, de compositions et de dissolutions, d’additions et de suppressions, d’altérations, d’oblitérations, de transformations de tous les genres, pour amener une organisation aussi savante et aussi merveilleuse.[1] »

« Je crois bien que la Nature a toujours procédé du moins composé au plus composé […] Puisque la Nature ne se répète point, chaque génération doit amener quelques différences, et ces différences doivent produire des altérations considérables dans le modèle prototype : elles doivent supprimer d’anciennes parties, transformer les combinaisons, varier les résultats, et rendre à la fin ce modèle original très différent de lui-même » (cité par Rostand).

C’est un finaliste et un progressiste convaincu !

Malheureusement cette belle intuition perd de son crédit lorsqu’il voit dans les fossiles, les plantes, les minéraux, des ébauches d’organes humains, « la Nature s’essayant à faire l’homme ».

Robinet est également l’un des continuateurs de l’Encyclopédie, dont il fait paraître, en 17761777, un Supplément en quatre volumes, en collaboration notamment avec Charles-Joseph Panckoucke, l’éditeur de cette monumentale oeuvre. Il participe en outre à l’édition en 30 volumes du Dictionnaire universel des sciences morale, économique, politique et diplomatique, ou Bibliothèque de l’homme-d’état et du citoyen, en 17771778.

 

C.     Charles Bonnet (1720-1793)

 Ce philosophe et biologiste suisse était un chaud partisan de la parthénogénèse[2]. On lui doit la description de la parthénogénèse chez le puceron.

Dans ses Considérations sur les corps organisés, qu’il publie en 1762, il insiste sur la difficulté de faire une distinction franche entre les diverses espèces, les genres et même les classes. De plus, il y défend sa théorie sur la préexistence des germes. Pour lui, la production d’un nouvel être vivant est due à l’évolution d’un germe préexistant. Cette théorie permet d’expliquer l’apparition des êtres sans contredire la Bible, tous les germes ayant été créés lors de la Genèse. En ce sens on peut le considéré comme étant créationniste.

Dans ses traités sur la nature, il s’attache à montrer que tous les êtres forment une échelle ininterrompue, la « chaîne des êtres » ; que tous proviennent de ces fameux germes préexistants. Pour lui, au commencement, il existait moins d’espèces qu’actuellement. Il attribue leur multiplication au climat, à la nourriture, idée déjà rencontrée précédemment (Buffon, Delamétherie, etc.) et à l’hybridation comme chez Linné.

Mais son œuvre la plus ambitieuse est sans doute sa Palingénésie philosophique (1769) dans laquelle il poursuit une idée de Leibniz (1646-1716). Il y défend l’immortalité de l’âme de l’être humain mais aussi de celle des animaux. C’est un vaste essai où il puise à des connaissances très vastes comme la géologie, la biologie, la psychologie et la métaphysique pour décrire la vie sur Terre et son futur.

En définitive, le transformisme de Bonnet se limite aux espèces et ne s’élargit que pour devenir métaphysique. L’homme est voué à devenir un ange et à accomplir sa destiné au ciel ! Comme Robinet, il est finaliste.

 

D.     Pierre Louis Moreau de Maupertuis (1698-1759)

 Ce philosophe, mathématicien, physicien, astronome et naturaliste, est le fils d’un corsaire malouin anobli par Louis XIV. Il est surtout connu pour son principe de moindre action qu’il définit comme suit dans son « Principe de la moindre quantité d’action pour la mécanique » (1744).

« L’Action est proportionnelle au produit de la masse par la vitesse et par l’espace. Maintenant, voici ce principe, si sage, si digne de l’Être suprême : lorsqu’il arrive quelque changement dans la Nature, la quantité d’Action employée pour ce changement est toujours la plus petite qu’il soit possible. »

Près d’un siècle et demi avant la révolution quantique, il ouvre la voie conceptuelle de l’intégrale des chemins[3] de Feynman et de l’électrodynamique quantique.

C’est lui qui introduira en France la théorie de l’attraction universelle de Newton (1643-1727)  qu’il découvre lors d’un voyage à Londres en 1728 ; théorie allant à l’encontre de la doctrine officielle qui est celle de Descartes (1596-1650). Cette dernière stipulait que les mouvements des planètes étaient dus à leur entrainement par des « tourbillons d’une matière subtile occupant les espaces intersidéraux ». De plus, il mettra fin à une polémique qui opposait les newtoniens aux cassiniens. Newton avait démontré, par des considérations théoriques, que la forme de la terre était un ellipsoïde de révolution aplati aux pôles, contrairement à l’astronome Jacques Cassini (1677-1756) qui affirmait qu’elle était allongée aux pôles. Deux expéditions furent financées par Louis XV, à l’instigation de Maupertuis, afin de déterminer la forme réelle de la terre. L’une devait mesurer un arc de méridien à l’équateur, l’autre, à laquelle participa notre savant, au cercle polaire. Les résultats des mesures effectuées lors de ces expédions donnèrent raison à Newton.

Maupertuis s’intéressait également à la biologie et plus particulièrement à l’hérédité. Il s’oppose dès 1745 à la théorie de la préformation[4] de l’embryon, en vogue à l’époque, en affirmant que les deux parents ont une influence égale sur l’hérédité.

« Si tous les animaux d’une espèce étaient déjà formés et contenus dans un seul père ou une seule mère, soit sous la forme de vers, soit sous la forme d’œufs, observerait-on ces alternatives de ressemblances ? Si le fœtus était le ver qui nage dans la liqueur séminale du père, pourquoi ressemblerait-il quelque fois à la mère ? S’il n’était que l’œuf de la mère, que sa figure aurait-elle de commun avec celle du père ? Le petit cheval déjà tout formé dans l’œuf de la jument prendrait-il des oreilles d’âne, parce qu’un âne aurait mis les parties de l’œuf en mouvement ? » (cité par Buican).

Dans ce passage, il fait allusion aux deux hypothèses de préformation de l’embryon en vigueur à l’époque : l’ovisme et l’animalculisme.

Pour l’ovisme, l’embryon est préformé dans l’utérus de la femelle. L’hérédité dans ce cas vient de la mère, et le sperme est inutile ou il apporte une aura seminalis, une essence vitale qui animera l’embryon.

Selon l’animalculisme, le sperme de l’homme contient une version miniature du futur enfant à naître (l’homoncule), entièrement formée et opérationnelle, mais si petite qu’elle en est invisible à l’œil nu. L’utérus de la mère ne joue que le rôle d’un réceptacle, d’un « nid » dans lequel l’homoncule est déposé lors de l’acte sexuel pour s’y développer et grandir. L’hérédité de l’enfant ne dépend donc que du père, la mère se contentant de jouer le rôle d’une « couveuse ».

Ses idées sur la question sont en grande partie exprimées dans « Vénus physique » (1746) qui contient deux dissertations, l’une sur l’origine des hommes et des animaux, l’autre sur l’origine des Noirs. Il y pose le problème des variations héréditaires et des races qui composent l’espèce humaine, et tente d’expliquer les « variétés dans les animaux ».

« Il y a sans doute quelque analogie dans les moyens que les différentes espèces d’animaux emploient pour se perpétuer : car malgré la variété infinie qui est dans la Nature, les changements n’y sont jamais subits. Mais, dans l’ignorance où nous sommes nous courons toujours le risque de prendre pour des espèces voisines des espèces si éloignées, que cette analogie, qui d’une espèce à l’autre ne change que par des nuances insensibles, se perd ou du moins est méconnaissable dans les espèces que nous voulons comparer. » (Vénus physique, chapitre XI).

Sa « Dissertation Physique à l’occasion du Nègre Blanc » publiée l’année précédente, à l’occasion de la polémique soulevée par l’exposition d’un Noir albinos dans certains salons à la mode de Paris, contenait déjà une première contribution à sa théorie génétique. Pour lui, la couleur blanche des noirs albinos est une anomalie héréditaire due à une mutation.

La nature de la fécondation retient également son attention. La semence pénètre-t-elle dans la matrice ?

« Un fameux anatomiste (Verheyen) en a trouvé [de la semence] en abondance dans la matrice d’une génisse […] Un seul cas où on l’y a trouvée prouve mieux qu’elle y entre que la multitude des cas où l’on n’y a pas trouvé ne prouve qu’elle n’y entre pas » (cité par Ostoya).

Toutefois, comme ses contemporains il n’en soupçonne pas la vraie nature. Il conclut en faveur du mélange des deux semences. Celles-ci contiennent des particules (parties ou éléments) provenant de tous les organes qui sont ainsi, en quelque sorte, représentés en puissance. Ces particules s’unissent dans l’embryon pour reformer un individu semblable aux parents. C’est selon leur nombre, leur affinité et aussi le hasard de leur réunion quel tel ou tel caractère prédomine.

Son attitude matérialiste, due à sa connaissance des théories newtoniennes et son intérêt pour l’hérédité le pousse à critiquer l’idée de « formation simultanée du monde », c’est-à-dire de création unique, et à développer une théorie de la vie qui s’apparente au mutationnisme du botaniste néerlandais Hugo Marie de Vries (1848-1935). Maupertuis fut en fait un précurseur dans le domaine du mutationnisme évolutionniste.

Il tente de fournir une explication physique à l’origine des êtres vivants. Il considérait que les premières formes de vie étaient apparues par génération spontanée à partir de combinaisons au hasard de matières inertes, molécules ou germes. La découverte des infusoires à l’aide du microscope est à la base de cette hypothèse. Maupertuis considérait qu’à partir des premières formes de vie apparues par génération spontanée, une série de mutations fortuites, répétées au cours du temps pouvait engendrer une multiplication toujours croissante d’espèces, expliquant la grande diversité des espèces sur Terre.

Pour étayer sa théorie, il fait appel à quatre hypothèses fondamentales du transformisme :

–        L’influence du milieu (climat, alimentation, etc.) ;

–        L’hérédité des caractères acquis au cours de la vie ;

–        Des changements fortuits au sein d’une espèce peuvent être à l’origine de nouvelles espèces : effet du hasard ;

–        L’élimination des individus « inaptes ».

Malheureusement, son adhésion à la génération spontanée l’empêche d’émettre clairement l’hypothèse d’un ancêtre commun à tous les animaux. L’évolution, selon lui, se fait au hasard, « par accident », il s’agit de « productions fortuites ».

Il manqua peu à Maupertuis pour élaborer l’hypothèse de la sélection naturelle. En effet, dans son Essai sur la formation de corps organisés il cite à plusieurs reprises la formation de nouvelles races par la sélection artificielle et certains passages semblent invoquer la sélection naturelle

« La Nature contient le fonds de toutes ces variétés, mais le hasard ou l’art les mettent en œuvre. C’est ainsi que ceux dont l’industrie s’applique à satisfaire le goût des curieux sont, pour ainsi dire, créateurs d’espèces nouvelles. Nous voyons paraître des races de chiens, de pigeons, de serins, qui n’étaient point auparavant dans la Nature. Ce n’ont été d’abord que des individus fortuits ; l’art et les générations répétées en ont fait des espèces ».

« La couleur noire est aussi inhérente aux corbeaux et aux merles qu’elle l’est aux Nègres ; j’ai cependant vu plusieurs fois des merles et des corbeaux blancs. Et ces variétés formeraient vraisemblablement des espèces si on les cultivait. »

Dans cet extrait, il est question de sélection artificielle faite par l’homme.

« Ne pourrait-on pas dire que, dans la combinaison fortuite des productions de la Nature, comme il n’y avait que celles où se trouvaient certains rapports de convenance qui puissent subsister, il n’est pas merveilleux que cette convenance se trouve dans toutes les espèces qui actuellement existent ? Le hasard, dira-t-on, avait produit une multitude innombrable d’individus ; un petit nombre se trouvait construit de manière que les parties de l’animal pouvaient satisfaire à ses besoins ; dans un autre infiniment plus grand, il n’y avait ni convenance ni ordre, tous ces derniers ont péri : des animaux sans bouche ne pouvaient pas vivre ; d’autres qui manquaient d’organes pour la génération ne pouvaient pas se perpétuer ; les seuls qui soient restés sont ceux où se trouvaient l’ordre et la convenance, et ces espèces que nous voyons aujourd’hui ne sont que la plus petite partie de ce qu’un destin aveugle avait produit » (Essai de Cosmologie, 1750).

S’il s’agit d’une sélection naturelle, elle est bien grossière. Elle n’implique pas la notion d’une évolution graduelle, mais elle se limite plutôt à éliminer les êtres invivables.

Par contre son hypothèse d’un transformisme intégral s’appuie sur certaines mutations ou monstruosités accidentelles.

« Ne pourrait-on pas expliquer par là comment de deux seuls individus la multiplication des espèces les plus dissemblables aurait pu s’ensuivre ? Elles n’auraient dû leur première origine qu’à quelques productions fortuites, dans lesquelles les parties élémentaires n’auraient pas retenu l’ordre qu’elles tenaient dans les animaux pères et mères : chaque degré d’erreur fait une nouvelle espèce ; et à force d’écarts répétés serait venue la diversité infinie des animaux que nous voyons aujourd’hui ; qui s’accroîtra peut-être encore avec le temps, mais à laquelle peut-être la suite des siècles n’apporte que des accroissements insensibles » (Essais sur la formation des corps organisés).

Cependant, Maupertuis était essentialiste, c’est-à-dire qu’il définissait à priori chaque espèce comme étant nettement distincte de ses voisines sur le plan de la taxonomie, même s’il acceptait la production de nouvelles espèces.

A propos de l’hérédité des caractères acquis, on peut lire dans sa Vénus physique, ceci :

« Les Chinois se sont avisés de croire qu’une des plus grandes beautés des femmes serait d’avoir des pieds sur lesquels elles ne puissent pas se soutenir. Cette Nation si attachée à suivre en tout les opinions et les goûts de ses ancêtres est parvenue à avoir des femmes avec des pieds ridicules […] Au reste, on ne doit pas attribuer à la Nature seule la petitesse du pied des Chinoises : pendant les premiers temps de leur enfance, on tient leurs pieds serrés pour les empêcher de croître. Mais il y a grande apparence que les Chinoises naissent avec des pieds plus petits que les femmes des autres  nations. »

« Ce serait assurément quelque chose qui mériterait bien l’attention des philosophes, que d’éprouver si certaines singularités artificielles des animaux ne passeraient pas après plusieurs générations aux animaux qui naîtraient de ceux-là. Si des queues ou des oreilles coupées de génération en génération ne diminueraient pas ou même ne s’anéantiraient pas à la fin. » (cité par Ostoya).

Tandis que dans le passage suivant, il fait jouer l’influence des conditions externes.

« Quoique je suppose que le fonds de toutes ces variétés se trouve dans les liqueurs séminales mêmes, je n’exclus pas l’influence que le climat et les aliments peuvent y avoir. Il semble que la chaleur de la Zone torride soit plus propre à fomenter les parties qui rendent la peau noire, que celles qui la rendent blanche : et je ne sais jusqu’où peut aller cette influence du climat ou des aliments, après de longues suites de siècles. » (cité par Ostoya).

On trouve également dans son œuvre la notion d’adaptation aux conditions environnementales de survie.

« Le Serpent, qui ne marche ni ne vole, n’aurait pu se dérober à la poursuite des autres animaux si un nombre prodigieux de vertèbres ne donnaient à son corps tant de flexibilité qu’il rampe plus vite que plusieurs animaux qui marchent […] ; il se serait blessé en rampant, si son corps n’eût été recouvert d’une peau lubrique et écailleuse » (cité par Ostoya).

On peut dire que Maupertuis fut l’un des précurseurs de la génétique moderne, et le premier a énoncé de façon intégrale l’hypothèse transformiste. Sous certains aspects, les idées de Maupertuis sont plus proches des conceptions actuelles que ne le furent celles de nombre de ses successeurs comme Lamarck.

 

E.      Denis Diderot (1713-1784)

 Le nom de cet érudit à l’esprit critique est attaché à un monument de la littérature du « Siècle des Lumières », l’Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers. Diderot consacrera près de 20 ans de sa vie à superviser l’édition de son œuvre magistrale (1747-1765). Celle-ci apportera une contribution essentielle à l’évolution des mentalités en France et en Europe, alors imprégnée par la langue et la culture française. L’Encyclopédie peut se situer à l’avant-garde de la science et de la pensée de l’époque.

Diderot est plus un penseur qu’un philosophe. Il ne cherche pas à créer un système philosophique complet, ni une quelconque cohérence : il remet en question, éclaire un débat, soulève les paradoxes, laisse évoluer ses idées, constate sa propre évolution et ne tranche pas. Il incite le lecteur à développer ses propres réflexions sur la base de différents arguments.

« Jeune homme, prends et lis. Si tu peux aller jusqu’à la fin de cet ouvrage, tu ne seras pas incapable d’en entendre un meilleur. Comme je me suis moins proposé de t’instruire que de t’exercer, il m’importe peu que tu adoptes mes idées ou que tu les rejettes, pourvu qu’elles emploient toute ton attention. Un plus habile t’apprendra à connaître les forces de la nature; il me suffira de t’avoir fait essayer les tiennes. »

Dans « La lettre sur les aveugles à l’usage de ceux qui voient » (1749), la pensée de Diderot montre pertinemment un glissement vers l’athéisme en même temps que la découverte d’une conception différente de la nature qui exprime clairement sa vision matérialiste.

« Mais le mécanisme animal fût-il aussi parfait que vous le prétendez, et que je veux bien le croire, car vous êtes un honnête homme très incapable de m’en imposer, qu’a-t-il de commun avec un être souverainement intelligent ? S’il vous étonne, c’est peut-être parce que vous êtes dans l’habitude de traiter de prodige tout ce qui vous paraît au-dessus de vos forces. J’ai été si souvent un objet d’admiration pour vous, que j’ai bien mauvaise opinion de ce qui vous surprend. […] Un phénomène est-il, à notre avis, au-dessus de l’homme ? Nous disons aussitôt : c’est l’ouvrage d’un Dieu ; notre vanité ne se contente pas à moins. Ne pourrions-nous pas mettre dans nos discours un peu moins d’orgueil, et un peu plus de philosophie ? Si la nature nous offre un nœud difficile à délier laissons le pour ce qu’il est et n’employons pas à le couper la main d’un être qui devient ensuite pour nous un nouveau nœud plus indissoluble que le premier. Demandez à un Indien pourquoi le monde reste suspendu dans les airs, il vous répondra qu’il est porté sur le dos d’un éléphant et l’éléphant sur quoi l’appuiera-t-il ? sur une tortue ; et la tortue, qui la soutiendra ?… Cet Indien vous fait pitié et l’on pourrait vous dire comme à lui : Monsieur Holmes mon ami, confessez d’abord votre ignorance, et faites-moi grâce de l’éléphant et de la tortue. » (Lettre sur les aveugles).

Cette œuvre fit scandale dans les milieux dévots de la cour et lui causera des ennuis avec la censure. Cela le conduira à un emprisonnement de trois mois au château de Vincennes. Sur sa fiche signalétique on peut lire :

« C’est un jeune homme qui fait le bel esprit et se fait trophée d’impiété, très dangereux ; parlant des saints Mystères avec mépris ».

Dans le schéma de l’origine et de la variabilité du monde vivant  développé dans « La lettre », on ne trouve pas encore de processus d’évolution. Selon notre penseur, les organismes naissent spontanément par des combinaisons fortuites de molécules (Buican).

Dans ses « Pensées sur l’interprétation de la Nature » (1753), Diderot aborde la biologie et y discute longuement l’hypothèse formulée en 1751 par Maupertuis qui veut rendre compte du « mystère le plus incompréhensible de la nature, la formation des animaux, ou plus généralement celle de tous les corps organiques » (cité par Rostand). Il en fait un exposé complaisant :

« Qui empêchera, dit-il, les parties élémentaires, intelligentes et sensibles, de s’écarter à l’infini de l’ordre qui constitue l’espèce ? De là une infinité d’espèces d’animaux sortis d’un premier animal ; une infinité d’êtres animés d’un premier être ; un seul acte dans la nature » (cité par Rostand).

En fait, Diderot rejette dans un premier temps cette hypothèse car elle mène au panthéisme, voire au matérialisme et se heurte à deux écueils : la « collection universelle des phénomènes et l’existence de Dieu » (cité par Rostand). On peut se demander si Diderot est sincère où s’il cherche à éviter les foudres de la censure. Pourtant, plus loin dans le même écrit, il développe, complaisamment l’hypothèse nouvelle de l’origine des espèces et proclame éloquemment l’unité de plan ou d’inspiration de la nature vivante :

« Il semble que la nature se soit plu à varier le même mécanisme d’une infinité de manières différentes. Elle n’abandonne un genre de productions qu’après en avoir multiplié les individus sous toutes les faces possibles. Quand on considère le règne animal et qu’on s’aperçoit que, parmi les quadrupèdes, il n’y en a pas un qui n’ait les fonctions et les parties, surtout intérieures, entièrement semblables à un autre quadrupède, ne croirait-on pas volontiers qu’il n’y a jamais eu qu’un premier animal, prototype de tous les animaux, dont la nature n’a fait qu’allonger, raccourcir, transformer, multiplier, oblitérer certains organes ? Imaginez les doigts de la main réunis, et la matière des ongles si abondante que, venant à s’étendre et à se gonfler, elle enveloppe et couvre le tout : au lieu de la main d’un homme, vous aurez le pied d’un cheval. Quand on voit les métamorphoses successives de l’enveloppe du prototype, quel qu’il ait été, approcher un règne d’un autre règne par des degrés insensibles, et peupler les confins des deux règnes (s’il est permis de se servir du terme de confins où il n’y a aucune division réelle), et peupler, dis-je, des deux règnes, d’êtres incertains, ambigus, dépouillés en grande partie des formes, des qualités, des fonctions de l’autre, qui ne se sentirait porté à croire qu’il n’y a jamais eu qu’un premier prototype de tous les êtres ? […]

« Mais que cette conjecture philosophique soit admise avec le Dr Baumann[5] comme vraie, ou rejetée avec M. de Buffon comme fausse, ne niera pas qu’il ne faille l’embrasser comme une hypothèse essentielle au progrès de la physique expérimentale, à celui de la philosophie rationnelle, à la découverte et à l’explication des phénomènes qui dépendent de l’organisation ».

Bien que l’idée d’un prototype puisse faire penser que Diderot adhère à la cause transformiste, elle ne donne pas naissance à une thèse évolutionniste explicite. Il n’affirme pas que la nature ait évolué des formes simples vers des formes plus complexes. Bien qu’il envisage la génération spontanée d’êtres évolués, il insiste en plusieurs endroits de son œuvre sur la continuité des formes vitales et même sur une dynamique des espèces biologiques (Buican).

« […] De même que, dans les règnes animal et végétal, un individu commence, pour ainsi dire, s’accroît, dure, dépérit et passe ; n’en serait-il pas de même des espèces entières ? Si la foi ne nous apprenait pas que les animaux sont sortis des mains du Créateur tels que nous les voyons, et s’il était permit d’avoir le moindre doute sur leur commencement et sur leur fin, le philosophe abandonné à ses conjectures ne pourrait-il pas soupçonner que l’Animalité avait de toute éternité ses éléments particuliers, épars et confondus dans la masse de la matière ; qu’il est arrivé à ces éléments de se réunir, parce qu’il était possible que cela se fit ; que l’embryon formé de ces éléments a passé par une infinité d’organisations et de développements ; qu’il a eu par succession, du mouvement, de la sensation, des idées, de la pensée, de la réflexion, de la conscience, des sentiments, des passions, des signes, des sons,  des sons articulés, une langue, des lois, des sciences et des arts ; qu’il s’est écoulé des millions d’années entre chacun de ces développements ; qu’il a peut-être encore d’autres développements à subir, et d’autres accroissements à prendre, qui nous sommes inconnus ; qu’il a eu ou qu’il aura un état stationnaire ; qu’il s’éloigne, ou qu’il s’éloignera de cet état par un développement éternel, pendant lequel ses facultés sortiront de lui comme elles y étaient entrées ; qu’il disparaîtra pour jamais de la Nature, ou plutôt qu’il continuera d’y exister, mais sous une forme et avec des facultés tout autres que celles qu’on lui remarque dans cet instant de la durée ? […] La religion nous épargne bien des écarts et bien des travaux » (Pensées sur l’Interprétation de la Nature, 1753).

La dernière phrase est-elle une réaction de prudence ou une pointe d’ironie ? Diderot est passé du déisme à l’athéisme en l’espace de trois ans (1746-1749), mais son séjour au château de Vincennes doit le rendre méfiant et circonspect.

Ses œuvres sont émaillées de maintes allusions à la transformation des espèces, où l’on sent qu’il semble avoir saisi l’importance du facteur temps. Ainsi, dans « Le Rêve d’Alembert » (écrit en 1769, mais publié en 1830) on trouve le passage suivant :

« Qui sait à quel instant de la succession de ces générations animales nous en sommes ? Qui sait si ce bipède déformé, qui n’a que quatre pieds de hauteur, qu’on appelle encore dans le voisinage du pôle un homme, et qui ne tarderait pas à perdre ce nom en se déformant un peu davantage, n’est pas l’image d’une espèce qui passe ? Qui sait s’il n’en est pas ainsi de toutes les espèces d’animaux ? […] Peut-être faut-il, pour renouveler les espèces, dix fois plus de temps qu’il n’en est accordé à leur durée ? »

Et dans « Elément de physiologie » (1774-1784) :

« Il  ne faut pas croire qu’ils [les animaux] ont toujours été et qu’ils resteront toujours tels que nous les voyons […] Pourquoi la longue série des animaux ne serait-elle pas des développements différents d’un seul ? »

On trouve également des prémisses d’une sélection qui tend à supprimer les êtres monstrueux.

« Il y a des êtres contradictoires ; ce sont ceux dont l’organisation ne s’arrange pas avec le reste de l’univers. La Nature aveugle qui les produit les extermine ; elle ne laisse subsister que ceux qui peuvent coexister supportablement avec l’ordre général qui vantent ses panégyristes » (Eléments de physiologie).

Il en arrive à une idée originale qui le conduit à des rapports de quasi-identité entre le normal et le monstrueux (Buican).

« Pourquoi l’homme, pourquoi les animaux ne seraient-ils des espèces de monstres un peu plus durables ? Le monstre naît et passe. La nature extermine l’individu en moins de cent ans. Pourquoi les espèces animales ne seraient-elle pas, elles aussi, exterminées par la nature dans une plus longues succession de temps ? […] L’univers ne me semble quelquefois qu’un assemblage d’êtres monstrueux. L’espèce humaine n’est […] qu’un amas d’individus plus ou moins contrefaits, plus ou moins malades. […] Qu’est-ce qu’un monstre ? Un être dont la durée est incompatible avec l’ordre subsistant […] » (Eléments de physiologie).

Ceci montre bien que Diderot rejette l’optimisme biologique des adeptes des causes finales. Pour lui, la vraie science est incompatible avec la recherche de la finalité (Buican).

Point supplémentaire, Diderot a devancé Lamarck quant à l’idée de l’influence modifiante des besoins sur la forme, et de la transmission par hérédité des modifications ainsi produites (Rostand).

Ainsi, dans son « Eléments de physiologie », sous la rubrique « Conformation héréditaires », on trouve des accents précurseurs de l’ « hérédité de l’acquis » cher à Lamarck.

« L’organisation détermine les fonctions et les besoins ; et quelquefois les besoins refluent sur l’organisation, et cette influence peut aller quelquefois jusqu’à produire des organes, toujours jusqu’à les transformer. »

« Le défaut continuel d’exercice anéantit les organes. L’exercice violent les fortifie et les exagère. Rameur à gros bras, portefaix à gros dos. »

Ses idées lamarckiennes sont tout aussi explicites dans son ouvrage posthume, « Le Rêve d’Alembert », où il fait dialoguer le médecin Bordeu avec Mlle de Lespinasse.

« Bordeu : Les organes produisent les besoins, et réciproquement les besoins produisent les organes.

Mlle de Lespinasse : Docteur, délirez-vous aussi ?

Bordeu : Pourquoi non ? J’ai vu deux moignons devenir à la longue deux bras.

Mlle de Lespinasse : Vous mentez.

Bordeu : Il est vrai ; mais à défaut de deux bras qui manquaient j’ai vu deux omoplates s’allonger, se mouvoir en pince, et devenir deux moignons.

Mlle de Lespinasse : Quelle folie !

Bordeu : C’est un fait : supposez une longue série de générations manchotes, supposez des efforts continus, et vous verrez les deux côtés de cette pincette s’étendre, s’étendre de plus en plus, se croiser sur le dos, revenir par devant, peut-être se diriger à leurs extrémités, et refaire des bras et des mains. La conformation originelle s’altère ou se perfectionne par la nécessité et les fonctions habituelles. Nous marchons si peu, nous travaillons si peu et nous pensons tant que je ne désespère pas que l’homme ne finisse par n’être qu’une tête…

Mlle de Lespinasse : Une tête ! Une tête ! C’est bien peu de chose. J’espère que la galanterie effrénée… Vous me faites venir des idées bien ridicules… »

Je termine ici l’analyse de l’œuvre de Diderot en insistant sur l’immense mérite d’avoir été un précurseur du transformisme, constituant la base de l’évolutionnisme qui se développera au XIXe siècle.

 

F.      Erasmus Darwin (1731-182)

Grand-père de Charles, Erasmus Darwin était un touche-à-tout : poète, médecin, botaniste et inventeur. Il est l’auteur d’un texte original, Zoonomie ou Lois de la vie organique (1794) qui est avant tout une dissertation sur les mécanismes de la physiologie humaine, et dans lequel il classe les maladies selon une méthode calquée sur celle de Linné pour les plantes, et les explique toutes par l’excitabilité[6]. On y trouve également quelques courts passages dans lesquels Erasmus envisage favorablement la transmutation organique (Gould). Dans la section intitulée « De la génération », on peut lire ceci :

« Serait-il trop audacieux d’imaginer que depuis la naissance de la Terre il y a bien longtemps […] tous les animaux à sang chaud soient provenus d’un seul élément vivant […] possédant la faculté de s’améliorer continuellement par sa propre activité, et de transmettre ces améliorations par la reproduction à sa descendance, et ainsi de suite indéfiniment ? »

On voit dans cet extrait qu’Erasmus base le mécanisme évolutif sur la transmission des caractères obligatoirement utiles acquis par les organismes durant leur vie, contrairement au lamarckisme orthodoxe. Pour lui, de nouvelles structures n’apparaissent que si leur besoin s’en fait sentir et ce par le biais d’efforts fournis par l’organisme dans un but précis. Ces adaptations, il les rangeait dans trois catégories : la reproduction, la défense et l’alimentation.

Voici se qu’il disait à propos de la dernière :

« Tous les appareils qui s’y rapportent […] paraissent avoir été graduellement élaborés durant de nombreuses générations par les efforts constants des organismes en vue de se nourrir, et ab-voir été transmis à leur descendance dans une forme constamment améliorée en fonction des buts poursuivis ».

La durée du temps qui se compte en millions d’années joue un rôle important dans l’application de ces processus. Il opte pour un transformisme généralisé qui le fait conclure dans un autre ouvrage que la « Cause des causes », le « Grand Architecte »[7] avait « engendré » le monde et non « créé » le monde. Après une impulsion initiale, le monde physique suit son cours sans avoir besoin de l’intervention d’un créateur.

En conclusion, on peut avancer qu’Erasmus Darwin avait une conception de la nature parfaitement historique et évolutionniste.

 

G.     Pierre Jean Georges Cabanis (1757-1808)

 Le plus importants des ouvrages de ce médecin, physiologiste et philosophe, est son « Rapport du physique et du moral de l’homme (1802). Cabanis y traite de la part des organes dans la formation des idées, de l’influence des âges, des sexes, des tempéraments, des maladies, du régime; ainsi que de la réaction du moral sur le physique. Il y explique tout par des causes purement physiques, y enseigne le matérialisme, et va jusqu’à dire que le cerveau digère les impressions et sécrète la pensée comme l’estomac digère les aliments.

Cabanis y postule également que les espèces évoluent, sur de longues périodes de temps,  sous l’action des conditions environnementales et de mutations fortuites transmissibles à la descendance. Sur ce dernier point, il se rapproche plus de Maupertuis que de Lamarck.

 

H.     Autres personnages ayant affiché des tendances transformistes

 Au tournant des XVIIIe et XIXe siècles d’autres naturalistes vont émettre quelques idées transformistes :

  •  L’abbé Jean-Louis Giraud-Soulavie (1752-1813)

Ce géographe, géologue, vulcanologue et historien français nous a laissé une « Histoire naturelle de la France méridionale » en 7 volumes publiée de 1780 à 1784, et une « Chronologie physique des éruptions des volcans éteints de France méridionale depuis celles qui avoisinent la formation de la terre, jusques à celles qui sont décrites dans l’histoire » (17810

 

  • Philippe Bertrand (1730-1811)

Cet ingénieur de ponts et chaussés à Clermont-Ferrand a commis, en 1797, un ouvrage intitulé « Nouveaux Principes de géologie, comparés et opposés à ceux des philosophes anciens et modernes, notamment de J.-C. Lamétherie, qui les a tous analysés dans sa Théorie de la Terre ; ou manière plus simple d’observer et d’expliquer, l’un par l’autre, les principaux faits naturels ; avec un abrégé de la géologie nouvelle », dans lequel on trouve une théorie de l’émersion des terres et l’origine des espèces assez analogue à celle défendue par de Maillet dans son « Telliamed ».

« C’est, dira-t-on, parce que la vitalité dans l’eau est fort différente de celle sur terre et en plein air. Cela est vrai. Mais je puis répondre que les grandes différences qu’on croit y apercevoir ne sont pas dans le principe de vie ; qu’elles sont uniquement dans la manière de vivre ; que cette manière est nécessairement aussi variée que la conformation ; et que tous les organes, tant internes qu’externes, ont commencé, continué et fini de se former, tels que les vouloit le milieu auquel ils se destinoient ; ou plutôt, celui dans lequel ils se sont trouvés.

Ainsi, dans les tems sur-tout, où les conceptions et les naissances se faisoient avec la plus grande fécondité, l’organisation a pu se modifier et changer à bien des égards, en changeant d’élément, en passant de l’eau dans l’air. Une immense quantité de corps marins a échoué par la retraite de la mer : mais on pourroit assurer qu’ils n’ont pas tous péri ; que dans plusieurs, le nouvel élément a ouvert, nécessité et développé de nouveaux organes, de nouvelles facultés, pour la respiration et pour les autres fonctions des animaux terrestres : ce sont probablement les nageoires, elles-mêmes, qui se sont converties en ailes, en épaules, en cuisses &c. »

 

  • Eugène-Louis-Melchior Patrin (1742-1815)

Ce minéraliste et naturaliste français est connu pour son « Histoire naturelle des minéraux » en 5 volumes (1800-1801). Il y décrit l’usage des pierres et des terres, les propriétés des minéraux, leur exploitation, les gîtes des différents métaux, leurs filons, les eaux et les gaz qui circulent sous terre, la formation des montagnes, des minéraux, des météorites, du globe terrestre, des volcans.

Ses connaissances, il les a acquises lors d’un voyage de sept ans en Sibérie (1780-1787) d’où il ramena une exceptionnelle collection de minéraux.

 

  • Jean-André Deluc (1727-1817)

Ce scientifique suisse s’est surtout occuper de météorologie et de géologie. Il a parcouru pratiquement toute l’Europe pour recueillir ses observations. Parmi ses ouvrages retenons :

  • Lettres physiques et morales sur l’Histoire de la Terre et de l’Homme adressées à la reine de la Grande-Bretagne  (17781780) ;
  • Éléments de géologie ;
  • Voyages géologiques (1810).

Deluc, dans ses Lettres à la reine d’Angleterre, lui donne un véritable cours de géologie basé sur le retrait progressif des mers laissant au sec nos continents actuel. Pour expliquer l’apparition de nouvelles espèces de poissons d’eau douce, il parle de transmutation.

« Voilà donc des Poissons d’eau douce, & qui cependant sont venus de la mer. C’est là un fil qui nous conduit déjà fort avant dans cette classe de Phénomènes ; car il nous fait jeter les yeux sur tant d’Isles volcaniques qui existent, & sont habitées, & place tous leurs Poissons d’eau douce dans la Classe de ceux qui peuvent, sans secours particulier, passer de la Mer dans les Rivières ; & s’il est bien sûr qu’il n’en est point dans la Mer qui leur ressemblent, il ne reste qu’à admettre, qu’ils ont perdu leur première apparence par changement d’Elément. […]

Enfin ces Lacs, qui d’abord ne furent que de l’eau même de la Mer, & qui se changèrent par degré en Lacs d’eau douce, furent un moyen de produire des transmutations qui n’auroient pu s’opérer par le passage immédiat des Poissons de la Mer dans les Rivières. Quelques espèces, susceptibles de ce changement, peuvent redouter l’eau douce à la première approche, & la fuir, ou même y périr ; tandis que leurs générations successives pourroient s’y faire à la longue ; et c’est ce dont nos Lacs leur fournirent le moyen. Il en resta dans ces Lacs avec l’eau de Mer ; l’eau y devint douce avec plus ou moins de lenteur, suivant leur étendue ; & quelques espèces de Poissons purent s’y habituer, par des changements dans le tempérament des générations successives ; d’où résultèrent aussi des différences sensibles dans leur apparence […] (Lettres physiques et morales sur l’Histoire de la Terre et de l’Homme adressées à la reine de la Grande-Bretagne)

Quant on parcourt l’œuvre de ce savant, on constate qu’il est catastrophiste à la manière d’Alexandre Brongniart bien qu’étant antérieur à celui-ci. Pour lui, la dernière grande catastrophe pourrait correspondre au déluge biblique.

 

II.         BIBLIOGRAPHIE

  •  Buican D. (2008) – L’odyssée de l’évolution, Ellipse.
  •  Gould S.J. (1993) – La foire aux dinosaures, Seuil.
  •  Lecointre G. (sous la direction) (2009) – Guide critique de l’évolution, Belin.
  •  Ostoya P. (1951) – Les théories de l’évolution, Payot, Paris.
  •  Rostand J. (1932) – L’évolution des espèces, Hachette.

 


[1] Considérations philosophiques de la gradation des formes de l’être, ou les essais de la nature qui apprend à faire l’homme, 1768, pp. 3-5.

[2] La parthénogenèse (ou parthénogénèse) est la multiplication à partir d’un gamète femelle non fécondé. Ce phénomène s’observe naturellement chez certaines espèces végétales et animales, mais peut également être provoqué artificiellement. La parthénogenèse est une reproduction monoparentale. Cette reproduction a un avantage sélectif car elle produit un grand nombre d’individus sans la présence de l’organisme mâle.

[3] Une intégrale de chemin (« path integral » en anglais) est une intégrale fonctionnelle, c’est-à-dire que l’intégrant est une fonctionnelle et que la somme est prise sur des fonctions, et non sur des nombres réels (ou complexes) comme pour les intégrales ordinaires. On a donc affaire ici à une intégrale en dimension infinie. Ainsi, on distinguera soigneusement l’intégrale de chemin (intégrale fonctionnelle) d’une intégrale ordinaire calculée sur un chemin de l’espace physique, que les mathématiciens appellent intégrale curviligne.

C’est Richard Feynman qui a introduit les intégrales de chemin en physique dans sa thèse, soutenue en mai 1942, portant sur la formulation de la mécanique quantique basée sur le lagrangien, qui est une fonction des variables dynamiques permettant d’écrire de manière concise les équations de mouvement du système envisagé.

[4] La théorie de la préformation a été formulée pour expliquer le développement embryonnaire par le déploiement de structures préexistantes dans l’œuf.

[5] En 1751, alors qu’il était à Berlin, Maupertuis publia une thèse intitulée Dissertatio inauguralis, qui sera traduit par l’abbé Trublet, sous le titre Essai sur la formation des corps organisés et publié à Paris en 1754. Ensuite, en 1756, Maupertuis  sortit une version, « avec quelques additions » : Système de la Nature, Essai sur la Formation des corps organisés.

[6] Excitabilité : faculté d’être excité, d’entrer en action sous l’influence d’une cause extérieure.

[7] Erasmus Darwin était franc-maçon.

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LE TRANSFORMISME DE Lamarck

Cet article a été publié en deux parties dans les Bulletins du G.E.S.T., N° 170, novembre 2011 et N° 171, janvier 2012

I.     DEBAT SUR LE TRANSFORMISME : Opposition Cuvier – Lamarck

 A la charnière des XVIIIe et XIXe siècles, deux fortes personnalités vont se confronter sur la question de l’origine des espèces. Il s’agit de Georges Cuvier, défenseur d’une conception fixiste et du catastrophisme, et de Jean-Baptiste Lamarck auteur du transformisme des espèces et de l’hérédité des caractères acquis. Tous deux ont une chaire au Muséum d’Histoire naturelle de Paris, anciennement Jardin du Roy. C’est ainsi que Lamarck enseigne la zoologie des invertébrés à partir de 1793, tandis que Cuvier est suppléant de la chaire d’anatomie comparée.

Pour Cuvier, le passage d’une période géologique à une autre se fait de manière brutale (catastrophe) provoquant une rupture au niveau des espèces. Les nouvelles espèces sont le résultat, soit, d’une nouvelle création divine, soit, d’une migration d’espèces anciennes vers les zones dévastées.

Lamarck, par contre, propose une théorie matérialiste et mécaniste de la vie. Il préconise, dès 1798, une continuité entre les espèces fossiles et les actuelles. Sa théorie transformiste qui en découle se fonde sur  une influence de facteurs physiques qui provoquent au cours du temps, un progrès général et une diversité des formes.

 II.    JEAN-BAPTISTE ANTOINE DE MONET, CHAVALIER DE LAMARCK (°1-08-1744 – … 18-12-1829)

 Jean-Baptiste est né à Bazentin-le-Petit, village à proximité d’Albert en Artois, le 1er août 1744. Il est le onzième fils de Philippe-Jacques de Monet de la Marck, seigneur de Bazentin et lieutenant au régiment de Conty-Infanterie, issu d’une famille béarnaise ayant pour ancêtre Robert 1er, roi de France.

Etudes chez les jésuites d’Amiens, de 1755 à 1759, avant d’entamer une carrière militaire en 1761, sous le nom de Chevalier de Saint-Martin. Il est nommé officier, la même année, lors de la bataille de Villinghausen[1]. C’est durant son séjour en garnison de Monaco qu’il s’intéresse avec passion à la flore des Alpes de cette région. Sa carrière militaire prend rapidement fin, à la suite d’un grave accident qui l’oblige à s’installer à Paris et à accepter pendant quelque temps, un emploi chez un comptable, avant d’entrer en tant qu’élève à l’Ecole de Médecine, le 18 octobre 1772. Durant ses études, il fréquentera avec assiduité le Cabinet d’Histoire naturelle du Roy, sous la férule de Daubenton, Garde de ce sanctuaire.

Il se lie d’amitié avec Jean-Jacques Rousseau (28-06-1712 – 2-07-1778) lors d’une promenade dans les jardins de Paris. Ce dernier l’entraîne dans ses pérégrinations hors de Paris. Il fréquente également l’écrivain Bernardin de Saint-Pierre (19-01-1737 – 21-01-1914), véritable peintre de la Nature. Tous deux lui feront découvrir les charmes champêtres de la campagne parisienne.

Au bout de quatre ans, Lamarck renonce à ses études de médecine et fréquente assidument le Jardin du Roy. Il devient auditeur régulier aux cours de botanique dispensés par Bernard de Jussieu (17-08-1699 – 6-11-1777). Il fait part de son enthousiasme pour cette science à Bernard et Antoine-Laurent de Jussieu (12-04-1748 – 17-09-1836) qui veulent le présenter à Buffon, intendant du Jardin du Roy.

Entretemps, il a rédigé un Mémoire sur les principaux phénomènes de l’atmosphère (1776) qu’il aimerait soumettre au comte de Buffon. De plus, après neuf années d’observations des objets de la nature et plus particulièrement des plantes, il pense avoir établi une méthode constituant une flore, dans laquelle le choix des caractères, leur description, permet après une succession de reports d’un groupe à l’autre, de déterminer le nom de la plante recherchée. Il suffit de consulter le « Tableau des principales divisions de l’analyse des genres, par le moyen duquel on peut abréger le travail qu’exige la recherche des plantes ». Il donne ainsi les clefs dichotomiques de détermination qui permettent à chacun d’identifier les plantes, méthode toujours d’actualité.

Encouragé par Buffon, Lamarck met son projet à exécution et il rédige sa « Flore française, ou description succincte de toutes les plantes qui croissent naturellement en France, disposée selon une nouvelle méthode d’analyse, précédée par un exposé élémentaire de la botanique, auquel on a joint la citation  des vertus de ces plantes, les moins équivoques en médecine, et leur utilité dans les arts » qui est publiée en 1778, à l’Imprimerie Royale, aux frais du gouvernement.

Cet ouvrage constitue une véritable fresque de la flore, et un engagement vers une philosophie qui établit la situation des groupes dont se compose le règne végétal, selon une série, une gradation à l’intérieur d’un système établi en partant du plus simple (algues, champignons) vers le plus élaboré (plantes à fleurs). Lamarck ordonne les végétaux en une série qui comporte six degrés : polypétalés, monopétalés, composés, incomplets, unilobés et crytogames. Le procédé de détermination qu’il y développe est destiné au non-spécialiste

Cet immense travail, lui acquiert une notoriété immédiate dans le monde scientifique qui lui vaut d’être élu à l’Académie des Sciences,  grâce à l’appui de son mentor, le comte de Buffon et la décision du roi Louis XVI. Le 17 mai 1779, Condorcet (17-09-1743 – 29-03-1794), Secrétaire perpétuel de l’Académie reçoit le mot suivant :

« J’ai l’honneur de vous donner avis

 Que le roi a nommé M. le Chevalier de la Marck à la place d’adjoint dans la classe de botanique, vacante pour la promotion de M. Brisson à celle d’associé. Sa Majesté n’en rend pas moins justice au mérite de M. Descremet ; mais a cru devoir donner la préférence à M. le Chevalier de la Marck et je vous prie de bien vouloir informer l’Académie de ses intentions.

Signé : Amelot »

A la fin de l’année 1780, Charles-Joseph Panckoucke (26-11-1736 – 19-12-1798), l’éditeur de l’Encyclopédie méthodique, prolongement et agrandissement de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, sollicite Lamarck pour une large contribution aux côtés d’autres personnalités de son époque. Il invente le mot biologie pour désigner la science des êtres vivants et fonde la paléontologie des Invertébrés.

« Tout ce qui est généralement commun aux végétaux et aux animaux, comme toutes les facultés qui sont propres à chacun de ces êtres sans exception, doit constituer l’unique et vaste objet d’une science particulière qui n’est pas encore fondée, qui n’a même pas de nom, et à laquelle je donnerai le nom de biologie. »

En 1771, Buffon tombe gravement malade, au point que le roi lui désigne un successeur, et contrairement à une promesse verbale faite en 1736, c’est le comte d’Angivilliers qui est désigné au lieu de Buffonet, le fils de Buffon, beaucoup trop jeune. En 1781, se rappelant la promesse faite en 1736, Buffon demande à Lamarck d’accompagner son fils dans un grand voyage européen, afin d’attirer l’attention des savants de l’Europe entière, de montrer Buffonet aux princes électeurs, dans l’espoir qu’il soit nommé un jour à sa succession. Le voyage débute le 12 mai 1781. Les deux comparses visitent Amsterdam, la principauté épiscopale de Liège, Cologne, Berlin, Prague, Vienne, les mines de Chermnitz en Bohême, Munich. Ils visiteront dans ces différentes villes, les plus grandes institutions où l’histoire naturelle est à l’honneur. Durant tout le voyage, Buffonet s’est montré un jeune homme impertinent, frôlant la méchanceté, si bien que Lamarck, excédé abrège le voyage et tous deux rentrent à Paris

Lamarck est nommé associé botaniste à l’Académie des Sciences, le 19 janvier 1783. Cette année et la suivante paraissent les premier et deuxième tomes de l’Encyclopédie méthodique, sous la forme d’un mémoire pourvu d’un tableau dans lequel sont indiquées les classes les plus convenables à établir parmi les végétaux et sur l’analogie de leur nombre avec celles déterminées dans le règne animal, ayant égard de part et d’autre à la perfection graduées des organes.

En 1793, la Convention  vote la réorganisation du Jardin du Roy et la création du Muséum national d’Histoire naturelle, selon les vues de Lamarck, exprimées dans un rapport de 1790 : « Mémoire sur les Cabinets d’Histoire Naturelle et particulièrement sur celui du Jardin des Plantes, contenant l’exposition du régime et de l’ordre qui conviennent à cet établissement pour qu’il soit vraiment utile. »

En 1794, Lamarck a 50 ans. Ce spécialiste en botanique demande à occuper la chaire  des Insectes et des Vers. Sa carrière scientifique en sera complètement modifiée, prenant une voie unique et exceptionnelle. Il est désigné selon la formule suivante :

« Lamarck, cinquante ans, marié pour la deuxième fois, épouse enceinte, six enfants, professeur de zoologie des Insectes, des Vers, des Animaux microscopiques ».

Désormais, sur la base de ses collections personnelles et de celles du Muséum, Lamarck va, au fil des ans et ce jusqu’à sa mort, élaborer sa théorie du Transformisme des espèces qui sera développée dans sa Philosophie zoologique (1809). Après la révolution sociale qu’a connue la France avec la Révolution et la Terreur, succède une révolution scientifique, où l’œuvre de Lamarck constitue un véritable nœud, 50 ans avant la parution de l’Origine des espèces de Darwin.

Sa théorie fut assez mal perçue par une bonne partie de ses contemporains dont le plus acharné fut Cuvier. Seul Geoffroy Saint-Hilaire se montrera un adepte discret du transformisme opposé au fixisme.

Pour la petite histoire, je rapporte une anecdote relatée par l’astronome, physicien et homme politique François Arago (26-02-1786 – 2-10-1853) lorsque Lamarck remis un exemplaire de sa Philosophie zoologique à l’Empereur Napoléon.

L’Empereur […] passa à un autre membre de l’Institut. Celui-ci n’était pas un nouveau venu : c’était un naturaliste connu par de belles et importantes découvertes, c’était M. Lamarck. Le vieillard présente un livre à Napoléon.

« Qu’est-ce que cela ? dit celui-ci. C’est votre absurde Météorologie, c’est cet ouvrage dans lequel vous faites concurrence à Matthieu Laensberg, cet annuaire qui déshonore vos vieux jours ; faites de l’histoire naturelle, et je recevrai vos productions avec plaisir. Ce volume, je ne le prends que par considération pour vos cheveux blancs. — Tenez ! » Et il passe le livre à un aide de camp.

Le pauvre M. Lamarck, qui, à la fin de chacune des paroles brusques et offensantes de l’Empereur, essayait inutilement de dire : « C’est un ouvrage d’histoire naturelle que je vous présente », eut la faiblesse de fondre en larmes.

Il poursuivra son œuvre par la rédaction de sa monumentale Histoire naturelle des animaux sans vertèbres (1815-1822) en 7 volumes, dans laquelle il établit une classification raisonnée des animaux invertébrés, représentant près de 80% du règne animal.

Durant les dix dernières années de sa vie Lamarck qui a perdu progressivement la vue, est complètement aveugle. Ne pouvant plus écrire, il dicte ses textes à sa fille Cornélie. Celle-ci retranscrit également son dernier ouvrage testamentaire : Système analytique des connaissances positives de l’homme restreintes à celles qui proviennent directement ou indirectement de l’observation (1820). On y retrouve les réflexions d’une vie et la quintessence de sa philosophie. Il y rejette le recours à la métaphysique pour expliquer les facultés supérieures de l’homme :

« L’idée n’est assurément point un objet métaphysique comme beaucoup de personnes se plaisent à le croire ; c’est au contraire un phénomène organique et conséquemment tout à fait physique, résultant de relations entre diverses matières et de mouvements qui s’exécutent dans ces relations ».

Sur le plan biologique, il rejette le finalisme :

« La vie dans un corps en qui l’ordre et l’état des choses qui s’y trouvent lui permettent de se manifester est assurément, comme je l’ai dit, une véritable puissance qui donne lieu à des phénomènes nombreux. Cette puissance cependant n’a ni but ni intention, ne peut faire que ce qu’elle fait, et n’est elle-même  qu’un ensemble de causes agissantes, et non un être particulier. J’ai établi cette vérité le premier, et dans un temps où la vie était encore signalée comme un principe, une archée, un être quelconque ».

Il replace l’homme dans la nature et la société :

« L’homme, véritable produit de la nature, terme absolu de tout ce qu’elle a pu faire exister de plus éminent sur notre globe, est un corps vivant qui fait partie du règne animal, appartient à la classe des mammifères, et tient par ses rapports aux quadrumanes dont il est distingué par diverses modifications, tant dans sa taille, sa forme, sa stature, que dans son organisation intérieure ; modifications qu’il doit aux habitudes qu’il a prises et à sa supériorité qui l’a rendu dominant sur tous les êtres de ce globe, et lui a permis de s’y multiplier, de s’y répandre partout, et d’y comprimer la multiplication de celles des autres races d’animaux qui auraient pu lui disputer l’empire de la force. […]

L’homme, par son égoïsme trop peu clairvoyant pour ses propres intérêts, par son penchant à jouir de tout ce qui est à sa disposition, en un mot par son insouciance pour l’avenir et pour ses semblables, semble travailler à l’anéantissement de ses moyens de conservation et à la destruction même de sa propre espèce.

En détruisant partout les grands végétaux qui protégeaient le sol, pour des objets qui satisfont son avidité du moment, il amène rapidement à la stérilité ce sol qu’il habite, donne lieu au tarissement des sources, en écarte les animaux qui y trouvaient leur subsistance, et fait que de grandes partie du globe, autrefois très fertiles et très peuplées à tous égards, sont maintenant nues, stériles, inhabitables et désertes. Négligeant les conseils de l’expérience pour s’abandonner à ses passions, il est perpétuellement en guerre avec ses semblables, et les détruit de toutes parts et sous tous prétextes, en sorte qu’on voit des populations, autrefois considérables, s’appauvrir de plus en plus. On dirait que l’homme est destiné à s’exterminer lui-même après avoir rendu le globe inhabitable ».

Texte toujours d’actualité ! L’ouvrage donne lieu à autant de controverses que sa Philosophie zoologique, toujours alimentées par Cuvier qui porte une haine féroce à Lamarck. Railleries, propos acerbes, méchanceté s’abattent sur le pauvre vieillard qui calmement poursuit son œuvre. Il veut achever son Histoire naturelle des animaux sans vertèbres.

De nombreux malheurs se sont abattus sur la famille. La vie familiale de Lamarck quoique heureuse, connut de nombreux événements dramatiques. Il fut veuf trois fois. Ses épouses lui donnèrent huit enfants. Trois de ceux-ci mourront jeunes de diverses causes. Ses moyens de subsistance sont de plus en plus modestes. Il est obligé de vendre son herbier au botaniste allemand Johannes August Christian Roeper (1801-1885). Ce grand homme s’éteint doucement dans la nuit du 18 décembre 1829, à l’âge de 85 ans, dans son logis du Muséum. Il sera inhumé le 20 décembre au cimetière de Montparnasse en présence de quelques-uns de ses amis. Certains auteurs disent que ses restes auraient été jetés à la fosse commune.

De son côté, à l’Académie des Sciences, Cuvier composa un éloge funèbre qualifié par ses pairs « d’éreintement académique » et censurés par les autres académiciens. Il ne sera lu à l’Académie que le 26 novembre 1832. Il ne s’y prive pas de tourner en ridicule et de déformer les idées transformistes de Lamarck.

En 1830, Cuvier et Etienne Geoffroy Saint-Hilaire s’opposeront violemment sur le transformisme. Malheureusement après ceux-ci, Lamarck et ses idées sont quelque peu oubliés. Ils ne réapparaîtront qu’au moment de la publication de l’Origine des espèces de Darwin.

III.      LE TRANSFORMISME DE LAMARCK

 1.       Définition du terme « Transformisme »

Avant d’aborder la doctrine de Lamarck, il n’est peut-être pas superflu de définir le terme « Transformisme ». Ce mot a été introduit dans la langue française en 1867 par le médecin, anatomiste et anthropologue Paul Pierre Broca (1824-1880), pour désigner la transformation des espèces. Dans Dictionnaire de la langue française de Littré de 1872, on peut lire la définition suivante :

« Hypothèse biologique, émanée des travaux de Lamarck et de Darwin, d’après laquelle on admet que les espèces dérivent les unes des autres par une série de transformations que déterminent les changements de milieu et de conditions vitales » (cité par G. Laurent).

2.       Principes du transformisme de Lamarck

L’étude de Goulven Laurent, Paléontologie et évolution en France 1800-1860,  nous permet d’aborder la doctrine de Lamarck du point de vue de l’historien. Pour ce faire, il reprend l’appréciation de deux scientifiques ayant une bonne connaissance des travaux de Lamarck. Le premier, le géologue et conchyliologue Gérard-Paul Deshaye (1795-1875) décrit sa pensée de la manière suivante :

« Il y a donc, d’après Lamarck, deux causes toujours agissantes sur les animaux, l’une qui tend à les perfectionner d’une manière uniforme dans leur organisation, l’autre modifiant irrégulièrement ces perfectionnements, parce qu’elle agit selon les circonstances locales, fortuites, de température, de milieu, de nourriture, etc., dans lesquelles les animaux vivent nécessairement »[2].

Le deuxième cité est le géologue anglais Charles Lyell (1797-1875) qui présente l’essentielle des idées lamarckiennes à ses contemporains :

« Il y a des rudiments primitifs pour chaque plante et pour chaque animal, en particulier, comme il y en a probablement aussi pour chacun des grandes divisions du règne animal et du règne végétal. Ces rudiments se développent graduellement, et arrivent à constituer les classes les plus élevées et les plus parfaites par l’action lente, mais incessante, de deux principes essentiels, savoir, la tendance à l’avancement progressif dans les phénomènes d’organisation, avec un plus haut degré d’instinct, d’intelligence, etc., et la force des circonstances extérieures, c’est-à-dire des changements produits dans la condition physique de la terre, ou dans les relations mutuelles des plantes et des animaux… Or si le premier de ces principes, la tendance au développement progressif, pouvait s’exercer avec une liberté complète, il donnerait naissance, dans le cours des siècles, dit Lamarck, à une échelle d’êtres gradués, conduisant, par les transitions les plus insensibles, de la structure la plus simple à la plus complexe, et du plus humble degré d’intelligence au plus élevé. Mais, par suite de l’intervention continue des causes extérieures dont nous venons de parler, la régularité de cet ordre se trouve singulièrement troublée, et le monde organique n’offre qu’une simple approximation d’un tel état de chose – les progrès de quelques races étant retardés par un concours de circonstances défavorables, et ceux de quelques autres se trouvant accélérés par un assemblage de conditions favorables. Il en résulte que toutes sortes d’anomalies interrompent la continuité du plan, et que des lacunes, comprenant peut-être des familles ou des genres entiers, se rencontrent entre les points les plus rapprochés de la série ».[3]

Nous pourrions traduire les deux principes développés dans ces appréciations de ces deux savants de la façon suivante :

1°    la complexification croissante de l’organisation des êtres vivants sous l’effet de la dynamique interne propre à leur métabolisme ;

2°    la diversification, ou spécialisation, des êtres vivants en de multiples espèces, sous l’effet des circonstances variées auxquelles ils sont confrontés dans des milieux variés et auxquelles ils sont contraints de s’adapter en modifiant leur comportement ou leurs organes pour répondre à leurs besoins (cette modification n’étant pas le produit de leur volonté ou de leur désir, mais toujours de cette dynamique interne propre à la vie conçue ici comme un processus où les flux de matière nécessaires à la vie structurent la matière vivante et, par suite, les organismes).

 En fait, ce qui a amené Lamarck à sa théorie sur la « transformation des espèces » peut se retrouver dans deux étapes importantes, liées entre elles, qui ont marqué le progrès de sa pensée. En premier, ce fut la découverte de la transformation physique des espèces : le transformisme. En second, celle de l’origine physique de la vie : la génération spontanée

 3.       Lamarck botaniste

Mais avant d’en arriver là, Lamarck est un observateur attentif. Il cherche à comprendre les lois qui régissent la nature. Comme il le dit :

« [je suis] persuadé que tout mouvement, tout changement quelconque, à l’égard des corps, se trouvait régi par des lois de la nature ; que, généralement, tous les objets physiques, ainsi que les phénomènes que beaucoup d’entre eux produisent, étoient, sans exception, dirigés, dans leurs mouvements et leurs changements, par ces lois ; que les prétendus désordres, les monstruosités de tout genre, et les aberrations apparentes dans le cours ordinaire des choses, ne résoltoient que de circonstances particulières qui ont alors exigé l’emploi de lois appropriées à ces cas, mais que ces objets n’y étoient pas moins assujettis que les autres »[4]

Nous avons vu que Lamarck botaniste avait cherché à classer les plantes selon une méthode naturelle. Il va plus loin que la simple classification. Pour lui :

« Cette belle Science [la botanique] ne consiste pas, comme le vulgaire se l’imagine, dans le talent stérile de retenir par cœur quantité de noms de Plantes, et de pouvoir appliquer ces noms aux Plantes mêmes qui les portent ;mais elle consiste dans la connaissance intime des végétaux mêmes, de leurs développemens ; de leur organisation ; de leurs rapports ; des caractères essentiels qui distinguent constamment les espèces ; des traits communs qui lient ensemble de certaines quantités de Plantes différentes, et donnent lieu à la formation de diverses sortes de groupes que les botanistes appellent Classes, Ordres, Familles et Genres »[5]

Dans cet extrait, on dénote la notion de hiérarchie des êtres qui peut annoncer les prémices de son transformisme. N’oublions pas, comme nous l’avons vu lors de la causerie précédente, que l’idée de transmutations des espèces était dans l’air du temps, sans toutefois déboucher sur une théorie scientifique.

4.       Lamarck zoologiste

Nous avons également vu, qu’à l’âge de 50 ans, Lamarck de botaniste devient zoologiste dans une branche ardue négligée par ses pairs ; celles des Invertébrés.

« Les animaux sans vertèbres sont en général les plus petits et les moins connus des animaux, et ce sont en même temps ceux qui sont les plus multipliés, les plus nombreux et les plus diversifiés dans la nature. Une seule de leurs classes, celle par exemple des insectes, équivaut par le nombre et la diversité des objets au règne végétal entier et surpasse de beaucoup la quantité d’animaux vertébrés qui existent. On connaît déjà plus de 20.000 espèces d’insectes, et cependant d’après la petitesse de ces animaux et les pays qui n’ont pas encore été suffisamment observés à leur égard, on peut croire qu’il existe dans la nature au moins 50.000 espèces d’insectes.

Les polypes sont probablement aussi nombreux et peut-être plus nombreux encore que les insectes. Quoiqu’on en connoise déjà plusieurs milliers d’espèces, ce n’est assurément rien comparativement à toutes celles dont les mers sont remplies et que nous n’avons pas encore observées. Les Radiaires, les Mollusques mêmes sont presque dans le même cas ; nous n’en connaissons encore qu’un très petit nombre relativement à la quantité de ces animaux qui existent et qui nous restent à découvrir. Les infusoires seules sont probablement innombrables et comme par leur extrême petitesse, la plupart échappent à notre vue, à la loupe même, et exigent le secours du microscope pour être apperçus, on a ignoré longtemps leur existence. Maintenant qu’on la connoît, on est bien éloigné d’en connoître toute la diversité, les familles, les genres et les espèces qu’ils composent, car on sçait que chaque goutte d’eau en offre de nouvelles.

D’après ce simple aperçu, ce serait réduire considérablement le règne animal que de supposer que les différentes espèces d’animaux qui existent soient bornées au nombre de 150.000 espèces ; et cependant les animaux vertébrés qui sont les mieux connus, présentent à peine 12.000 espèces différentes ; savoir environ 4 à 500 mammifères, 4 mille et quelques centaines d’oiseauxet environ 7.000 tant reptiles que poissons, ce qui n’atteint pas tout à fait à 12.000 espèces. Les animaux sans vertèbres comprennent donc plus de 9 dixièmes du règne animal, c’est-à-dire, du nombre des animaux qui existent dans la nature »[6].

Lors de ses cours de Zoologie au Muséum, Lamarck sera le premier à faire la distinction entre animaux vertébrés et animaux invertébrés.  En témoigne le zoologiste Denys de Montfort (1766-1820), dès 1808 :

« Nous croyons que M. de Lamarck est le premier qui, saisissant de larges données, ait tranché tout l’ordre animal en animaux à vertèbres et en animaux sans vertèbres, et cette division a été depuis généralement adoptée par les naturalistes, sans que ceux-ci aient cependant indiqué à qui on en étoit redevable : il nous étoit réservé de rendre cette justice à un savant illustre, aussi éclairé que laborieux, dont nous avons suivi les leçons, et à qui, sous une multitude de rapports, la science a tant d’obligations »[7]

Il entreprend un travail immense de classification des Invertébrés et grâce à son génie, les divisions qu’il a proposées se sont imposées malgré certaines réticences et rivalités, de Cuvier notamment. Savant consciencieux, ne se laissant pas détourner de son travail, Lamarck a réalisé en zoologie une œuvre unique et colossale. Il a mis de l’ordre dans le « chaos » immenses des Invertébrés et son œuvre reste une référence pour la plupart des spécialistes de cette branche animale.

En fait, Lamarck s’oppose à l’essentialisme linnéen qui repose sur le choix d’un petit nombre de caractères, pour adopter un point de vue nominalisme

« La Nature n’a réellement formé ni classes, ni ordres, ni familles, ni genres, ni espèces constantes, mais seulement des individus qui se succèdent les uns aux autres, et qui ressemblent à ceux qui les ont produits. Or, ces individus appartiennent à des races infiniment diversifiées, qui se nuancent sous toutes les formes et dans tous les degrés d’organisation, et qui chacune se conservent sans mutation, tant qu’aucune cause de changement n’agit sur elles. »

L’essentialisme en biologie est une conception selon laquelle les diverses espèces animales et végétales diffèrent entre elles par essence, ce qui implique la reconnaissance d’une discontinuité du vivant ; conception chère aux fixistes. Tandis que le nominalisme est une théorie philosophique selon laquelle les concepts n’existent pas en eux-mêmes comme des essences mais ne sont que des mots qui désignent des choses individuelles réelles.

Si je dis : « Le chat a des poils parce qu’il est un mammifère », je fais une phrase essentialiste. Je sous-entends que c’est parce qu’il est d’essence mammalienne qu’il a des poils et de ce fait, il existe un monde idéel (se rapportant aux idées) « mammifère » préexistant au monde réel, au monde matériel.

Par contre, si je dis : « Le chat est un mammifère parce qu’il a des poils », je fais une phrase nominaliste. Le chat partage avec d’autres individus l’attribut « poils » et de ce fait j’ai créé le concept nominal de « mammifères ».

Avec ses études qui l’ont amené à cette admirable architecture, il dispose d’un instrument lui permettant de prouver une idée qui le travaille depuis longtemps : la transformation des espèces.

5.       Lamarck paléontologue et géologue

 Dès 1798, Lamarck insistait, lors de la lecture d’un de ses mémoires à l’Institut, sur la nécessité de bien décrire les espèces d’Invertébrés et de les comparer avec les espèces fossiles analogues, et d’en conclure que si l’étude des fossiles s’avérait très importante pour l’histoire de la vie, elle l’était tout autant pour l’histoire de la Terre.

« On est convaincu que la connoissance des coquilles est importante, non-seulement parce qu’on ne doit négliger l’étude d’aucune des productions de la nature, … mais encore parce qu’il est très-essentiel de rechercher et de déterminer les analogues vivans ou marins du grand nombre de coquilles fossiles qu’on trouve enfouies au milieu même d »e nos vastes continens. Or, les conséquences qu’on pourra tirer de ces déterminations, sont d’un si grand intérêt pour l’histoire naturelle, et sur-tout pour la théorie même du globe que nous habitons, puisqu’elles peuvent nous éclairer sur la nature des changemens qu’ont successivement éprouvés les différents points de sa superficie, qu’on sent que des erreurs, dans ces déterminations, seroient très-préjudiciables à nos recherches dans cette intéressante partie de l’histoire naturelle. Ce n’est donc que par la justesse des déterminations de ceux de nos coquillages vivans ou marins qui sont analogues aux fossiles de nos continens, qu’on pourra obtenir des conséquences solides et fondées sur plusieurs points importans de la théorie de notre globe »[8].

Son étude des fossiles des Invertébrés débute par ceux qu’il récolte dans les terrains tertiaires du Bassin parisien. Il publie, de 1802 à 1806, une série de Mémoires sur les fossiles des environs de Paris, dans les Annales du Muséum d’Histoire naturelle.

C’est à ce moment que Lamarck donnera au terme « fossile » le sens qu’on lui connaît actuellement. Jusque-là, il désignait, selon Bernard Palissy (1510-1589) tous les objets que l’on pouvait extraire du sol, c’est-à-dire, aussi bien les minéraux que les restes d’êtres vivants.

« Je donne le nom de fossile aux dépouilles des corps vivans, altérés par leur long séjour dans la terre ou sous les eaux, mais dont la forme et l’organisation sont encore reconnoissables »[9].

Grâce à ces témoins du passé, notre scientifique démontre plusieurs vérités importantes sur le passé de notre Terre :

–        la face de la Terre a changé dans sa répartition des eaux et des continents ;

–        la lenteur des mouvements des eaux, argument en faveur d’un anti-catastrophisme contrairement à ceux avancés par Cuvier et son école ;

–        le changement de la distribution des climats sur la surface du globe en fonction des autres changements.

« L’intérêt s’accroît à mesure que l’on examine ces objets importants [les fossiles], et que l’on recherche les causes qui peuvent y avoir donné lieu ; car on s’aperçoit bientôt que la connoissance des fossiles ne se borne pas à nous apprendre que la mer a séjourné pendant longtemps sur les parties du globe qui sont maintenant élevées au-dessus du niveau de ses eaux : mais en joignant cette connoissance à d’autres faits qui attestent le déplacement des mers, on sent qu’elles ne se sont retirées des lieux où elles se trouvoient, qu’en obéissant à une cause lente et toujours active, et que, par la continuité d’action de cette cause, il est probable que les parties maintenant découvertes du globe redeviendront par la suite des temps le fonds même du bassin des mers, comme elles l’ont déjà été ; en sorte que le bassin actuel des eaux marines se retrouvera un jour changé en partie sèche et découverte de la terre »[10].

« Ce n’est pas tout : la connoissance des fossiles par différens faits importans qu’elle présente, devient encore l’indice d’un changement continuel, quoiqu’infiniment lent, qui s’opère dans les climats, relativement à chaque point de la surface du globe. En effet, parmi les débris fossiles des corps vivans que l’on trouve en Europe, il y a des preuves évidentes que plusieurs de ces corps n’ont pu exister dans un climat dont la température seroit semblable à celle des lieux où maintenant l’on rencontre ces dépouilles fossiles »[11]

Si l’on va plus en profondeur dans l’analyse de ses écrits relatifs à l’étude des Invertébrés, on constate que l’argument essentiel de son système géologique repose en fait sur le principe des « causes actuelles », c’est-à-dire sur le principe que les causes qui agissent aujourd’hui sont identiques à celles qui agissaient dans le passé. Tout comme le géologue anglais Charles Lyell, la vision de Lamarck, face à celle du catastrophisme de Cuvier, proclame la continuité et la régularité des phénomènes terrestres.

6.       Philosophie de la science

Toute sa vie, Lamarck a cherché à construire une représentation théorique de l’ensemble des phénomènes qui se déroulent sur notre planète. En fait, on peut parler de philosophie de la science.

Son approche se fait à deux niveaux : d’une part, l’étude des faits, d’autre part la réflexion sur les faits observés. C’est une approche véritablement scientifique.

« L’on sçait que toute science a, ou doit avoir, sa philosophie. L’on sçait encore qu’une science ne fait de progrès réels que par sa philosophie. En vain les naturalistes consumeront-ils leur temps et leurs forces à décrire de nouvelles espèces, à instituer diversement des genres, en un mot à se charger la mémoire d’une multitude infinie de caractères et de noms différents ; si la philosophie de la science est négligée, ses progrès sont sans réalité, et l’ouvrage entier reste imparfait »[12]

Mais en fait, quelle est sa philosophie ?

« La philosophie […] s’acquiert par l’exercice habituel du jugement, joint à une habitude soutenue de tout observer, de méditer sur tout, et de chercher sans cesse à remonter jusqu’aux causes premières, tant physiques que morales, de tous les faits observés. Alors le temps qui amène l’expérience dans tout ce qui nous a beaucoup occupé, donne à l’individu qui s’est ainsi habitué à exercer son jugement, et qui a fortement varié les sujets de son attention, cette étendue de connaissances et ce haut degré de raison, dont la réunion constitue cette qualité éminente à laquelle seule on doit donner le nom de philosophie »[13].

Cette attitude l’a guidé durant toute sa vie de chercheur. Il y a une continuité évidente dans son désir scientifique de mise en ordre de la nature et une unité constante dans sa compréhension primordiale du monde. Il adopte une conception matérialiste de la « philosophie de la science ». Il avait réfléchi à ces problèmes lorsqu’il rédigea, en 1776,  ses Recherches sur les causes des principaux faits physiques qui seront publiées seulement en 1794.

Lamarck souligne lui-même cette continuité dans sa pensée dans l’Avertissement à l’Histoire Naturelles des Animaux sans vertèbres paru en 1815.

« Maintenant que l’on veuille se représenter, qu’ayant rassemblé sur l’important sujet, dont je m’occupe depuis quarante ans, les faits les plus nombreux et surtout les plus essentiels, il est résulté pour moi de leur considération, cette force des choses qui m’a conduit à découvrir et à coordonner peu-à-peu la théorie que je présente actuellement, théorie que je n’eusse assurément pas imaginée sans les causes qui m’ont amené à la saisir »[14].

VI.           Evolution de la pensée de Lamarck

A.    1ère étape : matière en mouvement

Si l’on veut essayer de suivre l’évolution de la pensée de Lamarck, on peut y déceler plusieurs étapes.

La première qui date d’avant 1800 pourrait s’intituler « la matière en mouvement ». Dans un premier temps, notre savant s’intéresse à la matière inorganique qu’il appréhende par ses idées « chimiques ». Pour expliquer les phénomènes naturels, tout comme les philosophes grecs présocratiques, il fait appel aux quatre éléments traditionnels, la terre, l’eau, l’air et le feu, tant que les idées d’Antoine Lavoisier (1743-1794), père de la chimie moderne, ne sont pas approuvées par ses pairs.

« Je regarde (le feu, l’air, l’eau et la terre) en attendant des connoissances plus positives, comme quatre éléments très-distincts. Il y en a peut-être beaucoup d’autres qui nous sont encore inconnus, et les quatre que je viens de nommer, ne sont peut-être eux-mêmes que des composés d’une sorte particulière, comme plusieurs chymistes le croient actuellement : mais comme je n’ai pu avoir de conviction à cet égard, je continue de les considérer comme des éléments »[1]

Pour Lamarck, le principal moteur de tout changement dans la nature est le feu (le calorique) et en conséquence, il est le principal acteur du mouvement.

« Il existe dans la nature une cause particulière, puissante et continuellement active, qui a la faculté de former des combinaisons, de les multiplier, d’en diversifier la nature, et qui tend sans cesse à les surcharger de principes et à en augmenter les proportions jusqu’à un certain terme »[2]

Il regroupe dans la même catégorie le feu, la chaleur, le calorique et l’électricité, comme étant des aspects différents d’une même réalité. La source principale de chaleur est le soleil.

« Le soleil est une cause continuellement active, qui, comme nous le ferons voir, produit sans cesse, à la surface de la terre, du feu […] »[3].

C’est par ce fluide calorique, électrique, ou magnétique, que les changements des objets physiques s’opèrent sur terre.

B.    2ème étape : hiatus entre inorganique et organique

La deuxième étape de l’évolution de sa pensée pourrait se situer lorsqu’il constate qu’il existe un « hiatus immense » entre les « corps physiques » et les « corps vivants ». Les êtres vivants diffèrent radicalement des objets inanimés, et il n’y a aucune continuité entre eux.

À partir de là, il cherche à déterminer la spécificité des êtres vivants par rapport aux objets inanimés qu’étudie la physique.

Cette spécificité réside selon lui dans l’organisation de la matière qui constitue les êtres vivants. Mais cet « ordre de choses » n’est pas fixe et déterminé une fois pour toutes (comme dans une machine), car l’être vivant naît, se développe et meurt. Cette organisation est donc plus qu’une auto-organisation de la matière sous l’effet des contraintes extérieures (comme par exemple dans la formation d’un cristal de neige), elle est aussi auto-catalytique, c’est-à-dire qu’elle engendre elle-même les conditions propres à son développement. Lamarck explique cette dynamique interne comme étant le produit de fluides qui en se solidifiant constituent les organes qui canalisent et accélèrent la circulation des fluides et ainsi de suite, permettant le développement de l’organisme en son entier.

Lamarck fait la part des choses entre le magister scientifique et le magister religieux. Il explique la Nature par des lois naturelles et sans intervention divine, tout comme Maupertuis. C’est un matérialiste méthodologique.

« Pour moi, sans rien rejeter de ce qui tient à la croyance religieuse, ni de ce qu’il peut être consolant pour l’homme de bien de se persuader, je dirai que ce genre de considération est absolument étranger à mon sujet ; parce que l’âme immortelle de l’homme, et l’âme périssable des bêtes, etc., ne peuvent m’être connues physiquement »[4].

Il s’oppose à la philosophie vitaliste[5] de Marie François Bichat (1771-1801) en vigueur à son époque et rattache le « principe vital » à des phénomènes physico-chimiques.

« En effet, ce principe incompréhensible réside essentiellement dans un mouvement particulier des organes des êtres qui en sont munis »[6].

Sa théorie sur ce point comprend trois éléments essentiels, issus de la biologie mécaniste des XVIIe et XVIIIe siècles : des « parties contenantes » (les tissus), des « fluides contenus » (le sang, la lymphe, etc.), et une « cause excitatrice » qui provoque le mouvement des fluides dans les parties contenantes, amenant à un perfectionnement graduel des êtres vivants. La vie est le résultat des interactions entre ces trois termes.

« Parmi les animaux comme parmi les plantes, l’organisation [est] graduée dans ce qu’on peut appeler son perfectionnement »[7].

Les parties contenantes sont faites de tissus cellulaire (tissus conjonctif). Les fluides  contenus sont les divers fluides organiques que le médecin et physiologiste Claude Bernard (1813-1878) appellera le milieu intérieur. Enfin, la cause excitatrice est attribuée aux « fluides incontenables ». Par cette locution, Lamarck entend son fameux fluide calorique et électrique dont j’ai parlé lors de la 1ère étape de son raisonnement.

Dans sa biologie, le corps ne fonctionne jamais comme une machine ; il se construit et se complexifie peu à peu, jusqu’à ce que soient épuisées ses possibilités en ce domaine ; alors il vieillit et meurt. La vie est donc un processus d’organisation progressive du corps, puis sa sclérose et sa mort, caractéristiques des corps vivants ; les objets inanimés ne meurent pas.

Dire que ce sont les mouvements des fluides qui organisent le corps revient quasiment à dire que se sont les fonctions qui font les organes.

En fait, Lamarck réalise une véritable synthèse des idées biologiques du XVIIIe siècle et les ramène à une conception mécaniste.

On peut dire que dès cette époque, Lamarck possède tous les éléments qui lui permettront de définir sa philosophie biologique.

C.    3ème étape : bases de sa biologie (fin des années 1790)

 Sa conception de la biologie, montre que Lamarck est prêt de découvrir la théorie de l’évolution et celle de la génération spontanée.

« Si l’on considère la variété des moyens que la nature employe pour diversifier ses productions, c’est-à-dire les espèces et les sortes qui les constituent, on ne peut s’empêcher d’admirer les ressources infinies dont elle sçait faire usage pour arriver à son but. Il semble en quelque sorte que tout ce qu’il est possible d’imaginer ait effectivement lieu ; que toutes les formes, toutes les facultés, et tous les modes aient été épuisées (sic) dans la formation et la composition de cette immense quantité de productions naturelles qui existent »[8].

« En effet, en considérant d’abord l’organisation animale la plus simple, pour s’élever ensuite graduellement jusqu’à celle qui est la plus composée, comme depuis la monade qui, pour ainsi dire, semble n’être qu’un point animé jusqu’aux animaux à mamelles, et parmi eux jusqu’à l’homme ; il y a évidemment une gradation nuancée dans la composition de l’organisation et dans la nature de ses résultats, qu’on ne sçauroit trop admirer, et qu’on doit s’efforcer d’étudier, de déterminer et de bien connoître »[9].

Les deux grands principes que j’ai évoqués en début de ce long paragraphe se retrouvent en substance dans ces extraits, c’est-à-dire : diversité et complexification. Nous sommes à la fin des années 1790.

A ce moment, Lamarck est encore fixiste et créationniste. Il ne peut expliquer l’origine de la vie et fait appel au « Suprême auteur de la nature même, et conséquemment de toute chose »[10]. A partir de là, la nature fait le reste et Lamarck redevient matérialiste dans son explication du monde.

D.    4ème étape : 1ère formulation de la théorie de la transformation des espèces (1800)

Nous entrons dans le XIXe siècle, et Lamarck fait sa première proclamation et sa première formulation de la théorie de la transformation des espèces (1800). Il est conscient que sa nouvelle vision du monde s’oppose à celle admise jusqu’à ce jour. Sa vision transformiste s’oppose à la vision fixiste et créationniste de Cuvier.

En 1802, il propose le mot biologie pour définir une nouvelle branche de l’Histoire naturelle, en tant que science de la vie ou sciences des êtres vivants. Cette science à part entière a pour but d’étudier les caractères communs aux animaux et aux végétaux, caractères par lesquels ils se distinguent des objets inanimés. Lamarck en donne la définition suivante :

« Elle comprend tout ce qui a rapport aux corps vivans, et particulièrement à leur organisation, à ses développements, à sa composition croissante avec l’excercice prolongé des mouvements de la vie, à sa tendance à créer des organes spéciaux, à les isoler, à en centraliser l’action dans un foyer, etc. »[11].

A ce point de l’évolution de sa pensée, Lamarck est arrivé à pouvoir développer scientifiquement sa doctrine de l’évolution : les espèces vivantes se sont transformées au cours du temps pour aboutir à la diversité biologique que l’on connaît actuellement. Les forces physiques dont il dispose dans son système lui permettent d’expliquer ce développement. Le mouvement vital et les circonstances sont les facteurs qui provoquent la complexification des organismes vivants, en partant des plus primitifs pour aboutir à l’être humain, représentant le plus achevé des êtres vivants. Le seul point qui le préoccupait jusqu’à présent était l’apparition de la vie. Il faisait appel à une force extérieure. Mais puisque les premiers organismes vivants sont d’une très grande simplicité, une « matière à peine animalisée », et que les espèces ne sont plus apparues dans leur complexité actuelle, il lui est possible d’imaginer le passage de l’inorganique à la matière vivante.

« Sans doute, il n’est jamais arrivé, et il n’arrivera jamais que des matières non vivantes, quelles qu’elles soient, aient par un concours quelconque de circonstances, formé directement un lapin, un oiseau, un poisson, un insecte, et bien d’autres animaux dans lesquels l’organisation est déjà compliquée et fort avancée dans ses développements. De pareils animaux n’ont assurément pu recevoir l’existence que par la voie de la génération et aucun fait d’animalisation ne peut les concerner »[12].

A la suite de cette montée progressive de la vie, Lamarck peut donc introduire dans son système la génération spontanée pour expliquer l’origine de la vie. Il fait intervenir à nouveau deux de ses agents favoris.

« On ne sçauroit douter maintenant que dans tout concours de circonstances favorables, des portions de matières inorganiques appropriées ne puissent par l’influence des 2 grands agens de la nature (la chaleur et l’humidité) recevoir dans leurs parties cette disposition qui ébauche l’organisation ; de là conséquemment passer à l’état organique le plus simple, et dès lors jouir du 1er élément de la vie »[13].

On voit, qu’au début de son raisonnement, Lamarck établissait une frontière entre l’inorganique et le vivant. A ce stade de sa pensée, il n’existe plus de limite entre les deux états de la matière. L’un découle de l’autre. Il s’inscrit dans une conception purement mécaniste et il ne lui est plus nécessaire de sortir du domaine de la physique pour « faire exister cette force vitale, et lui donner toutes les propriétés qu’on lui connoît, la nature n’a pas besoin de lois particulières ; celles qui régissent généralement tous les corps lui suffisent parfaitement pour cet objet »[14].

A partir de là, Lamarck ne rencontrera plus aucune difficulté pour expliquer l’arbre du vivant dans sa totalité et sa diversité.

« Les premières ébauches d’organisation une fois formées, la formation de tous les autres êtres doués de la vie n’est plus difficile à concevoir, quelle que soit la complication de leur organisation et le nombre de leurs facultés. Je l’ai déjà dit, du temps et une suffisante diversité de circonstances ont été dans le cas de produire tout ce qui existe à cet égard »[15].

Cette idée de complexification sera à la base de sa vision transformiste.

« En rangeant tous ceux [les animaux] que l’on a observés en une seule série d’après la considération de leurs rapports, et commençant la série par les plus imparfaits d’entre eux, on reconnoît que l’organisation est tellement simple dans les premiers, qu’ils ne possèdent pas même un seul organe spécial ; mais qu’ensuite l’organisation se compose peu à peu et progressivement, de manière que les organes spéciaux sont formés l’un après l’autre, perfectionnés successivement, et qu’ils finissent par être concentrés et cumulés dans les organisations les plus parfaites qui terminent l’autre extrémité de la série »[16].

E.    5ème étape : Philosophie zoologique (1809)

En 1809, parait sa « Philosophie zoologique », par laquelle Lamarck entend jeter les bases d’une biologie en tant que science autonome, et d’une psychologie continuant cette biologie. En fait, cet ouvrage, d’une lecture parfois ardue et confuse, est la quintessence de sa réflexion sur l’évolution du vivant.

Nous l’avons déjà dit, Lamarck est réellement l’inventeur de la biologie en tant que science de la vie, et comme nous l’avons vu, sa biologie est une réponse mécaniste à la physiologie vitaliste de Bichat.

« Je compte prouver dans ma Biologie que la nature possède, dans ses facultés, tout ce qui est nécessaire pour avoir pu produire elle-même ce que nous admirons en elle. »

Seule la première partie de la Philosophie zoologique est consacrée au transformisme et aux principes de taxonomie. Par le principe de l’organisation, Lamarck, veut ramener la biologie sous les lois de la physique, et son transformisme sert à ramener l’organisation des êtres complexes sous ces lois. La production des êtres complexes, à partir d’organismes simples (infusoires), apparus par génération spontanée, a demandé l’application des lois physiques pendant un temps très long.

L’essence de la théorie lamarckienne peut se résumer selon les deux principes suivants repris du chapitre VII de la première partie de sa « Philosophie zoologique » :

« Première loi [que l’on peut appeler « Loi d’adaptation »]

Dans tout animal qui n’a point dépassé le terme de ses développements, l’emploi plus fréquent et soutenu d’un organe quelconque, fortifie peu à peu cet organe, le développe, l’agrandit, et lui donne une puissance proportionnée à la durée de cet emploi ; tandis que le défaut constant d’usage de tel organe, l’affaiblit insensiblement, le détériore, diminue progressivement ses facultés, et finit par le faire disparaître. »

« Deuxième loi [ou loi des caractères acquis]

Tout ce que la nature a fait acquérir ou perdre aux individus par l’influence des circonstances où leur race se trouve depuis longtemps exposée, et, par conséquent, par l’emploi prédominant de tel organe, ou par celle d’un défaut constant d’usage de telle partie ; elle le conserve par la génération aux nouveaux individus qui en proviennent, pourvu que les changements acquis soient communs aux deux sexes, ou à ceux qui ont produit ces nouveaux individus ».

Dans sa biologie générale, exposée dans les deuxième et troisième parties de l’ouvrage, Lamarck se préoccupe plus de la transformation progressive des organes que de leur fonctionnement. La notion de temps est donc primordiale. Les différentes formes vivantes se succèdent, chacune servant d’étape à la suivante, avec une complexification croissante. En étudiant les êtres les plus simples, il espère comprendre plus facilement l’organisation des plus complexes, en imaginant un processus purement physique. Deuxièmement, en imaginant un processus physique de complexification de cette organisation, il établit un lien de parenté entre les êtres vivants complexes et les organismes simples, ramenant également ces derniers sous les lois de la physique. Cette conception différencie fondamentalement la théorie lamarckienne de celle de Darwin, centrée sur l’adaptation.

Rappelons que Lamarck, tout comme Linné et Cuvier, est un des plus grands taxonomistes de son temps. Il est le premier à avoir établi une classification des Invertébrés en insistant sur les rapports naturels de ressemblance des animaux. De plus, il propose une explication pour ces rapports naturels en établissant une parenté des espèces dans un transformisme. A un système nominaliste et artificiel de classification, Lamarck  veut substituer ce qu’il nomme l’ordre de la nature, qui n’est autre que l’ordre dans lequel les espèces sont dérivées les unes des autres au cours du temps. C’est donc un ordre généalogique et chronologique, sans discontinuités tranchées comme le préconisait Cuvier et les fixistes.

On pourrait penser qu’il défend l’idée d’une échelle des êtres, entraînant un certain finalisme dans sa conception de la gradation des espèces. Or, dans l’introduction de son Histoire naturelle des animaux sans vertèbres, Lamarck s’oppose explicitement à un tel amalgame

« Assurément, je n’ai parlé nulle part d’une pareille chaîne : je reconnais partout, au contraire, qu’il y a une distance immense entre les corps inorganiques et les corps vivants, et que les végétaux ne se nuancent avec les animaux par aucun point de leur série. Je dis plus ; les animaux mêmes, qui sont le sujet du fait que je vais exposer, ne se lient point les uns aux autres de manière à former une série simple et régulièrement graduée dans son étendue. Aussi, dans ce que j’ai à établir, il n’est point du tout question d’une pareille chaîne, car elle n’existe pas »[17].

Nous revenons à notre point de départ, à savoir les deux grands principes du transformisme de Lamarck :

–        d’une part, une tendance à la complexification, linéaire et régulière, sous l’effet d’une dynamique interne, qui enrichit les organismes d’organes et de fonctions nouvelles ;

–        d’autre part, l’action des circonstances externes qui s’oppose à cette complexification linéaire et provoque des « vides » forçant la série à se ramifiée, ce qui entraîne une certaine diversité, c’est-à-dire une forme d’adaptation de l’être vivant à son milieu.

1.     La tendance à la complexification

 Pour cette partie, je me suis fortement inspiré de la présentation faite par André Pichot, à l’édition de 1994 de la Philosophie zoologique, chez GF-Flammarion.

Lamarck définit la vie comme « un ordre et un état de choses », une organisation, qui permet les « mouvements vitaux ». Il entend par là, les mouvements de fluides organiques, mouvements auxquels sont ramenés les processus vitaux. Il est tout à fait dans la ligne des physiologistes mécanistes du XVIIIe siècle, pour qui cette organisation fort simple ne nécessite que trois termes : des parties contenantes, des fluides contenus, et une « cause excitatrice » qui provoquent le mouvement des fluides dans les parties contenantes. La vie est le résultat des interactions entre ces trois termes : action de la cause excitatrice sur les fluides, action de ces fluides sur les parties contenantes, et enfin action de ces parties contenantes sur les fluides qu’elles contiennent et sur leur mouvement.

Selon Lamarck, les parties contenantes seraient constituées de tissu cellulaire, de nos jours, tissu conjonctif. Quand aux fluides contenus, c’étaient classiquement les différents fluides organiques composant, selon Claude Bernard, le milieu intérieur (le sang). Enfin, la cause excitatrice se rattachait, à ce qu’au XVIIIe siècle, on dénommait les fluides incontenables ou subtils. C’étaient des fluides supposés répandus partout, même à travers la matière, comme l’éther de Newton censé servir de support à l’attraction gravitationnelle. La chaleur, l’électricité et le magnétisme appartenaient à cette catégorie de fluides. Lamarck fait surtout usage de la chaleur (en général) et de l’électricité (fluide nerveux).

De plus Lamarck différencie l’animal du végétal par le fait de l’irritabilité des tissus du premier. Cette propriété purement locale des tissus animaux est la faculté de répondre, par une contraction, à une stimulation quelconque.

 Chez les animaux, la principale conséquence de l’irritabilité des tissus est une intériorisation de la cause excitatrice des mouvements de fluides, surtout chez les animaux supérieurs. De ce fait, les tissus sont mis dans un état d’excitation (éréthisme[18]) par les fluides incontenables (chaleur, électricité) et ils sont alors irrités par les fluides contenus, et ils répondent par des contractions qui accroissent le mouvement qui peut s’auto-entretenir (autocatalyse). Les animaux supérieurs sont alors beaucoup moins dépendants du milieu extérieur que les animaux inférieurs et les végétaux, pour tout ce qui concerne les mouvements de fluides. Ainsi la vie des animaux supérieurs acquiert-elle une plus grande autonomie par rapport au milieu, ce qui a des conséquences importantes pour la transformation des espèces.

On peut comprendre la tendance à la complexification des espèces, c’est-à-dire l’apparition des ordres, classes et embranchements, comme une conséquence de l’accroissement autocatalytique du mouvement des fluides, d’abord dans l’individu, puis à travers les générations successives. Ce mouvement étant responsable de l’organisation de l’être vivant, et son accroissement étant la cause de la complexification de cette organisation au cours du développement embryonnaire de l’individu, on ne fait donc que prolonger ce principe à travers les générations, à la faveur de l’hérédité des caractères acquis. La reproduction sert de relais entre les étapes successives nécessaires à la nature dans ses productions faute d’une complexification continue d’un seul être (elle-même liée à l’endurcissement des tissus lors du développement). La complexification des espèces repose donc sur le même principe que la complexification progressive de l’organisme au cours du développement ; l’une prolonge l’autre à travers les générations.

 Lamarck imagine que les êtres les plus simples que l’on connaissait à son époque, les « infusoires » ; apparaissaient par génération spontanée, c’est-à-dire une apparition sans ascendant ou parent. Pour notre zoologiste, ces micro-organismes aquatiques unicellulaires, qui se déplacent grâce aux cils dont ils sont couverts, sont des petites masses gélatineuses avec quelques mouvements de fluides internes, provoqué par la chaleur. La simplicité de leur organisation leur permet d’apparaître spontanément, comme le produit naturel de lois physiques, par l’agitation thermique au sein d’une masse adéquate, sans organisation préalable. A partir de ces premières formes, des êtres un peu plus complexes bénéficient de leur organisation qui leur est transmise. D’étape en étape se forment des organismes de plus en plus complexes pour finalement aboutir aux plus complexes que sont les mammifères et l’homme. Cela uniquement en faisant appel aux lois de la physique pendant un temps très long. Nous sommes loin des êtres vivants crées de toute pièce pratiquement instantanément que défendaient les fixistes comme Cuvier.

La nature a ainsi donc la capacité de produire progressivement les êtres vivants les plus complexes pourvu qu’on lui laisse le temps.

 Lorsque Lamarck utilise les expressions de « progrès dans l’organisation » et de « perfectionnement des organismes », il ne faut pas se méprendre sur le sens qu’il leur attribue. Il n’y voit pas la notion idéologique actuelle du progrès, comme une suite graduelle de complexité vers une fin idéale. Il se contente de constater empiriquement une échelle de complexification des êtres vivants, des plus simples aux plus complexes. Il emploie le terme de « perfectionnement » dans le sens d’acquisition de facultés plus éminentes, de nouvelles fonctions et d’organes différenciés et non comme une augmentation des performances ou une meilleure adaptation au milieu. Cette complexification n’est pas attribuable au seul hasard, ce n’est pas un accident, c’est un produit nécessaire à la dynamique interne des êtres vivants ; seule sa forme est contingente, étant le produit des circonstances.

 2.     La tendance à la diversification

D’après le deuxième principe, la tendance à la complexification se heurte aux circonstances externes (nous dirions aujourd’hui, aux conditions du milieu ou environnementales), cassant l’allure linéaire et régulière de celle-ci. Cette rencontre perturbe le premier principe : des vides se créent dans la série et celle-ci se diversifie en différents rameaux. Cela permet à Lamarck d’expliquer que dans la nature on ne trouve pas une échelle régulière des êtres, mais seulement une gradation par « grandes masses » ; dans ces » grandes masses », les êtres ne respectent pas une progression linéaire, mais ont une diversité qui est la conséquence de la diversité des circonstances auxquelles est confronté la tendance à la complexification.

Là, à nouveau, il distingue, d’une part les végétaux et les animaux inférieurs, et, d’autre part, les animaux supérieurs. Chez les premiers, les circonstances externes agissent directement sur la structure de l’organisme, car les mouvements des fluides sont sous la seule dépendance de la cause excitatrice externe. Par conséquent, leur organisation dépend directement des conditions du milieu : celles-ci en se modifiant, modifient le mouvement des fluides, ce qui modifie l’organisme.

Par contre chez les animaux supérieurs, du fait de l’irritabilité qui a provoqué l’intériorisation de la cause excitatrice des mouvements des fluides, les circonstances externes n’agissent plus directement. Les nouvelles conditions créent de nouveaux besoins ; ceux-ci entraînent de nouvelles actions de l’animal, qui deviennent de nouvelles habitudes et modifient son corps selon le principe « la fonction fait l’organe » ; laquelle modification devient héréditaire sous certaines conditions. Les circonstances ne peuvent donc que déclencher une action, et non modifier directement l’organisation corporelle (comme chez les végétaux et les animaux inférieurs) ; et c’est cette action qui, répétée, modifie le corps. Inversement, le défaut d’utilisation d’un organe, non seulement l’affaiblit, mais le fait disparaître. Lamarck donne donc la priorité aux besoins, et non aux organes. Cela nous amène à aborder un nouveau paragraphe relatif à la théorie de la « transmission des caractères acquis », communément repris sous le terme historiquement inexacte  de « lamarckisme ».

3.     La théorie de la transmission des caractères acquis

Cette notion de « transmission des caractères acquis » était déjà admise du temps d’Aristote et ce jusqu’à August Weismann (1834-1914), biologiste et médecin allemand, qui la rejettera à la fin du XIXe siècle pour des raisons théoriques. A la fin des années 1920, un scandale éclata dans le milieu scientifique. Le biologiste autrichien Paul Kammerer se suicida d’un coup de revolver le 26 septembre 1926 après une dénonciation de fraude dans les résultats de ses expériences, par un confrère américain. Partisan de l’hérédité des caractères acquis, Kammerer pensait avoir démontré la validité de cette hypothèse en observant chez le crapaud accoucheur l’apparition de coussinets nuptiaux lors d’un changement de milieu, transmis aux générations suivantes. Intrigué par cette histoire, Arthur Koestler entrepris une véritable enquête qui déboucha sur son livre « L’étreinte du crapaud » dans lequel il tente de réhabiliter Kammerer. Par contre, si le biologiste américain Stephen Jay Gould dans son essai « La tentation lamarckienne » inclus dans son recueil « Le pouce du panda » ne doute pas de la réussite de l’expérience du crapaud accoucheur, il l’interprète dans le cadre de la théorie darwinienne. Les ancêtres du crapaud accoucheur se reproduisaient dans un milieu aquatique et ils avaient développé, par sélection naturelle, des coussinets leur permettant de maintenir la femelle durant l’accouplement. Les espèces actuelles de ces batraciens s’accouplent sur la terre ferme et ne possèdent pas de coussinets. En forçant certains de ceux-ci à retrouver le milieu aquatique et à s’y reproduire, Kammerer obtint peu de descendants. Mais, répétant l’opération de génération en génération il vit apparaître des mâles avec des coussinets nuptiaux. Il en conclut avoir mis en évidence un processus lamarckien. Mais en fait, en replongeant les crapauds dans leur milieu ancestral, il provoqua une pression sélective très forte en faveur des variations génétiques qui encouragent une adaptation à la vie aquatique, ce qui correspond à un processus darwinien.

Mais revenons à Lamarck. L’hérédité des caractères acquis joue, certes, un rôle important dans la théorie de notre savant, mais pas un rôle central. C’est le mécanisme qui permet à la progéniture de profiter des efforts de ses parents, mais il ne contribue pas à faire progresser l’évolution vers le haut de l’échelle (S.J. Gould).

On ne trouve dans l’œuvre de Lamarck aucune théorie de l’hérédité. En fait, il ne fait que reprendre les idées courantes chez les savants de son époque sur le sujet. Lamarck, pas plus que ces prédécesseurs, n’a avancé une théorie pour la transmission des caractères acquis. Il n’a fait que l’intégrer sans la discuter à sa propre théorie de l’évolution, comme le montre cette citation :

« 4° loi : Tout ce qui a été acquis, tracé ou changé dans l’organisation des individus pendant le cours de leur vie, est conservé par la génération, et transmis aux nouveaux individus qui proviennent de ceux qui ont éprouvé ces changemens. Cette loi, sans laquelle la nature n’eût jamais pu diversifier les animaux, comme elle l’a fait, et établir parmi eux une progression dans la composition de leur organisation et dans leurs facultés, est exprimée ainsi dans ma Philosophie zoologique (vol. I, p. 235).

« Tout ce que la nature a fait acquérir ou perdre aux individus par l’influence des circonstances dans lesquelles leur race se trouve depuis long-temps exposée, et, par conséquent, par l’influence de l’emploi prédominant de tel organe, ou par celle d’un défaut constant d’usage de telle partie, elle le conserve, par la génération, aux nouveaux individus qui en proviennent, pourvu que les changemens acquis soient communs aux deux sexes, ou à ceux qui ont produit ces nouveaux individus. »

Cette expression de la même loi offre quelques détails qu’il vaut mieux réserver pour ses développemens et son application, quoiqu’ils soient à peine nécessaires.

En effet, cette loi de la nature qui fait transmettre aux nouveaux individus, tout ce qui a été acquis dans l’organisation, pendant la vie de ceux qui les ont produits, est si vraie, si frappante, tellement attestée par les faits, qu’il n’est aucun observateur qui n’ait pu se convaincre de sa réalité. »[19] »

Un des exemples les plus connus que Lamarck donne pour étayer ce mécanisme est celui du cou de la girafe.

« Relativement aux habitudes, il est curieux d’en observer le produit dans la forme particulière et la taille de la girafe (camelo-pardalis) : on sait que cet animal, le plus grand des mammifères, habite l’intérieur de l’Afrique, et qu’il vit dans des lieux où la terre, presque toujours aride et sans herbage, l’oblige de brouter le feuillage des arbres, et de s’efforcer continuellement d’y atteindre. Il est résulté de cette habitude, soutenue, depuis longtemps, dans tous les individus de sa race, que ses jambes de devant sont devenues plus longues que celles de derrière, et que son col s’est tellement allongé, que la girafe, sans se dresser sur les jambes de derrière, élève sa tête et atteint à six mètres de hauteur (près de vingt pieds). »[20]

Charles Darwin eut également recours à la transmission des caractères acquis dans la première édition de « L’Origine des espèces ». En 1868, dans « La variation des animaux et des plantes sous l’effet de la domestication », il alla jusqu’à proposer une théorie de cette transmission sous le nom d’ « hypothèse de la pangenèse ».

Pendant longtemps – et même encore aujourd’hui – on a réduit le système de Lamarck à la seule hérédité des caractères acquis et aux effets de l’usage et du non-usage des organes des êtres vivants ; autrement dit seulement à une théorie de l’adaptation. Cette vision est probablement d au « plus grave défaut du plan de la Philosophie Zoologique« . Comme je l’ai précisé plus haut, Lamarck expose dans la première partie de cette oeuvre son transformisme, qui ne peut en fait se comprendre sans la biologie générale exposée dans la seconde partie. Pour bien faire comprendre son système, il aurait fallu qu’il commence par la seconde partie. Or, bien souvent seule la première partie de l’ouvrage a été publiée et lue.

4.     Conclusions tirées par Lamarck sur la base de ses observations

 Dans sa « Philosophie zoologique », Lamarck, sur la base de ses deux lois que j’ai énoncé plus haut, établi la proposition suivante :

« Ce ne sont pas les organes, c’est-à-dire la nature et la forme des parties du corps d’un animal, qui ont donné lieu à ses habitudes et à ses facultés particulières ; mais ce sont, au contraire, ses habitudes, sa manière de vivre, et les circonstances dans lesquelles se sont rencontrés les individus dont il provient, qui ont, avec le temps, constitué la forme de son corps, le nombre et l’état de ses organes, enfin, les facultés dont il jouit »[21].

De celui-ci, il en tire deux principes :

« Le défaut d’emploi d’un organe, devenu constant par les habitudes qu’on a prises, appauvrit graduellement cet organe, et finit par le faire disparaître et même l’anéantir »[22]

« L’emploi  fréquent d’un organe devenu constant par les habitudes, augmente les facultés de cet organe, le développe lui-même, et lui fait acquérir des dimensions et une force d’action qu’il n’a point dans les animaux qui l’exercent moins »[23].

Donc pour Lamarck, le besoin crée l’organe et l’usage le développe. Dans sa biologie générale, il se préoccupe moins du fonctionnement des organes que de la transformation progressive de l’organisme. Implicitement, le temps y joue un rôle majeur. Il nie l’intervention des mutations et des changements fortuits car, l’organisme ne se modifie que s’il est sollicité par le milieu. Par conséquent, il n’attache pas de place prépondérante aux variations au sein d’une espèce en tant que source de changement organique.

Ce dernier point le différencie de Darwin. Pour Lamarck, le milieu provoque la variation, le changement organique se fait à l’échelle de l’individu. Pour Darwin au contraire, les sources de variations sont indépendantes du milieu, le changement organique s’établit au niveau d’une population.

Nous arrivons ainsi à ses conclusions que l’on retrouve vers la fin de la première partie de sa « Philosophie zoologique » :

« Conclusion admise jusqu’à ce jour : la nature (ou son Auteur), en créant les animaux, a prévu toutes les sortes possibles de circonstances dans lesquelles ils auraient à vivre, et a donné à chaque espèce une organisation constante, ainsi qu’une forme déterminée et invariable dans ses parties, qui forcent chaque espèce à vivre dans les lieux et les climats où on la trouve, et à y conserver les habitudes qu’on lui connaît.

Ma conclusion particulière : la nature, en produisant successivement toutes les espèces d’animaux, et commençant par les plus imparfaits ou les plus simples, pour terminer son ouvrage par les plus parfaits, a compliqué graduellement leur organisation ; et ces animaux se répandent généralement dans toutes les régions habitables du globe, chaque espèce a reçu de l’influence des circonstances dans lesquelles elle s’est rencontrée, les habitudes que nous lui connaissons et les modifications dans ses parties que l’observation nous montre en elle »[24]

V.   RESUME GENERAL

Il me semble utile de terminer cette trop rapide analyse de l’œuvre de Lamarck par un résumé des idées essentielles de son transformisme à la lumière d’une confrontation attentive de ses textes. Pour ce faire, je me suis fortement inspiré de Paul Ostoya[25]

1° Lamarck cherche à comprendre ce qui différencie les êtres vivants des objets inanimés étudiés par la physique. Pour lui, la vie, avec tous ses développements, est en puissance dans la matière minérale. Celle-ci s’organise d’abord en êtres rudimentaires qui jouissent seulement des facultés générales de la vie. ;

2° L’existence même des êtres vivants atteste le fait de l’évolution parce que leur présence ne pourrait résulter du seul jeu actuel des phénomènes physico-chimiques. Autrement dit, l’idée d’évolution est avant tout une nécessité théorique pour comprendre la présence des êtres vivants complexes, c’est-à-dire des êtres vivants qui ne sont pas seulement le produit du jeu actuel des phénomènes physico-chimiques, mais également le produit d’une construction et d’une élaboration historique de ces phénomènes en une organisation de plus en plus complexe et différenciée.

3° L’organisation tend à se perfectionner par l’acquisition de facultés particulières constantes, en dehors de toute influence extérieure ; cette évolution est irréversible ;

4° Le type d’organisation définitivement acquis (facultés constantes) se concrétise dans les modalités de forme (organes ou facultés altérables) qui sont influencées par les circonstances externes, dont la diversité seule détermine la diversité des formes ;

a)     les circonstances (climat, nourriture, etc.) agissent directement sur les organes altérables des êtres apathiques (êtres inanimés, plantes, animaux inférieurs). ;

Par exemple, un flocon de neige ou n’importe quel cristal de glace est le produit de circonstances atmosphériques particulières (humidité de l’air, température, etc.) à un instant donné, et il disparaîtra avec elles. Le flocon de neige est le produit du seul jeu actuel des conditions atmosphériques, et dès que celles-ci se modifient, il se transforme en conséquence ; éventuellement commence à fondre. Le flocon de neige est tout entier le jouet des circonstances qui l’environnent immédiatement, il ne possède en lui-même aucune activité autonome qui puisse maintenir son organisation, au contraire d’un être vivant.

b)    quand apparaît le système nerveux (faculté constante acquise indépendamment des circonstances), les circonstances agissent sur les organes altérables par l’intermédiaire du sentiment intérieur, besoins, efforts, habitudes (intelligence et volonté s’y ajoutent quand il y a un cerveau) ;

Tout être vivant naît à partir d’un être vivant. De là, s’il existe des organismes plus complexes que d’autres (ne serait-ce que des êtres pluricellulaires, qui ont une organisation différente des êtres unicellulaires, comme les bactéries), c’est nécessairement qu’il y a eu une histoire pour en arriver là, c’est-à-dire une évolution des espèces.

6° Par « action directe des circonstances » sur les êtres apathiques, il ne faut pas entendre l’action passivement subie (telle que blessure, déformation mécanique ou amaigrissement immédiat), mais la réaction organique éventuelle à cette action. Chez les animaux supérieurs, le sentiment intérieur s’interpose, tant sans doute entre l’action immédiate des circonstances et la réaction organique qu’entre celle-ci et l’habitude qui entraînera une modification héritable ;

7° L’atrophie d’un organe altérable par défaut d’usage n’est qu’un cas particulier de ce qui précède.

La pensée de Lamarck est cohérente et logique, elle a introduit avec puissance la notion de hiérarchie naturelle dans l’organisation et les activités, mis en pleine lumière le problème de leur déterminisme, imposé enfin à l’attention de la science la question de l’adaptation et celle de l’hérédité des caractères acquis.

On fait souvent de Lamarck un précurseur malheureux de Charles Darwin, parce que, bien qu’ayant exposé une théorie de l’évolution, il n’a pas découvert le mécanisme de la sélection naturelle. C’est là une vue rétrospective erronée. Les projets et réalisations scientifiques de Lamarck et de Darwin sont en fait profondément différents, voire opposés.

En effet, Lamarck cherche d’abord à comprendre et expliquer les êtres vivants en tant que phénomènes physiques, et c’est pourquoi il invente la biologie et élabore une théorie des êtres vivants. Darwin, quant à lui, cherche avant tout réfuter les « créations spéciales » du pasteur William Paley, qui dans sa Théologie naturelle (1803) expliquait la création du monde vivant et l’origine de toutes les espèces par l’intervention divine, en les remplaçant par le mécanisme aveugle et impersonnel de la sélection naturelle. Dans L’Origine des espèces (1859), Darwin ne propose aucune théorie des êtres vivants, il ne cherche qu’à expliquer l’adaptation des êtres vivants à leurs conditions d’existence par la sélection naturelle, mécanisme que l’on appliquera ensuite à toute l’évolution du vivant et à partir duquel les scientifiques allaient élaborer la théorie synthétique de l’évolution dans la seconde moitié du XXe siècle.

L’opposition entre les conceptions de Lamarck et Darwin se situe en réalité sur la tendance à la complexification des êtres vivants au cours de l’évolution.

Pour conclure, je présente ci-après le discours prononcé, le 13 juin 1909, à la cérémonie d’inauguration du monument de Jean de Lamarck, au Muséum d’Histoire naturelle.

Revue Scientifique, 47e année, juillet 1909

Yves Delage

Lamarck et Darwin

Lamarck ! Darwin !

De ces deux hommes, on a fait les deux termes d’une antithèse. On est pour celui-ci ou pour celui-là. Se prononcer pour le premier, c’est se déclarer contre le second. On les oppose l’un à l’autre, on les compare comme deux athlètes qui sont descendus dans l’arène aux Jeux Olympiques, et entre lesquels il faut choisir pour décerner la palme.

Il serait plus juste de voir en eux deux champions de la même cause, ayant combattu pour le triomphe de la même idée, ayant acquis les mêmes droits à notre reconnaissance.

Avant Lamarck, on croyait ― conception enfantine ― que chaque espèce devait son origine à un acte spécial d’un dieu créateur : on admettait cela sans discussion, sans même entrevoir la possibilité d’une explication plus scientifique. Dans le domaine de la Biologie, la pensée humaine se traînait dans une ornière profonde. Lamarck l’en dégage et lui donne son essor en proclamant que les espèces dérivent les unes des autres par les voies ordinaires de la génération, sans cesse modelées sous la pression des conditions ambiantes.

Cette idée lumineuse est, pour lui, si évidente, qu’il lui parait presque superflu de la démontrer. S’il cite des faits, c’est plutôt à titre d’exemples qu’à titre d’arguments : il ne croit pas utile de forger un système complet, inattaquable, tenant compte de toutes les circonstances, répondant à toutes les objections. Darwin n’a pas à créer l’idée transformiste ; mais il la travaille, la précise, lui fournit l’appui d’une documentation formidable, où ses observations personnelles tiennent la plus grande place ; il la fait presque sienne en découvrant la sélection, voie nouvelle par où les conditions ambiantes peuvent se frayer accès jusqu’aux espèces existantes, pour les façonner et les transformer en espèces nouvelles.

Sans lui, l’idée lamarckienne n’aurait sans doute aujourd’hui pour adeptes qu’une petite élite de penseurs. Grâce à lui, toutes les résistances ont été vaincues : il n’y a plus de réfractaires.

Le combat est terminé entre transformistes et non-transformistes. S’il y a encore lutte entre néo-lamarckiens et néo-darwiniens, que ces divergences secondaires ne nous fassent pas oublier la concordance fondamentale des idées.

Si Lamarck eût vécu ; il eût peut-être accepté l’explication darwinienne du transformisme, et cela n’eût en rien diminué la grandeur de son rôle. Au-dessus des débats entre transformistes, il y a l’idée transformiste elle-même.

Cette idée, c’est l’œuvre de Lamarck, et elle est si grande qu’elle éclipse tout le reste.

La solution lamarckienne du problème du transformisme ne contient pas toute la vérité. Il en est de même de la solution darwinienne. D’autres explications ont été proposées, d’autres le seront encore, qui auront leur jour de gloire et sans doute leur déclin. Mais, de chacune d’elles, une parcelle survivra, et de ces parcelles se constituera la vérité finale.

Qu’importent ces épisodes ?

Sur toutes ces fluctuations surnage, impérissable, la grande idée de Lamarck, et se dresse, immortelle, la grande figure de Darwin.

Cessons donc d’opposer l’un à l’autre ces deux génies !

Cessons de rapetisser ces deux colosses en les faisant passer sous la toise !

Lamarck n’est-il pas assez grand par lui-même, et faut-il, pour le grandir encore, humilier devant sa statue ceux dont les noms méritent de figurer auprès du sien dans l’histoire de la Biologie !

Laissons à chacun sa gloire !

Celle de Darwin est immense !

Mais, disons-le bien haut : jamais la pensée humaine ne s’est, par un plus sublime effort, affranchie des entraves de la routine et du préjugé, jamais elle ne s’est élevée plus haut dans les régions sereines du Vrai et du Beau, que le jour où le cerveau de Lamarck enfanta l’idée transformiste.
Y. DELAGE,

Membre de l’institut, Professeur à la Faculté des Sciences de l’Université de Paris.

VI.      BIBLIOGRAPHIE

 Delange Y. (1984) – Lamarck, sa vie, son œuvre, Actes Sud.

Gould S. J. (1982) – Le pouce du Panda, Grasset, « Le Livre de Poche ».

Lamarck (1994) – Philosophie zoologique, présentation et notes A. Pichot, Flammarion, coll. « GF » 707.

Laurent G. (1987) – Paléontologie et évolution en France 1800-1860, Editions du Comité des Travaux historiques et scientifiques.

Laurent G. (2001) – La naissance du transformisme – Lamarck entre Linné et Darwin, Vuibert/ADAPT, coll. « Inflexions ».

Lecointre G. (sous la direction) (2009) – Guide critique de l’évolution, Belin.

Ostoya P. (1951) – Les théories de l’évolution, Payot, Paris.

Vlemincq A. (1950) – La Genèse de l’idée d’Evolution, A. Lippens, éditeur, Bruxelles.

http://fr.wikipedia.org/wiki/Jean-Baptiste_de_Lamarck

 


[1] Recherches sur les causes des principaux faits physiques, t. 1, 1794, p. 24 (cité par G. Laurent).

[2] Mémoires de Physique et d’Histoire naturelle, an V, 1797, p. 101 (cité par G. Laurent).

[3] Recherches sur les causes des principaux faits physiques, t. 1, 1794, p. 199, note 1 (cité par G. Laurent).

[4] Mémoires de Physique et d’Histoire naturelle, an V, 1797, p. 255 (cité par G. Laurent).

[5] Le vitalisme est une tradition philosophique pour laquelle le vivant n’est pas réductible aux lois physico-chimiques1. Elle envisage la vie comme de la matière animée d’un principe ou force vitale, qui s’ajouterait pour les êtres vivants aux lois de la matière. Selon cette conception, c’est cette force qui insufflerait la vie à la matière.

[6] Ibidem note 13, t. 2, p. 186 (cité par G. Laurent).

[7] Ibidem note 14, p. 314 (cité par G. Laurent).

[8] Discours préliminaire an 6 – an 7 (1798-1799), Inédits de Lamarck, Vachon et alii, 1972, p. 151 (cité par G. Laurent).

[9] Ibidem, p. 151 (cité par G. Laurent).

[10] Aperçu analytique des connaissances humaines, (1810-1814), Inédits de Lamarck, Vachon et alii, 1972, p. 139 (cité par G. Laurent).

[11] Recherches sur l’organisation des Corps vivans, 1802, p. 202 (cité par G. Laurent).

[12] Sur l’origine des êtres vivants (1801-1803), Inédits de Lamarck, Vauchon et alii, 1972, p. 181 (cité par G. Laurent).

[13] Ibidem, p. 180-181 (cité par G. Laurent).

[14] Philosophie zoologique, 1809, t. 2, p. 96 (cité par G. Laurent).

[15] Sur l’origine des êtres vivants (1801-1803), Inédits de Lamarck, Vachon et alii, 1972, p. 182 (cité par G. Laurent).

[16] Quelques considérations particulières nécessaires à l’avancement de la zoologie (1808-1810), Inédits de Lamarck, Vachon et alii, 1972, p. 216 (cité par G. Laurent).

[17] Histoire naturelle des Animaux sans vertèbres, t. 1, 1815, p. 130.

[18] Le terme éréthisme désigne l’état d’activité, d’excitation d’un organe, nerveux ou pas, et des tissus musculaires (comme le cœur). L’éréthisme s’accompagne de phénomènes électriques, chimiques et physiques

[19] Histoire naturelle des animaux sans vertèbres (vol. I, pp. 199-200) (« Site lamarck – http://www.lamarck.net »)

[20] « Philosophie zoologique », édition GF-Flammarion, 1994, p. 230.

[21] Philosophie zoologique, p. 218

[22] ibidem, p. 220.

[23] ibidem, p. 225.

[24] Ibidem, p. 236.

[25] Ostoya P. (1951) – Les théories de l’évolution.


[1]  La bataille de Villinghausen est un épisode de la Guerre de Sept Ans qui se déroula les 15 et 16 juillet 1761 entre la France, dont les troupes sont sous le commandement du maréchal de Broglie, et une coalition réunissant la Prusse, la Grande-Bretagne et le Hanovre, dirigée par le prince Ferdinand de Brunswick. L’armée française fut vaincu et contrainte à se replier.

[2]   Deshayes,  rééd. de l’Histoire Naturelle des Animaux sans Vertèbres, de Lamarck, t. 1, 1835.

[3] Lyell, Principles of Geology, t. 2, 1832.

[4] Article « Météorologie », Nouveau Dictionnaire d’Histoire naturelle, t. 20, 1818, p. 453 (cité par G. Laurent).

[5] Dictionnaire de Botanique de l’Encyclopédie méthodique, t. 1, 1783, Discours préliminaire, p. XLIII (cité par G. Laurent).

[6] Généralités sur les Animaux sans vertèbres (1812-1814), Inédits de Lamarck, Vachon et alii, 1972, p. 20 (cité par G. Laurent).

[7] Denys de Montfort, Conchyliologie systématique et Classification méthodique des Coquilles, t. 1, 1808, p. XI-XII (cité par G. Laurent)

[8] « Prodrome d’une nouvelle classification des Coquilles », Mémoires de la Société d’Histoire naturelle de Paris, prairial an VII (1799), p. 63-64. (cité par G. Laurent)

[9]  « Système des Animaux sans vertèbres », 1801, p. 403. (cité par G. Laurent)

[10] « Mémoires sur les fossiles des environs de Paris », Annales du Muséum national d’Histoire naturelle, t. 1, 1802, p. 301 (cité par G. Laurent).

[11]  Ibid., p. 301 (cité par G. Laurent).

[12] Ancien discours d’ouverture de mon cours (1806), Inédits de Lamarck, Vachon et alii, 1972, p. 193 (cité par G. Laurent).

[13] Apperçu analytique des connoissances humaines (1810-1814), Inédits de Lamarck, Vachon et alii, 1972, p. 140 (cité par G. Laurent).

[14] Histoire naturelle des Animaux sans vertèbres, t. 1, 1815, Avertissement, p. VI-VII (cité par G. Laurent).

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Qu’est-ce-que l’évolution ?

Pour aborder cette délicate question, je vais m’appuyer sur l’ouvrage de référence rédigé sous la conduite de Guillaume Lecointre, intitulé « Guide critique de l’évolution » et sur la « brique », véritable cours de biologie, sortie chez de Boeck, appelée tout simplement « Biologie ».

Raisons du choix de ce thème

Si j’ai proposé ce thème cette année, c’est pour plusieurs raisons.

–         Nous avons fêté en 2009, le bicentenaire de la naissance de Darwin et le 150ème anniversaire de la parution de son œuvre majeure « L’Origine des espèces ».

–         Depuis quelques années, une recrudescence du « créationnisme » diffusé par des mouvements intégristes, perturbe l’esprit de certains individus crédules.

–         Un courant parallèle au précédent mais plus subtil, le « dessein intelligent », inquiète les autorités scientifiques car il touche de nombreux élèves de l’enseignement supérieur et même universitaire. Les enseignants, notamment les professeurs de biologie, se sentent démunis devant ce phénomène car ils n’ont pas été formés dans ce domaine.

Tentative de définition de la théorie de l’évolution

Mais d’abord qu’entend-t-on par « évolution » ?

Précisons que dans notre cas nous parlerons d’ « évolution biologique ».

Pour faire très simple : Théorie des transformations des espèces vivantes au cours du temps.

D’une manière plus générale : En biologie, l’évolution désigne la transformation des espèces vivantes au cours des générations. Cette transformation peut aboutir à la formation de nouvelles espèces, et donc à une diversification des formes de vie. Cette diversification depuis les premières formes est à l’origine de la biodiversité actuelle. L’histoire de l’évolution de la vie peut ainsi être décrite sous forme d’un « arbre évolutif », ou « arbre phylogénétique ».

Voici une manière de représenter cet arbre phylogénétique. Il est basé sur l’ouvrage de Richard Dawkins, « Il était une fois nos ancêtres – Une histoire de l’évolution »[1]. Contrairement à la majorité des chronologies, l’auteur prend le déroulement à rebours. Au lieu de considérer que l’évolution est dirigée vers nous, il part de l’Homo sapiens actuel (choix arbitraire,  il aurait pu prendre n’importe quel groupe d’espèces actuelles) pour remonter dans le passé. De plus, il présente son livre sous la forme d’un pèlerinage, où des pèlerins s’unissent à d’autres flux de pèlerins, pour rejoindre un lieu précis. Dans ce cas, tous les flux de pèlerins rejoignent le chemin qui conduit  à l’origine de la vie. En cela, il parodie l’œuvre de Geoffrrey Chaucer[2], « Les contes de Canterbury ».

But de ce cycle de d’articles présentés la première fois sous forme de causeries

Nous avons tous une idée plus ou moins précise sur la théorie de l’évolution et nous savons tous que Charles Darwin en est le père. Cependant, nous sommes imprégnés de fausses idées qui se ressentent dans notre propos lorsque nous abordons ce thème.

Ce que je veux tenter de vous faire comprendre se résume aux propositions suivantes :

–       Ce qu’est une démarche scientifique en écartant toute réaction intuitive ;

–       Qu’inconsciemment nos discours sont imprégnés de finalisme et d’anthropocentrisme ;

–       Qu’il faut recentrer le débat sur une véritable approche scientifique, sans a priori et en toute indépendance ;

–       Et en définitive, que l’espèce humaine appartient au monde du vivant et n’occupe pas une place à part. Nous sommes le résultat de l’évolution et non pas une finalité en soi.

Vaste programme, qui, en fait, tente de vous donner le cadre intellectuel général dans lequel on peut comprendre l’évolution, ainsi que les outils et les documents qui vous permettront de tenir un discours sur l’évolution sans trahir les sciences qui l’ont élaborée.

1.       Qu’est-ce qu’une démarche scientifique ?

  • Les sciences dans leurs méthodes et leurs résultats sont contractuellement non intentionnées au plan moral, politique, métaphysique ou religieux. On n’y trouve aucun but, ni aucune intention de quelque ordre que se soit. Ainsi, l’homme est une espèce parmi les autre et non pas le summum de l’évolution.

Développons :

Nos croyances religieuses ou philosophiques ne doivent en aucun cas interférer sur notre recherche de la connaissance du monde qui nous entoure, et surtout, la politique et le mercantilisme doivent être tenus à l’écart de l’approche scientifique, car leur intervention peut entraîner des dérives dangereuses. Rappelons les horreurs que l’application de l’eugénisme a entraînées sous le régime nazi. Plus proche de nous, l’affolement provoqué par la médiatisation des dangers de la grippe mexicaine qui a poussé les Etats à des dépenses exorbitantes au grand bonheur de quelques laboratoires pharmaceutiques.

  • Donc, les sciences ont pour fonction de nous fournir des explications rationnelles sur le monde tel qu’il est, ces explications étant validées par des expérimentateurs indépendants.

Développons :

Bien que mon intuition première me fasse croire que le soleil tourne autour de la terre (géocentrisme), des mesures expérimentales ont démontré que c’est l’inverse qui se passe (héliocentrisme)

La théorie de l’héliocentrisme s’est opposée à la théorie du géocentrisme, lors de la controverse ptoléméo-copernicienne, entre la fin du XVIe siècle et le début du XVIIIe siècle : l’héliocentrisme fut l’objet d’interdits religieux, en 1616. Galilée fut condamné en 1633 pour son livre le dialogue sur les deux grands systèmes du monde (sa peine fut commuée en assignation à résidence par Urbain VIII). Les interdits furent levés en 1741 et 1757 par Benoît XIV. Ceci confirme le premier paragraphe de cette proposition : tenir les croyances religieuses en dehors de la science.

De nos jours, l’héliocentrisme n’est plus qu’une approximation, puisqu’en réalité, le Soleil n’occupe que le foyer des différentes ellipses constituant la trajectoire des différentes planètes. Le centre de gravité du système solaire reste cependant très proche du centre de masse du Soleil.

  • Les observations peuvent conduire à l’élaboration d’une théorie qui sera établie sur l’analyse de faits et sera confortée par l’expérimentation.

Développons :

Un bel exemple est donné par Albert Einstein et ses théories de la relativité (restreinte et générale)

La théorie de la gravitation universelle proposée par Newron à la fin du XVIIe siècle se fonde sur la notion de force de gravitation agissant selon le principe d’action à distance, c’est-à-dire le fait que la force exercée par un corps (par exemple le Soleil) sur un autre (la Terre) est déterminée par leur position relative à un instant donné, et ce quelle que soit la distance les séparant. Ce caractère instantané est incompatible avec l’idée de la relativité restreinte proposée par Einstein en 1905. En effet, selon cette dernière, aucune information ne peut se propager plus vite que la vitesse de la lumière dans le vide. Par ailleurs, le principe de l’action à distance repose sur celui de la simultanéité de deux événements : la force que le Soleil exerce sur la Terre à un instant donné est déterminée par leurs propriétés « à cet instant ». La relativité restreinte stipule que le concept de simultanéité de deux événements n’est pas défini, la perception de la simultanéité étant différente d’un observateur à un autre pour peu que ceux-ci soient animés d’une vitesse relative non nulle. Ces contradictions amènent Einstein dès 1907 à réfléchir à une théorie de la gravitation qui soit compatible avec la relativité restreinte. Le résultat de sa quête est la théorie de la relativité générale.

La généralité générale a la réputation d’être une théorie fortement mathématique, impossible à relier à des résultats expérimentaux. C’est une erreur, car si ses postulats ne sont pas testables, elle prédit des effets observables de déviations par rapport aux théories physiques qui ont précédé.

Trois tests classiques historiques de la relativité générale ont été proposés par Einstein lui-même.

  1. Le 18 novembre 1915, Einstein présente à l’Académie de Prusse un manuscrit dans lequel il résout une énigme vieille de plus de soixante ans : l’anomalie de l’avance du périhélie de Mercure.
  2. Dans le même manuscrit daté du 18 novembre 1915, Einstein propose de tester la déviation d’un rayon lumineux dans le champ de gravitation d’un astre massif comme le Soleil. Cette prédiction du savant allemand sera confirmée en 1919, donc au sortir de la première guerre mondiale, par les résultats de deux expériences dirigées par l’astronome britannique Eddington.
  3. Le décalage vers le rouge (redshift en anglais) est un phénomène astronomique de décalage vers les grandes longueurs d’onde des raies spectrales et de l’ensemble du spectre – ce qui se traduit par un décalage vers le rouge pour le spectre visible – observé parmi les objets astronomiques lointains. C’est un phénomène bien documenté et considéré comme la preuve de l’expansion de l’univers et du modèle cosmologique du Big Bang.
  • Toute théorie peut être remise en question si de nouveaux faits s’imposent. C’est ainsi que pour le philosophe Karl Popper[3], une proposition scientifique n’est donc pas une proposition vérifiée (avec certitude) – ni même vérifiable par l’expérience (c’est-à-dire par l’intermédiaire de tests scientifiques) -, mais une proposition réfutable[4] (ou falsifiable) dont on ne peut affirmer qu’elle ne sera jamais réfutée. La proposition « Dieu existe » est pour Popper dotée de sens, mais elle n’est pas scientifique, car elle n’est pas réfutable. La proposition « Tous les cygnes sont blancs » est une conjecture[5] scientifique. Si j’observe un cygne noir, cette proposition sera réfutée. C’est donc la démarche de conjectures et de réfutations[6] qui permet de faire croître les connaissances scientifiques.

Développons :

Avant Galilée, il était admis que la terre était le centre de l’univers (géocentrisme). Des observations astronomiques et des calculs ont établi la théorie de l’héliocentrisme. La première hypothèse a été réfutée après plusieurs siècles d’existence. Un grand pas dans les connaissances astronomiques a été fait à ce moment.

Par contre, le « créationnisme » n’est pas une science mais une croyance basée sur des dogmes. Ses adeptes s’en réfèrent à une lecture littérale des Livres saints (Bible, Coran, Talmud). Ces dogmes sont intangibles et imposés comme seule vérité indiscutable. Où est la critique dans ce cas ? Pour revenir à Popper, il n’y a pas réfutabilité, donc cela ne peux être une proposition scientifique.

2.       La théorie de l’évolution est-elle une science ?

  • Comme d’autres théories, la théorie de l’évolution se base sur des faits expérimentables et expérimentés.

Développons :

Diverses observations attestent le rôle de la sélection naturelle, un des moteurs de l’évolution, dans les changements évolutifs :

  • Le bec des pinsons de Darwin

Lors de son périple autour du monde Darwin, récolte sur les îles Galapagos, en 1835, 31 spécimens d’oiseaux. Lors de son retour en Angleterre, l’ornithologue John Gould remarque, que contrairement à ce que Darwin pensait, cette collection était composée d’espèces distinctes apparentées se ressemblant sauf leur bec. Les géospizes (pinsons de Darwin) à grand bec se nourrissent de graines qu’ils broient dans leur bec, tandis que ceux avec un bec plus étroit se nourrissent d’insectes. D’autres sont des mangeurs de fruits et de bourgeons ; il y a aussi des insectivores et des espèces qui préfèrent les fruits de cactus et les insectes qui y sont associés. Certaines populations au bec aigu sont de véritables vampires qui furtivement se servent de leur bec pour sucer le sang des oiseaux de mer. Enfin, le plus remarquable, sont les espèces qui utilisent des outils pour s’alimenter : les géospizes pique-bois se servent d’une brindille, d’une épine de cactus ou du pétiole d’une feuille, qu’ils introduisent dans les branches mortes pour en extraire les larves.

Des observations faites in situ, en 1973, par le couple Grant ont permis de constater que la sélection naturelle favorise les becs les plus solides durant les années de sècheresse, quand les seules graines disponibles pour les pinsons sont grosses et dures à briser, tandis que durant les années humides, lorsque les petites graines abondent, les becs plus petits deviennent plus fréquents.

  • Le phalène du bouleau et le mélanisme industriel dont je parlerai plus loin.
  • La sélection artificielle  pratiquée en laboratoire, dans l’agriculture et la domestication démontre que la sélection peut produire des changements évolutifs considérables. Il suffit d’observer les différentes races de chiens, chats, etc. obtenues par croisements successifs.

A partir des années ’20 et ’30, des expériences en laboratoire sur un des modèles les plus appréciés des biologistes, la mouche à vinaigre, Drosophila melanogaster, ont permis de prouver que la sélection pour un caractère (taille, couleur des yeux, vitesse de croissance, durée de vie, etc.) mène à une réponse évolutive claire et prévisible. Il en est de même en agriculture et en élevage.

  • Comme d’autres théories (théorie chromosomique de l’hérédité, théorie de la tectonique de plaques), ses manifestations les plus probantes échappent la plupart du temps à nos sens humains et nécessitent l’utilisation d’outils adéquats.

Développons :

L’étude de l’évolution constante des bactéries, virus, microbes et autres micro-organismes, échappe à notre perception directe. Il nous faut utiliser des moyens technologiques de plus en plus sophistiqués pour percevoir cette évolution.

Actuellement, un domaine de la géologie et par conséquence de la paléontologie qui absorbe un grand nombre d’équipes de scientifiques est l’étude des origines de la vie sur Terre. Cela implique l’analyse, par des techniques modernes (mesures isotopiques, etc.), des roches les plus anciennes de notre planète (de 1 à 3,5 Ga), et des traces éventuelles de fossiles de micro-organismes qu’elles renferment.

  • Comme d’autres théories, la théorie de l’évolution est à la fois une théorie cohérente[7] et une multitude de faits d’évolution.

Développons :

Il est possible d’établir une corrélation cohérente entre les archives paléontologiques (succession des fossiles, selon leur âge) et les données moléculaires (analyse des séquences géniques ou protéiques). L’analyse de l’ADN mitochondrial des Hominidés a permis de confirmer, de corriger et d’affiner les généalogies établies par les paléontologues.

3.       Finalisme et anthropocentrisme

Bien que nous soyons réceptifs à la théorie de l’évolution, sa compréhension rencontre des obstacles qui se traduisent dans notre discours. Inconsciemment nous utilisons dans celui-ci des termes qui peuvent avoir une connotation finaliste ou téléologique et anthropocentriste

Souvent nous nous considérons comme le centre du monde et l’aboutissement de l’évolution biologique. En fait, l’évolution est un phénomène général aveugle qui n’a aucune tendance directionnelle ou intentionnelle. Elle est amorale. L’évolution est également régie par la contingence, c’est-à-dire qu’elle peut prendre une direction ou une autre en fonction d’événements qui peuvent se produire ou ne pas se produire. C’est une forme de hasard lié à une succession d’événements contingents. Dans notre vie courante, la plupart des situations sont contingentes, à commencer par notre conception. Pourquoi, tel spermatozoïde parvient-il à pénétrer l’ovule. Si cela avait été son voisin ce n’aurait pas été moi. Dans quelle circonstance ai-je rencontré telle personne qui deviendra mon conjoint, mon meilleur ami, etc. ?

A un niveau évolutionniste : si les dinosaures n’avaient pas disparu il y a 65 Ma, les mammifères se seraient-ils développés et auraient-ils occupés toutes les niches écologiques laissées disponibles ? Si la tectonique de plaques n’avait pas provoqué un changement climatique en Afrique avec pour conséquence un changement environnemental, les primates n’auraient peut-être pas évolués dans le sens d’une hominisation, et nous ne serions pas là.

Exemples de propos rencontrés dans divers supports médiatiques :

« Les océans se forment, la vie sur Terre est prête à éclore. »

Commentaire : « être prêt » a une connotation téléologique : elle entendre « se préparer à ». Comme si dès la naissance de la Terre, la vie avait déjà été programmée. Alors qu’en fait, la vie est apparue grâce à un ensemble de circonstances propices à son éclosion qui aurait très bien pu ne pas avoir lieu.

A propos du Permien : «  Dans cet univers hostile et imprévisible, la lutte pour la vie est impitoyable »

Commentaire : D’abord, les temps préhistoriques sont dramatisés et toujours montrés comme intrinsèquement différents du monde actuel Cette présentation s’oppose à la compréhension du principe actualiste qui établit que les causes naturelles d’aujourd’hui (physiques, chimiques, biologiques) sont les même que celles qui prévalaient hier.

Deuxièmement, la lutte pour la vie suggère une confrontation violente où le plus fort l’emporte sur le plus faible. En fait, survivront les populations qui par différentes mutations favorables s’adapteront aux changements environnementaux et pourront transmettre leurs patrimoine génétique à une nombreuse descendance.

4.       Histoire des origines

Les sciences n’expliquent la nature qu’à partir du monde naturel et il n’est pas nécessaire de faire appel à des entités immatérielles définies comme : élan vital, esprit, âme, essence, transcendance, anges, démons, etc.

Lorsque les scientifiques se penchent sur l’histoire des origines de tout ce qui existe, origine de l’univers, de la Terre, de la vie, de l’homme, ils peuvent donner à penser que leur démarche qui consiste à remonter dans le passé n’est pas fiable.

Cette manière de penser se trompe sur trois points :

  • Premièrement, l’expérimentation directe n’est pas la seule façon d’apporter des preuves en science. L’histoire qui est une reconstitution d’une chaîne d’événements et/ou d’objets du passé, est également susceptible d’apporter des preuves scientifiques mais selon certaines modalités permettant de valider la cohérence des scénarios reconstitués.

Développons :

Il a été possible de retracer l’histoire de l’Univers depuis le big bang grâce à des observations, des théories vérifiées ultérieurement et des mesures. L’évolution des moyens technologiques mis en œuvre a permis de reculer le champ de nos connaissances et d’affiner cette histoire. Il en est de même pour la théorie de l’évolution qui nous permet de remonter à l’origine de la vie sur terre.

  • Deuxièmement, toute preuve historique repose aussi sur la connaissance des processus physiques, chimiques et biologiques à l’œuvre dans le monde actuel, car ceux-ci étaient les mêmes dans le monde d’hier.

Développons :

Il est évident que l’Univers dans lequel nous évoluons est régi par un certain nombre de règles physiques, chimiques et biologiques qui sont liées à des constantes universelles immuables depuis son origine. Tous les corps ont toujours été soumis à la loi de la pesanteur et de l’attraction universelle quelle que soit l’époque considérée.

– Troisièmement, la preuve de l’existence du processus de l’évolution biologique repose aussi sur des expérimentations. Ainsi en laboratoire on peut suivre l’évolution d’organismes à temps de génération court comme les bactéries ou les moches drosophiles. On peut également l’observer dans la nature.

Développons :

L’exemple classique généralement cité est celui du phalène des bouleaux (Biston betularia). Les adultes ont une coloration qui va du gris léger avec des taches noires phalène poivrée) jusqu’au noir jais (phalène mélanique). Des études ont montré que la couleur de la phalène était un caractère génétique et reflétait l’existence de plusieurs allèles[8] d’un seul gène. Les individus noirs ont un allèle dominant, qui était présent, mais très rare, dans les populations avant 1850. A partir de cette date, la fréquence des individus noirs parmi les phalènes vivant près des sites industriels a augmenté pour atteindre 100% de ces populations. Les biologistes ont fait le rapport avec les troncs des bouleaux qui se recouvraient d’une couche de suie qui rendait leur écorce noire et entraînait l’intoxication des lichens de teinte claire poussant sur les troncs.

Comment expliquer ce phénomène ?

A la suite d’observations et d’expérimentations, il a été démontré que les formes claires étaient plus visibles pour les prédateurs sur les arbres couverts de suie et qui avaient perdu leurs lichens. Les formes noires au contraire étaient avantagées puisqu’elles étaient camouflées.

Par ailleurs un nombre égal de formes claires et de formes sombres ont été lâchées dans une zone non polluée et dans une zone polluée. L’expérimentateur, au moyen de pièges, capturait les phalènes de l’une et de l’autre zone. Dans la zone polluée il attrapa 19% de phalènes claires et 40% de phalènes sombres, tandis que dans la zone non polluée, le rapport s’inversait : 12,5 % de formes claires et seulement 6% de noires.

Donc, là où les troncs des bouleaux avaient leur couleur normale, les formes claires avaient plus de chance de survivre et dans les zones polluées c’était l’inverse avec plus de chance pour les noires.

Cette expérience fournit de solides arguments pour l’action de la sélection naturelle. Ici, ce sont les oiseaux qui jouent le rôle d’agent de la sélection.

5.   Les fondements de l’évolution biologique

L’évolution biologique qui est maintenant bien validé par les scientifiques repose sur un enchaînement extrêmement simple de constats et de déductions que l’on retrouve déjà dans l’œuvre de Darwin.

Constat n° 1

Parmi les individus pouvant se reproduire entre eux, on remarque des variantes. Il existe donc au sein de ce que l’on reconnaît comme des espèces une capacité naturelle de varier.

Il suffit de constater les nombreuses variétés d’individus parmi l’espèce Homo sapiens, chacune d’elle étant le résultat d’une adaptation à l’environnement. Comparons la morphologie d’un Inuit à celle d’un Pygmée ou d’un Masaï pour s’en rendre compte. Par contre l’espèce humaine arrive à une certaine uniformité à la suite des multiples croissements entre populations différentes.

Constat n° 2

La sélection artificielle, par croisements sélectifs, pratiquée en horticulture et en élevage, montre qu’il existe chez une espèce une capacité naturelle à être sélectionnée : la sélectionnabilité.

Cette capacité en implique une autre : les variations sont héritables une génération à l’autre.

Constat n° 3

Les espèces se reproduisent tant qu’elles trouvent des ressources (aliments ou conditions optimales d’habitat). Leur taux de reproduction peut les entraîner jusqu’à la limite d’épuisement des ressources. D’autres facteurs peuvent aussi limiter les populations (prédateurs). Il existe donc une capacité naturelle de surpeuplement. On constate ce phénomène lorsque les milieux sont perturbés, par exemple par l’introduction d’espèces allogènes (le lapin en Australie).

–  Constat n° 4

On remarque, malgré le constat précédent, qu’il existe des milieux équilibrés constitué par la coexistence de multiples espèces qui constitue ce que l’on appelle un écosystème. Chaque espèce constitue une limite pour les autres : même niche écologique, mêmes ressources alimentaires, prédation, parasitisme, etc. Les autres espèces constituent donc autant de contraintes qui jouent un rôle d’agent sélectif.

Constat n° 5

Le succès de la croissance et de la reproduction des espèces dépend aussi d’optimums physiques (température, humidité, rayonnement solaire, etc.) et chimiques (pH, molécules odorantes, toxines, etc.). Ces facteurs environnementaux constituent également des agents sélectifs.

Conclusion

La variabilité, la sélectionnabilité et la capacité au surpeuplement sont des propriétés observables des espèces. L’environnement physique, chimique et biologique est constitué de multiples facteurs qui opèrent une sélection naturelle à chaque génération.

Donc, au sein d’une population, les individus porteurs d’une variation (variants) momentanément favorisée par les conditions environnementales laisseront davantage d’individus à la génération suivante que ceux qui porte une autre variation. Si les conditions se maintiennent suffisamment longtemps, la variation sélectionnée pourra atteindre 100% de la population. L’espèce a donc subit une mutation. La sélection naturelle se traduit simplement par un succès reproductif différentiel.

La source de variation est toutefois indépendante du milieu et de nouveaux variants peuvent, si les conditions environnementales changent, être favorisés à leur tour. Par contre les variations pouvant altérées les fonctions des structures qui varient auront tendance à disparaître.

6.   Obstacles et difficultés dans la compréhension de l’évolution

1).       Il reste toujours des variants non optimaux

Des variants apparaissent sans cesse dans une population, mais certain d’entre eux sont désavantagés par les conditions du milieu et leur maintien dans les générations suivantes est plus ou moins compromis.

Par contre, certains traits qui paraissent handicapants peuvent être liés à d’autres traits fournissant un avantage déterminant.

Développons :

L’anémie falciforme est une affection d’origine génétique, cela veut dire que les personnes qui en sont atteintes ont hérité d’un gène de l’hémoglobine S (allèle drépanocytaire) de chaque parent. Les personnes qui n’ont hérité que d’une copie de cet allèle sont porteuses de cette sorte d’anémie et peuvent avoir des globules rouges déformés, mais elles ne développent pas la maladie. En général, ces personnes n’ont pas les symptômes que présentes celles qui ont hérité des deux allèles identiques.

Dans les zones où la malaria est présente, on a observé que les personnes ayant un seul allèle  drépanocytaire avaient plus de chance de survivre à la malaria. Les personnes ayant un trait drépanocytaire sont plus ou moins protégées contre la malaria, car les globules rouges déformés empêchent le développement de la malaria.

Un trait, lorsqu’il apparaît, peut être avantageux ou désavantageux pour son porteur, mais jamais adapté. L’adaptation est le résultat de la sélection naturelle opéré sur de multiples traits. C’est au niveau du succès reproductif qu’on pourra se rendre compte de son adaptabilité. L’adaptation n’est que la résultante des effets sélectifs appliqués à de multiples traits sur une population entière.

2).       Il existe des variants sélectivement neutres

Il existe aussi des variants sélectivement neutres à l’égard des facteurs du milieu qui peuvent voir leur fréquence varier aléatoirement dans les populations, au gré des croisements. C’est le modèle dit « neutraliste » décrit par Motoo Kimura (1924-1994).

3).       L’individu s’efface devant la population

Ce qu’un individu  transmet à ses descendants, par l’intermédiaire des cellules sexuelles, c’est une partie de ce qu’il a reçu de ses ascendants et ce d’une manière aléatoire.

La seule manière qu’un individu a d’influer sur la constitution physique de sa descendance réside dans le choix de son partenaire sexuel et le nombre de descendants qu’il aura avec. C’est le seul impact qu’un individu peut avoir sur une population.

Dans un raisonnement évolutionniste, l’individu s’efface devant la population. La « survie du plus apte » n’est pas la survie de l’individu le plus apte, mais le maintien dans une population du variant d’un trait momentanément le plus avantagé que les autres variants de ce même trait. Il vaut mieux parler de « succès reproductif des individus portant le variant avantagé par les conditions du milieu ».

4).       Il ni a ni but, ni destinée

De ce qui précède, on peut en tirer le constat suivant : l’espèce n’est pas stable et l’environnement non plus, à plus ou moins long terme. Malgré cela, nous ne pouvons pas nier que les individus se ressemblent. Cela semble incompatible avec la le processus de variation. Pourquoi ?

En fait, le vivant est la résultante de forces de maintien organique et de forces de changement.

Parmi les forces de maintien organique, la sélection naturelle, par le moyen des facteurs sélectifs qui agissent dans un milieu momentanément stable, élimine, pour un temps, les individus présentant des variants non optimum, de la descendance

Un autre élément qui participe à la stabilité organique est le croisement entre partenaires sexuels lors de la reproduction, qui limite les effets des mutations aléatoires subies par tout individu.

Développons :

Si des individus haploïdes[9] se clonaient, toute altération génétique se répercuterait immédiatement. Par contre chez les êtres diploïdes chaque gène existe en deux exemplaires homologues. On parle alors de couples d’allèles. Chaque allèle est porté par un des chromosomes homologues. Lors de la reproduction, entre deux individus, si un gène est altéré, une éventuelle déficience somatique pourra être compensée par la copie de son homologue non altéré.

Parmi les forces de changement, il y a d’abord les sources même de la variation, c’est-à-dire les causes des mutations au niveau du génome. Un gène typique mute environ une fois sur 100.000 divisions cellulaires. Malgré ce taux très bas, la mutation est la cause ultime de la variation génétique : elle rend donc l’évolution possible.

Un autre facteur de changement est la modification du milieu. Dans ce cas, comme nous l’avons déjà évoqué, les conditions sélectives changent et la sélection naturelle devient ainsi la courroie de transmission du changement sur les êtres vivants. Ces changement ne traduisent aucun « but », mais seulement les aléas du milieu.

Donc, le devenir d’une espèce est imprévisible puisque les changements du milieu le sont également, ce qui rend caduque la notion de « destinée ». Remontons en esprit le temps jusqu’à un certain point, puis laissons le reprendre son cours, la probabilité pour que les événements reprennent le même scénario est infiniment faible.

Le film américain, « Un jour sans fin » ou « Le jour de la marmotte » du réalisateur Harold Ramis (1993) illustre assez bien cette situation.

Il met en scène un présentateur météo  sur une chaîne de télévision régionale de Pittsburg, prétentieux, aigri et imbu de lui-même, nommé Phil Connors. Le 2 février, il part en reportage à l’occasion du jour de la Marmotte, festivité traditionnelle célébrée en Amérique du Nord le jour de la Chandeleur. Mais une fois le sujet tourné, un blizzard le force à passer la nuit sur place. A chaque fois que son réveil sonne, c’est la même journée qui recommence : les événements du début de la journée se déroulent pratiquement identiques aux jours précédents mais avec une petite variante à la clé qui un tout autre sens à la vie du héros.

La notion même de destinée est incompatible avec tout processus historique, processus évolutif compris. C’est l’une des difficultés psychologique les plus difficiles à surmonter que l’on rencontre lorsque l’on veut faire comprendre le processus évolutif à un public qui confond le discours sur les faits naturels et le discours sur les valeurs.

L’absence de « but » et de « destinée » dans l’explication scientifique d’un phénomène naturel ne relève que de l’amoralité de la démarche scientifique et de sa neutralité métaphysique. Ce n’est que si le discours scientifique est transposé en un discours moral ou métaphysique que l’absence de but et de destinée nous paraît désespérante, intolérable et immorale. Donc, ce n’est pas la théorie de l’évolution qu’il faut récuser dans ce cas, mais bien la confusion entre le discours scientifique sur les faits et le discours des valeurs qui relève de processus d’élaboration différents.

La théorie de l’évolution n’incorpore ni but ni destinée, ne défend ni ne préconise aucune valeur, aucune morale, n’autorise aucun espoir : ce n’est tout simplement pas le rôle d’une théorie scientifique.

Pour clore ce chapitre, je reprends un passage d’un de mes éditoriaux dans le Bulletin du G.E.S.T.[10]

« Aussi, je renvoie le lecteur à Stephen Jay Gould, ce biologiste évolutionniste bien connu par ses prises de positions contre l’offensive, sous la bannière de la « science de la Création » des organismes fondamentalistes protestants aux Etats-Unis. L’un derniers ouvrages qu’il nous laissa est intitulé Et Dieu dit : « Que Darwin soit ! »[11] débat du sujet. Il y défend le principe de non-empiètement (NOMA : Non-Overlaping Magisteria) entre science et religion afin de désamorcer dans un premier temps le combat sur le front de la biologie. Il demande que chacun exerce ses compétences dans son domaine propre. En proposant ce principe, Gould n’adopte pas une position de recul par rapport à son combat constant mais il se bat sur un double front : contre les prétentions scientifiques inacceptables de certains théologiens américains et contre les extrapolations scientistes arrogantes de certains biologistes. Pour développer son principe de NOMA, notre biologiste se risque à emprunter un terme peut-être un peu désuet au vocabulaire de la théologie chrétienne, celui de magister, c’est-à-dire enseignant. Les magisters de la science et de la religion ne doivent plus s’opposer. Chacun d’eux sont des domaines entièrement différents qui n’ont rien à voir l’un avec l’autre à part qu’ils s’occupent chacun d’une facette essentielle de l’existence humaine.

La science est avant tout basée sur un ensemble de faits établis et les théories ou hypothèses avancées peuvent être confirmées ou remises en question. Les expériences qu’elles entraînent peuvent être reproduites. Par contre, le magister de la religion est basé sur des propositions fondées sur la seule autorité, érigées en dogmes. Aucun fait établi et reproductibles n’y est possible. Ce magister est du domaine de la conviction intime personnelle et par cela même ne peut en aucun cas interférer avec le magister de la science.

5).       L’espèce n’est pas immuable

 La notion d’espèce n’est pas toujours facile à définir et prête parfois à confusion. Parfois, les partenaires sexuels sont tellement dissemblables que les scientifiques pourraient les classer dans deux espèces différentes. Il est des espèces qui ont une vie larvaire tellement longue et compliquée, rythmée par des métamorphoses successives et une vie adulte très brêve, que là aussi il est difficile de les associé à la même espèce.

En gros, le meilleur critère de reconnaissance est l’interfécondité : font partie de la même espèce des individus qui se reconnaissent comme partenaires sexuels et qui donnent une descendance fertile.

Dans une population il peut arriver qu’une petite partie de celle-ci soit séparée de l’ensemble pour diverse raisons : séparation géographique à la suite d’un bouleversement géologique, migration, etc.

Dans ce cas, la dérive génétique, selon les critères définis ci-avant, empruntera deux voies différentes de telle sorte qu’au bout d’un certain nombre de génération, il n’y aura plous interfécondité entre les deux groupes : nous avons à faire à deux espèces différentes.

L’exemple des pinsons de Darwin en est un exemple.

6).       Conclusion de ce premier aperçu

La théorie de l’évolution n’est ni une simple spéculation, ni une conjecture, mais bien une science, résultat d’observations et d’expérimentations sur le terrain et en laboratoire.

Il est primordiale qu’elle soit mise à la portée de tous, car comprendre l’évolution, enseigner l’évolution, c’est comprendre le monde vivant pour ce qu’il est, pour ce qu’il a été et de se donner les moyens de prendre garde à ce qu’il sera demain.


[1] R. Dawkins (2007) – Il était une fois nos ancêtres, Robert Laffont.

[2] Les Contes de Cantorbéry (The Canterbury Tales en anglais) est une série d’histoires écrites par Geoffrey Chaucer au XIVe siècle. Le texte est écrit en moyen anglais, en vers pour la majeure partie. Les contes sont intégrés dans une histoire « cadre » et dits par un groupe de pèlerins faisant route de Southwark à Canterbury pour visiter le sanctuaire de Thomas Becket dans la cathédrale de Canterbury.

[3] Karl Raimund Popper (° 28-7-1902, Vienne, Autriche – … 17-9-1994, Londres) est l’un des plus influent philosophe des sciences du XXe siècle.

[4] La réfutabilité (aussi appelée à ses débuts suite à un abus de langage la falsifiabilité) est un concept important de l’épistémologie. Une affirmation est qualifiée de réfutable s’il est possible de consigner une observation ou de mener une expérience qui démontre que l’affirmation est fausse.

[5] Une conjecture, en mathématiques, est une assertion pour laquelle on ne connaît pas encore de démonstration, mais que l’on soupçonne d’être vraie, en l’absence de contre-exemple

[6] La réfutation est un procédé logique consistant à prouver la fausseté ou l’insuffisance d’une proposition ou d’un argument.

[7] Théorie cohérente : qui présente des parties en rapport logique et harmonieux, dont toutes les parties se tiennent et s’organisent logiquement.

[8] Allèle : se dit d’une variante d’un gène, résultant d’une mutation et héréditaire, assurant la même fonction que le gène initial mais selon ses modalités propres (Tout gène peut avoir plusieurs allèles qui déterminent souvent l’apparition de caractères héréditaires différents).

[9] Haploïde : se dit d’une cellule dont le noyau ne comprend qu’un seul exemplaire de chaque chromosome (cellule germinale), par opposition à diploïde (noyau ayant deux jeux de chromosomes venant respectivement des deux partenaires sexuels).

 [10] Six R. – Le dessein intelligent !!!, in Le bulletin du G.E.S.T., n° 141, janv. 2006.

[11] Gould S.J. (2000) – Et Dieu dit : « Que Darwin soit ! », Editions du Seuil

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Darwin et « L’Origine des espèces » (2)

LE VOYAGE AUTOUR DU MONDE

I.            INTRODUCTION

Dans l’article précédent, nous avons quitter Charles Darwin, lorsque le Beagle, sur lequel il avait embarqué, quittait Devenport, base navale à proximité de Plymouth, le 27 décembre 1831, « après avoir été deux fois repoussé par de terribles tempêtes du sud-ouest ».

Notre jeune naturaliste a retracé son parcours dans un journal dont le titre complet est « Voyage d’un naturaliste autour du monde fait à bord du navire le Beagle de 1831 à 1836 », publié en 1839. Dans la préface de la deuxième édition de celle-ci, traduite en français en 1883, il rappelle les circonstances qui l’on amené à rejoindre le brick du capitaine Fitz-Roy.

« Le capitaine Fitz-Roy, commandant de l’expédition, désirait avoir un naturaliste à bord de son navire et offrait de lui céder partie de son appartement. Je me présentai, et, grâce à l’obligeance du capitaine Beaufort, ingénieur hydrographe, les lords de l’Amirauté voulurent bien accepter mes services. » (p. II).

Dans cet ouvrage, il se propose de raconter l’histoire de son voyage qui dura cinq ans, et d’y reprendre « quelques brèves observations sur l’histoire naturelle et la géologie qui [lui] ont semblé de nature à intéresser le public » (p. II).

Comme il l’explique d’entrée de jeu :

« L’expédition avait pour mission de compléter l’étude des côtes de la Patagonie et de la Terre de Feu, étude commencée sous les ordres du capitaine King, de 1826 à 1830 – de relever les plans des côtes du Chili, du Pérou et de quelques îles du Pacifique – et enfin de faire une série d’observations chronométriques autour du monde. » (p.1).

En plus de ces objectifs, il fallait enregistrer les conditions météorologiques, les marées et les vents. Le but sous-jacent de ces types d’expéditions était, pour l’Angleterre en pleine expansion commerciale, de trouver les routes maritimes les plus rapides et les plus sures et les zones d’accostage les plus stratégiques pour assurer la sécurité de sa marine marchande.

Le traducteur de l’ouvrage, Ed. Barbier, relève que ce récit datant de la jeunesse de notre naturaliste est particulièrement intéressant car il permet « d’assister à l’éclosion des idées que M. Darwin devait plus tard exposer avec tant d’autorité et de génie dans son ouvrage l’Origine des espèces ? » Afin de conforter son opinion, il nous donne le jugement que Ernst Haeckel (1834-1919) porte sur cette œuvre :

« A peine âgé de vingt-deux ans, en 1831, M. Darwin fut appelé à prendre part à une expédition scientifique, envoyée par le gouvernement anglais pour reconnaître en détail l’extrémité méridionale du continent américain et explorer divers points de la mer du Sud. Comme beaucoup d’autres expéditions célèbres préparées en Angleterre, celle-ci était chargée de résoudre à la fois des problèmes scientifiques et des questions pratiques relatives à l’art nautique. Le navire, commandé par le capitaine Fitz-Roy, portait un nom symboliquement frappant : il s’appelait le Beagle, c’est-à-dire le Limier. Le voyage du Beagle qui dura cinq ans, eut la plus grande influence sur le développement intellectuel de Darwin, et dès lors, quand il foula pour la première fois le sol de l’Amérique du Sud, germait en lui l’idée de la théorie généalogique que, plus tard, il réussit à développer complètement ».

Darwin lui-même avoue dans son « Autobiographie » :

« Déterminant pour toute ma carrière, le voyage du Beagle fut de loin l’événement le plus important de ma vie ».

Avant de suivre Darwin dans son périple, il est intéressant de se pencher sur l’histoire du HMS Beagle et de voir dans quelles conditions, notre naturaliste entreprit ce voyage.

II.         Le H.M.S. BEAGLE ET SON 1er VOYAGE

Navire de la Royal Navy, le H.M.S. Beagle, un brick-aviso, fut lancé le 11 mai 1820 de l’arsenal de Woolwich, sur la Tamise. En juillet de l’année de son lancement, il prit part à la revue de la flotte pour la célébration du couronnement du roi Georges IV (1762-1830). Ensuite, n’ayant plus d’utilité militaire, il regagne le port de Woolwich le 27 septembre 1825 afin de subir les travaux visant à le réhabiliter en navire de recherche. Son artillerie fut réduite de 10 à 6 canons et un troisième mat lui fut ajouté pour augmenter sa manoeuvrabilité. Dans ses nouvelles fonctions, il participera à trois expéditions scientifiques dont le fameux périple (1831-1836) avec Charles Darwin à son bord (2ème expédition).

Le 22 mai 1826, le Beagle quitte Plymouth sous le commandement du capitaine Pringle Stokes.  La mission de ce premier voyage consiste à escorter le H.M.S. Adventure, pour une mission hydrographique en Patagonie et Terre de Feu. L’expédition est placée sous l’autorité du capitaine Philip Parker King (1791-1856). A la suite des difficultés rencontrées lors de la campagne menée dans les eaux de la Terre de Feu, Stokes, ne se sentant pas à la hauteur de sa tâche, tombe dans une profonde dépression. En des termes qui trahissent son état d’esprit perturbé, il décrit la côte dans son journal, à la date du 29 mai 1828 :

« Rien ne peut être plus triste que la scène qui nous entoure. Les hautes montagnes sombres, et stériles qui composent les rives inhospitalières de cette crique, sont drapées, en bas de leurs côtes, d’un épais nuage de brume, sur lequel les rafales violentes qui nous assaillent n’ont apparemment aucun effet ».

A Port Famine, dans le détroit de Magellan, Stokes s’enferme dans sa cabine durant 14 jours, et, le 2 août 1828, il tente de mettre fin à ses jours en se tirant une balle dans la tête. Il rate son coup et au bout de quatre jours de délire il se remet lentement. Malheureusement, la gangrène s’installe dans la blessure et il meurt le 12 août. Il a été enterré dans le francès cementerio de Punta Santa Ana, près de Punta Arenas et sa tombe est encore marquée sur les cartes marines. King nomme le lieutenant W.G. Skyring au commandement du navire. L’expédition rejoint Montevideo, puis le H.M.S. Adventure remonte, le 13 octobre 1828, jusque Rio de Janeiro, où le contre-amiral sir Robert Walter Otway, commandant en chef de la flotte d’Amérique du Sud, arrivé à bord du H.M.S. Ganges, prend la décision de remplacer Skyring par un jeune aristocrate de 23 ans, le lieutenant Robert Fitz-Roy.

Fitz-Roy se montra un commandant compétent et autoritaire. Lors du vol d’une chaloupe par des autochtones de la Terre de Feu, il prit en otage des membres de leurs familles. Quatre d’entre eux seront ramenés en Angleterre, le 14 octobre 1830.

Lorsque Charles découvre le brigantin en cale sèche pour réparation, il le trouve en piteux état et fort petit. Le navire mesure à peine 27 m de long et 7,50 m de large dans sa partie centrale (fig. 1). De plus, il ne compte que deux cabines. Il devra partager celle de poupe avec un jeune officier de 19 ans, John Lort Stokes, hydrographe adjoint de la mission. La pièce ne fait que 3 m sur 3,50 m. Ils dorment dans des hamacs tendus au-dessus des quelques meubles qui garnissent la cabine : trois chaises et une grande table sur laquelle ils étendent les cartes nautiques. L’autre cabine est occupée par le capitaine Firz-Roy et c’est là que Charles prendra ses repas et il pourra l’occuper pour d’autres occasions.

Fig. 1 – H.M.S. Beagle

Le navire est équipé d’une bibliothèque qui comprend près de 245 volumes et un matériel scientifique conséquent, dont 22 chronomètres destinés au calcul de la longitude. Après 5 ans de voyage, lors du retour à Plymouth ces instruments afficheront un retard de 33 secondes seulement par rapport au temps de Greenwich, preuve de leur excellente qualité.

L’équipage se compose de 64 personnes dont les officiers qui sont tous très jeunes. Il compte un artiste, Auguste Earle, un médecin, Robert McKormick, un fabriquant d’instrument, des domestiques, le capitaine, notre naturaliste en herbe, trois indigènes de la Terre de Feu et un missionnaire de 20 ans.

Des quatre Fuégiens ramenés en Angleterre lors de l’expédition précédente, l’un ne résistera pas et succombera dès son débarquement, des suites d’une vaccination contre la variole. Les trois autres, un homme de 27 ans, baptisé du nom de York Minster, un garçon de 15 ans, Jemmy Button, et une fillette de 10 ans, Fuegia Basket, avaient été hospitalisés et instruits aux frais du capitaine Fitz-Roy. Ils avaient été présentés aux souverains britanniques et devaient être ramenés dans leur pays d’origine afin d’évangéliser les leurs.

Fig. 2 – Le Beagle au large de Sidney

III.       LE DEUXIEME VOYAGE

Le Beagle a enfin prit la mer et vogue allégrement vers le sud. Les premières étapes seront les îles Canaries. Ils ne pourront pas débarquer à Ténériffe dans la crainte qu’ils apportent le choléra ! Le 16 janvier 1832, ils jettent l’ancre à Port-Praya, dans l’île San-Iago, la plus grande de l’archipel du Cap-Vert. Ces îles sont toutes d’origine volcanique et ont pour la plupart un relief escarpé. Elles sont couvertes de cendres volcaniques ce qui explique le peu de végétation que l’on y trouve. Durant les mois de janvier et février, elles subissent l’influence des tempêtes de sable venu du Sahara, phénomène que constata Darwin.

Le 16 février, ils atteignent les rochers de Saint-Pierre et Saint-Paul à mi-distance de l’Afrique et de l’Amérique du Sud. Il s’agit d’une douzaine de minuscules îles et rochers à environ 950 Km des côtes nord-est du Brésil. Ils sont une partie émergée des crêtes de la dorsale médio-atlantique (fig. 3). Ils ne sont pas d’origine volcanique mais résultent d’un plissement du fond marin : un mégamullion.

Fig. 3 – Relief des rochers de Saint-Pierre et Saint-Paul

Un mégamullion (Oceanic Core Complex) est une structure géologique sous-marine caractérisée par un haut topographique en forme de dôme (fig. 4). Elle est constituée de roches plutoniques crustale (gabbro) et de roches mantelliques plus ou moins serpentinisées. La longueur de ce type de relief peut atteindre de 10 à 150 Km pour une largeur de 5 à 15 Km et une hauteur de 500 à 1.500 m au-dessus du plancher océanique. Les mégamullions se forment au niveau des zones d’expansion océanique lorsque la tectonique est dominante. Il se forme une faille de détachement qui dénude littéralement la croûte océanique profonde et y crée des striations appelées « corrugations ».

 

Fig. 4 – mégamullion

Quatre jours plus tard, ils accostent à Fernando-Noronda, île d’origine volcanique (20 février). Enfin, le 29 février, ils sont en vue du continent américain et font escale à Bahia ou San Salvador du Brésil.

Charles consigne de nombreuses observations de terrain, des habitudes des animaux et des habitants des régions qu’il explore. Il établit des analogies entre des espèces similaires rencontrées dans des régions voisines. Dans son récit on sent continuellement sa fascination et son émerveillement pour ce monde qu’il découvre pour la première fois. Ainsi, lorsqu’il débarque à Bahia, il ne peut que s’exclamer :

« Quelle délicieuse journée ! Mais le terme délicieux est bien trop faible pour exprimer les sentiments d’un naturaliste qui, pour la première fois, erre dans une forêt brésilienne. L’élégance des herbes, la nouveauté des plantes parasites, la beauté des fleurs, le vert général de la végétation, me remplissent d’admiration ». (pp. 12-13).

Il se pose beaucoup de questions auxquelles il essaie de répondre.

« Partout où le roc solide se fait jour sur toute la côte du Brésil, sur une longueur d’au moins 2.000 milles (3.200 Km) et certainement à une distance considérables à l’intérieur des terres, ce roc appartient à la formation granitique. Le fait que cette immense superficie est composée de matériaux que la plupart des géologues croient avoir cristallisés alors qu’ils étaient échauffés et sous une grande pression, donne lieu à bien des réflexions curieuses. Cet effet s’est-il produit sous les eaux d’un profond océan ? Des couches supérieures s’étendaient-elles sur cette première formation, couches enlevées depuis ? Est-il possible de croire qu’un agent, quel qu’il soit, aussi puissant qu’on puisse le supposer, ait pu dénuder le granit sur une superficie de tant de milliers de lieues carrées, si l’on n’admet en même temps que cet agent est à l’œuvre depuis un temps infini ? »  (p. 13).

Le 4 avril 1832, le Beagle accoste à Rio de Janeiro. Ce sera l’occasion pour Darwin d’entreprend sa première grande randonnée dans les terres.

A chaque escale, Darwin descendra à terre et s’enfoncera dans l’intérieur du pays, à cheval, à pied, parcourant des plaines désolées, grimpant des montagnes, traversant des fleuves et explorant des forêts. Il est curieux de tout et amasse une collection impressionnante d’échantillons divers : insectes, animaux divers, roches, minéraux, fossiles, plantes, etc. Après avoir été décrit, identifié, répertorié, étiqueté, emballé, ce riche matériel sera expédié périodiquement en Angleterre à l’adresse de son mentor John Steven Henslow (1795-1861). Celui-ci, gardant l’étude des échantillons botaniques, répartira le reste entre les plus éminents savants de l’époque. Il établira, à partir des 2.700 plantes reçues, un herbier de 950 feuilles. Les mammifères et les coléoptères seront confiés à George Robert Waterhouse (1810-1888) qui deviendra conservateur du muséum du Zoological Society of London en 1836. L’ornithologue John Gould (1804-1881) s’occupera des spécimens d’oiseaux. Il conclura que les divers groupes provenant des Galapagos étaient constitués d’espèces différentes mais proches parentes. Le naturaliste Leonard Jenyns (1800-1893) rédigera un mémoire sur les poissons, tandis le zoologiste Thomas Bell (1792-1880) s’occupera de celui des reptiles. Les mammifères fossiles seront traités par le paléontologue Richard Owen (1804-1892).

Lors de sa randonnée brésilienne, certains faits le choquent. N’oublions pas que sa famille paternelle est très libérale et opposée à l’esclavage. Il assiste un jour à une scène chez un colon utilisant des esclaves qui le rend mal à l’aise.

« Pendant mon séjour dans cette propriété, je fus sur le point d’assister à un de ces actes atroces qui ne peuvent se présenter que dans un pays où règne l’esclavage. A la suite d’une querelle et d’un procès, le propriétaire fut sur le point d’enlever aux esclaves mâles leurs femmes et leurs enfants pour aller les vendre aux enchères publiques à Rio. Ce fut l’intérêt, et non pas un sentiment de compassion, qui empêcha la perpétration de cet acte infâme. Je ne crois même pas que le propriétaire ait jamais pensé qu’il pouvait y avoir quelque inhumanité à séparer ainsi trente familles qui vivaient ensemble depuis de nombreuses années, et cependant, je l’affirme, son humanité et sa bonté le rendaient supérieur à bien  des hommes. Mais on peut ajouter, je crois, qu’il n’y a pas de limites à l’aveuglement que produisent l’intérêt et l’égoïsme » (p.26).

Lors de ses observations, il remarque, en vrai spécialiste, que dans des écosystèmes établis dans des régions différentes, il existe des analogies dans les interactions entre espèces appartenant aux mêmes familles.

« Tout le monde connaît le phallus anglais qui, en automne, empeste l’air de son abominable odeur ; quelques-uns de nos scarabées cependant, comme le savent les entomologistes, considèrent cette odeur comme un parfum délicieux. Il en est de même ici, car un Strongylus, attiré par l’odeur, vint se poser sur le champignon [Hymenophallus] que je portais à la main. Ce fait nous permet de constater des rapports analogues dans deux pays fort éloignés l’un de l’autre, entre des plantes et des insectes appartenant aux mêmes famille, bien que les espèces soient différentes » (p. 34).

Il constate également qu’un agent perturbateur peut provoquer un déséquilibre dans ces écosystèmes.

« Quand l’homme est l’agent introducteur d’une nouvelle espèce dans un pays, ce rapport disparaît souvent : je puis citer comme exemple de ce fait que les laitues et les choux qui, en Angleterre, sont la proie d’une si grande quantité de limaces et de chenilles, restent intacts dans les jardins qui avoisinent Rio » (pp. 34-35).

Le 5 juillet 1832,  après trois mois de relâche, le Beagle reprend la mer en direction de la Plata. Le 26 juillet, ils jettent l’ancre à Montevideo. Darwin  remonte jusqu’à Maldonado, situé sur la rive septentrionale de la Plata. Il y séjournera 10 semaines, ce qui lui permit de se « procurer une collection presque complète des animaux, des oiseaux et des reptiles de la contrée ». Il profite également pour excursionner dans les environs et se mue en véritable ethnologue, en décrivant les mœurs et coutumes des Gauchos qu’il rencontre.

Le 24 juillet 1833, le Beagle quitte Maldonado, et le 3 août il arrive à l’embouchure du rio Negro. C’est le principal fleuve entre le détroit de Magellan et la Plata. Le brick mouille à Patagones ou El Carmen, petite colonie espagnole la plus méridionale d’Amérique du Sud. Darwin a l’occasion de visiter une saline et d’y faire des observations sur son écosystème. Il en étudie la chaîne alimentaire à partir des flamants roses qui aiment barboter dans cette saumure à la recherche de leur nourriture.

« Ici, je les ai vus barboter dans la boue à la recherche de leur nourriture, que composent probablement les infusoires ou les conferves. Voilà donc un petit monde isolé, adapté à ces lacs de saumure qui se trouvent à l’intérieur des terres. Un crustacé fort petit (Cancer salinus) habite, dit-on, en nombre infini les salines de Lymington, mais seulement les bassins où, par suite de l’évaporation, le fluide a déjà acquis une consistance considérable – environ un quart de livre de sel par chaque demi-litre d’eau. Oui, sans doute, on peut affirmer que toutes les parties du monde sont habitables ! Lacs d’eau saumâtre, lacs souterrains cachés dans les flancz des montagnes volcaniques, sources minérales d’eau chaude, profondeurs de l’Océan, régions supérieures de l’atmosphère, surface même des neiges perpétuelles, partout on trouve des êtres organisés » (p. 70).

De l’embouchure du rio Negro, Charles décide de rejoindre l’étape suivante où doit accoster le Beagle, Bahia Blanca, par terre. Ce poste espagnol récent (1828) se situe au nord du rio Negro, entre celui-ci et Buenos-Ayres. Ensuite, il poursuivra sa randonnée terrestre jusqu’à Buenos-Ayres. A vol d’oiseau, la distance entre le rio Negro et Buenos-Ayres est de 800 Km. Le 11 août, il prend la route avec quelques compagnons recrutés sur place. Son récit est émaillé d’anecdotes plus ou moins savoureuses, de rencontres insolites, des aventures qu’il vécu et de nombreuses observations sur les habitants colonisateurs et les autochtones plus ou moins misérables. Il arrive à l’étape le 7 septembre 1833.

C’est durant sont séjour à Bahia Blanca, à attendre le Beagle, qu’il découvre à Punta Alta, un véritable ossuaire de mammifères terrestres fossiles gigantesques qui seront décrit par Owen dans la « Zoologie du Voyage du Beagle ».

« A Punta Alta, on trouve une section de l’une de ces petites plaines récemment formées, fort intéressantes par le nombre et le caractère extraordinaire des restes d’animaux terrestres gigantesques qui y sont enfouis. Ces restes ont été longuement décrits par le professeur Owen dans la Zoologie du Voyage du Beagle, et sont déposés au musée du Collège des médecins. Je me contenterai donc de donner ici un bref aperçu de leur nature :

1° Parties de trois têtes et d’autres ossements du Mégathérium ; le nom de l’animal suffit pour indiquer leurs immenses dimensions ; 2° le Mégalonyx, immense animal appartenant à la même famille ; 3° le Scélidothérium, animal appartenant aussi à la même famille, dont je trouvai un squelette presque complet. Cet animal doit avoir été aussi grand que le rhinocéros ; la structure de sa tête le rapproche selon M. Owen du fourmilier du Cap ; mais sous d’autres rapports, il se rapproche du Tatou ; 4° le Mylodon Darwinii, genre très proche du Scélidothérium, mais de taille un peu inférieure ; 5° un autre édenté gigantesque ; 6° un grand animal portant une carapace osseuse à compartiments, ressemblant beaucoup à celle du Tatou ; 7° une espèce éteinte de cheval […] ; 8° la dent d’un pachyderme, probablement un Macrauchenia, immense animal ayant un long cou, comme le chameau […] ; 9° enfin le Toxodon, un des animaux les plus étranges peut-être qu’on ait jamais découverts. Par sa taille, cet animal ressemblait à l’éléphant ou au mégathérium ; mais la structure de ses dents, ainsi que l’affirme M. Owen, prouve incontestablement qu’il était allié de fort près aux rongeurs, ordre qui comprend aujourd’hui les plus petits quadrupèdes ; par bien des points, il se rapproche aussi des pachydermes ; enfin, à en juger par la position de ses yeux, de ses oreilles et de ses narines, il avait probablement des habitudes aquatiques, comme le Dugong et le Lamantin, dont il se rapproche aussi. Comme il est étonnant de trouver ces différents ordres, aujourd’hui si bien séparés, confondus dans les différentes parties de l’organisme du Toxodon ! » (pp. 86-87).

Le navire rejoint Bahia Blanca le 24 août et, après une semaine, met la voile pour la Plata. Le capitaine Fritz-Roy consent à laisser Charles rejoindre Buenos-Ayres pour voie de terre.

Dans ses bagages, notre jeune aventurier avait emporté le premier volume des Principes de géologie de Charles Lyell (1797-1875) dont le sous-titre est Illustrations de cette science empruntées aux changements modernes de la Terre et de ses habitants, qu’Henslow lui avait conseillé de lire en le mettant toutefois en garde de « n’adhérer en aucun cas aux vues qui y sont défendues ». Il n’en fallait pas plus pour que notre jeune naturaliste adopte les idées uniformitaristes de Lyell en opposition à l’école catastrophiste défendue en France par Cuvier et les fixistes. Pour notre géologue, la  surface terrestre a subi des changements provoqués par des forces ayant exercé une action constante et graduelle sur de longes périodes et toujours existantes. Malgré cette interprétation de la nature et de l’histoire de la Terre selon « un système régulier de causes secondaires », Lyell reste attaché au créationnisme. Il applique son explication naturaliste à l’extinction des espèces et non à leur origine.

« De nouvelles espèces remplacent-elles de temps en temps les espèces frappées d’extinction ? Il n’existe pas, sur ce point, d’opinion tranchée, car jusqu’à présent les données en notre possession sont insuffisantes ».

L’époque est encore fortement empreinte, comme nous l’avons vu dans le premier chapitre de cette analyse, des idées de la théologie naturelle défendue par William Paley et le dilemme entre la croyance en la création des espèces par un Dieu tout puissant et la transformation de celles-ci prônée par un Lamarck divise le monde des savants. Le scientifique anglais William Whewell (1794-1866) défini bien le conflit :

« Accepter la doctrine de la transmutation des espèces et devoir supposer que des espèces d’une époque géologique donnée se soient transformées en espèces d’une autre par l’action prolongée dans le temps de causes naturelles, ou alors croire en de nombreux actes successifs de création et d’extinction d’espèces, en dehors du flux normal de la nature, des actes que l’on peut donc judicieusement qualifier de miraculeux ».

Lors de ce voyage, Charles Darwin sera confronté à la même interrogation. En effet, comme nous l’avons vu précédemment, lors de son embarquement il adhérait encore à cette notion de fixisme, plutôt par facilité que par conviction profonde. Après sa découverte du continent sud-américain, en ce qui concerne les extinctions des espèces et la gradualité du phénomène, notre naturaliste n’émet plus aucun doute. Il s’en réfère « aux principes si bien exposés par M. Lyell ».

« Selon les principes si bien exposés par M. Lyell, peu de pays ont, depuis l’an 1535, alors que le premier colon vint débarquer avec soixante-douze chevaux sur les rives de la Plata, subi des modifications plus remarquables. Les innombrables troupeaux de chevaux, de bestiaux et de moutons ont non seulement modifié le caractère de la végétation, mais ils ont aussi repoussé de toutes parts et fait presque disparaître le guanaco, le cerf et l’autruche. Nombre d’autres changements ont dû aussi se produire ; le cochon sauvage remplace très probablement le pecari dans bien des endroits ; on peut entendre des bandes de chiens sauvages hurler dans les bois qui couvrent les bords des rivières les moins fréquentées ; et le rat commun, devenu un grand et féroce animal, habite les collines rocheuses. Comme M. d’Orbigny l’a fait remarquer, le nombre de vautours a dû immensément s’accroître depuis l’introduction des animaux domestiques, et j’ai indiqué brièvement les raisons qui me font croire qu’ils ont considérablement étendu leur habitat vers le sud. Sans aucun doute aussi, beaucoup d’autres plantes, outre le fenouil et le cardon, se sont acclimatées ; je n’en veux pour preuve que le nombre des pêchers et des orangers qui croissent sur les îles à l’embouchure du Parana et qui proviennent de graines qu’y ont transportées les eaux du fleuve » (p. 128).

Plus loin dans le cours de son récit, il revient sur cette idée.

« Il est impossible de réfléchir aux changements qui se sont produits sur le continent américain sans ressentir le plus profond étonnement. Ce continent a dû anciennement regorger de monstres immenses ; aujourd’hui nous ne trouvons que des pygmées, si nous comparons les animaux qui l’habitent aux races parentes éteintes. […] » (p. 180).

La passage qui suit est d’une importance capitale dans l’évolution de la pensée de Darwin, car il présuppose que dans l’esprit de notre héros commence à se dessiner les grands traits de sa théorie qui révolutionnera le monde scientifiques quelques dizaines d’années plus tard.  Aussi, je le retranscris dans son intégralité.

« Les recherches de M. Lyell nous enseignent positivement que, dans l’Amérique septentrionale, les grands quadrupèdes ont vécu postérieurement à la période pendant laquelle les glaces transportaient des blocs de rocher dans des latitudes où les montagnes de glace n’arrivent ^mus jamais à présent ; des raisons concluantes, bien qu’indirectes, nous permettent d’affirmer que, dans l’hémisphère méridional, le Macrauchenta vivait à une époque bien postérieure aux grands transports par les glaces. L’homme, après avoir pénétré dans l’Amérique méridionale, a-t-il détruit, comme on l’a suggéré, l’immense Megatherium et les autres Edentés ? Tout au moins, faut-il attribuer une autre cause à la destruction du petit Tucutuco, à Bahia Blanca, et à celle des nombreuses souris fossiles et des autres petits quadrupèdes du Brésil ? Personne n’oserait soutenir qu’une sécheresse, bien plus terrible encore que celles qui causent tant de ravages dans les provinces de la Plata, ait pu amener la destruction de tous les individus de toutes les espèces depuis la Patagonie méridionale jusqu’au détroit de Behring. Comment expliquer l’extinction du cheval ? Les pâturages ont-ils fait défaut dans ces plaines parcourues depuis par les millions de chevaux descendant des animaux introduits par les Espagnols ? Les espèces nouvellement introduites ont-elles accaparé la nourriture des grandes races antérieures ? Pouvons-nous croire que le Capybara ait accaparé les aliments du Toxodon, le Guanaco du Macrauchenia, les petits Edentés actuels de leurs nombreux prototypes gigantesques ? Il n’y a certes pas, dans la longue histoire du monde, de fait plus étonnant quie les immenses exterminations, si souvent répétées, de ses habitants » (pp. 186-187).

Dans la suite de ce texte, on sent nettement l’inspiration née de la lecture du livre de l’économiste Thomas Robert Malthus (1766-1834), lecture faite en 1838, après son retour en Angleterre : « Essai sur la population » paru en 1798. Rappelons que la première édition du journal de Darwin a été publiée en 1839. Malthus, à propos de la surpopulation dans la sphère du vivant, avançait plusieurs causes qui limitait la prolifération des espèces animales ou végétales : « le défaut de place et de nourriture » et le fait que « les animaux sont réciproquement la proie des uns et des autres ». Ces remarques ne pouvaient que confirmer les intuitions de Darwin.

« Toutefois, si nous envisageons ce problème à un autre point de vue, il nous paraîtra peut-être moins embarrassant. Nous ne nous rappelons pas assez combien peu nous connaissons les conditions d’existence de chaque animal ; nous ne songeons pas toujours non plus que quelque frein est constamment à l’œuvre pour empêcher la multiplication trop rapide de tous les êtres organisés vivant à l’état de nature. En moyenne, la quantité de nourriture reste constante ; la propagation des animaux tend, au contraire, à s’établir dans une progression géométrique. On peut constater les surprenants effets de cette rapidité de propagation par ce qui s’est passé pour les animaux européens qui ont repris la vie sauvage en Amérique. Tout animal à l’état de nature se reproduit régulièrement ; cependant dans une espèce depuis longtemps fixée, un grand accroissement en nombre devient nécessairement impossible, et il faut qu’un frein agisse de façon ou d’autre. Toutefois, il est fort rare que nous puissions dire avec certitude, en parlant de telle ou telle espèce, à quelle période de la vie, ou à quelle période de l’année, ou à quels intervalles, longs ou courts, ce frein commence à opérer, ou quelle est sa véritable nature. De là vient, sans doute, que nous ressentons si peu de surprise en voyant que, de deux espèces fort rapprochées par leurs habitudes, l’une soit fort rare et l’autre fort abondante dans la même région ; ou bien encore qu’une espèce soit abondante dans une région et qu’une autre, occupant la même position dans l’économie de la nature, soit abondante dans une région voisine qui diffère fort peu par ses conditions générales. Si l’on demande la cause de ces modifications, on répond immédiatement qu’elles proviennent de quelques légères différences dans le climat, dans la nourriture ou dans le nombre des ennemis. Mais nous ne pouvons que bien rarement, en admettant même que nous le puissions quelquefois, indiquer la cause précise et le mode d’action du frein ! Nous nous trouvons donc obligés d conclure que des causes qui échappent ordinairement à nos moyens d’appréciation déterminent l’abondance ou la rareté d’une espèce quelconque » (pp. 187-188).

Il en tire la conclusion suivante. Une espèce, avant de disparaître, se raréfie de plus en plus avant de s’éteindre.

« La preuve que la rareté précède l’extinction se remarque d’une manière frappante dans les couches tertiaires successives, ainsi que l’ont fait remarquer plusieurs observateurs habiles. On a souvent trouvé, en effet, qu’un coquillage très commun dans une couche tertiaire est aujourd’hui très rare, si rare même, qu’on l’a cru éteint depuis longtemps. Si donc, comme cela paraît probable, les espèces deviennent d’abord fort rares, puis finissent par s’éteindre  – si l’augmentation trop rapide de chaque espèce, même les plus favorisées, se trouve arrêtée, comme nous devons l’admettre, bien qu’il soit difficile de dire quand et comment – et si nous voyons, sans en éprouver la moindre surprise, bien que nous ne puissions pas en indiquer la cause précise, une espèce fort abondante dans une région, tandis qu’une autre espèce intimement alliée à celle-là est rare dans la même région – pourquoi ressentir tant d’étonnement à ce que la rareté, allant un peu plus loin, en arrive à l’extinction ? » (p.188).

Une deuxième observation que l’on faire à la lecture de ce long passage, est que Darwin abandonne l’idée de catastrophisme pour adhéré à celle de gradualisme développée par Lyell. Cela se ressentira encore plus lorsqu’il abordera la géologie du Chili.

Il relate également selon les dires des colonisateurs les luttes opiniâtres qui les opposent aux tribus indiennes défendant leur territoire. Il est horrifié par les scènes qu’ils décrivent.

« Ce sont là, sans contredit, des scènes horribles ; mais combien n’est pas plus horrible encore le fait certain qu’on massacre de sang-froid toutes les femmes indiennes qui paraissent avoir plus de vingt ans ! Quand je me récriai au nom de l’humanité, on me répondit : « Cependant que faire ? Ces sauvages ont tant d’enfant ! »

Ici chacun est convaincu que c’est là la plus juste des guerres parce qu’elle est dirigée contre les sauvages. Qui pourrait croire qu’à notre époque il se commet autant d’atrocités dans un pays chrétien et civilisé ? On épargne les enfants, qu’on vend ou qu’on donne pour en faire des domestiques, ou plutôt des esclaves, aussi longtemps toutefois que leurs possesseurs peuvent les persuader qu’ils sont esclaves. Mais je crois qu’en somme on les traite assez bien » (p. 109).

Le 8 septembre 1833, Charles, accompagné d’un Gaucho, se met en route pour rejoindre Buenos-Ayre, à 640 Km de Bahia Blanca, qu’il atteindra le 20 septembre. Durant le trajet, il fera de nombreuses observations. Il cherchera à comprendre la relation existant entre les grands quadrupèdes et leur alimentation dans des régions si peu fertiles en végétation et comparera cette situation à celle qui existe, selon les témoignages d’explorateurs, en Afrique australe. Il se penchera sur les mœurs des différentes espèces d’oiseaux qu’il rencontre, notamment sur les nombreuses autruches (Struthio Rhea) qui peuplent ces contrées. Il découvre une nouvelle espèce à laquelle Gould  donnera le nom de notre héros (Struthio Darwinii).

Le 27, il quitte Buenos-Ayres pour se rendre à Santa-Fé, situé à environ 480 Km sur les bords du Parana, qu’il attendra le 2 octobre. En cours de route, il découvre de nombreux ossements fossiles.

« Outre une dent parfaite du Toxodon et plusieurs ossements épars, je trouve deux immenses squelettes qui, placés l’un près de l’autre, se détachent en relief sur la falaise perpendiculaire qui borde le Parana. Mais ces squelettes tombent en poussière, et je ne peux emporter que de petits fragments de l’une des grandes molaires ; cela toutefois suffit pour prouver que ces restes appartiennent à un mastodonte, probablement la même espèce que celle qui devait habiter en si grand nombre la Cordillère  dans le haut Pérou » (pp. 135-136).

Lors de ses fouilles, Darwin découvre une dent de cheval fossile, alors qu’il est de notoriété qu’il n’y avait pas de chevaux sur le continent américain quant Colomb y accosta, et que les chevaux rencontrés à l’époque du voyage du Beagle sont des descendants de ceux amenés par les Conquistadors.

« J’ai trouvé aussi au même endroit des dents du Toxodon et du Mastodonte et une dent de cheval, toutes ayant revêtu la couleur du dépôt […]. Cette dent de cheval m’intéressait beaucoup et je pris les soins les plus minutieux pour bien m’assurer qu’elle avait été enfouie à la même époque que les autres restes fossiles ; j’ignorais alors qu’une dent semblable se trouvât cachée dans la gangue des fossiles que j’avais trouvés à Bahia Blanca […] » (pp. 138-139).

En comparant une dent de cheval ramenée par Lyell des Etats-Unis, à celle trouvée par Charles, le professeur Owen détermina une nouvelle espèce américaine qu’il dénomma Equus curvidens.

« N’est-ce pas merveilleux dans l’histoire des mammifères qu’un cheval indigène ait habité l’Amérique méridionale, puis qu’il ait disparu, pour être remplacé plus tard par des hordes innombrables descendant de quelques animaux introduits par les colons espagnols ? » (p. 139).

A la suite de ses diverses expéditions terrestres au Brésil, il en arrive à la notion de « provinces zoologiques ».

« L’existence, dans l’Amérique méridionale, d’un cheval fossile, du mastodonte, peut-être d’un éléphant, et d’un ruminant à cornes creuses […] constitue un fait fort intéressant au point de vue de la distribution géographique des animaux. Si nous divisons aujourd’hui l’Amérique, non par l’isthme de Panama, mais par la partie méridionale du Mexique, sous le 20° degré de latitude, où le grand plateau présente un obstacle à la migration des espèces, en modifiant le climat et en formant […] une barrière presque infranchissable, nous aurons les deux provinces zoologiques de l’Amérique qui contrastent si vivement l’une avec l’autre » (pp. 139-140).

Ensuite, notre naturaliste cite les grands groupes qui se répartissent de part et d’autre de cette frontière et ceux qui ont réussi malgré tout à migré dans l’une ou l’autre province.

« D’où il appert que l’Amérique septentrionale et l’Amérique méridionale, possédant à une époque géologique récente ces divers genres en commun, se ressemblaient beaucoup plus alors qu’aujourd’hui par le caractère,de leurs habitants terrestres. Plus je réfléchis à ce fait, plus il me semble intéressant. Je ne connais aucun autre cas où nous puissions aussi bien indiquer, pour ainsi dire, l’époque et le mode de division d’une grande région en deux provinces zoologiques bien caractérisées » (p. 140).

Il avance pour cause de cette séparation territoriale :

« Le soulèvement récent du plateau mexicain, ou, plus probablement, l’affaissement récent des terres dans l’archipel des Indes occidentales, comme la cause de la séparation zoologique actuelle des deux Amériques. Le caractère sud-américain des mammifères des Indes occidentales semble indiquer que cet archipel faisait anciennement partie du continent méridional et qu’il est devenu subséquemment le cadre d’un système d’affaissement » (pp. 140-141).

Puisque l’on retrouve de part et d’autre du détroit de Behring des restes des mêmes genres disparus, Charles est amené ;

« à considérer le côté nord-ouest de l’Amérique du Nord comme l’ancien point de communication entre l’ancien monde et ce qu’on appelle le nouveau monde. Or, comme tant d’espèces vivantes et éteintes, de ces mêmes genres ont habité et habitent encore l’ancien monde, il semble très probable que les éléphants, les mastodontes, le cheval, et les ruminants à cornes creuses de l’Amérique septentrionale ont pénétré dans ce pays en passant sur des terres, affaissées depuis, auprès du détroit de Behring ; et de là, passant sur des terres, submergées aussi depuis, dans les environs des Indes occidentales, ces espèces ont pénétré dans l’Amérique du Sud, où, après s’être mêlées pendant quelque temps aux formes qui caractérisent ce continent méridional, elles ont fini par s’éteindre » (p.141).

A cette époque, la notion de dérive des continents ou tectonique de plaques n’avait pas encore effleuré l’esprit des savants. Il faudra attendre les années 1930 et Alfred Wegener pour que cette notion se développe, et les années 1970 pour qu’elle s’impose.

Lors de son retour vers Buenos-Ayres, il tombe en pleine révolution et est mis en détention pendant quinze jours avant de pouvoir regagner Montevideo. L’Etat du Brésil subira, en neuf mois (de février à octobre 1820) quinze changements de gouvernement !

A peine de retour à Montevideo, notre jeune héros décide d’entreprendre une nouvelle randonnée et de remonter une partie de l’Uruguay. Parti le 14 novembre, il rentrera le 28. Durant ce périple, il trouve à nouveau de nombreux ossements fossiles. La richesse paléontologique de ces régions l’amène à la conclusion suivante :

« Dans tous les cas, il est une conclusion à laquelle on arrive forcément : c’est que la superficie entière des Pampas constitue une immense sépulture pour ces quadrupèdes gigantesques éteints » (p. 166).

Charles remonte sur le Beagle qui quitte le rio de la Plata le 6 décembre 1833, en direction de Port-Desire, sur la côte de la Patagonie.

Tout au long des ses randonnées et lors de ses accostages, Darwin étudiera la stratigraphie des roches, leur nature, ainsi que celle du sol et il reliera la succession des organismes et les roches qui les contiennent.

« Mon but, en venant ici, est d’observer les épaisses couches de coquillages situées à quelques mètres au-dessus du niveau de la mer et que l’on brûle aujourd’hui pour les convertir en chaux. Il est évident que toute cette ligne de côtes a été soulevée. On trouve un grand nombre de coquillages paraissant fort anciens à une hauteur de quelques centaines de pieds ; j’en ai même trouvé quelques-uns à une altitude de 1.300 pieds. Ces coquillages sont épars çà et là à la surface, ou sont enfouis dans une couche de terre végétale noire-rougeâtre. En examinant cette terre végétale au microscope, je suis tout surpris de voir qu’elle est de formation marine et pleine d’une multitude de particules d’organismes ».

(à suivre)

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Darwin et « L’Origine des espèces » (1)

I.            Courant dominant en Angleterre avant Darwin

 Avant d’entamer l’étude de la théorie de l’évolution des espèces de Darwin, il est utile de rappeler quelles étaient les idées prédominantes dans ce domaine en Angleterre.

La théologie naturelle y exerce une grande influence bien que des savants comme le zoologiste Edmond Robert Grant (1793-1874), défendent les thèses transformistes de Lamarck. Nous retrouverons ce dernier lorsque nous aborderons les études de Charles Darwin.

La théologie naturelle, dont les représentants se retrouvent partout en Europe bien avant le XIXe siècle, est défendue, en Angleterre, par le théologien William Paley (1743-1805), notamment dans sa « Natural theology » (1802). Son constat est simple : les organismes sont à la fois complexes et bien adaptés à leur milieu. De plus, chaque partie contribue de manière indispensable au tout faisant ainsi preuve d’une incroyable solidarité. A cela, Paley propose deux explications :

–        Soit, les organismes ont été créés pièce par pièce par un Dieu ingénieur ;

–        Soit, ils résultent de la rencontre fortuite et incroyablement productive entre matière inerte et forces physiques.

Au moyen d’une analogie devenue célèbre – la montre trouvée dans l’herbe par un promeneur, qui nécessairement implique l’existence d’un horloger – il montre qu’il adhère à la première explication. Sa démonstration s’appuie sur un syllogisme :

  1. les montres sont le produit d’une intelligence créatrice :
  2. les montres sont semblables aux organismes ;
  3. donc les organismes sont le produit d’une intelligence créatrice.

Il en conclut que Dieu a créé un monde parfait et que les lois de la nature, expression de cette perfection, sont destinées à être décryptées par les hommes, destinataires du message divin.

En fait, Paley est un des précurseurs les plus représentatifs du courant actuel qui tente de s’imposer et qui est repris sous le terme de « dessein intelligent » (intelligent design).

Dès 1779, le philosophe David Hume (1711-1776), chef de file de l’école empiriste, réfute ce genre d’argument dans ses Dialogues Concerning Natural Religion. Il critique les partisans de la théologie naturelle pour leur pratique de l’induction[1] (de la règle générale au cas particulier) au lieu de la déduction (de l’exemple au principe)  et pour leur usage de l’analogie entre êtres vivants et objets et de leur raisonnement en syllogisme. Dans le type de syllogisme tel que le pratique Paley, il est évident que le degré de probabilité de la conclusion dépend du degré de similitude entre les deux objets de la seconde prémisse. Dans ce cas, qu’ont en commun les montres et les organismes ? Pour Hume ce syllogisme est peu fiable et l’argument de Paley n’est pas rigoureux.

II.         Portrait psychologique du jeune Darwin face à la question religieuse

La famille Darwin faisait partie des membres aisés de la bourgeoisie, et le milieu intellectuel et culturel dans lequel elle évoluait était propice à façonner les idées de Charles. Ayant acquis leur fortune grâce à leurs propres efforts, ils méprisent les privilèges aristocratiques. Ils soutiennent le système de la libre entreprise.

 Du côté maternel La branche maternelle s’est ralliée à la religion anglicane mais d’obédience unitarienne (rejet de la trinité, 1er des 39 articles qui constituent la confession de foi anglicane, promulgués en 1563). De ce côté, Charles reçoit à la fois une conviction et la liberté suffisante pour la remettre en cause, d’où il est partagé entre compromis, dissidence et obéissance, entre rupture et fidélité, entre croyance et désaveu.

Du côté paternel, les hommes sont rationalistes, à la limite libres-penseurs, scientifiques, c’est-à-dire engagés dans le progrès des sciences, plutôt opposés à toute vérité révélée. Le père Robert est médecin, ainsi que le grand-père Erasmus qui de plus est naturaliste et inventeur.

Erasmus Darwin faisait partie de la Société lunaire qui encourageait les réformes sociales. Elle s’opposait à l’esclavage dans les colonies et réclamait la liberté d’entreprise et d’expression en Angleterre.

La conception de la nature d’Erasmus était tout aussi révolutionnaire que sa vision sociale. Il était fasciné par les structures physiques complexes nécessaires pour maintenir et perpétuer la vie. Il considère que les pouvoirs de la nature étaient actifs et en expansion : les espèces étaient des entités qui se modifiaient sans cesse à l’intérieur d’un réseau complexe de relations écologiques et non pas les produits statiques d’un Dieu bienveillant. (P.J. Bowler).

Robert Darwin meurt en 1848. C’était un médecin de très grand renom et un homme d’affaire avisé qui amassa une fortune suffisante pour garantir à ses enfants une indépendance financière une fois atteint l’âge adulte.

Charles Darwin a le profil du parfait candidat à la dissidence, de par ses penchants naturalistes qui lui font préférer la théologie naturelle à une « science de Dieu ». Celle-ci se transformera au cours du temps en une simple mythologie.

C’est son voyage autour du monde, durant lequel il accumule de nombreuses observations (paléontologiques, biogéographiques, naturalistes) qui le feront douter de la vérité littérale du texte de la Genèse. C’est en 1837 qu’un élément décisif l’amènera à condamner l’ensemble de la croyance dogmatique : le choix scientifique du transformisme.

 III.       Biographie de Darwin

 Il est intéressant de suivre le parcours biographie de Charles du moins dans la première partie de sa vie car il permet de comprendre la mutation intellectuelle qui s’est opérée dans l’esprit du jeune garçon.

Né le 9 février 1809 à Shrewsbury (Shropshire, W de l’Angleterre) , il décède le 19 avril 1882, à Downe, dans le Kent

C’est le cinquième d’une fratrie de 6 enfants. Son père, Robert Waring Darwin (1766-1848) exerce le métier de médecin ; sa mère, Susannah Wedgwood (1765-1817), est la fille de Josiah Wedgwood dont l’entreprise de poterie est mondialement connue. Le grand-père, Erasmus Darwin (1731-1802), est un personnage original : médecin, naturaliste et poète, il est l’auteur d’un ouvrage en deux volumes, Zoonomia, or the Laws of Organic Life (1794) qui traite de pathologie, d’anatomie et de psychologie et du fonctionnement du corps. On y trouve également des idées annonçant une éventuelle théorie de l’évolution.

Le père de Charles, libre-penseur, accepte toutefois que ses enfants soient baptisés à l’église anglicane. Avec leur mère, ils fréquentent la chapelle unitarienne.

Le prêcheur de cette chapelle sera le premier professeur de Charles en 1817. Sa mère meurt en juillet, quand Charles à 8 ans. Ce sont ses sœurs, Caroline, Susan et Emily, qui prendront la relève et qui s’occuperont du petit Charles. Elles connaissent et vénèrent la Bible. Elles ont dû vraisemblablement exercer une certaine pression sur leur frère qui le poussa à adopter une façon de penser plus conventionnelle.

En septembre 1818, il entre au pensionnat de l’école anglicane de Shrewsbury dirigée par le Dr Samuel Butler, grand-père du romancier de même patronyme.  Durant les sept ans qu’il y passa, Charles gagna un peu en indépendance bien qu’il puisse retourner régulièrement dans sa famille. Malheureusement, le style d’éducation imposé est d’un classicisme austère et ne semble pas convenir au garçon qui avouera plus tard que « l’école en tant que moyen d’éducation a été pour moi un échec ». Il se tourne vers l’observation des oiseaux et la collecte de minéraux. Avec son frère, il se prend de passion pour la chimie.

Durant l’été 1825, le jeune homme qui atteint sa seizième année, seconde son père comme apprenti médecin. A l’automne de cette année, il est envoyé à l’université d’Edimbourg afin d’étudier la médecine. En fait, cette discipline l’ennuie et la brutalité de la chirurgie le révolte.

Comme nous l’avons vu, depuis sa plus tendre enfance, il est attiré par les sciences naturelles auxquelles il va se consacrer lors de sa deuxième année à Edimbourg. Il s’inscrit à la Société plinienne, ainsi nommée en hommage à Pline l’Ancien, qui a été constitué par un groupe d’étudiant passionnés par l’histoire naturelle.

Il apprend également la taxidermie auprès de John Edmonstone, un esclave noir libéré, qui lui raconte des histoires fascinantes sur les forêts tropicales humides d’Amérique du Sud. Il se servira plus tard de cette expérience dans « La filiation de l’homme et la sélection liée au sexe » pour souligner que malgré certaines différences d’apparence superficielles, « les Nègres et les Européens » sont très proches.

Durant cette seconde année, Charles suit les cours d’Edmond Robert Grant, un des professeurs-fondateurs de l’université de Londres, qui l’initie aux idées de Lamarck. Grant y est en charge des chaires combinées de zoologie et d’anatomie comparée (1827-1840). Fervent partisan des thèses transformistes de Lamarck (1744-1829), Grant approfondit les recherches de ce dernier sur les zoophytes coloniaux et se penche particulièrement sur l’étude des éponges. Grant pensait que les zoophytes servaient de liens entre le règne animal et le règne végétal et que l’étude de leur reproduction permettrait d’élucider la structure et le fonctionnement des plantes comme des animaux. Le professeur entraîne son élève dans ses recherches sur les cycles vitaux des organismes marins, le long du Firth of Forth. Celles-ci portent sur l’homologie, théorie selon laquelle tous les animaux ont des organes similaires ne différant que par leur complexité, ce qui sous-entend une ascendance commune.

Dans un premier temps, Darwin s’oppose aux vues de Grant et ne montre aucun enthousiasme pour les idées transformistes qu’il avance. Ce sera lors de son voyage sur le Beagle que notre naturaliste deviendra plus favorable aux thèses de son ancien professeur sur la position transitoire des zoophytes entre le règne animal et le règne végétal.

Les autres cours, à part celui de chimie du Thomas Hope (1766-1844), l’ennuient. Celui de géologie dispensé par Robert Jameson (1774-1854) est basé sur des conceptions démodées. Jameson est un défenseur acharné de la théorie neptuniste, selon laquelle la croûte terrestre aurait été constituée par précipitation de sédiments dans un océan primordial couvrant la totalité du globe. En se retirant, cet océan aurait laissé les continents dans un état proche de la situation actuelle. Dans cette hypothèse, toutes les roches sont d’origine sédimentaire. Le style professoral est « d’un ennui incroyable ».

« Le seul effet qu’ils [les cours] produisirent sur moi fut de me dégoûter de la géologie, au point de me décider à ne jamais plus ouvrir un livre de géologie de toute ma vie ni étudier de quelque façon que ce soit cette science » (Autobiography).

Heureusement, à la fin de ses études universitaires, il finira par se passionner pour cette discipline.

Les cours de dissection le rebutent encore plus et à l’été 1827, il décide d’abandonner ses études de médecine au grand dam de son père.

Un compromis est trouvé. Son père lui suggère d’entrer dans les ordres de l’Eglise anglicane. Pour cela, il l’inscrit au Christ’s College de Cambridge pour l’obtention d’un Bachelor of Arts. C’est la seule voie restante qui permet de lui offrir une possibilité de trouver une profession « respectable ». De nombreux ecclésiastiques étaient des naturalistes amateurs.

Charles demanda un temps de réflexion car il émettait quelques réserves sur les 39 articles de l’Eglise qui constituent la confession de foi anglicane, promulgués en 1563. Finalement il accepte l’idée de devenir pasteur anglican. Il dira plus tard :

« Comme je ne doutais pas alors de la vérité stricte et littérale contenue dans chacun des mots de la Bible, je me persuadai très vite que notre Croyance devait être complètement acceptée » (Autobiography).

On sent dans l’expression « je me persuadai » un doute qu’il tente de réprimer.

A Cambridge, l’atmosphère est différente de celle d’Edimbourg. Elle renforce pour un temps le côté conservateur de la personnalité de Darwin. Il doit étudier les humanités, la théologie, les mathématiques. Les sciences naturelles ne sont pas prévues au programme. Par contre, le professeur de botanique, John Steven Henslow (1795-1861) dispense des cours hors faculté que Charles suit avec assiduité.

Sous l’influence de son cousin germain William Darwin Fox (1805-1880), avec qui il pratique la chasse, Darwin devient un collectionneur acharné de coléoptères.

« Je fus initié à l’entomologie par mon cousin W. Darwin Fox, un homme intelligent et des plus plaisants, qui était alors au Christ’s College, et avec qui je suis devenu extrêmement intime. » (Autobiography)

En fait, c’est Fox, qui le présente au professeur Henslow. Une amitié que Charles considérera plus tard comme une des plus marquante de sa vie, s’établit entre les deux hommes. En définitive, c’est Henslow qui incitera Darwin à devenir naturaliste à part entière.

Fidèle à ses convictions, Charles ne suivra pas le cours de géologie d’Adam Sedgwick (1785-1873), pourtant l’un des fondateurs de la géologie moderne. Ce géologue étudia les couches géologiques constituant le Dévonien et puis celles du Cambrien.

Ces deux scientifiques, Henslow et Sedgwick, sont des hommes d’Eglise mais qui ne voyaient aucun antagonisme entre leurs convictions religieuses et la science car ils découvraient dans la nature la création de Dieu. De plus ils étaient favorables à la réforme électorale de 1832 (Reform Act 1832) défendue par le député lord Palmerston, faisant ainsi preuve d’un certain progressisme. Cette loi étend le suffrage et abolit certaines pratiques de corruption ; elle supprime un certain nombre de sièges dans les bourgs pourris (rotten boroughs), circonscriptions où se faisait un trafic du droit d’élection[2]. Malheureusement, elle ne vise pas à donner le suffrage à la majorité de la population ce qui entraîna une déception principalement chez les radicaux.

De ce fait, à Cambridge, Charles trouve un milieu théologiquement conservateur mais politiquement dans la lignée de la tradition libérale de sa famille.

Charles ne trouve qu’un intérêt marginal dans le travail universitaire. Il n’est pas doué en mathématique et doit déployer des efforts considérables pour obtenir des notes satisfaisantes en humanités et en théologie. Le seul sujet qui l’attire est l’étude des Evidences du christianisme, de La Philosophie morale et de La Théologie naturelle de William Paley (1743-1805).

« Pour passer l’examen de bachelier, il était également nécessaire de posséder les Évidences du christianisme de Paley et sa Philosophie morale. J’y mis un grand soin, et je suis convaincu que j’aurais pu transcrire la totalité des Évidences avec une correction parfaite, mais non, bien sûr dans la langue de Paley. La logique de ce livre, et je puis ajouter, de sa Théologie naturelle, me procura autant de plaisir qu’Euclide. L’étude attentive de ces ouvrages, sans rien essayer d’apprendre par cœur, fut la seule partie du cursus académique qui, comme je le sentais alors et comme je la crois encore, se révéla de quelque utilité pour l’éducation de mon esprit. Je ne me préoccupais pas à cette époque des prémisses de Paley ; m’y fiant d’emblée, j’étais charmé et convaincu par la longue chaîne de son argumentation. » (Autobiography)

La lecture de Paley renforce chez Darwin l’intérêt qu’il éprouvait déjà pour l’adaptation de l’être vivant à son milieu, ici dans un contexte conventionnel du phénomène. Darwin le considérera plus tard dans un contexte moins statique.

Il passe ses examens en janvier 1831 ; il réussit en théologie mais il remporte de justesse les épreuves de littérature classique, de mathématiques et de physique, arrivant dixième sur une liste de 178 élèves reçus. Malgré çà, Darwin n’est plus un novice sans expérience. Grâce à son acquis d’Edimbourg et à l’enseignement d’Henslow, Darwin est en possession des connaissances que l’on s’attend d’un jeune homme de son âge. Il lit avec passion le « Discours préliminaire sur l’étude de l’histoire naturelle » de J.F.W. Herschel, publié en 1831, qui fait autorité pour les problèmes de définition de la méthode scientifique.

Il lit et recopie de long passage du journal de voyage « Narration personnelle » d’Alexander von Humboldt (1769-1859). Inspiré par ses expéditions en Amérique du Sud, Charles veut même organiser un voyage d’étude aux îles Canaries, peut-être avec Henslow. Malheureusement le projet n’aboutit pas, mais le désir de voyager pour faire avancer la cause de l’histoire naturelle ne peut qu’inciter notre homme à saisir la première occasion qui se présente.

Obligé de passer encore deux trimestres à Cambridge après ses examens, Charles décide d’ajouter à ses connaissances la géologie que jusque là il avait rejetée. Adam Sedgwick était en train de se forger une solide réputation et il était considéré comme l’un des meilleurs géologues d’Angleterre. Il était catastrophiste tout comme Cuvier, mais il avait rejeté l’idée que la dernière des grandes révolutions avait été un déluge universel qui correspondait à celui de la Bible. Cela ne l’empêchera pas de voir l’œuvre du dieu créateur dans l’histoire de la terre et de devenir un opposant acharné à la théorie de l’évolution darwinienne. Darwin rejoint les cours de Sedgwick. Durant l’été 1831, il assiste ce dernier dans la réalisation d’une carte géologique dans le pays de Galles qui amènera Sedgwick à établir le système cambrien qui à l’époque était considéré comme le plus ancien. Ce qui attire Charles dans l’enseignement de Sedgwick, c’est son approche active sur le terrain qui permet de découvrir la séquence historique du dépôt des différentes formations géologiques. Il semble qu’à cette époque, Darwin épouse les thèses catastrophiques de son mentor comme le suggère une lettre envoyée à son ami Henslow :

« Pour l’heure, je me suis contenté de caresser les hypothèses ; mais elles sont si fortes que je suppose qu’il suffirait de les voir en action pendant une seule journée pour que se soit la fin du monde. » (Correspondance, lettre de Darwin à Henslow, 11-07-1831).

En août 1831, de retour chez lui, Charles trouve une lettre de Henslow le recommandant comme naturaliste pour un poste non rémunéré sur le l’HMS Beagle, commandé par Robert FitzRoy. Le capitaine recherche un compagnon de voyage « gentleman-naturaliste » avec qui il peut communiquer sur un pied d’égalité sans être soumis à la discipline de fer qui règne à bord. Le but de l’expédition est d’établir la cartographie de la côte de l’Amérique du Sud. Le départ est prévu dans quatre semaines et sa durée serait de trois ans.

Charles s’enthousiasme pour l’idée d’une telle expédition, mais il faut convaincre son père. Dans un premier temps celui refuse jugeant que ce voyage est une perte de temps et d’énergie qui retarderait son insertion professionnelle en temps que pasteur. Il fallut l’intervention  de Josiah Wedgwood, beau-frère de Robert Darwin, pour convaincre ce dernier que l’histoire naturelle était une occupation tout à fait respectable pour un homme d’Eglise. De plus, il suggéra que la voie suivie par Charles dans ses études lui ouvrait un autre mode de vie et que ce voyage en serait une excellente préparation.

« Les études qu’il poursuit actuellement sont du même ordre que celles qu’il aurait à suivre pendant l’expédition. »

La rencontre avec FitzRoy ne fut pas des plus heureuses. Celui-ci, adepte de la physiognomonie, « science » selon laquelle la personnalité se reflète dans les traits du visage, trouve que la forme du nez de Darwin indique un manque de force de caractère. Finalement, ils arrivent à un arrangement et Charles embarque à Plymouth le 24 octobre 1837. Le départ aura lieu le 27 décembre en raison du mauvais temps. Outre des fusils, une loupe, un microscope, du matériel d’analyse géologique et chimique, des livres, il emporta le premier volume de « Principes de géologie » de Charles Lyell dont la lecture allait l’amener à abandonner le catastrophisme de Sedgwick pour une vision plus uniformitariste.

IV.        Bibliographie

  •  Bowler P.J. (1995) – Darwin, Flammarion, coll. “Figures de la science”.
  • Continenza B.Darwin – L’arbre de vie, Pour la Science – Les génies de la science n° 18 – fév.-mai 2004.
  • Grimoult C. (2009) – La preuve par neuf – Les révolutions de la pensée évolutionniste, Ellipse.
  • Lecointre G (sous la dir.) (2009) – Guide critique de l’évolution, Belin.
  • Tort P. (2011) – Darwin et la religion – La conversion matérialiste, Ellipse.
[1]  En philosophie, l’induction est une démarche intellectuelle qui consiste à procéder par inférence probable, c’est-à-dire à déduire des lois par généralisation des observations. Par exemple, en l’absence de toute connaissance scientifique en astronomie, la plupart des gens s’attendent à voir le soleil se lever le lendemain matin. L’inférencedésigne les actions de mise en relation d’un ensemble de propositions, aboutissant à une démonstration de vérité, de fausseté ou de probabilité, sous la forme d’une proposition appelée conclusion.

 [2]  Ces localités, jadis importantes, mais qui s’étaient dépeuplées avec le temps, ne comptaient plus qu’un très petit nombre de propriétaires (et donc d’électeurs selon le système d’alors) ; mais ceux-ci conservaient leurs privilèges électoraux et vendaient leurs voix au plus offrant. Les plus fréquemment citées sont Dunwich, dont la quasi-totalité du territoire avait été dévoré par la mer et dont l’unique électeur se vantait ouvertement de son statut privilégié, et Old Sarum qui comptait sept électeurs. Par contraste, les cités neuves comme Birmingham et Manchester n’avaient aucun représentant pour leurs dizaines de milliers d’habitants.

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