Archives mensuelles : avril 2013

La nucléosynthèse ou comment la nature fabrique les éléments chimiques

I. LES TYPES D’ELEMENTS RADIOACTIFS NATURELS

Il existe deux types d’éléments radioactifs naturels :
– Les radioéléments à longue période et leurs descendants formés bien avant la naissance de notre planète. Ils ont une vitesse de disparition constante où qu’ils soient, et indépendante des conditions extérieures. Ce sont eux que l’on qualifie de radioéléments naturels.
– Les radioéléments formés par réaction nucléaire naturelle, dont la proportion isotopique est variable et dépend des conditions extérieures. Ils se forment encore à l’heure actuelle.

Les radioéléments naturels peuvent se classer en deux grandes catégories :
– ceux qui dérivent des trois grandes familles radioactives (238U, 235U, 232Th2) ;
– les éléments indépendants.

On connaît quelques 70 radionucléides naturels issus des trois grandes familles
Au moment de sa production, l’uranium naturel était constitué à part égale de ses deux isotopes, l’238U et l’235U. Actuellement ce rapport est de 99,3% d’238U pour 0,70% d’235U.


II. NUCLEOSYNTHESE DES ELEMENTS CHIMIQUES

A. D’où viennent tous ces éléments radioactifs à très longue période ?

Pour comprendre cette apparition des radionucléides à longue demi-vie, il est nécessaire de se pencher sur la formation et l’activité des étoiles. N’oublions pas que nous sommes, comme l’a écrit Hubert REEVES, « poussières d’étoiles » . Nous allons seulement survoler les processus qui ont permis la création des différents éléments chimiques du tableau périodique. Notre propos n’est pas de nous lancer dans la cosmologie mais de comprendre l’origine des radionucléides qui entrent dans la composition de notre planète.


B. Nucléosynthèse primordiale

Quelques 100 secondes après le « Big Bang », le premier élément qui se forme est le proton ou noyau d’hydrogène (1H). S’en suit une structure un peu plus complexe formée de deux nucléons, un proton et un neutron : le deutérium ou deutéron (21D), qui malheureusement a une vie éphémère et disparaît sous les coups de butoir des photons primordiaux très énergétiques. Premier arrêt dans la progression des éléments chimiques !
Nous sommes en pleine expansion : la température de l’univers chute (moins de 1 milliards de degrés), les photons perdent de leur énergie et les deutérons pourront survivre. L’ascension vers des éléments plus complexe commence. Chaque 2D capte un neutron pour se transmuter en hélium-3 (3He) qui à son tour s’enrichit d’un nouveau neutron pour donner l’hélium-4 (4He), élément très stable comme tous les gaz nobles. Malgré des tentatives pour former des éléments à plus grand nombre de nucléons, comme le lithium (3Li), le béryllium 4Be), deuxième arrêt de la nucléosynthèse ! Nous sommes à trois minutes du point zéro et l’expansion se poursuit à grande vitesse. L’univers est à ce moment composé d’hydrogène, d’hélium, à raison d’un 4He pour 12 1H, de traces de lithium et de béryllium, de neutrinos, d’électrons libres et de photons. Cette situation va persister durant près de 300.000 ans. Pendant ce temps, l’expansion a continué sa course, la température a chuté considérablement pour atteindre les 3.000° C ; les photons ont encore perdu de leur énergie, la force électromagnétique entre en jeu permettant la formation d’atome d’hydrogène par capture d’un électron orbitaire, d’atome d’hélium qui en retient 2. La matière prend le dessus sur le rayonnement : l’univers devient transparent. Pour continuer il faut trouver un moyen de débloquer la situation. La solution réside dans la formation par gravitation des galaxies et des étoiles. Faisons un bond en faisant l’impasse sur la formation des premières galaxies et reprenons notre histoire lors de la formation de la première génération d’étoiles.


C. Première génération d’étoiles

L’activité d’une étoile, dans sa phase initiale, après sa première contraction gravitationnelle, se résume à une transmutation de son hydrogène en hélium. Cette réaction s’accompagne d’une légère diminution de masse due à l’énergie libérée lors de la formation d’4He par 4 protons (1H). La conversion peut être plus ou moins rapide selon la grosseur de l’astre. Pour cela, il faut une température suffisante, de l’ordre de 10 millions de degrés, pour que les protons puissent vaincre la force électrique de répulsion et entrer en contact les uns avec les autres.
Occasionnellement d’autres éléments peuvent se former. En effet, la synthèse de l’hélium à partir de l’hydrogène peut prendre divers chemins en passant par le lithium, le béryllium, le bore, le carbone, l’azote et l’oxygène (éléments 3, 4, 5, 6, 7, 8).


Réactions de la chaîne proton-proton, principale source d’énergie (fig. 1) :

1H + 1H → 2D + e+ + γ
2D + 1H → 3He + γ
2 3He → 4He + 2 1H + γ


proton-proton

Fig. 1 – Réactions de la chaîne proton-proton – conversion de l’hydrogène en hélium


D. Phase hélionique

Lorsque la réaction thermonucléaire alimentée par l’hydrogène s’arrête faute de combustible, la gravitation reprend ses droits, la température augmente pour atteindre 100 millions de degrés nécessaires à la fusion des noyaux d’hélium et l’étoile entame sa deuxième phase. Une nouvelle série d’éléments verra le jour. Deux hélions (2He) donneront un noyau de béryllium (4Be) qui absorbant à son tour un nouveau 2He engendrera un noyau de carbone (6C), en libérant une énergie de 7,6 MeV. L’activité thermonucléaire est réenclenchée. Tandis que le cœur de l’étoile continue à se contracter, son atmosphère sous la poussée due à la libération de l’énergie de combustion de l’hélium se dilate et se refroidit. L’étoile devient une géante rouge.
La vitesse des réactions augmente avec la température. A 120 millions de degrés, l’hélium (2He) s’allie au carbone (6C) pour le transformer en oxygène (8O), 16O se transforme en 17O par absorption d’un neutron, puis à une température légèrement supérieure, l’oxygène (8O) absorbe un noyau d’hélium (2He) donnant le néon (sub>10Ne), <sup20Ne engendre 21Ne, également par absorption d’un neutron.

2He + 13C → 16O + n
2He + 17O → 20Ne + n

Après la phase de fusion du carbone viennent celles du néon, de l’oxygène, du magnésium, du silicium, ce que traduit la figure 3.
Avec l’apparition du néon, le processus marque un temps d’arrêt, car cet élément comme tous les gaz inertes possède une grande stabilité. Il faut dépasser le cap des 200 millions de degrés pour qu’un noyau de néon (10Ne) absorbe un hélion (2He) et se convertisse en magnésium (12Mg). D’autres réactions thermonucléaires peuvent se produire comme la fusion de deux carbone (6C) qui donne également 12Mg, avec la libération d’une énergie de 15 MeV.

2He + 21Ne → 24Mg + n

On constate que la production de nouveaux éléments s’est faite selon une loi simple, par l’absorption d’un hélion qui augmente le numéro atomique de deux unités, tandis que le nombre de masse est un multiple de 4. On parle de chaîne hélionique.
Cette séquence va se reproduire de nombreuses fois : à l’épuisement d’un combustible, le cœur de l’étoile s’effondre un peu plus, la température augmente en proportion et un nouvel élément plus dense est généré. L’étoile se dispose en couche tel les « pelures d’un oignon ». Chacune d’elles à une température propre de moins en moins élevée au fur et à mesure que l’on s’éloigne du cœur. Les réactions thermonucléaires des étapes précédentes s’y perpétuent en fonctions des conditions de chaleur et de pressions.
Le processus va se poursuivre jusqu’à l’obtention du 56Fe.

Toutefois, un élément impair s’est glissé dans le système : il s’agit de l’azote (7N). Celui-ci est le résultat de la fusion d’un deutérium (2D) avec un noyau de carbone.


E. Le cycle du carbone

Dans certaines étoiles, généralement de seconde génération, mais également dans des étoiles primitives, on constate l’existence d’un cycle thermonucléaire qui met en jeu le carbone (cycle de Bethe) : En effet, les noyaux des premiers éléments, dans les astres de premières génération, naissant de processus nucléaires ont de grandes énergies qui leur permettent de déclancher des réactions secondaires. Ainsi un noyau de carbone peut résulter de la fusion de trois hélions. Ce carbone intervient dans un cycle où 4 protons sont absorbés selon les formules suivantes :

Absorption d’un H           transmutation par rayonnement β

réaction                                                      1H + 12C → 13N + γ → 13C + ß+ + ν
durée de la mutation                                   9.105 ans                           7 mn

1H + 13C → 14N + γ
1,8.105 ans
1H + 14N → 15C + γ→ 15N + ß+ + ν
16.106 ans 2 mn
1H + 15N → 12C + 4He
5.106 ans

Le cycle du carbone s’accélère en fonction de la température. Il n’intervient qu’à des températures élevées et avec un apport initial de carbone, si la fusion des protons a fourni le point de départ.
La figure ci-dessous (fig. 2) illustre ce cycle dont la possibilité a été démontrée par BETHE et WEIZÄCHER, en 1938. Le processus proton-proton n’a été découvert qu’en 1951 à la suite des travaux de FOWLER et SCHATZMANN.


cycle carbone
Fig. 2 – Le cycle du carbone ou cycle de Bethe

F. L’intervention des neutrinos

L’évolution nucléaire s’emballe à cause de l’intervention d’une nouvelle particule : le neutrino. Pour continuer dans sa progression vers les éléments de masse plus élevée, l’étoile doit produire de l’énergie. Elle se contracte et reprend l’ascenseur thermique vers des températures de plus en plus élevées. Elle émet en son centre un flux de neutrinos de plus en plus important. Cette particule élémentaire, contrairement à celles qui interviennent jusqu’à présent dans la nucléosynthèse, n’a pratiquement pas de masse (10.000 fois plus faible que celle de l’électron) et n’a pas de charge électrique. Elle a la particularité de n’être pratiquement pas absorbée, elle traverse notre planète de part en part s’en être affectée.
Pour expliquer certaines particularités de la radioactivité β (excédent d’énergie), FERMI, en 1936, avait calculé sa présence dans la réaction de désintégration du neutron en proton. Comme il n’y a pas d’électrons dans le noyau, ceux-ci doivent être générés à partir d’un nucléon lors de la désintégration β, ce que les équations suivantes représentent :

n → p + e- + ν ou p → n + e+ + ν


n = neutron; p = proton; e- = électron; e+ = positron; ν = neutrino ; ν = antineutrino.

Il fallut attendre 1954 pour la détecter.
Le flux de neutrinos apporte à l’étoile l’énergie nécessaire pour continuer sa progression et l’amener au stade ultime.
Grâce aux neutrinos, quelques milliers d’années suffisent pour engendrer près d’une centaine de nouveaux éléments. On passe du Si au groupe des métaux : fer (26Fe), cobalt (27Co), nickel (28Ni), cuivre (29Cu), zinc (30Zn), etc.


G. Phase neutronique

Il est à remarquer que les réactions, impliquant des hélions, donnent des neutrons libres entraînant une nouvelle phase dans la vie de l’étoile. D’un processus hélionique on passe à un processus neutronique. A partir de maintenant la montée dans l’escalier nucléaire se fait par addition d’un neutron.
Ainsi, le cadmium dont la forme courante est 110Cd, comporte 48 protons et 62 neutrons. L’arrivée d’un nouveau neutron donne l’isotope 111Cd (48p + 63n), puis 112Cd (48p + 64n) et ainsi de suite jusqu’au 114Cd (48p + 66n). Si un dernier neutron pénètre le noyau de Cd, une instabilité s’installe et la combinaison 48p + 67n devient 49p + 66n en un délai très court. Le neutron excédentaire se transforme par radioactivité β en proton, avec émission d’un électron et d’un neutrino. Le cadmium se transmute en indium (49In). Le mouvement se poursuit jusqu’à l’apparition de l’étain (116Sn).
Ces phases se déroulent dans la zone des températures variant entre 2 et 5 milliards de degrés.

escalier éléments

Fig. 3 – L‘escalier nucléaire

Pour illustrer les grandes étapes de l’évolution nucléaire, nous avons repris le damier conçu par Hubert REEVES dans son ouvrage « Patience dans l’azur – L’évolution cosmique ». Les noyaux atomiques sont placer selon leur nombre de protons (verticalement) et leur nombre de neutrons (horizontalement). Sont représenté ici tous les isotopes stables jusqu’au silicium (plus deux instables, le neutron et le carbone 14). Les isotopes stables se disposent à peu près selon une diagonale (nombre de protons à pe près égal au nombre de neutrons).


H. Stade ultime d’une étoile

Selon sa masse, l’évolution d’une étoile se termine par la génération de noyaux de carbone ou d’oxygène. Dans ce cas, nous avons affaire à des naines blanches qui se refroidiront lentement sans éjecter leur matière et terminer leur vie sous forme de naines noires, c’est le destin de notre soleil. Si la masse est plus importante, le stade ultime sera le fer. Le processus s’arrête là, faute de températures suffisantes et de moyens de fournir la quantité d’énergie nécessaire à la formation des éléments lourds. Le noyau de l’astre se contracte et implose littéralement engendrant des températures énormes. Le fer se désintègre accélérant le processus : élévation de température, contraction du noyau. Par rebondissement sa couronne est violemment projetée dans l’espace, y dissipant tous les éléments crées durant sa genèse : c’est l’explosion d’une supernova.


I. Nouvelles générations d’étoiles

L’explosion de la supernova va enclencher de nouvelles réactions dans les nuages interstellaires. Les neutrons, accélérés par la déflagration, peuvent fusionner avec les noyaux éjectés pour constituer des éléments plus lourds.
Les premières étoiles ont recraché du carbone, de l’oxygène, du silicium et du fer. Une nouvelle génération d’étoiles voit le jour, contenant des éléments plus lourds générés dans les nuages cosmiques. Le processus se répète ainsi indéfiniment créant ce que les astronomes appelle le cycle de la matière dans l’univers (fig. 4).

cycle matière

Fig. 4 – Le cycle de la matière dans l’Univers

Des globules de matière se condensent sans cesse dans le milieu interstellaire pour donner naissance à des étoiles. Celles-ci rejettent en permanence du gaz dans le milieu interstellaire. Selon la masse restante, une étoile termine sa vie sous forme de naine blanche, d’étoile à neutrons ou de trou noir. Les étoiles les plus massives éjectent dans le milieu interstellaire les atomes fabriqués au cours de leur vie, enrichissant ce milieu d’atomes de plus en plus lourds. (d’après A. BREHIC)


J. Les nombres magiques

Nous avons vu que les éléments plus lourds étaient engendrés par capture d’un neutron et transformation de celui-ci en proton par radioactivité β, et que de cette manière l’on montait progressivement l’escalier nucléaire (fig. 3). Le passage d’un élément à un autre ne se fait pas de manière constante. Certains paliers sont larges et franchis lentement. D’autres sont étroits et pratiquement sautés. La raison est la grande stabilité que présentent certains noyaux.
En 1963, le physicien allemand Johannes Hans JENSEN et la physicienne américaine Maria GOEPPERT-MAYER ont obtenu le prix Nobel de physique pour leurs travaux sur la structure du noyau nucléaire . De leurs analyses, ils dégagent des propriétés de stabilité particulière de certains noyaux dits « magiques » lorsque le nombre de leurs protons et/ou neutrons prend des valeurs particulières. Ces nombres-clés sont : 2, 8, 20, 28, 50, 82, 126. Un noyau est stable si le nombre total de ces nucléons est magique : c’est le cas pour le néon 20 (2010Ne) et le silicium 28 (2814Si). C’est également le cas si le nombre Z de protons (numéro atomique) est magique : l’oxygène (Z = 8), le calcium (Z = 20), l’étain (Z = 50), le plomb (Z = 82) ; ou celui des neutrons. Ainsi, dans la gamme des noyaux possédant 50 neutrons, on trouve le strontium-88, l’yttrium-89, le zirconium-90. Tous ces éléments présentent de nombreux isotopes stables.
Le dernier palier est constitué par le plomb-208 et le bismuth-209. Le bismuth est l’élément le plus lourd dont au moins un isotope est encore stable (20983Bi), par contre le plomb-208 qui est doublement magique (Z = 82 ; N = 126) est le dernier noyau parfaitement stable.


K. Evolution des éléments très lourds

Passé cette barrière plomb-bismuth, l’énergie emmagasinée lors de la formation des gros noyaux sera restituée car les éléments formés auront des tailles telles que leur stabilité n’est plus possible. Ils se désintègreront lentement selon le processus de radioactivité α (éjection d’un 2He) jusqu’à l’uranium-92. Sous sa forme 238, sa demi-vie est de 4 milliards d’années. Au-delà, la situation change car la stabilité diminue rapidement et les périodes se chiffre en jours, puis en heures et en minutes. Celle du curium-242 n’est que de 162 jours. Jusqu’ici, le processus se déroulé selon le mécanisme neutronique normal de transmutation β, palier par palier, c’est le processus s (s = slow). Le nombre de neutrons augmentant rapidement, le processus prend une autre allure. Le passage se fera par bonds. Ainsi, le niobium (41Nb) qui est stable avec 52 neutrons en absorbera jusqu’à 82 (nombre magique). Au 83e, il se transmutera en molybdène (42Mo) puis en technétium (43Te) et ainsi de suite. Nous somme passé à un processus r (r = rapide).
Avec le californium (96Cf) un phénomène nouveau apparaît : cet élément est spontanément fissile. Ce sera le cas de la plupart des éléments transuraniens. Ils exploseront littéralement en créant des neutrons qui seront absorbés par des éléments lourds pour recréer du californium, et en libérant une énergie capable d’accélérer les processus neutroniques. Nous sommes en présence d’une rétroaction positive qui amènera l’étoile à se disloquer sous son rayonnement. Lorsque la température se chiffrera en milliards de degrés, la part la plus importante de l’énergie dissipée le sera sous forme de neutrinos et l’étoile répandra sa matière dans l’espace.

Ce survol bien trop rapide des processus de constitution des éléments chimiques nous permettra de mieux appréhender les phénomènes de la radioactivité naturelle de notre planète.


III. L’EVOLUTION NUCLEAIRE EN GRAPHIQUE (d’après H. REEVES)

explosion initiale
Fig. 5 – L’évolution nucléaire initiale. Issus du big bang, les protons et les neutrons interagissent. Quelques minutes après sa naissance, l’univers est composé d’hydrogène, d’hélium et de lithium-7. Ce sont les plus vieux atomes du monde.

série principale

Fig. 6 – L’évolution nucléaire dans les étoiles de la « série principale ». Les étoiles de la « série principale » obtiennent leur énergie en fusionnant l’hydrogène en hélium. Les premières étoiles des galaxies, dépourvues d’atomes lourds, transformaient directement l’un dans l’autre. Les étoiles plus récentes réalisent cette fusion de manière plus efficace qui implique la transmutation en azote des atomes de carbone et d’oxygène formés par des générations d’étoiles antérieures. Cette nouvelle fusion utilise le carbone comme catalyseur, selon le cycle de Bethe.

géantes rouges
Fig. 7 – L’évolution nucléaire dans les géantes rouges. L’hélium du noyau central est transformé en carbone-12 et en oxygène-16. Dans une couche entourant le noyau se pourssuit la fusion de l’hydrogène en hélium.

étoiles tardives
Fig. 8 – L’évolution nucléaire dans les phases stellaires plus tardives. La fusion du carbone et de l’oxygène en néon, sodium, magnésium, aluminium et silicium se fait au cœur d’une étoile, au cours des phases stellaires plus tardives. Dans les couches supérieures brûle l’hélium, puis, au-dessus encore, l’hydrogène.

phases ultimes
Fig. 9 – L’évolution nucléaire dans les phases ultimes. Avant que l’étoile explose en supernova, le magnésium et le silicium entrent en combustion et engendrent les métaux : chrome, manganèse, fer, nickel, cobalt, cuivre, zinc, etc. Des neutrons produits par ces réactions se combinent avec ces métaux pour complèter la table des éléments chimiques.

transmutations
Fig. 10 – Profil des transmutations nucléaires à l’intérieur d’une étoile massive et très évoluée. Les réactions qui requièrent les plus hautes températures (fusion du silicium et du magnésium) ont lieu au centre de l’étoile. A mesure que l’on s’éloigne du centre, la température décroît jusqu’à la surface, beaucoup trop froide pour le jeu de interactions nucléaires.


IV. HERITAGE COSMIQUE DE NOTRE PLANETE

Les planètes telluriques, lors de leur formation par accrétion dans le nuage protostellaire, ont absorbé la plupart des éléments dissipés par les supernova, depuis l’hydrogène jusqu’au plus lourds. On imagine la Terre primitive comme un magma en fusion se formant par un double processus : bombardement et accrétion de poussières et planétésimaux divers, et contraction gravitationnelle. Ces phénomènes ont porté notre future planète à une température de l’ordre de 1.000° C. La radioactivité naturelle des radionucléides incorporés lui a apporté un millier de degrés supplémentaire. Par différenciation, les éléments les plus lourds, comme le fer ou le zinc, se sont concentrés au centre, tandis que les plus légers ont formé le manteau en surface. Actuellement, deux sources d’énergie ont disparu : le bombardement, beaucoup plus épisodique, et la contraction. Seule la radioactivité naturelle assure une production continue de chaleur au sein de la planète. Cette chaleur est évacuée vers l’extérieur par rayonnement, conduction et convection. Le rayonnement est très efficace dans les étoiles, mais pratiquement nul dans une planète comme la Terre. La conduction est un phénomène efficace mais lent. Elle consiste en une agitation des atomes sous l’effet d’une élévation de température. Les vibrations ainsi générées sont transmises de proche en proche par un effet mécanique. Enfin, la convection est responsable des cellules de convection qui prennent naissance au sein du magma constituant le manteau inférieur. Ce dernier phénomène est le moteur de la tectonique de plaques.
A la fin du XIXème siècle, le physicien britannique Lord Kelvin (° 26/06/1824 – † 17/12.1907) avait calculé, sur la base du refroidissement de la terre et sur le gradient de température constatée en profondeur, que l’âge de la Terre se situait entre 24 et 400 millions d’années. A l’époque, on ignorait l’existence de la radioactivité naturelle. La découverte de cette propriété a permit de définir la naissance de notre planète à plus de 4,5 milliards d’années.

La chaleur géothermique est le résultat d’un dégagement de chaleur minime mais constant due à l’énergie libérée lors de la désintégration des radionucléides naturels : minime, car il n’est que de 0,0937 watt/tonne pour l’uranium-238, par exemple, et donc nettement insuffisant pour alimenter une ampoule électrique ; quasi constant, car ce dégagement n’a diminué que de moitié depuis la formation de la Terre.
De cette chaleur, seule une faible proportion s’échappe en raison des dimensions du globe terrestre. La radioactivité provenant des isotopes 235 et 238 de l’uranium, du thorium 232 et du potassium 40 est à l’origine de 80% de l’énergie émergeant de la surface du sol.

Au départ, la jeune Terre était le siège de transmutations car parmi ses constituants, elle renfermait des éléments très lourds dont les plus lourds existant à l’état naturel sont l’uranium et le thorium. Les radio-isotopes de ces produits se sont désintégrés depuis leur origine, mais persistent de nos jours étant donné leur très grande période radioactive : thorium-232, de l’ordre de 13,9 milliards d’années ; uranium-235 et uranium-238, de périodes respectivement égales à 710 millions et 4,5 milliards d’années.

Alors que l’abondance des deux isotopes de l’uranium était au départ similaire, l’uranium naturel est constitué de nos jours à 99,3 % d’uranium-238, contre 0,70 % d’uranium-235. Cette disparité permet de calculer l’âge d’une roche en établissant le rapport entre les deux isotopes.
Actuellement, ces éléments sont relativement rares dans le sous-sol et généralement disséminés dans les roches granitiques à raison de quelques grammes par tonne. Mais à l’échelle de la planète, les quantités sont énormes. On estime à 50 000 et 160 000 milliards de tonnes les quantités respectives d’uranium et de thorium dans la croûte et le manteau terrestre. Selon cette estimation, l’uranium seul dégagerait l’énergie électrique produite par 4.620 centrales nucléaires de 1 Gigawatt.


V. SOURCES

BRAHIC A. (1999) – Enfants du soleil – Histoire de nos origines, Editions Odile Jacob, Science
BRÖCKER B. (2001) – Atlas de la physique atomique et nucléaire, La Pochothèque, Le Livre de Poche, « Encyclopédies d’aujourd’hui ».
DUCROCQ A. (1976) – Les éléments au pouvoir, Editions Julliard.
DUCROCQ A. (1963) – Le roman de la matière, Editions Julliard.
REEVES H. (1981) – Patience dans l’azur – L’évolution cosmique, Editions du Seuil, Paris.
SILK J., BARROW J.D. (1985) – La main gauche de la création – Origine et évolution de l’univers en expansion, Londreys
TRINH XUAN THUAN (1991) – La mélodie secrète – Et l’homme créa l’univers, Editions Gallimard, Folio/Essais, N° 160.
http://www.laradioactivite.com/fr/site/pages/lepotassiumm40.htm
http://www.graal.univ-montp2.fr/spip.php?article12
http://www.periodieksysteem.com/elem_fr.cfm?IDE=Sm
http://www.periodictableonline.org/elem_fr.cfm?IDE=Lu
http://wwwens.uqac.ca/chimie/Physique_atom/Chap_htm/CHAP_16.html
http://fr.wikipedia.org/wiki/Fusion_nucl%C3%A9aire

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XIII – Les atomistes français, une équipe de pointe

I.      LES SAVANTS FRANCAIS S’IMPLIQUENT EN POLITIQUE

 Avant de poursuivre notre histoire de la physique atomique, il est utile de resituer le contexte dans lequel nos physiciens français ont évolué et de comprendre leur implication dans la politique de leur pays.

 La prise de position de Frédéric Joliot-Curie, sur le plan politique, remonte au 6 février 1934. Que s’est-il passé ce jour-là ? Édouard Daladier (1884-1970) présente à l’Assemblée nationale son nouveau gouvernement, à la suite de la découverte, un mois plus tôt, du cadavre d’un escroc, le financier Alexandre Stavisky (1886-1934). L’homme était recherché pour le détournement de fonds au Crédit municipal de Bayonne. L’opinion publique soupçonne – à tort – les ministres et les députés d’avoir trempé dans ses combines. Chacun s’indigne… C’est ainsi que des ligues et des mouvements paramilitaires appellent à manifester le même jour à Paris, place de la Concorde. Parmi les organisateurs de la manifestation figurent la ligue monarchiste Action française, la ligue des Jeunesses patriotes fondée en 1924 par Pierre Taittinger (1887-1965), député de Paris, le groupe Solidarité française du parfumeur François Coty (1874-1934), émule de Mussolini… mais aussi l’association d’anciens combattants Les Croix de Feu du lieutenant-colonel de La Roque (1885-1946), qui se veut apolitique. Tous ces groupes sont orientés à droite ou à l’extrême-droite. On relève également la présence d’un mouvement communiste, l’Association républicaine des anciens combattants. Tous se mobilisent sur le thème  « À bas les voleurs ! » et réclament davantage de civisme, d’honnêteté. La manifestation dégénère rapidement. Tandis que Les Croix de Feu se dispersent sans attendre, des milliers de militants en armes marchent sur le Palais-Bourbon, siège de la Chambre des députés, en face de la place de la Concorde. La Garde mobile tire. Les affrontements se prolongent pendant la nuit et causent la mort de seize manifestants et d’un policier. On compte un millier de blessés. Non sans mauvaise foi, la gauche parlementaire dénonce une tentative de coup d’État fasciste. Elle appelle au rassemblement des forces progressistes. Trois jours plus tard, une contre-manifestation à laquelle participent les socialistes et les communistes dégénère à son tour et fait 9 morts. Le président du Conseil Édouard Daladier, porté au pouvoir par la majorité législative élue en 1932, doit céder la place à l’ancien président de la République Gaston Doumergue (1863-1937) à la tête du gouvernement.

 A la suite de ces événements tragiques, Frédéric adhère au Comité de vigilance des intellectuels antifascistes (CVIA) créé par le physicien Paul Langevin, l’ethnologue Paul Rivet (1876-1958) et le philosophe Alain (1868-1951), le 5 mars 1934.

 La manifestation du 6 février entraînera la création du Front populaire qui réunit les partis de gauche, sous l’impulsion, de Maurice Thorez (1900-1964) (P.C.). Ce mouvement remporte les élections législatives d’avril – mai 1936. Des grèves spontanées éclatent alors et se généralisent à tout le pays dans une atmosphère de fête et d’espérance. Dans ce climat, le gouvernement de Léon Blum (1872-1950) (SFIO) favorise la signature entre le patronat et les syndicats des Accords Matignon (7 juin 1936). Les mesures les plus importantes sont l’établissement des conventions collectives, l’élection de délégués-ouvriers et des augmentations de salaires. L’Assemblée votera ensuite la loi des Congés payés et celle sur la semaine de 40 heures. L’année suivante les premières nationalisations (S.N.C.F. et usines d’armement) sont décidées. Le gouvernement du Front populaire établit en quelques semaines les traits essentiels de la législation sociale contemporaine.

 De plus, afin d’améliorer le sort des scientifiques, Blum, dès son arrivée au gouvernement crée un sous-secrétariat d’Etat à la Recherche scientifique qu’il confie à Irène Joliot-Curie. Elle accepte le poste contre son gré et y renonce après deux mois seulement, le laissant à Jean Perrin plus diplomate et plus efficace.

 Frédéric entre au Parti socialiste.

 « Pour moi, raconta-t-il à un de ses biographes, Michel Rouzé, le passage dans la SFIO répondait à la nécessité immédiate d’entrer dans un parti, d’éprouver le coude à coude, d’amplifier sa force, de n’être plus isolé. C’était une espèce de stade avant d’aller au communisme. »

 Très vite, dès1936, les Joliot-Curie sont en désaccord avec le gouvernement du Front populaire à propos de sa politique de non-intervention en Espagne.

 A la suite de nombreuses difficultés et de l’action virulente de la droite, Blum démissionne en juin 1937. En septembre – décembre 1938, le Front populaire est définitivement écarté du pouvoir et remplacé par un gouvernement radical conduit par Edouard Daladier qui signera les accords de Munich, conjointement avec Chamberlin et Mussolini (30/9/1938), avant de déclarer la guerre à l’Allemagne le 3 septembre 1939.

 Au Comité de vigilance (CVIA), Frédéric est proche de Paul Langevin et de ceux qui dénoncent la politique d’apaisement devant les États fascistes. Après Munich, avec les Perrin et d’autres savants, les Joliot-Curie expriment dans une lettre ouverte au président du conseil, Édouard Daladier, leurs inquiétudes devant la politique extérieure de la France :

 « Nous craignons que nos intérêts à l’extérieur soient confiés à des hommes très faibles. Nous demandons qu’aucune concession ne soit faite aux exigences allemandes et italiennes. »

 Proche du PC sans en être membre, Joliot-Curie accepte de signer en juin 1938, avec deux autres Prix Nobel, sa femme Irène et Jean Perrin, une lettre au procureur général de l’URSS en faveur du physicien Alexandre Weissberg qui avait été emprisonné. Installé en URSS depuis 1931, Weisberg avait été un des fondateurs du Journal de physique soviétique avant d’être victime de la grande purge de 1937. Incarcéré pendant trois ans, il est remis à la Gestapo après signature du pacte germano-soviétique. Transféré à Varsovie, passant dans la clandestinité, repris, Weisberg parvient au lendemain de la guerre à quitter la Pologne pour la Suède avant de s’installer en Angleterre. Il est aux premières loges à Kharkov pour analyser la mise en œuvre de la grande purge dans les milieux scientifiques qu’il devait rapporter, par la suite, dans un ouvrage préfacé par Arthur Koestler. Koestler avait lui aussi passé un certain temps à Kharkov au début des années 30 et lorsqu’il avait appris, en 1938, l’arrestation de son ami et ancien camarade, il avait entrepris une campagne de mobilisation internationale en sa faveur avec le concours d’Albert Einstein, Jean Perrin, Frédéric et Irène Joliot-Curie.

 En août 1939, Frédéric signe l’Appel de l’Union des intellectuels français qui exprimait sa « stupéfaction » devant le Pacte germano-soviétique de non-agression signé par von Ribbentrop et Molotov :

 « Les intellectuels français, qui ont tous ardemment réclamé, contre la menace hitlérienne, la constitution du Front de la Paix et le pacte d’entente franco-anglo-soviétique, réprouvant toute duplicité dans les relations internationales, expriment leur stupéfaction devant la volte-face qui a rapproché les dirigeants de l’URSS des dirigeants nazis, à l’heure même où ceux-ci menacent, en même temps que la Pologne, l’indépendance de tous les peuples libres.

Ils restent fidèles à l’idée que le seul moyen de sauver cette indépendance est d’unir tous les peuples qui, quel que soit leur régime intérieur, sont résolus à faire front contre l’agression et à fonder la paix sur le Droit… » (L’Oeuvre et Le Temps, 30 août 1939).

 II.      CALCUL DE LA MASSE CRITIQUE ET L’AFFAIRE DES BREVETS NUCLEAIRES

 Nous avons vu dans la partie précédente que Joliot-Curie s’était adjoint les services du théoricien Francis Perrin. Il lui demanda, ses connaissances mathématiques étant insuffisantes, de faire une première tentative de calcul de la masse critique d’uranium nécessaire pour réaliser une explosion. Perrin publia ses calculs, le 1er mai 1939, dans un compte rendu de l’Académie des sciences, lesquels annonçaient une masse critique de matière fissible d’environ 40 tonnes pouvant être réduite à 12, si on l’enfermait dans une enceinte réfléchissant les neutrons. Après quelques hésitations et sachant que d’autres équipes de chercheurs s’étaient lancées dans cette voie, Joliot et son équipe brevetèrent leurs inventions[1]. Ces brevets provoquèrent un imbroglio juridique dont l’Etat français n’est jamais sorti. En effet, les savants atomistes français, s’inspirant du modèle germanique, déposèrent trois brevets secrets de droit privé entre le 1er et le 4 mai 1939, mais dont les frais de dépôt en France et à l’étranger furent pris en charge par la Caisse nationale de la recherche scientifique (future CNRS) et en son nom. Droit public et droit privé furent ainsi mêlés. Dansn une négociation avec le directeur du CNRS, les inventeurs renoncèrent à la majeure partie des bénéfices, se contentant de 5% chacun, le restant étant attribué au CNRS par donation. Cette disposition inhabituelle entraîna de telles difficultés  que lorsque la guerre éclata, rien n’était encore finalisé et l’on resta à un engagement verbal. Le 3ème brevet, « Perfectionnements aux charges explosives » fut considéré « secret défense » par le président du Conseil et ministre de la Défense nationale, Edouard Daladier et devenait par nature propriété de l’Etat.

 III.         CONTACTS AVEC L’UNION MINIERE DU HAUT-KATANGA

 Afin de poursuivre ses recherches expérimentales, Joliot, dès le dépôt des brevets, prend contact avec l’Union Minière du Haut-Katanga, afin d’obtenir la quantité d’oxyde d’uranium dont il a besoin. La rencontre a lieu le 8 mai 1939 à Bruxelles. Joliot est reçu par Edgar Sengier (1879-1963), l’administrateur délégué de la société et par Gustave Lechien, directeur de la division du radium. La discussion porte sur les perspectives nouvelles de la pechblende, sur l’importance des stocks en Belgique. Le Français propose aux deux Belges de développer en commun ce nouveau domaine qui s’ouvre à eux. Sengier, conquit, accepte de se rendre à Paris à la fin de la semaine.

 Entre-temps, Joliot avait écrit à Bruxelles (le 10 mai) pour obtenir les conditions de stockage de l’oxyde d’uranate, soit la forme, les dimensions et la teneur en eau. Cette demarche est entreprise dans le but d’évaluer les conditions minimales pour l’obtention d’une réaction en chaîne et de s’assurer de l’absence de danger qu’une telle réaction ne se déclanche dans la configuration physique des stocks. La réponse, le lendemain, fait état d’une pyramide tronquée de 2 m 25 de haut, de 17 x 16 m à la base et de 45% d’eau.

 Dans le même temps, la parution de la note de l’équipe du Collège de France dans la revue « Nature » impressionne le physicien britannique George Thomson (1892-1975) qui alerte les autorités de son pays, afin qu’elles prennent contact avec la firme belge pour acquérir un tonnage important de minerai, et d’empêcher que le stock existant ne passe en totalité ou en partie aux mains des Allemands. Le 10 mai, Sengier est à Londres, où il rencontre un des vice-présidents de l’UMKH, lord Stonehaven, et sir Henry Tizard (1885-1959), un des principaux conseillers scientifiques du gouvernement britannique. Ce dernier est sceptique quand à l’utilisation d’uranium pour la réalisation d’une bombe. Aussi n’est-il pas disposé à engager d’importants fonds gouvernementaux dans l’achat de la totalité des stocks. Il découle de cette rencontre, que Sengier est tenu d’avertir le gouvernement britannique de tout achat anormal et de son origine, et que les Britanniques font l’acquisition d’une tonne d’oxyde d’uranium pour la somme de 700 livres sterling.

 Une deuxième rencontre, le 13 mai, à Paris cette fois, met en présence E. Sengier  et G. Lechien de l’UMKK d’une part, et Henri Laugier (1888-1973), directeur du CNRS, F. Joliot-Curie et son équipe (Halban, Kowarski, Perrin) de l’autre. Un projet de contrat est établi entre les deux parties sur la base des brevets n° I et II, prévoyant une participation dans le futur de la société belge et la livraison immédiate de 8 tonnes d’oxyde d’uranium (5 tonnes fin mai 1939 et 3 tonnes en  mars 1940), puis de 50 tonnes pour une expérience de grande envergure. L’UMHK met également son bureau technique à la disposition des savants.

 Au début des hostilités, afin de trouver un arrangement avec les inventeurs et les autres partenaires industriels, le CNRS s’apprêtait à fonder une société de droit privé, la « Société anonyme pour l’Exploitation de l’Energie nucléaire » (SPEDEN). Celle-ci était indispensable si l’on voulait passer une convention avec l’ « Union Minière du Haut-Katanga », la seule société privée qui possédait au monde la quantité d’uranium nécessaire. Le projet de société mixte fut mis en délibéré le 15 mars 1940 au cours d’une séance du comité juridique du CNRS. L’affaire était inextricable du point de vue juridique. Comment concilier les droits des inventeurs, les intérêts de l’Etat français et l’association avec une compagnie privée ? De nouveaux projets furent examinés les 30 avril et 3 mai 1940 au moment de l’invasion allemande. Malheureusement, aucun accord définitif ne fut signé entre l’Etat et les savants. Le 2 juin, une proposition de convention fut envoyée par G. Lechien au CNRS prévoyant l’apport d’un million de francs français à l’expérience et la constitution d’un syndicat d’exploitation en cas de réussite. L’article 2 de cette convention comportait une clause assez piquante :

« Dans le cas où l’oxyde d’urane mis à la disposition de la Société, conformément au présent accord, ne serait pas détruit par l’expérience, il sera rendu à l’Union minière du Haut-Katanga […] ».

 L’Union minière accepte de prêter aux scientifiques un gramme de radium sous la forme d’un mélange de radium et de béryllium. Cette composition est, à ce moment, la source de neutrons la plus efficace par l’action du rayonnement du radium sur le béryllium. La firme belge s’engage également à étudier en ses laboratoires les installations destinées aux expériences envisagées, et à valoriser les deux brevets existants et ceux à venir. Les bénéfices seront partagés pour moitié, sauf ceux réalisés en France et dans ses colonies qui reviennent à 80% pour la société française, et ceux dégagés en Belgique, au Luxembourg et au Congo qui seront acquis à raison de 80% pour l’UMKH. Etant donné la difficulté de définir dans cette affaire l’interlocuteur français, un accord ne fut jamais officiellement ratifié.

 Toutefois, Leschien expédie, dès le 23 mai 1939, 100 barils d’une contenance de 100 Kg d’oxyde d’uranium, à Joliot, respectant la promesse de la première livraison de 5 tonnes de minerai. En mai, les 3 autres tonnes seront également livrées, ainsi qu’un prêt de plusieurs grammes de radium.

 Quelques semaines avant l’attaque allemande, Frédéric Joliot avertissait par lettre le directeur de l’UMHK, Gustave Lechien, que la société à naître avait déposé les brevets n° I et n° II dans 26 pays dont la Grande-Bretagne, l’Allemagne et les Etats-Unis. Quand au brevet n° III, il ne fut porté officiellement à la connaissance d’aucune puissance étrangère. Ce n’est que le 30 avril 1946, qu’il fut enregistré aux Etats-Unis, alors que la bombe américaine avait déjà presque un an d’existence !

 IV.      TRAQUE A LA REACTION EN CHAINE DIVERGENTE

 Les vraies recherches pratiques sur la fission de l’uranium et la réaction en chaîne qui en découlait commencèrent dès la fin août 1939. La correspondance de Frédéric Joliot, nous apprend que dès le 23 août ces travaux s’effectuaient au Laboratoire de synthèse atomique du CNRS, au 57, rue Franklin à Ivry. Rappelons que Frédéric Joliot-Curie fut nommé professeur de physique au Collège de France et directeur du Laboratoire de physique atomique d’Ivry, en 1937.

 A la fin du mois de septembre notre scientifique écrivait à Raoul Dautry (1880-1951), polytechnicien, ministre de l’armement du cabinet Daladier, une lettre confidentielle disant ceci :

 « Monsieur le Ministre, faisant suite à notre récent entretien relatif à la libération de l’énergie atomique de l’uranium, je me permets de vous adresser ci-joint un rapport confidentiel sur cette  question : on sait depuis longtemps que les phénomènes de radioactivité et de transmutation naturelle ou provoquée s’accompagnent d’un dégagement d’énergie plusieurs millions de fois plus grand que celui qui accompagne les réactions chimiques à égalité de masse transformée ».

 A titre de comparaison, un gramme d’uranium donnerait lieu à un dégagement énergétique de l’ordre de 20 millions de kilocalories soit l’équivalent de la combustion de 2,5 tonnes de charbon !

 De plus, Frédéric Joliot avançait, avec raison, que son équipe était la mieux placée pour entreprendre la séparation isotopique de l’235U. Il savait que cela prendrait un laps de temps relativement long et nécessiterait des dépenses d’installation et de personnel supplémentaire. Afin de convaincre Raoul Dautry, il lui expliqua :

 [qu’un] « un mélange convenablement constitué d’uranium et de deutérium, présente, dans l’état actuel de nos connaissances, toutes les conditions favorables au développement de l’énergie atomique ».

 Et d’ajouter prudemment :

 « n’ayant pas encore eu la possibilité de réaliser un tel milieu, nous ne pouvons être certain que ce dégagement aurait lieu mais, compte tenu des phénomènes qui nous sont déjà connus, nous ne voyons pas actuellement aucune cause susceptible de l’entraver ».

 Frédéric Joliot confirmera plus tard :

 « On peut dire que, jusqu’à l’effondrement militaire de 1940, les chercheurs français étaient en tête des chercheurs des autres pays en ce qui concerne la libération atomique […] Les premiers travaux commencés en France peu après janvier 1939 étaient déjà avancés en septembre de la même année et ils furent continués en secret pendant la guerre, jusqu’au début de juin 1940 ».

 La guerre éclate le 3 septembre 1939. Frédéric et son équipe sont mobilisés dans les laboratoires du Collège de France, lui, comme capitaine d’artillerie et chargé de la direction du Groupe I de Recherches scientifiques. Les travaux des atomistes français ne seront plus publiés à partir de cette date. Le 30 octobre, ils déposent un pli cacheté à l’Académie des sciences, reprenant les conclusions du dernier mois. Il ne sera publié qu’en 1949. Joliot comprend que la France n’aura pas les moyens d’entreprendre l’entreprise suggérée au ministre avant longtemps. Il faudra attendre la construction de l’usine de Pierrelatte en 1958. Aussi, préconise-t-il une solution plus simple appelée « méthode b de remplacement de l’hydrogène par le deutérium ». Il se met en quête d’obtenir les produits chimiques nécessaires pour réaliser l’expérience d’une réaction en chaîne divergente : l’uranium métallique et l’eau lourde.

 L’uranium métallique, il pourra l’obtenir auprès de la Metal Hybrides Inc., de Clifton dans le Massachusetts, qui vient de mettre au point un nouveau procédé. Il adresse sa demande au ministre :

  « Nous aurions besoin de 400 kg (d’uranium métallique), ce qui représente une dépense de 16.000 francs ».

 Nous avons vu que les neutrons susceptibles de fissionner les noyaux lourds devaient être ralentis pour obtenir des neutrons thermiques et que pour ce faire, Frédéric Joliot avait utilisé une plaque de paraffine. Avec son équipe, il entreprend une série de recherches sur l’utilisation d’autres matériaux hydrogénés et semble perplexe devant le choix d’un ralentisseur : carbone ou eau lourde. Il adopte en définitive l’eau lourde. Il leur en faudrait de 100 à 200 litres. La seule usine productrice se trouve en Norvège à Rjukan. Il s’agit de la Norsk Hydro-Elektrisk Kvaelstofaktieselskbab, dont le siège est à Oslo, et dont le capital comportait une importante participation française. A nouveau, Joliot estima le prix à payer :

  « Prix de vente pour 200 kg, 120.000 francs. Nous avons besoin de la totalité du stock ».

 V.       LA BATAILLE DE L’EAU LOURDE EST ENGAGEE !

 En mars 1940, Joliot va trouver le ministre de l’Armement, Raoul Dautry, pour tenter d’obtenir cette eau lourde « nécessaire à des expériences sur la libération brutale de l’énergie atomique, avec des effets dépassant infiniment ceux des explosifs les plus puissants ».

Les Allemands sont déjà sur la piste et veulent s’emparer du stock norvégien. La Norvège est un pays neutre et le directeur de l’usine est réticent vis-à-vis des conquérants. La bataille de l’eau lourde est engagée !

 Un officier français du service des poudres, Jacques Allier, est chargé de ramener le précieux liquide quel qu’en soit le prix. Kowaski rencontre le militaire et lui remet un petit tube contenant du cadmium en lui disant :

  « Gardez sur vous ce tube de cadmium, et si les bidons d’eau lourde sont en danger, jetez-y un peu de cadmium : l’eau lourde deviendra instantanément inutilisable ».

 Un scénario digne d’Alfred Hitchcock est imaginé. L’officier, ayant pris le pseudonyme de M.A, reçoit deux ordres de mission, l’un de Dautry, l’autre d’Edouard Daladier, président du Conseil, et saute dans le train pour Amsterdam. Le Deuxième Bureau français capte un message radio allemand codé demandant aux agents secrets du Reich d’intercepter un certain M.A. D’Amsterdam, J. Allier prend l’avion pour Stockholm, où il se rend à l’ambassade de France. Il y engage trois officiers qui l’accompagnent à Oslo. De là, les quatre comparses rejoignent M. Aubert, le directeur de l’usine de Rjukan qui leur est d’emblé acquis.

 « L’affaire est conclue, annonce-t-il. Vous rentrerez en France avec tout notre stock d’eau lourde : 185 kilos. La totalité de la production ultérieure de l’usine sera désormais réservée à la France. Gracieusement ».

L’eau lourde transvasée dans des bidons est acheminée vers Oslo où elle partira en avion. Le commando de M.A loue des places dans deux avions afin de duper les Allemands à leur poursuite : le premier à destination d’Amsterdam, tandis que le second volera vers l’Ecosse. La voiture transportant le précieux chargement se place sur la piste entre les deux appareils. Allier, ostensiblement, monte dans l’avion pour Amsterdam, tandis que secrètement ses comparses chargent les bidons dans l’autre aéroplane. Au dernier moment, M.A saute dans l’avion qui va en Ecosse.  Le premier appareil est contraint d’atterrir à Hambourg, pris en chasse par l’aviation allemande, tandis que l’officier britannique et l’eau lourde arrivent à Edimbourg, puis à Paris le 16 mars.

 VI.      LA RETRAITE ET LA FUITE EN ANGLETERRE

 Les événements se précipitent. Daladier démissionne pour des raisons politiques et est remplacé par Paul Reynaud (1878-1966) qui continue à soutenir les savants. Le 16 mai, l’armée française est écrasée sur la Meuse. Il est conseillé à Joliot et son équipe de se replier avec le matériel dans le Midi de la France. L’eau lourde prend le chemin de l’exode à bord d’une Peugeot conduite par Halban. Première étape, la Maison d’arrêt de Riom dans la Drôme. Raoul Dautry téléphone à Jacques Allier qui couvre l’expédition :

 « On doit tout faire pour que l’eau lourde ne tombe pas aux mains des Allemands. Il faut à tout prix qu’elle soit mise à la disposition des Alliés. Organisez son évasion ».

 Le précieux liquide est transféré du cachot où il était entreposé dans une camionnette. Halban reprend le volant tandis que Kowarski se couche sur les bidons. Prochaine étape, Clermont-Ferrand où les Joliot-Curie ont réinstallé un laboratoire de fortune. Fred et Irène les reçoivent. Malheureusement Allier apporte de mauvaises nouvelles. L’avance allemande est imminente. Le 14 juin 1940, Paris est déclarée ville ouverte et l’ennemi s’apprête à l’occuper. L’équipe décide de se replier sur Bordeaux où les rejoint Joliot. Il fait embarquer, à bord du navire charbonnier britannique, le Broompark, le stock mondial d’eau lourde, soit 185,5 Kg enfermés dans 26 bidons. Il laisse partir ses deux collaborateurs, Hans Halban et Lew Kowarski, tout deux d’origine juive, après leur avoir remis les plis cachetés de l’Académie des sciences. Ils ont un ordre de mission signé par Jean Bichelonne (1904-1944), chef du cabinet, pour le ministère de l’Armement. Joliot reste à quai : il a encore une mission à remplir. Le bateau quitte Bordeaux le 18 juin en direction de l’Angleterre qu’il atteindra sans encombre, malgré les nombreux dangers, le 22 juin 1940. Pour la petite histoire, le capitaine du navire, aux allures de pirate, est le vingtième comte de Suffolk. Il est chargé de ramener en Angleterre tout ce qui peut servir à son pays. Il incite Joliot à monter à bord. Heureusement, un bombardement précipite le départ. Si le savant était monté pour faire ses adieux à ses collaborateurs, le capitaine l’aurait empêché de redescendre.

 VII.       LE RECIT DU SCENARISTE JEAN MARIN[2]

 Cet épisode donna lieu à un film français qui sorti sur les écrans le 1 septembre 1948 : « La Bataille de l’eau lourde ». Le scénariste Jean Marin avait appris par hasard, à Londres, en août 1945, les détails de l’épopée qui amena les Britanniques à faire sauter l’usine de Rjukan. Comprenant l’importance de ces faits pour l’histoire de la Seconde Guerre Mondiale, il partit, en février 1946, pour la Norvège afin de retrouver les protagonistes de l’affaire et compléter sur place ses informations. Il retrouva, un à un, les hommes qui avaient participé aux commandos. Avec eux, il refit les itinéraires qu’ils avaient suivis, il revécut leurs aventures et pût puiser, à la source même, des renseignements précieux et précis. De retour à Oslo, il apprit, à l’ambassade de France, qu’il y avait eu un prologue à l’affaire de Norvège. Rentré à Paris, il alla trouver le professeur Frédéric Joliot-Curie et retrouva Raoul Dautry qui, en 1940, avait été ministre de l’Armement, et obtint d’eux le récit de ce qui s’était passé en 1939-1940 dans la première phase de la bataille de l’eau lourde. Muni de toutes ces données, il écrivit un récit dont fut tiré le scénario du film. Celui-ci, sous la conduite de Jean Dreville et Titus Wibe Muller fut interprété par les acteurs même de cette histoire, à l’exception du professeur Tronjstadt tombé par la suite dans le maquis.

 Je pense que le mieux est de laisser la plume à Jean Marin.

Eau lourde-2

Fig. 86- Parachutage des hommes de « Gunnerside »

  I

 POUR ASSURER A LA FRANCE LE MONOPOLE DE L’EAU LOURDE

 Avril 1939. Un clair soleil printanier, qui faisait étinceler les lettres d’or inscrites au fronton du Collège de France, baignait de clarté les lourdes boiseries de la bibliothèque où le professeur Joliot-Curie s’entretenait avec ses amis Kowarski et Halban, qui étaient aussi ses intimes collaborateurs.

– Nous ne connaissons pas encore, disait Joliot-Curie, les produits susceptibles de permettre la désintégration massive et contrôlée de l’atome d’uranium. J’espère que nous les connaîtrons bientôt.

Sa voix grave se fit soudainement plus chaleureuse, presque enthousiaste :

– Ce jour-là, nous serons maîtres d’une immense réserve d’énergie. Grâce à elle, la science, la civilisation tout entière, avanceront à pas de géant. Mais, la situation politique est tendue…

Un silence, pendant lequel le Maître et ses collaborateurs évoquèrent les mêmes catastrophes possibles. Joliot-Curie reprit :

– Pourtant, je me refuse à croire que cette nouvelle conquête de l’esprit humain ne pût servir qu’à une œuvre de mort.

Il faut de l’eau lourde

 Sept mois ont passé. Dans le même décor où ne pénètre plus que la pâle clarté d’un jour pluvieux d’automne, les trois mêmes hommes sont de nouveau réunis. Les événements internationaux ont fait leur chemin : c’est la guerre ! Les recherches des savants ont, elles aussi progressé : Joliot-Curie et ses deux fidèles collaborateurs connaissent à présent les produits susceptibles de permettre « la désintégration massive et contrôlée de l’atome d’uranium ».

Dans les deux grands yeux noirs qui illuminent le visage ascétique de Joliot-Curie, se lit une intense concentration.

– Le moment est venu, dit Joliot, de faire notre choix : le carbone ou l’eau lourde. Car nous savons maintenant que ces deux produits permettent la désintégration de l’atome d’uranium. Le carbone ferait sûrement l’affaire ; et ce serait le procédé le plus pratique.

– Oui, mais le plus incertain et aussi le plus lent, interrompit Kowarski dont la for­midable carrure de géant faisait craquer la chaise de bois où il se balançait.

« Il est certain qu’avec l’eau lourde, l’opé­ration serait menée plus rapidement. Mais l’eau lourde est rare. Combien en avons­-nous ? »

Un rapide sourire court sur les traits fins du visage d’Halban, qui de sa voix douce et posée répond :

– Une cinquantaine de grammes, et il nous en faudrait, plusieurs milliers de litres.

– C’est entendu, mais 100 ou 200 litres suffiraient pour une expérience décisive… L’usine productrice doit les posséder. Malheureusement, il n’en existe qu’une et vous savez comme moi que c’est l’usine de Rjukan, en Norvège, pays neutre…

Ainsi, l’eau lourde – ou en termes plus savants l’oxyde de Deuterium – contenue en quantité infinitésimale dans la masse de l’eau ordinaire, faisait une sournoise apparition dans l’histoire du monde, dans l’histoire de l’Europe en guerre.

Chacun, parmi les gens bien informés, en mesurait déjà les stupéfiantes ressources, les prodigieuses possibilités. Si les Français étaient encore en tête dans cette course à l’énergie atomique, les savants du Troisième Reich les serraient de près. De si près même qu’un jour du début de 1940, le 2° Bureau faisait savoir au Gouvernement de Paris que des émissaires allemands venaient de se rendre en Norvège pour tenter de s’assurer la disposition du stock d’eau lourde existant en effet à l’usine de Rjukan.

 Conseil de guerre secret

 Dans le silence feutré de l’HôteI Majestic, un civil et un militaire sont assis en face de Raoul Dautry, ministre de l’Armement. Sur les arbres de l’avenue Kléber, en ce jour de mars 1940, le printemps parisien fait une timide apparition.

– Les dernières informations de nos agents sont formelles, dit Dautry, formelles et alarmantes. L’Allemagne a dépêché en Norvège des émissaires chargés d’acheter à tout prix tout le stock d’eau lourde existant. Heureusement, ces émissaires se sont montrés jusqu’à présent assez maladroits : ils ont demandé que l’usine de Rjukan s’engage à réserver au Reich la totalité de la production à venir pendant plusieurs années. De­ plus, ils se sont refusés à donner toute ex­plication sur l’usage que l’Allemagne entend faire de telles fournitures.

Sur le visage du civil passe une expression d’inquiétude, presque d’angoisse.

– Rassurez-vous, mon cher Joliot-Curie – précise Raoul Dautry – tout cela pour le moment n’a eu aucune suite : le grand patron de l’usine de Rjukan, Aubert – c’est un Norvégien de lointaine origine française – nous a fait prévenir. Il gagne du temps en maintenant sa demande d’explication. ­Mais dans quelques jours, il devra fournir une réponse… Il nous faut donc agir très vite.

Joliot-Curie se tourne vers son voisin, un officier du Service des Poudres, à qui Dautry s’adresse maintenant.

– C’est vous qui, allez être chargé, comme vous l’avez demandé, de partir clandestine­ment pour la Norvège et de nous en rame­ner à tout prix l’eau lourde. Vous connaissez le pays, et il se trouve que depuis longtemps déjà, par vos activités du temps de paix, vous avez la confiance amicale de M.Aubert.

Quand aux risques matériels de l’opération, je pense qu’il est inutile que je les précise davantage…

Derrière le cristal des lunettes, le regard clair de l’officier des Poudres (M.A.) conserve sa tranquillité un peu ironique :

– Parfaitement inutile, en effet. Je demande seulement une complète liberté d’initiative et de manœuvre.

– Vous aurez tous pouvoirs : c’est le Président du Conseil lui-même qui va établir pour vous un ordre de mission exceptionnel, comme on n’en a jamais vu. Sur cet ordre de mission, votre nom restera en blanc aussi longtemps que vous le jugerez utile.

Un huissier annonce à voix basse deux nouveaux visiteurs.

Halban et Kowarski sont rapidement mis au courant de la conversation. Le Ministre les invite à donner à M.A. les dernières indications techniques dont il pourrait avoir besoin. La large main de Kowarski tend vers celle de M.A. un petit tube de métal.

– Gardez toujours sur vous ce tube de cadmium : si les bidons d’eau lourde sont en danger et que vous n’ayez pas le temps de les éventrer, jetez-y un peu de cadmium : l’eau lourde deviendra instantanément inutilisable.

Raoul Dautry enchaîna :

– L’enlèvement de l’eau lourde n’est qu’une partie de votre mission. Vous vous efforcerez en même temps d’obtenir des accords pour la production à venir. Là où l’Allemagne vint d’échouer, vous devez réussir. Mais faites vite : tout indique qu’une prochaine attaque de l’Allemagne sur la Norvège n’est pas impossible… Par ailleurs, le 2e Bureau a déjà reçu des ordres pour votre protection au cours du voyage.

Une légère hésitation se lit dans sa voix lorsque le Ministre de l’Armement se tourne vers Joliot-Curie, lui demande :

– N’avez-vous pas d’autres suggestions à faire ?

Tout à coup, sur ce bureau, jusque-là animé par une vive conversation, tombe un silence embarrassé. Raoul Dautry le rompt :

– M. Kowarski, M. Halban, votre concours si efficace nous a été dans le passé, nous est, nous sera encore infiniment précieux. Je tiens à vous en remercier de nouveau. Cependant, nous voilà engagés dans des circonstances exceptionnelles et je… enfin, je…

Plein de bonne humeur Halban et Kowarski s’inclinent devant Dautry en signe d’appréciation et disent en même temps :

– Monsieur le Ministre, nous vous sommes très reconnaissants…

L’atmosphère s’est détendue et c’est du ton le plus naturel que Joliot-Curie ajoute, s’adressant au Ministre de l’Armement avec un sourire complice :

– Ces Messieurs vous sont très reconnaissants d’être autorisés par vous à prendre quelques semaines de repos en dehors de Paris. Kowarski, qui aime la géologie, se propose d’aller en faire un peu autour des murs de la citadelle de Belle-île-en-Mer. Quant à Halban, dont la santé est plus fragile, il ira faire une cure sur les chemins de ronde du fort de Porquerolles.

Avec beaucoup d’élégance et de simplicité, Korwaski et Halban avaient évité que fut posée par d’autres que par eux-mêmes la question des précautions d’usage. En plein Paris, venait de se jouer l’acte jusque-là le plus secret de la nouvelle guerre secrète.

 II

 « VOUS AUREZ TOUT MON STOCK… » DIT LE DIRECTEUR DE L’USINE

 Quarante-huit heures plus tard, M.A. est prêt à partir. En définitive le Gouvernement lui a remis deux ordres de mission, l’un, signé Dautry, qui atteste que M.A. a pour mission de mener des négociations secrètes pour le compte du Gouvernement français dans un pays dont le nom ne sera spécifié qu’à l’arrivée du porteur (le document exige que toutes facilités lui soient données, sur sa simple demande sans même qu’il ait à faire connaître l’objet de sa mission) ; l’au­tre, porte la signature d’Edouard Daladier, Président du Conseil des Ministres, autori­sant M.A. à conclure au nom du Gouverne­ment de la République l’accord projeté.

Dans sa serviette de cuir noir M.A glisse encore, deux lettres : une lettre de Daladier à M.A. qui ne sera utilisée que si l’usine de Rjukan ne consent plus à la vente d’une partie seulement du stock d’eau lourde, et une lettre de crédit d’un million 500.000 couronnes norvégiennes, soit 36 millions de francs…

Sous les verrières de la gare du Nord, l’express d’Amsterdam se met doucement à rouler. Dans un coin de compartiment, le bras pressé sur sa serviette, M.A se remé­more les détails de son itinéraire : Paris – ­Amsterdam par le train, Amsterdam – Malmöe en Suède par l’avion qui volera au large des côtes d’Allemagne, ensuite le train jusqu’à Oslo, et, après, l’Aventure…

Pendant que derrière la glace du wagon défi1ent les paysages du Nord, M.A. se répète le nom d’emprunt qu’il a choisi et sous lequel le verront passer les frontières. A ce moment précis, à Paris; le 2e Bureau capte et déchiffre un message radio allemand qui enjoint aux agents secrets du Reich d’inter­cepter à tout prix un suspect français du nom de… et le message donne le nom d’emprunt de M.A…

 Premières étapes : Stockholm, Oslo

 Au-dessous de l’avion de ligne suédois qui vient de survoler la Mer du Nord, le Danemark éparpille ses îles ; et soudain au-delà des eaux bleues de l’Oresund, c’est Malmöe. M.A. est en Suède

C’est à la Légation de France à Stockholm que l’Officier du service des Poudres, engagé dans la clandestinité, va vérifier pour la première fois le surprenant pouvoir de ses ordres de mission. Plus puissant qu’un Mi­nistre en voyage, il tient à la Légation un petit conseil de guerre. Ses instructions sont précises : deux des officiers adjoints à notre attaché militaire vont partir immédiatement pour Oslo où ils se rendront à son premier appel. Ils se feront accompagner d’un troi­sième personnage : un courrier de cabinet.

A mesure que l’échéance se rapproche, M.A., qui mûrit secrètement son plan d’ac­tion, sait qu’il lui faudra, pour le mener à bien, compter sur l’intelligence et peut-être sur la force physique de plusieurs compa­gnons. Les trois hommes qu’il a ainsi choisis ignorent tout de la personnalité et des in­tentions de leur chef tombé du ciel.

Le même scénario se répète à Oslo où M.A. est arrivé sans encombre. Là encore, le Ministre plénipotentiaire voit se présenter à lui un petit homme frêle et courtois qui le prie fermement de se mettre avec son personnel et sa Légation à son entière dis­position. Comme le diplomate voudrait en savoir un peu plus long, M.A. s’excuse avec une exquise urbanité, mais en termes définitifs, de ne pouvoir rien lui en dire…

Par la haute fenêtre de la pièce où ils conversent, M.A. désigne un petit pavillon au fond du jardin :

– J’aurai sans doute besoin de ce pavillon. Ayez l’obligeance, Monsieur le Ministre, de faire de telle sorte qu’il me soit, pendant quelques jours, rigoureusement réservé.

A l’usine de Rjukan

Eau lourde-1 Maintenant le drame va s’engager. M. A. dans le bureau de M. Aubert, directeur de l’usine de Rjukan, entre de but en blanc dans le sujet.

D’abord, il se contente de parler en termes vagues des recherches scientifiques françaises. Il se sait l’hôte d’un pays très sensible sur le chapitre de la neutralité. Il demande d’acheter le stock d’eau lourde. Il ne parle pas de son éventuelle utilisation à des fins de guerre. Son interlocuteur lui est peut-être reconnaissant de sa discrétion…

Dehors, Oslo offre le charmant spectacle d’une grande ville de sports d’hiver encore enneigée, capitale d’un pays épargné par la guerre.

M.A. dont le cœur bat un peu, croit faire un rêve lorsqu’il entend M. Aubert lui dire d’une voix unie :

Fig. 87 – Un des quatre de « Swallow »

« L’affaire est conclue. Vous rentrerez en France avec tout notre stock d’eau lourde, soit 185 kilos. »

 Il part aussitôt pour l’usine de Rjukan. Il y arrive à la nuit tombée : devant lui se dresse au milieu des montagnes à peine aperçue dans l’obscurité, l’usine de Rjukan.

 Sept étages de béton et d’acier, percés de vives lumières; l’énorme machinerie élec­trique ronronne doucement.

Je suis heureux que ce soit pour la France

 M.A. est un familier des lieux et des hommes : il retrouve aussitôt un vieil ami M. Nielsen, le technicien qui dirige sur place l’exploitation. Sous le sceau du secret, il lui expose le marché qui vient d’être conclu :

– Cela prouve au moins que les Alle­mands n’auront pas l’eau lourde et rien ne pouvait me faire un plus grand plaisir, déclare M. Nielsen, qui, tout neutre qu’il soit, ne cache pas sa sympathie pour les Alliés.

M. Aubert s’est rendu à son tour à l’usine de Rjukan. Tandis que l’on prépare le départ de l’eau lourde, M.A. patiemment, passe petit à petit au second acte de ses négocia­tions. Il y réussit encore : M. Aubert, qui vient de préciser que tout le stock d’eau lourde sera prêté gratuitement à la France jusqu’à la fin de la guerre, ajoute :

– La totalité de la production ultérieure ­de l’usine, qui d’ailleurs peut être décuplée, sera désormais réservée à la France.

C’est le moment que choisit M.A. pour exposer à M. Aubert la portée des recher­ches de Joliot-Curie et leur incidence sur d’éventuels moyens de guerre…

– Je souhaite quant à moi, répond M. Aubert avec une grande simplicité, que l’expérience dont vous m’avez entretenu réussisse. Si plus tard la France devait par malheur perdre la guerre, je serai fusillé pour avoir fait ce que je fais aujourd’hui. Je cours ce risque avec fierté.

Son regard se perd parmi les petites mai­sons claires et quiètes de Rjukan dominées par la grande flamme rouge et bleue du dra­peau norvégien : ce matin, les journaux parlent avec insistance de préparatifs alle­mands au bord de la Baltique.

 L’eau lourde est enlevée

 Ouvriers et ingénieurs vaquent comme d’habitude à leurs occupations silencieuses dans les vastes salles de l’usine bétonnée, au fond de laquelle, après l’électrolyse, l’eau lourde se concentre lentement.

– Ne craignez rien, le secret sera bien gardé, dit M. Nielsen, mis en gaîté par le rôle qu’il va jouer. En dehors de M. Aubert et de vous même, je serai le seul ici à savoir que l’eau lourde est partie. C’est moi-même­ qui vais la mettre en bidons et qui placerai les bidons dans ma voiture. Je le ferai cette nuit car, moi, j’ai le droit de pénétrer à n’importe quel moment à l’intérieur de l’usine.

La nuit est venue. Deux phares s’allument dans la cour de l’usine de Rjukan. Des gar­diens du service de sécurité sortent de leur poste ; ils ont reconnu la voiture de leur directeur, la grille s’ouvre. Ballottés par les cahots sur la neige encore dure, les bidons d’eau lourde roulent clandestinement vers Oslo…

 III

 LE PRECIEUX PRODUIT ARRIVE EN FRANCE, MAIS C’EST L’INVASION DE 40

Eau lourde-3Et dire que nous ne saurons sans doute jamais ce qu’il y a dans ces bidons.

M.A. penché sur la table qu’il a fait apporter dans le petit pavillon de la Léga­tion du jardin, lève les yeux et sourit :

– Vous saurez un jour… plus tard.

Devant lui, les deux officiers venus de Stockholm et le courrier de cabinet exécu­tent aveuglément leurs missions. Le long du mur sont alignés les bidons métalliques. On passe à M.A. une poignée de télégram­mes qui viennent d’être déchiffrés:

– Je renoncerai donc au contre-torpilleur. J’avais, pensé en faire venire un de Brest ou de Cherbourg jusqu’à un rendez-vous secret sur la côte norvégienne, mais l’opération serait trop délicate.

Fig. 88 – Contact avec Londres

Il est interrompu par l’un des officiers qui est allé faire le tour du pavillon et qui, à voix basse, rapporte que les fenêtres de la plus proche maison sont éclairées et que des ombres passent derrière les rideaux. Le malheur c’est que cette maison voisine abrite le 5e Bureau de la Légation du Reich à Oslo.

Dehors, contre le mur, un bruit léger, un glissement. M.A. prend dans sa main le tube de cadmium. Un revolver est braqué sur le flanc lisse des bidons. De nouveau c’est le silence. Quelques passants sans doute…

Le plan de l’enlèvement de l’eau lourde est définitivement arrêté, elle partira en avion. Chacun des trois collaborateurs de M.A. a reçu sa mission particulière. L’un d’eux est allé cet après-midi sur l’aérodrome d’Oslo répéter le scénario. Toujours dans les mêmes conditions de secret et d’ignorance, toujours grâce aux ordres de mission extraordinaires, quelques contacts indispen­sables ont été pris : pour ceux qui en ont fait l’objet, le mot d’ordre est simple : « Ne s’étonner de rien et laisser faire. »

 Le coup des deux avions

 Entouré de ses compagnons, M.A. dans la boîte de nuit la plus courue d’Oslo veille tard et joue les personnages sans soucis. L’aube le trouve avec l’un de ses officiers sur la piste de l’aérodrome. Des mécaniciens s’affairent autour de deux avions de ligne qui portent l’un les couleurs hollandaises, l’autre les couleurs britanniques : les avions qui font le service d’Amsterdam et l’Ecosse. Celui-ci doit décoller le premier ; déjà ses voyageurs s’installent dans les fauteuils. M.A. et son compagnon sont toujours sur la piste, tout près de l’avion d’Amsterdam qui partira plus tard. Les hélices de l’avion d’Ecosse se mettent à tourner.

Soudain, à la barrière de l’aérodrome, un taxi arrive à toute vitesse ; les freins grin­cent, à la portière un homme crie qu’on le laisse passer. Le taxi pénètre sur le terrain et vient se placer exactement entre les deux avions en partance. Son passager en descend et se dirige vers l’avion hollandais portant deux énormes valises. Il fait tout d’un coup demi-tour et lance dans l’avion d’Ecosse (le pilote avait été contacté la veille) ses deux valises… qui contiennent l’eau lourde (ou plutôt la moitié du stock, il accompa­gnera lui-même le reste le lendemain).

A leur tour, M.A., sa serviette de cuir noir serrée sous le bras, et son compagnon s’engouffrent dans le même avion qui décolle aussitôt.

Deux heures plus tard, l’avion d’Amster­dam était pris en chasse par l’aviation alle­mande qui le contraignait à se poser à Hambourg où la Gestapo ne trouvait rien de ce qu’elle recherchait.

Les Alliés venaient de gagner le deuxième round !

Les bidons arrivent en France

 Dans la cave du Collège de France, Joliot­-Curie qui vient de dénombrer les bidons arrivés là après le crochet d’Ecosse, serre silencieusement la main de M.A., toujours aussi paisible et qui ne pense plus qu’à remettre à Raoul Dautry en même temps que le précieux accord qu’il vient de signer à Oslo, les 36 millions que la générosité norvégienne avait rendus inutiles.

Une note écrite de la main de Raoul Dautry constate : Joliot-Curie et moi fûmes bouleversés de joie : alors que nous ne dis­posions précédemment que de quelques di­zaines de grammes d’eau lourde, nous avions devant nous, placés dans des bidons d’apparence bien anodine, les 185 kilos de ce pro­duit qui avait pour nous une valeur inestimable…

 L’exode

 La drôle de guerre était finie.

Comme si un mécanisme secret et tout­ puissant l’avait déclenchée, l’invasion alle­mande s’abat sur la Scandinavie; le Da­nemark est occupé. L’invasion gagne la Norvège comme une gangrène. Sur la petite place de Rjukan la flamme aux couleurs norvégiennes est remplacée par le drapeau à croix gammée ; le bruit des bottes alle­mandes retentit dans les halls de l’usine géante de béton et d’acier, mère de l’eau lourde.

Dans le silence du Collège de France, Joliot-Curie poursuit ses travaux; Kowarski et Halban sont toujours auprès de lui… revenus de leurs vacances à Belle-Ile et à Porquerolles. L’invasion allemande s’étale comme une marée. Les routes de France, dans le soleil implacable de juin, voient passer sur leurs chaussées brûlantes les panzers d’Hitler qui chassent devant leurs chenilles le flot lamentable des réfugiés…

Dans la petite rue en pente qui, au flanc de la montagne Sainte-Geneviève, longe le Collège de France, une conduite intérieure Peugeot est arrêtée : des aides de labora­toire achèvent d’y entasser les bidons d’eau lourde. Halban est au volant. Pour l’eau ­lourde aussi, c’est l’exode.

Dépassant les colonnes de réfugiés ralen­ties par leurs chariots et leurs voitures d’en­fants, la Peugeot arrive à Riom. Elle s’égare, un peu dans les ruelles pour s’arrêter enfin devant une lourde porte à ferrures. Au fron­ton, on lit : Maison centrale. C’est la pre­mière étape, le premier asile précaire de l’eau lourde en fuite devant l’invasion allemande.

Dans son bureau de l’Hôtel Majestic, Raoul Dautry vient d’obtenir M.A. au télé­phone : « Il faut tout faire pour empêcher que l’eau lourde ne tombe aux mains des Allemands… Il faut à tout prix qu’elle soit mise à la disposition des Alliés… Organisez son évasion… Etablissez tous les ordres de mission nécessaires. »

Lointaine, la voix de M.A. répond : « Je suis déjà assuré du départ de Kowarski et d’Halban.».

Un déclic : la communication est coupée; mais l’essentiel est fait.

Kowarski et M.A. se retrouvent dans la cour de la prison de Riom. Les traits tirés par la fatigue et par l’angoisse, ils surveil­lent le va-et-vient d’un petit groupe de forçats vêtus de bure brune qui font passer­ les bidons d’eau lourde du cachot où ils étaient entreposés à une camionnette qui attend devant la lourde porte entr’ouverte.

L’exode va reprendre. Kowarski s’allonge sur les bidons. Quand la voiture démarre, l’impassible géant est déjà plongé dans la lecture d’un roman policier…

De Clermont à Bordeaux

La prochaine étape, c’est Clermont­-Ferrand. Une villa de meulières, un peu retirée, porte une plaque émaillée où on lit : « Clair Logis. »

Un laboratoire de fortune y a été impro­visé. Joliot-Curie, Halban, Kowarski s’y trouvent encore une fois réunis. Mais cette fois, c’est pour se séparer définitivement. Le regard de Joliot-Curie est voilé d’affec­tueuse tristesse.

– Et maintenant, dit-il, il va falloir quitter tout cela. Et ce sera à vous de recommencer… ailleurs.

– A nous ?

– Oui, je sais, c’est dur.Tous les trois, nous avons travaillé ensemble. L’expérience décisive est toute prête maintenant… mais vous avez montré tous les deux que, s’il le faut, vous pourrez continuer sans moi… et il le faudra peut-être. Tout à l’heure, vous partirez pour Bordeaux, avec l’eau lourde, vers l’Angleterre ou vers l’Amérique… quant à moi, il faut que je pèse toutes mes autres responsabilités. Pour vous la tâche est claire, partez tout de suite.

Par la porte entr’ouverte, un aide de laboratoire passe la tête et dit :

– Tout est chargé. Il y a de l’essence pour 500 kilomètres.

– Voilà, dit Joliot-Curie, c’est fini ? Au revoir…

Eau lourde-4

 Fig. 89 – La poursuite mortelle

 IV

 IL FAUT SAUVER LES BIDONS

 17 juin 1940, à Bordeaux

Dans le port, le charbonnier anglais « Broonpark » vient d’être mis à la dispo­sition du ministère de l’Armement Britanni­que représenté dans cette ville en pleine confusion, sur ses quais encombrés de ma­tériel et de réfugiés, par l’illustre Lord Suffolk. Tout de suite, il fait monter à bord l’eau lourde, avec Kowarski et Halban.

C’est la nuit, les ténèbres sont déchirées par les éclairs d’un bombardement aérien. Le lendemain, d’autres savants, d’autres techniciens français montent en hâte à bord du « Broonpark »…

Le soir, la radio du port capte une émis­sion de Londres : un général français, le général de Gaulle, appelle tous ses compa­triotes à s’unir à lui dans la lutte, dans la Résistance.

Le grand voyage

Au fond des cales du « Broonpark » sont alignés les bidons contenant l’eau lourde que la France donne à ses alliés pour qu’ils poursuivent les recherches. Le charbonnier a fait le plein de ses passagers. Des femmes et des enfants occupent les couchettes de l’équipage; les hommes sont allongés dans le poussier.

Le matin du 19, le « Broonpark » com­mence à descendre vers la pointe de Graves et croise un convoi qui se forme. Les Alle­mands ont lancé des mines : à quelques encablures du « Broonpark », un navire qui vient d’en toucher une, donne de la bande et s’enfonce lentement…

Au large des côtes de France, en route vers l’Angleterre, la menace aérienne se précise : de temps en temps les vigies signa­lent dans le ciel limpide les points noirs d’un vol d’avions allemands. Lord Suffolk fait construire un radeau : si le danger se précise, on y arrimera l’eau lourde, ainsi que le matériel de recherches qu’Halban et Kowarski ont amené; on tentera de les sau­ver, au moins de les détruire à coup sûr.

Les avions ennemis paraissent de plus en plus nombreux ; on enlève les chambres à air des voitures, on les distribue aux passa­gers en guise de bouées de sauvetage.

Enfin, dans la matinée du 21 juin, les falaises blanches de Fallmouth se dressent au bord de la mer immobile : l’eau lourde est sauvée, elle a trouvé un refuge dans la dernière citadelle du camp des alliés anglais.

Un à un, précautionneusement, les bidons de métal sont retirés des cales du « Broon­park ». Leurs flancs lisses avaient déjà reflété bien des paysages, de la Norvège, de l’Ecosse, de Paris, des provinces françaises, des paysages marins tourmentés par la guerre. Maintenant, le cloître des labora­toires de Cambridge va les abriter, leur pré­cieux contenu va servir à des expériences, peut-être décisives. Sur la route de Cam­bridge, ils s’arrêteront encore une fois, les caves voûtées du château de Windsor seront leur premier abri en Angleterre…        .

Ainsi le stock d’eau lourde était sauvé. Mais déjà, au milieu des montagnes de Télémark, l’usine géante de Rjukan recevait la visite de militaires et de savants allemands qui faisaient sonner bien haut leurs exi­gences… […]

 Ý

 Nous continuerons ce passionnant récit dans le chapitre suivant consacré à la destruction de l’usine.

 On peut relever que cet épisode rocambolesque a également servit de trame à un autre film, plus récent : « Bon voyage » du réalisateur Jean-Paul Rappeneau (17/9/2003) qui y prend des libertés avec la réalité. En juin 1940, à l’hôtel Splendid de Bordeaux, se pressent dans un désordre indescriptible, ministres, journalistes, grands bourgeois, espions de tous bord. Echouent également dans la ville une voiture avec un scientifique, sa collaboratrice (Virginie Ledoyen), le chauffeur et le stock d’eau lourde, qu’ils cherchent à faire passer en Angleterre. On y trouve le ministre qui passera du côté de Vichy (Gérard Depardieu), ainsi qu’une célèbre actrice capricieuse et insouciante (Isabelle Adjani) et deux jeunes gens échappés de prison (Yvan Attal et Grégori Dérangère) qui s’impliqueront pour sauver le savant et son précieux chargement des griffes de l’espion allemand (Peter Coyote) chargé de les récupérer.

 
 
VIII.   POURQUOI JOLIOT-CURIE EST-IL RESTE EN FRANCE ?
 
Reprenons la suite des événements.

Dans les jours qui suivirent, Joliot réussit à cacher 7 tonnes d’oxyde d’uranium dans les cales du Massilia en partance pour le Maroc, où elles seront entreposées dans une galerie de mine désaffectée, tandis que 9 tonnes de ce même minerai étaient stockées dans un wagon que l’on retrouva au Havre à la Libération. Ainsi, la totalité du minerai confié par l’UMHK fut mise à l’abri durant les quatre années de guerre.

 Pourquoi Joliot n’a-t-il pas suivi ses compagnons ? Plusieurs facteurs ont dû l’inciter à rester : il est persuadé que l’invasion allemand ne sera pas éternelle et il veut sauver pour l’avenir ce qui peut l’être ; Irène est gravement malade et ses enfants sont en Bretagne. Pour toutes sortes de raisons mêlées, la tradition, la famille, les honneurs, la tentation pacifiste, Frédéric Joliot restera en France.

 Des archives américaines classées top secret montrent que les Alliés trouvaient la position de Frédéric assez ambiguë. Pour eux, ni raisons idéologiques, ni raisons familiales ne pouvaient justifier le refus d’exil du savant. De plus ils croyaient qu’il avait envoyé ses deux collaborateurs pour ses seuls intérêts personnels :

 « Joliot donna instruction à Halban et Kowarski d’aller en Angleterre et de se mettre au service du gouvernement britannique ».

 N’oublions pas qu’ils avaient un ordre de mission manuscrit de Bichelonne :

 « MM. Halban et Kowarski accompagnés de Mmes Halban  et Kowarski et de deux enfants en bas âge monteront à bord du vapeur Broompark à Bassens (Gironde). Ils sont confiés à M. le comte de Suffolk et Berkshire, afin de poursuivre en Angleterre les recherches entreprises au Collège de France, et sur lesquelles sera observé un secret absolu. [,,,] MM. Halban et Kowarski se présenteront à Londres à la mission française (Colonel Mayer), 2 Dean Stanley Street, Westminster House ».

Signé « Pour le ministre et par son ordre, pour le secrétaire général des fabrications. Le chef de cabinet ».

 Ironie du sort, le chef de cabinet Bichelonne deviendra ministre dans le gouvernement de Vichy ! Un futur collaborateur du Maréchal Pétain a signé un ordre de mission permettant à deux physiciens français de poursuivre des recherches atomiques qui visaient à vaincre Hitler.


[1]  Voir la partie « Fission nucléaire et réaction en chaîne ».

[2]    Le texte est tiré de « Lisez-moi Aventures » N° 1 – 15 mai 1948, pp. 1-8.

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16ème dialogue

LES NUITS DU COTTON CLUB


– Cat : Aujourd’hui, comme promis, nous passerons toute la soirée au « Cotton Club« .
 
– Bird : Enfin nous pénétrons dans ce haut lieu du jazz.
 
– Cat : Pour nous y rendre prenons la ligne de métro « A Train » comme Duke Ellington le faisait chaque jour pour rejoindre le club de jazz.
 

1. « Take the A Train » – Duke Ellington & his Orchestra – Hollywood, 15-02-1941
Pers. : Wallace Jones, Ray Nance, Rex Steward (tp) – Lawrence Brown, Joe “Tricky Sam” Nanton (tb) – Juan Tizol (vtb) – Otto Hardwicke, Johnny Hodges (sa) – Ben Webster (st) – Harry Carney (sb, sa, cl) – Barney Bigard (cl, st) – Edward “Duke” Ellington (p) – Fred Guy (g) – Jimmy Blanton (b) – William “Sonny” Greer (dm)
Disque : LP33T – RCA FXM1 7134 A-5 (2’54)

 
– Bird : On est bien parti.
 

– Cat :  Lors de sa libération, après huit ans d’incarcération pour le meurtre de son rival Patsy Doyle, le gangster Owney Madden se voit offrir par ses hommes de main, lors d’une somptueuse réception, les clés d’un établissement acquis durant son emprisonnement, le « Cotton Club« . Le but de l’opération est d’établir à Harlem une base solide pour écouler leur bière de contrebande.
 
– Bird : Oui, nous sommes en pleine prohibition[1].
 
– Cat : Situé au 644 Lenox Avenue, l’endroit choisi est un ancien casino de deux étages, bâti en 1918, le “Douglas”. Le rez-de-chaussée comprenant un cinéma et une salle de spectacle fonctionnait fort honorablement. Par contre, la grande salle de bal du premier était restée pratiquement inutilisée jusqu’en 1920. A cette date, le champion de boxe Jack Johnson[2] – célébré plus tard par Miles Davis – expert aussi bien en noble art qu’en réjouissances nocturnes, en avait fait le “Club Deluxe”  pouvant abriter de 400 à 500 personnes. Walter Brooks, homme de paille de Madden (qui se contentera de figurer au sein du conseil d’administration) trouve un arrangement avec le champion élevé à la dignité de directeur, et prend les choses en main. La salle est rénovée, les tables placées en fer à cheval entourent la scène sur deux niveaux qui peuvent recevoir jusqu’à sept cents clients.
 
– Bird : En définitive, c’est grâce au milieu mafieux que le jazz a pu se développer, et a permis à de grands musiciens de se révéler. Curieuse forme de mécénat !
 
– Cat : Afin d’éviter les problèmes, le personnel et même les musiciens viennent tous de Chicago. L’un des premiers orchestres à s’y produire est celui des “Missourians”. En 1925, le violoniste Andrew Preer établi à Saint-Louis, une des capitale du ragtime, reçoit une offre le priant de constituer un orchestre à même de remplir un engagement au « Cotton Club« . L’équipe fait sa première apparition sous le nom de « Cotton Club Orchestra« , ce n’est que plus tard qu’elle prendra le nom définitif de « Missourians« , après trois années de succès tant à New York qu’en tournée à travers le pays. On entend d’abord le ″Cotton Club Orchestra″ dirigé par Preer, puis les ″Missourians″ dans un « stomp » endiablé, « Market Street Stomp« .
 

2. ″Snag ‘Em Blues″ – The Cotton Club Orchestra – New York City, 6-01-1925
Pers. : R.Q. Dickerson, Louis Metcalf (tp) – De Priest Wheeler (tb) – Dave Jones, Eli Logan (sa) – Andrew Brown (cl, st) – Earres Prince (p) – Charles Stamps (bj) – Jimmy Smith (tub) – Leroy Maxey (dm) –Andrew Preer (vl, lead)
Disque : CD FA074 – CD1-2 (3’00)
 
3. « Market Street Stomp » – The Missourians – New York City, 3-06-1929
Pers. : R.Q. Dickerson (tp) – Lamar Wright (tp) – De Priest Wheeler (tb) – William Thornton Blue (cl, sa) – George W. Scott (cl, sa) Andrew Brown (st) – Earres Prince (p) – Charles Stamps ou Morris White (bj) – Jimmy Smith (b) – Leroy Maxey (dm)
Disque : LP33T RCA FPM1 7017 – Serie Black & White Vol. 119 – A-1 (3’23)

 
– Bird : Cela promet, lorsqu’on les entend jouer avec autant d’enthousiasme.
 

– Cat : Comment nous l’avons vu la fois précédente, l’apartheid est de rigueur dans ce genre d’établissement. Je te fais remarquer, que quelques petits arrangements seront acceptés par la suite grâce à l’instigation de Duke Ellington devenu l’enfant chéri de la maison. Le but est d’attirer une population noctambule blanche pour le moins aisée, et pour cela rien n’est trop beau ni trop luxueux.
 
– Bird : Je pense que le Duke devait être un grand bonhomme dans tous les sens du terme.
 
– Cat : Le « Cotton Club » est le premier établissement du genre à créer de véritables décors en miniature pour mettre en valeur des revues spectaculaires renouvelées tous les six mois. On y voit des bas-reliefs et des fresques évoquant la jungle et le « bon vieux Sud ». Les attractions sont assurées uniquement par des Noirs et une troupe de « girls » afro-américaines peu vêtues. Obligatoirement grandes, elles doivent savoir danser et chanter, ne pas excéder les 21 ans, et avoir le teint clair. Cette dernière caractéristique perdra de son importance avec l’engagement de la danseuse Lucille Wilson qui deviendra la quatrième épouse de Louis Armstrong.
 
– Bird : Les patrons n’étaient pas commodes, surtout qu’il n’y avait pas de syndicat pour défendre les employés.
 
– Cat : Attends la suite. Touchant de maigres salaires, elles en perdent une partie par un jeu d’amendes distribuées à tord et à travers. De plus, elles sont entassées dans des loges exiguës et ne reçoivent pas de repas. Lena Horne lèvera l’étendard de la révolte en 1933. Ecoute son témoignage lorsqu’elle fit partie de la troupe simplement vêtue de trois plumes judicieusement placées : « La revue baignait dans une atmosphère primitive sans apprêt  censée débarrasser l’audience civilisée de ses inhibitions. La musique – quelque fois stridente avec une prééminence de cuivres, souvent étrange et sauvage – distillait un rythme soutenu, envoûtant. Les danses, elles, étaient explicitement provocatrices ».
 
– Bird : Encore une fois l’exploitation des plus démunis au profit d’une classe aisée en quête de sensations exotiques. Rien n’a changé depuis.
 
– Cat : Ces “shows” ne se contentent pas d’exhiber simplement des créatures de rêve. Un producteur – concepteur, Lew Leslie, responsable des revues « Blackbirds« , rapidement remplacé par Dan Haley et un compositeur, Jimmy McHugh[3], sont engagés. La parolière Dorothy Fields les rejoindra. A leur palmarès figure entre autres, le fameux « I Can’t Give You Anything But Love« . En 1930, le tandem Harold Arlen/Ted Koehler[4], leur succède, Rube Bloom se substituant au premier en 1939. Plus, bien entendu, costumiers, chorégraphes, éclairagistes… Tous ces noms, tu le retrouves dans tous les grands standards joués par des générations de jazzmen.

 

4. « I Can’t Give You Anything But Love » – Duke Ellington & his Orchestra – New York City, 10-11-1928
Pers. : Freddy Jenkin, Arthur Whetsol (tp) – “Tricky Sam” Nanton (tb) – Johnny Hodges (sa) – Harry Carney (sb, sa) – Barney Bigard (cl, st) – “Duke” Ellington (p) – Fred Guy (bj) – Wellman Braud (b) – “Sonny” Greer (dm) – “Baby” Cox, Irving Mills (voc)
Disque : LP33T – RCA 741028 – A-7 (3’02)

 

– Bird : Malgré les conditions déplorables, je pense que ce fut une période de grande créativité, car, c’est vrai, que beaucoup de morceaux ont vu le jour dans ce genre d’établissement.
 
– Cat : Le travail de l’orchestre-maison est bien défini. Il débute la soirée par un morceau écrit spécialement pour l’occasion, en interprète deux ou trois autres appartenant à son répertoire et ne rejoue pour la danse qu’entre les tableaux des “shows” qu’il accompagne. Le critère de la maison est : “du rythme, du rythme, encore du rythme”. Dans un premier temps, ces revues sont pourvues de titres évocateurs tels “Brown Sugar (Sweet but Unrefined)” ou “Rhythmania” avant d’être baptisées plus simplement “Cotton Club Parade” à partir de 1932.
 

5. ″Feelin’ The Spirit″ – Luis Russell & his Orchestra – New York City, 06-09-1929
Pers. : Henry Allen, Bill Coleman (tp) – J.C. Higginbotham (tb, voc) – Albert Nicholas (cl, sa) – Charlie Holmes (ss, sa) – Teddy Hill (st) – Luis Russell (p, lead) – Will Johnson (g) – Pops Foster (b) – Paul Barbarin (dm)
Disque : CD FA074 – CD1-5 (3’08)

 

– Cat : A la mort dans un accident automobile d’Andy Preer, le leader des « Missourians« , en 1927, l’orchestre est licencié, perdant aux yeux des responsables du « Cotton Club » de son pouvoir d’attraction. Contacté, King Oliver alors à la tête de ses “Dixie Syncopators” refuse. Enthousiasmé par les “Washingtonians” dirigés par un certain Duke Ellington, Jimmy McHugh, soutenu par Jack Johnson, parle d’eux. Avec insistance. Convoqués pour une audition, l’orchestre qui se produit à Philadelphie ne comprend que six musiciens alors qu’il en faut au minimum onze. Le temps de trouver les instrumentistes complémentaires, Ellington et ses hommes arrivent avec trois ou quatre heures de retard. Tout comme le patron Harry Block qui, de ce fait, n’ayant pas entendu les autres concurrents, engage le Duke… sous contrat à Philadelphie.

 

6. ″I’m Gonna Hang Around My Sugar″ – The Washingtonians – New York City, 09-1925
Pers. : Duke Ellington (p, arr, lead) – Pike Davis (tp) – Charlie Irvis (tb) – Otto Hardwick (cl, sa) – Prince Robinson (cl, st) – Henry Edwards (bb) – Fred Guy (bj)
Disque: Classics 539 – 6 (3’02)

 

– Bird : Un événement contingent peut parfois orienté complètement une vie, ainsi, dans ce cas le retard conjoint du Duke et du boss.
 
– Cat : Rien ne résiste aux hommes de Madden. L’orchestre de Duke Ellington est contraint de terminer sa prestation à Philadelphie le 4 décembre 1927, et d’assurer ce jour-là, la première au “Cotton Club”. Ce n’est pas une réussite, exténués par le voyage, les musiciens ne sont pas au mieux de leur forme et déçoivent tout le monde. Heureusement, le critique de “Variety”, Abel Green s’appesantit plus sur les chanteurs et danseurs que sur l’orchestre, écrivant toutefois : “Avec l’orchestre de danse dirigé par Duke Ellington, Harlem a récupéré son bien après que Times Square l’ait accaparé durant plusieurs saisons au Club Kentucky. La musique de jazz d’Ellington est tout simplement formidable.”
 

7. « Jubilee Stomp » – Duke Ellington & his Orchestra – New York City, 19-01-1928
Pers. : Louis Metcalfe, “Bubber” Miley (tp) – Joe “Tricky Sam” Nanton (tb) – Otto Hardwicke (sa, ss, b-s, cl) – Harry Carney (sb, sa, ss, cl) – Rudy Jackson (cl, st) – “Duke” Ellington (p) – Fred Guy (g) – Wellman Braud (b) – “Sonny” Greer (dm)
Disque : LP33 Philips B 07363 L A-2 (2’44)

 

– Cat : Le danseur Earl “Snakehips” Tucker et la chanteuse Edith Wilson revêtue d’un costume suggestif et dont les couplets ne l’étaient pas moins, forment à eux seul un spectacle. De même le batteur d’Ellington, Sonny Greer, envoûte la salle par ses prestations. Ecoute le témoignage de son patron : “Chaque batteur débutant qui avait vu un jour Sonny Greer à son apogée était fasciné par son équipement et les professionnels en parlent encore. Il avait des carillons, des gongs, des timbales, des cymbales par douzaines semblait-il, des toms, des tambours, des grosses caisses, de quoi équiper une section entière de percussionnistes d’un orchestre symphonique. Et ce n’était pas seulement ornemental, il en tirait des effets ahurissants”.
Dans ce qui suit, nous retrouvons le « Duke » et son orchestre, présenté par Irving Mills dans « A Night at the Cotton Club » (1929) qui regroupe trois de ses créations, « Cotton Club Stomp« , « Misty Morning« , « Goin’ to Town« , et « Freeze and Melt« , signé Jimmy McHugh et Dorothy Fields. Dans la deuxième partie un intermède dû à un certain “Harmonica Charlie”. Les bruits d’ambiance et la présentation, tout concourt à une re-création sonore du “Cotton Club”. Dans « Misty Mornin’ » on perçoit le jeu d’accompagnement de Sonny Greer qui utilise allègrement la timbale.

 

8. « A Night At The Cotton Club » – Duke Ellington & his Orchestra – New York City, 12-04-1929
a)  Cotton Club Stomb – b) Misty Mornin’ – c) Goin’ To Town – d) Freeze And Melt
Pers. : Freddy Jenkins, Arthur Whetsol, “Cootie” Williams (tp) – “Tricky Sam” Nanton (tb) – Johnny Hodges (sa, ss) – Harry Carney (sb, sa, cl) – “Barney” Bigard (cl, st) – “Duke” Ellington (p) – Fred Guy (bj) – Wellman Braud (b) – “Sonny” Greer (dm) – Irving Mills (voc)
Disque : 2CD FA074 – CD1-1 (8’20)

 

– Bird : Très bonne reconstitution qui donne bien l’ambiance qui devait régner dans ce club.
 
– Cat : L’orchestre de Duke Ellington n’a pas encore atteint sa maturité, il est encore un peu “vert”. N’empêche qu’il plait au public et qu’il bénéficie du savoir-faire de son manager Irving Mills, compositeur et parolier, entre autre des couplets de « Sophisticated Lady« , « Mood Indigo » et « It Don’t Mean a Thing« . C’est vraisemblablement lui qui insuffle au Duke de jouer des airs évocateurs en correspondance avec le décor : « Jungle nights in Harlem« .

 

9. ″East St. Louis Toodle-Oo″ – The Duke Ellington Orchestra – 22-03-1927.
Pers. : Bubber Miley, Louis Metcalf (tp) – Joe “Tricky Sam” Nanton (tb) – Otto Hardwick (sa, ss, sb) – Harry Carney (sa, sb, cl) – Rudy Jackson (cl, st) – Duke Ellington (p, led) –Fred Guy (bj) – “Bass” Edwards (tub) – Sonny Greer (dm)
Disque : LP33 – Philips B 07363 L A-1 (3’04)

 

– Cat : Petit à petit, Duke Ellington entame une ascension irrésistible, grâce au bouche à oreille et par le biais des retransmissions radiophoniques qu’assure la station locale WHW, reprise plus tard par CBS pour l’ensemble des Etats-Unis.
 
– Bird : Déjà à cette époque, la radio joue un rôle de diffusion important.
 
– Cat : Ecoute ce que Gunther Schuller écrit dans “Early Jazz”, : “Etant donné que son orchestre faisait un succès au cours de son engagement historique au “Cotton Club”, Duke commença à étendre son champ d’action en attirant de nouveaux venus comme Bigard ou Hodges. Rapidement Arthur Wetsol revint (…) et à la fin de 1928, avec l’adjonction de Freddy Jenkins, la section de trompettes passa à quatre instrumentistes. Dorénavant chaque musicien était choisi par Duke en fonction d’une qualité propre ; et ce fut en 1927 et 1928 – l’imagination  enflammée par Miley (Bubber) et Nanton (Tricky Sam) et exaltée par le succès – qu’Ellington commença à prendre conscience des possibilités apportées par la composition et la coloration tonale. Ellington lui-même se posera LA question : “Quelquefois je me demande à quoi ressemblerait ma musique aujourd’hui si je n’avais pas été plongé dans les sonorités et l’ambiance générale créées par tous ces merveilleux artistes pleins de sensibilité et d’âme qu’étaient les chanteurs, les danseurs, les musiciens et les acteurs de Harlem lorsque j’y suis venu la première fois.[1].

 

10. Harlem River Quiver (Brown Berries)″ – Duke Ellington & his Orchestra – New York City, 19-12-1927
Pers. : Bubber Miley, Louis Metcalf (tp)-  Joe “Tricky Sam” Nanton (tb) – Otto Hardwick (sa, ss, sb) – Harry Carney (sa, sb, cl) – Rudy Jackson (cl, st) – Duke Ellington (p, led) –Fred Guy (bj) – William Braud (b) – Sonny Greer (dm)
Disque : CD FA074 – CD1-4 (2’49)

 

– Cat : Adoré par les jazzmen, il devient aux yeux de ses employeurs une valeur commerciale sure. Le 2 mars 1930 le nouveau spectacle “The Blackberries of 1930” porte en sous-titre : “Special Restricted Music by Duke Ellington, lyrics by Irving Mills”. Si la paie n’est pas conséquente, les pourboires constituent un apport non négligeable : après lui avoir demandé d’interpréter durant toute la nuit ″St Louis Blues″ (propice à ses évolutions chorégraphiques en compagnie de sa favorite de l’heure, Kiki Roberts), Jack “Legs” Diamond[5], aussi porté sur la danse que sur l’usage de la mitraillette,  remit, dit-on, au Duke un billet de 1.000 dollars à titre de remerciement. Suivi d’un second “pour s’acheter des cigares”…
 
– Bird : Nous sommes en pleine Dépression[6], si j’ai bonne mémoire. Cela affecte-t-il le ″Cotton Club″ ?
 
– Cat : Non, pas spécialement. En décembre 1932, il prend l’initiative d’organiser une distribution de paniers-repas aux déshérités de Harlem. Il devient le pivot d’un quartier transformé en centre de toutes les distractions. Ecoute ce qu’en dit le Duke : “Le “Cotton Club” était un endroit possédant une certaine classe. Une tenue impeccable était imposée dans la salle pendant que le show se déroulait. Si quelqu’un parlait trop fort alors que Leïtha Hill, par exemple, chantait, le serveur venait et lui touchait l’épaule. Si le contrevenant n’obtempérait pas, le maître d’hôtel arrivait à son tour pour lui faire poliment remarquer son incorrection. Si cela ne suffisait pas, le chef de rang lui signifiait qu’il avait déjà été  rappelé à l’ordre. A la fin si le perturbateur insistait, quelqu’un survenait et le mettait dehors.”[2]
 
– Bird : Derrière la façade brutale de l’homme, il reste toujours une part d’humanité.
 
– Cat : Il n’empêche. Si toutes les attractions étaient toujours assurées exclusivement par des gens de couleur, aucun autre club ne menait semblable politique de ségrégation entre artistes et public. Blanc dans son immense majorité. Cab Calloway relate: “Les dimanches soirs, il était très difficile d’entrer. Une foule de Noirs appartenant à la communauté de Harlem se pressait pour voir arriver les limousines – Cadillac, Rolls-Royce ou Dusenberg d’une dimension ahurissante – et les célébrités qu’elles amenaient. Tout le monde venait, Lady Mounbatten se rendit au “Cotton Club” et le surnomma “The Aristocrat of Harlem” ″[3].

 

11. ″Prohibition Blues″ – The Missourian – New York City, 17-02-1930
Pers. : Roger Q. Dickerson, Lammar Wright (tp) – De Priest Wheeler (tb) – William Thornton Blue (cl, sa) – Andrew Brown (cl, sa sb) – Walter Thomas (cl, sa, st, sb) –Earres Prince (p) – Morris White (bj) – Jimmy Smith (b) – Leroy Maxey (dm) – Lockwood Lewis (lead)
Disque : 2CD FA074 CD1-6 (3’20)

 

– Cat : Tout à une fin. Le 6 février 1931, après avoir accompagné Maurice Chevalier, Duke Ellington part à Hollywood afin de tourner dans un film, “Check and Double Check”.
 
– Bird : Qui va occuper l’estrade désertée ?
 
– Cat : C’est l’incontournable chanteur-danseur-animateur Cab Calloway qui prend la relève. A la demande du directeur du “Savoy”, il avait pris en main l’orchestre des “Missourians” pour lui redonner un peu de tonus. C’est avec cet ensemble, licencié quelques années auparavant, qu’il franchit les portes du “Cotton Club”. Lors de sa première soirée, il accumule gaffe sur gaffe. Heureusement son dynamisme, son charisme et la qualité de sa musique le sauve.

 

12. ″Harlem Camp Meeting – Cab Calloway & his Cotton Club Orchestra – New York City, 2-11-1933.
Pers. : Edwin Swayzee, Lammar Wright, Doc Cheatham (tp) – De Priest Wheeler, Harry White (tb) – Eddie Berrefield (cl, sa, sb) – Andrew Brown (b-cl, sa, b-s) Arville Harris (cl, sa) – Walter Thomas (cl, st, fl) – Bennie Payne (p) – Morris “Fruit” White (bj, g) – Al Morgan (b) – Leroy Maxey (dm) – Cab Calloway (voc, lead) – Harry White (arr)
Disque : 2CD FA074 – CD-16 (3’08)

 

– Cat : Au retour de Duke, Calloway et ses hommes vont s’installer au tout nouveau “Plantation Club” destiné à concurrencer le “Cotton Club”. “Un soir débarqua une bande de types. Toutes les tables et les chaises furent réduites en petit bois, les bouteilles et les verres brisés, même le bar fut arraché du sol et mis sans dessus-dessous. Quand ils eurent fini avec le “Plantation Club”, la rue était encore l’endroit le plus confortable[4]. La libre concurrence n’entrait pas dans les mœurs d’Owen Madden qui, à la fin de 1933, après un bref séjour volontaire à Sing-Sing dû à un problème fiscal, goûtera une retraite paisible dans l’Arkansas.
 
– Bird : C’est un monde sans pitié, pas question de marcher sur les plates-bandes du voisin.
 
– Cat : Le Duke s’absente une fois encore, laissant à nouveau la place à Cab. La revue présentée à l’automne de l’année suivante consacrera définitivement son accession au rang de vedette grâce à la chanson ″Minnie the Moocher″. L’interjection “Hi-De-Hi-De-Hi-De-Ho” lancée à la suite du couplet et reprise en chœur par l’orchestre fit de Cab le “Hi-De-Ho Man”.

 

13. ″Minnie The Moocher″ – Cab Calloway & his Cotton Club Orchestra – New York City, 3-03-1931.
Pers. : Roger Q. Dickerson, Lammar Wright, Wendell Culley (tp) – De Priest Wheeler (tb)  – Andrew Brown (b-cl, sa, b-s) Arville Harris (cl, sa) – Walter Thomas (cl, sa, st, b-s) – Earres Prince (p) – Morris “Fruit” White (bj, g) – Jimmy Smith (b) – Leroy Maxey (dm) – Cab Calloway (voc, lead)
Disque : 2CD FA074 – CD-7 (3’15)

 

– Bird : Evidemment, qui ne connaît pas cette chanson. Elle a fait le tour du monde à son époque. On en retrouve une version dans le film ″The Blues Brother″  de John Landis, sorti en 1980.
 
– Cat : Désormais, au même titre que Duke Ellington, il devient l’un des permanents du “Cotton Club”, avec le “Mills Blue Rhythm Band”, patronné par Irving Mills, comme orchestre de remplacement.

 

14. ″Moanin’″ – Mills Blue Rhythm Band – New York City, 18-06-1931
Pers. : Wardell Jones, Shelton Hemphill; Ed Anderson (tp) – Harry White, Henry Hicks (tb) – Charlie Holmes (cl, sa, sb) – Ted McCord, Castor McCord (cl, st) – Edger Hayes (p) – Benny James (bj) – Hayes Alvis (b) – Willie Lynch (dm) – George Morton (voc)
Disque : 2CD FA 074 – CD1-9 (3’21)

 

– Cat : Amuseur dans son habit à queue de pie blanc, Cab Calloway dépense une incroyable vitalité sur scène. Débitant un flot de paroles absurdes ou de syllabes insensées, sautant, dansant, s’agitant en tous sens il est suffisamment pittoresque pour s’attirer les bonnes grâces d’une clientèle qui, en sa grande majorité, oublie quel fantastique chef d’orchestre il était aussi. Un nombre d’instrumentistes remarquables se sont retrouvés dans ses rangs. De plus, il sut pressentir les talents d’une jeune chanteuse, Lena Horne, qu’il encourage et impose en remplacement d’Aïda Ward malade.

 

15. ″As Long As I Live″ – Lena Horne acc. par The Horace Henderson Orchestra, Hollywood, 21-11-1944.
Pers. : Lena Horne (voc) – Clyde Hurley, Jake Porter, Fred Trainer (tp) – Randy Miller (tb) – Les Robinson, Wayne Songe, Illinois Jacquet, Jack Stacy, Neely Plumb (s) – Nellie Lutcher (p) – Dave Barbour (g) – John Simmons (b) – Sidney Catlett (dm) – prob. Lennie Hayton (arr.)
Disque : 2CD FA074 – CD1-17 (2’51)

 

– Bird : Elle a une voix agréable, sans beaucoup de swing, bien dans le style de l’époque.
 
– Cat : La revue du printemps 1933 voit le retour du Duke. Ethel Waters y fait un triomphe avec ″Stormy Weather″ écrit spécialement, en une demi-heure, par Harold Arlen et Ted Koehler. Du coup Irvin Berlin l’engage pour jouer dans sa prochaine revue.

 

16. ″Stormy Weather″ – Ethel Waters – New York City, 3-05-1933
Pers. : prob. Sterling Bose ou Bunny Berigan (tp) – Tommy Dorsey (tb) – Jimmy Dorsey (cl, sa) – Larry Binyon (cl, st) – Joe Venuti et/ou Harry Hoffman (vl) – Fulton McGrath (p) – Artie Bernstein (b) – Stan King ou Chancey Morehouse (dm)
Disque : 2CD FA074 – CD1-10 (3’11)

 

– Bird : Le style est différent. La voix est plus dramatique, même un gouailleuse. On comprend qu’elle emporta un certain succès avec cette chanson.
 
– Cat : En janvier 1934, l’orchestre de Cab Calloway laisse la place à un ″big-band″ dirigé par un personnage en parfais contraste avec son prédécesseur. Il s’agit de Jimmy Lunceford, au sourire figé, agitant son immense baguette sous le nez de ses musiciens. Ancien enseignant, il impose une discipline de fer et son intransigeance ne laisse rien au hasard. Nous en parlerons plus longuement lorsque nous aborderons la naissance des ″big-bands″
 

17. ″Breakfast Ball″ – Jimmie Lunceford & his Orchestra – New York City, 20-03-1934
Pers.: Eddie Tomkins, Tommy Steveson (tp) – Sy Oliver (tp, arr, voc) – Henry Wells, Russell Bowles (tb) – Willie Smith (cl, sa) – Earl Carruthers (cl, sb) – Joe Thomas (cl, sb) – Eswin Wilcox (p) – Al Norris (g) – Moses Allen (b) – Jimmy Crawford (dm) – Jimmie Lunceford (lead)
Disque : 2CD FA 074 – CD1-16 (3’05)

 

– Bird : On sent cette rigueur dans ce morceau. Tout y est mis bien en place. Cà swingue. On a envie de danser !
 
– Cat : Les choses commencent à se gâter à Harlem. Avec l’apparition de tueurs fous comme Vince Coll dit “Mad Dog”, la guerre des gangs a pris une intensité qui rend les rues de Harlem dangereuses pour les noctambules. De plus, le 19 mars 1935, une émeute raciale d’une rare violence éclate. Prudemment, le 16 février 1936, le “Cotton Club” ferme ses portes… pour les rouvrir à la fin de l’année, avec une formule inchangée, dans un lieu moins exposé :  sur Broadway, à l’intersection de la 7ème Avenue et de la 48ème Rue. A l’origine baptisé le “Palais Royal”, l’endroit avait abrité en 1933 et 1934 le “Connie’s Inn” rebaptisé “Harlem Club” avant de se transformer en une boîte de travestis, l’“Ubangi Club”.
 
– Bird : Durant ces années de Récession, Harlem a vu pas mal de drames, chaque clan voulant empiéter sur le terrain des autres. Ils utilisaient les grands moyens comme cela s’est vu dans d’autres villes comme Chicago. Il ne faisait pas bon vivre à cette époque.
 
– Cat : L’illustre danseur Bill “Bojangles” Robinson[7] est engagé ; Cab Calloway revient pour raconter pratiquement tous les soirs l’histoire de Minnie the Moocher accompagnée d’autres chansons comme Hi-De-Ho Miracle Man.

 

18. ″Doin’ The New Low Down″ – Bill Robinson acc. par Irving Mills & his Hotsy-Totsy Gang – New York City, 3-10-1929
Pers. : Bill Robinson (tap dance) – poss. Manny Klein, Phil Napoleon (tp) – Miff Mole (tb) – Arnold Brilhard (cl, sa) – Larry Binyon (st) – inconnu (p) – inconnu (g) – Joe Tarto (b) – Chauncey Morehouse (dm)
Disque : 2CD FA074 – CD1-8 (3’06)

 

– Bird : C’était la grande mode du ″tap dancing[8], et je pense que ces danseurs de claquettes ont dû ouvrir la voie à des célébrités comme Fred Astaire et Gene Kelly.
 
– Cat : Le spectacle de 1935 réunit, une quantité encore inégalée de vedettes : Duke Ellington, Ivie Anderson, Ethel Waters, les ″Nicholas Brothers″ et Bill Bailey. Le succès rencontré est immense et l’on verra même dans la salle le chef d’orchestre classique Leopold Stokowski. A l’automne, Bill Robinson devrait être de retour mais les tractations avec Darryl Zanuck qui l’emploie à Hollywood sont ardues. ″Bojangles″ a de grandes exigences, réclamant 3.500 dollars par semaine. Tout est accepté mais, au dernier moment, Zanuck le rappelle et, un temps, les ″Nicholas Brothers″ le remplacent.

 

19. ″They Say He Ought To Dance″ – The Nicholas Brothers – New York City, 6-12-1937
Pers. : Harold Nicholas, Fayard Nicholas (voc, tap dance) – acc. par: Bobby Hackett, Ralph Muzillo (tp) – Al Philburn (tb) – Don Watt (cl) – Frank Signorelli (p) – Dave Barbour (g) – Haig Stephens (b) – Stan King (dm)
Disque : 2CD FA074 – CD2-9 (3’10)

 

– Cat : Au printemps 1938, est confié à Duke Ellington la tâche de composer la musique d’un spectacle de deux heures. Il y présente des thèmes comme ″If You Were in my Place″ et ″Braggin’ in Brass″. Tout en accompagnant les imposantes Peter Sisters dans la démonstration d’une nouvelle danse, le “Skrontch”.

 

20. ″Braggin’ In Brass″ – Duke Ellington & his Orchestra – New York City, 3-03-1938
Pers. : Wallace Jones, Cootie Williams, Harold “Shorty” Baker (tp) – Rex Stewart (crt) – Joe Nanton, Lawrence Brown (tb) – Juan Tizol (v-t) – Barney Bigard (cl) – Johnny Hodges (cl, ss, sa) – Harry Carney (cl, sa, sb) – Otto Hardwick (sa, b-s) – Duke Ellington (p) – Fred Guy (g) – Hayes Alvis, Billy Taylor (b) – Sonny Greer (dm)
Disque : Naxos 8.120706 – 4 (2’44)

 

– Bird : C’est vraiment une époque magnifique pour les amateurs de jazz. Quelle créativité !
 
– Cat : Le 29 avril, Duke fête son 39ème anniversaire et, à cette l’occasion, la BBC retransmet le spectacle sur les ondes européennes. L’une des grandes attractions d’alors était “Peg Leg” Bates. Unijambiste depuis l’enfance, il était néanmoins devenu danseur de claquettes. Possédant treize jambes de bois de teintes différentes pour mieux les assortir à son costume, il triomphait sur ″I’m Slappin’ Seventh Avenue with the Sole of my Shoe″ qu’enregistrera Duke. Pourquoi modifier une équipe gagnante ? A l’occasion du nouveau spectacle d’automne, Calloway alterne avec Ellington en compagnie de Sister Rosetta Tharpe et des Dandridge Sisters.

 

21. ″Shout, Sister, Shout″ – Sister Rosetta Tharpe acc. par Lucky Millinder & his Orchestra – New York City, 5-09-1941
Pers. : Sister Rosetta Tharpe (g, voc) – William Scott, Archie Johnson, Nelson Bryant (tp) – George Stevenson, Floyd Brody, Edward Morant (tb) – Ted Barnett, George James (sa) – Stafford Simon (st) – Ernest Purce (sb) – Bill Doggett (p) – Trevor Bacon (g) – Abe Bolar (b) – Panama Francis (dm) – Lucky Millinder (lead)
Disque : 2CD FA074 – CD2-13 (2’43)

 

– Bird : Elle a tout a fait le style d’un évangéliste itinérant comme nous l’avons vu dans le dialogue sur les ″negro-spirituals″.
 
– Cat : Effectivement, plus tard elle abandonnera la chanson profane pour la musique religieuse.
1939 est l’année de l’Exposition Universelle de New York. Le 29 mars à minuit débute “The World’s Fair Edition of the Cotton Club Parade”. Duke Ellington pris par d’autres engagements laisse à nouveau la place à Cab Calloway. La direction décide alors de déroger à ses principes en laissant le club ouvert l’été avec, comme orchestre, l’un des fleurons du jazz de Kansas City, “Andy Kirk and His Twelve Clouds of Joy”.

 

22. ″Big Jim Blues″ – Andy Kirk & his Twelve Clouds of Joy – New York City, 15-11-1939
Pers. : Clarence Trice, Earl Thompson, Harry Lawson (tp) – Ted Donnelly, Henry Wells (tb) – John Harrington (cl, sa, sb) – Earl Miller (sa) – Dick Wilson, Don Byas (st) – Maru Lou Williams (p) – Floyd Smith (el-g) – Booker Collins (b) – Ben Thigpen (dm) – Andy Kirk (lead)
Disque : 2CD FA074 – CD2-14 (2’57)

 

– Cat : Malgré cela,  les affaires deviennent de plus en plus difficiles : le loyer de la salle est exorbitant, les charges salariales ne cessent de croître. Le 14 juillet 1939, la direction du club est accusée de fraude fiscale et se retrouve dans la ligne de mire du fisc. Dans un dernier sursaut, la décision est prise de présenter en alternance deux shows différents. Seul rescapé de la grande époque, Bill Robinson et son alter ego, l’acteur Steppin’ Fetchit qui avait gagné une fortune à Hollywood, en incarnant à l’écran une série caricaturale sur les Noirs. Fini les grands ensembles qui ont fait les beaux jours du club. Louis Armstrong, la star des stars, est sollicité, pour accompagner ces vedettes de la scène. Il dirige son propre orchestre.

 

23. ″Bye and Bye″ – Louis Armstrong & his Orchestra – New York City, 15-12-1939
Pers. : Louis Armstrong (tp, voc) – Shelton Hemphill, Bernard Flood, Henry Allen (tp) – Wilbur de Paris, George Washington, J.C. Higginbotham (tb) – Charlie Holmes, Ruppert Cole (cl, sa) – Joe Garland, Bingie Madison (st) – Luis Russell (p, arr) – Lee Blair (g) – Pops Foster (b) – Sidney Catlett (dm)
Disque : 2CD FA074 – CD2-18 (2’33)

 

– Bird : Il est regrettable que les grands, à part ″Satchmo″ n’aient pu continuer à animer cet établissement mythique du monde du jazz. Mais, il y a une fin à tout.
 
– Cat : On verra tout de même quelques pointures comme la délicieuse chanteuse Maxine Sullivan, partenaire, dans le film “Goin’ Places”, de ″Satchmo″ qu’elle côtoiera de nouveau à Broadway dans une adaptation du “Songe d’une nuit d’été” de Shakespeare, “Swinging the Dream”.
Une autre vocaliste fort talentueuse, Midge Williams, ainsi que la danseuse Princess Vanessa et bien d’autres feront encore les belles nuits du ″Cotton Club″ pendant quelques mois. Le morceau suivant, assez japonisant est dû à la chanteuse Midge Williams. Il a été enregistré au Japon, ce qui explique peut-être le style.

 

24. ″Lazy Bones″ – Midge Williams – Tokyo, 12-1933
Pers. : Midge Williams (voc) – pers. Inconnu : 2tp – 1tb – 1cl-sa – 1sa – 1vl-st – p – g – b – dm-vib
Disque : 2CD FA074 – CD2-15 (3’31).

 

– Bird : Ce n’est vraiment pas emballant, mais il faut plaire à tous les publics.
 
– Cat : Malgré un succès qui ne se dément pas, l’affaire devient de moins en moins rentable. Le goût du public évolue, les revues perdant un peu de leurs attraits. Le 10 juin 1940, décision est prise de laisser à jamais les portes closes. Ainsi disparaît un des hauts lieux du jazz, de la danse et de la variété afro-américaine.
En 1985, le réalisateur Francis Coppola sort le film, “Cotton Club”, à partir d’un scénario inspiré par le livre homonyme de Jim Haskins. La musique est exécutée par le “New York Repertory Company”, et les évocations visuelles de Duke Ellington et de Cab Calloway n’ont rien de ridicule. Les nombreuses séquences de “tap dance” sont autant de réussites. Mais ce n’est qu’une reconstitution. Seule la musique de l’époque est à même de faire revivre, sans faux-semblants, le “Cotton Club
 
– Bird : Ce fut une très agréable soirée, en compagnie d’artistes de renom que malheureusement on ne retrouve plus à notre époque.
 
– Cat : Terminons cet entretien avec le grand Duke Ellington, qui fera l’objet de plusieurs dialogues étant donné l’ampleur de son oeuvre. Duke Ellington est le prototype du composteur afro-américain qui revendique une véritable « musique du Noir américain ». Beaucoup de ses thèmes retracent l’histoire et la vie de ses compatriotes, surtout ceux d’Harlem qu’il traduit en un « style jungle ». Le voici dans l’un de ses plus célèbres thèmes, « The Mooche« .

 

25. « The Mooche » – Duke Ellington & his Orchestra, New York City, 01-10-1928
Pers. : Duke Ellington (p, arr, lead) – Jabbo Smith, Louis Metcalf – Arthur Whetsel (tp) – Joe “Tricky Sam” Nanton (tb) – Rudy Jackson (cl, st) – Johnny Hodges (ss, sa)  – Fred Guy (bj) – Lonnie Johnson (g) – Henry “Bass” Edwards (tub) – Sonny Greer (dm) – Baby Cox (voc)
Disque : LP Philips B 07363 L – A-5(/p>
 
 
BIBLIOGRAPHIE
 
1) Morris R. L.  (2002) – Le Jazz et les Gangsters, Le Passage.
 
2) Livret du coffret « Cotton Club Harlem 1924 – Broadway 1936 »
 
 
 
Discographie
 
1)The Works of Duke – Integrale – Vol. 14 – « Take the ″A″ Train  » – Duke Ellington & his Orchestra
LP33T/30 cm – RCA FXM1 7134 – A-5 (2’54)
 
2) Cotton Club Harlem 1924 – Broadway 1936 – “Snag ‘Em Blues” – The Cotton Club Orchestra
2CD Frémeaux & Associés FA 074 – CD1-2 (3’00)
 
3) The Missourians (1929-1930) – « Market Street Stomp« 
LP33T/30 cm RCA Série Black and White Vol. 119 – A-1 (3’23)
 
4) The Works of Duke – Integrale – Vol. 1– « I Can’t Give You Anything But Love” – Duke Ellington & his Orchestra
LP33T/30 cm – RCA 741 028 – A-7 (3’02)
 
5) Cotton Club Harlem 1924 – Broadway 1936 – ″Feelin’ The Spirit″ – Luis Russell & his Orchestra
2CD Frémeaux & Associés FA 074 – CD1-5  (3’08)
 
6) Duke Ellington and his Orchestra 1924-1927 – ″I’m Gonna Hang Around My Sugar″ – The Washingtonians
CD Classics 539 – 6 (3’02)
 
7) The Duke Ellington Story – Vol. 1- 1927-1939 – « Jubilee Stomp » – Duke Ellington & his Orchestra
LP33T/30 cm – Philips B 07363 L – A-2 (2’44)
 
8) Cotton Club Harlem 1924 – Broadway 1936 – « A Night At The Cotton Club – Part 1 » – Duke Ellington & his Orchestra
2CD Frémeaux & Associés FA 074 – CD1-1 (8’20)
 
9) The Duke Ellington Story – Vol. 1- 1927-1939 – East St. Louis Toodle-Oo″ – The Duke Ellington Orchestra
LP33T/30 cm – Philips B 07363 L – A-1 (3’04)
 
10) Cotton Club Harlem 1924 – Broadway 1936 – ″Harlem River Quiver (Brown Berries)″ – Duke Ellington & his Orchestra
2CD Frémeaux & Associés FA 074 – CD1-4 (2’49)
 
11) Cotton Club Harlem 1924 – Broadway 1936 – ″Prohibition Blues″ – The Missourian
2CD Frémeaux & Associés FA 074 – CD1-6 (3’20)
 
12) Cotton Club Harlem 1924 – Broadway 1936 -″Harlem Camp Meeting – Cab Calloway & his Cotton Club Orchestra
2CD Frémeaux & Associés FA 074 – CD1-16 (3’08)
 
13) Cotton Club Harlem 1924 – Broadway 1936 -″Minnie The Moocher″ – Cab Calloway & his Cotton Club Orchestra
2CD Frémeaux & Associés FA 074 – CD1-7 (3’15)
 
14) Cotton Club Harlem 1924 – Broadway 1936 – ″Moanin’″ – Mills Blue Rhythm Band
2CD Frémeaux & Associés FA 074 – CD1-9 (3’21)
 
15) Cotton Club Harlem 1924 – Broadway 1936 – ″As Long As I Live″ – Lena Horne acc. par The Horace Henderson Orchestra
2CD Frémeaux & Associés FA 074 – CD1-17 (2’51)
 
16) Cotton Club Harlem 1924 – Broadway 1936 -″Stormy Weather″ – Ethel Waters
2CD Frémeaux & Associés FA 074 – CD1-10 (3’11)
 
17) Cotton Club Harlem 1924 – Broadway 1936 -″Breakfast Ball″ – Jimmie Luncefort & his Orchestra
2CD Frémeaux & Associés FA 074 – CD1-18 (3’05)
 
18) Cotton Club Harlem 1924 – Broadway 1936 – ″Doin’ The New Low Down″ – Bill Robinson acc. par Irving Mills & his Hotsy-Totsy Gang
2CD Frémeaux & Associés FA 074 – CD1-8 (3’06)
 
19) Cotton Club Harlem 1924 – Broadway 1936 – ″They Say He Ought To Dance″ – The Nicholas Brothers
2CD Frémeaux & Associés FA 074 – CD2-9 (3’10)
 
20) Duke Ellington – Classic Recordings Vol. 5: 1938 – Braggin’ In Brass″ – Duke Ellington & his Orchestra
Naxos Jazz Legends 8.120706 – 4 (2’44)
 
21) Cotton Club Harlem 1924 – Broadway 1936 -″Shout, Sister, Shout″ – Sister Rosetta Tharpe acc. par Lucky Millinder & his Orchestra
2CD Frémeaux & Associés FA 074 – CD2-13 (2’43)
 
22) Cotton Club Harlem 1924 – Broadway 1936 – ″Big Jim Blues″ – Andy Kirk & his Twelve Clouds of Joy
2CD Frémeaux & Associés FA 074 – CD2-14 (2’57)
 
23) Cotton Club Harlem 1924 – Broadway 1936 – ″Bye and Bye″ – Louis Armstrong & his Orchestra
2CD Frémeaux & Associés FA 074 – CD2-18 (2’33)
 
24) Cotton Club Harlem 1924 – Broadway 1936 – ″Lazy Bones″ – Midge Williams
2CD Frémeaux & Associés FA 074 – CD2-15 (3’31)
 
25) The Duke Ellington Story – Vol. 1- 1927-1939 – « The Mooche » – Duke Ellington & his Orchestra
LP33T/30 cm – Philips B 07363 L – A-5 (3’09)
 
 

NOTES


[1] Duke Ellington : “Music is my Mistress”, Doubleday and Company Inc., NY, 1973.
 
[2] id.
 
[3] Cab Calloway and Bryant Rollins : “Of Minnie the Moocher and Me”, Thomas Cromwell Company, NYC, 1976.
 
[4] Témoignage d’Harold Arlen reproduit in Jervis Anderson “This Was Harlem”, op. cité.
 


[1] La prohibition aux Etats-Unis
En 1919, une loi américaine interdit la consommation de l’alcool et donc sa vente ; cette loi fut appliquée pendant quatorze ans : Nul ne devra fabriquer, vendre, échanger, transporter, importer, exporter, livrer, fournir ou posséder une boisson alcoolisée quelconque sauf dans les cas prévus par la loi. Il sera illégal de faire de la publicité, de fabriquer, vendre ou posséder dans l’intention de le vendre tout ustensile, appareil, machine, préparation… destiné à être utilisé pour la fabrication illégale des boissons alcoolisées. Toute salle ou maison, tout bâtiment, bateau, véhicule, édifice ou endroit où des boissons alcoolisées sont fabriquées, vendues, entreposées, ou échangées, est déclaré contraire à l’intérêt public, et toute personne qui se rendra coupable sera passible d’une amende pouvant excéder mille dollars ou d’une peine de prison ne pouvant excéder un an, ou des deux.
 
Source : http://tnhistoiredocuments.tableau-noir.net/pages/la_prohebition_aux_etats_unis.html

 

[2] Jack Johnson (*31/03/1878, Galveston – …10/06/1946, Texas) : boxeur noir américain, surnommé le ″Géant de Galveston”. Il fut le premier champion du monde poids lourds noir entre 1908 et 1915. Il disputa 123 combats pour 89 victoires (49 par KO), 14 défaites et 12 nuls
Johnson remporta son premier titre le 3 février 1903 en battant « Denver » Ed Martin en 20 reprises pour le Colored Heavyweight Championship. Il défia alors le tenant du titre mondial, James J. Jeffries, mais ce dernier refusa le combat. Les boxeurs noirs pouvaient boxer contre les boxeurs blancs dans les catégories autres que poids lourds, la plus prestigieuse des catégories. Johnson brisa ce tabou en affrontant le 26 décembre 1908 le Canadien Tommy Burns à Sidney. Le combat dura 14 rounds, avant que la police n’intervienne pour l’interrompre. Les arbitres attribuèrent alors le titre à Johnson sur décision. De fait, Johnson avait puni son adversaire et l’avait mis KO technique
En 1909, il bat Victor McLaglen, Frank Moran, Tony Ross, Al Kaufman, et le champion poids moyen Stanley Ketcher.
 
Le combat du siècle
En 1910, l’ancien champion invaincu des poids lourds James J. Jeffries sort de sa retraite et annonce « Je vais combattre dans le seul but de prouver qu’un homme blanc est meilleur qu’un Nègre »[]. Jeffries n’avait pas combattu depuis six ans et dut perdre environ 100 pounds pour faire le poids. Il semblait avoir le support de tous les Blancs américains et de tous les médias, ainsi Jack London écrivit : « Jeffries gagnera sûrement car l’homme blanc a 30 siècles de traditions derrière lui – tous les efforts suprêmes, les inventions et les conquêtes, et, qu’il le sache ou pas, Bunker Hill et Thermopylae et Hastings et Agincourt ».
Le combat eut lieu le 4 juillet 1910 devant 22.000 spectateurs sur un ring monté pour l’occasion à Reno (Nevada). On pouvait entendre dans la salle le morceau « All coons look alike to me« , un des titres phares du genre de musique Coon song caractérisée par sa présentation raciste des Noirs américains. Les promoteurs du combat incitèrent même le public entièrement blanc à chanter « Tuez le nègre ! »,[] avant et pendant le combat. Jeffries alla deux fois au tapis lors des 15 premières reprises de ce combat, ce qui ne lui était jamais été arrivé dans sa carrière. Son encadrement le poussa à l’abandon. Cette victoire de Johnson lui permit d’empocher 60.000 dollars et de faire taire les critiques à propos de son titre face à Burns. Nombre de spécialistes, faisant ouvertement preuve de racisme, n’admettaient pas qu’un boxeur noir fût champion du monde des poids lourds, et considéraient le match Burns-Johnson comme non significatif. Pour eux, Jeffries était le champion invaincu. L’annonce de cette victoire fut marquée par des agressions racistes de Blancs sur des Noirs à travers tous les Etats-Unis[], principalement dans l’Illinois le Missouri, l’Ohio, la Pennsylvanie, le Colorado, le Texas et les villes New York et Washington. Le poète noir William Waring Cuney publia un poème pour marquer ces évènements : My Lord, What a Morning. Certains Etats américains interdirent la diffusion du film du match puis interdirent que les rencontres de Johnson contre des boxeurs blancs soient filmées. En 2005, le film de ce match historique fut placé sur la liste du National Film Registry.
 
Johnson défraya de nouveau la chronique en épousant une femme blanche. Il dut fuir au Canada puis en France afin d’éviter la prison pour une violation de la loi Mann qui interdit le transport de femmes à travers les états en vue de prostitution ou d’actes dits « immoraux », faits qu’il réfute mais qui le condamnent à 1 an de prison.
Johnson perd son titre le 5 avril 1915 face à Jess Willard lors d’un match disputé à La Havane (Cuba) devant 25.000 spectateurs. Prévu en 45 reprises, ce combat est arrêté après 26 reprises à la suite du KO de Johnson.
Johnson revient aux Etats-Unis en 1920 où il purge un an de prison pour avoir épousé une femme blanche. Il divorce en 1924 et meurt dans un accident de la route en 1946. Il fut introduit au Panthéon de la boxe en 1954. Une pièce de théâtre d’Howard Sackler, The Great White Hope (L’Insurgé), raconte sa carrière
(d’ après : http://fr.wikipedia.org/wiki/Jack_Johnson_(boxeur))
 
En 1970, Miles Davis et quelques musiciens dont Billy Cobham, Herbie Hancock, Wayne Shorter, rendront hommage au boxeur en enregistrant ″Jack Johnson Sessions″, dont les morceaux étaient inédits jusqu’en 2003.

 

[3] Jimmy McHugh (*10/07/1894, Boston, Massachusetts – …23/05/1969, Beverly Hill, Los Angeles) : compositeur américain. Il est l’auteur de nombreux standards joués par de nombreux musiciens de jazz, dont les plus connus sont : ″You’re a Sweetheart″, ″Don’t Blame Me″, ″I Can’t Give Yoy Anything But Love″, ″Exactly Like You″, ″On the Sunny Side of the Street″.

 

[4] Harold Arlen (*15/02/1905, Buffalo, Etat de New York – …23/04/1986, New York) : un des compositeurs américains les plus importants du XXe siècle avec plus de 400 chansons dont certaines ont fait le tour du monde et ont été reprises par de nombreux musiciens de jazz. Over The Rainbow, extraite de la comédie musicale ″Le Magicien d’Oz″, a été votée par la RIAA (Recording Industry Association of America) la 20ème chanson américaine la plus importante. Ses compositions sont devenues des standards de jazz grâce à sa facilité à intégrer des éléments de blues dans le répertoire du Great American Songbooks. Parmi les plus connues, citons : ″Blues in the Night″ (1941), paroles de Johnny Mercer ; ″Come Rain or Come Shine″, paroles J. Mercer ; ″Get Happy″ (1930), paroles Ted Koehler ; ″I Gotta Right to Sing the Blues″, paroles T. Koehler ; ″It’s Only a Paper Moon″, paroles E.Y. Harburg, Billy Rose ; ″Let’ Fall in Love″, paroles T. Koehler ; ″Over the Rainbow″, paroles E.Y. Harburg ; ″Sing My Heart″, paroles T. Koehler ; ″Stormy Weather″ (1933), paroles T. Koehler.

 

[5] Jack  » Legs  » Diamond  (*10-07-1897 – …18-12-1931, New York) : gangster irlando-américain, connu sous le nom de Gentleman Jack, pendant l’époque de la prohibition. Bootlegger et proche associé de Arnold Rothstein, qui faisait dans le jeu, Diamond a survécu à de nombreuses tentatives de meurtres entre 1919 et 1931, lui donnant la réputation de « pigeon d’argile de la pègre » (clay pigeon of the underworld). En 1930, Dutch Schultz fit remarquer à son gang, « N’y a-t-il donc personne ici qui puisse abattre ce type sans qu’il en ressorte ? » (ain’t there nobody that can shoot this guy so he don’t bounce back). Remarquons que Jack Diamond n’était pas lié à Stanley Diamond, membre de la famille Lucchese.
Jack Moran, Diamond rejoint rapidement un gang des rues de New York appelé les Hudson Dusters. Il servit quelques années plus tard dans l’armée des Etats-Unis, mais déserta ; il fut jugé et emprisonné comme déserteur en 1918-1919. À sa sortie de prison, il fut recruté par « Little Augie » Jacob Orgen pour assassiner un ennemi. Diamond devint le garde du corps d’Augie. Il fut touché par balles à deux reprises lorsque Orgen fut tué par Louis Bulchalter, qui essayait de s’approprier certains des rackets
Diamond était connu pour son train de vie extravagant. Individu très énergique, son surnom de « Legs » vient, soit du fait qu’il était bon danseur, soit de sa rapidité à échapper à ses ennemis. Pour un gangster, Diamond était réputé plutôt loyal, mais il ne répugnait pas à doubler quelqu’un quand le besoin s’en faisait sentir. Sa femme Alice Diamond n’a jamais soutenu son style de vie, mais n’essaya pas non plus de l’en dissuader. Diamond était un coureur de jupons, dont la maîtresse la plus connue était la danseuse Marion « Kiki » Roberts. Le public aimait Diamond : c’était l’une des plus grandes célébrités au Nord de New-York.
 
La prohibition
A la fin des années 1920, avec la mise en place de la prohibition, la vente d’alcool devint illégale aux Etats-Unis, ce qui n’empêcha pas des gens comme Diamond de continuer le business. Il voyagea en Europe pour quelques mois, espérant pouvoir acheter de la bière et des narcotiques, mais il rentra bredouille. Après la mort d’Orgen, Diamond essaya de superviser les ventes d’alcool au centre-ville de Manhattan. Il entra en conflit avec Dutch Schultz qui essayait à ce même moment d’agrandir son territoire de Harlem, mais aussi avec d’autres gangs de la ville. On tenta de l’abattre après qu’il eut manqué de faire un paiement, à l’hôtel Monticello. Il est donc allé plus au nord, vers les montagnes Catskill, pour tenter d’échapper à la menace de Schultz et des autres gangs. Ce n’était pas assez : les hommes de Schultz le surprirent à un dîner privé et tirèrent cinq balles, mais il parvint encore une fois à s’échapper.
En 1930, Diamond et deux de ses hommes de main kidnappèrent Grover Parks, un conducteur de camions, et lui demandèrent quel genre d’alcool il transportait. Celui-ci répondant qu’il ne transportait rien, ils le torturèrent et le laissèrent finalement partir. Quelques mois plus tard, Diamond fut inculpé pour kidnappage mais acquitté. Cependant, une enquête fédérale sur des charges similaires tourna différemment et il fut condamné à quatre ans de prison. Il fut acquitté lors d’un procès à Troy (New York). En 1931, des portes-flingues de Schultz ouvrirent le feu à l‘Aratoga Inn, prêt de Cairo (New York); il y survécut, alors que deux spectateurs y laissèrent la vie.
 
La chute
Le 18 décembre 1931, les ennemis de Diamond parvinrent finalement à l’abattre alors qu’il passait par une de ses cachettes sur Dove Street à Albany (New York), après avoir passé la nuit à fêter le résultat de son procès à Troy. Les tireurs l’abattirent de trois balles dans la tête vers 5:30 du matin ; cependant six coups de feu furent entendus, et il est à penser qu’il a donc lutté. S’il n’avait pas été abattu, il aurait été envoyé en prison par la sentence fédérale
Il y a eu de nombreuses spéculations pour savoir qui était responsable du meurtre, incluant Dutch Schultz, les frères Oley et la police d’Albany. D’après l’ouvrage O albany! de William J. Kennedy, sa mort aurait été ordonnée par Dan O’Connell, président local du parti républicain, et il aurait été tué par la police d’Albany. Lors d’une interview par Kennedy en 1974, O’Connell déclara : « Pour que la mafia vienne s’installer, elle doit être protégés, et ils savaient qu’ils ne le seraient jamais dans cette ville. On l’avait établi il y a des années. Legs Diamond… a appelé un jour et a dit qu’il voulait venir dans le business ici. Il comptait vendre des protections aux commerçants. Je lui ai dit qu’il n’allait pas faire de business à Albany et on ne s’attendait pas à le voir en ville le matin suivant. Il n’a jamais rien commencé ici.
D’après la version d’O’Connell, le sergent de police Fitzpatrick aurait abattu Diamond. Etant donné l’influence de O’Connell à Albany, la plupart des gens ont accepté sa version. Elle a été confirmée par plusieurs officiels.

(d’après : http://fr.wikipedia.org/wiki/Legs_Diamond)
 

[6] La Grande Dépression est la période de l’histoire américaine qui suivit le Jeudi noir du 24 octobre 1929, jour où survint le krach boursier (les marchés boursiers new-yorkais s’effondrèrent de manière durable le lundi 28 octobre 1929, le lundi noir). Les événements de cette journée déclenchèrent une crise économique mondiale qui mena à la déflation et à un accroissement significatif du chômage.

 

[7] Robinson William Luther ″Bojangles″ (*25-05-1878, Richmond, Virginie – …25-11-1949, New York) : danseur de claquettes afro-américain. Véritable prodige de la danse, il n’a que 9 ans quand il quitte Richmond pour Washington où il survit comme danseur de rue. Rapidement, son style extraordinaire lui permet de travailler dans des clubs de la ville. C’est à cette époque qu’il acquiert son surnom ″Bojangles″, apparemment lié à son caractère insouciant. En 1905, il rejoint une troupe itinérante qui se produit dans des boîtes de nuit et des cabarets à New York puis à Chicago. La ségrégation étant la norme aux Etats-Unis, cette troupe se produit principalement devant des spectateurs noirs
A l’époque, les claquettes sont un style relativement nouveau. Robinson fait donc partie des précurseurs : il développe les mouvements et les rythmes en utilisant davantage la pointe du pied et des frappes glissées. Il invente la « danse de l’escalier » qui consiste à faire des claquettes sur quelques marches en avant et à reculons. Son talent en fait une star au sein de la communauté noire et une des têtes d’affiche du Hoofer’s Club à Harlem.
En 1928, un producteur de Broadway en quête de nouveauté pour relancer la popularité des spectacles de variétés l’embauche pour une revue appelée Blackbirds of 1928. Les spectateurs (exclusivement blancs) apprécient le spectacle et Robinson, alors âgé de 50 ans, devient une célébrité très prisée.
Qu’il se produise dans un théâtre d’une petite ville ou une grande salle de Broadway, Robinson donne toujours le meilleur de lui-même et cet enthousiasme séduit le public. Acclamé pour son style de danse novateur et complexe, il personnifie l’insouciance et l’élégance en apparaissant souvent sur scène en queue-de-pie avec une canne.
Sa popularité est telle que l’industrie du cinéma s’intéresse à lui. Le producteur Darryl F. Zanuck l’invite à Hollywood où il apparaît dans plusieurs films dont les plus célèbres ″The Littlest Colonel″, ″The Littlest Rebel″ et ″In Old Kentucky″, aux côtés de l’enfant star Shirley Temple. Il est cependant cantonné à des rôles de majordomes et revient donc rapidement à la scène
En 1939, Robinson revient à New York pour interpréter le rôle principal dans ″Hot Mikado″, une version jazz de l’opérette de Arthur Sullivan et William S. Gilbert. Pour fêter ses 61 ans et le succès du spectacle, il danse à reculons (un de ses exercices de prédilection) sur près de 1 500 m le long de Broadway Avenue
Il retourne à Hollywood en 1942 pour le film musical ″Stormy Weather″ avec les chanteurs de jazz Lena Horne, Cab Calloway et Fats Waller.
Il est sans le sou quand il décède en 1949 suite à des problèmes cardiaques. L’animateur de télévision Ed Sullivan prend à sa charge les obsèques par respect pour l’artiste et pour l’homme. Plus de 50 000 personnes sont massées sur le trajet de la procession funéraire de Harlem au cimetière Evergreens de Brooklyn.
 
Anecdotes :
• En 1933, pendant un séjour dans sa ville natale, il remarque deux jeunes enfants qui ont du mal à traverser une route très fréquentée car il n’y a pas de feux de signalisation. Il se rend à la mairie et finance l’achat et l’installation des premiers feux tricolores de la ville. En 1973, une statue à son effigie a été érigée dans un parc situé non loin de cette intersection
• Depuis 1989, les États-Unis célèbrent le ″Tap Dance Day″ (Fête des claquettes) le 25 mai, jour anniversaire de sa naissance. À cette occasion, Broadway est interdite aux automobiles et devient une immense piste de danse où chacun peut venir faire des claquettes
(source : http://fr.wikipedia.org/wiki/Bill_Robinson)

 

[8] Tap dancing : le tap dance ou danse à claquettes est un style de danse né aux Etats-Unis au XIXe siècle. Le nom de claquettes vient du son produit par des fers (morceaux de métal adaptés) fixés sur les chaussures du danseur, ce qui fait de celui-ci, en même temps qu’un danseur, un percussionniste.
Les claquettes ont vu le jour dans le quartier de Five Points à New York dans années 1830 et sont un résultat de la fusion de l’″African Shuffle″ et de pas de danses folkloriques européennes (bourrées et gigues irlandaises, écossaises et anglaises). Les émigrants européens (irlandais notamment) dansaient au  XIXe siècle avec des sabots (″Clogg dance″) et on vit apparaître le ″soft shoe″ une danse en chaussures de ville au milieu du XIXe siècle. Afin de ne pas perdre l’intérêt rythmique porté par les sabots, les chaussures furent adaptées avec des morceaux de bois (″split clogs″) peu à peu remplacés par les claquettes actuelles en fer (milieu des années 1920).
L’origine des claquettes est un mélange des syncopes de la musique et de la danse africaine avec la gigue irlandaise. Des danseurs immigrants de groupes ethniques et culturels différents se rencontraient au cours de compétitions de danse et confrontaient leurs techniques. Avec le temps, les danses s’enrichirent les unes les autres et donnèrent naissance aux claquettes telles que nous les connaissons aujourd’hui (″Tap dance″).
Les claquettes se répandirent aux Etats-Unis à partir des années 1900, où elles constituaient la partie dansée des vaudevilles à Broadway. L’apparition du jazz dans les années 1920 les mit au premier plan, car le rythme de celui-ci s’adaptait naturellement à la danse de claquettes. À partir des années 1930, les claquettes firent leur apparition au cinéma et à la télévision où elles connurent leur apogée dans les années 1950 avec de grands danseurs comme Fred Astaire ou Gene Kelly, bien que le rock les fit passer au second plan dès la fin de la Deuxième Guerre Mondiale.

(source : http://fr.wikipedia.org/wiki/Claquettes)
 

Le tap dance ou danse à claquettes est indissociable de la comédie musicale, genre majeur du cinéma américain des années trente. Si Fred Astaire impose les figures du ″tap dance comme un des signes les plus visibles de son élégance et de sa virtuosité, il n’en revendique jamais la paternité, rendant justice à plusieurs reprises aux véritables créateurs du style : les danseurs noirs, et notamment Bill ″Bojangles Robinson. (1) En 1936, Astaire, alors incontestable star de la RKO (2) propose, dans ″Sur les ailes de la danse (3) un numéro justement célèbre : ″Bojangles of Harlem. L’année suivante, la chanson ″Slap that Bass de L’entreprenant Monsieur Petrov (4) est, à nouveau, un hommage aux rythmes inventés par les musiciens noirs. Mais ces deux séquences, témoignages effectifs de reconnaissance envers un art qui prend ses racines en Afrique, n’en sont pas moins les signes visibles de l’impossible présence du corps noir dans le cinéma américain.

 
Exclusion

Bojangles of Harlem est l’unique solo de Fred Astaire dans ″Sur les ailes de la danse. Sur une scène de théâtre, douze girls vêtues de blanc, bientôt rejointes par douze autres, habillées de noir cette fois, ouvrent le numéro. Elles se dirigent vers un énorme buste de carton pâte, visage noir avec chapeau melon et noeud papillon, sensé représenter Bill Robinson. A l’intérieur de cette effigie, apparaît Fred Astaire, grimé au cirage pour la seule fois de sa carrière. Après quelques figures avec les danseuses, il entame le moment crucial : seul en scène, il danse avec trois ombres noires géantes projetées sur un écran. D’abord parfaitement synchrones, un véritable échange naît peu à peu entre Astaire et les ombres. Mais, à la fin de ce long numéro, celles-ci, dépassées par la maîtrise du danseur, abandonnent et quittent l’écran, désabusées.
Il n’y a bien entendu aucun danseur noir sur scène. Mais les ombres en sont bien des représentations. Fred Astaire semble, dans les premières figures, être lui-même projeté sur l’écran, avant de devenir spectateur de la projection et d’imiter ces ombres. L’hommage est bien dans ces imitations. Rapidement, le synchronisme parfait prend le pas sur la copie : Astaire est alors l’égal des images de danseurs noirs. Mais ceux-ci sont vite exclus du plan, et leurs gestes de dépit prennent alors un sens symbolique très fort. Après les avoir pris pour modèle, Fred Astaire les a égalés, puis dominés. Cette mise en scène est à nouveau parfaitement au point dans ″Slap that Bass, le solo de ″L’entreprenant Monsieur Petrov, son film suivant.

 
Expulsion

Dans la salle des machines d’un navire, quelques employés noirs hilares entament, au rythme de leurs gestes de travail, la chanson ″Slap that Bass, mélange incertain d’effets ″jungle inventés par Duke Ellington et d’arrangements hollywoodiens. Astaire apparaît en plan insert, assis, tapant du pied, souriant et admiratif Très vite, il prend place au milieu des chanteurs et musiciens, reprenant lui-même le refrain. Il devient donc immédiatement le leader, accompagné par un orchestre de  » jazz « . Un travelling avant l’isole encore un peu des Noirs devenus ses faire-valoir, avant qu’une coupe très sèche ne les fasse définitivement disparaître. Il y a dans cette coupe une volonté de rupture, un très étonnant faux raccord : le second plan (Astaire seul), si l’on s’en tient à l’angle de prise de vue, aurait dû laisser apparaître quelques musiciens. Mais le décor n’est plus qu’une salle des machines vide : les Noirs se sont volatilisés, ont disparu dans la collure, dans l’entre-image.
Le cinéma hollywoodien révèle ici, par cette faute visible de montage – acte cinématographique s’il en est – son idéologie de la forclusion. Fred Astaire continue seul le numéro, remarquablement chorégraphié, notamment dans un échange somptueux avec les machines très stylisées du bateau qui forment alors un formidable décor très art déco. Il danse face à la caméra, pour le public virtuel des salles de cinéma. Expulsés du plan, les ouvriers-musiciens-chanteurs noirs sont devenus, hors champ, les témoins passifs de la performance. Le spectateur du film oublie rapidement leur existence. Seul le dernier plan les fait à nouveau intervenir, mais cette fois pour applaudir le numéro de la star, juchée sur une passerelle, inaccessible dans une improbable profondeur de champ.

(source : http://www.africultures.com/popup_article.asp?no=879&print=1).

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