Archives mensuelles : décembre 2012

Visite de la capitale de l’Avesnois.

Avesnes-sur-Helpe


 

Historique

A la fin du Xème siècle, Wédric le Barbu fait connaître Avesnes
Les traces d’occupation humaine dans l’agglomération remontent à l’époque gauloise avec l’oppidum du Flaumont situé à 2 Km à l’est de la ville. Bien qu’il ait été exploité comme carrière au XIXème, des fragments de  » murus gallicus  » y sont encore visibles.
Des cimetières mérovingiens furent découverts au XIXème à Avesnelles et Haut-Lieu. Le nom d’Avesnes, qui viendrait selon certains du latin Advenientes et signifierait  » les immigrants « , pourrait faire allusion à l’arrivée précoce de Francs en pays alors gallo-romain.
Avesnes entre dans l’histoire à la fin du Xème avec Wédric le Barbu, premier Seigneur connu qui y construisit une tour. Son Fils Thierry est à l’origine d’une véritable ville fortifiée autour d’un château situé sur une falaise dominant l’Helpe qui lui permet de contrôler l’itinéraire Nord-Sud entre Brabant et Bourgogne. Les seigneurs d’Avesnes vont dominer un vaste territoire aux confins de la France relevant théoriquement du Comté de Hainaut. Ils cherchent à être indépendants et mènent pour cela une politique d’affranchissement des communautés rurales qui se manifeste notamment par la Charte – Loi de Prisches (1158).

Jacques d’Avesnes : le compagnon de guerre de Richard Cœur de Lion
La dynastie féodale atteint son apogée avec Jacques D’AVESNES, compagnon de Richard Cœur de Lion chef d’une des armées de la 3ème croisade où il meurt héroïquement. Son fils aîné Gauthier II meurt en 1216, ne laissant qu’une fille, de sorte que la terre d’Avesnes passe par le jeu des successions et mariages à diverses familles princières. On retiendra surtout Olivier DE BRETAGNE qui tenta une sorte de coup d’état, provoqua le soulèvement de la noblesse bretonne contre lui et dut se réfugier à Avesnes.
Il faut aussi évoquer la figure de Louise D’ALBRET, grand’ tante de Henri IV qui restaura la ville au XVIème. Le fils cadet de Jacques D’AVESNES, Bouchart, épousa Marguerite DE CONSTANTINOPLE Comtesse de Flandres et de Hainaut. Mais ayant été ordonné sous-diacre, son mariage fut annulé et Marguerite se remaria avec Guy DE DAMPIERRE. La guerre entre les Avesnes et les Dampierre pour le partage de l’héritage de Marguerite DE CONSTANTINOPLE se régla par un arbitrage de Saint-Louis qui attribua le Hainaut aux d’Avesnes. Pendant le Moyen Age, la ville d’Avesnes développa ses activités artisanales de draperie et de tannerie. Ses productions sont attestées aux foires du Lendît et jusqu’à celles de Châlons-sur-Saône.
Bien que les seigneurs d’Avesnes fussent des princes français, le sentiment d’appartenance aux Pays-Bas Bourguignons se développa au XVème. En 1477, Alain D’ALBRET alors tout à la fois Seigneur d’Avesnes et Connétable de France, mit le siège devant sa propre ville pour le compte du Roi Louis XI. L’attachement à la Bourgogne l’ayant emporté sur l’obéissance vassalique, l’assaut dut être donné et Avesnes, qui pourtant seize ans auparavant avait accueilli le même Louis XI au moment où celui-ci prit le titre de Roi de France, fut complètement détruite à l’exception de rares maisons et du choeur de l’église.
L’échec final de Louis XI dans sa tentative de mainmise sur le Hainaut allait faire d’Avesnes une ville fortifiée gardant la frontière qui se trouvait alors à la limite actuelle des départements du Nord et de l’Aisne. Dés 1556, la ville d’Avesnes est détachée de la Terre et de la Banlieue pour être cédée au Roi d’Espagne. C’est alors qu’elle est réduite à la superficie actuelle d’environ 220 ha.

En 1659, Avesnes est rattachée à la France par le traité des Pyrénées
En 1659, Avesnes est rattachée à la France par le traité des Pyrénées. VAUBAN remanie un peu les fortifications de la place qui constitue désormais un élément de la deuxième ligne, défendant le fameux « pré carré du royaume ».
Après la fin des guerres de Louis XIV s’ouvre une période de prospérité qui permit la construction de la plupart des maisons de la vieille ville. En octobre 1793 Avesnes fut le siège de l’état-major de JOURDAN et CARNOT lors de la bataille de Wattignies qui, en opérant le déblocus de Maubeuge, mit un coup d’arrêt à l’invasion autrichienne.
Napoléon y rédigea son dernier ordre du jour avant la bataille de Waterloo.

Avesnes-sur-Helpe

Fig. 1 – Immeuble rue Cambrésienne


Le XIXème siècle : une époque de prospérité économique
Au XIXème la ville connut une réelle prospérité. Son marché au beurre était l’un des tous premiers de France.
L’industrie textile d’abord implantée à Avesnelles puis, à partir du démantèlement de 1873, sur les glacis des anciennes fortifications, assura une activité économique non négligeable. La guerre de 1914 interrompit cette période faste. L’état-major de LUDENDORFF et HINDENBURG s’installa à Avesnes pour diriger les offensives de mars à juillet 1918 qui faillirent amener la victoire de l’Allemagne. Pendant la seconde guerre mondiale la ville fut un centre actif de résistance O.C.M.
Avesnes est la ville natale de Jessé DE FOREST qui est à l’origine de la fondation de New-York, de l’égyptologue et orientaliste Prisse d’Avennes, du géologue Henri LECOQ, du jurisconsulte DUMEES.

Source : http://www.avesnes-sur-helpe.com/fr/histoire2.html

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Fig. 2 – Grand’ place du Général Leclercq, la mairie et la collégiale St-Nicolas


La collégiale Saint-Nicolas

La première église gothique connaîtra son heure de gloire le 2 Août 1461 lorsque le roi de France Louis XI fit célébrer, en présence du duc de Bourgogne Philippe le Bon, de Charles le Téméraire alors désigné comme le comte de Charolais et de l’essentiel de la noblesse de France, de Bourgogne et des Pays-Bas, un service funèbre en l’honneur de son père, le roi Charles VII, et revêtit pour la première fois les insignes royaux avant de rentrer en France et d’être sacré à Reims.
Cette église fut fortement endommagée par les troupes du même Louis XI lors de la prise de la ville en juin 1477 au moment des tentatives françaises pour s’emparer des domaines de Marie DE BOURGOGNE.

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Un incendie survenu en 1514 ajouta de nouveaux dommages.
C’est à Louise D’ALBRET que l’on doit l’essentiel de la reconstruction de l’église.
La révolution Française ne causa que peu de dégâts à l’édifice lui-même …
Les dommages de la seconde guerre mondiale permirent de relever le clocher à l’identique, de reconstituer à pignons d’origine. L’actuelle grosse cloche appelée Charlotte est la copie fidèle de celle qui avait été donnée par Charles-Quint en 1514. En revanche il n’y eu pratiquement pas de travaux de réfection intérieure. L’ensemble est classé monument historique depuis 1913.

Fig. 3 – Collégiale St-Nicolas, le clocher


Architecture et intérieur

Le Choeur est nettement plus ancien que la nef et la tour. Dans son état actuel il comprend une abside demi-hexagonale correspondant à des réfections de 1617. Les trois travées qui suivent remontent à la construction qui existait en 1461 lors de l’investiture de Louis XI. On ne peut évidemment dire avec certitude s’il s’agit de vestiges de l’édifice dédié à Saint Nicolas à la fin du XIIème siècle, mais plusieurs indices militent en faveur d’une datation haute.

L’une des clés de voûte d’origine a été conservée. Elle montre deux masques grimaçants l’un montrant les dents et l’autre tirant la langue d’une esthétique toute romane.
La tour et son dôme furent achevés dans le milieu du XVIème siècle. Ils culminent à 60 mètres de hauteur et se terminent par un logis de guetteur destiné à surveiller la frontière de France qui passait à une douzaine de kilomètres au sud à la limite de l’actuel département de l’Aisne. Jusqu’à la Paix des Pyrénées en 1659, Avesnes était l’une des principales places fortes qui défendaient les Pays-Bas contre les incursions françaises. C’est la raison pour laquelle la ville fut acquise en 1556 par Philippe II d’Espagne et détachée de la Terre d’Avesnes.

La Nef fut construite entre 1520 et 1550.
Elle est sans nul doute un des plus beaux exemples d’église-halle par son unité, sa simplicité et son ampleur. Le vaisseau central est long d’environ 40 mètres, large de 9 et culmine à une vingtaine de mètres.
Il est flanqué de deux collatéraux atteignant pratiquement la même hauteur et de deux séries de chapelles latérales dont les murs séparatifs servent à contrebuter les voûtes. La largeur de l’ensemble atteint 29 mètres en façade.
Cette nef halle a très peu d’équivalent en France. On retrouve en revanche en Belgique des constructions analogues au premier rang desquelles l’église Saint-Pierre Saint-Paul de Chimay. Les constructions sont exactement contemporaines.

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Mobilier et décor
Les déprédations révolutionnaires ont fait disparaître les tombeaux d’Olivier de Bretagne et de Louise d’Albret, le grand christ du Tref et les stalles des chanoines. Les évènements de 1944 ont eu raison du jubé du XVI siècle et de s derniers vestiges des lambris des stalles.
Il reste néanmoins un mobilier important et remarquable :
• deux retables baroques du début du XVIIème siècle dans les chapelles Sainte-Anne et de tous les saints
• un rare banc de confrérie du XVIème siècle
• les grandes boiseries d’époque Louis XV qui garnissent la chapelle de la Vierge et la chapelle Saint-Nicolas avec leurs tableaux de Louis WATTEAU
• des retables du XVIIIème siècle avec leurs tableaux

Fig. 4 – Nef et orgue de la collégiale

• le cénotaphe à la mémoire de Jean LAURENT et François DE SOLIS, soldats espagnols de l’armée de l’archiduc Léopold Guillaume pendant le siège de La Capelle en 1650
• le monument funéraire d’Adrien DE BLOIS en marbre rouge du XVIème siècle.

Les cloches et Carillons d’Avesnes-sur-Helpe
L’existence d’un Carillon est attestée à AVESNES depuis le début du XVème siècle.
En effet la ville céda aux villages avoisinants des timbres sans battants et mit en place un nouveau Carillon de douze cloches en 1549. A cet ensemble s’ajoutaient des cloches de volée dont en particulier la grosse cloche donnée par Charles Quint en 1514 et nommée pour cette raison Charlotte. Elle avait été fondue par Simon WAGHEVEN et portait la devise « VIVE BOURGOIGNE ».
D’autres timbres furent rajoutés pour arriver en 1791 à 30 cloches. La ville payait alors un carillonneur – organiste 500 livres par an indépendamment des sonneurs et des guetteurs.

Le Carillon ne cessa de fonctionner pendant la Révolution. En 1917 six cloches furent descendues avec peine par les Allemands mais restèrent à Avesnes. L’ensemble fut reconstitué sans trop de difficultés en 1923.

Mais le 2 Septembre 1944 alors que les troupes américaines entraient en ville, le drapeau français fut hissé au sommet de la tour. Les troupes allemandes restées à proximité lancèrent un obus incendiaire qui détruisit le Beffroi et occasionna la chute de l’instrument. Seule « Charlotte » en raison de son poids ne fut pas brisée mais seulement fêlée.

ALe presbytère
L’actuel presbytère occupe un ensemble de constructions pittoresques, ennoblies par les deux péristyles en pierre bleue placés en avancée des portes d’entrée. La cour est séparée d’un jardin par un muret qui s’interrompt en son centre pour laisser un passage dominé par deux lions placés de chaque côté.



Fig. 5 – Le presbytère

Ce site exceptionnel est en réalité l’emplacement de la Tour Saint-Jean importante fortification médiévale qui servit souvent d’ultime refuge aux défenseurs d’Avesnes et notamment lors de la tentative de prise de la ville en 1524.
Ce site exceptionnel est en réalité l’emplacement de la Tour Saint-Jean importante fortification médiévale qui servit souvent d’ultime refuge aux défenseurs d’Avesnes et notamment lors de la tentative de prise de la ville en 1524.

En 1811, la ville céda à l’Arrondissement l’ensemble pour y installer la Sous-Préfecture. A ce moment là l’essentiel des bâtiments actuels furent rénovés, mais les vues du XVIIème, dont on dispose, montrent une silhouette générale des constructions très semblable à ce qui existe actuellement ? C’est aussi de cette époque que datent les deux péristyles qui indiquaient l’entrée de l’hôtel particulier du Sous-Préfet et l’entrée des bureaux sur le côté. Le style classique, voire antiquisant, de l’Empire illustré par l’emploi des colonnades trouvait ici un ultime écho.
C’est dans cet Hôtel de la Sous-Préfecture que Napoléon s’installa avant la bataille de Waterloo et rédigea son ultime ordre du jour.

Les fortifications et les remparts

Les premières fortifications remontent au XIème siècle. Elles suivaient un périmètre englobant une partie de la ville haute dans le quadrilatère délimité par la Rue Léo Lagrange, la falaise et les square de la Madeleine.

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Fig. 6 – Vue sur les remparts


Au XIIIème siècle, une enceinte plus large correspondant aux trois quartiers de la vieille ville : Centre-Ville, Plateau Chémerault et ville basse est édifiée avec des tours rondes dont il subsiste un exemplaire à côté du Bastion de la Reine sur le plateau Chémerault.
Après la destruction de la ville en 1477 par Louis XI, on construisit vers 1530-1540 des fortifications bastionnées s’appuyant sur le rempart médiéval. Il en reste le Bastion de la Reine datant de 1538 avec des salles souterraines.
Les Bastions, sauf le Bastion de la Reine, sont élargis et des ouvrages extérieurs sont établis vers 1630 sous la Direction du Chevalier de Ville. De cette époque date la porte de Mons (1628) et le Cavalier du Bastion de France.

VAUBAN intègre la place, conquise par la France en 1659, dans le réseau de places fortes du  » Pré Carré « .
Il ne touche pas aux courtines et bastions (sauf le Bastion de la Reine qu’il élargit sur un côté). En revanche il met en place le réseau moderne d’ouvrages extérieurs (redoutes et demi-lunes) et le système d’inondation (Pont des Dames).

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Fig. 7 – Pont des Dames


La vieille ville

La Ville d’Avesnes présente un riche patrimoine de maisons anciennes, principalement du XVIIIème siècle.

La plus notable est la  » MAISON ESPAGNOLE  » située sur la Grand Place. La façade est rythmée par des grandes arcades entourant un tympan qui se trouve au dessus de chaque ouverture. Chaque étage est en outre en encorbellement par rapport au précédent. Il s’agit d’une construction datant des environs de 1550 dans un style de transition entre le Gothique et la Renaissance. Les tympans entourés d’arcs trilobés de l’époque médiévale sont ici remplacés par un dispositif employant des arcs en plein cintre. On trouve à Mons en Belgique quelques exemples de maisons du même type.

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Fig. 8 – Façade de type classique dans la rue Cambrésienne


Après le rattachement d’Avesnes à la France par la Paix des Pyrénées, se met en place un type classique de maison qui allie avec beaucoup d’harmonie pierre bleue, brique (un peu orangée) et ardoise. A la fenêtre unique carrée à meneaux succède des ouvertures rectangulaires avec un encadrement harpé de pierres et de briques. Des cordons de pierre soulignent souvent les étages. L’accès à la cave se fait par l’extérieur. Des corbeaux de bois parfois sculptés permettent un large débord de la toiture. Le toit a une pente très aiguë et il est égayé de lucarnes en chiens assis. Des ferronneries en fer forgé ou en fonte viennent décorer portes et appuis de fenêtres. On est dans un style que l’on retrouve dans les villes belges du Hainaut, qualifié de Louis XIV tournaisien. A Avesnes la plus ancienne maison datée de ce type remonte à 1704 (Maison de la Presse rue Victor-Hugo). Les dates se trouvent soit dans des cartouches de pierre, soit dans les fers d’ancrages.
On trouvera enfin quelqu’écho de l’ Art Nouveau dans une façade de la rue de Mons, et l’influence des idées issues du Bauhaus dans les monuments édifiés par Del Marle (monument à Léon PASQUAL rue de France et Monument à Léo LAGRANGE rue Sainte-Croix).

Parmi les édifices les plus intéressants, on notera l’Ancien Hôpital à la Structure complexe : ancienne salle des Malades, compartimentée ensuite, datant de 1617, une aile complémentaire de 1780 à laquelle en 1841 on ajoute une aile symétrique reliée par un escalier monumental. L’Hôtel de ville de 1757 assez sévère d’aspect annonce le style Louis XVI. Le Presbytère, ancienne sous-préfecture, a conservé de l’Empire des péristyles antiquisant. Le Palais de Justice de 1828 a également un important péristyle en forme de temple grec de l’ordre dorique assez réussi. Enfin les anciennes casernes de 1738 complètent la silhouette de la Ville.

La fin XIXème siècle avait amené une peinture généralisée des façades. Dernièrement un important programme de restauration d’une centaine de façades mené avec des fonds européens et le concours de la Ville d’Avesnes a été entrepris. Si l’on tient compte des rénovations antérieures, ce sont plus de 150 immeubles représentant une bonne moitié des maisons de la vieille ville qui auront été ainsi réhabilités.

Personnages

Prisse D’AVENNES ne fut pas un émigrant mais un explorateur. Il fut d’abord ingénieur. Il partit ensuite pour l’Orient, profitant du reflux de l’Empire Ottoman pour reconstruire les pays qui venaient de s’émanciper et qui en même temps symbolisaient l’aube de l’humanité : la Grèce et l’Egypte. Prisse D’AVENNES, né en 1807, partit à 19 ans, nanti du diplôme de l’Ecole des Arts et Métiers de Châlons, combattre pour l’Indépendance de la Grèce. A 20 ans, il explora l’Egypte, enseigna la topographie et l’art de la fortification, étudia l’assèchement du delta du Nil. Il devint ensuite archéologue et enrichit les collections françaises de bas-reliefs et de manuscrits. On lui doit de remarquables publications sur l’art égyptien et l’art islamique. MARIETTE le tint pour l’un de ses maîtres. Il mourut en 1879. Mais la vie aventureuse qu’il mena ne lui fit point oublier son pays natal. Prisse resta toujours en contact avec sa famille dont il fit la généalogie, comme avec Avesnes. Une rue d’Avesnes-sur-Helpe, sa ville natale, porte son nom ainsi qu’une rue de Paris.

Jessé DE FOREST est né à Avesnes au milieu du XVIème siècle, d’une famille solidement implantée en ville qui comptait parmi ses membres des échevins et un chanoine. Il s’exila à cause de sa foi protestante, mais d’abord en France où l’édit de Nantes assurait la liberté de culte et le plus près possible de son pays, en Thiérache, à Montcornet. Puis l’espoir d’un retour s’amenuisant, il alla en Hollande en 1615. Mais ce pays n’était pas le sien et il partit avec 56 autres compagnons, originaires comme lui du Sud du Hainaut vers les Amériques. Il ne s’agissait pas d’abolir tout souvenir, mais bien au contraire, de recréer un pays qui serait le sien : une Nouvelle-Avesnes. Jessé ne vit pas cet accomplissement. Il mourut en Guyane le 22 octobre 1624. Ses enfants et ses compagnons trouvèrent asile sur l’île de Manhattan que les Hollandais appelèrent ensuite, New Amsterdam et les conquérants anglais, New York.

Le Lycée général, professionnel et hôtelier d’Avesnes porte son nom ainsi qu’une avenue sur laquelle est érigée une stèle en son hommage.

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Fig. 9 – Plaque commémorative du passage de Napoléon

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Promenade dans le Laonnais – 2010



Le Laonnois est cette région géographique qui s’étend autour de la cité de Laon dans l’Aisne. La promenade proposée se déroule dans la zone au sud de la ville et à l’est de la N2. Elle permet la découverte de villages et bourgs pittoresques qui se nichent dans les vallées du plateau limoneux de Picardie.


Bruyères-et-Monthérault



L’église Notre-Dame de Bruyères-et-Monthérault, de style transition roman-gothique, est remarquable par l’ampleur de son plan architectural comportant nef, bas-côtés, double transept et abside complétée d’absidioles voûtées en cul-de-four richement décorées extérieurement. La majorité de l’édifice a été bâtie aux XII-XIIe siècle. Le transept ouest a été édifié au XIIIe siècle, et des parties hautes de celui-ci ont été modifiées au XVe siècle. Le chevet est l’un des plus beaux de style roman du nord de la France, que domine une majestueuse tour carrée. Les frises de l’abside représentent des animaux, des végétaux ainsi que les vices sous les regards de diables grimaçants.

Eglise Bruyères

En faisant le tour extérieur par la droite, le bras du transept qui contient la chapelle Saint-Troncin (A), montre une fenêtre flamboyante, la plus vaste, divisée en trois parties par des meneaux prismatiques. Elle est surmontée d’un dais qui devait abriter sainte Elisabeth, une des patronnes de l’église.
Juste à côté, se trouve la chapelle Sainte-Croix (B) avec son entablement remarquable situé juste sous la gouttière : pourceau jouant de la lyre, monstres, etc. Une porte murée à appareillage à crossettes, donnait vraisemblablement accès à l’église primitive (avant la construction au XIIe siècle). Sur le contrefort oriental, on remarque un cadran solaire, cadran canonial.




Fig. 2 – Notre-Dame de la Visitation de Bruyères

L’abside (fig. 4) et les absidioles (C) comportent une corniche remarquable comme l’entablement de la chapelle Sainte-Croix. Les fenêtres en plein cintre sont séparées par des contreforts en forme de demi-colonnes aux chapiteaux richement décorés. Au-dessus du toit de l’abside, se dressent deux pignons triangulaires couronnés d’antéfixes. La toiture est en pierres plates, ou lauzes.

Continuons notre tour pour arriver à la hauteur du donjon-clocher (D – fig. 3). On y découvre huit gargouilles en forme de loups, sans doute pour rappeler les « Leups de Bruyères », milice du village jusqu’en 1411, puis appelée les « Enfants du Roy ». Admirons la flèche pyramidale en ardoise.

Le transept gauche correspond à la chapelle Notre-Dame. La grande nudité de la façade est due à la présence, jusqu’en 1826 – 1829 du cimetière de ce côté de l’église.

En revenant vers la façade principale, on longe la nef et le bas-côté nord (F). Les corniches de la nef représentent des têtes d’hommes, des animaux fantastiques, des fleurs à quatre pétales, des roses, Satan couché. La corniche du bas-côté nord est ornée des pierres sculptées provenant des fenêtres des chapelles Sainte-Anne et de la Blavière, démolies en 1804.. L’œil de bœuf a été ajouté en 1804.

Nous nous trouvons maintenant devant la façade occidentale (G). On remarque les contreforts à ressauts. La façade est très austère et les portes sont ornées de peintures médiévales. Les deux colonnes et les deux consoles délimitent l’emplacement d’un ancien porche.

B                                                                       F010-008

Fig. 3 – Donjon-clocher                                                                                                     Fig. 4 – Abside


Pénétrons dans l’église.

La nef (5), construite à partir du deuxième quart du XIIe siècle, était initialement couverte en charpente. Elle comporte six travées, deux d’entre-elles ont été remplacées par les chapelles de la Vierge et de Saint-Troncin. En 1849, la nef fut recouverte de fausses voûtes en plâtre semblables à celles des bas-côtés.

La croisée entre les chapelles Notre-Dame et Saint-Troncin montre une très belle voûte composée de liernes et de tiercerons. Au centre, une clef de voûte en forme d’écusson porte un agneau crucifère et une tête de bœuf.

B

Jusqu’en 1802, il y avait, à l’emplacement du bas-côté nord (4) les chapelles Sainte-Anne (a) et de la Blavière (b). Celles-ci, devenues trop vétustes à la suite de la Révolution, furent démolies et remplacées par un bas-côté construit sur le modèle du bas-côté sud. Les voûtes en plâtre ont été ajoutées en 1849 (fig. 5). Les fonds baptismaux datent du XIIe ou XIIIe siècle.






Fig. 5 – Le bas-côté nord

En remontant le bas-côté nord, on arrive à la chapelle de la Vierge (fig. 6). On y voit une colonne centrale en palmier. Sur le mur ouest, s’ouvre un vitrail réalisé par Hector de Pétigny en 1960, représentant un Magnificat. Une grande fenêtre de style rayonnant est divisée en trois compartiments par des colonnettes dont un des chapiteaux est orné d’une tête d’homme qui semble avaler le fût (goule).

La chapelle des cloches, jouxtant le chœur, possède de beaux chapiteaux aux angles nord-ouest et nord-est de cette partie de l’église. Sur la voûte, deux peintures, l’une, au sud, représente un aigle (saint Jean), l’autre, à l’est, un ange (saint Mathieu).

Du côté sud de l’église, s’ouvre la chapelle Saint-Troncin, dont la partie inférieure est formée de huit arcatures plein cintre s’appuyant sur des colonnes jumelles dont les chapiteaux sont ornés de feuilles d’eau, de fleurs d’arum et de feuillage. La grande fenêtre à remplage flamboyant est divisée verticalement par de minces meneaux prismatiques. La voûte d’ogives flamboyantes à huit branches retombe sur une colonne à la façon d’un palmier.

De l’autre côté du chœur, la chapelle Sainte-Croix présente au sud-ouest un faisceau de colonnettes dont les chapiteaux sont ornés de feuillages. Les vitraux représentent les Litanies de la Vierge, de même que celles de la chapelle des Cloches. Un grand Christ moderne, saint Jean et la Vierge plus anciens parachèvent le décor.

Enfin, l’abside et les absidioles comportent un tableau de Jean-Baptiste Jouvenet représentant la Visitation au moment du Magnificat (fig. 7).Dans l’arcature nord on trouve de très beaux chapiteaux dont l’un d’entre eux est signé. La clé de voûte représente un religieux tenant une tablette. Dans l’absidiole nord, une fresque a été découverte représentant sans doute la circoncision de Jésus.

B                                                                    F010-010

 Fig. 6 – Chapelle de la Vierge                                               Fig. 7 – Abside : tableau e J-B. Jouvenet


Vorges


Vorges, blottie au creux d’un vallon où l’on aperçoit encore les travées d’anciens vignobles, présente ses maisons en pierre qui se tassent autour de la place de l’église. On peut y admirer quelques maisons de maîtres du XIXe siècle, dont le château de Valbon, construit en 1876 par André HOUSSAYE, des vendangeoirs du XVIIe et du XVIIIe siècle, un lavoir et un ancien moulin.

Une plaque commémorative est appliquée sur la façade de la bâtisse de la figure 8. Le texte dit ceci :
« Hector DE PETIGNY (1904- 1992), membre de l’Ecole de Paris et acteur de toutes les aventures de l’art profane et sacré du siècle, a créé les vitraux du clair-étage du chœur de la collégiale de Saint-Quentin et le décor d’ardoise er de bois sculpté des archives de l’Aisne.
Vorges, berceau de la famille, a compté parmi les sources de son inspiration ; en témoignent le chemin de croix de l’église Saint-Jean-Baptiste (fig. 15) et de nombreuses créations inspirées par le Val Saint-Pierre.
Alchimie de la couleur et des formes, son œuvre traduit un sentiment profond de joie et de sérénité ».

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Fig. 8 – Maison des DE PETIGNY

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Fig. 9 – Le Château Fleury



La construction de l’église gothique Saint-Jean-Baptiste de Vorges a débuté au XIIe siècle pour se terminer le siècle suivant. Sa taille qui peut paraître disproportionnée par rapport au village est due au fait qu’elle a été fortifiée durant la guerre de Cent et qu’elle était intégrée dans l’enceinte composée de fossés, de portes et d’un donjon. Seules subsistent de ces fortifications, la tour de l’église, percée de baies géminées, et les tourelles d’angle (fig. 10).

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Fig. 10 – L’église Saint-Jean-Baptiste

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La façade est décorée d’une rose à colonnettes formant une roue qui rappelle celles de la cathédrale et de l’église de Vaux à Laon (fig. 11).
La nef compte cinq travées plafonnées. Les collatéraux sont également dépourvus de voûtes. Le transept, quant à lui, présente de belles croisées en ogive. C’est durant le XIVe siècle, à la suite des troubles occasionnés par la guerre de Cent ans que le clocher et les deux transepts furent fortifiés et renforcés : un parapet et des échauguettes furent rapportées à l’ensemble.



Fig. 11 – Façade décorée d’une rosace

VEn 1972 et 1975, des fouilles de sauvetage, à l’est de l’église au pied du Mont Pigeon, ont permis la découverte d’une nécropole mérovingienne, comportant 159 sépultures (fig. 12).
Parmi celles-ci, on a trouvé 30 sarcophages en pierre, deux en plâtre et 21 stèles des VIe –  VIIe siècles, dont quelques exemplaires sont exposés dans l’église.


Fig. 12 – Sépultures de la nécropole mérovingienne


Une centaine de sépultures avaient déjà été découvertes lors de fouilles, menées sans rigueur scientifique, en 1861 et 1883. Cependant, des relevés témoignent de l’importance des trouvailles.

A Vorges, l’enfouissement rapide de la nécropole mérovingienne après son abandon, a préservé l’aspect en surface de plusieurs sépultures. Elles étaient délimitées par des entourages rectangulaires de pierres sèches (fig. 13) et signalées par des stèles (fig. 14), parfois doubles quand elles avaient été destinées à recevoir deux inhumations. Les pierres visibles au fond des fosses avaient servi à caler les planches des coffres funéraires, beaucoup plus utilisées que les cercueils.

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Fig. 13 – Eléments de sarcophage mérovingien

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Fig. 14 – Stèle décorée mérovingienne

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Fig. 15 – Chemin de croix par Henry DE PETIGNY



Presles


L’église Saint-Georges et Saint-Quirin de Presles (fig. 16) est l’un de ces édifices romans comme les appréciait les peintres Le Nain, avec un beau porche et un chevet fortifié à meurtrières étroites. Sa construction remonte au XIe et XIIe siècles.

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Fig. 16 – Eglise Saint-Georges et Saint-Quirin


En faisant le tour de l’édifice, on s’attardera sur le porche, dont les deux façades latérales sont percées d’une fenêtre géminées (fig. 17). On remarquera les contreforts puissants s’appuyant sur les collatéraux, la tour carrée et le chevet fortifié (fig. 18).

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Fig. 17 – Fenêtre géminée du porche                                                          Fig. 18 – Chevet fortifié

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En pénétrant dans l’église, on ressent une atmosphère de quiétude comme dans la plupart des églises romanes dont l’architecture simple et les lignes pures incitent à la méditation. Le chœur est séparé de la nef par une poutre de gloire avec un Christ en croix en bois (fig. 19).



Fig. 19 – La poutre de gloire


Sur l’une des parois d’un des transepts est accroché les restes d’un Christ crucifié en bois polychrome d’une grande sobriété (fig. 20). Les plafonds des bas-côtés sont constitués de poutres comme la nef de l’église de Vorges (fig. 21).

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Fig. 20 – Christ en bois polychrome                                                          Fig. 21 – Bas-côté gauche



Nouvion le Vineux



Ce village installé au milieu de la forêt est construit en pierre calcaire, typique du pays laonnais. Il possède encore son lavoir construit en 1841, directement alimenté par une source (fig. 22).

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Fig. 22 – Le lavoir de 1841, alimenté par une source

Son église de campagne, associant roman et gothique, est toujours entourée du cimetière (fig. 24). Le porche est classique. Le clocher carré, à trois étages comporte des ouvertures géminées à chacun de ceux-ci (fig. 23). Le chevet de forme arrondie (fig. 24) est parcouru par une frise reprenant des figures grotesques (fig. 25) et est entouré de deux colonnes dont les consoles sont sculptées également de figures grotesques (fig. 26).

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Fig. 23 – Eglise Saint-Martin

Fig. 24 – Chevet de l’église


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Fig. 25 – Frise du chevet


La nef de l’église Saint-Martin, précédée d’un porche, est couverte de voûtes gothiques primitives, retombant sur des chapiteaux romans historiés ou à décor de feuilles d’acanthe. Les fonds baptismaux romans sont en pierre de Tournai.

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Fig. 26 – Console extérieure

Catégories : Voyages personnels | Un commentaire

Qui est Dieu ?

Jean SolerQui est Dieu ?, Editions de Fallois, 2012 (lecture, août 2012)

En cette période troublée par les manifestations hystériques des « fous de dieu » de tous poils, il est nécessaire de remettre les choses à plat. Le livre de Jean Soler tombe à point nommé, à ce sujet. Cet agrégé des lettres, ancien conseillé culturel auprès de l’ambassade de France en Israël (1969-1973 et 1989-1993) a passé sa vie à lire, traduire et éplucher les textes fondateurs du monothéisme. Il en est résulté un essai en trois volumes sous le titre général « Aux origines du Dieu unique ». Le petit livre décapant que j’ai lu est une synthèse de son œuvre précédente, destiné à un public plus large. L’auteur s’y attaque aux trois religions monothéistes, mais la critique est centrée sur sa matrice, c’est-à-dire le judaïsme. Il ne se répand pas, va à l’essentiel. Certes son propos dérange les affidés des trois religions monothéistes, mais elle est dépurative dans cette période où l’on veut nous imposer des certitudes douteuses par tous les moyens.

 

Jean Soler s’inscrit dans la lignée de l’école française exégétique biblique, dont Richard Simon, un contemporain de Bossuet, fut le fondateur, il y a quatre siècles. On y trouve des personnages comme le curé Meslier[1], le baron d’Holbach[2], l’anarchiste Proudhon[3], Charles Guignebert[4], Paul-Louis Couchoud[5]. Cette lignée de penseurs fut toujours passée sous silence par les philosophes et érudits bien pensants de notre monde imprégné de judéo-christianisme. En effet, les propos choquent lorsque que l’on ose nier l’existence historique de Jésus ou que l’on s’attaque à l’analyse autorisée des textes dits sacrés : Tora, Bible, Coran.

 

D’entrée de jeu, Soler annonce dans son avant-propos :

 

« Mon but est de porter sur la place publique, sous une forme plus ramassée et plus percutante, des idées que j’ai avancées dans des livres dont les critiques n’ont pas rendu compte, sans doute parce qu’ils dérangent leurs certitudes ou pour ne pas déplaire à certains milieux » (p. 7).

 

Dans le corps de ce petit essai, il démonte six idées reçues.

 

  • Première idée reçue : la Bible dépase en ancienneté les autres livres fondateurs.

Faux : les philosophes ne s’inspirent pas de l’Ancien Testament :

 

« La Bible est ainsi contemporaine, pour l’essentiel, de l’enseignement de Socrate et des œuvres de Platon. Remaniée et complétée plus tard, elle est même, en grande partie, une œuvre de l’époque hellénistique » (p. 12).

 

  • Deuxième idée reçue : la Bible a fait connaître à l’humanité le Dieu unique, le « vrai Dieu ».

Faux : la Bible enseigne le polythéisme et « Iahvé », le dieu des Juifs, est l’un des dieux du panthéon. C’est un dieu national qui annonce qu’il sera fidèle au peuple juif si celui-ci lui reste acquis. La religion juive n’est pas monothéiste mais monolâtrique. Elle enseigne la préférence d’un dieu parmi d’autres.

 

« De toutes ces données, on peut conclure qu’au Ve siècle avant notre ère, au temps de Périclès, quand une notable partie de la Bible était rédigée, les Juifs n’étaient pas encore monothéistes » (p. 17).

 

« Leurs récits [des Hébreux], confrontés aux données archéologiques et épigraphiques, attestent qu’au Ve siècle encore le peuple vénérait, à côté de Iahvé, d’autres dieux et d’autres déesses » (p. 61)..

 

  • Troisième idée reçue : la Bible a donné le premier exemple d’une morale universelle.

Faux : ses prescriptions ne regardent pas l’universel, l’humanité, mais la tribu, le local, dont il faut assurer l’être, la durée, la cohésion et la survie du peuple. L’amour du prochain se limite à son voisin, à l’Hébreu. Pour les autres, l’élimination et la mise à mort sont mêmes conseillées. Cette analyse est également valable pour les préceptes du Coran.

 

  • Quatrième idée reçue : les prophètes ont promu une forme spiritualisée du culte hébraïque.

Faux : pour les hommes de la Bible, il n’y pas de vie après la mort, ni de résurrection.

 

« L’idée d’une résurrection des morts à la fin des temps, empruntée aux Perses, n’apparaît dans le judaïsme qu’au IIe siècle avant notre ère, et elle est contestée par les tenants de la religion traditionnelle : les prêtres et le parti du Temple. Quant à l’idée de l’immortalité de l’âme, empruntée aux Grecs, elle est plus tardive encore : aucun livre de la Bible hébraïque n’en fait état » (p. 21).

 

  • Cinquième idée reçue : le Cantique des Cantiques célèbre l’amour réciproque de Dieu et du peuple juif.

Faux : ce texte est tout simplement un poème d’amour. S’il devait être allégorique, ce serait le seul livre crypté de la Bible.

 

« Le Cantique des Cantiques est un recueil de poèmes centré sur l’amour charnel de deux adolescents en dehors du mariage » (pp. 22-23).

 

  • Sixième idée reçue : Dieu a confié aux Juifs une mission au service de l’humanité.

Faux : car parmi les exigences du dieu figure, au premier rang, l’interdit des mélanges avec les autres peuples, d’où les interdits alimentaires, les lois et les règles, l’interdiction des mélanges de sang, donc des mariages mixtes. Ce dieu a voulu la ségrégation, il a interdit la possibilité de la conversion, l’idée de traiter avec les nations étrangères, et il ne vise pas autre chose que la constitution identitaire d’un peuple. Ce dieu est ethnique, national, identitaire.

 

« Ce qui caractérise le peuple juif de l’Antiquité, celui dont la Bible est le livre sacré, n’est pas la vocation à l’universel mais, bien au contraire, « l’esprit de singularité » » (p. 26).

 

  • Septième idée reçue : les Hébreus étaient universalistes, comme l’atteste le commandement « Tu aimeras l’étranger comme toi-même ».

Faux : car le terme hébreu « étranger » désigne exclusivement ceux qui travaillent pour les Hébreux. Lorsqu’il s’agit d’un étranger qui réside ailleurs le terme est différent et l’attitude prescrite vis-à-vis de celui-ci est toute autre. : il est interdit d’épouser ses enfants, de partager ses repas, de l’admettre dans le Temple de Iavhé.

 

Jean Soler termine ce premier chapitre en démontrant qu’en fait, « la Bible est un livre comme les autres, à l’égal de l’Iliade et de l’Odyssée », et que Moïse et Abraham sont des personnages de fiction au même titre qu’Achille et Priam. Donc, les trois religions monothéistes n’ont plus d’assise sacrée. Jésus n’aurait pas existé sans les personnages mythiques de Moïse et d’Abraham, et Mahomet non plus.

 

« En attendant, c’est le « retour du religieux », ce combat d’arrière-garde, qui encombre l’horizon et obture les esprits. Le religieux peut être anodin et même consolateur. Mais il peut être dangereux si l’on prend au pied de la lettre des textes qu’on déclare sacrés sans être capable de les comprendre. Comprendre nécesite un réel effort, un certain recul, un doute minimal, et le sens du relatif.

C’est dans la croyance monothéiste que réside le danger le plus grand. Car si la Vérité est Une, comme Dieu, et si l’on est certain de la posséder, les autres sont dans l’erreur. Il apparaît, en particulier, intolérable que la Vérité, puisqu’elle est unique, soit exprimée en trois versions. Deux sont de trop. Et l’on peut éprouver, de bonne foi, en toute logique, la tentation et même le devoir, comme un impératif absolu, de faire prévaloir, au besoin par la violence, la vraie version de la Vérité. Au nom du Vrai Dieu » (pp. 28-29).

 

Ce passage est une admirable synthèse de ce qui se passe actuellement dans le monde, où l’on voit s’affronter dans la violence des partisans de l’une ou l’autre confession. Cela se traduit plus particulièrement dans le monde musulman où les intégristes cherchent à prendre le pouvoir et à restaurer la charria et à imposer des régimes didactoriaux dans des états islamiques. Plus sournoisement, ce même état d’esprit existe dans la mouvance chrétienne et l’on voit aux Etats-Unis, l’importance du lobby baptiste qui cherche à imposer des lois antidémocratiques.

 

Dans son deuxième chapitre, Jean Soler se pose la question de « comprendre depuis quand et pourquoi les Juifs de l’Antiquité ont admis comme un dogme qu’il n’existe et ne peut exister qu’un dieu, alors que jusque-là, dans toutes les sociétés connues de nous, le monde divin se caractérisait par la pluralité et la diversité des êtres surnaturels » (p. 31).

 

Au départ, comme on l’a déjà vu dans le premier chapitre, le dieu vénéré par les Juifs est un dieu ethnique et national, choisi parmi d’autres, qui prend en charge le « peuple élu ». « Iahvé » « se soucit avant tout de sauver son peuple de l’esclavage où il est réduit en Egypte » (p. 33). Ce dieu ne se présente pas comme unique et étant celui de tous les peuples. De plus, les Dix Commandements « ne sont pas les impératifs d’une morale universelle mais des règles de conduite destinées à assurer la cohésion du peuple pour qu’il puisse mieux faire face à l’adversité » (p. 34).

On peut parler de monolâtrie qui « est le culte rendu à un dieu de préférence aux autres, sans nier pour autant l’existence des autres dieux, dont certains ont un rapport privilégiés, eux aussi, avec d’autres peuples » (p. 34).

 

Ce dieu privilégié est avant tout un dieu guerrier. Ainsi, « chaque peuple attribue ses succès, surtout ses succès militaires, au dieu avec lequel il a fait alliance, et il a tendance à penser que son dieu est le plus grand des dieux » (p. 35).

 

La question se pose de savoir quand le monothéisme véritable est apparu.

 

« Dans ces conditions, comment se fait-il que le peuple juif soit à l’origine de la croyance en un Dieu unique ? Si cette dernière ne remonte pas à Moïse, quand est-elle apparue et dans quel environnement ? » (p. 36).

 

Pour ramasser cette idée dans une formule-choc, Jean Soler écrit : « Moïse ne croyait pas en Dieu. » Le même Moïse, bien que scribe de la Torah, ne savait pas écrire : les Hébreux n’écrivent leur langue qu’à partir du IXe ou du VIIIe siècle. Si Yahvé avait écrit les Dix Commandements de sa main, le texte n’aurait pas pu être déchiffré avant plusieurs siècles.

 

« La thèse que je soutiens, nous dit Jean Soler, est que la croyance en un Dieu unique est apparue quand l’échec de l’alliance s’est révélé patent et qu’il a fallu trouver une explication crédible à cet échec » (p. 38).

 

Quels étaient les succès dont les Israélites accréditaient leur dieu privilégié ?

–        la sortie d’Egypte ;

–        la conquête de Canaan ;

–        la constitution d’un puissant royaume sous l’autorité de David puis de son fils Salomon.

 

Malheureusement, il n’existe aucune preuve archéologique de la sortie d’Egypte et de l’errance du peuple juif pendant 40 ans. Pas plus que pour la guerre éclair lors de la conquête de Canaan. Enfin, aucun vestige archéologique ou document datant du royaume  des deux rois n’a été retrouvé, pas plus que dans les annales des pays voisins.

 

Selon la Bible, la première catastrophe (shoah) qui frappa le peuple juif fut la sécession de 10 des 12 tributs à la mort de Salomon créant ainsi deux états rivaux, conséquence du laxisme du roi qui avait toléré, à Jérusalem même, le culte d’autres divinités.

La deuxième catastrophe est la disparition de la Samarie lors de son invasion à la fin du VIIIe siècle avant J.-C. par les Assyriens. Celle-ci est également justifié par la trahison de ses souverains qui auraient introduit le culte des dieux étrangers.

La troisième se produira au VIIe siècle avant J.-C., lorsque les Babyloniens soumettront le royaume du Sud en détruisant Jérusalem. Sous le régime perse, qui les libère de leur exil babylonien, les Israélites espéraient, vainement, reconstituer leur ancien royaume.

 

Ces différents revers sont malgré tout l’œuvre de Iavhé, dieu jaloux qui ne tolère pas de rivaux ; idée qui prévalu aux alentours de 620 avant J.-C. sous le règne de Josias « dans l’espoir d’empêcher Jérusalem de subir le sort de Samarie » (pp. 41-42)

 

« L’histoire des Juifs est une suite d’échecs, une série continue de défaites, souvent occasionnées par l’illusion qu’ils pourront l’emporter sur des ennemis plus nombreux et plus puissants car leur dieu les assistera de sa « main forte », comme dit la Bible » (p. 97).

 

Curieusement, l’historien grec Hérodote qui pourtant a beaucoup voyagé dans ces régions n’a jamais entendu parler des Juifs, ni de leur religion, ni du temple que soit disant ils avaient reconstruit à Jérusalem après leur retour de Babylone.

 

« C’est pourtant dans cette période, sous la domination des Perses, que les Juifs ont conçu une religion tout à fait nouvelle, le monothéisme » (p. 40).

 

Pour comprendre, il faut avant tout renoncer « aux notions de Révélations et de Livres sacrés, même si l’on croit en « Dieu » » (p. 40).

 

« C’est, selon notre auteur, l’échec répété de cette ethnie, malgré son alliance avec un dieu présenté comme le plus grand des dieux, qui est à l’origine de la révolution monothéisme » (pp. 40-41).

 

« Une crise intellectuelle s’est faite jour et s’est accentuée. Pour la surmonter, il n’y avait que deux voies : abandonner la doctrine traditionnelle et sacrifier le passé, ou trouver une idée radicalement neuve capable de sauver, à la fois, le peuple et son dieu. Cette idée a été le monothéisme » (p. 48).

 

« L’adoption du monothéisme par les Juifs a modifié du tout au tout leur vision du monde. Il n’y avait plus lieu d’interpréter l’Histoire en termes de rivalités entre dieux protégeant et aidant chacun son peuple. Comparer, en particulier, le dieu des Juifs et le dieu des Perses n’avait plus de sens : c’était le même dieu, le Dieu Unique, qui favorisait, selon des desseins connus de lui seul, tantôt un peuple et tantôt un autre » (p. 48).

 

« C’est ainsi que les Juifs ont changé de religion, sans attribuer nulle part cette innovation à une interprétation divine. Ils ont cru (ou laissé croire), pour raccorder le présent au passé, que cette vue nouvelle tenue pour la Vérité remontait au Sinaï. Et ils ont apporté dans ce sens quelques corrections à la Bible » (p. 49).

 

Malgré cela, le Dieu Unique reste un dieu ethnique.

Ce sont les premiers chrétiens qui ont coupé les racines ethniques de Dieu. C’est Paul qui prône l’extension  aux non-juifs de la religion des Juifs. Au début du IVe siècle de notre ère, c’est sous le règne de l’empereur romain Constantin, qui s’est converti au christiannisme, que le dieu des Juifs est devenu celui des Romains, puis des Européens et des peuples qu’ils ont soumis. Ensuite, l’islam qui s’appuie également sur son attachement à un dieu unique emprunté aux Juifs et aux chrétiens, triomphe en fédérant autour de l’enseignement de Mahomet, les tribus arabes jusqu’alors divisées.

 

« Le fait que le monothéisme ne puisse se passer, quoi qu’en disent les théologiens, d’un enracinement national explique qu’aujourd’hui encore, des peuples qui affirment vénérer le même Dieu se livrent à des luttes implacables pour faire prévaloir leur propre conception du Dieu Un » (p. 51).

 

Dans le troisième chapitre de ce petit essai, Soler pose la question « Qui est Dieu ? ».

 

« Quand on parle de Dieu, il faut savoir de quoi l’on parle. Cessons d’entretenir la confusion dans un domaine qui ne s’y prête que trop. Le mot « Dieu » ne peut désigner que la divinité adoptée par les trois religions « monothéistes », laquelle a pour trait principal d’être conçue comme unique » (p.  53).

 

« Le monothéisme est un phénomène culturel apparu d’abord chez les Juifs, et pourvu, comme beaucoup d’événements historiques, d’un caractère aléatoire, imprédictible : il aurait pu ne pas exister. Ses développements sont dépourvus eux-mêmes de nécessité » (p. 53).

 

Comme dans l’évolution biologique, l’apparition du monothéisme est le résultat d’une série de situations contingentes. Si Paul de Tarse n’avait pas eu « ses visions sur le chemin de Damas », il n’aurait pas proner la parole du Christ comme universelle. Si l’empereur romain Constantin ne s’était pas converti au christiannisme et si ses successurs ne l’avaient pas suivi dans cette voie, le christiannisme ne serait pas devenu une religion d’état et n’aurait pas été imposée à tous les peuples de l’Empire, et ainsi de suite. De même pour le judaïsme et l’islam.

 

« […] la conversion au christianisme d’un empereur romain, Constantin, au début du IVe siècle, le christianisme a repris à son compte l’idéologie hébraïque d’un monisme exclusiviste où politique et religion sont indissociables, et où la violence est légitimée » (p. 99).

 

Soler avance également que l’idée de « religion universelle » est fallacieuse. On retrouve dans l’histoire des religions la même erreur qui entachait celle de l’Histoire naturelle : la notion de progrès et d’aboutissement à un point final. Le monothéisme ne constitue pas un progrès intellectuel. Les religions polythéistes seraient tout aussi valables. D’ailleurs, notre auteur associe le polythéisme à la tolérance et le monothéisme à la violence. Un panthéon comme chez les Grecs rend la cohabitation possible et l’ajout d’un nouveau dieu ne pose pas problème ; par contre lorsqu’il y a un seul dieu, les autres sont faux, et il faut les combattre, car le monothéisme affirme : « Tous les dieux sauf un sont inexistants. »

 

« Les civilisations polythéistes ignorent, par nature, l’intolérance religieuse » (p. 100).

 

De plus, « la non-figuration des dieux, loin d’être la preuve d’une religion élevée, épurée, en un mot développée, est un indice d’archaïsme » (p. 57).

 

« Toutes les religions sont anthropomorphes, autrement elles ne pourraient pas exister : il n’y aurait pas de communication possible entre le monde humain et le monde divin » (p. 58).

 

Dans ce chapitre, Soler revient sur l’archéologie du monothéisme.

 

« Iahvé n’est pas Dieu. On continue à confondre le dieu des Hébreux avec le Dieu unique des trois religions monothéistes. Iahvé n’est qu’une divinité parmi d’autres » (p. 60).

 

« […], les Hébreux étaient connus des autres peuples et ils se désignaient eux-mêmes comme le « peuple de Iahvé ». Le dieu confère au peuple son identité. Et, naturellement, chaque peuple est porté à croire que son dieu est plus puissant que les autres ; qu’il l’aidera à l’emporter sur les rivaux et ses ennemis » (p. 60).

 

C’est ce que notre auteur appelle « monolâtrie », c’est-à-dire, « le culte rendu à un dieu de préférence aux autres, sans que soit niée l’existencxe des autres dieux » (p. 61).

 

Jusqu’à quant cette situation a-t-elle perduré, et quant, les Juifs ont-ils adopté le monothéisme ?

 

« Leurs récits [des Hébreux], confrontés aux données archéologiques et épigraphiques, attestent qu’au Ve siècle [av. J.-C.] encore le peuple vénérait, à côté de Iahvé, d’autres dieux et d’autres déesses » (P . 61).

 

Sur la base des différentes données relevées par les chercheurs, il faut admettre que, huit siècles après Moïse, le peuple juif n’était pas monothéiste.

 

A ce stade, Soler cherche à « comprendre les raisons qui ont pu pousser les Juifs de l’Antiquité à changer de religion : à passer du culte de Iahvé, un dieu parmi d’autres, au dogme qu’il ne peut exister qu’un Dieu » (p. 63).

« Ce changement de religion est oblitéré par les tenants des trois monothéismes, qui ont intérêt à penser que c’est le Dieu unique qui s’est révélé aux Hébreux » (p. 63).

 

« L’hypothèse à laquelle [notre spécialiste est] parvenu est que les Juifs ont changé de religion quand le culte de Iahvé ne s’est plus trouvé adapté à un environnement trop sérieusement modifié ; et qu’ils ont été contraints, pour survivre en tant que Juifs, à restructurer sur d’autres bases les croyances qui fondaient leur identité. Aucun peuple ne tend spontanément à changer sa vision du monde, comme aucune espèce animale ne tend d’elle-même à se transformer. La théorie darwinienne de l’Evolution l’a montré. Il a fallu que les Juifs subissent un traumatisme, et même plusieurs, pour qu’ils inventent une religion inédite » (p. 64).

 

Nous revenons à la grande règle générale que pour survivre, il faut s’adapter et que seuls ceux qui y parviennent pourront se perpétuer.

 

« Pour s’adapter à cette situation qui a mis en défaut la monolâtrie hébraïque exclusiviste, il a fallu que les Juifs adoptent, dans la seconde moitié du IVe siècle avant notre ère, une nouvelle mutation théologique qui a été, plus qu’une réforme, une révolution culturelle : le monothéisme » (p. 91).

 

Et pour résumer, Soler est « parti de ce constat :

  1. Aucun peuple avant les Juifs n’a formulé comme une évidence qu’il n’existe qu’un Dieu.
  2. Les Juifs eux-mêmes n’ont fait de cette conviction un dogme devenu central dans leur religion qu’au cours du IVe siècle avant notre ère.
  3. Le monothéisme est apparu chez eux après une longue suite de malheurs.
  4. Il ne provient pas d’une lumière, surnaturelle ou naturelle, qui aurait distingué les Juifs des autres peuples.

Sur cette base, [il a] mis en avant l’influence indirecte mais déterminante de la religion des Perses sur la religion des Juifs, à l’époque de l’Empire achéménide (VIe-IVe siècles avant notre ère). Le monothéisme est né au croisement du parcours de ces deux peuples » (pp. 64-65).

 

Cette idée est reprise dans le quatrième chapitre :

 

« Si l’on écarte les causes surnaturelles, l’évolution de la religion nationale des Juifs relève des mêmes principes d’intelligibilité que l’évolution des êtres vivants selon Darwin. Quand l’environnement d’une espèce (ou d’une idéologie ethnique) devient par trop défavorable, elle ne peut survivre que grâce à des modifications qui ont un caractère contingent : elles auraient pu ne pas se produire » (p. 85).

 

Rappelons les malheurs qui ont touché le peuple juif et l’on finalement poussé à adopter une nouvelle religion.

  1. A la mort de Salomon, séparation du royaume en deux ;
  2. Samarie tombe sous la coupe des Assyriens, vers la fin du VIIIe siècle ;
  3. Invasion de la Judée par les Babyloniens, mettant à bas l’Empire assyrien, et destruction du Temple de Jérusalem.

 

« Si les Israéliens ont subi malheurs sur malheurs, pensent-ils, c’est leur faute. Ils ne peuvent s’en prendre qu’à eux-mêmes. Ils ont suscité la colère de leur dieu, qui les a punis. Cette explication par la cupabilité est fondamentale. Elle imprègne toute la Bible » (p. 68).

 

La religion catholique a repris ce dogme avec la notion de péché originel. C’est peut-être une religion d’amour, mais avant tout c’est une religion qui instille une culpabilité permanente et un rachat par la souffrance. Il suffit de lire la vie des marthyrs ! Les uns sont étripés, les autres brulés vifs ou décapités. Tous les supplices y passent.

 

Pour renforcer leur identité, les Israéliens inventent ou remettent en vigueur des marques identitaires plus contraignantes : circoncision, défense de travailler un jour sur sept, interdits alimentaires, etc.

 

« De là vient une exigence de pureté – un refus total des mélanges, du mixte, de l’hybride – qui est avec le sentiment de culpabilité, l’autre trait dominant de la Tora » (p. 69).

 

Une autre constatation de Soler :

«  […] c’est quand (parce que) le peuple était naufragé et risquait de disparaître corps et biens en tant que peuple biologique, qu’il s’est donné une existence littéraire. Il s’est réfugié dans des livres qui s’aggloméreront peu à peu pour former un écrit unique, l’ « Ecriture », dont le contenu a été arrêté par les rabbins vers l’an 100 de notre ère.

Les Juifs ont matérialisé leur identité dans la Bible. Ils sont devenus le « peuple du Livre » » (p. 75).

 

Le monothéisme est devenu une religion universelle lorsque Paul de Tarse « a tiré les conséquence logiques de l’idéologie nouvelle en affirmant que, s’il n’y a qu’un Dieu, il ne peut être que le Dieu de tous les peuples et de tous les individus […] » (p. 75).

 

De nombreuses sectes s’opposaient les unes aux autres à cette époque. Le judaïsme orthodoxe était représenté par les prêtres du Temple de Jérusalem, soutenus par la secte conservatrice des saduccéens.

 

« Jésus de Nazareth a fondé l’une de ces sectes. Si celle-ci a réussi à faire souche et à se diffuser, ce n’est pas en vertu d’une avancée théologique vers la Vérité mais par les hasards de l’histoire qui ont favorisé ses traits particuliers » (p. 98).

 

« Jésus prêche l’amour des hommes pour tous les hommes – et non plus seulement des Juifs pour les Juifs. La non-violence devient un dogme » (p. 99).

 

« Le christianisme a triomphé parce qu’il a dénationalisé la religion des Juifs, ce qui l’a aidé à devenir avec le temps la religion de l’ensemble pluriethnique et pluriculturel qu’était l’Empire romain » (p. 76).

 

« Rejeter le nationalisme a eu pour effet d’ouvrir le judaïsme à tous les peuples. Une religion ethnique va laisser la place à une religion qui se voudra universelle » (p. 98).

 

« […] le succès du monothéisme est dû également à des causes structurelles. La foi en un seul Dieu introduisait, par rapport aux religions précédentes, une radicale simplification » qui peut se résumer par la formule ; « Tous les dieux en un, tous les hommes égaux devant lui » (pp. 76-77).

 

Ce Dieu unique a été un puissant facteur d’unification dans l’Empire romain comme il le sera plus tard avec Mahomet et ses successeurs, pour fonder un Empire arabe à l’esprit conquérant.

 

Soler en tire une nouvelle constatation :

 

« D’un autre point de vue, cependant, le monothéisme a été une solution de facilité qui a créé des problèmes là  où le polythéisme apportait des solutions, pour le statut de la femme en particulier » (p. 77).

 

En effet, dans le panthéon des religions polythéistes on trouve des divinités féminines auprès desquelles les femmes pouvaient se retrouver. Par contre, le Dieu unique a tous les caractères d’un dieu mâle, qui rejete la femme dans un rôle second.

 

Soler voit actuellement une grave anomalie qui se fait jour.

 

« Les dogmes communs au judaïsme, au christianisme et à l’islam, aussi bien la croyance en un seul Dieu que d’autres convictions plus récentes, n’ont aucune assisse sacrée » (p. 79).

 

Déjà, l’héliocentrisme de Copernic et l’évolutionisme de Darwin avaient provoqué une « blessure narcissique ».

 

« Une troisième blessure narcissique se prépare, en ce début du XXIe siècle, quand il apparaîtra en pleine lumière que les trois milliards de monothéistes recensés ne peuvent invoquer, au fondement de leur foi, un document écrit (l’ « Ecriture ») qui aurait un ancrage (encrage) surnaturel » (p. 80).

 

Finalement, grâce à l’émergence de pays comme la Chine et les autres peuples asiatiques, « Dieu disparaîtra, comme ont disparu avant lui Zeus, Rê ou Ahura-Mazda, après une longue et brillante vie » (p. 80).

 

Le quatrième chapitre va encore plus loin. Soler démontre que le monothéisme engendre la violence et que celle-ci est inscrite dans la Bible. L’interdit de tuer et l’ordre de mettre à mort coexistent dans les commandements transmis par Moïse à son peuple.

Le commandement « Tu ne tueras point » est un commandement tribal, il concerne le peuple juif, et non l’humanité dans sa totalité. Pour preuve, dans l’Exode (32. 26-28) sous l’ordre de Iahvé, Moïse ordonne l’extermination de 3.000 personnes.

Je reprends les propos de Michel Onfray parus dans un article du « Le Point » du 7 juin 2012.

« Dans « Contre Apion », l’historien juif Flavius Josèphe établit au Ier siècle de notre ère une longue liste des raisons qui justifient la peine de mort : adultère, viol, homosexualité, zoophilie, rébellion contre les parents, mensonge sur sa virginité, travail le jour du sabbat, etc.

Jean Soler aborde l’extermination des Cananéens par les Juifs et parle à ce propos d’ « une politique de purification ethnique à l’encontre des nations de Canaan ». Puis il signale que le Livre de Josué précise qu’une trentaine de cités ont été détruites, ce qui lui permet d’affirmer que les Juifs inventent le génocide – « le premier en date dans la littérature mondiale »… Jean Soler poursuit en écrivant que cet acte généalogique « est révélateur de la propension des Hébreux à ce que nous nommons aujourd’hui l’extrémisme ». Toujours soucieux d’opposer Athènes à Jérusalem, Jean Soler note que la Grèce, forte de cent trente cités, n’a jamais vu l’une d’entre elles avoir le désir d’exterminer les autres. »

« La politique de purification divine devait s’accompagner d’une politique de purification ethnique à l’encontre des nations de Canaan » (p. 88).

« Il n’en reste pas moins que, même imaginaire, ce génocide – le premier en date dans la littérature mondiale – est révélateur de la propention des Hébreux à ce que nous nommons aujourd’hui l’extrémisme » (p. 89).

 

« Cette attitude, cette option idéologique – car il s’agit d’un choix et non pas, bien évidemment, d’une détermination génétique – se traduit par des séparations qu’il faut maintenir pour respecter l’ordre du monde voulu par dieu. En tête de celles-ci se trouvent, au nom de la « pureté » qui est le refus des mélanges, deux séparations coordonnées : nous / tous les autres peuples, notre dieu / tous les autres dieux » (p. 90).

 

Soler met en parallèle la civilisation grecque polythéiste et le nouveau projet monothéiste des Hébreux.

 

« Les Grecs étaient dispersés dans de multiples cités autonomes, plus de 130, et pendant les quatre siècles où se sont formées leurs civilisation et leur pensée, d’Homère à Aristote, aucun chef politique, aucun guide religieux, aucun philosophe n’a formulé l’idée qu’il faudrait regrouper tous les Grecs en un seul Etat. Par ailleurs, alors que les Israéliens, à partir de Josias du moins, veulent n’avoir qu’un dieu, dieu de leur seul peuple, les Grecs mettaient en avant, à la même époque, la pluralité de leurs dieux, en insistant sur leurs différences, de sexe, d’âge, de caractère, de compétences et, surtout, ils tenaient ces dieux pour transnationaux » (pp. 92-93).

 

Les Grecs formaient un peuple ouvert à l’inverse des Juifs qui se concevaient « comme un peuple fermé, une ethnie tribale : est juif celui qui descend de l’un des douze fils de Jacob, dit Israël » (p. 93).

 

Les Juifs n’admettent pas les contestataires même au sein de leur propre communauté.au point de les éliminer physiquement.

 

« Une fois de plus, la violence meurtrière, tournée ici par Iahvé contre son propre peuple, sert à manifester ses volontés. La preuve par la mise à mort » (p. 96).

 

« Le judaïsme, du roi Josias à nos jours, consiste à appliquer et à commenter ce que Moïse dit que le dieu lui a dit. Rien de réellement divergent ne peut être soutenu » (p. 96).

 

Il en sera de même lorsque la religion catholique s’imposera.

 

« La violence idéologique – non nécessaire – a été réintroduite ainsi sous toutes ses formes, y compris la plus sanglante, dans la version chrétienne du monothéisme » (p. 101).

« L’Eglise, désormais unifiée et centralisée à Rome, héritière autoproclamée de l’Empire romain d’Occident disparu, a eu recours par ailleurs sans scrupule au devoir religieux de tuer pour supprimer ses dissidents (croisade contre les cathares, Inquisition, guerre contre les protestants…) » (p. 101).

 

Quand aux Juifs d’après la Diaspora, ils se sont basés sur le Talmud pour édicter leur conduite.  Le Talmud n’est pas un ouvrage normatif mais la juxtaposition d’opinions différentes parfois contradictoires sur un même verset de la Bible. Il est sujet à toutes les interprétations ce qui leur a permis de s’adapter aux différents environnements dans lesquels ils ont évolués. Lors de l’établissement de l’Etat juif indépendant en Palestine, « on a vu (on voit sous nos yeux) l’idéologie biblique du peuple élu et de la Terre promise, avec sa propension à la violence, l’emporter peu à peu, dans les lieux où la Bible a été écrite, sur l’enseignement pacifique du Talmud, destiné aux Juifs en exil » (p. 103).

 

Parallèlement aux versions juive et chrétienne du monothéisme, Mahomet a imposé Allah par la guerre aux tribus arabes polythéistes et les a unifiés autour d’un dieu unique. Il s’est comporté en chef religieux, politique et militaire, et ses successeurs se sont lancés à la conquête des pays voisins, étendant de plus en plus loin leur idéologie. Malheureusement la conquête se poursuit par l’intermédiaire des extrémistes de tous bords qui veulent imposer la charria partout dans le monde.

 

On retrouve le schéma judéo-chrétien dans des idéologies qui se disent indemnes de cette religion. Soler pense le communisme et le nazisme dans cette perspective.

 

« En ce qui concerne cette vision, le marxisme est tributaire de la pensée binaire exclusiviste des Hébreux qui découpaient le monde en couples de contraires où le pôle positif – Nous, le Vrai, le Bien… – avait le devoir d’éliminer, au besoin par la violence, le pôle négatif – l’Autre, le Faux, le Mal… – pour rester seul, car il ne peut y avoir qu’une Vérité et qu’un Bien, comme (parce que) il n’y a qu’un dieu […] » (p. 105).

 

Chez Marx, le prolétariat joue le rôle du peuple élu, le monde y est vu en termes d’oppositions entre bien et mal, amis et ennemis, l’apocalypse (la guerre civile) annonce le millénarisme (la société sans classes).

 

Par comparaison, Soler semble trouvé chez les Grecs le modèle exemplaire de la démocratie au sens propre du terme.

 

« Aux yeux des Grecs, l’idée que l’histoire puisse être orientée par une instance transcendante, une seule de surcroît, et dans une direction unique, au bénéfice de l’humanité toute entière, aurait été proprement impensable. Voila pour la vision du monde » (p. 105).

 

« Les Grecs pensaient, pour leur part, surtout dans une cité démocratique comme Athènes, qu’il était possible d’amender une société au moyen de décisions collectives prises à l’issue de libres débats contradictoires où l’on choisit ce qui semble préférable sur telle question, à tel moment, dans telles circonstances, étant entendu qu’aucune loi n’est définie » (p. 107).

 

« Il n’y a jamais eu chez eux de guerre entreprise au nom d’une religion ou d’une idéologie totalitaire » (p. 107).

 

Cette dernière remarque est aussi valable pour les peuples animistes. Les luttes qui les opposent ont d’autres motivations (extension territoriale, ou actuellement guerres économiques entretenues par les grandes puissances).

 

De même chez Hitler, dont Jean Soler montre qu’il n’a jamais été athée mais que, catholique d’éducation, il n’a jamais perdu la foi.

« Si le communisme selon le Manifeste est le modèle hébraïque auquel il ne manque que Dieu, j’ajouterai [Soler], au risque de passer pour un « antisémite notoire », que le nazisme selon Mein Kampf (1924) est le modèle hébraïque auquel il ne manque même pas Dieu » (p. 108).

Hitler est le guide de son peuple, comme Moïse ; le peuple élu n’est pas le peuple juif, mais le peuple allemand ; tout est bon pour assurer la suprématie de cette élection.

« Le Führer emprunte à l’idéologie biblique la valeur suprême accordée à la « pureté », ce qui entraîne la prohibition des mélanges, des mélanges ethniques avant tout » (p. 108).

Les Juifs l’ont bien compris ; « La doctrine religieuse des Juifs est, en première ligne, une instruction tendant à maintenir la pureté du sang juif […]. En réalité, la religion de Moïse n’est rien d’autre que la doctrine de la conservation de la race juive » (p. 109).

 

On retrouve également chez Hitler cette logique de la pensée binaire exclusiviste propre aux Hébreux : « Il ne peut y avoir deux peuples élus, disait-il. Nous somes nous, le peuple de Dieu […] Deux mondes s’affrontent, l’homme de Dieu et l’homme de Satan » (p. 111).

 

Pour conclure ce chapitre Soler nous assène cette phrase choc :

 

« Ainsi, c’est au nom du dieu des Juifs, qu’Hitler a voulu écarter les Juifs de la route du peuple allemand » (p. 111).

 

Et notre auteur termine ce petit essai en rappelant que : « Dans l’histoire de l’humanité, rien n’aura été plus pernicieux que la notion de peuple élu » (p. 112). Malheureusement, elle ressurgit actuellement dans l’Etat d’Israël. De plus il ajoute que la Shoah ne saurait être ce qui est couramment dit « un événement absolument unique, qui excéderait les limites de l’entendement humain. Effort désespéré pour accréditer à tout prix, jusque dans le pire malheur, l’élection par Dieu du peuple juif ! En réalité, l’existence de la Shoah est la preuve irréfutable de la non-existence de Dieu » (p. 112).

 

Soler inscrit la Shoah dans l’histoire, et non dans le mythe. Il lui reconnaît un rôle majeur, mais inédit dans la série des lectures de cet événement terrible : non pas événement inédit, mais preuve définitive de l’inexistence de Dieu – quel esprit assez libre pourra entendre cette lecture philosophique et historique ? (Michel Onfray).

 

Cet essai, ainsi que l’article de Michel Onfray paru dans « Le Point », ont provoqué et provoqueront encore de nombreuses réactions violentes et outrées de la part d’un certain nombre de représentants des trois religions monothéistes, notamment celle du rabinnat français.

 

Une première constation personnelle : la croyance en un Dieu Unique n’est que pure conjecture qui s’est imposée pour des raisons purement politiques et n’est en rien le résultat d’une révélation divine. La politique menée actuellement par l’Etat d’Israel est le reflet de son histoire et de l’adoption du dieu de ses origines : dieu jaloux et vengeur qui tient son peuple sous sa coupe et l’assure de sa différence d’avec les autres peuples. Cela explique peut-être leur impérialisme et leur attitude vis-à-vis de leurs voisins arabes et particulièrment les Palestiniens.

 


[1]  Jean Meslier, ou Mellier, né à Mazerny (Ardennes) le 15 juin 1664, est un prêtre et philosophe des Lumières français, curé d’Étrépigny où il est mort au début de l’été 17291. Son existence n’a été connue qu’à partir de la publication en 1762 par Voltaire, sous le titre de Testament de J. Meslier, d’un texte qu’il présentait comme un extrait d’un texte beaucoup plus volumineux, retrouvé chez lui et dans lequel un curé professait avec détermination son athéisme et se livrait à une critique radicale des injustices de la société de son temps. Ce texte, au titre original de Mémoires des pensées et sentiments de Jean Meslier, est considéré comme le texte fondateur de l’athéisme et de l’anticléricalisme (source Wikipédia) militant en France.

 

[2] Paul-Henri Thiry, baron d’Holbach, né Paul Heinrich Dietrich von Holbach, né à Edesheim, Rhénanie-Palatinat, le 8 décembre 1723 et mort à Paris le 21 janvier 1789, est un savant et philosophe matérialiste d’origine allemande et d’expression française. Seigneur de Heeze, Leende et Zesgehuchten (Brabant), il était propriétaire du château de Heeze. D’Holbach place l’homme raisonnable au centre de tout et base sa philosophie sur la nature. Son but est de détacher la morale de tout principe religieux pour la déduire des seuls principes naturels. Dans sa synthèse, Système de la nature, il soutient l’athéisme contre toute conception religieuse ou déiste, le matérialisme et le fatalisme (déterminisme scientifique).

 

[3] Pierre-Joseph Proudhon (né le 15 janvier 1809 à Besançon1 dans le Doubs, mort le 19 janvier 1865 à Paris, en France) est un polémiste, journaliste, économiste, philosophe et sociologue français. Il fut le premier à se qualifier d’anarchiste. Il a rendu célèbre la formule « La propriété, c’est le vol »2 qui figure dans son mémoire Qu’est-ce que la propriété ? ou Recherche sur le principe du Droit et du Gouvernement, son premier ouvrage majeur, publié en 1840.

[4]Charles Guignebert, né le 18 juin 1867 à Villeneuve-Saint-Georges1 (actuel Val-de-Marne, alors en Seine-et-Oise), mort le 27 août 1939 à Clamecy (Nièvre), est un historien français des religions, spécialiste de l’histoire du christianisme. C’est, avec Alfred Loisy, un des premiers historiens français qui aient abordé ce sujet de manière scientifique et non confessionnelle.

 

[5] Paul-Louis Couchoud, né à Vienne (Isère) le 6 juillet 1879 et mort à Vienne (Isère) le 8 avril 1959, est un philosophe, médecin, érudit et poète français. Il est connu pour ses poèmes, adaptations du haiku en français, ses directions de publication, ses traductions, et ses écrits illustrant la thèse mythiste de la non-existence historique de Jésus-Christ, incarnation de la deuxième Personne de la Trinité et personnage historique selon les fidèles des différentes branches du christianisme. À la fin de sa vie, il mourut dans la foi, suite à sa rencontre toute récente avec la mystique Marthe Robin. Son ami Jean Guitton en a témoigné lors de ses obsèques.

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Et Dieu dit : « Que Darwin soit !

Stephen Jay GouldEt Dieu dit : « Que Darwin soit ! », Editions du Seuil,200 (lecture, septembre 2006).

 

Ce livre passionnant est le produit des réflexions qu’inspirent à un scientifique américain biologiste paléontologue la controverse encore active dans son pays entre les fondamentalistes protestants « créationnistes » et les communautés scientifiques et de l’éducation.

La thèse que défend ce livre est le non-recouvrement des domaines du savoir et de celui de la religion, appelé le principe « NOMA ». En un mot, il propose de laisser au domaine du savoir scientifique, celui des faits et des lois que l’homme révèle peu à peu, un territoire livré au seul empire de l’expérience et de la raison. Parallèlement il considère qu’existe un domaine qui traite des fins de l’homme, du sens de la vie et de l’univers, de la morale qui relève de ce qu’il appelle la religion.

De ce principe découlent deux considérations majeures. D’abord il est vain de promouvoir un conflit entre ces deux segments qui traitent de deux aspects complémentaires et non contradictoires des préoccupations humaines. D’autre part, il est également vain de chercher à fonder une proposition de l’un des domaines par des considérations provenant de l’autre, dans un sens comme dans l’autre.

L’argument est bien mené, fondé sur la réflexion, l’histoire et les faits et fournit une base intelligente de compréhension et d’échange paisible entre de vieux adversaires.

Il me semble néanmoins qu’il fait la part belle à la religion qui encore XVIIème siècle estimait le savoir humain de son ressort. En quelques siècles, et une complaisance répétée dans l’erreur scientifique, la religion s’est déconsidérée dans le domaine du savoir vérifiable dont elle s’est, globalement, retirée. Garde-t-elle encore son honneur dans les autres domaines ? Son recul, aujourd’hui clairement accepté par la majorité des religions du livre, est-il autre chose qu’un constat d’échec ? Si en revanche les religions avaient suivi Averroès (XIIème siècle) elles auraient mieux conservé leur dignité. Celui ci disait, en résumé que l’usage de la raison est un devoir, et que si le savoir scientifique que l’homme acquiert contredit l’interprétation des textes révélés, c’est que cette interprétation est à revoir. Oui, il disait cela au XIIème siècle dans une fatwa !

Enfin on ne peut pas s’empêcher de penser que le domaine des faits empiète par essence sur celui de la morale, car l’homme n’a pas l’option de commettre ce qui ne peut pas être commis. Au-delà des limites ainsi placées, peut-être peut-on même espérer fonder un jour par des lois que l’on ignore encore aujourd’hui la base d’une éthique. En attendant, le NOMA n’est pas sans vertu…

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L’Amérique entre Bible et Darwin

Dominique LECOURTL’Amérique entre la Bible et Darwin, Presses Universitaires de France, 1992 (lecture, avril 1994).

Ce livre est sorti il y a 10 ans. Depuis de nombreuses découvertes ont été réalisées dans le domaine de la neurologie du cerveau permetant d’entrevoir  les processus qui gèrent notre pensée. Etant donné la longueur de cette recension, je préfère mettre celle-ci dans la rubrique « articles ».

 

Les Etats-Unis ont connu deux vagues d’un mouvement exalté qui prétendait imposer, dans le second degré, l’enseignement du récit de la Genèse de la Bible comme une théorie scientifique, au même titre que l’évolutionnisme de Darwin. L’auteur s’attache à décortiquer les racines profondes de ce mal qui ronge cette grande puissance technologique gardienne du « monde libre » que les Américains prétendent représenter.

 

Le 5 janvier 1982, « le juge du district fédéral William R. Overton déclare inconstitutionnelle une loi approuvée par les instances législatives (Sénat et Chambre des représentants) de l’Etat d’Arkansas, signée, le 1er mars 1981, par le gouverneur Franck White et enregistrée comme « Act 590 » ». C’est lors de ce procès qui se déroula à Little Rock du 7 au 14 décembre 1981, que Stephen Jay Gould est intervenu pour donner le point de vue des scientifiques. Ce débat se retrouve dans plusieurs de ses essais repris dans les différents ouvrages de vulgarisation que l’on trouve sur le marché.

 

En fait, ce problème, s’il touche au premier chef les enseignants, est « de nature politique et met en cause les fondements mêmes de la « démocratie américaine » ». Cette deuxième vague, véritable « croisade » organisée pour implanter officiellement l’enseignement de la prétendue « science de la création » a été battue en brèche le 19 juin 1987 par la Cour suprême des Etats-Unis qui déclara anticonstitutionnelle la loi de Louisiane.

 

Le Président Ronald Reagan lui-même, dans ses déclarations, prônait l’enseignement de cette pseudo-science. Ainsi, lors d’une conférence de presse à Dallas, en 1980 déclara-t-il :

 

« Si l’on doit enseigner l’évolution, qui n’est qu’une théorie, alors on doit enseigner aussi le récit biblique de la création » (page 14).

 

L’auteur se pose la question de savoir comment de tels projets de lois parviennent à traverser les nombreuses arcades de la procédure législative américaine. L' »Act 590″ est « un « projet de loi type » dont la première version avait été mise au point en 1979 par Paul Ellwanger, le fondateur d’une organisation basée en Caroline du Sud et dénommée « Citoyens pour l’équité dans l’éducation » ». Par le truchement d’un professeur convaincu du bien fondé de la résolution Ellwanger, la « science de la création » parviendra à s’imposer dans les manuels scolaires, malgré la constitution d’une commission d’étude et son avis défavorable. Cette victoire est aussitôt reprise par les mouvements fondamentalistes et amplifiée par la presse.

 

« Dans les années soixante et au début des années soixante-dix, de nombreuses organisations fondamentalistes se sont formées pour promouvoir l’idée que le récit de la Genèse était fondé sur des faits scientifiques. Les termes de « science de la création » et de « créationnisme scientifique » ont été adoptés par ces fondamentalistes pour décrire leurs travaux sur la création et les origines de l’homme » (page 165).

 

Parmi ces nombreuses associations, citons : l' »Institut pour la Recherche sur la Création » (ICR), émanation de la « Société de Recherche sur la Création » fondée en 1963. Cet Institut dispose de moyens financiers et médiatiques importants.

 

« Ce mouvement, ainsi structuré, a fait, tout au long des années soixante-dix la preuve de son efficacité. Déjà en 1966, il prend le pouvoir dans le « bureau scolaire » de l’Etat de Californie. En 1969, lorsque ce bureau entreprend la révision des programmes de l’Etat, c’est un créationniste, John Ford, qui le préside. Ce dernier recommande que, sur les questions d’origine, on présente aux élèves « au moins deux théories concurrentes ». Au printemps 1981, la Cour suprême de l’Etat venait d’ailleurs de confirmer cette recommandation, à la suite d’un procès qui avait fait beaucoup de bruit » (page 18).

 

Il est intéressant de reprendre les définitions des deux mouvements en conflits, repris dans la loi :

 

« a) « Créationnisme » désigne les preuves scientifiques de la création et les inférences déductives de ces preuves scientifiques. Le créationnisme englobe les preuves scientifiques et les inférences déductives qui s’y rattachent révélant : 1/ que l’Univers, l’énergie et la vie ont été créés subitement à partir du néant ; 2/ que la mutation et la sélection naturelle ne suffisent pas à provoquer le développement de toutes les «espèces» vivantes à partir d’un organisme simple ; 3/ que les changements intervenus chez les différentes « espèces » d’animaux et de plantes depuis les origines sont limités ; 4/ que l’homme et le singe ont un ancêtre différent ; 5/ que la géophysique peut s’expliquer par le catastrophisme incluant l’avènement d’un déluge sur toute la planète ; 6/ que les origines de la Terre et de ses « espèces » vivantes sont relativement récentes.

            b) « Evolutionnisme » désigne les preuves scientifiques de l’évolution et les inférences déductives  de ces preuves scientifiques. L’évolutionnisme englobe les preuves scientifiques et les inférences qui s’y rattachent révélant : 1/ que l’Univers a émergé du chaos selon un processus naturel et que la vie a émergé de la non-vie ; 2/ que la mutation et la sélection naturelle ont suffi à provoquer le développement des « espèces » actuelles à partir des « espèces » simples des origines ; 3/ que l’homme et le singe ont un ancêtre commun ; 4/ que la géophysique et les différents stades de l’évolution s’expliquent par l’uniformitarisme et ; 5/ que les origines de la Terre et de toute forme de vie remontent à plusieurs milliards d’années » page 172).

 

« Entre les années vingt et le début des années soixante, l’anti-évolutionnisme a exercé une influence subtile mais néanmoins persuasive sur l’enseignement de la biologie dans les écoles publiques » (page 165).

 

C’est ainsi que sous la pression constante des fondamentalistes, les éditeurs, dès le début des années trente, ont été amenés à expurger les manuels de biologie destinés aux high schools. Les références à l’évolutionnisme ont été progressivement occultées.

 

« Le mouvement religieux connu sous le nom de fondamentalisme prit naissance dans l’Amérique du XIXe siècle. Il reflétait en partie la réaction des protestantismes évangéliques aux changements sociaux, aux nouvelles idées religieuses et au darwinisme. Les fondamentalistes considéraient ces faits nouveaux comme une attaque contre la Bible et ils pensaient qu’ils provoquaient le déclin des valeurs traditionnelles » (page 164).

 

Un procès resté célèbre dans l’histoire du darwinisme est celui du 21 juillet 1925, appelé communément « le procès du singe ». Le juge Raulston y condamna un jeune enseignant Thomas Scopes à une amende de 100$ pour avoir enseigné l’évolution aux élèves d’une école publique de Dayton (Tennessee). Ce procès voulait mettre en cause l’application d’une loi (loi Butler) adoptée en 1924 et signée par le gouverneur du Tennessee, interdisant « à tout enseignant d’Université, d’Ecole normale ou de toute autre école publique financée entièrement ou partiellement par les fonds de l’Etat, d’enseigner une théorie qui nie l’histoire de la Création divine de l’homme, telle qu’elle est enseignée dans la Bible, et qui prétend que l’homme descend d’un ordre inférieur d’animaux » (page 21).

 

« La loi Butler resta en vigueur au Tennessee jusqu’en 1967 » (page 25).

 

Pour comprendre cette position anti-évolutionniste, il faut remonter à la confrontation légendaire qui eut lieu le samedi 30 juin 1860, à Oxfort, entre l’évêque Samuel Wilberforce et Thomas Huxley. Afin de reconstituer la véracité de cette confrontation, il est important de se référer à l’essai de Stephen Jay Gould publié dans son dernier livre, « La Foire aux dinosaures« . Le public a retenu la défaite de l’évêque face aux propos de Huxley qui aurait répondu :

 

« Je prétends qu’il n’y a pas de honte pour un homme à avoir un singe pour grand-père. Si je devais avoir honte d’un ancêtre, ce serait plutôt d’un homme : un homme à l’intellect superficiel et versatile qui, au lieu de se contenter de ses succès dans sa propre sphère d’activité, vient s’immiscer dans des questions scientifiques qui lui sont totalement étrangères, ne fait que les obscurcir par une rhétorique vide, et distrait l’attention de ses auditeurs du vrai point de la discussion par des digressions éloquentes et d’habiles appels aux préjugés religieux » (pages 33-34).

 

Cet événement a été amplifié, au point de présenter Darwin comme étant un athée. Il n’en est rien. Pour preuve les funérailles du grand homme, le 26 avril 1882, qui fut enterré dans l’abbaye de Westminster en présence d’une assistance considérable composée de représentants venus de France, d’Allemagne, d’Italie, d’Espagne…

 

« L’Eglise d’Angleterre rend hommage à un héros national et choisit de l’enterrer au nord de la nef, à quelques pas de la tombe d’Isaac Newton » (page 34).

 

Pourtant, « l’Eglise se déclare d’emblée résolument opposée à la théorie darwinienne » (page 35). De nombreuses réactions secouent le monde chrétien.

 

« Ces prises de position s’inscrivaient dans un mouvement de réaction de l’Eglise contre le modernisme » (page 36).

 

C’est ainsi que :

 

« La tradition théologique proprement anglaise s’enracine dans un certain nombre de refus et de thèses qu’elle partage avec la Réforme dans son ensemble. Elle récuse l’imposante construction qui avait permis à Saint Thomas d’arrimer les textes bibliques à une version remaniée de la science d’Aristote, et de concilier ainsi la foi et la raison à l’intérieur de la « somme théologique »» (page 37).

 

En s’opposant ainsi à la scolastique, la Réforme sape les bases aristotéliciennes de la doctrine chrétienne. La « science moderne » de son côté, pour pouvoir s’affirmer dès le début du XVIIe siècle, procède au démantèlement du système d’Aristote, « et en particulier à la destruction des bases métaphysiques de sa physique qui faisaient obstacle à la mathématisation du mouvement ». Cette opposition commune peut laisser croire à un accord « entre la théologie réformée et l’esprit de la science nouvelle ».

 

« […] cette conjoncture s’est présentée sous un jour spécialement propice en Angleterre » (page 39).

 

L’oeuvre de Francis Bacon (1561-1626) y a joué un rôle décisif et à réaliser ce que l’on peut appeler un « phénomène spécifiquement anglais, la sainte alliance entre science et religion ».

 

« […] il introduit dans la théologie protestante une innovation qui concerne les rapports de la science et de la foi : il établit une séparation aussi nette que possible entre le registre de la recherche scientifique et celui de l’étude des textes sacrés. Les controverses de la religion ne doivent pas se mêler aux discussions scientifiques » (page 40).

 

« Dieu nous a donné deux livres. L’un est constitué par les Ecritures qui révèlent – c’est-à-dire dévoilent – « la volonté de Dieu »; l’autre exprime sa puissance : c’est la Création. Il apparaît donc tout aussi pieux d’étudier la Nature – qu’il faut interpréter – que de lire les textes sacrés » (page 41).

 

« […] l’Angleterre calviniste se rallia très vite à la pensée de Bacon et resta baconnienne pendant des siècles. L’Amérique, […], a pris, à sa manière, sa part de l’héritage. Ce baconisme a conduit les protestants anglais à réévaluer le rôle joué dans la pensée religieuse, par la « théologie naturelle », rejetée par Luther et Calvin, et à lui ménager une place éminente dans le système du savoir. Ce faisant, il lui conféra une allure qui la distingua nettement de la théologie naturelle catholique marquée par ses origines thomistes » (page 41).

 

Bacon définit lui-même la « théologie naturelle » comme étant la « Divine philosophie ».

 

« Tout au long du XVIIe siècle, on verra ainsi se mettre au point un mode de pensée particulier où, à l’intérieur de « la philosophie », se trouve située la « philosophie naturelle » consacrée à l’étude de la nature, laquelle peut postuler une Providence dont la « théologie naturelle » démontre pour sa part l’existence, et décrit les bienfaits » (pages 41-42).

 

« Cette vue de l’univers, « gouverné » par Dieu conformément à des « lois » ou « règles » que nous pouvons découvrir par l’observation du comportement régulier des phénomènes, et qui manifeste le « dessein » de Dieu dans l’Univers, sa Providence, ne sera jamais remise en question pendant plus de deux siècles en Angleterre » (page 43).

 

Dans cette approche, la séparation de la théologie et de la science, préconisée par F. Bacon, s’estompe au point de disparaître. Durant le XVIIIe siècle, on assiste à une opposition entre les esprits scientifiques britanniques et ceux du continent (Descartes, Leibniz) qui la rejettent. En Angleterre, bon nombre de savants sont clergymen, ce qui explique cette emprise de la théologie sur la science. L’oeuvre, Natural Theology, de l’archidiacre W. Paley traduit bien cet esprit.

 

« L’existence de la société ne s’explique pas à ses yeux par un quelconque « contrat » passé entre les individus comme l’imaginèrent les Français, mais par les vues infiniment sages de la Providence. Il lui reste à établir la preuve de l’existence de ce « dessein » divin et à montrer que le monde se trouve agencé pour assurer, du mieux possible, le bonheur des êtres créés et, surtout, de l’espèce humaine » (page 44).

 

Ces savants trouvent dans l’histoire naturelle des arguments en faveur de leurs démonstrations, comme l’adaptation des parties des organismes les unes par rapport aux autres.

 

« […] l’ordre de cette nature, y compris dans ses perturbations passagères, offre à l’esprit de l’homme la preuve irréfutable de l’existence d’un Dieu prévoyant. La plupart des naturalistes anglais, en bons pasteurs, souscrivirent à ces vues qu’ils cherchèrent à étendre pour conforter leur foi. Ils défendaient l’idée que la création organique s’ordonne selon une « grande chaîne des êtres ». Les maillons en sont constitués par toutes les formes créées, qui s’étendent des types les plus humbles et les plus grossiers pour monter jusqu’à l’homme et, par lui, se rattacher à Dieu lui-même » (page 45).

 

Au départ de son périple sur le Beagle, Darwin était imprégné de cet esprit. L’étude de ses carnets de voyage permet de suivre son cheminement intellectuel qui l’amènera à l’idée que les espèces ne sont pas immuables et à récuser l’idée des « créations séparées » présupposée par l’immutabilité avancée par la plupart des naturalistes de l’époque.

 

« Aux yeux des Eglises, cette conception [immutabilité des espèces] présentait l’intérêt décisif de permettre d’isoler l’homme de tous les autres vivants, conformément au texte des Ecritures » (pages 46-47).

 

Darwin est conscient qu’il n’est pas le premier à concevoir une « transformation des espèces ». Lamarck, avant lui, avance cette idée.

 

« A propos de la Nature, Lamarck soutenait que « les plus simples de ces productions vivantes ont successivement donné l’existence à toutes les autres ». Il supposait que l’échelle des êtres vivants correspondait à la « montée » progressive des organismes vers une perfection toujours plus grande sous l’action d’une « vie » inventive mais contrainte de s’adapter au milieu extérieur » (page 47).

 

La pensée de Lamarck reste soumise à l’idée classique à l’époque d’une « échelle des êtres », c’est-à-dire, à un ordre de la nature dont le sens se trouve prédéterminé.

 

« Lamarck transfère à la Nature la finalité imputée avant lui à l’Acte divin de la Création, et il se contente d’en temporaliser la réalisation; mais, en définitive, sa pensée reste finaliste, fixée, si l’on peut dire, à l’idée de « perfection », qu’il réinscrit dans celle d’un processus de perfectionnement » (page 48).

 

Darwin, par contre, « renverse le rapport traditionnel de l’espèce à l’individu. L’espèce ne lui apparaît pas comme un type donné par rapport auquel les individus présenteraient plus ou moins de conformité. Au contraire, ce sont les individus qui se modifient, et les espèces se forment et se déforment à partir de ces modifications » (page 48). C’est pourquoi, il n’utilise pas le terme d’évolution mais plutôt celui de « descendance avec modification ». Dès 1838, « il renonce à tout recours aux « causes finales » pour expliquer les phénomènes ».

 

Darwin bouscule les esprits en introduisant son concept de « sélection naturelle » qui rend compte des mécanismes de la descendance. Le terme de « sélection » n’enveloppe aucune idée de « choix », aucune « intelligence » de la nature.

 

« Non seulement Darwin affirme que la nature ne présente le témoignage d’aucun dessein divin, mais il avance que les « petites variations » sur le lot desquelles s’opère le « tri » dont résulte la « transformation » apparaissent « par hasard » (by chance), au sens où elles ne sont dirigées ni par un plan prédéterminé, ni par les seules modifications du milieu » (page 50).

 

Malgré cette position, Darwin est resté « théiste ».

 

« [Ce terme] implique l’abandon de la croyance en la révélation, mais en revanche le maintien de la conviction que l’univers admet un Créateur, lequel se présente non comme la simple et sèche conclusion d’un raisonnement, mais comme un Dieu personnel » (pages 50-51).

 

« Ce théisme s’exprime à merveille dans la page somptueuse sur laquelle s’achève L’origine des espèces » (page 51).

 

Se rendant parfaitement compte de la portée philosophique révolutionnaire de son concept essentiel, Darwin s’inquiète d’être traité d’athéiste. Cela se ressent à la lecture des nombreuses lettres qu’il écrivit à ses anciens maîtres. Défendre sa doctrine à cette époque n’était pas chose aisée.

 

« Si l’on portait l’accent sur la thèse évolutive – la transformation des espèces – au détriment du concept de « sélection naturelle », et si l’on escamotait ainsi le « hasard » des variations, l’équilibre se rompait en faveur d’une réinterprétation  finaliste » (page 53).

 

Dès 1860, on vit apparaître, dans le monde anglo-saxon, des « évolutionnistes chrétiens » (Asa Gray) se réclamant de Darwin et des théologiens chrétiens ralliés à l’évolutionnisme, face à ceux qui traitaient le darwinisme d’athéisme (Charles Hodge).

 

« Mais, on pouvait aussi, sur les mêmes bases, en introduisant le même déséquilibre, retrouver une version laïque de cette interprétation : la nature se substitue alors à Dieu pour orienter ladite évolution » (page 54).

 

Comme Ernst Haeckel.

 

« On pouvait enfin à l’inverse faire porter tout l’accent sur la « sélection naturelle », et la considérer comme le seul mécanisme réglant la descendance, alors même que Darwin, sentant le danger, avait tenu à souligner que d’autres facteurs y intervenaient (comme la sélection sexuelle, l’usage et le non-usage des organes, l’hérédité de l’acquis…). On vit ainsi apparaître des évolutionnistes « hyper-sélectionnistes » » (page 54).

 

« Darwin tenta, sur tous les fronts, de maintenir ce qu’il faut bien appeler sa « ligne »; mais l’entreprise s’avéra d’autant plus difficile que bien des aspects de sa théorie restaient fragiles parce que inexplorés ou erronés, sans doute parce que les bases philosophiques de sa pensée demeuraient encore mal maîtrisées » (pages 54-55).

 

Il semble se buter sur ses présupposés philosophiques.

 

« […] une fois récusé le schéma paleyien de la « théologie naturelle », il ne trouva pas dans la philosophie contemporaine une conception de la « science » qui put mettre en harmonie l’idée de la nature qu’il tirait de ses recherches et l’idéal de la science auquel il s’était rallié » (page 56).

 

Il se réfère à deux ouvrages pour consolider sa « philosophie » : le livre de John Herschel (1792-1871) intitulé A Preliminary discourse on the Study of Natural Philosophy (1830), et celui de William Whewell (1794-1866), History of Inductive Sciences, suivi de The Philosophy of Inductive Sciences founded upon their history (1840).

 

Darwin retient de Herschel sa nette réaffirmation de l’indépendance de la science par rapport à la religion, tandis que chez Whewell s’est son rejet d’une intervention isolée du pouvoir divin, se manifestant dans chaque cas particulier, pour la remplacer par l’action de lois générales, qui l’attire. La précarité de la position philosophique de Darwin apparaît encore mieux dans les dernières éditions de L’origine des espèces, lorsqu’il y ajoute un passage de Samuel Butler tiré de Analogie de la religion révélée :

 

« Le seul sens précis du mot naturel est la qualité d’être établi, fixe, ou stable; donc tout ce qui est naturel exige et suppose quelque agent intelligent pour le rendre tel, c’est-à-dire pour le produire continuellement ou à des intervalles déterminés, tandis que tout ce qui est surnaturel ou miraculeux est produit une seule fois ou d’un seul coup» (page 57).

 

« L’équivoque atteint ici son comble. Sur la question décisive du statut des « lois de la nature », le texte de Butler, en se référant à un « agent intelligent », accentue la place théologique de celui de Whewell et ne peut être mis en cohérence avec celui de Herschel, malgré l’invocation de la stabilité et la continuité des processus naturels… L’auteur de L’origine des espèces n’en avait pas fini, autant qu’il l’avait cru, avec le finalisme » (page 57).

 

Ceci entraîne une double question d’interprétation qui oppose depuis toujours les historiens du darwinisme. La portée politique de ces questions s’est avérée très grave. En introduisant son concept de « sélection naturelle », dérivé de l’activité des éleveurs et horticulteurs, Darwin réintroduit, malgré lui le concept de finalisme. Est-ce simple analogie de sa part pour faire comprendre sa théorie ?

 

« La deuxième difficulté tient à ce que Darwin a déclaré qu’il élevait le concept de « sélection naturelle » à la lecture de An Essay on the Principle of Population paru anonymement en 1798 et dû à la plume du pasteur et économiste Thomas Robert Malthus (1766-1834). On sait que cette oeuvre comporte l’énoncé d’une thèse présentée par l’auteur comme une « loi naturelle » : « La tendance constante dans tous les êtres vivants à accroître leur espèce plus que ne le comporte la quantité de nourriture mise à leur portée. » De cette « loi », l’auteur tirait la prévision d’une surpopulation rapide du globe. Il préconisait en conséquence la limitation des naissances par la chasteté (et par le recul de l’âge du mariage). La philosophie politique de Malthus fut jugée d’application « inhumaine ». Il recommandait en effet de supprimer la loi anglaise de l’assistance aux pauvres. « Ne faut-il pas, en effet, éviter la procréation de ceux qui ne peuvent produire ? » Voilà qui n’a pas contribué, c’est le moins qu’on puisse dire, à élucider ce que Darwin avait pu trouver de si éclairant pour lui dans cette œuvre » (page 58).

 

Cet emprunt à Malthus fera couler beaucoup d’encre. Ainsi certains, comme Camille Limoges, avance l’idée que cette oeuvre aurait donné une expression plus frappante d’une thèse de De Candolle qui avait déjà montré « l’intensité de la lutte pour l’existence, son pouvoir contraignant sur les vivants ». D’autres, comme Marx et Engels, regrettent cette transposition dans la nature des traits les plus barbares du capitalisme anglais naissant, et veulent expurger le darwinisme de cette idée de « sélection naturelle ».

 

« Dans les deux cas, le procédé relève d’une vision morale de l’histoire des sciences, et d’une pratique scolastique de l’exégèse des textes : les uns font appel à certains textes pour en effacer d’autres, les autres, au nom de la dialectique, procèdent à une manière de censure rétroactive » (page 59).

 

« L’emprunt à Malthus n’apparaît-il pas lui aussi philosophique? Le « finalisme interne » de la notion de sélection qui contrarie le hasard des variations vient s’adosser à une « loi », et qui plus est exprimable en termes mathématiques ! Comme, de surcroît, elle s’oppose à toute vision « harmonieuse » a priori de la nature, il l’accueille avec enthousiasme. Darwin se trouve pris au piège de son « épistémologie » au coeur même de l’élaboration de sa pensée scientifique » (page 59).

 

« L’histoire des réactions d’hostilité extrême au darwinisme s’explique par des partis pris religieux et politiques dogmatiques et fanatiques, par les erreurs que commirent sur la doctrine darwinienne les évolutionnistes qui eux-mêmes versèrent souvent dans le dogmatisme et l’intolérance » (page 60).

 

La situation décrite ci-avant est celle rencontrée parmi le milieu intellectuel britannique. Qu’en est-il aux Etats-Unis ? Bacon y a également un impact important, au point que l’on peut « parler du « mythe de Bacon » comme fondateur de la philosophie proprement américaine ».

 

« Cela se justifie, à condition de remarquer qu’il s’agit bien d’un mythe : la philosophie de Bacon y est travestie par une réinterprétation qui lui fait endosser la vue finaliste de la nature bâtie par les disciples anglais de Newton. […]

Mais ce montage philosophique reste jusqu’aux années 1860 aux mains non de philosophes mais de théologiens qui cultivent l’intime conviction que les sciences de la nature peuvent non seulement s’accorder avec la théologie protestante mais véritablement se fondre en elle. Voilà qui introduit plus qu’une nuance : leur objectif devient très vite de transformer la théologie en une science moderne. L’accueil singulier qui fut réservé à l’oeuvre de Darwin ne peut se comprendre sans référence à ce que plusieurs historiens se sont accordés à appeler la « lune de miel » de l’évangélisme américain et de la science des Lumières pendant la première moitié du XIXe siècle » (pages 61-62).

 

Cette attitude peut être datée. Elle correspond au débarquement aux Etats-Unis, le 7 août 1768, du pasteur John Witherspoon chargé de « redresser une situation catastrophique due aux divisions qui menaçaient très gravement l’unité de l’Eglise presbytérienne des Etats-Unis ». S’appuyant sur l’argumentation du philosophe écossais Thomas Reid, « il dresse face aux deux camps un adversaire susceptible de les réunir : le scepticisme de David Hume (1711-1776) qu’il décrit comme l’aboutissement désastreux de l’empirisme de John Locke ». Reid s’oppose à la notion d’ « idée » que se faisait Hume en invoquant le Commun sense pour réaffirmer qu’il existe extérieurement à l’esprit humain des entités réelles. Il plaide pour le « réalisme ».

 

« Lorsque je perçois un arbre devant moi, ma faculté de voir ne me donne pas seulement une notion de l’arbre perçu, mais une croyance (belief) à son existence… Ce jugement de croyance n’est pas obtenu par comparaison des idées entre elles, il est inclus dans la perception même » (page 63).

 

« Avec la doctrine du Common sense, on peut reconnaître trois sources de la connaissance : la raison qui établit les relations entre les idées, la nature qui fournit ces idées, et la révélation contenue dans les Ecritures qui offre à qui veut bien s’y ouvrir un savoir incontestable » (page 64).

 

Cet amalgame de la philosophie de Reid et du calvinisme américain a donné lieu une véritable orthodoxie spécifique aux Etats-Unis.

 

« […] les théologiens américains ne cessèrent rituellement pendant plus d’un demi-siècle de citer Bacon pour justifier l’idée que leur activité était scientifique, ils s’ingénièrent à démontrer qu’ils faisaient scientifiquement de la théologie; donc que les conclusions auxquelles ils parvenaient étaient aussi irréfutables que celles d’un naturaliste ou d’un mathématicien. On les trouva à la tête des universités et des collèges » (pages 64-65).

 

Les deux idées maîtresses que l’on retrouve dans la plupart de leurs écrits concernent :

 

–        « les faits »; ils défendent l’idée que la Bible contient, comme la nature, des « faits » qui doivent être étudiés par la méthode « inductive » ;

 

–        « l’évidence », terme qu’ils réservent à toute notion qui renvoie à des faits vérifiant les idées fondamentales du christianisme.

 

« Cette forme de pensée très particulière connaît cinquante ans d’expansion triomphante » avant d’être mise en danger sur deux fronts :

 

« […] sur le front des sciences, avec le progrès des recherches géologiques dont les résultats semblent de plus en plus difficiles à concilier avec les « faits » de la Genèse; mais aussi sur le front, qui pouvait paraître inentamable, des études bibliques lorsque le développement de la critique historique en Allemagne vient bouleverser l’idée que l’on se faisait du texte des Ecritures » (page 66).

 

Sur le front des sciences.

 

« Le débat sur la conformité des « théories de la Terre » au texte de la Genèse avait été, à vrai dire, engagé en Angleterre depuis fort longtemps, au moins depuis la publication par le Rév. Thomas Burnet de sa Telluris theoria sacra (Théorie sacrée de la Terre) entre 1680 et 1690 » (page 66).

 

« On s’affronte autour de deux questions essentielles : l’âge de la Terre qui paraît beaucoup plus long que les quatre à six mille ans autorisés, selon les interprétations, par le texte biblique; la réalité du Déluge tel qu’il est décrit comme un événement unique, instantané et universel » (page 66).

 

Les adeptes américains de la « théologie naturelle » rejettent tout argument pouvant mettre à mal le caractère scientifique des textes bibliques. Benjamin Silliman (1772-1864), professeur de minéralogie et de chimie soutient que le récit de la Genèse s’avère être « littéralement scientifique ». Les six jours de la création sont assimilés aux six périodes géologiques. Le livre de cet auteur est resté le manuel des études géologiques en Amérique jusqu’à la fin des années 1830.

 

La théorie « catastrophique » de Cuvier a été récupérée, notamment par Edward Hitchcock (président de l’Université de Amherst en 1851) afin de conforter le récit de la Genèse.

 

« L’oeuvre de Hitchcock, si oubliée qu’elle soit, représente un exemple typique de la bataille menée par la théologie naturelle américaine pour sauver ses principes jusqu’au début des années 1860 » (page 69).

 

En fait, en déformant la théorie de Cuvier, c’est au principe d’ « uniformitarisme » établit par Charles Lyell, dès 1830, que s’opposent les adeptes de la théologie naturelle.

 

« L’acceptation ou le rejet de ce principe apparaît encore aujourd’hui comme ce qui sépare radicalement les « créationnistes scientifiques » des biologistes évolutionnistes » (page 69).

 

Sur le front des études bibliques.

 

L’attitude des théologiens américains est celle conforme aux principes du « réalisme de sens commun ».

 

« L’étude de la Bible consiste non « à la critiquer » mais à recueillir les données qu’elle contient selon la méthode inductive. Il n’est donc question de remettre en cause ni l’authenticité du texte, ni le caractère « inspiré » du texte biblique » (page 79).

 

Des penseurs allemands ont une toute autre approche de l’interprétation des Ecritures. Pour eux, ce sont des hommes qui ont écrits les textes et ils cherchent à séparer les données historiques de ce qui relève du « mythe ». L’ouvrage de David Friedrich Strauss, Vie de Jésus, fait une critique des faits et gestes de Jésus en proposant de comprendre que la conception des contemporains de Jésus était essentiellement mythique. La critique s’étendra à l’ensemble des Ecritures. Aux Etats-Unis, Théodore Parker se rallie (1842) à cette conception en admettant « une version positiviste de l’empirisme afin de ne plus exposer la foi chrétienne aux incertitudes des textes ».

 

« Jusqu’à la fin des années 1850 et au-delà, les théologiens américains ne pourront admettre qu’on mette en doute le contenu scientifique « objectif » de la Bible ; l’idée même qu’ils se sont toujours faite du caractère scientifique de leur activité le leur interdit » (page 71).

 

« Trois tactiques apparaissent très clairement parmi les adeptes de la « théologie naturelle » face à la théorie de la « descendance avec modification » : la première consiste à résister coûte que coûte, à récuser obstinément le bien-fondé de la science nouvelle […] » (page 72).

 

La deuxième, adoptée par quelques théologiens, consiste à faire la part du feu, c’est-à-dire laisser la science aller son train pourvu que les scientifiques se rallient à leur représentation positiviste.

 

« La troisième a, au contraire, l’ambition de maintenir vivant le mode de pensée constitué par la « théologie naturelle » » (page 72).

 

Cette dernière joue sur les malentendus que le terme d’ « évolution » engendre, même parmi les disciples de Darwin. Deux personnages s’illustreront dans ce débat. Le premier fut Louis Agassiz (1807-1873), considéré comme le plus grand anatomiste de l’époque. Tout en ayant des idées fort modernes, il croyait aux « Créations spéciales#. L’ensemble de son oeuvre reste prise dans « la perspective d’un « plan de la Création » d’origine divine ». Agassiz attaque Darwin sur la notion d’espèce restée assez flou chez ce dernier.

 

« Agassiz réaffirme le caractère essentiel de la notion d’espèce et, pour bien se faire entendre, il n’hésite pas à les définir comme des « pensées de Dieu » ! On comprend que les adeptes de la « théologie naturelle » aient fait leur miel de ces arguments scientifiques » (page 74).

 

Le deuxième personnage est le théologien Charles Hodge.

 

« « Les esprits religieux croient avec Agassiz que les faits sont sacrés », déclare-t-il de façon typique. Résolument hostile à la « pensée moderne », il rejetait en bloc le libéralisme théologique, le christianisme « intérieur », les vues extrêmes de la critique biblique. Il prônait le retour à l’orthodoxie calviniste contre ces « hérésies »» (page 74).

 

« Le point de désaccord, c’est que « Darwin rejette toute téléologie, soit la doctrine des causes finales ». Ce désaccord, Charles Hodge le tiendra toujours pour radical et irréductible » (page 75).

 

Asa Gray, en correspondance avec Darwin, « rétablit le « dessein » divin, dans l’oeuvre de Darwin à l’endroit même où Hodge ne perçoit que « hasard aveugle » : il le situe au principe, encore inconnu, de l’apparition des petites variations sur lesquelles opère la sélection ».

 

« De 1860 à 1880 et au-delà, on voit en effet se multiplier les tentatives pour intégrer le schéma de L’origine des espèces dans la théologie protestante. La voie la plus fréquente consiste à dire que l’évolution est « la méthode de la Création » » (page 75).

 

Ces tentatives se retrouvent non seulement aux Etats-Unis, mais également en Grande-Bretagne. Ainsi, dans l’Eglise écossaise, Robert Rainy se déclare évolutionniste, « et dans un cours intitulé « Evolution et théologie », en octobre 1874, conseille aux théologiens de se sentir « parfaitement à l’aise avec Darwin » ».

 

Par contre, à cette époque, l’Eglise catholique rejette le principe de la doctrine darwinienne. Cette attitude se maintiendra plus ou moins fortement jusqu’au milieu de ce siècle. La note 39 relative au chapitre « Théologie naturelle et fondamentalisme » explicite parfaitement ce parti pris.

 

« Au début des années vingt, l’Eglise catholique se résout à abandonner le sens littéral de la Genèse au profit d’une interprétation spirituelle et symbolique. Mais elle revient au début du pontificat de Pie XI au projet d’une « science catholique » qui entend dégager des lois naturelles une image de l’univers qui serait en accord avec les conceptions religieuses. Le pape déclare le 18 mars 1923 : « La vraie science, qui s’incline devant l’autel, devant le Dieu de la sagesse et ne cherche pas autre chose que recueillir, de tout le créé, réel ou idéal, naturel ou surnaturel, l’harmonie magnifique et continuelle que Dieu lui-même, en notes mystérieuses, y a cachée, afin de constituer le cantique de la vérité, le cantique de la foi, le cantique au Dieu des sciences, au Dieu créateur, révélateur et sauveur. »

En 1936, Pie XI baptise la « Pontifica Academia Delle Scienze », émanation de la vénérable « Academia dei Lincei », la première académie fondée en Europe par le prince Cesi en 1603. L’Eglise manifeste une prédilection pour l’astrophysique – où s’illustre l’abbé G. Lemaître -, la physique, et la médecine où Louis Pasteur fait figure de héros. En revanche, elle continue de tenir en haute suspicion la géologie, la paléontologie et les sciences de l’évolution. En 1950, l’encyclique Humani generis due à Pie XII en revient même sur ce sujet à une interprétation quasi littérale de la Bible. « L’esprit n’émerge pas de la matière au terme d’un processus évolutif », écrit-il. L’esprit a été insufflé par Dieu soit à la matière inerte, soit à un corps animal. Le « monogénisme » (un seul ancêtre commun, Adam) représente la seule doctrine conforme aux « sources de la vérité révélée et aux actes du magistère ecclésiastique sur le péché originel, péché qui doit être imputé à un acte vraiment personnel commis par Adam et qui, répandu en tous par la génération, se trouve en chacun et lui appartient ». Chacun peut, au moment où elles sont écrites, lire entre ces lignes une condamnation sans ambiguïté des thèses du P. Teilhard de Chardin, jésuite et paléontologue réputé qui avait tenté de rendre compte du « phénomène humain » par une grandiose synthèse des sciences de son temps (paléontologie, biologie, physique). Tous les processus naturels convergeant vers l’homme, lui-même conçu comme un être personnel doué de conscience et de réflexion, et destiné à s’élever plus facilement, par cette pensée instruite, à l’Amour de Dieu. Teilhard ne professait certes pas un quelconque darwinisme ; mais la forme d’évolutionnisme auquel il s’était rallié demeurait insupportable aux autorités pontificales.

Dès 1924, l’enseignement de Teilhard est contesté à l’Institut catholique de Paris. En 1948, la hiérarchie le contraint de refuser la chaire du Collège de France à laquelle il a été élu. Il se voit alors réduit au silence, exilé à New York, où il meurt en 1955 dans un anonymat sinistre. La persécution se poursuit à titre posthume puisqu’en 1957 un décret du Saint-Office retire ses livres de toutes les bibliothèques, interdit leur vente dans les librairies catholiques et arrête leur traduction ! Mais le « cas Teilhard », si révélateur qu’il ait été, ne doit pas masquer d’autres tragédies : celle, par exemple, de ces abbés préhistoriens qui comme l’abbé Breuil, élu à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres en 1938, ont tenté, mais sans guère de succès, de détacher l’Eglise de la chronologie biblique. En 1928, la hiérarchie considérait qu’attribuer à la Terre un âge de 200.000 ans constituait « une monstrueuse aberration », après avoir refusé de céder le moindre pouce sur la réalité historique du Déluge. Longtemps elle s’en tiendra à cette déclaration pour le moins abrupte de L’Ami du clergé en 1933 : « Le Déluge est un fait historiquement certain, et en voie d’être scientifiquement démontré. » Dans un « salut tout spécial », le concile Vatican II, par ailleurs si résolument novateur voire progressiste, demandera, selon le même esprit, aux « hommes de la pensée et de la science » un « effort de docilité plus parfaite à l’Esprit de vérité »; et le pontificat de Paul VI s’en tiendra là. Le pape rappellera même la position de Pie XII sur le monogénisme. C’est avec Jean-Paul II qu’un tournant s’amorce. Des gestes symboliques forts – comme la visite de juin 1982 au CERN et la réhabilitation de Galilée en 1984 -, des appels à la « réconciliation » de l’Eglise et de la science moderne ont préludé à des interventions multiples sur la question des origines de l’univers. Un récent ouvrage très collectif mettant en scène le philosophe Jean Guitton, réputé être l’inspirateur des papes depuis un demi-ciècle, en exprime l’esprit : contournant la théorie de l’évolution, l’Eglise catholique cherchera désormais le doigt de Dieu dans le scénario du Big Bang et le trouva au moment précis du réglage des constantes universelles. Le fameux principe « anthropique » de Brandon Carter se mue en dogme théotropique. On assisterait à la revanche de saint Thomas » (note 39, pages 204-205).

 

Se penchant plus avant sur le contenu du vocable « évolution » récupéré par les théologiens, l’auteur se rend compte qu’en fait c’est dans l’oeuvre du philosophe anglais Herbert Spencer (Premiers principes, Principes de biologie – 1864-1867) qu’ils ont été puisés.

 

« Spencer définit l’évolution comme une loi physique qui régit le mouvement d’univers dans son ensemble. Ce mouvement se présente comme passage de l’homogène à l’hétérogène, du simple au complexe, du désordre à l’ordre. Ses conclusions en matière économique et politique vont dans le sens du « laisser-faire » le plus conservateur. […] l’univers progresse selon une loi de développement qui assigne à chaque réalité une direction prédéterminée selon un ordre de perfection croissante. La société humaine apparaît ainsi comme la forme la plus haute de la vie et la société industrielle la forme la plus avancée de l' »organisme » social » (pages 76-77).

 

« Si l’on veut rattacher la notion spencérienne de l’évolution à la doctrine d’un naturaliste, c’est à celle de J.-B. Lamarck qu’il faut la rapporter. Sous la bannière de Spencer, au nom de Darwin, c’est en réalité une conception lamarckienne de la vie qui fit ainsi son entrée aux Etats-Unis : une vie dont la tendance irréductible est supposée emporter les formes vivantes vers une perfection toujours plus grande en transmettant de génération en génération les caractères qu’elles acquièrent sous l’effet des « circonstances », c’est-à-dire sous les contraintes du milieu physique.

Une telle doctrine s’avérait conciliable avec la théologie chrétienne aussi bien qu’avec une conception laïque du progrès du type de celle que professait l’agnostique Spencer. Il suffisait pour réaliser cet accord d’identifier la poussée vitale à un plan (a design) de la Providence ! » (pages 77-78).

 

« D’autres « darwiniens » adoptent un schéma légèrement différent en résorbant la « sélection naturelle » dans un pouvoir divin qui serait immanent à la nature : l’évolution apparaît ainsi comme la réalisation progressive d’un idéal inscrit dès l’origine dans la matière ; un idéal qui prendrait conscience de lui-même en l’homme par l’Amour qu’il porte à Dieu » (pages 78-79).

 

En fait, on peut parler d’un « mysticisme christiano-darwinien ». Ce courant existe bien et il a des représentants des deux côtés de l’Atlantique. Il sera attaquer par les fondamentalistes lorsque ceux-ci se manifesteront au début des années vingt.

 

L’auteur spécifie que dans le contexte de son sujet le terme de « fondamentaliste » signifie « protestantisme ». Le protestantisme américain a une origine anglaise.

 

« D’Angleterre, les protestants américains recueillent en effet trois convictions théologiques essentielles : qu’aucun homme, aucune institution ne peuvent être considérés comme infaillibles ; que l’homme étant par nature porté vers le péché, soumis à la tentation permanente de se rebeller contre Dieu, toute Eglise ne doit disposer que d’un pouvoir limité […] ; qu’en retour toute Eglise doit être libre de déterminer les règles de son fonctionnement, d’interpréter la parole de Dieu, de modeler la vie de ses fidèles selon l’interprétation qu’elle donne de la volonté divine » (page 81).

 

Ce protestantisme américain s’appui sur un calvinisme anglais, le « puritanisme », mouvement qui fleuri du règne d’Elisabeth Ier à la restauration de Charles II (1558-1603). Ces « puritains » veulent purifier la religion de tout « papisme », allant plus loin que l’Eglise anglicane dans ce rejet.

 

« Ils prônent, […], une religion « pure » centrée sur l’engagement personnel dans la foi » (page 82).

 

Leur livre de base est la « Bible de Genève » publiée en 1560. En 1625, lorsque Charles Ier monte sur le trône, il impose à l’Angleterre une reine française et catholique dévote. Les persécutions chassent les puritains qui s’embarquent par vagues vers l’Amérique.

 

« Avec eux, ils emportent la conviction que l’Eglise doit refuser tout lien avec l’Etat, que la base de l’organisation ecclésiastique doit être l’Eglise locale – telle est en particulier la conviction de ceux qui se désigneront pour cette raison comme « congrégationalistes » » (page 82).

 

Ils emportent également la conviction qu’ils sont destinés à sauver la Réforme.

 

« D’où l’idée qu’ils allaient constituer le « peuple de Dieu » pour qui le nouveau monde serait la Nouvelle Jérusalem » (page 83).

 

« Ces traits ont traversé les siècles et marquent la religion de ce pays : diversité, indépendance à l’égard de l’Etat, puritanisme, millénarisme, appel à la culpabilité individuelle, ferveur émotive.

On les retrouve accentués par le fondamentalisme » (pages 83-84).

 

Un accord général fait apparaître ce mouvement fondamentaliste durant l’année 1910, lorsque les frères Lyman et Milton Stewart créent un fond spécial pour la publication d’une série, The fundamentals, destinée aux pasteurs, évangélistes, professeurs et étudiants en théologie…, pour leur permettre de connaître l »essentiel de la théologie chrétienne, « un témoignage en faveur de la vérité« . Cette série s’inscrit dans la mouvance d’un courant lancé par des évangélistes actifs, les « dispensationistes », dès 1880, qui annoncent le retour du règne du Christ. Ces derniers s’inscrivent dans une lignée pure et dure amorcée en 1876 par la création d’un groupe de pasteurs appartenant à plusieurs Eglises à l’occasion de rencontres annuelles consacrées à l’étude de la Bible.

 

« On ne comprend pas l’immense force qu’acquit tout de suite le fondamentalisme, si l’on ne situe pas son essor dans le cadre de l’intense débat qui traversait les Eglises américaines depuis des décennies. La discussion avait en effet vu s’affirmer une tendance nouvelle dans le cadre du protestantisme américain […] » (page 85).

 

La liberal theology qui souhaite « répondre aux profondes transformations sociales qui affectaient les Etats-Unis et qui bousculaient les manières traditionnelles de prêcher et d’enseigner ; les mêmes libéraux tentaient de régler intellectuellement les difficultés qui surgissaient en théologie du fait des découvertes scientifiques les plus récentes et des développements contemporains de la critique biblique » (page 85).

 

« Ces « libéraux » professent une vision optimiste de la nature humaine, insistent sur la capacité de l’homme à s’amender. Le péché apparaît comme une erreur imputable aux défauts de l’éducation et aux injustices sociales » (page 86).

 

Cette tendance tourne le dos à la « théologie naturelle ». Dans l’esprit du poète Samuel Taylor Coleridge (1722-1834), les « libéraux » rejètent la recherche d’ « évidences » sur lesquelles fonder le christianisme, c’est en trahir l’esprit.

 

« L’essentiel dans la religion consiste […] en une expérience intérieure que le langage humain se saurait traduire » (page 86).

 

Cette nouvelle conception favorise la création du mouvement Social Gospel (Evangile social).

 

« Les tenants du « social gospel » (social gospellers) ne cessent de s’en prendre au conservatisme du clergé protestant, et d’attirer son attention sur les injustices sociales qui deviennent de plus en plus criantes dans cette période de « capitalisme sauvage ». Ils s’alarment en particulier de la dureté inhumaine de la condition ouvrière » (page 87).

 

Ces deux courants, « théologiens libéraux » et « social gospellers » trouvent un écho très favorable dans le nord du pays. Par contre, le « fondamentalisme » en réagissant contre eux s’appuie sur le conservatisme du Sud et l’anti-intellectualisme des paysans. Pour eux, le message est clair :

 

« Il faut croire à la vérité littérale de la Bible, dont le texte est intégralement et directement d’inspiration divine » (page 88).

 

« Les théologiens libéraux ne se soucient plus guère des sciences : c’est l’éthique qui représente leur souci majeur, revivifiée par une christologie épurée » (page 89).

 

« L’idée d’ « évolution », à la faveur d’un glissement de sens par rapport à la théorie darwinienne de la descendance, était devenue le drapeau autour duquel se rassemblaient toutes les forces de l’Amérique Yankee : théologiens libéraux, universitaires positivistes, homme d’affaires « matérialistes » voués au culte du profit… La première croisade créationniste apparaît bien, malgré ses quelques ramifications dans le Nord qui correspondent à une contre-offensive-conservatrice à l’intérieur des Eglises en face de la question ouvrière, comme celle du Sud agricole et traditionaliste saisi de terreur devant ces bouleversements » (pages 90-91).

 

Le darwinisme, dès le départ (publication de L’origine des espèces) donne lieu à un mouvement philosophie athée, dont les chefs de file seront Thomas Huxley et Ernst Haeckel.

 

« Haeckel intègre la théorie darwinienne dans un vaste système philosophique – dont il caractérise la position métaphysique comme « moniste » » (page 92).

 

En voulant compléter cette théorie, Haeckel la dénature.

 

« L’importance de la théorie darwinienne, il la voit en ce qu’elle aurait « fondé une interprétation mécanique de l’origine des formes animales et végétales » (…) et « démontré réellement quelles sont les vraies causes mécaniques de la métamorphose des espèces organiques ». Le mot « mécanique » répété à satiété doit s’entendre au sens de « physico-chimique ». Ce sont les « mouvements moléculaires » du protoplasme, explique-t-il, qui suscitent les phénomènes vitaux. […] Haeckel, à partir de cette spéculation pour le moins audacieuse, soutient une sorte de « lamarckisme moléculaire » imaginaire, qu’il étend sous la forme d’une « loi biogénétique fondamentale » chargée de relier la thèse de l’hérédité aux données contemporaines de l’embryologie : chaque organisme est supposé, au cours de son développement, reparcourir à vitesse accélérée les étapes déjà franchies à l’état adulte par les ancêtres de son espèce. En terme savants : « l’ontogenèse récapitule la phylogenèse ». Et il intègre le tout, à la manière de Spencer, dans une conception générale de l’Univers, lequel se présente comme gouverné par une loi de « développement » ou de perfectionnement progressif qui étend son empire jusqu’à l’histoire de l’humanité » (pages 92-93).

 

Cette position de Haeckel montre qu’en fait il trahit l’essentiel de l’idée de Darwin et que son hostilité déclarée « à l’encontre de toute théologie dualiste aura puissamment contribué à accréditer l’idée que la théorie darwinienne représentait le triomphe d’un « matérialisme » conçu comme une réduction de l’esprit à la matière et menant tout droit à l’athéisme » (page 93).

 

Un « darwinisme social », à caractère politique, se développe en Allemagne, en France et aux Etats-Unis, contribuant à donner une image dogmatique de la théorie de l’évolution.

 

Dans son livre La création (1870), Edgar Quinet est le premier à se poser la question de savoir « si les lois de l’histoire naturelle peuvent faire la lumière dans les problèmes du monde social ». Il sera suivi de Bagehot et surtout de Vacher de Lapouge avec ses Sélections sociales (1896) dans lesquelles on peut lire :

 

« En écartant l’hypothèse d’une immigration ou d’une émigration, si l’on étudie un peuple en progrès, les couches supérieures vont s’enrichir d’éléments supérieurs ; si le peuple est en décadence, l’uniformité tend à s’établir, et les éléments supérieurs tendent à disparaître partout » (page 93).

 

Gumplowicz est le représentant typique du darwinisme social allemand qui inspirera le nazisme.

 

« Il redéfinit la sociologie comme « histoire naturelle de l’humanité » et, à la façon de Haeckel, la rattache à une « loi cosmique » qui prouve, selon lui, l’inanité de la notion de progrès lorsqu’on l’applique à l’ensemble de l’humanité. La voie est ainsi vers l’idée de « lutte des races »… » (pages 93-94).

 

C’est également par un autre biais que la pensée américaine fut marqué par le darwinisme : c’est l’application à la psychologie de l’enfant, à la psychosociologie, à la sociologie et à la morale de la notion d’évolution qui imprègne toute la vie sociale américaine.

 

Darwin n’avait pu expliquer le processus de l’hérédité, étant donné les faibles connaissances dans ce domaine. C’est avec les travaux du biologiste allemand August Weismann (1834-1914) que se dessine une première théorie de l’hérédité reposant sur l’idée « que la base de l’hérédité est constituée par la transmission, d’une génération à l’autre, d’une substance ayant une composition chimique et une nature moléculaire bien précises » (page95).

 

« Weismann se rendra célèbre en établissant une séparation tranchée entre le « plasma germinatif » (germen) qui se transmet de génération en génération et la réalité de l’organisme individuel (soma) qui en est la réalisation et le support provisoires » (page 95).

 

« Les travaux de Weismann, à propos desquels Georges Romanes inventera le terme de « néo-darwinisme » (1896), ouvriront en un sens la voie à la redécouverte de ceux de Gregor Mendel (1822-1884) par le Hollandais Hugo de Vries (1848-1935) et par l’Allemand Carl Correns (1864-1933) en 1900 ; puis aux célèbres travaux de Thomas Hunt Morgan (1866-1945) sur la Drosophile, la mouche du vinaigre, dont les premiers résultats sont publiés en 1910 » (page 95).

 

Malgré ces travaux, les biologistes se scinderont, jusqu’aux années quarante, en deux groupes. Les défenseurs du « néo-darwinisme » qui ne croient pas à la transmission des caractères acquis, et les partisans du « lamarckisme » qui au contraire attribuent à ceux-ci un rôle prépondérant dans l’évolution des espèces. Les fondamentalistes sauront profiter de cette opposition dans le milieu scientifique, lors de leur première offensive.

 

La résurrection des créationnistes

 

Les créationnistes lancent une nouvelle offensive au début des années quatre-vingt. L’habilité de leur démarche a surpris plus d’un scientifique. Le terme de « théologie » est éclipsé au profit de celui de « science », même si certains arguments sont puisés dans la théologie naturelle du siècle précédent. Très au courant des progrès et de l’unanimité des biologistes après les années quarante, ils cherchent à retourner la puissance force de leurs adversaires contre eux.

 

« […] l’essentiel du travail des « créationnistes scientifiques » consistait en fait à « démonter » les hypothèses des « évolutionnistes ». Leur objectif premier apparaît en effet d’établir que « l’évolution n’est pas un fait, mais seulement une théorie » » (page 99).

 

De ce fait, elle ne peut avoir le monopole dans l’enseignement, car elle implique des prises de positions en morale contraires à la démocratie américaine. Ils invoquent la liberté de conscience pour imposer leur « science de la Création » dans l’enseignement.

 

La première attaque s’en prend à la durée des périodes géologiques et à la paléontologie. La lecture littérale de la Bible fait remonter la création à moins de dix mille ans (l’évêque James Ussher – 1581-1656 – l’avait daté a exactement 4004 ans av. J.-C.). Les « créationnistes scientifiques » rejettent également le principe d’ « uniformitarisme » formulé par Lyell qui spécifie : « que les lois physiques qui règlent aujourd’hui la marche de l’univers sont justement celles qui le gouvernaient à l’origine ! » (page 100). La question du Déluge refait surface ; en 1938 la « Deluge Geology Society » est fondée par George Price. Pour les partisans du Déluge, les méthodes diverses de datation radiométriques sont sujettes à caution :

 

« Lorsque Dieu a créé la Terre il y a 10.000 ans, disent-ils, il a très bien pu faire que l’uranium ainsi que les autres éléments ne présentassent pas alors le taux de déclin radioactif que nous déterminons à partir du comportement de ces éléments tels que nous les connaissons aujourd’hui ! » (page 103).

 

D’autres techniques des géologues comme celle de la mesure de la variation du champ magnétique terrestre ou de la mesure des rayons cosmiques, furent également utilisées comme argumentation par les « créationnistes scientifiques ».

Au niveau paléontologique, la question des fossiles leur paraît cruciale car elle est directement liée à l’origine de l’homme. Leur position est résumée par Duane T. Gish qui écrit :

 

« Si des millions d’espèces avaient évolué graduellement tout au long de millions d’années, les couches de fossiles devraient contenir un nombre immense de formes intermédiaires, et les muséums devraient en être submergés. L’examen des couches fossiles nous montre au contraire l’apparition soudaine de créatures en apparence hautement complexes dont nous ne pouvons découvrir aucun ancêtre et nous devons constater l’existence des failles (gaps) entre toutes les catégories de plantes et d’animaux. Les données de la paléontologie s’opposent donc à l’évolution, et s’accordent remarquablement à l’idée de la création » (page 104).

 

L’ « explosion cambrienne » reconnue par la majorité des paléontologues, ils la prennent au pied de la lettre, alors que pour les scientifiques la soudaineté d’un événement paléontologique et géologique peut durer 100 millions d’années. La question des « formes intermédiaires » qui déjà mettait Darwin dans l’embarras, leur sert à merveille comme l’écrit Gish.

 

« Les mammifères présentent presque universellement de violents et évidents contrastes avec les reptiles. »

 

De conclure :

 

« Les données de la paléontologie ne présentent qu’un cimetière planétaire de pierres qui offre à l’homme le spectacle non pas d’une évolution de la vie, mais celui de la destruction soudaine de cette vie. »

 

Et les créationnistes ajoutent :

 

« Les caractères géologiques de la Terre ont été pour l’essentiel façonnés par de brusques processus, de nature catastrophique, qui ont affecté la planète à l’échelle globale et régionale. »

 

C’est ici qu’intervient le Déluge :

 

« Sur la base de ce schéma d’ensemble, écrit Morris, nous avons entrepris d’interpréter les données de la géologie et des autres sciences dans un sens différent de l’uniformitarisme et de l’évolutionnisme aujourd’hui acceptés. Nous avons suggéré une catégorisation des strates géologiques selon les périodes bibliques de l’histoire de la Terre, tout en conservant autant que possible la terminologie actuellement utilisée en géologie.» […] « Ainsi, il semble raisonnable de dater les formations de roches cristallines et peut-être certains sédiments non fossilifères du Pré-Cambrien de la période de la Création ; ils auraient été ensuite remaniés par les soulèvements tectoniques de la période du Déluge. Les couches fossilifères se sont apparemment pour l’essentiel déposées durant le Déluge même, et les séquences temporelles apparentes qu’elles présentent doivent être imputées non à l’évolution mais à une sélection hydrodynamique, à des conditions écologiques, ainsi qu’aux différences de mobilité et de force qui caractérisent les diverses créatures. » (page 105).

 

Comme on le voit, leur argumentation emprunte aux scientifiques des théories comme le « catastrophisme » de Cuvier, ou la deuxième loi de la thermodynamique (augmentation de l’entropie générale) qui n’est pas respectée, d’après eux, par l’évolution. Ils essayent même de récupérer des théories récentes comme celle des « équilibres ponctués » de S.J. Gould, au grand dam de celui-ci. Cette dernière théorie leur permet d’affirmer que l’évolution n’est pas un « fait » mais simplement qu’une « théorie » et de nier l’existence des « formes intermédiaires ».

 

Lors du procès du 5 janvier 1982, le juge Overton analyse fort bien le problème. Pour lui, après consultation d’experts scientifiques, la question de l’origine de la vie ne se pose pas dans le cadre de l’évolutionnisme.

 

« La théorie de l’évolution part de l’existence de la vie comme d’un fait et s’emploie à expliquer comment […] elle a évolué. D’où l’on tire que l’évolution ne suppose ni n’implique l’absence d’un créateur ou de Dieu, contrairement à ce que prétendent les créationnistes.

A l’idée que « mutation et sélection naturelle » pourraient rendre compte à elles seules de l’existence de toutes les espèces (kinds) actuellement vivantes en les faisant descendre d’espèces simples plus anciennes (simple earlier kinds), le juge oppose les déclarations de Gould et de son collègue Ayala qui rappellent que les biologistes ,ne prétendent nullement que ces deux processus rendent compte de tout changement évolutif significatif; mais qu’il faut y ajouter la recombinaison et la dérive génétiques, ainsi que l’équilibre ponctué qui, avec d’autres facteurs et processus, jouent un rôle évolutif » (page 107).

 

Le juge passe au crible les prétendues preuves scientifiques avancées par les créationnistes. En fait, « le contenu de « science de la création » n’est rien de plus qu’un montage de bribes empruntés, souvent à contresens, et quelquefois au prix de contradictions manifestes, à différentes disciplines scientifiques dans une perspective purement polémique » (page 110).

 

En fait tout le débat se situe non sur le plan de la science mais sur le plan de sa philosophie (épistémologie). Le malentendu fondamental repose sur la définition que chacun des partis a de la « science ». Les évolutionnistes s’emparent cette fois d’un critère épistémologique énoncé par Karl Popper, celui de la « réfutabilité ».

 

« Une théorie ne peut être dite « scientifique »» que si, de ses énoncés généraux, on peut par déduction tirer un énoncé qui décrive au moins un test empirique singulier qui, s’il était vérifié, la réfuterait » (page 112).

 

Duane T. Gish, sur cet énoncé, réplique :

 

« L’éminent philosophe des sciences Karl Popper, bien qu’étant lui-même un évolutionniste, a montré avec force que l’évolution, pas moins que la création, n’est testable ni donc prouvable (untestable and thus unprovable). Ainsi, pour qu’on puisse qualifier une théorie de scientifique, elle doit être soutenue par des faits (events), des processus ou des propriétés qui puissent être observés, et la théorie doit être utile pour prédire la venue de phénomènes naturels ou de résultats expérimentaux en laboratoire. Une autre limitation d’ordinaire imposée tient à ce que la théorie doit être susceptible de réfutation. Autrement dit : il doit être possible de concevoir quelque expérience dont l’idée vaudrait comme preuve contre cette théorie. C’est en se fondant sur de tels critères que la plupart des évolutionnistes refusent de considérer la création comme une explication possible des origines. Aucun observateur humain n’a pu assister à la création, elle ne peut être soumise à un test expérimental, et en tant que théorie elle n’est pas falsifiable. Mais cette argumentation porte aussi contre la théorie de l’évolution. La théorie générale de l’évolution ne répond de plus à aucun des trois autres critères » (pages 112-113).

 

Dans ce cas Gish ne détourne pas l’idée de Popper. Au début, ce philosophe avait une attitude critique « classique » vis-à-vis du darwinisme, pour lui la théorie darwinienne est un « «truisme logique ». C’est au fil des années que son opinion changera progressivement. En 1972, il précise sa pensée.

 

« L’influence révolutionnaire de Darwin sur notre vision du monde a été au moins aussi importante, sinon aussi profonde, que celle de Newton. Car la théorie darwinienne de la sélection naturelle a montré qu’il était dans le principe possible de réduire la téléologie à la causalité, en expliquant, en termes purement physiques, l’existence d’un dessein et d’un projet dans le monde. […] Darwin a montré que nous sommes tous parfaitement libres d’utiliser des schémas téléologiques d’explication en biologie – même ceux d’entre nous qui croient que toute explication devrait être causale. Car il a montré précisément que, en principe, toute explication téléologique particulière peut un jour être réduite à, ou plus tard expliquée par, une explication causale » (pages 113-114).

 

« Popper touche ici à la difficulté philosophique radicale qui affecte la pensée de Darwin » (page 114).

 

« Insistant sur l’ancienneté de son intérêt pour la théorie darwinienne, il écrit : « Je suis arrivé à la conclusion que le darwinisme n’est pas une théorie scientifique testable, mais un programme métaphysique de recherche – un cadre possible pour des théories scientifiques testables » » (page 114).

 

« On comprend la grande faveur avec laquelle les créationnistes considèrent l’oeuvre de Popper; et l’irritation exprimée par le philosophe lorsqu’il s’est vu enrôlé dans leur croisade » (page 115).

 

C’est dans ce nouveau cadre que le juge Overton fait comparaître comme expert un épistémologue, Michel Ruse « chargé d’énoncer les critères qui permettraient d’effectuer une telle démarcation » (page 112). Malheureusement, la critique de Ruse est telle qu’ « elle appartient à la tradition philosophique même qui a permis aux créationnistes de semer la confusion« . En fait, c’est l’opposition des termes fait – théorie qui engage la pensée dans une impasse philosophique. Déjà Darwin avait cherché des arguments dans les oeuvres de Herschel et de Whewell pour se libérer du finalisme – la « téléologie » – inhérent à toutes les formes de la théologie naturelle.

 

« Le « retour à Bacon » proposé par Herschel avait pu l’aider sur cette voie; de même que la réévaluation du rôle des hypothèses dans la pensée scientifique à laquelle Whewell avait consacré ses efforts » (page 118).

 

« Darwin découvrait ainsi que l’idéal de la science qui dominait la pensée occidentale tenait de toutes ses fibres à une conception philosophique de la nature directement liée à une science particulière : la physique newtonienne. Mais il ne sut, ni ne put, tirer toutes les leçons philosophiques de cette découverte puisque cette physique restait son modèle. Le « matérialisme » qu’il entrevoyait, avec répulsion, à l’horizon de ses recherches restait identifié, à ses yeux, à un pur mécanisme qui aurait réduit, de proche en proche, la pensée humaine à des éléments physico-chimiques. Ernst Haeckel suivit cette voie. Darwin s’y refusa toujours. Il resta « théiste ». Il se contenta d’associer dans l’inconfort d’une pensée hautement contradictoire des thèses empruntées à Herschel et à Whewell corrigées, si l’on ose s’exprimer ainsi, par Samuel Butler. La logique de cette incohérence le conduisit à former le voeu que le hasard qu’il avait mis au jour au principe des modifications affectant les formes vivantes au cours de leur histoire cédât à l’avenir la place à des « lois » appelées à régir une dynamique d’éléments matériels dûment identifiés » (page 118).

 

Darwin, sans grande conviction, découvre l’intervention du hasard dans les variations et pense que son oeuvre est porteuse d’un certain matérialisme. Une autre thèse philosophique que l’on découvre dans ses travaux est celle selon laquelle « la nature ne fait pas de saut ».

 

« Celle-ci vient souder plusieurs éléments de la pensée du naturaliste : si la continuité règne dans la nature, alors il faut que le développement des formes vivantes soit graduel, progressif » (page 120).

 

Cette attitude philosophique de Darwin a marqué profondément les sciences du vivant jusqu’à ces dernières années.

 

« La « théorie synthétique de l’évolution » représente le néo-darwinisme contemporain en ce qu’elle a intégré dans le cadre de la théorie de la sélection naturelle les « mutations » qui y semblaient rebelles. Son schéma d’ensemble est aujourd’hui connu d’un large public : petits changements génétiques (mutations) et recombinaisons chromosomiques y rendent compte de l’évolution, la variation génétique étant guidée par la sélection naturelle. Ce schéma donne bien de l’évolution l’image d’un phénomène graduel et progressif, en stricte conformité avec cet aspect de la philosophie darwinienne » (page 121).

 

La « génétique des populations », branche de la génétique s’empare des sciences du vivant.

 

« Elles furent dominées par la synthèse évolutionniste et l’élucidation des détails les plus fins de la théorie. L’approche populationnelle domina toutes les recherches, et on s’intéressa à nouveau à la diversité, en particulier dans les populations et les espèces; on analysa les aspects adaptatifs de la variation en termes de forces sélectives; mais toutes les données génétiques furent interprétées à la seule lumière du concept de changement de fréquence des gènes » (page 121), comme l’écrit Ernst Mayr.

 

Pour lui, sur ces bases, l’évolution est un « fait ».

 

« Le biologiste moderne possède tellement de preuves de l’évolution qu’il la considère comme un fait aussi certain que la révolution de la Terre autour du Soleil » […] « La révolution philosophique apportée par Darwin est assurée sur ses bases, plus solidement que jamais » (pages 121-122).

 

Le problème de cette position est qu’elle tourne au dogmatisme, spécialement aux Etats-Unis, et devient une sorte de « religion universitaire » dont J. Huxley avait rédigé la « Bible ». Les généticiens ne se contentent pas de donner des réponses aux questions posées, mais ils veulent imposer leur point de vue.

 

Actuellement, des paléontologues se dressent contre ce sectarisme, comme S.J. Gould (équilibres ponctués, contingence).

 

« Les travaux de Gould trouvent à s’accorder avec bien d’autres recherches novatrices qui, de l’aveu des spécialistes, annoncent une nouvelle ère pour la théorie de l’évolution » (page 122).

 

Comme la biogéographie fille de la dérive des continents ; le cladisme (évolution en mosaïque) ; la théorie « neutraliste » de Kimura, etc.

 

« Aux créationnistes répondent que l’ « évolution » n’est ni une « théorie » ni un « fait », ou, si l’on veut, qu’elle est tout à la fois un « fait » et une « théorie ».

Si l’on tient à ce vocabulaire, disons que l’évolution apparaît comme un « fait de la pensée » qui signe le succès de la manière dont elle s’y est prise pour conférer le caractère de la nécessité aux possibles qu’elle a su inventer à l’épreuve du réel qu’elle visait à maîtriser » (page 123).

 

« Le cas des « créationnistes scientifiques » montre que le mot de création désigne lui aussi un « fait de pensée », mais qui ne présente pas du tout les mêmes caractères que le précédent, puisque les recherches qu’il inspire n’ont nullement pour but d’avérer les possibles en leur conférant le caractère de la nécessité, mais de vérifier des certitudes préalablement données en leur apportant la sanction de l’absolu » (pages 123-124).

 

« A force de présenter l’évolution comme un « fait », et de jouer à son propos du vocabulaire de la « loi », les biologistes darwiniens ont plus d’une fois favorisé une dérive extrême de la pensée biologique vers un dogmatisme scientiste qui a fait, en tout cas, le lit du créationnisme à la fin des années soixante-dix » (page 124).

 

Ainsi, Edward O. Wilson en publiant son Sociobiology provoqua un véritable séisme dans le monde scientifique.

 

« Le vocabulaire de Wilson est celui de la « théorie synthétique de l’évolution » formulée dans les années quarante par Julian Huxley, Georges G. Simpson et quelques autres, cette théorie qui passait alors pour le couronnement du darwinisme contemporain; il emprunte donc abondamment à la génétique des populations, mais il fait aussi un usage appuyé des résultats obtenus en éthologie animale depuis Konrad Lorenz. Il entend établir (et conceptualiser) les bases naturelles (génétiques) du comportement humain. Il porte une attention particulière à la « sélection sexuelle » dont l’étude, négligée par Darwin, a fait l’objet de nombreuses observations et hypothèses depuis les travaux du grand biologiste anglais J.B.S. Haldane (1892-1964) » (pages 124-125).

 

Il est suivi par Richard Dawkins pour qui « les gènes jouent un rôle dominant dans tous les aspects du comportement humain ».

 

Les créationnistes tournent en leur faveur ce matérialisme réducteur. Ils en déduisent la vérité morale de l’évolutionnisme : le cynisme lié au libéralisme économique le plus brutal. D’autant plus que ces scientifiques incorporent un vocabulaire tiré des oeuvres des économistes contemporains pour l’appliquer aux gènes (maximalisation, rendement reproductif net, investissement parental) et qu’ils appliquent leur analyse à l’ensemble de sentiments humains les plus nobles (compassion, gratitude, bienveillance, etc.).

 

« Les fondamentalistes ont beau jeu de s’indigner de l’image de la société et de l’éthique qui se trouve ainsi promue par la « sociobiologie ». L’évolution de la société semble régie par un principe universel de pur égoïsme » (page 125).

 

Pour le généticien R. Lewontin, « la « sélection » devient un « projet » calculé du gène qui est supposé s’autogouverner. Bref, la théologie se trouve une nouvelle fois restaurée : le meilleur se trouve d’avance fixé, prévisible; et le réel doit se conformer à son idéal ! » (page 126).

 

« Le matérialisme arrogant des disciples de Wilson, leur déterminisme biologique extrémiste, l’animalisation de l’homme à laquelle ils se sont employés, leur négation de toute dimension symbolique de la pensée ont certes envoûté bien des intellectuels en quête de certitudes. Ils ont fini par provoquer une réaction d’autant plus vigoureuse que leur discours compromettait la science avec une politique en effet sans pitié » (page 126).

 

« La fortune du « créationnisme scientifique » aux Etats-Unis tiendrait donc, en dernière analyse, au noyau philosophique de son étrange doctrine; il se rattacherait à une tradition intellectuelle qui a contribué pendant plus d’un siècle à forger l’identité américaine » (page 127).

 

« […] il existe aux Etats-Unis entre pensée politique et pensée religieuse un rapport d’un style qui n’a pas ailleurs d’équivalent » (page 127).

 

« On a souvent noté que les Américains ont tendance à sous-estimer la force du passé, quand ils ne la nient pas purement et simplement. Ils aiment à se reconnaître dans l’image d’un pays éternellement neuf – le « Nouveau Monde » – anhistorique, sans mémoire, faisant fi des traditions, toujours à la recherche du nouveau. […]

De cette supposée virginité historique, la pensée américaine tire une assurance et un optimisme robustes que n’ont pas réussi à entamer durablement jusqu’à ce jour les moments de doute et d’anxiété dont elle s’est trouvée plusieurs fois la proie.

Autour de cette image s’est bâti le « mythe américain » d’un peuple insouciant, vivant l’éternel printemps d’une vigueur toute moderne et sans limites » (page 128).

 

En fait, l’histoire des Etats-Unis ne peut se comprendre sans se référer à une « vérité fondatrice » qu’il faut identifier et interpréter. Les historiens se divisent, sur ce sujet.

 

« Les uns croient la trouver dans les textes de ceux que l’on appelle précisément les « Fondateurs » » : ceux qui établirent les fondements de la « république américaine » comme la Déclaration d’Indépendance et la Constitution fédérale.

 

« Les autres estiment nécessaire de remonter, en deçà de cet épisode de fièvre constitutionnelle, vers les premiers moments de la colonisation du territoire américain, lorsque débarquent les puritains qui vont fonder la Nouvelle-Angleterre… » (page 129).

 

Les premiers voient dans la Constitution une émanation de la philosophie des Lumières.

 

« Texte résolument « moderne » rédigé par et pour des « hommes nouveaux », qui inventent la notion de « droits de l’homme » et qui se réfèrent volontiers à l’Antiquité classique […] » (page 129).

 

Cela marque une rupture avec la monarchie anglaise et avec la tradition politico-religieuse des premiers colons puritains.

 

Les seconds mettent en doute cette filiation, malgré le recours au « droit naturel » que l’on retrouve dans la Déclaration d’Indépendance, plaidé par Thomas Paine en 1776 et repris par Thomas Jefferson (1743-1826). C’est en définitive la pensée de John Adams (1735-1826) qui inspire les rédacteurs de la plupart des constitutions des Etats.

 

« Contre la « corruption » de la cour et du régime anglais, il propose d’instaurer « la République » ; mais il la définit comme « le gouvernement des lois opposé à celui des hommes ». Et la logique de son texte mérite d’être notée : il part de la nature pécheresse de l’homme, être fini et moralement vulnérable ; le pouvoir politique apparaît ainsi comme une nécessité pour contenir la tendance des intérêts particuliers à entrer en conflit, si on les laisse à eux-mêmes. Mais pourquoi instaurer une démocratie, ou, comme disait Adams, la « République » ? Parce qu’il s’agit de la forme constitutionnelle la plus efficace pour empêcher, en retour, les débordements du pouvoir politique dans la sphère de la vie privée du citoyen; donc pour garantir la « liberté » des individus, considérés comme « propriétaires » d’un certain nombre de « droits »; au premier rang desquels figure… le droit de propriété » (page 130).

 

Dans la conception traditionnelle de la pensée puritaine, tout contrat est couvert par Dieu en personne, « lequel dans sa sagesse et sa Providence garantit, en dernière instance, l’harmonie des intérêts ». « […] la pensée des Fondateurs reste, pour l’essentiel, tributaire de celle des Pilgrim fathers ». La Déclaration d’Indépendance invoque le « Dieu de la Nature », le « Créateur » et « le Suprême Juge de l’Univers ». Ainsi, Georges Washington, lors de son adresse inaugurale au Congrès, le 30 avril 1789, déclare :

 

« Il serait particulièrement inconvenant que j’omette, à l’occasion de ce premier acte officiel, d’adresser mes prières les plus ferventes à cet Etre tout-puissant qui gouverne l’Univers… Aucun peuple n’a, plus que celui des Etats-Unis, l’obligation de reconnaître et d’adorer la main invisible qui conduit les affaires de l’humanité. Chaque pas qu’il a fait pour devenir une Nation indépendante semble avoir été guidé par quelque calcul providentiel » (page 131).

 

Les Etats-Unis se considèrent comme chargé d’une mission de régénération du christianisme, en s’écartant de la philosophie de la monarchie anglaise. Derrière cette pensée politique au caractère singulier, concrétisée par la Constitution, s’inscrit une Constitution non écrite.

 

« Derrière le rationalisme « moderne » des textes qui régissent la vie politique américaine, il n’est pas besoin d’être grand clerc pour déceler une inspiration divine qui inscrit le devenir de cette nation dans le plan de la Providence » (page 132).

 

Ceci explique le « vide » laissé par le pouvoir dans ce régime ; on parle plus volontiers de l’ « administration ». En fait ce vide n’est qu’apparent ;

 

« Il désigne Dieu en personne dans son absence. Que le fondamentalisme trouve dans ces profondeurs le ressort essentiel de ses succès, voilà qui semble difficilement contestable » (page 132).

 

Cela se ressent dans l’histoire de l’évolution des deux grandes forces politiques en présence aux Etats-Unis : le Parti démocrate et le Parti républicain. Au début :

 

« le Parti républicain avait donné de lui l’image d’une organisation visant à établir un consensus chrétien sur la base d’une éthique protestante rigoureuse; il avait justifié son opposition à l’esclavage au nom de cette éthique. Quand aux démocrates, ils recrutaient au Sud et avaient attiré à eux les descendants des Ecossais et des Irlandais du Nord qui s’opposaient au rigorisme de la Nouvelle-Angleterre; les catholiques les avaient rejoints en masse pendant les années 1850 » (page 133).

 

Un changement apparaît au début des années 1880 lorsque les démocrates choisissent comme candidat l’évangéliste William Jennings Bryan, créationniste notoire. Le Parti républicain, quant à lui, s’ouvre vers les nouveaux émigrants et donc les catholiques, et devient de ce fait moins sectaire.

 

« Les clivages entre les deux forces politiques essentielles du pays apparaissent ainsi, jusqu’à la fin des années vingt, inspirés par des motifs éthiques et religieux, y compris lorsque se produit un apparent échange des rôles » (page 133).

 

Après la Grande Dépression et avec le New Deal, les clivages porteront non plus sur des motifs religieux, mais sur des questions économiques et sociales. La religion ne réapparaîtra qu’en 1968, avec les civil rights qui groupe les Noirs autour de Martin Luther King.

 

« On comprend, dans ces conditions, comment les fondamentalistes ont pu cesser d’apparaître comme une force politique notable pendant près de quarante ans. Mais on voit aussi pourquoi ils ont pu reprendre vigueur pendant les années soixante pour revenir en force sur le devant de la scène après 1968 » (page 134).

 

Durant cette occultation, ils se sont repliés sur des positions millénaristes de rupture avec le monde politique et exploitent une veine anticatholique puis anticommuniste. La crise profonde qui secoua l’Amérique dans les années soixante remis en question l’accord progressiste et libéral qui s’était établi après le New Deal.

 

« Epoque de « bonne conscience » où l’Amérique se voyait en protectrice du « monde libre » conformément à sa « Manifest destiny » » (page 134).

 

La guerre du Vietnam vient perturber ce bel équilibre.

 

« La révolte de 1968 porta cette crise à son paroxysme. Or, de cette révolte, les fondamentalistes surent empocher doublement les bénéfices : en exploitant d’abord la réaction violente qui finit par soulever l’Amérique profonde contre les idéaux et les réalisations de la « contre-culture » : sex, drugs and rock and roll… Mais aussi en détournant progressivement vers eux la révolte de la jeunesse, laquelle s’était enflammée contre les valeurs d’une société de consommation livrée aux appétits de profit et de puissance d’un establishment de managers, d’ingénieurs et de chercheurs qui leur apparaissait cynique et sans âme.

Les fondamentalistes, pour jouer sur ces deux tableaux, se rallièrent à un thème, avancé aux lendemains de la Deuxième Guerre mondiale, dont ils ont fait jusqu’à ce jour une arme puissante : la critique de « l’humanisme séculier » » (pages 134-135).

 

« Le retour du fondamentalisme sur la scène politique est consacré par la constitution en 1979 de la « Moral Majority » par Jerry Falwell qui fit campagne pour la famille américaine, c’est-à-dire contre l’avortement, contre l’homosexualité, contre la pornographie qui la détruisent » (page 135).

 

« Les principes de la pensée politique américaine, les fondements des institutions des Etats-Unis, l’histoire des débats qui ont opposé les principales forces politiques du pays rendent ainsi compte de l’existence, de la persistance et des accès de puissance du fondamentalisme » (pages 135-136).

 

Pourquoi, dès les années vingt, la critique de la théorie darwinienne de la « descendance avec modification » fut-elle l’un de leur thème majeur ? Les fondamentalistes jouent sur le fait que cette théorie porte atteinte aux « valeurs fondamentales » de la société américaine et « à la dignité de l’homme », d’où leur refus de l’enseigner dans les écoles.

 

« En appeler à la «dignité» de l’homme, dans une telle tradition, revient ainsi à réveiller ce sens de la faute qui s’attache aux passions humaines et aux plaisirs de la vie. Dire qu’une doctrine offense «la dignité de l’homme», c’est […] suggérer qu’elle est de provenance satanique. L’idéal puritain de vie met l’accent sur le péché » (page 137).

 

« Les « valeurs morales » de la vie américaine forment un système dont la cohérence, et même la rigidité, n’a guère d’équivalent puisqu’elles se trouvent, en dernière analyse, fondées sur une philosophie de l’histoire où cette nation trouve la place qui lui confère à ses yeux son identité!

On comprend pourquoi l’oeuvre de Darwin a pu s’y trouver constamment défigurée, et pourquoi les travaux des biologistes qui s’inscrivent dans le cadre du darwinisme dérangent, heurtent ce système. Attentatoire à la dignité de l’homme, cette théorie est « dégoûtante », ne cessent de proclamer les fondamentalistes. Ce vocabulaire renvoie à l’idée calviniste de la nature humaine ; de même que l’invocation horrifiée de la figure du « singe »» spontanément associée à la lubricité qui affecte cette nature dès lors qu’elle oublie l’amour qu’elle doit porter à Dieu. D’où ce thème, à première vue surprenant, que l’évolutionnisme représente une menace pour la «famille américaine».

Les créationnistes d’aujourd’hui, même s’ils se disent scientifiques, n’en continuent pas moins à jouer de ce thème moral qui associe inextricablement la politique, l’éthique et la sexualité dans la perspective du salut » (pages 141-142).

 

« En refusant, par conviction religieuse, d’intégrer l’animalité dans un processus évolutif dont l’homme serait un rejeton, ils récusent non pas tellement la théorie de Darwin et ses développements – qu’ils comprennent en définitive fort mal parce qu’ils ne se soucient que d’en exploiter les incertitudes et les difficultés -, mais l’idéologie évolutionniste en tant que philosophie de l’histoire qui domine les esprits depuis plus d’un siècle » (page 142).

 

Ils s’en prennent à l’évolution comme « mythe de la culture moderne ».

En se rappelant que les institutions américaines, d’apparence laïque, trouvent leur fondement ultime dans la vision religieuse du monde, on comprend la pression exercée par les fondamentalistes sur l’enseignement. Ils tirent bénéfice de cette conception de l’éducation dont le but officiel est de former de bons citoyens, c’est-à-dire des individus « bien intégrés » à la communauté locale et nationale. Au nom de la démocratie, les colons américains luttaient contre l’élitisme britannique en affirmant un égalitarisme radical. Un individu est jugé sur son efficacité et non sur ses connaissances qu’il pourrait avoir dans l’une ou l’autre discipline.

 

« L’égalitarisme et la primauté des valeurs sociales et morales sur les valeurs de la connaissance se trouvent aujourd’hui encore  au coeur du système éducatif américain » (page 146).

 

Ce système égalitaire provoque une ignorance au sein des élèves.

 

« Il n’y a pas de doute que cette ignorance généralisée a pu favoriser la propagation du « créationnisme scientifique », de même qu’il encourage l’expansion dans les classes moyennes en crise de toutes les superstitions para-scientifiques à tendance mystique dont le bric-à-brac constitue ce qu’on appelle le « New Age » » (page 147).

 

Conclusions

 

A la suite de cette analyse, l’auteur tire un certain nombre de conclusions dont la première concerne les rapports entre la science moderne et la religion.

 

« Une certaine conception philosophique des sciences dites de la nature n’a pas cessé aux Etats-Unis de nourrir les drames qui entourent les interprétations de la théorie darwinienne. On a vu que cette conception ne représentait, en définitive, qu’une variante de celle dans les impasses de laquelle la pensée de Darwin lui-même s’est fourvoyée. La connaissance scientifique viserait à donner un « tableau » exact de la nature qui disposerait des « faits » selon l’ordre logique de « théories » appropriées. Dès lors que les « faits » se trouveraient établis selon une procédure de constat reconnue et que leur mise en ordre aurait été méthodiquement contrôlée, la certitude de la connaissance pourrait être tenue pour absolument garantie.

Dans une telle perspective, la connaissance scientifique se trouve mise sur le même pied que les autres formes de pensée qui prétendent à la certitude absolue. Tel est le cas notamment, par définition, de la pensée théologique qui soutient les religions » (page 153).

 

La science, malgré les tentatives des théologiens pour l’inféoder aux enseignements de la théologie, évolue de son côté, multipliant les conflits.

 

« Deux camps se forment : l’un prétend que la science est impie, l’autre que la religion est « obscurantiste ». Le théâtre de la « guerre éternelle » est dressé. Entre ces deux positions extrêmes, des formules de compromis s’avèrent pourtant possibles » (page 154).

 

Formules qui toutes cherchent à délimiter les domaines de certitude de ces deux formes de pensée. La science s’attache au « comment ? » des phénomènes, tandis que la théologie se penche sur le « pourquoi ? ».

 

« On peut jouer des limites de la connaissance scientifique, en faisant apparaître, en creux, la présence du Créateur veillant depuis toujours sur ces limites » (page 154).

 

Attitude adoptée par l’Eglise catholique depuis son faux pas lors de son rejet de l’oeuvre de Teilhard.

 

« On peut aussi se démettre de tout souci de « théologie naturelle »; laisser la science déployer ses théories et redéfinir l’objet de la théologie comme un pur enseignement moral » (page 155).

 

C’est la voie suivie par le protestantisme « libéral » américain. Ces deux positions sont désignées comme « le pacte positiviste-spriritualiste » par l’auteur. Les fondamentalistes ont refusé ce pacte en adoptant une position de rejet. Les « créationnistes scientifiques » cherchent à intégrer la théologie dans la science conçue comme tableau du monde. La science doit rendre compte de ce que décrit la Bible comme autant de « faits ». Evidemment cela entraîne des raisonnements fantasmagoriques qui sont autant de dénégations de ce refus malgré quelques contradictions entre adeptes. Ce jeu étrange explique la prise de possession de l’oeuvre de Karl Popper par les fondamentalistes.

 

Francis Bacon, dans son Novum Organum, avance une théorie des « idoles » – « c’est-à-dire des idées illusoires face auxquelles nous nous inclinons ou nous nous prosternons ». Ces idoles se manifestent sous quatre formes :

 

– les « idoles de la race ». L’appréhension du monde par l’homme est tributaire de ses sens. L’esprit n’est qu’un « miroir déformant » parce que l’entendement humain « mêle sa propre nature à la nature des choses » ;

 

– les « idoles de la caverne » se ramènent à l’individu qui est façonné par son éducation, ses lectures, ses impressions fortes ;

 

– les « idoles de la place publique » qui naissent du fait universel de l’association des hommes entre eux ;

 

– les « idoles du théâtre » : « celles qui, propagées par les systèmes de philosophies et les règles défectueuses de démonstration dans les sciences, sont venues s’implanter dans l’esprit des hommes ».

 

La méthode d’induction préconisée par Bacon est un remède « propre à écarter et éliminer les idoles« , et la connaissance scientifique « doit être considérée comme une entreprise interminable d’ « interprétation de la nature » ». L’histoire des sciences confirme cette approche.

 

« La pensée scientifique y apparaît bien comme cette part de la pensée qui a résolument engagé une lutte désormais perpétuelle contre les idoles, et tout particulièrement contre les « idoles du théâtre » qu’elle porte en elle-même, qui ralentissent sa marche ou la font trébucher. […] La pensée scientifique repousse sans cesse les frontières du connu, mais selon un mode qui lui est propre : en déterminant l’inconnu comme son horizon à partir de ce qui, dans le connu, lui paraît en dessiner la meilleure ligne […]

Si l’on adopte une telle conception, il va alors de soi que la question des rapports de la science à la théologie et à la religion révélée se pose en termes nouveaux. Nous n’avons nullement affaire à deux tableaux du monde qu’il s’agirait de mettre en accord, d’opposer ou de concilier. Il s’agit de deux parmi les modalités de la pensée humaine qui, jusqu’à ce jour, ont été appelées à coexister. L’une – la science – procède, ainsi qu’on vient de le dire, par une démarche inventive et risquée, appelée par son avenir, cet horizon qu’elle tente de reculer sans cesse en déplaçant son propre point de vue; l’autre, selon le mot du Christ, s’adresse à chacun et lui dit : « Tu ne me chercherait pas si  tu ne m’avais déjà trouvé! » Toute démarche intellectuelle s’y présente ainsi comme un retour vers une vérité préalablement donnée. L’éblouissement d’une certitude marque la sortie des ténèbres au terme de ce « retour » que l’on invite à vivre comme une « montée ». Chaque version de la théologie chrétienne a eu sa manière propre d’engager le fidèle sur ce chemin » (pages 157-158).

 

La démarche inventive de la science peut heurter cette certitude. C’est le cas du darwinisme qui explique « la supériorité de l’être humain sur les autres formes vivantes comme un accident, et en tout cas comme le résultat d’un processus intégralement naturel ». Par contre, il ne « dit rien de ce qui apparaît comme la signature la plus assurée et l’instrument le plus efficace de cette supériorité : le pouvoir d’enchaîner des pensées toujours nouvelles par le jeu d’un langage aux combinaisons infinies. Bref, [il] ne dit rien de ce que la théologie appelle l’ « âme », sinon que de l’apparition de ce pouvoir, on doit être en mesure de rendre compte par un processus naturel qui accorde sa place à la contingence » (pages 158-159).

 

Cette position fut difficile à soutenir par les évolutionnistes de tout bord qui pour tenter de résoudre cette question se sont lancés dans une conception de l’évolution si différente que son sens philosophique en est complètement inversé. Huxley et Haeckel donnent le ton en réduisant la pensée à des bases matérielles physico-chimiques.

 

« On comprend, dans ces conditions, la stérilité du débat entre théologie et science qui s’en est suivi ; et l’exaspération croissante des uns et des autres. On se bat dogme contre dogme sur la base de positions philosophiques symétriques et inverses procédant d’un même refus, d’une même peur de la contingence » (page 159).

 

L’auteur préconise d’ouvrir à nouveau ce débat, mais sur d’autres bases. Que savons-nous actuellement de cette « pensée » qui distingue l’être humaines autres formes humaines ?

 

« N’est-ce pas dans le jeu de cette distinction que se logent les formes de pensée qui s’attachent aux certitudes absolues auxquelles les êtres humains, dans leur détresse, cherchent à s’en remettre de leur vie ? » (page 160).

 

L’une de ces formes est la pensée religieuse qui a pour objet la « descendance ».

 

« Mais il s’agit d’une descendance fantasmatique : la « généalogie » proprement humaine ; cette généalogie imaginaire sur laquelle chacun ne cesse de broder ses propres motifs jusqu’au délire; grâce à laquelle aussi se distribuent les « générations » – et les patrimoines ; pour laquelle les êtres humains s’avèrent capables de donner leur vie. A toutes ces questions, les différents discours théologiques apportent des réponses. Et les êtres humains se confient avec gratitude ou enthousiasme à telle ou telle d’entre ces « idoles » selon que le hasard les a fait naître en Angleterre, en France ou en Amérique… Ces réponses les préservent de l’intolérable question qui met leur identité même à l’épreuve : celle de la contingence du sens ou, si l’on veut, de la « rature » de l’Etre, y compris de celui qui se camoufle sous le devenir ; celle qu' »incarne » pour eux leur propre mort.

A toutes ces questions les sciences dites « de la nature » ne peuvent apporter quant à elles aucune réponse, sauf à les verrouiller en érigeant la Nature en rivale de Dieu ; en faisant de la science un fétiche, et de la Raison même une « idole » […] Mais si ces sciences n’apportent pas de réponse, la philosophie qui s’y trouve à l’oeuvre pourrait aider à toujours mieux formuler les questions… » (page 160).

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LES PLUS VIEILLES ROCHES CONNUES CONTENANT DES TRACES DE VIE (4)

Article paru dans le Bulletin du G.E.S.T., N° 165, janvier 2011

I.         Gneiss d’Akilia et Isua (Groenland)

A.    Contexte géologique

En 1973, Stephen Mootbach effectua une datation sur des échantillons de roches en provenance de la partie méridionale du Groenland occidentale. Celle-ci eut un énorme retentissement dans le landerneau des géologues,  car elle avançait une date de 3,8 Ga (Archéen inférieur). C’était à l’époque, les constituants découverts les plus vieux de la croûte terrestre. Ils avaient été récoltés dans deux localités de la région : Isua et Akilia.

La séquence d’Isua, qui remonte à 3,8 Ga, contient deux groupes de roches :

  1. des alternances très finement litées

–       de couches siliceuses : oxyde de silicium: quartzites (quatz,), silexites (SiO2) ;

–       de schistes argileux ;

–       de minerais de fer rubanés (Banded Iron Formation = BIF) : oxyde de fer (hématite – Fe2O3, magnétite, Fe3O4). Ici, ces filons ferrugineux se sont formés dans une zone sous-marine soumise à une forte activité volcanique intermittente mais intense ;

  1. des séries basaltiques.

Les BIF de l’île d’Akilia sont légèrement antérieures à celles d’Isua et remontent à 3,85 Ga.

Ces deux ensembles comprennent diverses formations géologiques (conglomérats, laves en coussins) qui sont indicatives de dépôts en milieu aqueux.

B.    Contexte biologique

Dans un premier temps, aucune trace de vie sous forme fossile n’a été décelée dans ces roches, bien qu’en 1978, Pflug avait cru remarquer à Isua des microfossiles qu’il avait baptisés Isuasphaera. En fait, il a été démontré, en 1981, qu’il s’agissait de pseudofossiles.

L’analyse des isotopes du carbone de ces roches a cependant indiqué un enrichissement en isotope 12 par rapport à l’isotope 13, indice pour certain de la présence de matière organique. Après leur formation, ces roches ont subit un métamorphisme qui aurait pu effacer toute trace de la morphologie originale de la matière organique. La plupart des géophysiciens restent cependant septiques sur l’origine biologique de ces anomalies isotopiques du carbone.

Le rapport isotopique entre 12C et 13C  est un bon marqueur chimique d’une activité biologique. En effet, quand un organisme vivant incorpore du CO2, il accumule de préférence l’isotope léger du carbone (12C). Donc, les produits d’une synthèse biologique sont enrichis en carbone « léger » par rapport aux carbonates d’origine non biologique, à un degré qui varie selon le type d’organisme. Il se trouve, que par rapport à un standard appelé PDB (Peedee Belemnite Standard), le δ13 C% est proche de 0% pour les carbonates du Précambrien et situé entre 20 et 30% pour la matière organique précambrienne, valeurs comparables à celles que l’on trouve pour le bicarbonate océanique et les produits de la photosynthèse végétale actuelles.

En 1996, le chercheur américain Stephen Mojzsis fait sensation en publiant, le 7 novembre, dans la revue Nature, les résultats de ses analyses de particules carbonatées contenant des granules d’apatite extraits des gneiss des BIF d’Akilia. Pour lui, il s’agissait de traces de vie datant de plus de 3,81 Ga. Il  détecte en effet un rapport isotopique du carbone anormalement faible (enrichi en 12C) dans des inclusions carbonées graphiteuses piégées dans un minéral phosphaté analogue au constituant de nos dents et de nos os (Mojzsis et al., 1996). Pour lui, se sont les plus anciennes roches susceptibles de présenter des traces de vie  remontant à plus de 3,75 Ga.

Ces résultats furent considérés comme la preuve irréfutable qu’une vie sous forme de micro-organismes a émergé très tôt et a survécu au bombardement météoritique secouant la Terre à l’époque. Toutefois, le doute s’installa car ces roches se sont métamorphisées à haute pression et haute température. L’origine sédimentaire de ces roches où l’anomalie isotopique du carbone a été décelée est mise en doute par certains scientifiques, dont Aivo Lepland, chercheur estonien. D’autres n’ont pas retrouvé ces anomalies isotopiques dans ces mêmes roches. Le débat fait rage entre les partisans et les adversaires d’une vie organisée il y a plus de 3,8 Ga.  Trouvera-t-on, un jour des formes de vie certaines dans ces roches ? Probablement.

Une des conditions nécessaires à cette découverte a été fournie par Nicolas Dauphas, de l’Université de Chicago, et ses collègues. Ceux-ci estiment que ces roches métamorphisées ont bien une origine sédimentaire. En effet, la nature des roches témoigne de l’environnement dans lequel les premières formes de vie ont pu se développer. Pour ce faire, les chercheurs ont eu recours au spectromètre de masse du Field Museum afin de déterminer avec précision les isotopes du fer présents dans les échantillons de roches d’Akilia. Les roches magmatiques et les roches sédimentaires n’ont pas la même signature, et les résultats penchent nettement en faveur d’une origine sédimentaire. Ces travaux ne donnent pas une réponse définitive au débat, mais ils encouragent les chercheurs à poursuivre leurs recherches dans cette région du Groenland.

C.    Contexte tectonique
Les géophysiciens soupçonnaient que le phénomène de la tectonique de plaques avait commencé peu de temps après la formation de la Terre, et selon Harald Furnes de l’Université de Bergen en Norvège, la formation de la croûte terrestre au niveau des dorsales océaniques suivie d’une subduction, était probablement à l’œuvre dès 4 Ga. Les scientifiques avaient enregistré des preuves de son existence dès 2,5 Ga.

Une équipe internationale de chercheurs, sous la conduite d’Hubert Staudigel, vient d’apporter la preuve que ce mécanisme fonctionnait déjà il y a 3,8 Ga et ce sont les roches de la formation d’Isua qui leur ont livré cette information.

L’étude de la tectonique de plaque est primordiale pour les scientifiques qui cherchent à comprendre l’adaptation complexe de la vie sur notre planète. Aussi est-ce tout naturellement que les géophysiciens se sont tournés vers la formation groenlandaise qui compte parmi les plus anciennes de la Terre et dans lesquelles on a décelé des prémices de vie. C’est initialement dans le but de trouver ces traces possibles de vie primitive qu’ils ont été amenés à analyser des roches magmatiques en tous points semblables à celles des complexes ophiolitiques plus récents. Ces ophiolites sont des roches associées au volcanisme des dorsales océaniques. Ils ont mis en évidence la présence de laves en coussins (pillow lava) et d’un complexe filonien conformes à ceux que l’on rencontre dans les ophiolites types. Malgré leur métamorphisme et leur déformation, les lithologies originelles restent identifiables. Elles s’échelonnent depuis les roches ultramafiques, témoins directs du manteau supérieur, jusqu’aux basaltes constitutifs des coulées sous-marines en pillows de la partie supérieure de la croûte, en passant par des métagabbros[1] et des plagiogranites[2].

De plus, la composition en isotopes d’oxygène de ces roches de la ceinture supercrustale d’Isua montre qu’elles ont réagit avec le milieu océanique. Ces différents éléments sont caractéristiques de la croûte océanique actuelle ou ancienne.

Si on se place d’un point de vue géochimique, en se basant sur l’analyse de certains éléments en trace notamment, on remarque la présence de roches de composition très particulière, dénommées bononites (andésites riches en magnésium) qui témoignent d’un cadre géotectonique bien précis. En effet, ces roches sont souvent associées aux arcs insulaires intraocéaniques et sont le fait de zones de subduction.

Tout ceci permit à Staudigel et son équipe de publier, le 24 mars 2007, dans Science,  des résultats accréditant une tectonique de plaques dès le début de l’Archéen. « Le fait que cette structure rocheuse soit si bien conservée est une grande chance ! » annonce le scientifique. « Ces roches se sont formées sur le plancher océanique le long d’un rift et elles se sont accrétées à une plaque continentale, survivant presque inchangées pendant 3,8 milliards d’années ».

D.    Contexte climatique

Lors de l’apparition de la vie sur Terre, à l’époque archéenne, l’énergie dispensée par le Soleil est de 30% inférieure à celle émise aujourd’hui. La chaleur captée par notre planète devait être insuffisante pour permettre à l’eau de rester liquide. Cependant, des preuves géologiques démontrent qu’il n’en était rien et que les océans étaient bien liquides.

En 1972, l’astronome Carl Sagan et son collègue George Mullen avancent l’hypothèse suivante. La concentration atmosphérique du dioxyde de carbone (CO2) devait être 100 fois plus élevée qu’actuellement, et ce serait un phénomène d’effet de serre qui aurait permis aux océans de ne pas geler.

Les travaux d’une équipe de chercheurs de l’université de Copenhague, sous la conduite de Minik Rosing contredisent cette théorie dont les résultats ont été publiés, en mars 2010, dans la revue Nature. En analysant un échantillon de roche de la ceinture d’Isua, âgé de 3,8 Ga, ils ont trouvé une concentration atmosphérique en CO2 seulement 3 fois plus importante que celle d’aujourd’hui.

Rosing avance deux possibilités pour expliquer ce paradoxe :

  1. meilleure capacité de la Terre, à l’Archéen, d’absorber la chaleur. La surface des océans captent mieux la chaleur que les continents et ils étaient à l’époque plus importants qu’actuellement ;
  2. un ciel moins nuageux, permettant au rayonnement solaire d’atteindre la surface terrestre. Les organismes vivants viennent à peine d’apparaître et les processus chimiques de formation des nuages dans lesquels ils interviennent n’ont pas encore lieu.

Une fois de plus, les scientifiques ne peuvent qu’émettre des hypothèses et il faudra encore attendre de nouvelles analyses pour pouvoir élaborer un scénario plus proche de la réalité.

E.    Hypothèse sur la formation des croûtes continentales

De plus, Minik Rosing émet une théorie qui paraît novatrice et imaginative : l’évolution de la Terre a-t-elle permis l’apparition de la vie, ou l’apparition de la vie a-t-elle modelé la Terre ?

La Terre s’est formée par accrétion il y a 4,6 Ga. Durant les 600 à 800 Ma qui suivent sa formation, les continents sont instables. Les océans apparaissent vers 4,4 Ga et les continents stables vers 3,8 Ga conjointement avec les prémisses de la photosynthèse. Cette simultanéité a attiré l’attention de Rosing et de son équipe qui ont cherché à rassembler des indices tendant à prouver que la photosynthèse est apparue il y a bien 3,8 Ga.

Ils partent du constat que les organismes actuels qui utilisent la photosynthèse pour convertir l’énergie solaire en énergie chimique, apportent une contribution énergétique trois supérieure à celle générée par l’activité géologique profonde.

Selon ces chercheurs, les premières formes de vie photosynthétiques auraient amené l’énergie nécessaire à des changements chimiques et mis en marche le cycle énergétique de la Terre et donc modifier sa géochimie : « L’énergie transformée par photosynthèse sert à maintenir les océans et l’atmosphère en équilibre avec les roches de la croûte » explique Rosing.

En poussant leurs raisonnements, la perturbation engendrée par les organismes à photosynthèse aurait renforcé l’érosion et l’altération de la croûte. Une altération qui aurait induit une production accrue de smectite et d’illite, deux composés qui, selon Rosing, auraient joué un rôle dans la formation de granite : « Le point clé, c’est que la fusion du basalte reforme du basalte, tandis que la fusion du basalte soumis à l’érosion produit une petite quantité de granite. » « La vie pourrait bien être responsable de la présence des continents tels que nous les connaissons sur Terre » conclue Rosing.

L’idée peut être intéressante, mais aucune preuve actuellement ne peut l’étayer. A creuser !


II.     CONCLUSIONS

 

De l’analyse rapide de ces quelques grands systèmes géologiques datant de l’Archéen, on peut tirer les conclusions suivantes :

  • La plus ancienne trace d’ordre biogénique a été trouvée dans les roches groenlandaises et fixerait l’arrivée de la vie sur Terre à plus de 3,85 Ga.
  • Les plus anciens fossiles attribués à des bactéries et identifiables au microscope sont datés de 3,5 à 3,46 Ga. Ils se présentent sous forme de filaments attribués à des bactéries composées de plusieurs cellules, ou de bactéries sphériques microscopiques, et ont été trouvés en grande quantité dans les cherts d’Afrique du Sud et d’Australie. Ils ont fait l’objet d’une vive polémique, certains chercheurs leur attribuant une origine minérale.
  • Par contre, l’origine biologique de roches de plus de 3 Ga (les plus anciennes datant de 3,47 Ga), trouvées dans les même roches d’Afrique du Sud et d’Australie, est incontestable. Elles seraient le résultat d’accumulation de particules de calcaire déposées et piégées dans les mailles d’un tapis bactérien et auraient formé les premiers stromatolites.
  • Lorsque les bactéries utilisant la photosynthèse sont devenues communes, l’oxygène qu’elles produisaient a dû commencer par être fixé par le fer et le soufre dissous, dans l’eau, provoquant une précipitation sous forme de rouille (Fe2O3) et de sulfates (SO4). Les plus anciens dépôts sédimentaires oxydés, de quelque importance, remontent à 2,5 – 2,3 Ga.
  • L’ensemble des données actuelles permet d’affirmer que la vie sur Terre était présente dès 3,5 Ga, sous formes de bactéries.
  • On constate une grande diversité des bactéries assez rapide, entre 3,5 et 3,2 Ga), laissant l’impression d’une éclosion de la vie beaucoup plus tôt. Ces organismes se sont établis dans des conditions variées (réduction du soufre ou photosynthèse) et vivaient dans des milieux différents (près des sources chaudes en profondeur, ou près de la surface et de la lumière).
  • Un débat persiste entre les partisans d’une origine très ancienne, avant 3,5 Ga, des bactéries végétales photosynthétiques libérant de l’oxygène et les partisans d’une origine plus tardive, entre 2,8 et 2,4 Ga, de ces mêmes bactéries mais sans libération d’oxygène.
  • Cette diversité de formes et d’adaptation physiologiques, entre 3,5 et 3,2 Ga, plaide en faveur d’un ancêtre commun bien plus ancien.
  • Malheureusement, actuellement, tous les vestiges d’une quelconque forme de vie très ancienne ne permettent pas de donner des indications précises sur le lieu, l’époque et le mécanisme de la genèse des premiers organismes. Nous n’avons aucune preuve permettant d’établir une transition entre le minéral et les formes de vie archaïques que sont les bactéries.
  • Deux possibilités se présentent aux chercheurs pour expliquer cette absence de preuves :

–        soit, les formes de vie intermédiaires ou les conditions favorables pour démarrer la genèse des bactéries ont complètement disparues sans laisser de traces (à l’époque la Terre était fortement chahutée par les nombreux impacts de météorites) ;

–        soit, ces formes transitoires entre le minéral et les bactéries n’ont jamais existé sur Terre, et ce serait un ensemencement externe provoqué par l’apport de bactéries par des météorites qui aurait permis la prolifération sur notre planète. Des reliques de vie ont été observées dans la météorite ALH84001, trouvée en Antarctique en 1984, ont contribué à émettre cette hypothèse. Mais ceci est une autre histoire !


III.     Résumé chronologique des débuts de la Terre et des plus anciennes traces de vie

 

– 4,568 Ga       :        Début de l’accrétion de la Terre. Début de l’ère Hadéenne / Éoarchéenne / Catarchéenne.

– 4,46 Ga         :        Fin de l’accrétion de la Terre. Condensation de la vapeur d’eau en pluie.

– 4,37-4,30 Ga :        Plus anciens zircons découverts aux Jack Hills, Yilgarn (ouest Australie). Le déséquilibre lutécium – hafnium et la présence d’isotopes lourds de l’oxygène indiquent la présence d’eau liquide à l’époque.– 4,040 – 4,016 Ga : Les gneiss d’Acasta (Canada) confirment la présence d’eau libre.

– 4,10-3,865     :        Période de bombardement météoritique maximal, conséquence probable de la « migration » de l’orbite de Jupiter ou de Neptune qui perturbe l’orbite de nombreux astéroïdes.

– 3,865Ga        :        Fin du bombardement météoritique. Stabilisation de la croûte et des océans. 1ers sédiments à Akilia. Début de l’époque Éoarchéenne / Issuenne.

– 3,825 Ga       :        1ers sédiments d’Isua (Groenland). Kérogènes enrichis en carbone allégé (C13 –> C12) pouvant être un indice de l’existence de microorganismes vivants. Plus probablement dû à la décomposition à haute température du carbonate de fer sous forme de magnétite et de graphite.

– 3,80-3,76 Ga :        Présence d’isuasphères et de carbone allégé à Isua (Groenland). Indices possibles (mais très discutés) de l’existence de microorganismes vivants.

– 3,75 Ga          :       Apparition des 1ères couches de fer rubané, de type « Algoma ». N’indiquent probablement pas la présence d’oxygène libre mais plutôt une synthèse d’oxydes ferriques dans les sources hydrothermales.

– 3,70 Ga          :       1ères laves komatites à Isua. Indiquent un volcanisme plus chaud que le volcanisme actuel.

– 3,49 Ga          :       1ers stromatolites de North Pole dans le Pilbara (ouest Australie). Représente les 1ères traces indiscutables de l’existence d’une vie bactérienne. Début de l’époque Swazienne.

– 3,465 Ga         :      Stromatolites, filaments et opanes (indices de vie bactérienne) de Warrawoona dans le Pilbara (ouest Australie). Les indices isotopiques indiquent qu’une photosynthèse d’un type non-producteur d’oxygène est utilisé. Les bactéries détectées sont donc probablement des bactéries sulfureuses vertes ou pourpres.

– 3,42 Ga           :      Présence de 11 types de bactéries différentes (et de houille de bactéries) à Trundall dans le Pilbara (ouest Australie). Primaevifilum minutum, P. Laticellulosum, P attenuatum, P. delicatulum, P. amoenum, P. conicoterminatum, Archaeoscillatoriopsis disciformis, A. grandis, A. maxima, etc.

– 3,25 Ga            :     Couche d’iridium à Fig Tree, en Afrique du sud, indiquant qu’un astéroïde a heurté la terre à cette époque.

– 3,2 Ga (?)        :     Houille de bactéries à Barbeton dans le Swaziland. Pétrole de bactéries sphéroïdales soufrées à Fig Tree en Afrique du sud. Bactéries Eobactériums isolatums à Warawoona dans le Pilbara (ouest Australie) et à Fig Tree (Swaziland). Les cherts commencent à s’appauvrir en isotopes 18O, indice d’une augmentation de la température des océans.

– 3,1 Ga              :    Stromatolites de Pongola et de Bularvayan en Afrique du sud.

– 3,0 Ga              :    Stabilisation des isotopes de soufre par disparition des réactions photochimiques « MIF » (MIF = « fractionnement des isotopes du soufre indépendant de la masse », induit par les rayons ultraviolets). Cela indique qu’une couche de nuages empêche désormais les rayons ultraviolets du soleil d’atteindre la terre. Ces nuages proviennent peut-être du méthane rejeté par des bactéries méthanogènes (H2 + CO2 à CH4). L’appauvrissement des cherts en isotopes 18O indique que l’eau de mer est désormais très chaude, probablement à cause de l’effet de serre intense du au méthane.

– 2,92 Ga             :    1ères cyanobactéries photosynthétiques rejetant de l’oxygène (?). Début de l’époque Laurentienne.

– 2,9 – 2,8 Ga       :    Glaciation du Swaziland / Witwatersrand. Due vraisemblablement à la destruction de l’effet de serre à la suite de la combinaison de l’oxygène et du méthane (oxygène suffisamment abondant ?).

– 2,8 Ga                : Pic de carbone léger indiquant que la vie se développe rapidement après la fin de la glaciation.

– 2,8 – 2,7 Ga        :   Cyanobactéries de Bulawayo.

– 2,7 Ga                : Pétrole de cyanobactéries dans le Pilbara (ouest Australie). Présence de stéranes de mycobactéries ou de protéobactéries à Pilbara et Wittenoom en Australie. Ces stéranes sont fabriquées grâce à la présence d’oxygène.

– 2,7 – 2,6 Ga        :   Fin des petites couches de fer rubané de type « Algoma ». Début des grands dépôts de fer rubané de type « Lac supérieur » dans le fond des mers, fabriqué par la combinaison du fer avec l’oxygène rejeté par les cyanobactéries. Présence d’oxygène libre dans l’atmosphère en faible quantité mais pas encore dans la mer. Les  gaz volcaniques sont encore très réducteurs : (CH4) et (CO) se combinent pour former du (CO2) et (H2S) se combine avec lui pour former du sulfate (SO4-2).

– 2,588 – 2,549 Ga : Cyanobactéries de Nauga, Prieska (Afrique du sud). Début de l’époque Algonkienne inférieure / Huronienne.

– 2,5 Ga                 : Début de l’accrétion du supercontinent de Kénorland / Hudsonia.

– 2,5 – 2,0 Ga         : Les laves komatites sont de plus en plus rares, indiquant que le volcanisme devient moins chaud et se rapproche progressivement du type actuel.

– 2,45 Ga               : Les volcans deviennent moins réducteurs, l’oxygène libre peut s’accumuler massivement dans l’atmosphère. Lorsque le taux d’oxygène atteint 1% dans l’atmosphère, il peut commencer à se maintenir dans les océans. Le taux de réactions photochimiques « MIF » commence à baisser.

L’enrichissement des cherts en isotopes 18O montre que l’eau de mer devient moins chaude (L’effet de serre induit par le CO2 dans l’atmosphère diminue car les cyanobactéries consomment du CO2 pour produire leur oxygène O2).

– 2,40 Ga                :            Cratère météoritique de Suavjärvi (16 Km de diamètre) en Carélie (63°7′N 33°23′E). Début de la division du supercontinent de Kénorland / Hudsonia.

– 2,325 Ga              :            Les stromatolites deviennent communs. Formation massive de dépôts de fer rubané (BIF) dans le fond des mers. Ceux-ci sont constitués par l’alternance de couches d’hématite (oxyde de fer Fe2O3), riche en oxygène, déposées en été et de couches de magnétite (oxyde de fer Fe3O4), plus pauvre en oxygène, déposées en hiver.

– 2,3 – 2,2 Ga          :            Glaciation Huronienne de Gowganda (peut-être à cause de la baisse du CO2). Terre « boule de neige ».

– 2,250 – 2,050 Ga : Augmentation de la production d’oxygène par les cyanobactéries après la fin de la glaciation. Maximum de formation de fer rubané et d’uranium oxydé. La stabilisation des isotopes de soufre (disparition des réactions photochimiques « MIF ») indique une teneur atmosphérique en oxygène O2 suffisamment  élevée pour former une couche d’ozone (O3) en altitude. Début des « couches rouges » continentales constituées de fer oxydé (hématite Fe2O3).

– 2,023 Ga              :            Cratère météoritique de Vredefort (280 Km de diamètre) sur le craton de Kaapvaal en Afrique du sud (Lat = 27°0’ S Long = 27°30’ E).

– 2,1 – 1,9 Ga (?)    : Début de l’époque Algonkienne moyenne / Animikienne. Premiers eucaryotes (êtres vivants plus évolués que les bactéries / procaryotes) : Cellules coloniales entourées d’une gaine de mucus (cyanobactéries ou algues rouges ?), huroniospores (cyanobactéries ou spores de champignons ?), Eoastrions, Eosphaeras, Gunflintias et Kakabekias umbellatas à Belcher (nord-ouest Canada) et à Gunflint (Ontario), Grypanias spiralis à Negaunee (Michigan), et acritarches pluricellulaires (spores d’algues vertes ou rouges) à Medecine Peaks (Wyoming).

– 1,9 Ga                  :            Glaciation ?

– 1,9 – 1,8 Ga          :            Formation du supercontinent de Columbia.

– 1,87 Ga                :            Algues eucaryotes Grypanias spiralis (unicellulaires géants ou pluricellulaires ?)

– 1,850 Ga              :            Cratère météoritique de Sudbury (250 km de diamètre) en Ontario (Canada).

1,8 Ga                  :            Kystes d’eucaryotes flagellés.

– 1,8 -1,7 Ga           :            Derniers dépôts de pyrite, de fer rubané et d’uraninites UO2 (remplacées par les oxydes uraniques UO3 solubles). L’oxygène n’a plus de métaux pour le fixer et il peut se répandre librement dans l’atmosphère. Phytoplancton du Mont Christo (Transvaal), Longfengshaniros, Chuarias et Tawuias (algues ou mycétozoaires) de Tuanshanzi (Chine).

– 1,73 Ga                 :           Eucaryotes Tyrasotaenias (algues rouges ?) et Stictosphaeridiums implexums à Chuanlinggou (Chine).

– 1,7 Ga                   :           Glaciation.

1,6 Ga                   :           Médusoïdes (?) de Nolténius (nord Australie). Début de l’époque Algonkienne supérieure / Riphéenne.

– 1,6 – 1,5 Ga          :            Début de la division du supercontinent de Columbia.

– 1,50 Ga                 :           Glaciation (?). La concentration en oxygène se stabilise à un taux comparable à l’actuel.

– 1,45 Ga                 :           Eucaryotes pluricellulaires et sexués de Shamberlain Shale. Algues pluricellulaires de Little Belt Mountain (Montana). 1ers eucaryotes acritarches (kystes de dinoflagellés unicellulaires ou d’algues vertes prasinophycées ?) à Belt (Montana). Acritarches Leiosphaeridias (algues vertes chlorophycées ?) à Roper (Australie).

– 1,32 Ga                 :           Acritarches Quadratimorpha à Wumishan (Chine).

– 1,30 Ga                 :           Glaciation en Afrique (?). Eucaryotes Grypanias spiralis (unicellulaires géants ou pluricellulaires ?) au Montana, en Chine et en Inde.

– 1,30-1,20 Ga        :            Eucaryotes de Besk Spring Dolomite (Californie). Algues vertes unicellulaires Pterospermas micromonadophytes et algues pluricellulaires ulvophycées de Wumishan (Chine). Champignons, algues brunes et dinoflagellés de Lakhanda (Sibérie).

– 1,25 Ga                 :           Eucaryotes Acritarches Quadratimorphas à Hongshuizhuang (Chine).

– 1,20 Ga                 :           Eucaryotes Bangiomorphas pubescens plurilellulaires et sexués au Canada. Acritarches Simias annulares et Pterospermellas à Thulé. Algues vertes Spiromorphas segmentatas à Ruyang (Chine).

– 1,10 Ga                 :           Formation du supercontinnet de Rodinia.

– 1,03 Ga                 :           Acritarches prismatomorphes Octoexydriums à Lakhanda (Sibérie).

– 1,0-0,9 Ga            :            Glaciation Laurentienne et du bas Congo. Début de l’époque Briovérienne.

– 0,9 Ga                   :           Début de la division du supercontinent de Rodinia.

– 0,90-0,85 Ga        :            Expansion des acritarches à Lakhanda (Sibérie). Octoedryxiums.

– 0,84-0,74 Ga        :            1ers animaux bilatéraux possibles (?).

– 0,75 Ga                 :           Amibes à test.

– 0,76-0,70 Ga        :            Glaciation Sturtienne / Rapitienne (terre « boule de neige »). Bactéries de Kingston (Californie).

– 0,7 Ga                   :           Interglaciaire de Nyborg / Ekné. 1ères mousses et 1ers métazoaires (?).

– 0,685-0,670 Ga    :             Début de l’époque Éocambrienne / Vendienne. Glaciation Vendienne / Varangienne / Varangérienne / Terridonienne. Hécatombe animale.

– 0,63-0,62 Ga        :            Glaciation Marinoenne d’Elatina (?).

– 0,61-0,60 Ga        :            1ers (?) animaux bilatéraux cnidaires de Twitya (nord ouest Canada).

– 0,605-0,585 Ga    :             Glaciation Marinoenne de Varanger. Hécatombe des acritarches.

– 0,590-0,565 Ga    :             Spongiaires et animaux bilatéraux Vernanimalculas à Doushantuo (Chine). Algues rouges ou lichens marins en Chine.

– 0,57 Ga                 :           Formation du supercontinent de Pannotia.

– 0,565 Ga               :           1ères traces de vers.

– 0,565-0,545 Ga    :             Grands animaux pneumatiques vendobiontes / vendozoaires d’Ediacaria.

– 0,544-0,530 Ga    :             Début de l’époque Cambrienne. Animaux agnathes et à coquilles phosphatées.

– 0,54 Ga                 :           Division du supercontinent de Pannotia.

– 0,53-0,527 Ga      :            Archéocyates à petites coquilles Tommotiennes, « explosion Cambrienne » de la vie sur toute la Terre.

IV.     BIBLIOGRAPHIE

  •      Furnes H. et al. (2007). A vestige of Earth’s oldest ophiolite. Science, 315(5819), 1704-1707.
  •      Meinesz A. (2008) – Comment la vie a commencé, Belin.
  •      Teyssèdre B. (2002) – La vie invisible – Les trois premiers milliards d’années de l’histoire de la vie sur terre, L’Harmattan.

[1] Métagabbro : gabbro ayant subi un métamorphisme hydrothermal.

[2] Plagiogranite : variété de granite tholéïtique dépourvu de potassium, avec l’albite comme seul feldspath alcalin, mis en place en milieu sous-marin

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LES PLUS VIEILLES ROCHES CONNUES CONTENANT DES TRACES DE VIE (3)

Article paru dans le Bulletin du G.E.S.T., N° 164, novembre 2010

I.         La Formation de Gunflint, CANADA (Gunflint Iron Formation, 1,9 Ga)

 

La Formation de Gunflint, qui s’étend du Minnesota à l’Ontario, est un assemblage de roches sédimentaires chimiques et clastiques datant du Paléoprotérozoïque. Elle comprend également des gisements ferrifères. Elle apparaît dans les mines à ciel ouvert du chaînon du Mesahi, traverse la frontière canado-américaine à la hauteur du lac Gunflit et affleure aux chutes Kakabeka près de Thunder Bay pour ne réapparaître que sous forme de petits affleurements isolés près de Schreiber Beach sur le lac Supérieur. Elle s’étend sur près de 275 Km et son épaisseur varie de 100 à 180 mètres pour une valeur moyenne de 122 mètres (Goodwin, 1956, Fralick et al., 2002). C’est Stanley Tyner, de l’université du Wisconsin qui, le premier, décrivit les affleurements en 1953 lorsqu’il étudiait l’origine de ces gisements ferrifères.

 canada-political-map-lrgFig. 1 – Localisation de Thunder Bay  sur la carte politique du Canada

                 amethyst_geologyFig. 2 – Carte géologique de la région de Thunder Bay

Cependant, la géologie régionale de la formation de Gunflit est connue depuis les années 1920, grâce aux rapports de Broderick (1920) et de Gill (1924). Mais sa nature cyclique ne sera mise en évidence qu’en 1956 par Goodwin. Elle présente une succession unique de roches rubanées siliceuses et ferrifères – de l’oxyde ferrique (hématite) – en alternance avec des bancs de cherts[1] rouges, jaunes et gris. Le chert rouge, ou jaspe, est caractéristique de cette unité stratigraphique. Par endroits, le plancher de la formation renferme des stromatolites pouvant atteindre un mètre de diamètre.

La formation de Gunflit est l’un des trois membres du groupe Animikie. Elle est coincée entre les conglomérats de Kakabeka et les schistes de la formation Rove. L’hypothèse  communément admise, quant à sa formation, est que cette entité stratigraphique s’est déposée dans un environnement côtier orienté vers le sud (Awramik et Barghoorn, 1977 ; Fralick et al., 2002), dans un bassin marin (Barghoorn et al., 1977).

La formation de Gunflint se subdivise en quatre membres, de bas en haut :

  • Le conglomérat basal (appelé parfois Kakabeka Conglomerate) ;
  • Le Gunflint inférieur (lower Gunflint);
  • Le Gunflint supérieur (upper Gunflint) ;
  • Le Calcaire supérieur (upper limestone).

Le deux membres Gunflint ont, à leur tour, été divisés en sous-membres (Goodwwin, 1956). L’ensemble inférieur comprend :

  • Les cherts algaires (« algal chert »), à la base, déposés sur le conglomérat basal ou sur le substratum archéen. Ces cherts noirs présentent une texture stromatolitique et font partie intégrante de dômes algaires (stromatolites) ;
  • Les cherts-taconite (« taconite ») ;
  • Les cherts carbonatés (« banded chert-carbonate ») ;
  • Les grès tufés (« tuffaceous shale »), riches en pyrite.

L’ensemble supérieur comprend en plus :

  • Des schistes noirs ;
  • Des lits de cendres volcaniques.

Ces deux ensembles correspondent à des épisodes de transgression et sont d’origine marine (Simonson, 1985).

cross_section

 Fig. 3 – Schéma indiquant les relations géologiques entre les roches archéennes et protérozoïques, au nord du lac Supérieur.

(carte 2542 tire de Geology of Ontario)

La formation Rove supérieure se compose de schistes carbonés et de grès possédant des textures sédimentaires caractéristiques des turbidites.

La première description de structures étranges dans les roches précambriennes affleurant au niveau du lac Supérieur en Ontario est due au géologue français Lucien Cayeux (1911). Son rapport très concis ne comporte aucune illustration.

La flore de Gunflint a été étudiée réellement pour la première fois par Tyler et Barghoorn. Tyler a prélevé des échantillons de cherts noir de jais dans les affleurements de l’ensemble inférieur (lower algal chert member) visibles aux chutes de Kakabeka et sur la rive nord du lac Supérieur, près de la ville de Schreiber. A son grand étonnement, il y découvre, dans des lames minces, des milliers de petites sphères, sphéroïdes et filaments segmentés de moins de dix micromètres. Ces éléments étant dans la masse des échantillons ne pouvaient être dus à une contamination externe et contemporaine. Il en arrive à la conclusion qu’il s’agit de fossiles microscopiques : fossiles tridimensionnels d’algues et de champignons. Afin d’avoir une confirmation de sa découverte, il fait examiner des photographies de ceux-ci par le paléobotaniste Elsa Barghoom de l’Université de Havard. Ce dernier reconnaît dans ces structures des vestiges de cinq types d’organismes unicellulaires pétrifiés. Conjointement, les deux scientifiques publient un article dans la revue Science, en 1954. Celui-ci n’eut aucun impact sur le milieu scientifique de l’époque, les préoccupations scientifiques passant au second plan.

Dix ans plus tard, en 1965, Barghoom et Tyler publient un deuxième article plus élaboré dans lequel ils nomment leurs fossiles : Gunflintia, Kakabekia, Eoastrion (fig. 4) et cinq autres. Cette fois, cette publication fait sensation dans les revues scientifiques et dans les médias provoquant un emballement pour l’étude des fossiles des cherts du Précambrien. Malgré la découverte de traces plus anciennes, les procaryotes de Gunflint demeurent l’une des communautés fossiles précambriennes les plus diversifiées.

L’ensemble fossilifère de Gunflint est principalement constitué de deux espèces : des filaments (Gunflintia minuta) et des coccoïdes, coques ovoïdes ou sphériques (Huroniospora sp.). Elles sont accompagnées par des cellules plus rares, comme des microfossiles en forme d’étoile (Eostrion sp.) et des microfossiles en forme de parapluie (Kakabekia umbrelatta) (fig. 4).

L’hypothèse la plus communément acceptée par la communauté scientifique est d’associer Gunflintia à des cyanobactéries filamenteuses benthiques, capables de produire de l’oxygène par photosynthèse.

L’analyse minutieuse de ces microfossiles peut les affilier à deux groupes de bactéries :

  • les bactéries bourgeonnantes qui se reproduisent par bourgeonnement. Elles sont généralement aquatiques et vivent sur des surfaces ou en suspension ;
  • les bactéries engainées qui prolifèrent dans les eaux stagnantes, attachées à des surfaces submergées. Elles se caractérisent par le fait que les cellules, qui s’assemblent en filaments, sont enfermées dans une gaine.

Pour Huroniospora, le problème est plus complexe. Ce pourrait être :

  • des algues « bleues-vertes » de type Chroococcus (Cloud, 1965) ;
  • des endospores[2] produites par des espèces filamenteuses (cyanobactéries ou bactéries ferriques) ; des cellules végétatives en division (Lucari et Cloud, 1968) ;
  • des spores au sens large, comme des spores détachées du microfossile Kakakeria umbrellata (Tyler et Barghoorn, 1965) ;
  • des dinoflagellés, donc des cellules eucaryotes (Tyler et Barghoorn, 1965) ;
  • des spores de champignons (Tyler et Barghoorn, 1965 ; Darby, 1974) ;
  • des algues rouges (Tappan, 976) ;
  • un constructeur principal des stromatolites appartenant au groupe des cyanobactéries (Awaramik et Semikhatov, 1978).

Eostrion a été comparé à une bactérie actuelle qui oxyde le fer et le manganèse, Metallogenium (Klaveness, 1999).

En conclusion, les microfossiles de Gunflint sont tous, pour la majorité des scientifiques, procaryotiques. Toutefois, Knoll et al. (1978) avancent qu’aucun microfossile de cette formation ne peut-être assigné avec certitude à une espèce procaryote ou eucaryote. Le débat reste ouvert et seul de nouvelles techniques d’investigation permettront de trancher.

nano-faune Gunflint-1

Fig. 4 – Nanofaune de Gunflint

A ; – Eoastrion ; B – Eosphaer ; C – Gunflintia ; D – Kakabekia umbrellata

A la suite de la découverte de la possibilité d’organismes multicellulaires dans des unités lithiques dans le Michigan, les scientifiques se sont vus dans l’obligation de préciser la datation de la formation de Gunflint. Celle-ci a été un certain temps un point de désaccord entre les différents chercheurs. Hurley et al. ont estimé l’âge de la formation de Gunflint à 1,6 Ga ± 70 Ma, en déterminant les rapports K/Ar[3] et Rb/Sr[4] d’un mélange argileux illite-montmorillonite. Après correction, tenant compte de la perte d’argon radiogénique[5] estimé à 15-20%, ils ont proposé un âge de 1,9 Ga ± 200 Ma.

La dernière estimation a été réalisée par Fralick et al. en 2002. Pour cela, ils ont extrait des zircons de lits volcanoclastiques remaniés par les intempéries dans la partie supérieure de la formation. Une population de zircons automorphes[6] a donné un âge déterminé par la méthode de datation U-Pb, de 1.878,3 ± 1,3 Ma BP.

 

II.         Craton de Kaapval (Afrique du Sud, 3,66 – 3,5 Ga)

 

Le craton de Kaapval constitue les résidus d’un noyau continental ancien. Les roches que l’on peut y observer sont parmi les plus vieilles de notre planète : 3,66 – 3,5 Ga. Il s’est stabilisé vers 2,6 Ga. Ce complexe géologique se situe au Nord-Est de l’Afrique du Sud et recouvre une très vaste zone. Il est entouré de chaînes orogéniques plus jeunes. Il est probable qu’il a subi, entre 3 et 2,7 Ga, une collision de type arc continental, entraînant la formation d’une succession de bassins sédimentaires.

 Afrique du Sud

 Fig. 5 –Situation du Barberton Greenstone Belt

 

La région de Barberton (fig. 5) est le noyau le plus ancien du craton de Kaapvaal.  Elle constitue l’une des trois régions les plus anciennes de notre planète, après le S-O du Groenland (3,8 Ga) et le craton de Pilbara dans le N-O australien (3,5 à 3,2 Ga), que nous avons étudié dans le précédent bulletin. De façon simplifiée, Barberton est subdivisé en trois unités géologiques importantes :

  • La ceinture de roches vertes (Barberton Greenstone Belt – 3,55 – 3,21 Ga), constituée de laves et de sédiments ;
  • Les orthogneiss avoisinantes, avec quelques enclaves métamorphiques, qui se sont formés en trois épisodes : 3,55, 3,45 et 3,25 à 3,21 Ga. Ce sont des granites de type TTG[7] déformés ;
  • Des batholithes granitiques et syénitiques de grandes dimensions, donc plus potassique que les TTG, formés de 3,11 à 3,07 Ga.

La région a été secouée par quatre phases tectoniques majeures, accompagnées de plutonisme et parfois de métamorphisme :

  1. aux alentours de 3,55 – 3,50 Ga ;
  2. à 3,45 Ga ;
  3. à 3,29 – 3,21 Ga, phase majeure où le métamorphisme a été réellement préservé ;
  4. à 3,11 – 3,07 Ga, phase de déformation mineure, lors de laquelle on assiste à la mise en place des plutons tardifs.

A.  Barberton Greenstone Belt (3,55-3,21 Ga) (fig. 6)

 

Cette structure géologique se trouve dans la partie orientale du craton et montre les roches archéennes les mieux exposées. Elle consiste en une association de séquences volcaniques, basiques et ultrabasiques, et de roches sédimentaires, appelée « Greenstone Belt » (ceinture de roches vertes – CRV en abrégé). Ce serait le reliquat de la croûte océanique primitive, sûrement un plateau océanique. Sa formation est vraisemblablement due à une accrétion magmatique et au rassemblement de petits blocs de protocontinents. Ces blocs protocontinentaux auraient vu le jour lors d’un cycle de volcanisme d’arc et de sédimentation.

Barbertob-géol

Fig. 6 – Carte géologique de Barberton Greenstone Belt. Les unités en gris foncés sont les couvertures sédimentaires (Transvaal au nord, Karoo au sud). Les unités en blanc sont des roches plutoniques vieilles de 3,1 Ga. KaF : faille de Kaapmuiden – KoF : faille de Komati – ISZ : zone de cisaillement de l’Inyoni (Inyoni shear Zone) – IF : faille d’Inyoka.

La « Greenstone Belt » est un assemblage complexe de gneiss ancien (datant d’environ 3,6 Ga), de roches magmatiques et de sédiments (d’âge compris entre 3,5 et 2,6 Ga). Ces séquences ont été métamorphisées et/ou déformées et elles sont entrecoupées par une variété de plutons granitiques (3,4 à 2,6 Ga).

La stratigraphie de ce complexe géologique n’est pas encore entièrement définie, à cause des nombreuses formations discontinues latéralement, difficiles à corréler, et de la déformation importante de l’ensemble. De plus, il existe une forte différence entre les partie S-E et N-O de la CRV, de part et d’autre d’une faille majeure, la faille d’Inyoka. Toutefois, on y distingue classiquement trois unités superposées  et plissées ensemble, sur des bases lithologiques et chronologiques. De bas en haut, on rencontre :

  • le groupe d’Onverwacht (3,5 – 3,3 Ga), formé de laves basiques et ultrabasiques (komatiites), avec quelques sédiments chimiques (cherts) associés :
  • le groupe de Fig Tree (3,3 – 3,24 Ga), composé de grès volcanoclastiques et de sédiments chimique du type BIF[8] ;
  • le groupe de Moodie (3,23 – 3,21 Ga) se composant de grès et de conglomérats fluviatiles.

L’ensemble est ceinturé par des granitoïdes de plusieurs générations :

  • des TTG de 3,55, 3,45 et 3,22 Ga) ;
  • des granites potassiques, associés à des syénites datées de 3,11 Ga.

En août 2008 débute un forage dans le Barberton Greenstone Belt, à la base du groupe Fig Tree (3,25 Ga) dans le cadre d’une collaboration franco-sudafricaine (IPGP/AEON) : le Barberton Barite Drilling Project. Le site de ce forage a été choisi dans le flanc ouest du synclinal de barytine, où les lits des roches sédimentaires de la Formation Mapepe ont un pendage de 40° à 55° vers le sud.

Le but de ce forage est d’obtenir une séquence stratigraphique, à travers les komatiites altérées, les cherts noirs, les schistes, les grès et siltites tufacées, les dépôts de jaspe, et les lits de baryte. Cette séquence de roches ultramafiques, de sédiments clastiques et chimiques représente un assemblage manifeste des types de roches  représentatifs des fonds marins hydrothermaux du l’Arhéen ancien.

1.     Le Groupe d’Onverwacht

Le groupe d’Onverwacht occupe la base de la séquence. Il s’est formé, dans sa partie S-E, entre 3,55 et 3,26 Ga et atteint une épaisseur totale de 13 Km.  Par contre, la partie N-O s’est mise en place entre 3,3 et 3,25 Ga et est de moindre épaisseur (quelques kilomètres).

Dans la zone Sud-Est de la CRV, il se subdivise en Onverwacht supérieur et Onverwacht inférieur.

1)     La partie « inférieure » du groupe d’Onverwacht est un ensemble composite, formé de deux éléments séparés par la faille de Komati.

Elle est classiquement divisée en deux ou trois formations selon que l’on y inclut ou non la formation de Komati.

a.     Les formations de Theespuit et de Sandspruit

Ces deux formations sont les seules du groupe d’Onverwacht en faciès amphibolite. Elles sont en contact tectonique[9] avec le reste de la CRV.

La formation de Sandspruit n’existe que sous forme d’enclaves au sein des gneiss TTG au sud de la CRV, et ses différentes lithologies ne sont pas corrélables avec le reste de la CRV. De plus, les âges obtenus montrent qu’elle n’est pas spécialement plus ancienne que le reste du groupe d’Onverwacht.

La formation de Theespruit (3,547 – 3,453 Ga) qui fait environ 900 m d’épaisseur, est plus continue. Elle est composée de schistes ultrabasiques ou, au contraire, acides, qui sont les équivalents métamorphiques des laves basiques et des dacites. Cette formation est séparée du reste du groupe par la faille de Kamati. Ces deux entités sont peut-être simplement des équivalents métamorphisés et déformés de niveaux plus « supérieurs ».

b.     La formation Komati (3,48 – 3,47 Ga) qui est en continuité stratigraphique avec le reste du groupe. Cette entité consiste en une alternance d’épanchement de laves appelées komatiites (pour rappel, du nom de la rivière Komati) et de coulées de basaltes komatiiques en forme de coussins (pillow-lavas). Ces pillow-lavas dans des basaltes komantiiques ont permit de comprendre que la production des komatiites est effusive en milieu sous-marin. Depuis cette époque aucune autre komatiite n’est été produite, à l’exception toutefois de celles de l’île Gorgone en Colombie, il y a 88 Ma.

Les komatiites sont des laves particulièrement fluides et très chaudes (1.400 à 1.700° C) produites lors d’éruptions importantes. Ce sont des magmas basiques et ultrabasiques riches en olivine. Leur composition les distingue nettement des basaltes classiques : elles contiennent de 18 à 35% en poids d’oxyde de magnésium (MgO) contre 10% seulement pour les basaltes ordinaires.

Elles nous donnent un aperçu de la composition du manteau primitif. De part leur température d’émission très élevée et de la forte teneur en MgO, elles ont une faible viscosité, de sorte qu’elles s’écoulent d’une manière fluide et turbulente, sans formation de pillow-lavas.

komatiite à spirifexA la suite d’un refroidissement rapide et d’une élongation due à leur fluidité, les komatiites peuvent avoir une texture qui leur est particulière : texture dite « spinifex ». Les cristaux de pyroxène et d’olivine prennent la forme d’aiguilles fines sous l’influence du champ de vitesse du magma. Cette texture se compose d’une structure vitreuse à la surface du refroidissement, puis d’une répartition aléatoire des aiguilles (random spinifex) et enfin d’une zone aux aiguilles organisées (bladed spinifex). Cet ensemble est le résultat d’un refroidissement différentiel du magma (fig. 7).

La mise en place de la Formation Komati provoque un épaississement de la croûte océanique et devient le noyau des premiers continents.

Fig. 7 – Coupe d’une komatiite à structure spinifex

2)     La partie « supérieure » est classiquement divisée en trois formations :

a)     La formation de Hooggenoeg (3,47 — 3,44 Ga), atteint une épaisseur d’environ 3,9 Km.

Cette entité comporte également des komatiites et des basaltes komatiiques, mais en proportions inverses de celles de la formation précédente : on trouve plus de basaltes que de komatiites pures. On y observe aussi des sédiments siliceux (cherts) interstratifiés avec différents événements volcaniques. Ces sédiments, relativement rares à la base, se font de plus en plus présents au fur et à mesure que l’on remonte vers le sommet. En corrélant la diminution des komatiites pures et l’augmentation des sédiments depuis la base jusqu’au toit, on peut supposer que le volcanisme s’atténue, permettant l’altération des coulées antérieures et la formation de couches sédimentaires. L’environnement de dépôts de cette formation devait être celui d’un haut fond océanique.

Elle se termine par un niveau de dacite, grès et conglomérats, lequel est recouvert par les « Buck Reef cherts », niveau de cherts de 350 m d’épaisseur (3,416 Ga) ;

b)     La formation de Kromberg (3,44 — 3,33 Ga) qui fait 1,7 Km de puissance et se compose de basaltes et de komatiites, avec des intercalations de cherts. Elle se termine par un niveau de tuf acide ;

c)     La formation de Mendon (3,33 — 3,29 Ga), de 400 m d’épaisseur, comporte des komatiites et des cherts.

En réalité, il conviendrait de lui rattacher la formation de la Komatii (3,48 — 3,47 Ga), que l’on regroupe en général avec la partie « inférieure » du groupe d’Onverwacht, mais qui présente des caractéristiques assez similaires.

Ces trois (ou quatre) unités se caractérisent toutes par un faible degré métamorphique (ne dépassant pas le faciès des schistes verts), et des associations lithologiques très semblables, dominées par des laves basiques et ultrabasiques (komatiites et basaltes). Des intercalations de cherts sont fréquentes ; on trouve aussi de rares niveaux de grès, conglomérats et laves acides (dacites), qui sont plus ou moins les équivalents des plutons (TTG) avoisinants. L’ensemble est très similaire, en âge comme en composition, à la formation de Warawoona dans le Pilbara.

log-KrombergLe log à droite correspond à une coupe de référence faite dans les formations de Hooggenoeg, Kromberg et Mendon (donc allant de > 3440 Ma, à < 3330 Ma, soit au moins 110 Ma) effectuer sur les berges de la Komatii, dans la réserve naturelle de Songimvelo.

Ce log recouvre le sommet de la formation de Hooggenoeg, la formation de Kromberg, et la base de la formation de Mendon. (In. Hofmann et al., 2004. Excursion guide to the geology of the Barberton Greenstone Belt. Information circular n° 378, EGRI, University of the Witswatersrand)

Fig. 8 – Log montrant les 3 formations du Onverwacht supérieur

Dans la zone Nord-Ouest, le groupe d’Onverwacht est regroupé en une seule formation, indifférencie, la formation de Weltvreden. Elle se compose également de komatiites, de basaltes et de cherts mineurs. On y trouve des complexes basiques lités (dunites et pyroxénites), intrusifs qui jalonnent la faille d’Inyoka. Sa datation est imprécise et gravite aux alentours de 3,3 Ga.

2.  Le groupe de Fig Tree (3,26 – 3,23 Ga)

C’est l’unité intermédiaire de la CRV et la moins bien caractérisée ; ses affleurements sont mal définis. Ce groupe complexe, dans lequel il est difficile d’établir une bonne stratification est très discontinu. Il se caractérise par l’absence de laves basiques ou ultrabasiques. Il se compose en vrac de laves massives felsiques (dacites, rhyolites), ou de tufs acides, de grès volcanoclastiques, pauvres en quartz, riches en fragments lithiques et en feldspaths, dus à l’altération in situ des laves ou tufs volcaniques. On y trouve également des sédiments chimiques (BIFs).

Au Sud-Est, on a pu reconnaître deux formations qui ne sont jamais en contact normal, mais toujours tectoniques.

1)     La formation de Mapepe,qui fait quelques centaines de mètres d’épaisseur, est essentiellement constituée de sédiments devenant graduellement de plus en plus grossiers, de sédiments chimiques à la base, à des conglomérats au sommet. On y trouve plusieurs niveaux à sphérules millimétriques, riches en iridium, preuves d’impacts de météorites à 3,3 Ga, à « Baryte Valley » notamment. Ces niveaux correspondraient à trois impacts qui pourraient correspondre à la dislocation d’un astéroïde d’environ 50 km de diamètre, qui aurait percuté la terre en trois fois à peu de temps d’intervalle.

2)     La formation d’Auber Villiers, d’une puissance d’environ de 1 Km, se compose de laves dacitiques et de produits volcaniques associés : tufs et grès volcanoclastiques.

L’association de ces deux unités lithologiques suppose une sédimentation dans un milieu allant du profond au peu profond et même au côtier, à proximité de volcans. Peut-être le long d’un arc insulaire lié à une subduction.

formation MapepeFig. 8 – Stratigraphie des formations de Mapepe (gauche) et d’Auber Villiers (droite) (Lowe & Byerly, 1999)

Au Nord-Ouest, on retrouve cette même dichotomie que pour le bloc S-E avec :

1)     Les formations de Ulundi, Sheba et Belvue Road qui sont des formations à dominantes sédimentaires, chimiques (BIFs) et terrigènes (shales, grès – absence de conglomérats).

2)     Les formations de Bien Venue et de Schoongezicht (3,226 Ga) qui sont des formations à dominante volcaniques ou volcano-détritiques (dacites, tufs, grès volcanoclastiques).

 

Le groupe de Fig Tree peut être assimilé aux milieux que l’on rencontre de nos jours aux alentours des arcs insulaires : bassins d’avant et d’arrière arc.

 

3.  Le groupe de Moodie (3,25 – 3,21 Ga)

groupe de MoodiesLe Groupe de Moodie est l’unité la plus récente du complexe de Barberton. Contrairement aux autres entités, où les laves sont abondantes, le groupe de Moodie est constitué de sédiments détritiques, déposés dans un environnement aérien ou marin peu profond. Des grès quartzeux et des conglomérats forment les reliefs dominant les montagnes de la CRV. Ceux-ci sont recoupés par des dykes de roches felsiques.

Fig.9 – Colonne stratigraphique simplifiée, groupe de Moodies

(Hoffman et al., circulaire EGRI 378, 2004)

Comme toutes les séries détritiques, le groupe des Moodie présente à la base des conglomérats grossiers, constitué de toutes les lithologies[10] sous-jacentes de la région :

  • Granitoïdes variés ;
  • Eléments de laves basiques
  • Sédiments chimiques (cherts)

La partie Nord-Ouest a été subdivisée en trois formations, Clutha, Joe’s Luck et Baviaanskop. Toutes trois se composent d’une séquence analogue, allant de conglomérats à la base à des grès fins au sommet. La puissance globale de ce groupe est d’environ 3 Km.

La partie Sud-Est n’a pas été subdivisée. Elle comprend des éléments plus fins. Son épaisseur est estimée à 500 m (Heubeck & Lowe, 1994).

4.  Conclusions

En résumé, à la base du groupe d’Onverwacht, on rencontre les Formations de Theespruit et de Komati qui sont des séquences plutoniques et volcaniques. Bien que la Formation Komati soit structuralement au-dessus de la Formation Theespruit, on trouve dans cette dernière des âges antérieurs et postérieurs à ceux de Komati. Cela suppose qu’elles se sont mises en place séparément. Les formations supérieures consistent en des séquences sédimentaires et volcaniques (Formations Hoeggenoeg, Moodie, Fig Tree…). Le volcanisme se fait moins intense au fur et à mesure que l’on remonte dans la stratigraphie (Tableau).

Les groupes de Fig Tree et de Moodie sont plus jeunes que les formations précédentes, comme le montre le tableau I. Cependant, en certains points, elles se retrouvent sous celles-ci. Cela traduit une activité tectonique intense (compression) qui a permit des charriages importants.

Les trois unités de la Barberton Greenstone Belt sont plissées ensembles, en grands plis isoclinaux (synclinaux). Les flancs de ces plis sont étirés et rompus. Ainsi, dans le groupe de Moodie on observe des conglomérats étirés et déformés, ainsi qu’un contact par faille entre le cœur d’un synclinal formé par le groupe de Moodie et ses flancs composés de laves du groupe de Fig Tree.

stratigraphie Barbeton

  Tableau I – Stratigraphie succincte de Barberton

 

5.  La formation des premiers continents

Plusieurs hypothèses sont émises pour expliquer la formation des premiers continents durant l’Archéen. Nous en retiendrons deux :

  • Un point chaud serait à l’origine des komatiites et des basaltes komatiiques. Le magma en remontant aurait percé la croûte océanique et se serait épanché en surface. La partie centrale du point chaud (également appelé « plume » = panache en anglais) aurait produit les komatiites pures, tandis qu’en périphérie les basaltes komatiiques se seraient mis en place. La diminution de la teneur en Mg, au fur et à mesure que les formations Komati et Hooggenoeg s’établissent serait une preuve d’une baisse d’activité du « plume ».
  • Une subduction se serait produite dans cette région, permettant aux magmas locaux de s’hydrater et de former ainsi des komatiites. La raréfaction de celles-ci au fil du temps indiquerait un arrêt de cette subduction.

Dans les deux cas de figure, la création d’un vaste plateau océanique aurait permis l’accumulation de matériel, de le densifier, et de créer ainsi les premiers continents terrestres.

6.  Traces de vie

a)       Cyanobactéries

Les microfossiles trouvés dans le complexe de Barberton sont un peu moins anciens que ceux d’Australie que nous avons décrits dans l’article précédent.

Les plus vieux proviennent de deux niveaux du groupe d’Onverwacht (CRV) : l’un près du sommet de la formation de Hooggenoeg, l’autre à la base de la formation sous-jacente de Kromberg.

En 1966, Pflug trouve, près de Barberton, un sphéroïde qu’il pense être une cyanobactérie coccoïde, Archaeosphaeroides barbertonensis, de 20 µm de diamètre. La même année, Barghoorn et Schopf extraient des mêmes couches de Fig Tree, le plus vieux bacille, Eobacterium isolatum. En 1976, Boureau publie une photo d’une magnifique sphère de 106 µm de diamètre. Pourtant, tous ces objets s’averront ne pas avoir une origine biologique, ce sont des pseudofossiles.

En 1985, Walsh et Lowe dégagent, d’une couche de matière carbonatée du premier niveau, 185 spécimens de filaments sans septum[11]. En s’attaquant au second niveau, ils trouvent entre les lamelles d’un stromatolite de Kromberg, plus de 200 individus sous forme également de filaments. Deux types s’y côtoient : l’un consiste en filaments pleins, opaques larges de 0,1 à 0,6 £m et long de 10 à 150 µm ; l’autre en tubes de même longueur mais plus large, de 1,4 à 2,2 µm. Ces derniers auraient servi d’enveloppe à des colonies bactériennes.

Déjà, en 1976, Muir et Grant avaient récolté des microsphères dans la formation de Kromberg. Malheureusement celles-ci sont médiocrement conservées et de très petite taille.

En 2001, après un réexamen au microscope électronique, des diverses formes non filamenteuses trouvées dans ce complexe géologique, Walsh et Lowe publient un mémoire dans lequel ils doutent de l’origine biologique de certains spécimens, bien qu’elle soit possible. Toutefois, deux catégories d’objets présentent une apparence d’authentiques Procaryotes.

  1. Les microsphères de Muir et Grant sont malgré tout de bons candidats. L’examen au microscope électronique révèle que leur paroi s’apparente à celle des Cyanobactéries coccoïdes actuels. Certaines concentrations laissent à penser que l’on serait en présence d’agrégats coloniaux.
  2. De petits objets en forme de « saucisses », détecté dans une sorte de biofilm, par Westall, dans une plaque de la formation de Hooggenoeg sont également susceptibles d’être d’authentiques fossiles de microorganismes. Elles sont apparentées à des Cyanobactéries bacillaires.
  3. Un troisième candidat est bien sûr la forme filamenteuse qui correspond à des Cyanobactéries filamenteuses.

Ces trois formes de Cyanobactéries se situeraient entre 3,35 et 3,30 Ga au lieu des 3,465 Ga de Pilbara en Australie.

b)       Stromatolites

Nous avons vu plus haut que les roches du groupe d’Onverwacht étaient plutôt d’origine volcanique, des coulées de laves entouraient des îlots de cherts sédimentaires peu épais. Celles du groupe de Fig Free étaient sédimentaires. Ce changement d’environnement se traduit également au niveau des stromatolites. Ceux de Fig Tree sont mieux élaborés que ceux d’Onverwacht. Ils présentent l’aspect de stratifications par vagues superposées ou de courtes colonnes constituées de lamelles coniques emboîtées.

 Structures sphériques Kromberg

Fig. 10 – Structures sphériques dans la formation de Kromberg (Westall et al., 2001).

(a) : sphérules isolées, ou groupées en paires et triplets (barre d’échelle : 1µm) – (b) : amas de sphérules bactériomorphes dans des pseudomorphes d’aragonite (barre d’échelle : 20 µm) – (c) et (d) : amas de sphérules dans une pseudomorphe de calcite (barre d’échelle : 5µm)

Fig. 11 – Structure en bâtonnets dans la formation de Kromberg.

(a, b) ou de Hooggenoeg (c, d, e) (Westall et al., 2001)

(a, b): structures en bâtonnets incluse dans un grain de quartz (a) ou sur des grains de phyllites (b) (échelle 5 µm) – (c, d): empreintes de structures bactériomorphes (échelle: (c) 1 µm, (d) 0,5 µm) – € : empreinte bactériomorphe (cellule en division?) (échelle 1 µm)

7.  Conclusions

On peut penser que la plupart des plus anciens organismes étaient benthiques. Ils devaient proliférer au fond des océans ou au-dessous du plancher marin, sous formes de filaments ou d’amas, c’est-à-dire en colonies linéaires ou non. Vraisemblablement qu’à la fin de l’Archéen et au début du Protérozoïque, un nouveau type de microorganismes va se développer, les coccoïdes solitaires.

III.            BIBLIOGRAPHIE

  • Labrot P. (2006) – Microscopie à force atomique de microfossiles précambriens, Thèse présentée à l’Université d’Orléans pour obtenir le Grade de Docteur de l’Université d’Orléans
  • Moyen J.-F. (2007) – La région de Barberton, extrait du livret-guide écrit pour l’excursion organisée par l’association méta-odos.
  • Teyssèdre B. (2002) – La vie invisible – Les trois premiers milliards d’années de l’histoire de la vie sur terre, L’Harmattan, coll. « Arts & Sciences de l’Art ».
  • Parcours du Monde – L’Afrique du Sud : Mémoire de la Terre, A.E.S.T.P.7, sept. 2006.

 

 

(à suivre)


[1] Chert : au sens anglo-saxon, roche sédimentaire siliceuse et accident siliceux formés surtout de calcédoine et/ou d’opale, d’origine chimique ou biochimique.

[2] Endospore : ici, paroi squelettique interne de diverses spores (Champignons).

[3] Rapport K/Ar : méthode de datation applicable aux roches magmatiques et métamorphiques. Elle permet d’estimer des âges de -500.000 ans à plusieurs millions d’années. Le potassium (K) se désintègre en 1,251 Ga pour donner de l’argon (Ar) qui reste emprisonné dans le réseau cristallin de la roche. Il suffit d’établir le rapport de ces deux éléments pour en déduire l’âge de la roche depuis sa solidification. Il faut toutefois tenir compte de la contamination des roches par l’Ar atmosphérique.

[4] Rapport Rb/Sr : méthode de datation applicable aux roches magmatiques et métamorphiques de plusieurs milliards d’années. La demi-vie du rubidium (Rb) est de 50 Ga. Ne connaissant pas le rapport au départ, il est nécessaire d’utiliser deux méthodes de datation avec deux minéraux de la même roche. C’est pourquoi les deux méthodes K/ar et Rb/Sr sont souvent associées. Les rapports sont introduits dans un système d’équations mathématiques et de graphiques qui permet de dater la roche.

[5] Radiogénique : qui est le résultat d’une désintégration radioactive.

[6] Automorphe : s’applique à un minéral se présentant sous la forme d’un cristal parfait, ou, au moins, limité par des faces cristallines planes.

[7] TTG : pour rappel, roches de composition tonalite, trondhjémite et granodiorite ( voir Bulletin n° 162).

[8] BIF : pour rappel, Banded Iron Formation = minerais de fer rubanés (voir Bulletin n°163).

[9] Contact tectonique : correspond à un contact anormal, entre deux terrains ayant subi des déplacements (accident).

[10] Lithologie : ici, nature des roches d’une formation géologique.

[11] Septum : cloison de séparation entre deux cellules.

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ROCHES ARCHEENNES ET TRACES DE VIE

Article paru dans le Bulletin du G.E.S.T., N° 162, juillet 2010

I.         INTRODUCTION

 

Dans l’article sur « L’écorce terrestre – Les forages profonds », j’ai abordé succinctement l’âge des plus anciennes roches connues. J’aimerais revenir plus en détail sur celles-ci car elles sont riches d’enseignement, sur la formation de la croûte continentale et sur l’apparition de prémices de vie sur notre planète. Il est à signaler que Luc André[1] et son équipe du Musée royal de l’Afrique centrale (MRAC), en collaboration avec le britannique Stephen Moortbath de l’Université d’Oxford, se sont lancés dans une méthode d’analyse originale afin de détecter la présence probable d’indice de vie dans des roches parmi les plus anciennes remontant à l’Archéen, soit vers 3,8 Ga[2]. Cette technique est basée sur la mesure du rapport isotopique du silicium (Si) contenu dans ces roches. Jusqu’il y a peu, les plus vieux fossiles découverts appartenaient à la Formation Gunflit en Ontario et remontaient à 1,9 Ga. Depuis, de nouvelles traces de microfossiles ont été découvertes un peu partout  dans des terrains plus anciens.

La période qui nous intéresse ici est ce que l’on nomme l’Archéen. Elle représente un tiers de l’histoire de la Terre et se situe entre 4,2 et 2,5 Ga. Ces dates correspondent toutes deux à des faits marquants qui jalonnent l’évolution de notre planète :

  • 4,2 Ga est l’âge des plus vieux zircons continentaux rencontrés à ce jour ;
  • 2,5 Ga est celui où de nombreux plutons granitiques recoupent les boucliers archéens, marquant la fin de l’activité interne intense qui régnait jusque là.

On retrouve l’Archéen en affleurement à plusieurs endroits : en Antarctique, au niveau du bouclier amazonien, du craton sud-africain, au niveau du bouclier du Groenland et du Nord de l’Amérique du Nord, en Inde, au niveau du bouclier sibérien, du bouclier nord coréen et la partie ouest de l’Australie (fig. 1).

Archéen situation

Fig. 1 – Zones d’affleurement de l’Archéen

II.      FORMATION DE LA CROUTE CONTINENTALE

 

La Terre a pris naissance, il y a 4,55 Ga sous la forme d’une masse rocheuse en fusion. Au cours de son refroidissement, la majorité de l’eau contenue dans son atmosphère, sous forme de vapeur, s’est condensée et a formé les océans, riches en composés chimiques. Ceux-ci permettront l’élaboration de structures plus complexes et par évolution l’apparition de molécules organiques, à la base de l’éclosion de la vie.

La majeure partie de la croûte continentale de notre planète s’est formée pendant l’Archéen. D’après les résultats de nombreuses analyses, on sait que cette croûte était composée, en majorité,  de trois lithologies[3] :

  • Des orthogneiss[4] gris, souvent très déformés (70-80%) ;
  • Des bassins volcano-sédimentaires (ceintures de roches vertes[5], Greenstone Belt en anglais) (10-20%) ;
  • Des granites potassiques tardifs, recoupant les éléments précédents (10-20%).

Les orthogneiss gris, composants majeurs des provinces archéennes, montrent une composition de nature TTG (tonalite-trondhjémite-granodiorite), c’est-à-dire composée de granitoïdes sodiques qui sont des tonalites, variété de diorites quartzifères ; de trondhjémites, correspondant aux plagiogranites de la classification de Streckeisen ; et de granodiorites. Le plagioclase représente, dans les trois types de roches, le feldspath dominant.

Pour rappel, le système de classification des roches magmatiques de Streckeisen repose sur le principe de l’abondance relative des minéraux courants les plus significatifs tels le quartz, les feldspaths alcalins, les feldspaths calco-sodiques ou plagioclases, les feldspathoïdes, l’olivine, les pyroxènes et les amphiboles.

La tonalite est une roche plutonique, issue d’un volcanisme précoce dans une dynamique de subduction. C’est une diorite quartzique à biotite et horblende.

La trondhjémites ou plagiogranite est une variété de granite tholéitique dépourvu de potassium, avec l’albite comme seul feldspath alcalin, mis en place en milieu marin. Associés à la croûte océanique, les trondhjémites résultent d’une différenciation poussée d’un magma à l’origine basaltique.

Le granodiorite est une roche magmatique plutonique grenue, composée principalement de quartz et de feldspath dans lesquels, les plagioclases sont dominants par rapport à l’orthose. Les minéraux secondaires sont la biotite, l’amphibole et le pyroxène.

La série des roches vertes est constituée des roches suivantes en partant du haut vers le bas :

  • Roches sédimentaires comportant des quartzites ferrugineux, des conglomérats de roches sédimentaires, avec peu d’éléments basaltiques, et arénites ;
  • Roches calco-alcalines du type dacite et rhyodacite ;
  • Basaltes tholéitiques et roches ultrabasiques extrusives, notamment des komatiites.

Les basaltes mis en place à l’Archéen ont des structures de type pillow, ce qui indique la formation sous eau. Les komatiites ont de l’olivine en inclusion avec une structure buissonnante, en spinifex qui indique une cristallisation en surface.

La figure 2 montre que, quelque soit le modèle adopté, la croûte océanique présente une croissance rapide à l’Archéen, puis plus lente. Donc, à la fin de cette période (2,5 Ga) la plus grande partie de la croûte continentale était formée (80%). Une faible portion de celle-ci est restée tel quel. Par contre la plus grande part s’est vue impliquée dans des cycles orogéniques divers et de ce fait, a fondu, s’est déformée, métamorphisée, etc. pour former en définitive les continents actuels.

Croûte continentale-1

Fig. 2 – Quantité de croûte continentale formée, en fonction du temps, pour différents modèles

Dans quel contexte se sont formés ces TTG ? Les modalités de formation de la croûte archéenne font l’objet du vif débat dans la communauté scientifique. Toutefois, la comparaison avec d’autre processus pétrogénétiques, tels que la formation des adakites, a permis de conclure que les TTG ne peuvent qu’être le produit de la fusion partielle de basaltes hydratés dans un champ de stabilité[6] du grenat (10-25 kbar de pression).

Les adakites sont des laves basaltiques particulières, dont le nom dérive de l’île Adak, dans les Aléoutiennes. De composition dacitique, elles contiennent de 56 à 70% de silice (SiO2) et sont riches en oxyde d’aluminium (Al2O3), oxyde de sodium (Na2O) et strontium (Sr), mais pauvre en yttrium (Y). Contrairement aux TTG, les adakites semblent provenir de la fusion partielle d’une croûte océanique jeune et encore chaude. Elles sont donc de formation plus récente que les TTG.

Quel est le processus géologique qui peut amener des basaltes hydratés à une pression de 10 à 25 kbar et à une température de 600 à 1.000° C ?

Le plus évident de ceux-ci est une subduction de la croûte océanique, formée de basalte hydraté par l’altération hydrothermale. Il faut que celle-ci soit suffisamment chaude ce qui était le cas lorsque la lithosphère était beaucoup plus jeune qu’actuellement.

Une autre hypothèse a été émise pour décrire le contexte dans lequel ces TTG auraient pu se former : des points chauds peuvent former des plateaux basaltiques épais de plusieurs dizaines de kilomètres (Kerguelen, Ontong-Java…). A la base des plateaux, les conditions sont telles que le grenat y est stable, et la fusion de la base d’un plateau océanique épais peut induire des liquides de nature TTG.

Dans les deux cas de figure, la création d’un vaste plateau océanique aurait permis l’accumulation de matériel, de le densifier, et de créer ainsi les premiers continents terrestres.

III.    CONDITIONS ENVIRONNEMENTALES AU PRECAMBRIEN

Si l’on veut suivre l’évolution de la vie depuis les premiers temps de la Terre, à l’Archéen ancien, il y a 3,8 Ga, tout au long du Précambrien, il est important de connaître les variations des conditions environnementales durant cette longue période : composition de l’atmosphère, température, composition et pH des océans…

Ainsi, des arguments astrophysiques montrent que de grandes variations de ces conditions environnementales eurent lieu au cours du Précambrien : il y a 3,8 Ga, la luminosité solaire était 30% plus faible qu’aujourd’hui.

De même des arguments géochimiques, tels que les compositions isotopiques du soufre, indiquent que l’atmosphère a connu des variations très importantes de sa composition.

On sait qu’il existe des rétroactions complexes entre température de surface, composition atmosphérique, altération des continents, composition des océans… C’est pourquoi, actuellement, de nombreuses études se penchent sur l’analyse des roches précambriennes car elles peuvent nous fournir les renseignements permettant de reconstituer les environnements favorables à l’éclosion de la vie.

Les variations de composition isotopique de l’O et du Si dans les silex ou cherts précambriens peuvent être interprétées comme une diminution de la température des océans de près de 50° C au cours de cette période[7].

Il semblerait, d’après certaines archives géologiques, que la photosynthèse chez les premiers organismes primitifs serait apparue vers 2,8 – 2,4 Ga. De nouvelles données reculeraient cette apparition plus tôt dans le temps, aux alentours de 3,5 Ga, en se basant sur  l’existence de stromatolites retrouvés dans des roches de l’Archéen ancien.

Toutefois, il est certain que les immenses dépôts de fer que l’on retrouve un peu partout dans le monde datent du Sidérien (2,5 à 2,3 Ga), époque durant laquelle la surface des continents était devenue suffisamment importante pour que des mers peu profondes s’installent sur les plateformes continentales. Les conditions pour qu’une vie bactérienne se développe étaient ainsi  réunies, marquant l’apparition des premiers stromatolites avec un dégagement massif d’oxygène par photosynthèse. Ce gaz dissous dans l’eau a pu précipiter par oxydation le fer en solution sous forme d’hydroxyde de fer, de carbonate de fer, de silicates ou de sulfures, suivant les variations de l’acidité et du degré d’oxydoréduction de l’eau de mer. Cette période porte le nom de Grande oxydation ou de Catastrophe de l’oxygène.

Aux alentours de 1,9 Ga, la totalité du fer dissous s’est précipitée et se retrouve sous forme de gisements de minerai. La production d’oxygène par les stromatolites se poursuit et les océans commencent à le relâcher dans l’atmosphère pour atteindre rapidement 15% de la valeur actuelle. Cette description correspond au schéma standard accepté jusqu’à présent par la majorité des géochimistes.

IV.     LA MEMOIRE ISOTOPIQUE

 Nous savons que les éléments chimiques existent sous plusieurs formes isotopiques. Il est de même pour ceux qui constituent la matière organique (C, N, O, H…) ou qui lui sont étroitement associés (Si, Ca, Fe…). On constate que les isotopes légers (possédant moins de neutrons) sont plus abondants par rapport aux isotopes lourds qui apparaissent souvent sous forme de traces. Le carbone se présente sous deux formes stables : 12C (98,891%) et 13C (1,108%). Le Si comprend trois formes : 28Si (le plus abondant), 29Si (4,70%) et 30Si (3,09%). Les proportions relatives des différents isotopes d’un même élément varient en fonction des réactions chimiques et biochimiques dans lesquelles ils interviennent. Ainsi, la matière organique est toujours enrichie en isotopes légers 12C et 28Si. Au moyen d’un spectromètre de masse, il est possible de déterminer les compositions isotopiques du C et du Si, qui se traduisent sous la forme de rapports isotopiques (13C/12C, ou 29Si/28Si). Ces rapports établis à partir de matière organique (tissus des végétaux, des animaux, des bactéries) représentent une intégration temporelle des processus physiologiques et écologiques d’un écosystème donné. Lorsque ces isotopes, après fossilisation de l’organisme qui les contiennent, sont piégés dans des substances minérales stables, ils traduisent les conditions du milieu du moment où ils ont été fixés dans ces substances. Ils constituent donc une véritable mémoire des conditions paléoécologiques. Bien entendu, si au fil du temps, les minéraux qui contiennent ces isotopes fossiles, subissent des modifications d’ordre géologique, cette mémoire peut être affectée ou même disparaître.

 

Pour définir les phénomènes de répartition isotopique d’un élément, on a défini les paramètres suivants :

  • Le rapport isotopique R qui est le quotient du nombre d’isotopes lourds sur le nombre d’isotopes légers d’un élément donné. Ainsi, comme nous venons de le voir, le rapport isotopique du C est R = 13C/12C ;
  • L’abondance isotopique A (à ne pas confondre avec le nombre de masse) donne la proportion relative de l’isotope lourd considéré. A = lourd / (lourd + léger). Donc, l’abondance isotopique en 13C est A = 13C / (13C + 12C)

Comme ces paramètres sont difficile à manipuler en conditions d’analyse normale, les scientifiques préfèrent exprimer la réalité physique à l’aide d’un troisième paramètre : la déviation isotopique δ, définie comme :

δ = 1.000 x (Rech – Rref) / Rref  (valeur en %)

où Rech et Rref sont respectivement les rapports isotopiques de l’échantillon à mesurer et de l’échantillon de référence.

Grâce à cette astuce, en utilisant des références internationales, les chercheurs peuvent apprécier de faibles différences de teneurs isotopiques et réaliser une calibration entre appareils de mesure et entre laboratoires.

 Luc André et son équipe ont choisi le silicium (Si) comme marqueur, car c’est le deuxième élément le plus abondant sur Terre après l’oxygène. On le rencontre partout, surtout dans les roches, mais également dans les organismes vivants. De plus, de par sa position dans le tableau périodique des éléments (sous C dans la colonne IVa), le Si partage des propriétés chimiques communes avec le C.

La silice précipite, soit chimiquement sous forme de quartz ou d’opale inorganique, soit biochimiquement sous forme d’opale organique. Ces deux formes de précipitation montrent une composition isotopique anormalement enrichie en 28Si. Dans ce cas, on peut se dire que l’on est en présence, soit d’une interaction avec un fluide hydrothermal, soit à une précipitation biogène. Par contre, l’absence d’anomalie indique une origine sans eau ou un processus non biogène.

 Les cherts, roches composées essentiellement de silice, peuvent précipiter chimiquement à partir d’un fluide et donc conserver la signature isotopique de ce fluide. Cette signature peut être altérée par l’histoire postérieure de cette roche : diagenèse, événements métamorphiques ou hydrothermaux. Les compositions isotopiques de ces roches, notamment en O (δ18O) et Si (δ30Si) sont des traceurs primordiaux des conditions paléoclimatiques de la Terre au Précambrien. Le δ18O de cherts anciens montre des variations importantes avec le temps et pour un âge donné. Les échantillons prélevés dans différentes formations contiennent plusieurs types de quart : quartz microcristallin, mégaquartz, quartz fibreux, quartz détritique, quartz filonien, ainsi que des carbonates de fer (ankérite, sidérites) et des pyrites. L’analyse à la sonde ionique permet de déterminer leur origine (hydrothermale ou sédimentaire) et leur préservation.

 V.       LES ZIRCONS, LES PLUS ANCIENS TEMOINS MINERAUX TERRESTRES

 Les zircons appartiennent au groupe des néosilicates. Ces minéraux, de formule chimique Zr[SiO4], sont  un assemblage de silicate et de zirconium naturel. Les zircons sont les plus vieux témoins minéraux connus sur Terre. Ils ont permis de dater les roches les plus anciennes à la surface du globe, avec un âge estimé à 4,404 Ga, que l’on trouve dans la Formation Narryer Gneiss Terrane du craton Yilgarn en Australie occidentale.

Les zircons se forment lors de la genèse de roches plutoniques les plus communes comme les granitoïdes. Ce sont les produits précoces de la cristallisation primaire des roches magmatiques tels que le granite et les roches alcalines, dont la syénite et la pegmatite. Ils se présentent souvent en inclusions dans la biotite, la tourmaline, la cordéites de ces roches. On les trouve également dans les gneiss. Ils sont plus rares dans les tufs et les laves. Dans les roches métamorphiques, ils se montrent sous une forme recristallisée ou épitactique[8]. Dans les sédiments, ils sont détritiques, c’est-à-dire qu’ils se présentent sous forme de grains transportés et charriés par l’érosion.

Les zircons, sous la forme silicatée, sont d’une grande importance dans la datation absolue des roches, de par la présence d’isotopes radioactifs en leur sein. Le zircon ne change pas de phase lorsqu’il est soumis à des températures et des pressions extrêmes. Il est pratiquement inaltérable et garde sa structure d’origine. Seule la radioactivité peut le métamicté[9].

Ces minéraux contiennent à l’état de traces des isotopes radioactifs à longue demie vie, tels que l’235U et le 232Th. Ces éléments représentent de 10ppm à 5% en poids du minéral. La radioactivité de ceux-ci peut altérer le minéral hôte (biotite, tourmaline, cordéite), le cristal de zircon s’entoure alors d’une auréole noirâtre. Comme nous l’avons vu dans des articles antérieurs, ces deux isotopes qui appartiennent à deux des trois grandes familles radioactives se désintègrent en une succession de produits qui donnent en définitive du Pb. Le rapport U/Pb et Th/Pb permet d’estimer l’âge d’un cristal de zircon et par là même celui de la roche qui le contient. Toutefois, l’âge du zircon peut être nettement supérieur à celui de la roche mère (roche métamorphisée ou sédimentaire).

VI.     LES FORMES DE VIE PRIMITIVES

 Le passage du minéral au vivant reste l’une des grandes énigmes de l’origine de la vie. Cependant, aucune force extérieure n’est intervenue. Ce phénomène n’est que le résultat d’une suite d’événements chimiques. Les conditions environnementales de la terre primitive, à l’Archéen, s’y prêtaient. Connaître cet instant primordial, ou du moins les conditions physico-chimiques qui l’ont amené, pousse les chercheurs à se pencher sur l’étude approfondie des tout débuts de notre planète.

Les microorganismes fossiles les plus anciens ont été trouvés dans les sédiments de Barberton  (3,66 – 3,5 Ga) en Afrique du Sud et du Pilbara (3,5 Ga) en Australie. Les sédiments relativement bien conservés permettent d’imaginer une vie foisonnante dans des eaux littorales de faible profondeur, assez proche de la surface. Certaines structures feuilletées donnent à penser qu’une vie bactérienne utilisait déjà la photosynthèse. Les microfossiles identifiés présentent des structures filamenteuses longues de quelques microns, des bâtonnets du même ordre de grandeur et des structures sphériques et ovoïdes d’environ 1µm de diamètre (fig. 3).
Figure 3. Fossiles de coques (à gauche) et de mattes bactériennes (à droite) dans les sédiments de Pilbara, Groupe de Warrawoona, 3.446 Ga (crédit Frances Westall).

Les découvreurs ont attribué ces  restes à des bactéries fossiles. Malgré la très faible quantité de carbone restant lié à ces structures, l’analyse isotopique du C a montré un enrichissement variable mais suffisamment significatif en 12C pour admettre une origine biologique.

D’une manière générale, les molécules biologiques produites par photosynthèse sont caractérisées par un enrichissement en 12C par rapport aux carbonates minéraux. Ainsi, le rapport 12C/13C passe de 88,99 pour les carbonates minéraux de référence à des valeurs comprises entre 90,8 et 91,7% pour les molécules organiques biologiques.

A.    Les archées (Archaea) (fig. 4)

Ces micro-organismes procaryotes constituent le troisième domaine ou règne de l’arbre de la vie, les deux autres étant les eubactéries (Bacteria) et les eucaryotes (Eukaryota), dont nous faisons partie (fig. 5). C’est en 1977, qu’elles ont été identifiées grâce aux travaux de biologie moléculaire du professeur Carl Woese (* 15-07-1928), de l’Université de l’Illinois à Urbana (U.S.A.) et de George Fox.

Au niveau des fossiles, il est très difficile de distinguer si une structure rencontrée appartient aux archées, car les cellules fossiles de procaryotes précambriens n’ont pas de morphologie distincte et les formes ne permettent pas une distinction nette. Par contre, des traces chimiques, sous forme de lipides caractéristiques des archées, peuvent donner des indices en faveur de ces micro-organismes, car ils n’existent pas dans d’autres groupes d’organismes. Certains chercheurs ont avancé que des lipides fossiles provenant de procaryotes ou d’eucaryotes étaient présents dans des schistes âgés de 2,7 Ga[10]. On en a également détecté dans des roches de la Formation d’Isua au Groenland (voir plus bas) plus ancienne (3,8 Ga)[11].

 HalobacteriaFig. 4 – Archées

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Fig. 5 – Arbre phylogénétique basé sur l’analyse comparative des gènes ARNr montrant la séparation des bactéries, des archaea, et des eucaryotes

B.    Les cyanobactéries (fig. 6)

 Ce sont les organismes vivants les plus anciens identifiés actuellement sur Terre avec les archées. On en trouve des fossiles dans des roches de l’Archéen (3,8 Ga). Ces formes déjà relativement complexes laissent supposer l’existence antérieure de formes de vie plus simples.

Les cyanobactéries (Cyanobacteria), également appelées cyanophycées (Cyanophyceae) forment une sous-classe des bactéries, connues autrefois sous le terme d’algues bleues.

Ces procaryotes[12] réalisent déjà la photosynthèse oxygénique en transformant l’énergie lumineuse en énergie chimique par fixation du CO2 et libération d’O2.

cyanobacteries

 Fig. 6 – Colonie de cyanobactéries

Elles sont à l’origine de la formation de grandes quantités de roches carbonatées en piégeant le gaz carbonique. De ce fait, elles constituent le premier grand puits de carbone. Elles sont responsables de l’oxygénation de l’atmosphère primitive et de la diminution de l’effet de serre par absorption du CO2 atmosphérique. Elles ont contribuées à la formation de la couche d’ozone protectrice, et à une désacidification des océans.

C.    Les stromatolites

 Les stromatolites forment des tapis bactériens et construisent des monticules coniques, constitués d’un empilement de « feuillets » de carbonates. Ce ne sont pas à proprement parlé des fossiles mais plutôt des structures construites par l’action de cyanobactéries : structures organo-sédimentaires. On peut toutefois y trouver des fossiles de cyanobactéries. Une des caractéristiques des stromatolites est leur fine lamination interne : chaque lamine représenterait une accrétion diurne (fig. 7). En effet, les cyanobactéries ne font la photosynthèse que la journée, aussi laissent-elles une trace de leur activité.

Stromatolites

Fig. 7 – Stromatolites – 550 Ma (RDC) (crédit R. Six)

Les tapis, de consistance gélatineuse, laminaire, contiennent généralement des sédiments. La « gélatine » est secrétée par des cyanobactéries la nuit et se compose d’un treillis de filaments bactériens.

Ces structures colonnaires agissent de deux manières :

  • Elles piègent les particules sédimentaires entre leurs filaments ;
  • Elles induisent la cimentation de ces particules emprisonnées, grâce à une activité photosynthétique.

La gelée peut précipiter les bicarbonates (CO2) solubles en carbonate de calcium (CaCO3). Les particules de sédiments piégées se soudent entre elles pour former une succession de croûtes solides, les stromatolites.

On trouve ces structures dans des couches dont l’âge varie de 3,5 Ga à l’actuel. Ainsi, en 1950, des géologues australiens découvrent des stromatolites au nord-ouest de l’Australie, dans la Sharks Bay (fig. 8). Ceux qui se situent dans la zone d’estran (zone intertidale, entre marée haute et marée basse) sont des vestiges de stromatolites formés il y a plusieurs milliers d’années lorsque le niveau marin était plus haut, tandis que ceux qui se trouvent dans la zone infratidale supérieure sont en voie de formation.

stromatolites

 Fig. 8 – Stromatolites actuels à Sharks Bay (Australie)

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 Fig. 9 – Situation des stromatolites à Sharks Bay

 

Explication de la figure 9 :

 Du haut vers le bas :

1.-  Variété pustuleuse Enotophysalis sans lamines : forme des colonnes de 1 m de large et 10 cm de haut, construites par Eontophysalis major, descendant de Eontophysalis du Précambrien ;

2. – Variété lisse, Microcoleuschthonoplastes et Schizothrix sp. avec lamines très nettes ;

3. – Variété botryoïde constituée de diatomées et de cyanobactéries colonisées par des algues. Toujours immergée, secrète beaucoup de mucus. Forme de larges colonnes de 1 m et plus

 Le jour, les cyanobactéries font la photosynthèse et précipitent le calcaire en utilisant le CO2. La nuit, elles fabriquent la gelée qui retient le calcaire et les sédiments. Le cycle se répète chaque 24 heures. C’est ce mécanisme qui englue le feutrage de filaments de cyanobactéries collées sur un support dans une gangue calcaire et forme une couche plus ou moins carbonatée appelée lamine. Les cyanobactéries qui meurent forment donc ces micro-couches de calcaire sur lesquelles se développent de nouvelles générations, jusqu’à formation des structures stromatiliques.

La lithification débute en général à 1 ou 2 cm sous le niveau de vie et la construction s’oriente selon les vagues et contre le vent. De plus, il lui faut un substrat rocheux sur lequel se fixer.

Vu l’abondance de ces structures calcaires, on peut supposer que les stromatolites ont connu un développement considérable à certaines périodes anciennes de la Terre, quand celle-ci fournissait aux cyanobactéries des océans à 35° C, milieux riches et sans grande compétition. Ils ont produit un volume impressionnant de calcaires à certaines époques du Précambrien et de ce fait ont constitué un drain important de CO2 en stockant celui-ci dans le CaCO3, modifiant ainsi l’atmosphère primitive.

Les stromatolites sont d’une importance primordiale pour les paléontologues car ils sont dépositaires des premières traces de vie sur Terre et les premières manifestations de celle-ci.

VII.   BIBLIOGRAPHIE ET SOURCES

  • Andre L. L’émergence de la vie sur Terre : quand ?, in Science Connection, février 2007.
  •  Choukroune M.A la découverte de l’Archéen (conférence, résumé de M. Reynoard)
  •  Foucault A., Raoult J.-F. (1980) – Dictionnaire de géologie, Masson.
  •  Moyen J.-F. (2004) – TTG et adakites : des cas particuliers de magmas de zone de subduction, Université de Stellenbosch, Afrique du Sud, Florence Kalfoun.

(à suivre : Les plus anciennes roches)


[1] Luc André : Chef de Section au MRAC, membre de l’Académie royale des Sciences d’Outre-mer, membre du Conseil scientifique du Conseil nationale de la recherche scientifique (France) et chargé de cours à l’ULB.

[2] Ga : 1 giga-année correspond à 1 milliard d’années. On sait que la Terre est âgée de 4,55 Ga.

[3] Lithologie : nature des roches d’une formation géologique.

[4] Ortogneiss : pour rappel ces roches dérivent de roches magmatiques, par opposition aux paragneiss qui eux sont d’origine sédimentaire.

[5] Roches vertes : expression désignant d’une manière générale des roches magmatiques, plutoniques et effusives, basiques et ultrabasiques, dont la teinte verte est due au développement de chlorite, épidote, amphibole et serpentine, du fait de l’altération et, plus souvent, du métamorphisme.

[6] Dans le domaine de la pétrologie, il est courant d’exprimer les champs de stabilité des roches sédimentaires, métamorphiques et magmatiques dans un diagramme prenant en compte les paramètres physiques prépondérants que sont la pression et la température.

[7] Références : Robert F. et Chaussidon M. Nature Vol 443,  pp 962-972 (2006)

[8] épitactique: qui est apparenté à l’épitaxie, phénomène d’orientation cristallographique des cristaux d’espèces différentes.

[9] Métamicte : s’applique à l’état de désordre cause dans un réseau cristallin sous l’influence de la radioactivié, avec changement éventuel de couleur et apparition d’un état amorphe.

[10]  Brocks JJ, Logan GA, Buick R, Summons RE, « Archean Molecular Fossils and the Early Rise of Eukaryotes », in Science, vol. 285, no 5430, 1999, p. 1033–6.

[11]   Jürgen Hahn et Pat Haug, « Traces of Archaebacteria in Ancient Sediments », dans System Applied Microbiology, vol. 7, no Archaebacteria ’85 Proceedings, 1986, p. 178–83 .

[12] Procaryote : organisme unicellulaire sans noyau, ni organites.

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LES PLUS VIEILLES ROCHES CONNUES CONTENANT DES TRACES DE VIE

Article paru dans le Bulletin du G.E.S.T., N° 163, septembre 2010

I.            INTRODUCTION

La découverte en 1954 de microfossiles du Précambrien ouvrit de nouvelles perspectives dans le domaine de l’évolution de la vie. Rappelons que cette période couvre pratiquement les 87% de l’histoire de la terre et que, jusque il y a peu, les paléontologues s’intéressaient aux fossiles du Précambrien récent, à savoir la faune d’Ediacara (ca. 635-542 Ma), ou celle de Burgess (505 Ma), et ils s’attardaient longuement sur l’explosion cambrienne qui fait apparaître en quelques milliers d’années la totalité des embranchements actuellement connus. La réalité semble être toute autre et on constate que la vie est apparue très tôt sur la Terre et que l’allure de l’évolution organique a été très lente.

Actuellement, comme nous l’avions déjà signalé dans l’article du mois de juillet, les formes de vie sont distribuées selon trois grands domaines : Bacteria, Archaea et Eucarya. Les formes primitives de ces grands ensembles se sont développées durant tout le Protérozoïque pour aboutir après moult avatars aux formes actuelles.

La plupart des preuves directes de ces manifestations biologiques comporte des fossiles de procaryotes, de protistes, d’algues primitives, d’acritarches[1], tandis que les preuves indirectes sont représentées par des stromatolites, des traces fossiles et des signatures géochimiques fossiles. Les fossiles de cette période sont préservés sous formes de compressions, d’impressions et de restes biominéralisés et perminéralisés[2].

Dans les roches que nous allons passer en revue, les scientifiques ont découverts des structures qui posent question. S’agit-il de traces de vie primitive ou d’artéfacts naturels ? En consultant la littérature, nous allons essayer de donner une vue plus ou moins correcte des acquis dans ce domaine ô combien vaste que sont les recherches des premières traces de vie sur notre planète. Le sujet nécessitera deux ou trois articles. Lançons-nous en attaquant les Indes et l’Australie.

 

II.            Le Super-groupe de VindhyanInde (650 – 2.492 Ma) 

A.    Aspect stratigraphique du Super-groupe de Vindhyan

Le supergroupe de Vindhyan représente la succession sédimentaire la plus épaisse et celle qui s’étale le plus longuement dans le temps, de notre Terre. L’étude de ses différentes formations permet de mieux appréhender l’évolution de l’atmosphère, du climat et des débuts de la vie durant le Protérozoïque. En effet, on y a trouvé des traces fossiles d’une faune antérieure à celle d’Edicaria (Protérozoïque supérieur, Vendien, 635 – 542 Ma).

Ce vaste bassin sédimentaire, situé au N-E de l’Inde, est bordé à l’ouest par les Monts Aravalli qui s’étendent le long de la grande faille de ceinture (GBF), et par les trapps[3] du Deccan au sud-ouest. Le groupe de Bijawar borde la marge sud-est du bassin. Cette région de plateaux, le Chota Nâgpur,  est composée de roches datant du Précambrien.

La figure 1 donne une carte géologique simplifiée de cette entité géologique, ainsi que la suite lithologique des groupes qui la constitue.

Vindhyan Supergroup

Ce système complexe et divisé en quatre séries principales qui sont :

  • La série de Bhander ;
  • La série de Rewa ;
  • La série de Kaimur.

Ces trois entités constituent les Vindhyans supérieurs

  • La série de Semri représente à elle seule les Vidhyans inférieurs.

Dans ces différentes séries, on distingue deux types de faciès bien distincts :

  • La série de Semri est de type marin et principalement calcaire ;
  • Les trois autres séries sont plus généralement de type arénacé[4] d’origine fluviatile ou estuarienne.

Nous détaillerons, dans un premier temps, le Groupe de Semri, partie basse du super-groupe, et plus particulièrement les Grès de Chorbat de la Formation de Kheinjua (1,628-1,632 Ga) (fig. 2).

Chorhat-map

Fig. 2 – Carte de localisation des sites prospectés

Les Grès de Chorbat montrent des structures apparentées à des tapis microbiens, laissant supposer une vie bactérienne remontant à 1,6 Ga. Les 65 mètres d’épaisseur de ces grès rouge-brun ont été datés par les méthodes de datation absolue U/Pb et Pb/Pb à 1,6 Ga. Cette date a été confirmée par la détermination de l’âge de fossiles Grypania retrouvés dans les calcaires de la Formation Rothas (1,599 ± 0,048 Ga) située au sommet du Groupe de Semri (fig. 3).

Chorhat-log

Fig. 3 – Suite lithologique du groupe Semiri

Les Grès de Chorbat s’intercalent entre les Schistes de Koldaha à la base et les Schistes de Rampur au sommet et se subdivisent en trois faciès : A, B et C en partant de la base. Le faciès A est caractérisé par un empilement vertical de bancs de couleur claire, de 35 à 40 cm d’épaisseur, constitués d’une alternance de grès sous forme de strates entrecroisées, de strates quasi-planes et de strates présentant des ripple-marks, et de siltites de moins de 5 cm d’épaisseur. Les bases de ces différents bancs présentent une surface angulaire et érodée avec des moulages de choc (prod casts) et des moulages de rebond (bounce casts).

Le faciès intermédiaire (faciès B) comporte des grès bien triés, certains montrant une granulométrie fine, d’autres adoptant une allure ondulée ou plus ou moins plane.

Le faciès supérieur (faciès C) apparaît localement et consiste en grès bien triés avec des traits éoliens variés.

Tous ces grès se sont déposés sur une plateforme marine, bordée par une côte plate avec des dépôts de sable éolien dans un environnement agité par des épisodes de tempêtes.

Diverses structures  apparaissent à la surface des bancs ou sur leurs interfaces (fig. 4 et 5). La répétition de celles-ci sur presque chaque surface des bancs indique une très faible sédimentation entre deux épisodes de tempête. Elles peuvent être provoquées lorsqu’un vent fort souffle sur la surface des sédiments encore meubles et recouverts d’une mince pellicule d’eau, allant jusqu’à un centimètre d’épaisseur.

Chorhat-cracks-1              numérisation0039

Fig. 4 – Fissures sinusoïdales dans les grès    Fig. 5 – Bombement sableux avec cercle en creux

La cohésion des sédiments après leur remaniement provoqué par les éléments climatiques ne peut s’expliquer que par le rôle qu’auraient joué des tapis microbiens dans leur fixation entre chaque épisode de tempête, un peu comme l’action des stromatolites décrit dans l’article précédent. Cependant, ici, les structures microbiologiques ont des allures différentes.

Le tableau en figure 6 reprend les informations non contestées des différentes entités du Super-groupe de Vindhyan.

Formation

Age (Ma)

Méthode de datation/

Fossiles

Référence

Remarques

Groupe de BhanderCalcaire de Lakheri, RajasthanCalcaire de Bhander, vallée SonGroupe de RewaSchiste de Jhiri, vallée SonGroupe de KaimurGrès de Bhagain, PannaGroupe de SemriCalcaire de Rohtasgarth, vallée SonSchistes de Rampur, vallée SonPorcellanite de Deonar, vallée SonGrès glauconieux, ChitrakutCalcaire de Kajrahat, vallée Son

Socle

Granite de Bundelkhaud

~ 650~ 7501100-7001100-700> 10671601 ± 1301599 ± 481599 ± 81628 ± 81630,7 ± 0,41504-14091721 ± 90

2492 ± 10

 

Stratigraphie par isotope SrStratigraphie par isotope SrAssociation Chuaria-TawuiaAssociation Chuaria-TawuiaIsochronie Rb-SrIsochronie Pb-PbIsochronie Pb-Pbzircon U-Pb (SHRIMP)zircon U-Pb (SHRIMP)zircon U-Pb (TIMS)Ages modèles Rb-Sr pour glauconieIsochronie Pb-Pb

Zircon Pb-Pb (SIMS)

Ray et al. (2003)Ray et al. (2003)Kumar & Srivastava (1997)Rai & al. (1997)Kumar & al. (1993)Ray et al. (2003)Sarangi & al. (2004)Rasmussen & al. (2002)Rasmussen & al. (2002)Ray et al. (2002)Kumar & al. (2001)Sarangi & al. (2004)

Mondal & al. (2002)

Age minimumAge minimumEstimation basée sur Hofmann (1992)Estimation basée sur Hofmann (1992)Age de l’intrusion de lamproïte de Majhgawan ~ (1067 ± 31 Ma)Section de Maihar (Bhadanpur)Section de KatniZircons volcaniquesTufs silicifiésTufs volcanoclastiques et rhyolitiquesAge minimumPhase magmatique erminale

Fig. 6 – Sommaire des informations géochronologiques récentes non contestées du Super-groupe Vindhyan

B.    Traces probables de fossiles dans les différentes entités du Super-groupe de Vindhyan

Groupe de Kaimur

Déjà en 1908, H.C. Jones avait découvert, dans les schistes sombres de Suket qui forment la base de la série de Kaimur près de Neemuch, des « petits corps sphéroïdes » d’un diamètre compris entre 1,5 et 4,5 mm. Après de multiples controverses, ils furent assimilés à une espèce fossile d’algue verte de la famille des Tasmanites, T. vindhyanensis (B. Teyssèdre, 2006).

Groupe de Semri

Dans les calcaires de Rothas, à Banjari dans la vallée de la rivière Son, R.C. Misra et G.S. Bhatnagar (1950) ont découvert des structures carbonatées de configuration grossièrement sphérique. Le diamètre moyen des spécimens était de 26 mm. Les découvreurs pensaient être en présence de fossiles de restes de végétaux.

Ils observent également de petits corps sombres sphériques de 145µ de diamètre dans les calcaires glauconieux de la colline Lodhwara au nord de Karwi, et dans les calcaires de Rothas à Banjari. Ils comparent ces structures à des résidus d’algues unicellulaires. D’autres structures de formes diverses, remplies de glauconie, sont observées à Lodhwara. Ils pensent être en présence de moules d’organismes fossiles.

En 1946, K.P. Rode décrit un nombre de structures présentant des formes plus ou moins coniques qu’il classe dans une nouvelle espèce. Celles-ci ont été découvertes également dans la partie supérieure des calcaires de Rohtas de la vallée de la rivière Son

Une découverte intéressante est faite par A.K. Ghosh et A. Bose (1950) dans la série de Semri du district de Mirzapur. Il s’agit de microfossiles comprenant des fragments charbonneux.

D’autres chercheurs trouvèrent également dans les Vidhyans supérieurs des structures carbonatés pas toujours faciles à interpréter. Le débat fit rage. S’agit-il de spécimens d’algues vertes, de champignon, de fragments de bois ?

En 1952, paraît un article faisant le bilan des découvertes précédentes (R.V. Sitholey, P.N. Srivastava & C.P. Varma). Sur 30 échantillons analysés par les auteurs seuls deux, provenant des schistes de Sirbu et des schistes de Suket, présentaient des microfossiles. Ceux-ci étaient représentés par :

  • des Cyanophyceae[5] (algues bleues – fig. 7) en assez grand nombre ;
  • des corps fusiformes dont il est difficile de déterminer la relation de ces fossiles (fig. 8) ;
  • des corps sphériques, représentant probablement des algues unicellulaires (fig. 9) ;
  • des formes discoïdes représentant peut-être des algues bleues comme Nostoc et Anabaena  (fig. 10) ;
  • quelques spores de forme ovale, probablement des champignons (fig. 11);
  • un filament cloisonné (fig. 12).

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Fig. 7 – Cyanophyceae

 corps fusiforme          corps sphérique            forme discoïde

Fig. 8  – Corps fusiforme         Fig. 9 – Corps sphérique             Fig. 10 – Corps discoïde

numérisation0029         numérisation0028

         Fig. 11 – Forme ovale                                                       Fig. 12 – Filament cloisonné

Un article relatif à des traces de vie dans les grès de Chorbat paraît dans Science le 2 octobre 1998. Il est dû à la plume d’Adolf Seilacher et al. Ceux-ci relèvent certaines caractéristiques intrigantes dans les plans de stratification de cette formation (fig. 13). Ils leur attribuent une origine biogène et les interprètent comme étant des terriers d’animaux vermiformes associés à des tapis microbiens. Cette hypothèse  suggère que des animaux triploblastiques[6] existaient déjà il y a plus d’un milliard d’années. Ils avancent également que la diversification de ces formes de vie a progressé très lentement jusqu’à l’apparition d’organismes à squelette dur qui correspondrait à l’explosion du Cambrien.

L’âge de ± 1.100 Ma, avancé à l’époque, était basé sur les méthodes de datation K-Ar et F-T, ce qui avançait l’émergence de formes multicellulaires de près de 500 Ma par rapport à la faune d’Ediacara.

 numérisation0006Fig. 13 – Traces à la surface d’une strate, suggérant des terriers de vers  (photo W. Gerber)

 

Cet article provoque une polémique au sein du lanterneau des paléontologues du Précambrien. Pour certains, ces traces n’ont aucune origine biogène et ne sont que des structures inorganiques, particulièrement celles qui correspondent à des fentes de dessiccation dans des sédiments déshydratés. D’autres, par contre, sont difficilement explicables par des processus purement mécaniques et peuvent de ce fait être d’origine biologique. H.J. Hofmann (2005), de l’université McGill, à Montréal, a fait une analyse comparative de ces structures et est arrivé à la conclusion qu’elles sont purement naturelles. Il trouve des similitudes de formes et d’associations avec des croûtes riches en fer rencontrées sur les surfaces jointives de bancs de grès exposés à des variations climatiques tropicales, c’est-à-dire chaud et humide.

revised 7 December 1994.Un assemblage de microfossiles bien conservés et diversifiés a été trouvé dans le Membre calcaire de Fawn de la Formation Khenjua (~1200 Ma) du Groupe Semri, de la localité de Newari. 28 espèces appartenant à 18 genres, représentant des coccoïdes et des formes filamenteuses, ont été décrites. Elles sont associées à des tapis microbiens. Hormis Archaeoellipsoides et Bactrophycus, et des formes ayant une affinité avec des acritarches, le diamètre des coccoïdes se situe entre 2 et 24 µm, avec une moyenne de 10,4 µm, et la largeur des formes filamenteuses varie de 1,5 à 28 µm, avec une moyenne de 6,8 µm. Les formes Eoentophysalis et Siphonophycus sont les mieux représentées. Les formes coccoïdes montrent une plus grande diversité morphologique que les formes filamenteuses qui sont en général moins bien conservées. Il est probable que les types de dégradation des deux formes représentent des variantes d’une entité biologique commune (S. Kumar and P. Srivastava, 1993).

Selon des datations radiométriques récentes les Grès de Chorhat sont beaucoup plus anciens (1628-1632 Ma) que l’on ne pensait. Ainsi, les fossiles carbonés cités ici ne sont pas seulement les plus anciens mais constituent les seules données fossiles à datation fiable du Super-groupe de Vindhyan.

III.               Pilbara Oriental  – Australie (3,5 Ga)

 

L’Australie qui durant l’Archéen participait à la constitution du seul continent existant à la surface de notre planète, garde des traces de cette époque, représentées par ses cratons (fig. 14) :

  • Le Craton d’Altjawarra, situé à peu près au centre de l’Australie, à mi distance entre les villes d’Alice Springs et Mount Isa. Entièrement recouvert par les sédiments du Cambrien et de l’Ordovivcien du « Georgina Basin », il n’est plus apparent à l’heure actuelle ;[]
  • Le Craton central ;
  • Le Craton de Curnamona (Australie méridionale)
  • Le Craton de Gawler (centre de l’Australie du Sud)
  • Le Craton de Pilbara (Australie occidentale)
  • Le Craton d’Yilgarn (Australie occidentale)
  • Le Craton de la péninsule d’Eyre (au sud de l’Australie méridionale)

Trois de ces cratons jouent un rôle important : les cratons de Yilgarn (à l’ouest), Pilbara (au nord) et de Grawler (au sud).

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Fig.  14 – Emplacement des cratons australiens

Entre 2.500 Ma et 545 Ma, durant le Protérozoïque, la construction du continent australien va continuer avec l’érosion de ces cratons et la formation, en périphérie, de couches sédimentaires qui, par suite de l’apparition d’oxygène dans l’air, vont contenir de l’oxyde de fer. Ce sont les « Banded Iron beds », sédiments formés de couches alternées de minerai de fer (hématite) et d’argile, de l’or, de l’uranium, du cuivre, du plomb, du zinc qui vont s’accumuler par accrétion. Ce sont ces anciens sédiments qui expliquent la présence des nombreuses mines en Australie.

Ces trois portions de continent, à la suite des mouvements tectoniques, seraient entrés en collision et auraient participé à la formation du Super-continent Rodinia entre 1,3 et 1,1 milliard d’années. Les cratons nord et ouest se seraient d’abord associés, le craton sud ne les rejoignant que beaucoup plus tard, il y a 830 à 750 Ma alors que le nord du Super-continent Rodinia se brisait[]. Les cratons occidentaux se sont d’abord heurtés puis ceux du sud entre 830 et 750 Ma pour former un super bassin sédimentaire, le Centralian Superbasin

Les roches archéennes du craton de Pilbara contiennent les premières traces de vie. Ce sont des cyanobactéries primitives connues sous le nom de stromatolites. Des organismes de l’Édiacarien, connus sous le nom de Faune d’Édiacara ont été trouvés dans des grès du « Flinders Ranges National Park »

Le Pilbara Oriental est l’un des plus anciens terrains de notre planète, avec la formation d’Isua, au Groenland. Il s’est formé entre 3,515 et 3,240 Ga. Ce groupe représente un dépôt volcano-sédimentaire en eau peu profonde

Les différents types de roches que l’on y observe sont :

  • Des granitoïdes, constitués principalement de roches de nature TTG refondu par la suite. C’est ainsi que l’on trouve des gneiss datés de 3,45 Ga qui ont refondu vers 3,41 Ga. On observe aussi des enclaves d’amphibolites plus vieilles, vraisemblablement âgées de 3,58 Ga
  • Des laves diverses :
    • basaltes sous forme de pillows (Basalte Euro, 3,350 Ga) ;
    • rhyolites, avec des prismations (Formation de la grotte Kangaroo, 3,240 Ga) ;
    • kormatiite, roche ultramafique (du nom de la rivière Komati en Afrique du Sud). Roche essentiellement connue dans l’Archéen. On les retrouve ici dans la Formation Panorama (environ 3,450 Ga). Fortement altérées, les minéraux magmatiques ont été remplacés par des carbonates blancs.
    • Des sédiments :
    • minerais de fer rubanés (Banded Iron Formation = BIF) ou quartzites ferrifères aux alternances rouges et grises correspondant à des niveaux alternativement oxydés ou réduits

A l’Archéen, le fer était abondant dans les mers. Il était dissous sous forme d’ions ferreux (Fe++). L’activité des premiers organismes vivants photosynthétiques a libéré de l’oxygène qui en se combinant avec les ions ferreux, forme des oxydes et des hydroxydes ferriques. Ces derniers, insolubles, précipitent suivant les réactions suivantes :

2Fe++ + 5H2O + ½ O2  à  2Fe OH3 + 4H

2Fe++ + H2O + O2  à  Fe2 O3 + 2H+

  • cherts, dans les zones les plus anciennes, formés vraisemblablement par précipitation de la silice au voisinage d’un évent hydrothermal.

Près de la ville de Marble Bar, on trouve deux types de cherts :

–     cherts lités, rouges et blancs, correspondant à des dépôts chimiques ;

–     cherts gris formant des filons recoupant ou brèchifiant les cherts rouges. Ce sont probablement des veines hydrothermales, enregistrant le passage de fluides chauds et chargés de silice.

Les cherts sont systématiquement interstratifiés dans des basaltes (pillows) témoignant d’une activité volcanique sous-marine, ce qui est compatible avec la forte activité hydrothermale décrite ci-dessus.

  • Les sédiments détritiques associés présentent des structures comme des « ripple marks »,

Durant les années 1980, une expédition, menée par William Schopf, de l’Université de Los Angeles, découvre dans les stromatolites des micro-organismes fossiles. Datés de 3,455 Ga, ils sont assimilés à des cyanobactéries filamenteuses et référenciés sous le terme de « fossiles de Warrawoona« , d’après le nom de la formation dans laquelle ils ont été trouvés (Schopf, 1993; Schopf et al., 2002).

Ce genre de découverte est toujours sujet à caution, car il est très difficile de déterminer avec certitude si l’on a à faire à des fossiles ou à des structures inorganiques. Ainsi, l’équipe de Juan Manuel Garcia, du Laboratoire de cristallographie de Grenade, a synthétisé en laboratoire des structures analogues à partir de composés inorganiques (silicates, carbonates et baryum) en milieu alcalin. L’équipe australienne de Stephen Hyde de l’Australian National Universty, a procédé au  vieillissement de ces structures par immersion dans un bain de composés organiques et « cuisson ». Le choix des différents éléments est basé sur leur présence abondante dans les roches australiennes. Les résultats de l’étude ont été publiés dans « Science » du 14 novembre 2003 .Cette expérience tendrait à démontrer que les structures trouvées dans les stromatolites seraient le résultat d’un processus géologique. Bien qu’approuvant la valeur du travail, W. Schoof fait remarquer que la similitude entre les fossiles et les structures inorganiques est superficielle. Le débat sur l’origine de la vie est loin d’être clôt[7].

Pour Martin Brassier, de l’Université d’Oxfort, et son équipe anglo-australienne, il s’agirait de structures formées de graphite et de quartz, d’origine hydrothermale (Brasier et al., 2002). Deux ans d’analyse sur les échantillons de Schopf et sur d’autres récoltés sur le même site, par microscopie électronique, spectrométrie Raman et divers outils géochimiques, furent nécessaires pour contesté les conclusions de William Schopf.

Première observation : les roches silicifiées contenant les filaments ne seraient pas des restes de stromatolites, mais des veines d’origine hydrothermales. Ces dernières se retrouvent dans des basaltes et leurs concentrations en métaux, notamment en sulfures, sont élevés. De plus, les chercheurs y ont  détecté des minéraux particuliers se formant généralement à partir de fluides chauds et métalliques rejetés par les sources hydrothermales le long des dorsales océaniques. Donc, les roches de cette zone se seraient formées en milieu chaud et sombre, peu propice à une vie photosynthétique.

Deuxième observation : la structure de ces fossiles est plus complexe que l’annonce Schopf. Les filaments observés par Brasier et son équipe sont plus longs et plus gros, présentant des formes de C, de J ou de L, souvent isolées. Caractéristiques jamais observées chez des cyanobactéries fossiles ou actuelles.

Troisième observation : les structures contiennent bien du C enrichi en 12C, mais il est minéral et non organique. Il pourrait provenir d’une réaction chimique, dite de Fischer-Tropsch[8], faisant intervenir l’hydrogène et le monoxyde de carbone (CO), gaz présents dans les fluides des sources hydrothermales.

Les mesures de spectrométrie Raman suggèrent la présence de graphite. Les alternances de zones sombres et de zones claires correspondant  à celles du graphite et du quartz, peuvent donner une allure particulière qui peut rappeler celle des cyanobactéries.

Toutefois, les conclusions de Brasier et ses collaborateurs ne sont pas entièrement convaincantes. Comment la réaction de Fischer-Tropsch peut-elle produire des macromolécules aussi complexes que les kérogènes (matière organique complexe, non soluble dans les solvants habituels) déposés dans des veines hydrothermales ?

En 2005, Frances Westall, travaillant au Centre de biophysique moléculaire du CNRS, à Orléans, apporte peut-être une explication intermédiaire. Elle a constaté que les diverses microstructures telles que biofilms, polymères, coques, filaments, bâtonnets, observés au microscope électronique, se trouvent tous dans des cherts prélevés à Pilbara, dans des zones avoisinant les veines hydrothermales de Schopf, mais jamais à l’intérieur de celles-ci.. Il semble donc que les cyanobactéries primitives vivaient, et ensuite se sont fossilisées, dans les sédiments au voisinage des veines hydrothermales. Celles-ci ont pu entraîner la matière organique des bactéries mortes ou fossilisées, contenant du C et donc enrichie en 12C et la déposer plus haut, formant ainsi les structures décelées par Schopf qui ne seraient en fait que des restes de matière organique bactérienne et non des fossiles de celles-ci.

En 2008, Earth and Planetary Science Lettersrapporte que Sylvie Derenne, directeur de recherche au CNRS et ses collègues ont analysé par pyrolyse[9] les traces de matière organique dans un chert de 3,5 Ga, de Warrawoona. Dans les différents éléments structuraux de la roche, ils ont décelés la présence d’une série d’hydrocarbures avec une prédominance des nombres impairs d’atomes de carbone par rapport aux nombres pairs. Cela indique l’existence d’une activité biologique dans la roche analysée. En effet, si la structure avait été d’origine inorganique, la distribution de la série d’hydrocarbure aurait été régulière.

Activité biologique, d’accord, mais de quelle nature ?

Dans cette roche, les chercheurs ont trouvé des composés contenant du soufre, ce qui traduirait la présence d’un type de bactéries sulfato-réductrices[10].

Afin d’affiner les données diverses sur les conditions environnementales qui sévissaient  durant l’Archéen ancien (climatiques, océaniques, géologiques et biologiques), quatre projets de forage dans les roches archéennes non altérées du craton de Pilbara, ont été élaborés. Il s’agit, en particulier, de rechercher les traces des premiers métabolismes microbiens et d’établir le lien avec l’évolution des compositions chimiques et isotopiques de l’atmosphère primitive et des premiers océans et continents. Ces quatre programmes sont :

  • Archean Biosphere Drilling Program (ABDP) entreprit par la PennsylvaniaStateUniversity sous la direction de Hiroshi Ohmoto  ;
  • Deep Time Drilling Project (DTDP) conduit par l’Université de Washington, sous la férule de Roger Buick ;
  • Pilbara Drilling Project (PDP), collaboration franco-australienne (IPGP/GSWA, comprenant d’une part Pascal Philippot et ses collègues de l’Institut du Globe de Paris (IPGP) et d’autre part Martin Van Kranendonk et ses associés de la Geological Survey of Western Australia (GSWA) ;
  • Dixon Island – Cleaverville Drilling Project (DXCL-DP) sous la conduite de Shoichi Kiyokawa et de Kosei Yamaguchi.

Hamersley_small

 Fig. 15 – Localisation des puits de forage ABDP et  DTDP

 

ABDP : durant les années 2003-2004, quatre forages de faible profondeur ont été réalisés dans une strate couvrant une période allant de 3,46 à 2,72 Ga. L’objectif était d’atteindre des sédiments contenant potentiellement de l’oxygène archéen.

Hiroshi Ohmoto et son équipe remettent le schéma standard décrit plus haut en question. Ils se basent sur l’analyse de dépôts de jaspe rencontrés lors des forages. Ces derniers ont montré que les couches de jaspe étaient associées à des évents hydrothermaux comme ceux que l’on rencontre le long des dorsales océaniques.

Le jaspe est une roche sédimentaire riche en Si (90 à 95%), souvent classé parmi les quartzs microcristallins. Il contient de l’hématite (Fe2O3), supposant une oxydation des roches exposées à l’air libre ou en eau peu profondes, alors que l’atmosphère était devenue riche en oxygène. Pourtant, les roches de Pilbara ont bien un âge de 3,46 Ga, donc nettement avant la Grande Oxygénation.

Un premier problème se pose lorsque les forages indiquent une trop grande épaisseur des couches de jaspe pour qu’il soit le produit d’une oxydation en surface. Une constatation actuelle montre que les composés riches en fer flottant à la surface des océans s’oxydent simplement sous l’action des UV et donc sans que l’eau et l’air soient nécessairement riches en oxygène. Un fois sédimentés au fond sous forme de petites particules, il suffit que ces oxydes soient chauffés par les évents hydrothermaux à plus de 1.000° C pour que de l’hématite se forme. Donc la grande épaisseur de la couche rencontrée peut s’expliquer par un processus continu de déposition des particules. Hypothèse à démontrer !

Une observation au microscope électronique permet de se départager entre petits grains d’hématite ou grands cristaux ayant précipités dans un milieu riche en oxygène. Consternation, c’est la deuxième hypothèse qui l’emporte ! Qu’est ce que cela implique ? Les roches ayant bien 3,46 Ga, elles ont dû se former à partir de fluides chauds riches en fer au contact de l’eau de mer chargée d’oxygène, et ce à grande profondeur.

En conclusion, on peut avancer que les océans étaient riches en oxygène et peut-être même saturés, ce qui entraîne un dégazage important et un accroissement de la teneur en oxygène de l’atmosphère il y a 3,46 Ga. Le processus de photosynthèse serait donc plus ancien que ce que l’on pensait jusqu’à présent, ce qui colle avec la découverte de stromatolites dans le système de Pilbara, datés de 3,5 Ga.

DTDP : ce projet consista, en 2004, en trois forages, dont deux en collaboration avec le ABDP. Il comprenait la participation du Geological Survey of Western Australia, du Randolph Resources, de l’Hamersley Iron, du SIPA Resources International, et de l’University of Western Australia.

Les forages ont été financés par le NASA Astrobiology Institute dans le cadre du Programme de forage astrobiologie.

Ces puits sont descendus respectivement à :

  • 1.000 mètres dans l’Hamersley inférieur – Groupe Fortescue supérieur (~ 2,47 – 2,70 Ga) à la limite de l’Archéen et du Protérozoïque. Le but était d’échantillonner les gisements de fer rubanés, les schistes bitumineux, les carbonates de bassin, les cherts de hauts-fonds et clastiques, et plusieurs horizons d’impacts météoritiques ;
  • 500 mètres dans le Warrawoora et le Groupe Coonterunah supérieur (~ 3,45 à 3,52 Ga), au travers de la discordance stratigraphique la plus ancienne. Le but était d’échantillonner les basaltes en pillow, les cherts tufacés, les carbonates évaporitiques, les grès à quartz et bitumineux ;
  • 300 mètres dans la Formation de Tumbana (~ 2,71 Ga). L’échantillonnage consistait à ramener des tufs à lapilli et des carbonates stromatolitiques.

Toutes les précautions furent prises afin d’éviter toute contamination pouvant fausser les résultats : non utilisation de lubrifiants organiques, conditionnement sous pression de gaz inerte des échantillons, etc.

Les résultats attendus de ces campagnes de forage sont :

  • confirmation de la nature archéenne des molécules d’hydrocarbures, marqueurs biogènes, cités comme étant des preuves d’une existence précoce d’organisme eucaryotes ;
  • confirmation d’une discordance entre le Warrawoora et le Groupe Coonterunah ;
  • influence des gaz à effet de serre sur la composition de l’atmosphère durant la période de faible luminosité solaire ;
  • un inventaire biogéochimique du système atmosphère-océan peu avant la glaciation et la grande oxygénation du Paléoprotérozoïque.

       

PDP : l’intitulé du projet est le suivant : Recherche et caractérisation de traces d’activité de microorganismes dans des échantillons de roches archéennes non altérées.

Deux sondages ont été réalisés en 2004 : forages dans la Formation Dresser à North Pole – DPD1 (3.525 Ga) et Tumbiana à Meentheena  – DPD2 (2.72 Ga), en Australie Occidentale

Les questions importantes posées concernent :

1)        l’origine et les conditions de formation des dépôts ;

2)        la composition et la température des fluides hydrothermaux et de la mer archéenne, ainsi que l’origine du matériel carbonaté (biogène ou chimique) ;

3)        l’importance des stromatolites et des microfossiles possibles ;

4)        caractérisation du métabolisme des écosystèmes microbiologiques anciens (méthanotrophes, sulfatoréducteurs, photosynthétiseurs ?) et leur impact sur les environnements et l’atmosphère de la Terre primitive ;

5)        la réduction et l’évolution chimique de l’atmosphère primitive ;

6)        l’étude de la diversité biologique en association avec les fluides de forage, et des parties centrale et externe des carottes en fonction d’une éventuelle contamination microbienne.

PDP a permit de forer à une profondeur de 150 m sous la surface et de récolter des échantillons dans la Formation de Dresser, en s’affranchissant des problèmes d’altération des pyrites et de contamination du site par la nappe phréatique.

Il existait un consensus parmi les géophysiciens que les résultats de l’équipe de Pascal Philippot remettent en question. En effet, on pensait qu’il y a 3,5 Ga, certaines des bactéries primitives tiraient leur énergie de la réduction des sulfates, comme elles le font aujourd’hui aux abords des sources hydrothermales au fond des océans. En mesurant les proportions d’isotopes des composés soufrés dans les roches des sites prospectés, les chercheurs concluent que ces anciennes bactéries tiraient leur énergie non pas du sulfate mais du soufre élémentaire. Ce métabolisme (disproportionation) est un métabolisme rudimentaire encore peu connu. L’utilisation du soufre plutôt que du sulfate, composé oxydé, renforce la thèse selon laquelle l’environnement de la Terre primitive était pauvre en oxygène.

On admettait, jusqu’à présent, que la sulfato-réduction était l’un des métabolismes bactériens les plus primitifs. Dans les cherts de Warrawoona, vieilles de 3,5 Ga, les scientifiques avaient décelé la présence de bactéries sulfato-réductrices. Ce type de métabolisme, nous l’avons vu, est fréquent  aux abords des sources hydrothermales océaniques. Les bactéries utilisent de préférence l’isotope 32S, plutôt que 34S plus lourd. Il s’ensuit un déficit en 34S des produits soufrés, qui sont intégrés dans les processus géologiques sous forme de pyrites. C’est sur ce déficit, témoin de l’activité microbienne, que se basent les chercheurs pour pister les premières traces de vie sur notre planète.

D’autres métabolismes microbiens peuvent expliquer la présence de pyrites appauvries en 34S dans les roches. C’est ce que Philippot et son équipe ont remarqué. Dans ce genre de recherche, il est important d’examiner le fractionnement entre les différents isotopes du soufre (32S, 33S et 34S).

Dans l’environnement naturel, les fractionnements isotopiques (microbien ou inorganique) dépendent uniquement de la différence de masse entre les isotopes d’un même élément. Pour le soufre, le fractionnement entre 33S et 32S est 0,5 fois celle du 34S par rapport au 32S. Certains processus ne respectent pas cette loi dite de « fractionnement dépendant de la masse ».

Notamment le rayonnement ultraviolet solaire qui, dans l’atmosphère, dissocie des molécules de gaz volcanique (SO2) pour former des molécules de soufre élémentaire (SO) caractérisées par une anomalie des rapports isotopiques positive (anomalie ∆33S) et de sulfate montrant une anomalie ∆33S négative. Les composés issus de la photolyse des gaz volcaniques sont ensuite intégrés dans les processus géologiques sous forme de sulfures (∆33S positive) et sulfates (∆33S négative). Ces anomalies sont préservées dans les roches, elles représentent des marqueurs importants des sources de soufre impliqués dans les métabolismes microbiens.

Or, la grande majorité des pyrites australiennes appauvries en 34S présentent une anomalie Δ33S positive. Ces pyrites sont incluses dans un sulfate de baryum (BaSO4), la barytine. Dans ce cas, ce sulfate montre une anomalie Δ33S négative, différente de la pyrite en inclusion. On en déduit que les micros pyrites ne peuvent pas avoir été formées à partir de sulfate. P. Philippot et ses collègues interprètent cette combinaison de déficit en 34S et de d’anomalie positive en Δ33S comme la preuve de l’existence de microorganismes qui transforment le soufre élémentaire en dihydrogène de soufre (SO2) et en sulfate (x(SO4)). C’est ce qu’ils nomment « disproportionation« . Ce métabolisme rudimentaire qui a pu s’adapter aux conditions inhospitalières qui devaient exister sur la jeune Terre. Cela suggère que la disproportionation de soufre élémentaire est probablement un des métabolismes les plus anciens dans l’arbre de vie. Ces travaux indiquent également que les conditions à la surface de la Terre avant 2,5 milliards d’années étaient très certainement réductrices, avec l’absence d’une enveloppe atmosphérique riche en oxygène.

Différentes formes de vie se retrouvent dans les sondages PDP (fig. 16):

  • Cherts noirs, riches en matière organique interprétée comme d’anciennes cyanobactéries ;
  • Stromatolites que l’on rencontre dans des niveaux de cherts. Ceux de la Formation Dresser sont les plus vieux actuellement découverts (3,49 Ga) ;
  • sphérules de type Humiospora et filaments interprétés comme des organismes alguaires unicellulaires (cyanobactéries) attribuées au genre Guntfinia

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Fig. 16 – Synthèse du forage PDP

DXCL-DP : ce projet permet de combler l’hiatus stratigraphique observées dans les échantillons des forages ABDP et DTDP. Il représente l’Archéen moyen, soit la période située entre 3,5 Ga et 2,9 Ga.

L’objectif principal de DXCL-DP est de comprendre la nature de l’environnement marin de cette époque, influencé par l’activité hydrothermale, à travers l’analyse de carottes de forage. Pour atteindre celui-ci, les études reposaient sur :

  • l’analyse détaillée de la stratigraphie de la section des puits de forage ;
  • l’analyse géochimique inorganique de roches sédimentaires ;
  • l’analyse géochimique organique des roches sédimentaires carbonatées ;
  • l’étude des microfossiles potentiels ;
  • l’étude géochimique des éléments soufrés dans les roches sédimentaires ;
  • l’étude du paléomagnétisme dans les échantillons carottés.

Le site choisi est la zone de Clearville-Dixon Island, le long de la côte bordant le craton de Pilbara. Le Groupe de Clearville, qui l’occupe, daté de 3,2 Ga, montre une stratigraphe représentée par la figure 17.

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Fig. 17 – Colonne stratigraphique du Groupe de Clearville.

Les noms de « Snapper Beach » et de « Dixon Island » sont provisoires.

(modifié selon Kiyokawa et al., 2006)

Deux forages distants de 60 m (CL1 et CL2) ont été effectués pour étudier les étages inférieurs de la Formation « Snapper Beach », dans la partie la plus au nord de la zone. Un troisième puit (DX) a été réalisé pour atteindre les étages supérieurs de la Formation « Dixon Island », plus au sud.

Ces trois forages furent un succès. Ils permirent d’affiner la stratigraphie des deux Formation étudiées.

CL1 et CL2 consistent principalement en schistes noirs massifs riches en traces organiques, finement entrelardés de grès.

DX montre de très fines laminations de schistes noirs avec des veines de pyrite et des basaltes en pillow altérées.

IV.     CONCLUSIONS PROVISOIRES

Bien que la controverse soit vive, ces différentes études confortent néanmoins que la vie existait sur notre planète il y a 3,5Ga. Dans un prochain article, nous poursuivrons nos investigations sur le continent africain et dans l’hémisphère nord. Nous en tirerons alors des conclusions plus détaillées.

 

V.     BIBLIOGRAPHIE ET SOURCES

  • Hofmann H.J.Palaeoproterozoic Dubiofossils from India Revisited – Vindhyan Triploblastic Animal Burrows or Pseudofossils ?, in J. of the Palaeont. Soc. Of India, Golden Jubilee Vol., 50 (2), Dec. 2005, pp. 113-120.
  • Kumar S., Srivastava P. – Microfossils from the Kheinjua Formation, Mesoproterozoic Semri Group, Newari area, central India, in Precambrian Reseach, Vol. 74, Issues 1-2, June 1995, pp. 91-117  
  • Ray J. S. – Age of the Vindhyan Supergroup : A review of recent findings, in J. Earth Syst. Sci. 115, N° 1, feb. 2006, pp. 149-160.
  • Sarkar S., Banerjee S., Samanta P., Jeevankumar S.Microbial mat-induced sedimentary structures in siliciclastic sediments: Exemple from the 1.6 Ga Chorbat Sandstone, Vindhyan Supergroup, M.P., India, in J. Earth Syst. Sci. 115, N° 1, February 2006, pp. 49-60.
  • Seilacher A., Bose P.K., Pflüger F.Triploblastic Animals More Than 1 Billion Years Ago: Trace Fossil Evidence from India, in Science 1998 282: pp. 80-83
  •  Sharma M., Shukla Y.The evolution and distribution of life in the Precambrian eon-Global perspective and the Indian record , in Journal of Biosciences, Vol. 34, Nr 5, nov. 2009.
  • Sitholey R.V., Srivastava P.N., Varma C.P.Microfossils from the Upper Vindhyans,with a Discussion on the Age of the Vindhyans in the Light of Plant-Fossil Discoveries, in Proc. Nat. inst. Sci. India, Vol. XIX, N° 2, pp. 195-202.
  • Yamaguchi K.E., & alt. – Clues of Early Life: Dixon Island – Cleaverville Drilling Project (DXCL-DP) in the Pilbara Craton of Western Austalia, in Sc. Dril., N° 7, march 2009, pp. 34-37.

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 Fig. 18 & 19 – Agrégations de quelques cellules observé dans une section des schistes deVindhyan

(photos tirées de l’article de Sitholey R.V., Srivastava P.N., Varma C.P.)

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[1] Acritarche : organisme microscopique de classification incertaine conservé à l’état de matière organique surtout dans les roches siliceuses. Leur forme est généralement celle d’une sphère hérissée d’ épines fourchues. On les trouvent dans les sédiments marins et pélagiques.

[2] Perminéralisation : il s’agit d’une transformation de la matière organique en une substance minérale, une transformation qui doit se faire très tôt, immédiatement après la mort de l’organisme, et qui produit une réplique en 3-D des parties molles. Ainsi, la phosphatisation des parties molles conserve les moindres détails de ces parties. La silicification (transformation en silice) du bois est un autre bon exemple.

[3] Trapp : empilement de coulées de lave régulières et horizontales (coulées stratoïdes), épaisses de 5 à 15 m (parfois 100 m), sur des surfaces atteignant plusieurs milliers de Km², avec une épaisseur totale de 2.000 à 3.000 m.

[4] Arénacé : s’applique aux roches sédimentaires de la classe des arénites. Arénite : roche sédimentaire détritique meuble ou consolidée dont les éléments ont des dimensions comprises entre 1/16 mm (62,5 µm) et 2 mm.

[5] Cyanophycées : algues primitives, souvent considérées comme un groupe particulier, le plus souvent filamenteuses, surtout d’eaux douces mais aussi marines, pouvant former des incrustations calcaires de formes diverses.

[6] Triploblastique : se dit des espèces animales dont l’embryons présente trois feuillets, ectoblaste, endoblaste et mésoblaste. Ces animaux constituent déjà une forme avancée dans l’évolution.

[7] Cette information est un extrait du BE Espagne numéro 24 du 9/12/2003 rédigé par l’Ambassade de France en Espagne. Les Bulletins Electroniques (BE) sont un service ADIT et sont accessibles …

[8] Réaction Fischer-Tropsch : réaction chimique où intervient la catalyse de CO et d’H qui les convertir en hydrocarbure.

[9] Pyrolyse : décomposition thermique de matières organiques en l’absence d’oxygène ou en atmosphère pauvre en oxygène.

[10] Les bactéries sulfato-réductrices sont des bactéries anaérobies ; ce sont les sulfates qui remplacent l’oxygène pour la respiration cellulaire.

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9ème dialogue

 KING OLIVER

–      Cat : La fois passée, nous avons fait la connaissance de quelques-uns des « brass bands » qui animaient les beaux jours de la Nouvelle-Orléans, notamment le « Young Tuxedo Brass Band » de « Papa » Celestin. La musique qu’ils interprétaient résonnait comme une fanfare. En fait, un nouveau style était en train de s’instaurer. Les trombones ponctuaient les mélodies que les trompettistes reproduisaient d’oreille, tandis que les clarinettes brodaient dans l’aigu. Le soutien rythmique était assuré par le banjo, le tambour, la grosse caisse et les cymbales et éventuellement un tuba. Pour rappel, écoutons encore un de ces ensembles, celui de Louis Dumaine.

                              1. « To-Wa-Bac-A-Wa » – Louis Dumaine’s Jazzola Eight – New Orleans, 5-03-1927

                                   Pers. : Louis Dumaine (tp) – Willie Joseph (cl) – Earl Humphrey (tb) – Lewis James (st) – Morris Rouse (p) – Leonard Mitchell (bjo) – Joe Howard (tuba) – James Willigan (dm)

                                  Disque : Flw. F-RBF203 – CD1 – 9 (3’06)

–      Bird : Oui, c’est un peu confus et cela manque de rigueur. Le rythme est marqué d’une manière par trop mécanique.

–      Cat : Mais dans les années suivantes, cet art s’affine et l’on peut entendre à la Nouvelle-Orléans comme à New York et surtout à Chicago un jazz déjà de qualité. Les enregistrements de King Oliver, parus en 1923 constituent les premiers témoignages de ce que fut le jazz vers la fin de sa période primitive.

                              2. « Riverside Blues » – King Oliver’s Creole Jazz Band – Chicago, mars 1923 (Paramount 1624)

                                   Pers.: Joe « King » Oliver, Louis Armstrong (crt) Honoré Dutray (tb) – Johnny Dodds (cl) – Lil Hardin (p) – Bill Johnson (bjo) – Babby Dodds (dm)

                                   Disque : Riv. RLP 12-122 – B5 (2’45)

–      Bird : J’espère que nous nous étendrons un peu plus longuement sur la vie de ce « King » dont tu as déjà parlé à plusieurs reprises.

–      Cat : Oui, ien sûr. Mais avant, arrêtons-nous quelques instants sur ces divers enregistrements que nous avons entendus tout au long de nos derniers entretiens et plus particulièrement sur celui traitant du « ragtime« . Les plus vieux remontent au début de la première guerre mondiale et ont été généralement faits à New York. On y entend surtout des orchestres blancs. La génération suivante date des années 1920 et on commence à y entendre des ensembles de musiciens de couleur.

–      Bird : Maintenant que tu le dis, c’est vrai, je n’avais pas relevé la chose. Pourquoi cet état ?

–      Cat : Avant 1920, il n’y a pas d’enregistrements permettant une comparaison entre les orchestres blancs et noirs. Le disque est un produit cher et la communauté noire n’est pas une clientèle intéressante. Les studios d’enregistrement se concentrent à New York et leur production se limite à la musique syncopée new-yorkaise. Durant l’été 1922, la firme Sunshine se déplace et enregistre Kid Ory[1] et son orchestre sur place, à la Nouvelle-Orléans. Gennett suit et installe un studio de fortune à Richmond, tandis que Paramount s’implante à Chicago. Ensuite se seront les firmes Columbia, Victor, Okeh et Brunswick qui envoient des équipes volantes puis installent des studios jusqu’à la Nouvelle-Orléans.

                                3. « Gate Mouth » – Kid Ory and his New Orleans Wanderers – Chicago, 13-7-1926

                                       Pers. : George Mitchell (crt) – Kid Ory (tb) – Johnny Dodds (cl) – probablement Stomp Evans (sa) – Lil Armstrong (p) – Johnny Scott (bjo) – Baby Dodds (dm)

                                      Disque : Ph. P 07.872 R – A1 (2’53)

–      Bird : Comme à l’accoutumée la société afro-américaine passe en deuxième place.

–      CAT : Revenons à notre héros du jour. Voici rapidement sa fiche signalétique. Nom : Oliver  Prénom : Joseph – Date et lieu de naissance incertaines, on retient le 11 mai 1885 à la Nouvelle-Orléans – Décédé des suites d’une hémorragie cérébrale à Savannah en Géorgie, le 8 avril 1938, dans la misère et l’oubli.

Après s’être essayé au trombone, le jeune Joseph adopte le cornet. Au début, il  manifeste peu d’enthousiasme et de dons pour cet instrument. Il y prend goût petit à petit et débute dans la formation d’un certain Walter Kinchin. Il joue de 1900 à 1911 dans le « Melrose Brass Band« , l' »Eagle Band« , puis dans l’ « Onward Brass Band » de Manuel Perez. De 1911 à 1914, il dirige son premier petit ensemble, le « Magnolia Band« ; c’est à cette époque qu’on lui décerne le titre de « Roi du Cornet » : il devient et restera « King Oliver ». En 1913, il remplace Freddie Keppart dans l’ « Olympia Band » dont il devient le chef jusqu’à la dissolution de l’orchestre en 1916. En même temps, il joue de 1915 à 1917 dans l’ensemble de Kid Ory. En 1918, il part pour Chicago, où plusieurs musiciens de la Nouvelle-Orléans ont déjà émigré. Précédé par sa réputation, Oliver est, à son arrivée, convoqué par deux chefs d’orchestre. Il accepte leur offre, et joue tantôt avec Bill Johnson au « Royal Garden Cafe« , tantôt avec Lawrence Dewey au « Dreamland » de 1918 à 1920. Il s’impose dans la capitale de l’Illinois, comme il s’était imposé dans celle de la Louisiane, et bientôt il crée son propre ensemble : c’est le célèbre « Original Creole Jazz Band » dont nous trouvons encore des enregistrements à l’heure actuelle.

–      Bird : Tu en possèdes au moins !

–      Cat : Et comment. Tout fervent amateur de jazz doit posséder au moins un disque de ce groupe, car sa musique établit le pont entre le style primitif et le style « New-Orleans » évolué. En fait, c’est parce que Joe Oliver s’est démarqué des autres musiciens de la Nouvelle-Orléans que cette évolution a pu se faire.

–      Bird : Qu’est ce qui fait la différence entre le style primitif et le style évolué du « New-Orleans » ?

–      Cat : Progressivement, surtout lorsque les musiciens montent à Chicago, on assiste à un abandon des syncopes raides héritées du « ragtime« , ainsi que celui du répertoire des fanfares. Le phrasé musical gagne en souplesse, la thématique devient plus sophistiquée et la pratique de l’arrangement se développe (Jelly-Roll Morton en est l’initiateur). Des solistes confirmés s’imposent, surtout avec l’arrivée de Louis Armstrong, et l’improvisation individuelle se dégage de l’improvisation collective.

                               4. « Alligator Hop » – King Oliver’s Creole Jazz Band – Richmond (Indiana), 5/10/1923 (Gennett 11633)

                                      Pers.: Joe (King) Oliver, Louis Armstrong (cnt) Honore Dutray (tb) – Johnny Dodds (el) – Stomp Evans (as) – Lil Hardin (p) – Bill Johnson (bj) – Babby Dodds (dm).

                                      Disque : Riv. RPL 12-101 – A1 (2’19)

–      Bird : Quelle est la composition du « Creole Jazz Band » ?

–      Cat : C’est avec cet ensemble que Oliver entreprend sa première tournée qui le mènera à San Francisco et à Los Angeles. En 1922, l’orchestre revient à Chicago, au « Lincoln Café » – ex « Royal Garden Café » – où Louis Armstrong vient le rejoindre. L’ensemble comprend à cette époque: « King » Oliver et Louis Armstrong au cornet, Johnny Dodds à la clarinette, Honore Dutray au trombone, Lilian Hardin au piano, Bill Johnson à la contrebasse et Baby Dodds aux drums. Les premiers enregistrements sortent chez « Paramount« et « Gennet » en 1923. Dans certaines plages, en plus de l’effectif normal, on trouve Bud Scott ou John St Cyr au banjo, parfois Jimmie Noone à la clarinette, Charlie Johnson au sax basse et Stomp Evans au sax alto. Voici un deuxième morceau de cet ensemble pour rester dans l’ambiance.

                              5. « Krooked Blues » – King Oliver’s Creole Jazz Band – Richmond (Indiana), 5/10/1923.(Gennett 11638)

                                     Pers.: Joe (King) Oliver, Louis Armstrong (crt) Honore Dutray (tb) – Johnny Dodds (el) – Stomp Evans (as) – Lil Hardin Armstrong (p) – Bill Johnson (bjo) – Babby Dodds (dm).

                                     Disque : Riv. RPL 12-101 – A2 (2’50)

–      Cat : C’étaient « Alligator Hop » et « Krooked Blues » enregistrés le 5 octobre 1923 à Richmond dans les studios Gennet. Si tu as bien écouté, tu as dû te rendre compte qu’il n’y a pas de grosse caisse ni de caisse claire, pas plus que de contrebasse. C’était une exigence de l’ingénieur du son qui avait peur d’une saturation de la batterie et à l’époque on préférait le tuba ou le saxo basse à la contrebasse. En effet, les enregistrements du « King Oliver’s Creole Jazz Band » ont été effectués dans des conditions pour le moins primitives : on rassemblait les musiciens dans une pièce dont un des murs avait la forme d’un entonnoir au bout duquel se trouvait un diaphragme auquel était accouplé un stylet qui gravait ses vibrations sur un disque en mouvement. – Cela signifiait qu’il n’était pas question de laisser une batterie entrer dans cette pièce. – C’est la raison pour laquelle « Baby » Dodds a dû se contenter de marquer le rythme sur des blocs. Quant à Armstrong, on le reléguait tout au fond, lui demandant de ne pas jouer trop fort.

–      Bird : Oui, évidemment, ce genre d’enregistrement acoustique explique que la gravure ne soit pas meilleure. Ce n’est que dans les années 1950 qu’apparaîtra l’enregistrement sur bande magnétique.

–      Cat : En effet, l’enregistrement acoustique rend difficilement perceptible bon nombre de détails, notamment le jeu des basses, ainsi que la clarté des timbres. Il n’est pas aisé de juger de l’équilibre de la section rythmique, de la sonorité et de l’homogénéité de l’ensemble. Mais soyons contents de posséder de tels documents sonores.

La plupart des morceaux joués par le « Creole Jazz Band » sont des « blues » ou des dérivés de « blues » tirés du folklore du Texas et de la Louisiane, des « ragtimes« . Parfois apparaissent des survivances des marches de la Nouvelle-Orléans comme dans « Just Gone« . Ecoute encore ces deux interprétations : « Just Gone » et « Canal Street Blues » que nous avions entendu la dernière fois joué par Red Allen et son orchestre.

                               6. « Just Gone » – King Oliver’s Creole Jazz Band – Richmond (Indiana), 6/4/1923 (Gennett 11383)

                                   Pers. : King Oliver, Louis Armstrong (crt) – Honore Dutrey (tb) – Johnny Dodds (cl) – Lil Hardin (p) – Bill Johnson (bjo) – Babby Dodds (dm).

                                  Disque : Riv. RLP 12-122 – A2 (2’38)

                              7. « Canal Street Blues« , idem que le précédent (Gennett 11384)

                                    Disque : Riv. RLP 12-122 – A3 (2’33)

–      Cat : Ce « Canal Street Blues » nous montre l’art de l’improvisation collective à son apogée et de plus c’est un exemple typique de ce que l’on nomme le « two-beat« . C’est un des rares tempi de qualité exécuté par la section rythmique du Creole Jazz Band.

–      Bird : Qu’entend-on par « two-beat » ?

–      Cat : Le « beat » est le battement fondamental, la pulsation. Dans le jazz, le « beat » est maintenu comme facteur central de l’élément rythmique, il est d’ailleurs confié au groupe rythmique. Dans la musique noire originelle, le battement régulier des quatre temps du mètre fondamental est traditionnel et c’est pourquoi on l’appelle « four-beat« . Par contre le « two-beat« – rythme à deux temps – est un 4/4 inégal. Le traitement des temps pairs diffère essentiellement de celui des temps impairs. Rappelle-toi la manière d’accentuation des temps qui génère le « swing » : les temps forts sont accentués en longueur, les temps faibles en puissance. La grosse caisse, la main gauche du piano, ainsi que le tuba ou la contrebasse accentuent les temps forts, tandis que la cymbale ou la caisse claire, la main droite du piano et le banjo accentuent les temps faibles. Il est donc permit de dire qu’il s’agit d’une mesure à deux temps.

                              8. « Weather Bird Rag » – King Oliver’s Creole Jazz Band – Richmond (Indiana), 6/4/1923 (Gennett 5132)

                                    Pers. : King Oliver, Louis Armstrong (crt) – Honore Dutrey (tb) – Johnny Dodds (cl) – Lil Hardin (p) – Bill Johnson (bjo) – Babby Dodds (dm).

                                    Disque : Riv. RLP 12-122 – A5(2’39)

–      Bird : On dit toujours que le jazz est caractérisé par les improvisations des musiciens. Est-ce le cas pour le « Creole Jazz Band » ?

–      Cat: La musique du « Creole Jazz Band » conserve une grande partie des caractéristiques de l’ancienne manière de jouer et se déroule selon un contrepoint, on le double à la tierce supérieure ou inférieure. Seule la  clarinette improvise son contrepoint qui est souvent identique à lui-même d’un chorus à l’autre, alors que le trombone se borne à jouer les basses et à accentuer les interprétations de larges glissandi. Des « breaks » sont prévus de loin en loin afin d’aérer un morceau qui paraîtrait trop touffu. Quelques-uns de ces « breaks » sont remarquables, notamment ceux exécutés par les cornets en tierce dans « Weather Bird » que l’on vient d’entendre et « Buddy’s Habits« .

                              9. « Buddy’s Habits » – King Oliver’s Jazz Band – Chicago, 25/10/1923 (Okeh 40000)

                                     Pers. : King Oliver, Louis Armstrong (crt) – Honore Dutrey (tb) – Johnny Dodds (cl) – Charlie Jackson (bs, bb) – Lil Hardin (p) – Johnny St. Cyr (bjo) – Babby Dodds (dm)

                                     Disque : Classics 639 – CD – 1 (3’02)

–      Bird : Encore un terme technique que je te demande de m’expliquer.

–      Cat : Avec plaisir. Le « break« , signifiant pause, interruption, est un ensemble de phrases solos confiées à un instrument ou un chanteur alors que le reste de l’orchestre cesse de jouer. Par sa structure mélodique et rythmique il supprime momentanément le « beat » qu’il remplace par des modifications rythmiques dénaturant le rythme fondamental.

« London Café Blues » offre un bon exemple d’interlude en forme de « break » c’est-à-dire d’un changement de régime rythmique entre deux fragments de styles différents.

                             10. « London Café Blues« – King Oliver’s Creole Jazz Band – Chicago, 16/10/1923 (Columbia 14003)

                                      Pers. : King Oliver, Louis Armstrong (crt) – Eddie Atkins (tb) – Jimmie Noone (cl) – Lil Hardin (p) – Johnny St. Cyr (bjo) – Babby Dodds (dm)

                                     Disque : – MM PM 527 CD2 – 6 (2’42)

–        Cat : Une des caractéristiques orléanaises de l’orchestre de Oliver est la reprise en force après l’intervention d’un soliste, par exemple dans « Canal Street Blues » et « Dippermouth« . Cependant dans l’ensemble, la polyphonie olivérienne reste sommaire. La principale qualité de cette musique un peu rude est sa puissance de choc.

Ici dans « Dipper Mouth Blues » Oliver passe le relais à Armstrong pour entraîner la « collective« , car il se prépare pour son chorus « bouché », dans lequel il est remarquable et qui consiste en trois variations rythmiques autour de la fondamentale et de la « blue note » du troisième degré. Il a une sonorité chaude, mate. Ce « Dippermouth » met son vibrato serré, accusé en valeur.

                             11. « Dipper Mouth Blues » – King Oliver’s Creole Jazz Band – Richmond (Indiana), 6/4/1923 (Gennett 13889)

                                    Pers. : King Oliver, Louis Armstrong (crt) – Honore Dutrey (tb) – Johnny Dodds (cl) – Lil Hardin (p) – Bill Johnson (bjo) – Babby Dodds (dm).

                                    Disque : Riv. RLP 12-122 – A6 (2’32)

–        Bird : Puisque tu étudies d’une manière assez complète les oeuvres du « Creole Jazz Band« , parle-moi des divers solistes que l’on y entend.

–      Cat : C’est dans cet orchestre que l’on a commencé à jouer des solos, premier signe d’individualisme dans le jazz. Ils ne sont pas toujours d’un goût très sûr, Louis Armstrong mis à part, mais ils valent par leur force expressive et leur vitalité débordante. Deux faces permettent d’entendre Armstrong, ce sont « Chimes Blues » et « Tears« .

                               12. « Chimes Blues«  King Oliver’s Creole Jazz Band – Richmond (Indiana), 5/4/1923 (Gennett 5135)

                                      Pers. : King Oliver, Louis Armstrong (crt) – Honore Dutrey (tb) – Johnny Dodds (cl) – Lil Hardin (p) – probablement Arthur « Bud » Scott (bjo) – Babby Dodds (dm).

                                      Disque : MM PM 527 – CD1 – 5 (2’49)

                                13. « Tears«  King Oliver’s Creole Jazz Band – Chicago, 25/10/1923 (Okeh 40000)

                                      Pers. : King Oliver, Louis Armstrong (crt) – Honore Dutrey (tb) – Johnny Dodds (cl) – Charlie Jackson (bs, bb) – Lil Hardin (p) – Johnny St. Cyr (bjo) – Babby Dodds (dm).

                                     Disque : Classics 639 – CD – 2 (3’09)

–      Bird : On sent déjà poindre le soliste de renom qu’il deviendra.

–      Cat : Johnny Dodds se montre un musicien digne d’intérêt dans « Mandy Lee » et « Canal Street Blues« .

                          14. « Mandy Lee Blues«  King Oliver’s Creole Jazz Band – Richmond (Indiana), 5/4/1923 (Gennett 5134)

                                  Pers. : King Oliver, Louis Armstrong (crt) – Honore Dutrey (tb) – Johnny Dodds (cl) – Lil Hardin (p) – probablement Arthur « Bud » Scott (bjo) – Babby Dodds (dm).

                                  Disque : MM PM 527 – CD1 – 3 (2’10)

–      Cat : On peut entendre Jimmie Noone dans « Camp Meeting Blues » et « London Café Blues« , il joue avec une grande douceur et une grande sensibilité.

                          15. « Camp Meeting Blues« – King Oliver’s Creole Jazz Band – Chicago, 16/10/1923 (Columbia 13003)

                                  Pers. : King Oliver, Louis Armstrong (crt) – Eddie Atkins (tb) – Jimmie Noone (cl) – Lil Hardin (p) – Johnny St. Cyr (bjo) – Babby Dodds (dm)

                                  Disque : – MM PM 527 CD2 – 7 (2’57)

–      Cat : S’il n’y a aucune commune mesure entre l’art de Oliver et celui d’Armstrong, de beaucoup plus riche, les solos de Oliver sur « Mabel’s Dream« , « Jazzin Babies Blues« , « Sweet Lovin’ Man » le font paraître à son avantage et parviennent à émouvoir.

                          16. « Mabel’s Dream » – King Oliver’s Jazz Band – Chicago, 26/10/1923 (Paramount 1622)

                                 Pers. : King Oliver, Louis Armstrong (crt) – Honore Dutrey (tb) – Johnny Dodds (cl) – Charlie Jackson (bs, bb) – Lili Hardin (p) – Johnny St Cyr (bjo) – Babby Dodds (dm)

                                 Disque : Riverside RLP 12-122 – B3 (2’49)

                          17. « Jazzin’ Babies Blues«  King Oliver’s Creole Jazz Band – Chicago, juin 1923 (Okeh 4975)

                                Pers. : King Oliver, Louis Armstrong (crt) – Honore Dutrey (tb) – Johnny Dodds (cl) – Lil Hardin (p) – probablement Arthur « Bud » Scott (bjo) – Babby Dodds (dm).

                                Disque : MM PM 527 – CD1 – 16 (2’57)

                         18. « Sweet Lovin’ Man«  King Oliver’s Creole Jazz Band – Chicago, juin 1923 (Okeh 4906)

                               Pers. : King Oliver, Louis Armstrong (crt) – Honore Dutrey (tb) – Johnny Dodds (cl) – Lil Hardin (p) – probablement Arthur « Bud » Scott (bjo) – Babby Dodds (dm).

                               Disque : MM PM 527 – CD1 – 11 2’41)

–      Bird : Il est assez émouvant d’entendre tous ces vieux enregistrements qui permettent d’apprécier le jeu des différents intervenants.

–      Cat : Par contre la mise en place rythmique est assez malhabile, ce qui ne donne pas au « swing » une ampleur maximum que l’on trouvera plus tard chez les grands musiciens. La fin des enregistrements du « Creole Jazz Band » coïncide avec la dissolution de cet orchestre vers le début 1924. La deuxième série d’enregistrements de King Oliver s’étend de 1926 à 1928, sous le nom des « Dixie Syncopators« .

                             19. « Snag it » – King Oliver’s Dixie Syncopators – Chicago, 11/3/1926 (Vocalion 1007)

                                    Pers. : King Oliver, Bob Shoffner (crt) – Kid Ory (tb) – Albert Nicholas, Billy Paige (cl, ss, as) – Barney Bigard (cl, ss, ts) – Luis Russell (p) – Bert Cobb (bb) – Paul Barbarin (dm)

                                    Disque : Classics 618 – CD – 4 (3’04)

–      Bird : On est à l’audition tout de suite frappé par la différence fondamentale qui existe entre la formule orchestrale des « Creole » et celle des « Dixie« .

–      Cat : Il a changé de style, Armstrong l’a quitté en 1924 pour fonder son propre ensemble. On trouve dans les « Dixie » une section d’anches comprenant, Albert Nicholas, Billy Paige et Barney Bigard auxquels se joindront plus tard Evans et Omer Simeon. Darnell Howard remplacera Paige. Les arrangements sont écrits et parmi les nombreux « blues » de son répertoire se glissent quelques « songs« .

20. « Sugar Foot Stomp » – King Oliver’s Dixie Syncopators – Chicago, 29/5/1926 (Vocalion 1033)

                                   Pers. : King Oliver, Bob Shoffner (crt) Kid Ory (tb) – Albert Nicholas, Billy Paige (cl, ss, as) – Barney Bigard (cl, ss, ts) – Luis Russell (p) – Bert Cobb ( bb) – Paul Barbarin (dm).

                                   Disque : Classics 639 – CD – 21 (2’54)

–      Cat : La dernière série de disques de Oliver, de 1929 à 1931, souvent enregistrée avec des orchestres de studios, est plus inégale. Lorsqu’il perdit ses dents, Oliver fit appel, pour ses solos, à d’autres trompettes tels que Henry Allen junior, Louis Metcalf, Bubber Miley…

                          21. « New Orleans Shout » – King Oliver and his orchestra – New-York, 30/12/1929

                                  Pers.: King Oliver, Dave Nelson (tp) – James Archey (tb) – Glyn Pacque (cI, as) – prob. Hilton Jefferson (as) – non ident. (ts) – Don Frye (p) – Arthur Taylor (bjo) – non ident. (g) – Clinton Walter (tuba) – Edmund Jones ou Fred Moore (dm)

                                  Disque : RCA Victor 430 592 – A1 (2’42)

–      Cat : King Oliver a fixé beaucoup de choses dans le jazz, notamment dans l’introduction des instruments. Il a introduit la section d’anches, ainsi que le banjo et le deuxième cornet. Dans les derniers enregistrements il abandonnera le cornet pour la trompette. Le piano est définitivement adopté. Grâce à lui, des mélodies typiques et des « blues » que seule la tradition orale conservait, seront introduits dans le répertoire jazzistique. Il composa des thèmes qui ne cesseront de jalonner l’histoire du jazz, « West end Blues« , dont Louis Armstrong fera un chef d’œuvre, « Dippermouth Blues« , « Canal Street Blues« , « Doctor Blues » ou  son « Camp Meeting Blues » a été repris par Duke Ellington sous le nom de « Creole Love CalI« .

Son jeu puissant, sobre, constamment appuyé sur le temps, constitue une assise confortable pour ses partenaires. On peut affirmer qu’il a influencé bon nombre de musiciens, notamment : Edward Anderson, Tommy Ladnier, Bubber Miley, George Mitchell, Dave Nelson, Joe Smith… Il fut pour beaucoup dans l’éveil à la musique « hot » de la jeunesse blanche du Chicago des années 20.

Ayant perdu ses dents, il ne sait plus jouer de la trompette. Après une dernière tournée catastrophique, il échoue à Savannah où il travaille comme homme de peine. Sa santé décline rapidement et il meurt dans l’isolement le plus complet.

                            22. « Rhythm Club Stomp » – King Oliver and his Orchestra – New-York, 18/03/1930.

                                   Pers.: King Oliver, Dave Nelson (tp) – James Archey (tb) – Bobby Holmes (cl,ss) – Hilton Jefferson, ­Glyn Pacque (cl,as) – probl. Henry Duneau (p) Arthur Taylor (bjo) – Clinton Walker (tuba) – Fred Moore (dm)

                                   Disque : RCA Victor 430 592 – A6 (2’56)

–      Cat : Avant de nous quitter, connais-tu la différence entre un cornet et une trompette ?

–      Bird : Non, tu vas me l’apprendre, je n’en doute pas.

–      Cat : Ces deux instruments à vent à embouchure font partie de la famille des cuivres. Tous les deux sont munis d’un système de trois pistons et ont le même registre. Le cornet est en si bémol tandis qu’il existe des trompettes en si bémol, do, ré, et fa. En jazz, les musiciens utilisent généralement celle en si bémol.

Le timbre du cornet est moins brillant que celui de la trompette et il est un peu plus facile à aborder car son attaque est plus directe et il permet une plus grande vélocité. Il faisait partie des fanfares et des premiers orchestres de la Nouvelle-Orléans. Les raisons de son succès : l’encombrement réduit (il est plus ramassé que la trompette), le prix modique, la facilité de s’en procurer (les vestiges des orchestres militaires de la guerre de Sécession), la sonorité puissante, la simplicité d’apprentissage et de maniement

–      Bird : Alors pourquoi être ensuite passé à la trompette ?

–      Cat : Je t’ai dit là tout de suite que le cornet a un timbre moins brillant que celui de la trompette. C’est le fait de sa perce conique, alors que celle de la trompette est quasi cylindrique. Registre aigu, timbre brillant et volume sonore ont fait de la trompette la pièce maîtresse de l’orchestre néo-orléanais.

Le cornet ne sera pas totalement abandonné. Quelques musiciens en feront leur instrument de prédilection comme par exemple Muggsy Spanier et Bix Beiderbecke que nous retrouverons plus tard avec les « Chicagoans« , ou Rex Stewart, musicien de l’orchestre de Duke Ellington, ou encore Nat Adderley, représentant du « Be-Bop« . Mais c’est le « free-jazz » qui consacrera son retour avec Don Cherry notamment. Mais c’est une autre histoire !

                          23. ”West end blues” – King Oliver and his Orchestra – 16/01/1929

                                     Pers. : Louis Metcalfe (cnt) – J.C. Higginbotham (tb) – Charlie Holmes (ss, as, cl) – prob. Greely Walton (ts, cl) – Luis Russell (p) – Will Johnson (bjo, g) – Bass Moore (tuba) – Paul Barbarin (dm), King Oliver (dir).

                                    Disque : RCA Victor 430 592 – B1 3’34)

Cornet                                                                                  Trompette3
               Cornet à pistons                                                                                        Trompette

Ces instruments à vent, de la famille des cuivres, se composent d’une embouchure (1), qui s’insère dans un boisseau d’embouchure (2), de trois pistons, numérotés de un (4) à trois (7), de quatre coulisses d’accord (3, 6, 9, 10), d’un crochet pour l’auriculaire de la main droite (8), d’une clé d’eau (10) et d’un pavillon (11).

Discographie [2]

 

1)     New Orleans Jazz The ‘Twenties

Folkways F-RBF203 – 2CD1-9

2)     Louis Armstrong: 1923 with King Oliver’s Creole Jazz Band

Riverside Jazz Archives Series RLP 12-122 – 30 cm, 33T

3)     Johnny Dodds et Kid Ory – Jazz pour tous 3

PhilipsP 07.872 R – 25 cm, 33T

4)     Young Louis Armstrong

Riverside Jazz Archives Series RLP 12-101 – 30 cm, 33T

5)     The Chronogical – King Oliver Jazz Band 1923-1926

Classics 639 – CD

6)     The complete King Oliver’s Creole Jazz Band

MM PM527 2CD

7)     The Chronogical – King Oliver Jazz Band 1926-1928

Classics 618 – CD

 

8)     King Oliver et son orchestre

RCA Victor 420 592 S – 30cm, 33T

 

Bibliographie

  1. 1.   alson L.: (1962) – « Les Maiîres du Jazz » – Presses universitaires de France – Collection « Que sais-je? » – 548 – Paris.
  1. 2.   Bergerot F. (2001) – Le Jazz dans tous ses états, Larousse.
  1. 3.   Bergerot F., Merlin A. (1991) – L’épopée du Jazz Vol. I : Du blues au bop, Découvertes Gallimard N° 114.
  1. 4.   Carles Ph., Clergeat A., Comolli J.-L. : (1988) – « Dictionnaire du Jazz » – Editions Robert Laffont, coll. « Bouquins ».
  1. 5.   Longstreet S et Dauer A.M.: (1958) – « Encyclopédie du Jazz » adaptation française J. Bureau – éd. Aimery Somogy – Paris.

syncopators

 King Oliver and his Dixie Syncopators

Bud Scott (bj) – Paul Barbarin (dm) – Luis Russell (p) – King OLIVER et Bob Schoffner (tp)

section d’anches: Darnell Howard, Albert Nicholas, Barney Bigard


NOTES

 

[1]Ory « Kid«  Edward : Tromboniste afro-américain (* La Place, Louisiane, 25-12-1886 / … Honolulu, Hawaï, 23-1-1973). « Quant à Kid Ory, c’est du banjo qu’il joua d’abord… et quel banjo ! Il se l’était fabriqué lui-même avec de vieilles boîtes à cigares… Kid forme son premier orchestre à treize ans, dans la petite ville de Laplace, où il habite, à cinquante kilomètres de la Nouvelle-Orléans. On est alors en 1902. Les membres de l’orchestre ont tous à peu près le même âge… et des instruments du même genre, une chaise tient lieu de batterie. Il « se défendent » aux réunions locales, bals et pique-niques. Peu à peu, Kid Ory économise de quoi se payer un vrai instrument, et il choisit le trombone. Vers 1911, il se fixe à la Nouvelle-Orléans. Il a alors dans sa formation Johnny Dodds à la clarinette et, au cornet, King Oliver. Son orchestre se nomme le « Kid Ory’s Brownskin Band« , tous des noirs, et fiers de l’être, car alors, ils ont à supporter la concurrence des musiciens blancs qui jouent à l’imitation des créateurs authentiques. (Ce que l’on est généralement convenu d’appeler « musique Dixieland » est le jazz blanc de la Nouvelle-Orléans, et par extension, toute musique créée d’après le style authentique N.O.) En 1917, Louis Armstrong remplace dans la formation d’ORY, King Oliver, qui est parti pour Chicago. Par la suite, Ory monte lui-même à Chicago et retrouve ses collaborateurs devenus, eux aussi célèbres. C’est le début de toute une série d’enregistrements aux côtés des plus grands noms du jazz authentique d’alors. Et cette même année de la dépression où tant d’artistes disparaissent de la scène, Kid Ory semble s’éclipser lui aussi. En 1931, il passe à un autre genre d’exercice et se met, en compagnie de son frère, à l’élevage des poulets.

Orson Welles, alors producteur de radio, le redécouvre en 1944, et, plus gaillard que jamais, Kid Ory recommence à jouer et à enregistrer… Et il continue, puisqu’en 1956 il est venu donner une série de concerts en Europe.

On s’accorde généralement à reconnaître en Kid Ory le maître du trombone « vamp », des longs glissandos, des basses baladeuses et allègres. Il a été le chef de file de toute une école et a marqué d’une empreinte indélébile le jazz de son époque. » Traduction de Boris Vian d’après Georges Avakian (pochette du disque Philips P 07.872 R).

[2] Discographie (King Oliver’s Creole Jazz Band ou King Oliver’s Jazz Band )

 Titre  Musiciens  Date d’enregistrement(André Clergeat)  Autres dates
Just Gone Joe «King » Oliver, Louis Armstrong (crt) – Honoré Dutrey (tb) – Johnny Dodds (cl) -Lillan «Lil» Harding (p) – Arthur «Bud» Scott ou Bill Johnson (bjo) – Warren «Baby» Dodds (dm) 5 avril 1923 (Richmond) 6 avril 1923
Canal Street Blues les mêmes comme ci-dessus comme ci-dessus
Mandy Lee Blues les mêmes comme ci-dessus comme ci-dessus
I’m Going Away to Wear You Off my Mind les mêmes comme ci-dessus comme ci-dessus
Chimes Blues les mêmes comme ci-dessus comme ci-dessus
Weather Bird Rag les mêmes 6 avril 1923 (Richmond) 6 avril 1923 (Richmond)
Dipper Mouth Blues – 1 les mêmes comme ci-dessus comme ci-dessus
Froggie Moore les mêmes comme ci-dessus comme ci-dessus
Snake Rag les mêmes comme ci-dessus comme ci-dessus
Snake Rag – 2 les mêmes mais définitivement avec Arthur «Bud» Scott  (bjo) Juin 1923 (Chicago) non listé
Sweet Lovin’ Man les mêmes comme ci-dessus non listé
High Society Rag les mêmes comme ci-dessus non listé
Sobbin’ Blues – 1 les mêmes comme ci-dessus non listé
Where Did You Stay Last Night ? les mêmes comme ci-dessus non listé
Dipper Mouth Blues – 2 les mêmes comme ci-dessus non listé
Jazzin Babies Blues les mêmes comme ci-dessus non listé
Mabel’s Dream – 1 les mêmes sans Arthur «Bud» Scott  (bjo) mais avec Charlie Jackson (sb) comme ci-dessus octobre 1923 (certains ont même avancé la date de novembre 1924)
Mabel’s Dream – 2 les mêmes comme ci-dessus comme ci-dessus
The Southern Stomps – 1 les mêmes comme ci-dessus comme ci-dessus
The Southern Stomps – 2 les mêmes comme ci-dessus comme ci-dessus
Riverside Blues les mêmes comme ci-dessus comme ci-dessus
Alligator Hop les mêmes plus Paul «Stomp» Evans (st) plus Johnny Saint-Cyr (bjo) 5 octobre 1923 (Chicago) 5 octobre 1923 (Richmond)
Zulu’s Ball les mêmes comme ci-dessus comme ci-dessus
Workingman Blues les mêmes comme ci-dessus comme ci-dessus
Krooked Blues les mêmes comme ci-dessus comme ci-dessus
Chatanooga Stomp les mêmes sans Charlie Jackson (sb) ni Paul «Stomp» Evans (st) tandis qu’Eddie Atkins remplace Honoré Dutrey (tb) 15 octobre 1923 (Chicago) non listé
London (Café) Blues les mêmes comme ci-dessus non listé
Camp Meeting Blues les mêmes comme ci-dessus non listé
New Orleans Stomp les mêmes comme ci-dessus non listé
Buddy’s Habit – 1 Joe «King » Oliver, Louis Armstrong (crt), Honoré Dutrey (tb), Johnny Dodds (cl), Lillian «Lil » Hardin (p), Johnny Saint-Cyr (bjo), Warren «Baby» Dodds (dm) fin octobre, 1923 non listé
Tears les mêmes comme ci-dessus non listé
I’m Gonna Tell Nobody les mêmes comme ci-dessus non listé
Room Rent Blues les mêmes comme ci-dessus non listé
Riverside Blues – 2 les mêmes comme ci-dessus non listé
Sweet Baby Doll les mêmes comme ci-dessus non listé
Working Man Blues – 2 les mêmes comme ci-dessus non listé
Mabel’s Dream – 3 les mêmes comme ci-dessus non listé

Quatre autres titres ont, depuis quelques années, été ajoutés à cette liste. Ce sont des pistes enregistrées le 5 octobre 1923, en même temps que « Alligator Hop » (numéro 11633 – B) et « Krooked Blues » (11638), cités ci-dessus et mis en marché sous le numéro 5274 :

« When You Leave Me Alone to Pine »  – numéro 11632 – A, B et C

« That Sweet Something Dear »  – numéro 11634 – C – Gennett 5276

« Someday Sweeheart » – numéro 11637 – A, B et C

« If You Want My Heart (You’ve Got to ‘low it, Babe) » – numéro 11639 – B – Gennett 5276

De ces enregistrements, on n’a jamais retrouvé la trace et cela est d’autant plus malheureux que ce serait sur « Someday Sweetheart« qu’on aurait pu entendre la seule prestation enregistrée du guitariste « Blind Willie » Lessard  en remplacement, pour cette piste, de Johnny Saint-Cyr.

Quant aux numéros 11635 et 11636, on en a retrouvé qu’une seule copie. – Ce sont : « Zulu’s Ball » et « Workingman Blues » (disque Gennett 5275). – Voir à « Zulu’s Ball« .

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