Archives mensuelles : mars 2013

15ème Dialogue

HARLEM RENAISSANCE

– CAT : Lors de notre entretien précédent, nous avons vu le développement de la « Big Apple » et de ses quartiers de Harlem, soumis à la prostitution au gangstérisme et à la vie sociale inégalitaire entre les diverses couches de ce microcosme. Aujourd’hui, je te parlerai de ce fameux mouvement artistique qui secoua Harlem dans les années 1920.

– BIRD : Oui, la « Harlem Renaissance ».

– CAT : Ce mouvement culturel multiforme, c’est-à-dire touchant la littérature, le théâtre, les arts graphiques et la musique débute au lendemain de la Première guerre mondiale et perdure jusqu’au milieu des années trente. Harlem devient le centre de la « culture noire » nord-américaine. Ce mouvement très créatif est aussi porteur d’aspirations et de critiques sociales concernant le peuple afro-américain et l’Amérique dans son ensemble.

– BIRD : Nous avons vu qu’avec l’arrivée de milliers d’émigrants noirs provenant du Sud, Harlem était devenu la plus grande communauté noire des États-Unis.

– Cat : Un auteur afro-américain, James Weldon JOHNSON , décrit le climat de l’époque, de cette façon : « […] la réputation de Harlem pour son parfum d’exotisme et sa sensualité colorée gagna les quatre coins du monde ; Harlem était connu comme le lieu du rire, du chant, de la danse et des passions primitives, et comme le centre de la nouvelle littérature et du nouvel art nègres » . Pour nous mettre dans l’ambiance, je ne résiste pas à te faire entendre un poème de Langston HUGHES , un des auteurs noirs de l’époque qui marqua ce mouvement : « The Weary Blues » récité par le musicien et compositeur actuel Brandford MARSALIS.

1. « The Weary Blues«  poème de Langston HUGHES
Récitant : Brandfort MARSALIS (New Rochelle, NY – 12-08-1999
Disque : CD RHINO CD1-9 (1’29)

The Weary Blues Le Blues du désespoir

Droning a drowsy syncopated tune,                                Fredonnant un air syncopé et nonchalant,
Rocking back and forth to a mellow croon                   Balançant d’avant en arrière avec son chant moelleux,
I heard a Negro play.                                                              J’écoutais un Nègre jouer.
Down on Lenox Avenue the other night                         En descendant la Lenox Avenue l’autre nuit
By the pale dull pallor of an old gas light                       A la lueur pâle et maussade d’une vieille lampe à gaz
He did a lazy sway…                                                                Il se balançait indolent…
He did a lazy sway…                                                                 Il se balançait indolent…

To the tune o’ those Weary Blues.                                       Pour jouer cet air, ce Blues du Désespoir.
With his ebony hands on each ivory key                         Avec ses mains d’ébène sur chaque touche d’ivoire
He made that poor piano moan with melody. Il amenait son pauvre piano à pleurer sa mélodie.
O Blues ! O Blues !

Swaying to and fro on his rickely stool                             Se balançant sur son tabouret bancal
He played that sad raggy tune like a musical fool.      Il jouait cet air triste et rugueux comme un fou,
Sweet Blues !                                                                                  Tendre Blues !

Coming from a black man’s soul.                                          Jailli de l’âme d’un Noir.
O Blues !                                                                                           O Blues !
In a deep song voice with a melancholy tone                D’une voix profonde au timbre mélancolique
I hear that Negro sing, that old piano moan-                 J’écoutais ce Nègre chanter, ce vieux piano pleurer –
« Ain’t got nobody in all this world                                     « J’n’ai personne en ce monde,
Ain’t got nobody ma self                                                          J’n’ai personne à part moi.
I’s gwine to quit ma frownin’                                                 J’veux en finir avec les soucis
And put ma troubles on the shelf. »                                     J’veux mettre mes tracas au rancart. »

Thump, thump, thump, went his foot on the floor.       Tamp, tamp, tamp ; faisait son pied sur le plancher.
He played a few chords then he sang some more-        Il joua quelques accords et continua de chanter –
« I got the Weary Blues                                                              « J’ai le Blues du Désespoir
And I can’t be satisfied.                                                             Rien ne peut me satisfaire.
Got the Weary Blues                                                                    Le Blues du Désespoir
I ain’t happy no mo’                                                                    J’n’aurai plus de joie
And I wish that I had died. »                                                  Et je voudrais être mort. »

And far into the night he crooned that tune.                   Et tard dans la nuit il fredonnait cet air.
The stars went out and so did the moon.                           Les étoiles disparurent et la lune à son tour.
The singer stopped playing and went to bed                   Le chanteur s’arrêta de jouer et rentra dormir
While the Weary Blues echoed through his head.         Tandis que dans sa tête le Blues du Désespoir résonnait.
He slept like a rock or a man that’s dead.                          Il dormit comme un roc ou comme un homme qui serait mort.


Langston HUGHES

– BIRD : Très beau, très émouvant.

– CAT : Le terme « renaissance », utilisé pour désigner ce mouvement, souligne la volonté de renouveler les arts noirs à partir de l’héritage afro-américain, pour retrouver une grandeur mise en veilleuse par des décennies d’oppression et de discrimination raciale.
Dès la fin des années 10, Marcus GARVEY , un Antillais arrivé à Harlem en 1918, lance un mouvement « nationaliste séparatiste ». Il prêche la fierté raciale, la cohésion de la communauté afro-américaine et son opposition à la suprématie et à l’oppression blanche. L’idée finale est la fondation d’un état noir indépendant hors de l’Amérique blanche. C’est le retour aux origines, à l’Afrique. Il sera considéré comme le prophète du mouvement rastafari.

2. « Old Marcus Garvey » – Burning Spear – Live au Zenith (Paris), 21-05-1988
Pers. : Winston RODNEY (voc, perc, lead) – Nelson MILLER (dm) – Devon BRADSHAW (b) – Anthony BRADSHAW (g) – Lenford RICHARDS (g) – Alvin HAUGHTON (perc) – Pamela FLEMMING (tp) – Jennifer HILL (tb) – Linda RICHARDS (tb) – Richard Antony JOHNSON (p, synt)
Disque : CD Melodie 48102-2 CD2-8 (5’57)

– BIRD : Décidément, l’histoire du jazz nous entraîne dans de nombreux domaines connexes : la poésie, puis le reggae. Cela demande à être approfondi.

– CAT : Dès 1912, se crée à New York un groupe d’intellectuels blancs qui se réunit dans le salon d’une certaine Mabel DODGE à Greenwich Village et porte un intérêt pour le New Negro. C’est l’un de ces membres, Carl VAN VECHTEN , romancier et critique d’art, qui établit le lien entre le mouvement artistique de Harlem et ce milieu d’intellectuels. Il en deviendra le mécène. En 1926, il publie Nigger Heaven, un roman dont le succès attire à Harlem des Blancs en quête d’émotions fortes, de sexualité débridée et de rythmes enivrants. Harlem devient ainsi un nouveau centre de la vie culturelle new-yorkaise et le cœur de la résistance noire.

– BIRD : Peut-on relier cet intérêt à celui des Occidentaux qui, au lendemain de la Première guerre mondiale, découvre l’art nègre sous toutes ses formes ?
Rappelons qu’en 1897, l’Exposition universelle de Bruxelles permet d’admirer un ensemble de statuettes et de masques africains. La sculpture africaine est élevée au niveau de l’art par des artistes comme VLAMINCK, PICASSO, MODIGLIANI. Les premiers musées d’art nègre voient le jour, notamment celui du collectionneur Albert C. BARNES à Merion en Pennsylvanie.

– CAT : Tu as tout à fait raison. Le jazz que l’on entend partout à Harlem, est la forme musicale la plus à même de faire découvrir le Noir américain au monde d’après-guerre. Lorsqu’elle atteint l’Europe, elle est prise au sérieux par les compositeurs, critiques musicaux et intellectuels européens. Ainsi Darius MILHAUD, Jean COCTEAU et bien d’autres s’y intéressent.
Voici une composition bien dans l’esprit du retour à l’Afrique, écrit et interprété par Eubie BLAKE, déjà rencontré lors du dialogue sur le ragtime.

3. « Sounds of Africa » – Eubie BLAKE – New York City, 07-1921
Pers. : Eubie BLAKE (p)
Disque : CD RHINO CD1-7 (3’12)

– BIRD : Je pense que l’engouement du public et de l’avant-garde s’explique par le fait que le jazz résume un style de vie : révolte contre les conventions et les servitudes du passé, adhésion à une nouvelle échelle de valeurs.

– CAT : Oui, le Noir américain voit là, la preuve que sa musique, loin d’être considérée comme inférieure, a une valeur universelle.

4. « A Handfull of Riffs” – Lonnie JOHNSON & Blind Willie DUNN – New York City, 8-05-1929
Pers. : Lonnie JOHNSON (g) – “Blind Willie DUNN” (Eddie Lang) (g)
Disque : CD RHINO CD3-5 3’05)

– CAT : Cette époque est marquée par le succès des salles de spectacles et des cabarets de Harlem, dont les plus connus étaient l’Apollo Theatre et le Cotton Club. De plus, durant les années 1920, l’enregistrement des premiers « black records » permet de propager le blues. La radio commence aussi à se structurer et des émissions destinées à la population noire voient le jour.

– BIRD : La combinaison de tous ces courants d’influences diverses, ragtime, jazz naissant, blues, variétés noires, doit donner cette atmosphère particulière de la renaissance harlémite.

– CAT : Durant les années 1920, les deux plus grands artistes de blues et de jazz sont Bessie SMITH et Louis ARMSTRONG. Les figures de proue de 1925 à 1930 sont : Fletcher HENDERSON, Sidney BECHET, ARMSTRONG, Ethel WATERS, Coleman HAWKINS et Duke ELLINGTON. Andy RAZAF, d’origine malgache, et Clarence WILLIAMS sont les meilleurs compositeurs afro-américains de chansons de l’époque. Dans le morceau qui suit, le fameux « St. Louis Blues« , on retrouve nos deux vedettes, Bessie et Louis.

5. « St. Louis Blues » – Bessie SMITH – New York City, 14-01-1925
Pers. : Bessie SMITH (voc) – Louis ARMSTRONG (crt) – Fred LONGSHAW (org)
Disque : CD RHINO CD1-15 (3’13)

– BIRD : Cela atteint déjà la perfection et on reconnaît bien le style de ARMSTRONG.

– CAT : Les petites boîtes fréquentées par les Noirs et les Blancs, ou les Noirs seuls, sont concentrées dans la 133e rue entre Lenox Avenue et la 7e Avenue. Généralement l’orchestre est composé d’un pianiste, d’un guitariste et d’un batteur. Il sévit de 21 h à 8 ou 9 h du matin et joue principalement des blues. C’est dans l’un d’eux, le « Edmond’s Cellar« , qu’Ethel WATERS, trouve son premier engagement.
Par contre, la musique de danse doit être soit d’un « hot » animé soit des slows « gut bucket » . On y rencontre des chanteuses de blues comme Mamie SMITH, Ma RAINEY, Bessie SMITH, déjà citée.
Voici Mamie SMITH dans « Sweet Man O’ Mine« , accompagnée par un petit ensemble dont les membres sont inconnus, puis Ma RAINEY dans « Chain Gang Blues« . Dans ce morceau, j’attire ton attention sur le saxophoniste qui n’est autre que Coleman HAWKINS au sax baryton.

6. « Sweet Man O’ Mine » – Mamie SMITH & her Jazz Band – New York City, 18-08-1921
Pers. : Mamie SMITH (voc) – inconnus (tp, vl, p, dm)
Disque : CD RHINO CD1-8 (3’17)

7. « Chain Gang Blues » – Ma RAINEY – New York City, 12-1925
Pers. : Ma RAINEY (voc) – Joe SMITH (crt) – Charlie GREEN (tb) – Buster BAILEY (cl) – Coleman HAWKINS (sb) – Fletcher HENDERSON (p) – Charlie DIXON (bj)
Disque : CD RHINO CD2-6 (3’08)

– CAT : Dans les clubs plus importants, les ensembles se composent de 4 ou 5 musiciens, d’un animateur, de serveurs, serveuses chantant et dansant. L’orchestre comprend saxophones, clarinettes, basse, piano, batterie, guitare ou banjo. La musique jouée est improvisée, les musiciens ne sachant généralement pas lire une partition. En fin de soirée, une rencontre entre musiciens de jazz blancs et noirs s’organise pour « faire le bœuf ». Les premiers artistes noirs de jazz qui s’y présentent sont Sidney BECHET, Thomas MORRIS, James P. JOHNSON, Louis ARMSTRONG. Voici deux exemples de petits ensembles, d’abord celui de Thomas HARRIS qui joue « Lazy Drag« , puis celui de Sidney BECHET qui interprète « Sweetie Dear« .

8. « Lazy Drag » – Thomas Morris & his Seven Hot Babies – New York City, 13-07-1926
Pers. : Tom MORRIS (tp, lead) – Ward PINKET (tp) – Geechie FIELDS (tb) – Ernest ELLIOTT (cl, sa, sb) – Happy CALDWELL (cl, st) – Marlowe MORRIS (?) (p) – Lee BLAIR (?) (bj) – Bill BENFORD (tub) – Mike JACKSON (voc)
Disque : CD RHINO CD2-10 (3’01)

9. « Sweetie Dear » – Sidney BECHET & his New Orleans Feetwarmers – New York City, 15-09-1932
Pers. : Sidney BECHET (cl, ss) – Tommy LADNIER (tp) – Teddy NIXON (tb) – Henry DUNCAN (p) – Wilson MYERS (b) – Morris MORLAND (dm)
Disque : CD RHINO CD4-4 (2’52)

– BIRD : Avec BECHET on retrouve bien le style de la Nouvelle Orléans et il est impossible de ne pas le reconnaître.

– CAT : Je te propose maintenant de faire la tournée des grands ducs et de nous imprégner de l’atmosphère qui règne dans ces lieux mythiques de Harlem. Plus d’une centaine de clubs ont ouvert leurs portes depuis la fin du conflit mondial et la prohibition.

– BIRD : Allons-y, je te suis.

– CAT : Le premier club d’importance est le Barron’s au coin de la 7e Avenue et de la 134e rue Est, de Barron WILKINS. On y entend « Sam Wooding & his Society Syncopators« . Le « Leroy’s » est un petit club ouvert par le frère de Barron. Non loin de là, s’ouvre, au cœur de Harlem, près de « Jungle Alley » , le « Happy Rhone’s« .

– BIRD : Les endroits où se perdre ne manque pas ! Nous en avons pour toute la nuit !

10. « Moanful Blues » – Original Jazz Hounds (Sam Wooding orchestra) – New York City, 24-02-1922
Pers. : Elmer CHAMBERS (tp) – Robert HORTON (tb) – Rollen SMITH (st, cl) – Charles E. JACKSON (vl) – Sam WOODING (p, lead) – Charlie DIXON (bj, arr) – Joe YOUNG (dm)
Disque : CD FA 181 – CD2-2 (3’04)

– CAT : Un des plus grands propriétaires de Harlem est un certain Ed SMALLS. Il ouvre un caveau, le « Paradise Lounge », sur la 135e rue et la 5e Avenue. Trois ans plus tard, le 26 octobre 1926, un nouveau Paradise voit le jour sur la 7e Avenue, le « Smalls’s Paradise » où se produit le Charlie Johnson’ Paradise Orchestra., avec les trompettistes Jabbo SMITH et Sidney DE PARIS. Ces différents clubs modestes satisfont les patrons locaux et servent de la bonne musique. Le « Smalls’s Paradise » devient très vite « the hottest spot in Harlem« . Ecoutons Jabbo SMITH lors d’une séance avec Duke ELLINGTON dans un mémorable « Black and Tan Fantasy« .

11. « Black and Tan Fantasy » – Duke Ellington and his Orchestra – New York City, 3-11-1927
Pers. : Jabbo SMITH (tp) – Louis METCALFE (tp) – Joe “Tricky Sam” NANTON (tb) – Otto HARDWICK (sa, ss, sb) – Harry CARNEY (sa, sb, cl) – Rudy JACKSON (cl, st) – Duke ELLINGTON (p) – Fred GUY (bj) – “Bass” EDWARDS (tub) – Sonny GREER (dm)
Disque : LP33T – Philips B 07363 L – A-3 (3’24)

– BIRD : Le Duke a un style très particulier dans ce morceau. N’est-ce pas son « style jungle » si caractéristique ?

– CAT : Oui, mais nous en parlerons plus tard. Les trois principales salles de Harlem uniquement réservées au public blanc, forme ce que l’on nomme le « Big Three« . Ce sont le « Small’s Paradise Club« , le « Cotton Club » et le « Connie’s Inn« . Dans ces clubs de luxe, la discrimination raciale est de rigueur : artistes noirs mais public exclusivement blanc. Les deux derniers se font une guerre impitoyable afin de prendre la suprématie sur l’autre. Ces établissements proposent une revue considérée alors comme très exotique avec des artistes noirs. Une des attractions du club consistait à engager des serveurs sachant chanter et danser afin de les faire participer à quelques numéros d’ensembles et au grand final, pour lequel les responsables recherchent une chorégraphie plus élaborée. Les plus grands orchestres de jazz à la mode à l’époque s’y succèdent. Voici celui de Fletcher HENDERSON qui en est un très bel exemple.

12. « Copenhagen » – Fletcher HENDERSON & his Orchestra – New York City, 30-10-1924
Pers. : Fletcher HENDERSON (p, lead) Elmer CHAMBERS (tp) – Howard SCOTT (tp) – Louis ARMSTRONG (tp) – Charlie GREEN (tb) – Buster BAILEY (cl, sa) – Don REDMAN (cl, sa, arr) – Coleman HAWKINS (cl, st) – Charlie DIXON (bj) – Ralph ESCUDERO (tub) – Kaiser MARSHALL (dm)
Disque : CD RHINO CD1-16 (2’55)

– BIRD : Je comprends ces Blancs qui cherchent à s’encanailler dans ces lieux de plaisir. L’ambiance devait y être formidable.

– CAT : Pour le moment, je néglige le « Cotton Club » que nous fréquenterons la fois prochaine. Le grand rival de celui-ci est le « Connie’s Inn », à la hauteur de la 7e Avenue et de la 131e rue. Les frères IMMERMAN Connie et George, en sont les propriétaires. Ils ont racheté l’ancien « Shuffle’s Inn« , club en sous-sol, près du théâtre Lafayette et l’on rebaptisé « Connie’s Inn« . Pas directement liés à la pègre, ils n’en jouissent pas moins de puissantes protections.

– BIRD : Oui, le coin devait être sous la coupe des gangsters qui cherchent à écouler leur alcool de contrebande. Nous sommes à l’époque de la Prohibition.

– CAT : Il est amusant de relever que l’une des revues les plus célèbres de l’époque, « Hot Chocolates« , écrite spécialement pour le « Connie’s Inn » et jouée conjointement à Broadway, vu son succès, comporte des sketches en rapport avec ce monde des truands. Des Noirs décident de truquer un match de boxe et, alors qu’ils en discutent, un homme fait irruption dans la pièce et les menace d’un revolver. Il se présente comme étant un représentant du syndicat du South Side, spécialisé dans les jeux truqués et leur propose 5.000 dollars pour fausser un combat de boxe. ARMSTRONG en est la vedette, tandis que Fats WALLER compose la musique, qu’Andy RAZAF en est le parolier et Leonard HARPER le metteur en scène. Ce show tiendra l’affiche pendant six mois en 1929.

– BIRD : Tous ces personnages que tu cites ont vraiment marqué la musique afro-américaine de leur empreinte.

– CAT : Le « Connie’s Inn » présente des orchestres comme ceux de Wilbur SWEATMAN, Fletcher HENDERSON, Luis RUSSELL. Durant les années 1930, l’un des orchestres phares du « Connie’s Inn » est celui de Don REDMAN, premier véritable arrangeur et créateur de la structure moderne du « big band« . Nous le retrouverons lorsque j’aborderai l’émergence des grands ensembles. Ecoutons l’orchestre des « McKinney Cotton Pickers » sous la baguette de Don REDMAN puis celui de Luis RUSSELL.

13. « Plain Dirt » – McKinney Cotton Pickers – New York City, 5-11-1929
Pers. : Joe SMITH (tp) – Leonard DAVIS (tp) – Sydney DE PARIS (tp) – Claude JONES (tb) – Don REDMAN (sa, voc, arr) – Benny CARTER (sa) – Coleman HAWKINS (cl, st) – Ted McCORD (cl, st) – Thomas “Fats” WALLER (p), probablement Charlie ALEXANDER (2e p, cel) – Dave WILBORN (bj) – Billy TAYLOR (b) – Kaiser MARSHALL (dm).
Disque : LP RCA serie Black & White Vol. 87 – B-14 (2’39)

14. « Panama » – Luis Russell & his Orchestra – New York City, 5-09-1930
Pers. : Luis RUSSELL (p, lead) – Henry ALLEN (tp) – Otis JOHNSON (tp) – J.C. HIGGINBOTHAM (tb) – Albert NICHOLAS (ss, cl, sa) – Charlie HOLMES (ss, sa) – Greely WALTON (st) – Will JOHNSON (bj, g) – Pop FOSTER (b) – Paul BARBARIN (dm) – David BEE (arr)
Disque : CD RHINO CD3-18 (3’19)

– BIRD : On sent un changement dans la structure de ces orchestres et une meilleure mise en place des différentes sections.

– CAT : Le « Small Paradise » est la troisième boîte de nuit chic, cotée pour la qualité de la musique qui s’y joue et où tout le monde vient faire « le bœuf ». Le petit déjeuner, à partir de six heures du matin offre un véritable spectacle. Les garçons y participent en faisant tournoyer leur plateau. Certains jours, la vedette revient à l’orchestre de Claude JOHNSON qui aligne « jusqu’à 25 musiciens appartenant à tous les grands orchestres de la ville, blancs et noirs, tous les grands noms du jazz qui jouaient ensemble », dixit Duke ELLINGTON.

15. « Black Maria » – Bubber Miley & his Mileage Makers – New York City, 17-09-1930
Pers. : Bubber MILEY, inconnu, inconnu (tp) – inconnu (tb) – Hilton JEFFERSON, Buster BAILEY (cl, sa) – Happy CALDWELL (st) – Earl FRAZIER (p, cel) – inconnu (bj, g) – inconnu (sb) – Tommy BENFORD (dm) – George BIAS (voc)
Disque : LP33T – RCA 741.057 Série Black & White Vol. 65 – A-8 (2’56)

– CAT : Autre cabaret prestigieux, créé dans les années 10, le « Lenox Club« . Il est animé par un orchestre d’environ dix musiciens. Le whiskey man est chargé d’approvisionner discrètement les clients en les amenant au sous-sol où est cachée la réserve de whisky. Une fois par semaine se tient le breakfast dance, rendez-vous des musiciens après leur boulot. Une partie du gratin du monde du spectacle d’Harlem y défile : Ethel WATERS, Louis ARMSTRONG, Duke ELLINGTON, Cab CALLOWAY…

16. « Stormy Weather » – Ethel WATERS – New York City, 3-05-1933
Pers. : Ethel WATERS (voc) – probablement Bunny BERIGAN (tp) – Sterling BOSE (tp) – Tommy DORSEY (tb) – Jimmy DORSEY (cl, sa) – Larry BINYON (cl, sa) – Joe VENUTI (vl) – Harry HOFFMANN (vl) – Walter EDELSTEIN (vl) – Lou KOSLOFF (vl) – Fulton McGRATH (p) – Dick McDONOUGH (g) – Artie BERNSTEIN (b) – Stan KING ou Chauncey MOREHOUSE (dm)
Disque : CD RHINO CD4-2 (3’10)

– BIRD : Si j’ai bien saisi la chose, nous n’avons jusqu’à présent, à part les tous premiers, fréquenté des lieux réservés uniquement aux Blancs. Et les Noirs dans tout cela, disposaient-ils, eux aussi, de salles de prestige où de grands ensembles se produisaient ?

– CAT : Nous y arrivons. Commençons par le « Savoy Ballroom« , « le plus beau dancing du monde ». Il ouvre ses portes le 12 mars 1926, et contrairement aux autres salles qui présentent des revues, il privilégie la danse et fait défaut à la règle : Noirs et Blancs peuvent y danser sur la musique des meilleurs orchestres de jazz de l’époque. Toutes les danses modernes y voient le jour : « lindy hop », « black bottom », « shimmy », « truckin’ », « snake hips », « Susie Q ». La piste en parquet fait près de 1.000 m² et deux orchestres s’y alternent en permanence. Voici d’abord celui de Duke ELLINGTON dans un morceau intitulé « That Lindy Hop » qui lance la nouvelle danse de même nom, puis celui de l’irrésistible Cab CALLOWAY.

17. « That Lindy Hop » – Duke Ellington & his Orchestra – New York City, 2-10-1930
Pers. : Freddy JENKINS, Arthur WHETSOL, Charles “Cootie” WILLIAMS (tp) – Joe “Tricky Sam” NANTON (tb) – Juan TIZOL (vtb) – Johnny HODGES (sa, ss, cl) – Harry CARNEY (sb, sa, cl) – Barney BIGARD (cl, st) – Edward “Duke” ELLINGTON (p) – Fred GUY (bj) – Wellman BRAUD (b) – William “Sonny” GREER (dm) – “Dick” ROBERTSON (voc)
Disque : LP33T – RCA 741048 – B-9 (2’53)

18. « Corrine Corrina » – Cab Callowy & his Orchestra – New York City, 18-11-1931
Pers. : Cab CALLOWAY (voc, lead) – Edwin SWAYZEE (tp – Lammar WRIGHT (tp) – Reuben REEVES (tp) – Depriest WHEELER (tb) – Harry WHITE (tb) – Andrew BROWN (cb, st) – Walter THOMAS (sa, st, sb, fl) – Benny PAYNE (p) – Morris WHITE (bj) – Jimmy SMITH (b) – Leroy MAXEY (dm)
Disque : CD RHINO CD4-3 (3’05)

– CAT : Tous y sont passés : King OLIVER, Duke ELLINGTON, Cab CALLOWAY, Louis ARMSTRONG, Jimmie LUNCEFORD, les Savoy Sultans, Benny CARTER, Count BASIE et le fracassant Chick WEBB, longtemps considéré comme le roi du « Savoy« , dont voici l’orchestre dans « Spinnin’ the Webb« .

19. « Spinnin’ the Webb » – Chick Webb & his Orchestra – 3-05-1938
Pers. : Mario BAUZA (tp) – Bobby STARK (tp) – Taft JORDAN (tp) – George MATTHEWS (tp) – Nat STORY (tb) – Sandy WILLIAMS (tb) – Chauncey HAUGHTON (s) – Hilton JEFFERSON (s) – Teddy McRAE (s) – Wayman CARVER (s) – Tommy FULFORD (p) – Bobby JOHNSON (g) – Beverly PEER (b) – Chick WEBB (dm, lead).
Disque : LP33 Brunswick 87 501 LPBM – A-2 (3’06)

– BIRD : A l’entendre on peut comprendre qu’on lui ai attribué ce titre.

– CAT : Un des événements important eut lieu le vendredi 8 mai 1929, date à laquelle la direction du « Savoy » décide d’organiser une bataille d’orchestres à des fins publicitaires. A un prix exorbitant, elle engagea Ike DIXON de Baltimore, « Roy JOHNSON & Hie Happy Pals » de Richmond et les « Missourians« , trois des meilleurs groupements chargés de défendre les couleurs du Sud.
Le Nord, représenté par « Fess WILLIAMS and his Royal Flush Orchestra« , « Charlie JOHNSON ans his Small Paradise Band » et « Duke Ellington’s Cotton Club Orchestra » les attendent de pied ferme, avec les 5.000 spectateurs à 85 cts la place ! Tu t’imagines ! Les formations sudistes remportèrent un immense succès et quand les « Missourians » attaquèrent leur « Tiger Rag« , la soirée s’arrêta. Ils jouèrent et rejouèrent ce morceau sous les acclamations. Quand le côté droit de l’orchestre jouait debout, le gauche restait assis, et ce alternativement de plus en plus vite. Ce gag fit un triomphe et la partie était gagnée. Malheureusement, nous n’avons pas d’enregistrement de l’événement. Toutefois, le Duke et le Count ont voulu recréer cette ambiance en réalisant en studio une rencontre de leur orchestre respectif. Cela donne ce qui suit : « Battle Royal« .

20. « Battle Royal » – Duke Ellington Orchestra– Count Basie Orchestra – 1961
Pers. : Duke Ellington Orchestra : Duke ELLINGTON (p) – Cat ANDERSON, Willie COOK, Fats FORD, Eddie MULLENS (tp) – Ray NANCE (tp, vl) – Louis BLACKBURN, Lawrence BROWN, Juan TIZOL (tb) – Harry CARNEY (sb) – Paul GONSALVES (st) – Jimmy HAMILTON (cl) – Johnny HODGES (sa) – Russell PROCOPE (sa) – Aaron BELL (b) – Sam WOODYARD (dm)
Count Basie Orchestra : Count BASIE (p) – Sonny COHN, Lonnie JOHNSON, Thad JONES, Snooky YOUNG (tp) – Henry COKER, Quentin JACKSON, Benny POWELL (tb) – Charlie FOWLKES (sb) – Budd JOHNSON (st) – Marshal ROYAL (sa) – Frank WESS (fl, st) – Freedie GREEN (g) – Eddie JONES (b) – Sonny PAYNE (dm)
Disque : CD Columbia CK 65571 – 1 (5’32)

– BIRD : Formidable ! Quelle exubérance !

– CAT : Ecoute le témoignage ému de Count BASIE : « On avait un trac terrible parce que le Savoy, c’était vraiment quelque chose. C’était une salle à part. Tous les plus grands orchestres de swing des Etats-Unis rêvaient d’y jouer pour se mesurer à ses danseurs et à son public […] Nous jouions exactement ce que nous voulions. Personne ne venait jamais nous dire ce qu’il fallait jouer, aucun directeur ne venait nous faire remarquer que l’orchestre jouait trop vite ou trop lent ou trop fort. Quand on travaillait au Savoy, on jouait ce qu’on savait jouer, parce qu’on avait été engagé pour ça. Cela faisait une grande différence, et l’on se sentait comme chez soi ». Le voici dans « Smarty« .

21. « Smarty » – Count Basie & his Orchestra – 7-07-1937
Pers. : Edward LEWIS (tp) – Bobby MOORE (tp) – Buck CLAYTON (tp) – George HUNT (tb) – Dan MINOR (tb) – Jack WASHINGTON (s) – Earl WARREN (s) – Hershall EVANS (st) – Lester YOUNG (st) – Count BASIE (p, lead) – Freddy GREEN (g) – Walter PAGE (b) – Jo JONES (dm)
Disque : 45T- Brunswick 10310 EPB – B-1 (2’45)

– BIRD : Quel dynamisme et quelle perfection. Je comprends les clients du « Savoy« . Dommage que ce genre de musique soit passé de mode.

– CAT : Continuons dans la même veine avec Louis ARMSTRONG et son « Savoy Ballroom Five » dans le classique « Mahogany Hall Stomp« .

22. « Mahogany Hall Stomp » – Louis Armstrong & his Savoy Ballroom Five – New York City, 5-03-1929
Pers. : Louis ARMSTRONG (tp) – J.C. HIGGINBOTHAM (tb) – Albert NICHOLAS (sa) – Charlie HOLMES (sa) – Teddy HILL (st) – Luis RUSSELL (p) – Eddie CONDON (bj) – Lonnie JOHNSON (g) – Pop FOSTER (b) – Paul BARBARIN (dm)
Disque : CD Proper P1472 – CD4-19 (3’15)

– CAT : Le deuxième lieu fréquenté par le public noir est l’ »Apollo« , qui est encore considéré comme le panthéon de la musique afro-américaine. Il est construit en 1924 sur la 125e rue Ouest, alors que Harlem est exclusivement habité par une population blanche. Ce n’est qu’à partir des années 1930 que la salle acquit une grande renommée en programmant des artistes tels que le danseur Bill « Bojangles » ROBINSON, les chanteuses Bessie SMITH ou Billie HOLIDAY, ou les orchestres de Duke ELLINGTON et Charlie BARNET. Point fort de la programmation, la Nuit des Amateurs fit découvrir au public les tout jeunes James BROWN, Ella FITZGERALD ou Sarah VAUGHAN. Ici c’est Ella, accompagnée par l’orchestre de Chick Webb dans « Holiday in Harlem« .

23. « Holiday in Harlem » – Ella and Chick Webb & his Orchestra, 24-03-1937
Pers. : Ella FITZGERALD (voc) – Mario BAUZA, Bobby STARK, Taft JORDAN (tp) – Sandy WILLIAMS, Nat STORY (tb) – Pete CLARK, Chauncey HAUGHTON, Teddy MCRAE, Wayman CARVER (s) – Tommy FULFORD (p) – John TRUEHEART (g) – Beverly PEER (b) – Chick WEBB (dm)
Disque : LP33T Brunswick 87 501 LPBM B-5 (3’10)

– BIRD : Que reste-t-il de toutes ces salles où s’est écrite l’histoire du jazz ?

– CAT : Dans les années 1950, l’Apollo devient un des foyers du Be Bop, puis du Rythm and Blues dans les années 1960, avec des têtes d’affiches telles que le tout jeune Steevie WONDER, Marvin GAYE ou Diana ROSS. L’histoire de l’Apollo aurait pu s’interrompre en 1975, lorsqu’il est relégué au rang de cinéma de quartier, s’il n’avait retrouvé sa vocation d’origine en 1990, programmant à la fois des concerts et un show télévisé intitulé « Nights at the Apollo« .
Terminons cet entretien en prenant un dernier verre au « Count Basie’s Bar » situé au coin de la 132e rue et de la 7e Avenue. Nous sommes le 22 octobre 1956, et c’est le Count lui-même qui est le maître de cérémonie. Ecoutons « Canadian Street » qui clôture la soirée, dans une ambiance plutôt bruyante.

24. « Canadian Street » – A Night at Count Basie’s – Harlem, 22-10-1956
Pers. : Emmett BERRY (tp) – Vic DICKENSON (tb) – Marlowe MORRIS (org) – Bobby HENDERSON (p) – Aaron BELL (b) – Bobby DONALSON (dm)
Disque: LP33T Vanguard AVRS 9004 B-4 (9’02)


DISCOGRAPHIE

1) Rapsodies in Black
Coffret 4CD RHINO

2) Burning Spear – Live in Paris Zenith ’88
2CD Mélodie 48102-2 DK019

3) Early Jazz 1917-1923
2CD Frémeaux & Associés FA 181

4) The Duke Ellington Story Vol. 1 1927-1939
LP33T Philips B 07363 L – A-3 ( )

5) McKinneys Cotton Pickers Vol. 2 (1928-1929)
LP33 RCA 741.088 – Black & White Vol. 87

6) Bubber Miley and his friends 1929-1931
RCA Victor 741.057 Série Black & White Vol. 65

7) Duke ELLINGTON Meets Count BASIE
CD Columbia/Legacy CK 65571

8) Kings of Swing Vol. 10 – Count Basie & his Orchestra
45T – Brunswick 10310 EPB

9) Ella and Chick Webb 1937/1939
LP33 Brunswick 87 501 LPBM

10) Louis ARMSTRONG – King Louis
Coffret 4CD Proper P1472

11) A Night at Count Basie’s
LP33 Vanguard Jazz Showcase Amadeo AVRS 9004

BIBLIOGRAPHIE

1. Collectif (2000) – Rhapsodies in Black – Music and Words from the Harlem Renaissance (livret du coffret de 4 CD RHINO R2 79874
2. BALEN N. (2003) – L’odyssée du Jazz, Liana Levi, Nouvelle édition
3. DAUBRESSE J.-P. (1974) – The Missourians, pochette du disque RCA Série Black & White Vol. 119
4. ICHET I. (1993) – Harlem 1900-1935 – De la métropole noire au ghetto, de la Renaissance culturelle à l’exclusion, Editions Autrement – Série Mémoires n° 25.
5. SOUTHERN E. (1976) – Histoire de la Musique noire américaine, Buchet/Chastel.

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14ème Dialogue

 NEW YORK


– Cat : Mon vieux Bird, nous voici arrivé à la troisième étape importante de notre histoire. Nous abordons aujourd’hui « Big Apple ».

– Bird : Tu veux dire New York ?

– Cat : Oui. Cette ville a joué un rôle prépondérant dans l’évolution du jazz. La « Big City » est considérée comme le centre artistique américain, peut-être, d’après certains, à cause de l’existence de Wall Street. Un fait certain est que la cité est une dévoreuse de talent.

1. « This Town » – Frank Sinatra accompagné par l’orchestre de Billy Strange
Pers : Frank Sinatra (voc) – Billy Strange (leader)
Disque: LP33 CRV 1022 – B1 (3’05)


– Bird : Il n’est donc plus question d’être un musicien « à la noix ».

– Cat : Exactement. En plus d’une connaissance approfondie de la musique, il est nécessaire de posséder un certain sens commercial. Malgré cela, de nombreux musiciens de Chicago, Kansas City, Saint-Louis, Memphis… veulent avoir leur part de la « Big Apple », un surnom de New York cher aux musiciens. Quelques-uns s’y casseront les dents, notamment les Wolverines de Bix Beiderbecke. Mais un esprit de perfectionnement et d’expérimentation apparaît et donnera naissance aux grandes tendances modernes tels que le be-bop, le cool… « La clé du jazz de New York est l’esprit d’expérimentation », comme le dit Barry Ulanov, grand spécialiste de l’histoire du Jazz.

2. « At the Jazz Band Ball » – Bix Beiderbecke and his Gang – New York, 5-10-1927
Pers. : Bix Beiderbecke (crt) – Bill Rank (tb) – Don Murray (cl) – Adrian Rollini (sb) – Frank Signorelli (p) – Chauncey Morehouse (dm)
Disque : Joker “Bixology” – Vol. 5 – B-5 (2:50)

– Bird : Cet engouement pour la « Big Apple » se situe vers 1927 si mes déductions sont exactes. N’existait-il à New York aucune musique afro-américaine avant cette époque ?
– Cat : Aussi loin que l’on remonte dans l’histoire d’Harlem, il existe une force vive musicale dans le plus pur esprit jazz. En effet le processus de la naissance du folklore musical afro-américain est le même qu’à la New-Orleans et par extension de tous les endroits où l’on rencontre des Noirs.
Aujourd’hui je situerai le cadre historique de ce qui deviendra le « Harlem du jazz ». Il sera difficile d’illustrer cette partie historique par de la musique, car des enregistrements d’origine il n’y en pas. Aussi je te ferai entendre des morceaux plutôt en relation avec le contexte et l’esprit de l’époque.

– Bird : J’en suis conscient et je te fais confiance pour la qualité musicale que tu me présenteras.

– Cat : Mais avant tout, revenons quelque peu en arrière au temps des pionniers, et tu seras étonné de se que je vais t’apprendre. En mai 1624, un navire, le Nieu Nederlandt, affrété par la Compagnie des Indes occidentales accoste l’île de Manhattan. A son bord, tiens toi bien, une trentaine de familles belges, la plupart wallonnes et quelques flamandes ! Huit colons débarquent sur l’île aux Noix, aujourd’hui Governor’s Island, et construisent un fort à la pointe sud de Manhattan, actuel Battery Park. Quatre couples et huit marins gagnent la rivière Delaware et bâtissent le Fort Nassau, à proximité de la ville de Gloucester dans le New Jersey. Deux familles et six hommes remontent la Fresche (Connecticut) et s’installent à l’emplacement de la ville actuelle d’Hartford. Les autres passagers restent à bord et remontent l’Hudson jusqu’à la ville actuelle d’Albany, capitale de l’Etat de New York[1].

– Bird : Tu m’en bouches un coin. Ce n’est pas ce que l’on raconte dans les manuels d’histoire !

– Cat : Pour prouver mes dires, si tu vas à New York, sur le site de Battery Park, un monument commémorant le tricentenaire de la fondation de la ville a été érigé en l’honneur des colons wallons, le 20 mai 1924.

– Bird : Je n’y manquerai pas, si mes pas me mènent dans la « Big City ».

3. « Deep River : Old Negro Melody«  – traditional, arr. Harry T. Burleigh (1916) –The Paragon Ragtime Orchestra[2]
Pers. : Vesselin Gellev (1er vl, lead) – Walter Choi (2ème vl) – William P. Muller (viola, vl) – Peter Prosser (cello) – Deb Spohnheimer (b) – Leslie Cullen (fl, piccolo) – Gilad Harell (cl) – Kyle Resnick (crt) – Kevin Cobb (crt) – Tim Albright (tb) – Kerry Meads (dm, bells) – John Gill (bj) – Vince Giorano (bj) – Tom Roberts (p)
Disque : CD New World Records 80611-2 – 4 (2:21)

– Cat : En 1626, Peter Minuit, gouverneur de la nouvelle colonie, rachète l’île de Manhattan aux Indiens Algonquins, en échange de verroteries et autres colifichets pour l’équivalent de 60 florins (environ 24 $).

– Bird : Comme à l’accoutumée, les hommes ne peuvent s’empêcher d’exploiter les peuples dont ils convoitent les terres !

– Cat : En 1644, soit 18 ans après leur débarquement, les colons de Nieuw-Amsterdam affranchissent les 11 premiers esclaves noirs. Très vite, dans les années suivantes, de nombreux esclaves seront émancipés. La collectivité noire de la ville naissante date de ces années. Les esclaves affranchis se verront attribuer un terrain à proximité des « Tombs » qui forme la partie occidentale du futur « Bowery District » entre Canal Street et Astor Place[3]. De 1640 à 1664, la population de la colonie passe de 400 à 1.500 habitants.

– Bird : Je me rappelle que cette colonie hollandaise des Nouveaux Pays-Bas est passée sous la domination anglaise en 1667, sans coup férir, et qu’à ce moment la ville devint New York.

– Cat : Tes cours d’Histoire ont été bénéfiques ! Malheureusement, la conquête britannique est une période pénible pour les Noirs, qui se traduit par une mise en veilleuse de leurs expressions artistiques. L’année 1712 connaît la première révolte d’esclaves à New York, où « plusieurs esclaves complotèrent de se venger de leurs maîtres pour des traitements durs qu’ils avaient subis de leur part, en vue d’obtenir leur liberté. Liés entre eux par la succion de leur sang et frottés de poudre pour les rendre invincibles, les conspirateurs s’armèrent de pistolets, d’épées, de couteaux, de machettes. Dans la nuit du 6 avril, ils mirent le feu à plusieurs habitations et tuèrent une dizaine de Blancs qui cherchaient à éteindre les incendies. La milice intervint rapidement pour capturer les rebelles, dont certains préférèrent se suicider. Quant aux 25 autres, ils périrent de façon brutale et cruelle, au point de ne laisser aucun survivant« [1].

– Bird : Cette révolte me paraît d’une extrême violence. Elle doit exprimer le poids insupportable de l’esclavage, et par ce fait, vouloir faire subir aux opprimants la violence et le mépris dont eux-mêmes avaient été victimes depuis des générations.

– Cat : En 1741, la découverte d’un nouveau complot entraîne la mort d’une trentaine de Noirs dans la ville. Dès 1799, les colons « américanisés » de New York abolissent l’esclavage. Cela n’empêche pas les « blackbirders » de kidnapper les affranchis pour les revendre dans le Sud. En 1740, la population de la ville compte déjà 21% d’esclaves, dont les affranchis. Seule Charleston, dans le Sud, en dénombre plus que New York dans les colonies britanniques d’Amérique.

4. « Strange Fruit« [4] – Billie Holiday – New York, 20-4-1939
Pers. : Frankie Newton (tp) – Tab Smith (sa) – Stanley Payne (st) – Kenneth Hollon (st) – Sonny White (p) – Jimmy McLin (g) – John Williams (b) – Eddie Dougherty (dm) – Billie Holiday (voc)
Disque : CDLivre – 13 (3 :10)

– Bird : Ce morceau est vraiment très émouvant. C’est la grande Billie Holiday qui le chante, je pense.

– Cat : Exactement. Sais-tu ce que représentent ces « Etranges fruits » ? Horrifié par les lynchages de Noirs dans le Sud, Lewis Allen[5], enseignant juif du Bronx dont c’est le nom de plume, a écrit et mis en musique un poème qui porte ce titre.
L’écoute de Billie Holiday chantant « Strange Fruit » reste un moment inoubliable, sans doute en rien comparable à ce qu’ont vécu les clients du Cafe Society en 1939, mais il suffit d’imaginer la scène…
La salle est plongée dans le noir, le service aux tables et au bar a été interrompu. Billie Holiday est seulement accompagnée d’un piano sur lequel elle s’appuie, un unique et petit spot éclaire son visage. Elle est immobile, comme hébétée… Son visage se crispe et dans un rictus de douleur, sortent de sa bouche les premières syllabes de « Strange Fruit« . Elle chante ensuite de manière très sûre, convaincue et si convaincante. Elle est déterminée et très concentrée. Son élocution et son phrasé donnent aux mots qu’elle « assène » à l’audience une intensité et un impact si forts qu’à la fin de sa prestation, un « silence de mort » se fait dans la salle… Ce silence pesant semble durer une éternité avant qu’un spectateur ne se mette à applaudir nerveusement, imité ensuite par toute la salle. Il était convenu dans l’engagement de Billie que « Strange Fruit » soit chanté lors de son dernier set et pour le clore, car après cette prestation, elle était incapable de poursuivre et se retirait longuement seule dans sa loge pour se remettre de l’intense émotion qui la submergeait alors.

– Bird : J’en suis tout retourné. Pour moi, j’en suis de plus en plus convaincu, le jazz est l’expression musicale d’une population opprimée à qui on ne reconnaît pas ses droits. Ce chant en est le plus bel exemple.

– Cat : Tu as tout à fait raison, et cela se confirmera dans la suite de nos dialogues.
Durant la guerre d’Indépendance qui oppose les colons britanniques à leur métropole, de 1775 à 1783, de nombreux Afro-américains, esclaves ou libres participent au conflit dans les deux camps, loyalistes ou « insurgents ». Certains sont engagés dans les milices américaines malgré l’inquiétude des planteurs du sud qui refusent d’armer les esclaves. Pourtant, on estime que 5.000 Noirs ont combattu aux côtés des insurgents. [En novembre 1775, le gouverneur de Virginie, Lord Dunmore promet l’affranchissement à tous les esclaves qui s’engagent dans l’armée britannique. En 1779, Sir Henry Clinton édicte une loi similaire pour la région de New York. La plupart des esclaves servirent comme plantons, mécaniciens, ouvriers ou éclaireurs. Plus de la moitié meurent dans les épidémies de variole qui frappèrent les armées britanniques. En dépit des promesses de certains gouverneurs anglais, la majorité des esclaves ne sont pas affranchis[]. Du côté des troupes insurgées, on recense de nombreux cas d’affranchissement. La Déclaration d’indépendance des Etats-Unis est décrétée le 4 juillet 1776, mais les Anglais quittent New York seulement en 1783. A ce moment, la ville est concentrée au sud de Manhattan. Elle ne s’étendait pas au-delà de l’actuel Washington Square et de l’Union Square. Le reste de Manhattan et de Brooklyn était occupé par des maisons de campagnes difficiles d’accès en raison de l’état des routes.

– Bird : Donc à cette époque on ne parle pas encore de Harlem qui se trouve tout au nord de la péninsule.

– Cat : Un mouvement de contestation antiesclavagiste prend forme et à la fin du XVIIe siècle, les Etats du Nord de l’Union franchissent le pas et suppriment la servitude involontaire. Ainsi, l’Etat de New York abolit l’esclavage en 1827. Les Etats du Sud, dont l’économie est basée sur la culture du coton ne l’entendent pas de cette oreille. Une première lutte apparaît lors de l’admission du Missouri. Un compromis est trouvé qui consiste à autoriser l’esclavage dans le nouvel Etat et non pas au nord de la latitude de 36°30’. Une série de nouvelles contestations et de luttes, à partir de 1844, débouchera inévitablement sur la Guerre de Sécession (1861-1865)[6].

– Bird : Evidemment les grands propriétaires terriens du Sud avaient tout intérêt à ce que l’esclavage perdure. Cela leur rapportait une main d’œuvre à bon marché et corvéable à merci.

– Cat : Comme durant la guerre d’Indépendance, les Noirs sont enrôlés des deux côtés, avec deux réserves : ils toucheront une solde inférieure à celles des Blancs ; ils seront commandés par des officiers blancs et serviront dans des unités distinctes. Les premières unités noires montent en ligne en 1863. On trouve également des fanfares de musiciens noirs.

5. « Sambo » : A Characteristic Two Step March (1896) (William H. Tyers) – The Paragon Ragtime Orchestra
Pers. : le même que « Deep River »
Disque : CD New World Records 80611-2 – 5 (3:10)

– Bird : On a connu ça durant les deux guerres mondiales. Et c’est seulement maintenant que l’on commence à reconnaître la part importante que ces bataillons de colonisés dans les conflits pour la liberté et la démocratie !

– Cat : Bien avant cette époque, un « maquis » s’organise pour délivrer les Noirs du Sud et les amener à New York, ainsi que ceux des Antilles et d’Amérique latine. Cet afflux de population, sans travail, ni revenus va s’ajouter aux immigrants et Noirs qui occupe déjà des sortes de ghetto le long des quais de l’Hudson et le quartier des « Five Points« . En 1900, 61.000 Noirs se concentrent à New York. Entre 1910 et 1920, la population a presque doublé et elle doublera à nouveau dans les dix années suivantes.

– Bird : Et Harlem dans tout cela ?

– Cat : Au tournant du XIXe siècle, Harlem devient un des quartiers résidentiels les plus recherchés de Manhattan. Auparavant, cette zone non encore englobée dans la ville servait de résidence aux descendants de quelques pionniers irlandais et de lieu d’excursion dominicale aux bourgeois new-yorkais. En 1873, Harlem est englobée dans les limites de l’agglomération et à partir de ce moment, des promoteurs y construisent des maisons de pierre, les « brownsstones« , et des immeubles de haut standing, pour accueillir les familles bourgeoises. Magasins, écoles, églises, théâtres, cafés… rien n’y manquent. En 1881, trois lignes de métro aérien permettent d’atteindre la 128e rue.

– Bird : Mais alors où étaient logés les Noirs ?

– Cat : Les Noirs étaient déjà présents sur les rives de l’Hudson et de Harlem River : descendants d’esclaves locaux, squatters venus au milieu du siècle et surtout domestiques au service des nouveaux résidents. En 1890, ils étaient surtout établis de la 122e à la 126e rue et dans la 134e rue ouest ; « Nigger Row » formait un colonie compacte autour de la 146e rue ouest, et « Darktown » lui faisait pendant dans la 130e rue. En 1902, contrairement à l’opinion courante, les Noirs se trouvaient déjà bien implantés à Harlem[7].

– Bird : Mais comment donc Harlem est-il devenu ce qu’il est, un ghetto afro-américain ?

– Cat : Les choses changèrent entre 1900 et 1910. On combla les derniers marais, le métropolitain est prolongé, de nouveaux lotissements se vendent à prix d’or. Tout le monde veut investir dans ce nouveau quartier résidentiel. Les Juifs du Lower East Side acquièrent des immeubles au sud-est de Harlem formant ce qui deviendra la « Petite Russie », avec ses synagogues, ses boutiques casher et ses écoles hébraïques. De plus, l’immigration incessante qui amenait une population de couleur de plus en plus nombreuse, ainsi que les aménagements urbains aux alentours de la gare de Pennsylvanie poussent les classes moyennes noires de New York vers le nord de Manhattan, provoquant une opposition de la part des résidents blancs qui considèrent l’arrivée de ces « hordes de couleur » comme une catastrophe. Vers 1914, 50.000 Noirs affluent dans le quartier. Progressivement, ils s’emparent du centre de Harlem, grignotent au nord la « Petite Russie », se heurtent aux Portoricains et aux Italiens à l’est. Une spéculation immobilière malheureuse basée sur la crainte des Blancs de voir leur biens se déprécier fait monter les prix sans rapport avec la valeur de la construction, ce qui met nombre de compagnies en faillite. Déjà, de 1907 à 1914, les deux tiers des maisons voisines des enclaves noires changent de main. De nombreux logements restent inoccupés, entraînant une baisse considérable des prix ; les loyers baissent également, donnant ainsi la possibilité aux Noirs de les occuper. Une métropole riche en promesses s’ouvre à eux. Ce sera entre 1900 et 1935 les plus belles années de l’histoire de Harlem que l’on appelle « Harlem Renaissance ».

– Bird : J’espère que tu t’étendras un peu plus longuement sur cette époque qui paraît prometteuse ?

– Cat : Oui, bien sûr, cela fera l’objet de notre prochain dialogue.

6. « New York Boogie » – Roosevelt Sykes
Pers.: Roosevelt Sykes (p, voc)
Disque : CD BFY 47015-4 (3 :40)

– Cat : Malheureusement, à la suite des effets combinés de l’immigration massive et de l’exploitation sans scrupule de propriétaires et d’employeurs blancs, le quartier et les conditions d’existence se dégradent rapidement. Si bien que dans les années 30, le ghetto apparut à tous « comme un coin sordide où avaient été entassés les Noirs… ».
Après ce cours d’Histoire, revenons à la musique. Avant l’arrivée des musiciens de style « New Orleans », les musiciens du Nord jouaient la musique populaire selon les règles de la musique de variété blanche et des fanfares, ou ils devenaient des musiciens « sérieux ». En effet, comme les créoles de la Nouvelle-Orléans, ils avaient pu apprendre à jouer d’un instrument avec des professeurs européens, spécialement les immigrants originaires de la Jamaïque, de Cuba, des îles Vierges ou des Antilles françaises qui sont éduqués et ambitieux et qui acceptent difficilement la discrimination qu’ils rencontrent à New York. Ecoute le témoignage du clarinettiste noir Garvin Bushell de la période « pré-blues » : « Le jeu des musiciens new-yorkais de l’époque était différent de celui de leurs confrères de Chicago, de Saint-Louis, du Texas et de la Nouvelle-Orléans. Le jazz new-yorkais était plus proche du ragtime et comportait moins de blues. Il n’existait pas dans l’Ouest d’exécutant réellement capable de jouer le blues. Plus tard nous nous y sommes mis, en faisant comme les musiciens du Sud que nous avons entendus, mais cela ne nous était pas naturel. Nous ne mettions pas comme eux de ces quarts de tons dans la musique. Dans le Nord, c’est la conception du ragtime que nous avions apprise – une multitude de notes. »

– Bird : Je me souviens que tu m’en avais parlé lorsque tu avais abordé « Le Ragtime ». Effectivement, cette musique s’était exportée vers l’Europe depuis New York avec, si je me rappelle, l’orchestre de James « Reese » Europe.

– Cat : Tu as une bonne mémoire ! Attardons-nous un peu sur ce que ce personnage a apporté au jazz new-yorkais. James Reese Europe est né à Mobile, en Alabama le 22 février 1881. Sa famille gagne Washington DC lorsqu’il a 10 ans et c’est là qu’il commence son éducation musicale en apprenant le piano et le violon. A l’âge de 22 ans, il vient à New York pour perfectionner ses études musicales et gagne sa vie en jouant du piano dans un cabaret. En 1905, il commence à composer pour l’orchestre « The Memphis Students« . Il influence le jeune George Gershwin qui vient l’écouter, depuis l’extérieur, lorsqu’il joue au « Baron Wilkin’s nightclub« .

7. « Hey There ! (Hi There !)«  (one-step, 1915) (James Reese Europe) – – The Paragon Ragtime Orchestra
Pers. : le même que « Deep River »
Disque : CD New World Records 80611-2 – 11 (2:38)

– Bird : Pour pouvoir étudier la musique, sa famille devait appartenir à la classe bourgeoise relativement aisée. Où les Noirs aisés pouvaient-ils suivre des cours musicaux ?

– Cat : A la fin du XIXe siècle, les musiciens noirs en général se voient interdire l’entrée dans les orchestres symphoniques et les troupes d’opéra, mais ils ont un accès libre à certaines écoles et conservatoires de musique. C’est ainsi que certains d’entre eux eurent comme professeur Anton Dvorak alors directeur du Conservatoire de musique de Boston (1892-1895). Il existe déjà à cette époque toute une panoplie de compositeurs et d’interprètes afro-américains classiques dont malheureusement on parle peu.

– Bird : Je trouve cela déplorable, car je suppose qu’ils devaient introduire dans leur musique des ingrédients de leur culture et apporter ainsi une nouveauté et une fraîcheur que l’on ne trouve pas toujours chez les musiciens blancs.

– Cat : Tu as raison et se serait peut-être l’occasion de montrer, lors d’une prochaine conversation, l’influence que les Noirs ont eu sur la musique classique contemporaine. Mais revenons à James Europe. En 1907, il devient le directeur musical du « The Shoo-Fly Regiment« , puis deux ans plus tard celui du « Mr. Lode of Coal« . En 1909, il fonde, avec ses associés, le « Clef Club of New York City, Inc. », une organisation fraternelle et professionnelle ayant pour but de mettre en lumière la valeur, la dignité et le professionnalisme des interprètes afro-américains de Harlem. Ensuite, en 1914, à la suite de dissensions au sein de « Clef Club », il se retire et crée le « Tempo Club », connu également sous le nom de « Europe’s Society Orchestra. ». Les divers ensembles musicaux du « Clef Club » et du « Tempo Club » sont des exemples typiques de l’orchestre noir en vogue à l’époque. Ils ont beaucoup contribué à changer l’attitude raciste de la société blanche à leur encontre.
James Reeve Europe donne des concerts à Carnegie Hall, dont le premier en 1912, bousculant ainsi les règles de ségrégation de la prestigieuse institution. Il y joue notamment « Indian Summer » et « Concert waltz« , morceaux semi classiques légèrement syncopés. Sa popularité est telle qu’il est réinvité en 1913 et 1914. L’un de ses concerts comporte 100 musiciens, dont 10 pianistes et 47 mandolines ! En accompagnant les danseurs Vernon et Irene Castle, il contribue à lancer la Castle Walk et le fox-trot aux Etats-Unis.

8. « Carolina Fox Trot«  (1914) (Will H. Vodery) – The Paragon Ragtime Orchestra
Pers. : le même que « Deep River »
Disque : CD New World Records 80611-2 – 2 (2:42)

– Bird : C’est toute une époque qui est évoquée. C’est assez amusant d’entendre ce qui fit les beaux jours de nos grands-parents. Je trouve que ce « Paragon Ragtime Orchestra » rend bien l’atmosphère de ces années.

– Cat : En 1913, il devient le premier orchestre noir qui enregistre pour la « Victor Talking Machine Company« . Quant à ses prestations en tant que chef d’orchestre militaire et son déplacement en Europe nous en avons parlé lors du dialogue sur le Ragtime. Lors de son retour triomphal, le 17 février 1919, il conduit la parade des troupes sur la 5ème avenue, et quelques semaines plus tard, il enregistre 11 morceaux pour une compagnie d’enregistrement de Brooklyn. Lors de sa dernière tournée à travers les Etats-Unis, le 9 mai 1919, à la fin de la prestation, son batteur, Herbert Wright, à la suite d’une violente dispute lui tranche la jugulaire d’un coup de couteau. Le lendemain, les journaux annoncent que le « Roi du Jazz est mort ». Il est enterré avec les honneurs militaires au cimetière national d’Arlington.
Ecoutons-le encore une fois dans « Castle Walk« .

9. « Castle Walk » – Europe’s Society Orchestra – New York, 10/02/1914)
Pers. : William “Cricken” Smith (crt) – inconnu (tb) – Edgar Campbell (cl) – inconnu (fl) – inconnu (bh) – Tracy Cooper, Georges Smith, Walter Scott (vl) – Charles Ford (cello) – Leonard Smith, Ford T. Dabney (p) – Charles “Buddy” Gilmore (dm) – James Reese Europe (ldr).
Disque : Frémeaux & Associés FA 067 – CD2-13 (3’12)

– Bird : Fin tragique pour ce précurseur qui sut faire reconnaître la valeur de ses congénères.
Si je reviens à sa période européenne, lors de la première guerre mondiale, les Noirs américains ont du être confrontés à d’autres réalités que celles rencontrées aux Etats-Unis.

– Cat : C’est vrai, ce conflit contribua à faire prendre conscience à la communauté noire que le monde était différent de leur environnement. L’Europe était également peuplée de Blancs, mais avec une mentalité différente, plus réceptive. De plus, le fait d’être enrôlé dans des régiments spéciaux et d’avoir le sentiment, malgré leur fierté de participer aux affaires du pays, accentua leur ressentiment à l’encontre des restrictions raciales. Pour la première fois, les Noirs américains prirent conscience de la singularité de leur condition. C’est durant la guerre et après celle-ci qu’eurent lieu de nombreuses émeutes raciales, comme celles de Saint-Louis en 1917.

– Bird : Evidement, la comparaison avec d’autres modes de vie et d’autres types de société doit inévitablement éveiller un sentiment de frustration. Ce fut le même phénomène lors de la seconde guerre mondiale avec les régiments africains et c’est à partir de là qu’un mouvement indépendantiste s’est mis en place dans nos anciennes colonies.

– Cat : Nous avons vu, comme tu l’as rappelé, lors du dialogue sur « Le Ragtime », que James Europe avait contribué à faire connaître ce type de musique sur le vieux continent avec sa fanfare militaire. Sa musique allait s’appeler « Jazz » par la suite. Bien que ce n’en soit pas, il apporte tout de même certaines innovations. Ecoutons-le : « Pour les cuivres, on employait des sourdines et un tournoiement de la langue, tout en soufflant de toutes nos forces. Pour les instruments à vent, on serrait l’embouchure en soufflant très fort. C’est ce qui produit la sonorité particulière que vous connaissez tous. Pour nous, cela n’a rien de discordant… De cette manière, nous accentuons fortement les notes qui ne seraient accentuées normalement. C’est une chose naturelle pour nous ; en fait, c’est un caractère de la musique de la race. Je dois faire une répétition tous les jours, pour empêcher les musiciens d’ajouter la musique plus que je ne le souhaite. A la moindre occasion, ils font tous des variations sur leur partie pour créer des sonorités nouvelles, particulières ».

10. « The Clef Club March » (1910) (James Reese Europe) – The Paragon Ragtime Orchestra
Pers. : le même que « Deep River »
Disque : CD New World Records 80611-2 – 16 (2:47)

– Cat : Revenons à New York. Au début du XXe siècle, Big Apple n’a pas encore subit l’influence de la musique du Sud. Partagée entre sa ville haute et sa ville basse, la cité offre déjà une remarquable variété musicale : des shows les plus sophistiqués de Broadway aux musiques des bouges, les honkytonks. Elle constitue déjà la grande vitrine culturelle de l’Amérique et Harlem deviendra la capitale noire des Etats-Unis, à partir des années 20.

– Bird : Et elle l’est toujours. A l’heure actuelle, l’événement artistique se fait à New York, quoiqu’il en déplaise à Paris.

– Cat :   Comme tu le vois, une certaine partie de la population noire a déjà une activité artistique élaborée. En 1821, s’ouvre le 1er théâtre noir à Broadway, l’African Grove[8], dans Mercer Street, créé par un certain Mr. Brown. Il fermera en 1823, ruiné par des truands blancs. Par contre, les nouveaux arrivés qui se pressent dans le quartier malfamé des « Five Points » fréquentent le Dickens Palace, tenu par Pete Williams, un Noir, dans Cow Bay Alley. Ce bouge est souvent le lieu de bagarres épiques et sanglantes entre Noirs et policiers. Sur l’estrade un orchestre  joue pour faire danser le public et accompagner les taxi-girls qui chantent à l’occasion. On suppose que la musique jouée est inspirée par les mélodies écossaises, irlandaises et, franco-italiennes, interprétées à l’africaine. Voici d’ailleurs un air à caractère pseudo-irlandais, joué par les frères Flanagan qui connurent un certain succès aux Etats-Unis, dans les années 20.

11. « Moving Bogs » – Flanagan Brothers [9]– New York City.
Pers. : Joe Flanagan (accor) – Mike Flanagan (bjo) – Louis Flanagan (g)
Disque : FA 5061 – CD1-7

– Bird : Donc, comme on l’a vu avec James Europe, j’en conclus qu’il existe deux classes sociales dans la population afro-américaine. Une bourgeoisie noire qui essaye de s’intégrer dans la société américaine et celle des moins bien lotis qui s’entasse dans des quartiers plus ou moins mal famés.

– Cat : Oui, effectivement, on peut même remonter aux premiers temps de l’esclavage dans le Sud. Deux sortes d’esclaves, très différents les uns des autres vivaient sur les domaines des riches propriétaires. En effet ces riches avaient l’habitude de recruter leurs domestiques parmi les Noirs. Ceux-ci, de ce fait, se trouvaient en contact avec un mode de vie moins rustre que leurs congénères travaillant dans les champs. Ils étaient intégrés à la vie de famille et traités comme l’on traite un animal domestique. Ils faisaient l’objet d’une jalousie féroce de la part des pauvres hères qui s’esquintaient comme des bêtes de somme dans les cultures. Ce sont les premiers qui lors de l’émancipation donneront naissance à la bourgeoisie afro-américaine. Voulant à tout prix s’intégrer dans la nation américaine, ils rejetteront les formes de musique propres à leur peuple comme le blues et se tourneront plutôt vers une musique plus policée. Rappelle-toi ce que nous avons dit lors du dialogue sur le Ragtime, musique écrite.

– Bird : Ce que tu dis, on le ressent à la vision des vieux films qui relatent toute cette période comme « Autant en emporte le vent« [10], dans lesquels on trouve toujours la brave nounou noire au cœur tendre.

– Cat : Vers 1910, on rencontre de nombreux musiciens aussi bien dans Downtown que dans Uptown, le bas et le haut de Manhattan. Ceux de Uptown (Harlem), sans organisation, fréquentent les petits clubs ou les hôtels de deuxième catégorie. Il faut être un habitué pour savoir où les rencontrer, généralement dans l’arrière boutique du barbier ou chez le barman du coin. Ceux de Downtown ont plus de chance d’être connus. Meilleurs techniciens, ils jouent dans les théâtres de Broadway ou dans les cabarets pour un public blanc bien pensant qui aime s’encanailler au contact de cette musique syncopée. De plus, dans la 28e rue, surnommée Tin Pan Alley, une véritable industrie de la chanson de variétés se développe. On y rencontre les auteurs-compositeurs blancs comme les frères Gershwin, Cole Porter, Jerome Kern et bien d’autres. Voici d’ailleurs George Gershwin au piano.

12. « Tip-Toes Medley (Someone To Watch Over Me / Clap Yo’ Hands) » – George Gershwin – 1926
Pers. : George Gershwin (p)
Disque : CD FA 152 – CD1-7 (5:51)

– Cat : Le premier orchestre de style « Dixieland » qui arrive à New York est l’ »Original Dixieland Jass Band« , qui, si tu t’en souviens, avait enregistré le premier disque de « jazz » en 1916. Il se produit, dès 1917, à Broadway, au restaurant « Reisenweber« . Il est mentionné dans le New York Herald du 14 janvier 1917 avec pour la première fois le mot « jazz » en place de « jass« . Il aura une grande influence sur la scène locale et on verra apparaître de nombreux « jazz-bands » aussi bien blancs que noirs. Voici cet orchestre dans l’introduction intitulée « Broadway Rose »  de la revue « Dolly I love you« .

13. « Broadway Rose« The Original Dixieland Jass Band– New York City, 1920
Pers. : Dominique J. La Rocca (crt) – Edwin Edward ­(tb) – Lawrence « Larry » Shield (cl) – Henry Ragas (p) – Tony Sbarbaro (dm)
Disque: RCA ND 90026 CD1–15 (3’10)

– Cat : A Harlem, le surpeuplement entraîne inévitablement la promiscuité et son lot de maladie comme la tuberculose. Il favorise l’installation des gangs et les rackets. Il s’en suit de nombreuses bagarres, une hausse de la criminalité. Dans la classe sociale la plus pauvre, les locataires d’un appartement organisent des soirées, « rent party » dans le but de récolter l’argent du loyer. Quelques bouteilles de gin, quelques plateaux de pieds de porc grillés et un bon pianiste, il n’en faut pas plus pour créer l’ambiance. Chaque invité participe à raison d’une vingtaine de cents. Un nouveau style pianistique s’instaure à cette occasion, dont nous avons déjà parlé lors du dialogue sur le Ragtime. Rappelle-toi l’école de Harlem avec son « stride piano » lancé par James P. Johnson. Le voici dans « The Harlem Strut« .

14. « The Harlem Strut » – James P. Johnson – New York City, c. août 1921
Pers. : James P. Johnson (p)
Disque : CD RHINO CD1-3 (2:32)

– Bird : Effectivement, je m’en souviens très bien et  j’apprécie son jeu de la main gauche..

– Cat : La musique jouée dans Uptown se fait connaître du grand public de la ville basse par l’intermédiaire des Bert Williams, Florence Mills, puis Ethel Waters[11] et surtout de l’orchestre de Fletcher Henderson. Pour illustrer ceci, deux morceaux, l’un par Bert Williams, l’autre par Ethel Waters accompagnée par Fletcher Henderson.

15. « Brother Low Down » – Bert Williams – Lieu d’enregistrement inconnu, 21-10-1921
Pers. : Bert Williams (voc) – Inconnus (tp, tb, s, vl, p)
Disque : CD RHINO CD1-4

16. « There’ll Be Some Changes Made« – Ethel Waters & Her Jazz Masters – New York City, août 1921
Pers. : Ethel Waters (voc) – Garvin Bushell (?) (cl) – Charlie Jackson (vl) – Fletcher Henderson (p) Inconnu (tp, tb, tuba)
Disque : CD RHINO CD1-6

– Bird : Ce Fletcher Henderson n’est-il pas un chef d’orchestre qui a influencé la plupart des « big band » de l’ère « swing« .

– Cat : Oui, bien sûr, mais tu vas trop vite. Nous en parlerons plus longuement lorsque nous aborderons les grands orchestres. Mais je ne résiste pas à la tentation de t’en donner déjà un petit aperçu.

17. « Teapot Dome Blues » – Fletcher Henderson & His Club Alabam Orchestra – New York, 15-04-1924
Pers. : Elmer Chambers (tp) – Howard Scott (tp) – Joe Smith (tp) – Teddy Nixon (tb) – Don Redman (sa, cl) – Coleman Hawkins (st) – Fletcher Henderson (p) – Charlie Dixon (bj) – Bob Escuderon (tub) – Kaiser Marshall (dm)
Disque : C4L CL 1682 – A-2

– Bird : Cela promet d’être emballant !

– Cat : A partir de 1926, un grand mouvement musical, sous l’influence des musiciens de jazz venant de Chicago, voit le jour à Harlem. Les Noirs du Nord subissent en général l’influence de leurs tonalités « hot » et « blue ». C’est aussi grâce au disque que ce type de musique se répand dans un vaste public blanc et noir. La Renaissance d’Harlem est lancé et ce sera le sujet de notre prochaine conversation.

– Bird : Que vas-tu encore me faire découvrir à cette occasion ?

– Cat : Terminons en citant le clarinettiste blanc Mezz Mezzrow dont nous avions fait la connaissance à propos des Chicagoans : « La merveilleuse musique des Noirs était tout bonnement le reflet de leur nature, de leur point de vue neuf et candide, de leur philosophie de l’existence. On commence à s’interroger sur leur technique, mais dès qu’on se met à analyser la chose, on finit par éprouver le besoin de connaître leur vie, leur esprit et leurs sentiments ». Cela rejoint ce que tu disais après l’écoute de Billie Holiday. Et pour terminer, encore une grande chanteuse de « blues » new-yorkaise, Rosetta Howard.

18. « If You’re A Viper » – Rosetta Howard & The Harlem Hamfats – 5-10-1937
Pers. : Rosetta Howard (voc) – Herbert “Kid” Marand (tp) – Odell Rand (cl) – Horace Malcolm (p) – Joe McCoy, Charles McCoy (g, mand) – Jack Lindsay (b) – Fred Flynn (dm)
Disque : Bru. 100354 45RPM – B-1 ()

 

Discographie
 
1) Frank Sinatra
Reprise CRV 1022 – 30cm, 33T.

2) Bixology – The Bix Beidebecke records story in chronological order – Vol. 5
Joker / SM 3561 – 30cm, 33T.

3) Black Manhattan – Clef Club
New World Records 80611-2 – CD

4) Billie Holiday
CDLIVRE

5) Roosevelt Sykes
Blues Factory BFY 47015 – CD

6) From Cake-Walk to Ragtime 1898-1916
Frémeaux & Associés FA 067 – 2CD

7)      ?
Frémeaux & Associés FA 5061 – CD

8) George Gershwin – A Century of Glory
CD FA 152 – 2CD

9) Jazz Tribune N° 70 – The complete Original Dixieland Jazz Band
RCA ND 90026 2CD

10) Rhapsodies in Black – Music and Words from the Harlem Renaissance
CD RHINO  4CD

11)  A Study in Frustration – The Fletcher Henderson Story
Columbia C4L 19 – 30cm, 33T. (coffret de 4 disques)

12)  This is the blues, Vol. 4 – Rosetta Howard & the Harlem Hamfats
Brunswick 10 354 – 45RPM

Bibliographie

  1. Bergerot Franck, Merlin Arnaud (1991) – L’épopée du Jazz – Du Blues au Bop, Découvertes Gallimard/Arts 114.
  1. Collectif (1993) – Harlem 1900-1935 – De la métropole noire au ghetto, de la Renaissance culturelle à l’exclusion, Editions Autrement, Paris.
  1. Heuvelmans Bernard (1951) – De la Bamboula au Be-Bop, Editions de la Main Jetée, Paris.
  1. Jones LeRoi (1968) – Le people du blues, Gallimard, coll. « Folio » 3003.
  1. Kaspi André (1997) – La guerre de Sécession – Les Etats désunis, Gallimard, coll. « Découvertes Gallimard – Histoire ».
  1. Lacour-Gayet Robert (1957) – La vie quotidienne aux Etats-Unis à la veille de la Guerre de Sécession 1830-1860, Hachette.
  1. Mortier Raoul (sous la direction) (1937) – Dictionnaire Encyclopédique Quillet, Librairie Aristide Quillet, Paris.
  1. Newton Francis (1966) – Une sociologie du jazz, Flammarion, Paris.
  1. Southern Eileen (1976) : Histoire de la Musique noire américaine, Buchet/Chastel, Paris.
  1. Ulanov Barry (1955) – Histoire du Jazz, Buchet/Chastel – Corréa, Paris.

NOTES

 


[1] Fohlen (Claude), professeur émérite Université Paris Sorbonne – Histoire de l’esclavage aux Etats-Unis, Perrin, Paris, 1998, 346 p.

[1] Ces premiers pas dans la colonisation de ce territoire ne constituent en fait que la suite d’un processus entamé un siècle plus tôt.

En effet, c’est en 1524 que l’expédition française dirigée par le Florentin Giovanni Da Verrazzano découvre pour la première fois la baie de New York. Le roi François 1er étant alors en guerre avec l’Espagne, l’information est envoyée aux archives. Pendant plusieurs dizaines d’années, ce sont surtout les Espagnols qui vont manifester de l’intérêt pour le Nouveau Monde et en exploiter les richesses.


Willem Usselinx

En 1555, l’abdication de Charles Quint en faveur de son fils Philippe II va précipiter les Pays-Bas dans le chaos. Le duc d’Albe, envoyé par le roi d’Espagne, y impose une répression impitoyable contre les protestants, en révolte contre les abus de l’Eglise catholique.
Les excès de l’Inquisition mèneront à une émigration massive de Wallons et de Flamands vers le Nord des Pays-Bas, la Suède, l’Angleterre et l’Allemagne, à la révolte des « Gueux », ainsi qu’à la sécession des Provinces du Nord des Pays-Bas, qui prendront le nom de Provinces-Unies. Les Provinces du Sud continueront à subir le joug espagnol et les affres de la guerre.
Pour éviter toute confusion, il faut savoir qu’à l’époque, les Pays-Bas couvraient une bonne partie du Nord de la France et de la Lorraine, la Belgique, le Luxembourg et les Pays-Bas actuels. Ses habitants étaient appelés les Belges, et les cartes de l’époque représentaient le pays sous la forme d’un lion : le « Leo Belgicus « .
C’est en cette époque troublée que naît un jeune Anversois dénommé Willem Usselinx. Sa famille le destinant au négoce des épices, elle l’envoie faire sa formation en Espagne, au Portugal et aux Açores. A son retour des Açores en 1591, Usselinx décide de quitter Anvers pour la Hollande. Ayant constaté à quel point l’Espagne tirait sa richesse de ses colonies américaines, il n’aura de cesse de convaincre les Hollandais de fonder également des colonies dans le Nouveau Monde, dans le but d’y combattre les Espagnols.
Près de trente années d’obstination et d’efforts seront nécessaires de la part de Willem Usselinx pour qu’en 1621, la Compagnie des Indes occidentales voie enfin le jour. C’est elle qui affrètera le Nieu Nederlandt

Henri Hudson
En 1609, un marin anglais nommé Henri Hudson découvre, par approximativement quarante et un degrés de latitude nord et septante-quatre degrés de longitude ouest, une grande baie dans laquelle se jette un long fleuve surgi des montagnes.
Hudson avait été chargé par les Flamands Emmanuel Van Meteren, Judocus Hondius et Petrus Plancius de découvrir, pour le compte de la Compagnie des Indes orientales, un nouveau passage vers la Tartarie et la Chine.
Alors qu’il explorait les côtes d’Amérique à bord de son navire, le hasard lui fit trouver, 85 ans après Verrazzano, le fleuve qui allait porter son nom, ainsi que le territoire qui devait devenir la future New York.

Jessé de Forest
Jessé de Forest faisait partie de ces Wallons ayant fui les persécutions religieuses. Né à Avesnes en Hainaut en 1576, il quitte sa terre natale en 1615 et part s’installer à Leyde en Hollande. Il va y remuer ciel et terre pour obtenir le droit d’émigrer avec les siens et d’autres familles wallonnes vers le Nouveau Monde. Il y côtoiera aussi des Puritains anglais, futurs passagers du Mayflower.
Le 5 février 1621, Jessé de Forest adresse une pétition, rédigée en français, à Sir Dudley Carleton, ambassadeur de Sa Majesté le roi d’Angleterre à La Haye. Jessé y demande, au nom d’une cinquantaine de familles wallonnes et françaises, l’autorisation de s’établir en Virginie, sollicitant pour ces dernières un territoire de huit milles anglais à la ronde. Connu sous le nom de Round Robin, ce document est aujourd’hui conservé au British Public Record Office.
Le 11 août 1621, la Virginia Company répond par un accord de principe, assorti de certaines restrictions, dont la plus grave interdit aux familles wallonnes de se rassembler en une seule colonie autonome. Jessé de Forest décline l’offre.
La naissance de la Compagnie des Indes occidentales fait alors germer un plan des plus astucieux dans l’esprit du Wallon.
Proposant ses services et ceux de ses compatriotes à la Compagnie hollandaise, Jessé lui apprend aussi qu’un groupe de familles, pratiquant tous les métiers, a l’occasion d’émigrer sous peu pour le compte des Anglais. Arguant que ces colons préféreraient partir pour la Compagnie des Indes occidentales, il souhaite une réponse rapide, précisant en outre que l’offre est à prendre ou à laisser.
Les États de Hollande, conscients de l’importance d’une telle ouverture pour d’éventuelles futures entreprises de colonisation, consultent le jour même les Bewindhebbers (directeurs) de la Compagnie, alors réunis à La Haye.
Le 27 août 1622, après les années d’efforts fournis par Willem Usselinx et Jessé de Forest, ce dernier obtient enfin l’autorisation officielle d’émigrer avec les familles candidates aux Indes occidentales.
Parti en reconnaissance sur les côtes de Guyane en 1623, Jessé de Forest meurt au bord de l’Oyapok (aujourd’hui frontière entre le Brésil et la Guyane française), le 22 octobre 1624.
Sa fille Rachel et ses fils Isaac et Henri iront rejoindre la Nouvelle-Belgique dix ans plus tard.

Nouvelle-Belgique
A partir de 1615, les territoires compris entre la Virginie et la Nouvelle-Angleterre vont porter indifféremment le nom de Nouvelle-Belgique (Novum Belgium, Novo Belgio, Nova Belgica, Novi Belgii) ou de Nouveaux-Pays-Bas.
Le terme Belgique fait référence aux anciens Pays-Bas, qui couvraient alors une partie du Nord de la France et de la Lorraine, la Belgique, le Luxembourg et les Pays-Bas actuels. Ses habitants s’appelaient les Belges.
De nombreuses cartes du XVIe siècle montrent d’ailleurs ce territoire portant le nom de Belgique. Le nom tombera ensuite en désuétude au profit des Pays-Bas, et ne fera sa réapparition qu’en 1789 à l’occasion de la première révolution belge.
Plusieurs sceaux de l’époque rappellent en outre que les territoires entourant la future New York portaient le nom de Nouvelle-Belgique. Un premier sceau datant de 1623, porte l’emblème d’un castor – avant l’arrivée des colons en 1624, c’étaient surtout les trappeurs qui exploitaient la contrée -, et porte la mention  » Sigillum Novi Belgii « . Le sceau de la Nouvelle-Amsterdam, datant de 1654, porte quant à lui la  mention  » Sigillum Amstellodamensis in Novo Belgio « .

Pierre Minuit
En 1626, Pierre Minuit, gouverneur de la Nouvelle-Belgique, se rend célèbre en achetant l’île de Manhattan aux Indiens Manhattes, en échange de verroteries et autres colifichets, pour l’équivalent de 60 florins (24 dollars).
Pierre Minuit est un Wallon, né à Wesel (Rhénanie). Ses parents, originaires de Tournai en Hainaut, s’y étaient installés en 1581 pour fuir les persécutions religieuses. Il deviendra lui-même diacre de l’Eglise wallonne.
Soucieux de défendre les intérêts des colons, il se distinguera aussi par le respect de ceux des Indiens, partant du principe qu’il y a plus à retirer du mélange et de l’intégration harmonieuse de deux cultures – même opposées en apparence – que dans le rejet pur et simple de la plus faible ou soi-disant moins  » civilisée « .
La tolérance n’est d’ailleurs pas le point fort de la Compagnie des Indes occidentales. Organisation féodale, celle-ci impose à tous les colons désireux d’émigrer en Nouvelle-Belgique une série  de règles strictes : outre l’exercice de la religion réformée, les colons doivent faire usage exclusif du bas-allemand – langue à l’origine du flamand et du néerlandais actuels -, dans tous les actes publics rendus à la colonie.
De nombreux patronymes sont  » néerlandisés « , comme Rapalje pour Rapaille ou Minnewit pour Minuit. D’autres colons sont tout simplement désignés par le nom de la ville hollandaise qu’ils viennent de quitter. L’historien américain Charles W. Baird, dans son livre « History of the Huguenot Emigration to America », a qualifié ce genre d’abus de Batavian disguise (camouflage à la Batave).
Il est également défendu aux colons de tisser de la laine ou de la toile, ainsi que de fabriquer du drap ou tout autre tissu, sous peine d’être bannis ou punis comme parjures. Le but caché est ici de garantir un monopole aux importations en provenance de Hollande.
L’attitude bienveillante et protectrice de Pierre Minuit à l’égard des colons, ainsi que la convoitise d’un directeur de la Compagnie hollandaise voulant imposer son neveu en tant que gouverneur, font qu’il est rappelé en 1632.
Les traces des Wallons et des Flamands à New York sont nombreuses et souvent ignorées : la baie de Gowanus par exemple, à l’ouest de Brooklyn tire son nom d’Owanus, traduction latine de Ohain, village du Brabant wallon. La baie de Wallabout, au nord de Brooklyn est une déformation du néerlandais Waal bocht (baie wallonne).
Le nom de Hoboken, quartier bien connu à l’ouest de Manhattan, provient d’une commune de l’agglomération d’Anvers en Flandre. Communipaw, à Jersey City, est la contraction de Community of Pauw. Michel De Pauw, originaire de Gand en Flandre, avait aussi acheté Staten Island aux Indiens en 1630.
Quant à Peter Stuyvesant, à qui certains veulent absolument attribuer la paternité de la fondation de New York, il n’est arrivé qu’en 1647, soit vingt-trois ans après le débarquement des premiers colons.

Reconnaissance américaine
En plus du monument commémoratif, une pièce de monnaie en argent, de 50 cents, est également mise en circulation à la même époque. Le gouvernement des Etats-Unis rend encore hommage aux premiers colons en procédant à l’émission de timbres-poste de 1, 2 et 5 cents.

Oubli belge
On peut se demander pourquoi les circonstances réelles entourant la naissance de New York sont, aujourd’hui encore, pratiquement ignorées dans la Belgique actuelle.
Les manuels scolaires et livres d’histoire sont muets à ce sujet. Récemment, Génies en herbe, un jeu organisé par la RTBF (Radio Télévision belge francophone) et mettant en compétition différentes écoles, demanda aux candidats qui était le fondateur de New York. La prétendue bonne réponse était Peter Stuyvesant… Une réponse qui en dit long sur l’oubli dans lequel sont tombés les ancêtres des participants… et des organisateurs !
Cet oubli peut s’expliquer de différentes façons. En voici une qui paraît plausible : les fondateurs de New York étant des Wallons et des Flamands protestants, la Belgique étant catholique et l’enseignement ayant très longtemps été influencé par l’Eglise, on peut supposer que celle-ci ait volontairement occulté cette période de notre histoire.
Après trois cent septante-cinq ans, les colons wallons et flamands protestants ne semblent donc toujours pas bénéficier du pardon de l’Eglise catholique.
Les rancunes sont quelquefois tenaces…


Bibliographie

• Description de la Nouvelle Belgique (par Johannes De Laet – 1640)
• Les Belges et la fondation de New York (par Antoine De Smet – conservateur adjoint à la Bibliothèque royale de Belgique)
• Les Wallons, fondateurs de New York (par Robert Goffin, Institut Jules Destrée)
• Historique de la colonisation de New York par les Belges (par G. Gomme)
• The Belgians, first settlers in New York (by Henri G. Bayer)
• History of the Huguenot immigration to America (par Charles W. Baird)
• History of the United States of America (par George Bancroft)
• History of the city of New York (par Martha Lamb)
• Narratives of New Netherland  (par Franklin Jameson)
• History of the State of New York (par Dr. John Romeyn Brodhead)
• Memorial History of the City of New York (par le Général James Grant Wilson)
• La part des Belges dans la fondation de l’Etat de New York (par le Baron de Borchgrave)
• Willem Usselinx (par Michel Huisman, professeur à l’Université libre de Bruxelles)
• Belgian Americans (by Jane Stewart Cook)

BatteryParkInscription

http://users.skynet.be/newyorkfoundation/FR/les_origines_de_new_york.html

Presented to the city of New York by the Conseil provincial du Hainaut in memory of the walloon settlers who came over to America in the Nieu Nederland under the inspiration of Jesse de Forest of Avesnes then conty of Hainaut one of the XVII provinces.


[2] The Paragon Ragtime Orchestra : Cet orchestre a été fondé en 1985. Il s’est spécialisé dans la retranscription de l’authentique musique américaine du début du XXe siècle, musique de théâtre, de cinéma muet, de danse. Son chef, Rick Benjamin en eut l’idée lorsqu’il découvrit des centaines de partitions du début des années 1900 du tromboniste compositeur de l’orchestre de Sousa, chez la firme d’enregistrement Victor.

[3] Plan de Manhattan
Manhattan


[4] Paroles de « Strange Fruit » :

Southern trees bear a strange fruit.                                                    Les arbres du Sud portent un étrange fruit.
Blood on the leaves and blood at the root.                                      Du sang sur les feuilles, du sang aux racines.
Black body swinging in the southern breeze.                                 Un corps noir se balançant dans la brise su Sud.
Strange fruit hanging from the poplar trees.                                  Etrange fruit pendant aux peupliers.

Pastoral scene of the gallant South.                                                     Scène pastorale du “vaillant Sud”.
The bulging eyes and the twisted mouth.                                          Les yeux exorbités et la bouche tordue.
Scent of magnolia sweet and fresh.                                                      Parfum de magnolia doux et frais.
And the sudden smell of burning flesh !                                              Puis la soudaine odeur de chair brûlée !

Here is a fruit for the crows to pluck.                                                  Fruit déchiqueté par les corbeaux.
For the rain to gather, for the wind to suck.                                    Abreuvé par la pluie, asséché par le vent.
For the sun to rot, for a tree to drop.                                                   Mûri par le soleil, perdu par les arbres.
Here is a strange and bitter crop.                                                          Etrange et amère récolte.

Lewis Allen

[5] Les paroles de « Strange Fruit » ont pour origine un poème écrit il y a plus de 60 ans par un enseignant juif du Bronx, Abel Meeropol, plus connu sous son nom de plume, Lewis Allen, , et peut-être plus célèbre pour avoir adopté les 2 fils des époux Rosenberg exécutés en 1953 pour intelligence avec l’ennemi.
Ce texte chanté par Billie Holiday à partir de 1939 au Cafe Society, le 1er cabaret « intégré » (*) de New York, avait le don de pétrifier l’assistance chaque fois qu’elle le chantait et n’a jamais perdu de son impact au fil des ans.
(*) de l’anglais « integrate », désignait les endroits acceptant les noirs, par opposition à « segregate », ne les acceptant pas.

« Strange Fruit » n’est pas seulement le premier « protest song » américain, il est aussi le plus puissant et le plus durable.
Aujourd’hui encore, beaucoup pensent que Billie Holiday a écrit ce texte, un mythe conforté par elle-même et le film « Lady Sings the Blues » dans lequel elle se met à écrire ces lignes après avoir assisté à un lynchage.
En fait, Meeropol publia ce poème en 1937 et le mit en musique lui-même avant qu’il ne parvienne à Billie Holiday qui en remania la musique avant de l’interpréter.
Billie qui ne s’était jamais frottée à quoi que ce soit de politique auparavant, avait 23 ans quand elle chanta pour la 1ère fois « Strange Fruit » et en fit rapidement sa « propriété » tant elle y ajoutait de puissance et d’impact par sa personnalité, sa diction parfaite et sa manière de ponctuer chaque phrase donnant au texte une intensité dramatique exceptionnelle.

Contrairement à nombre de chants protestataires tombés dans l’oubli, voire devenus obsolètes, « Strange Fruit » survit grâce à ses incroyables possibilités métaphoriques. L’étrange fruit dont parle Meeropol ne pend plus aux peupliers du Sud et les lynchages n’ont plus cours sur le sol des Etats-Unis depuis qu’il a écrit ce poème… Cependant les visions de James Byrd Jr, traîné derrière une camionnette à Jasper au Texas, d’Amadou Diallo, de Patrick Dorismond, d’Abner Louima, et tant d’autres Noirs tués ou mutilés par des Blancs, victimes d’actes racistes de toute nature, minorités opprimées, sont toujours bien présentes et nous rappellent combien « Strange Fruit » n’est pas un chant d’hier, mais malheureusement d’aujourd’hui, de demain, de toujours…


(d’après : http://www.lady-day.org/aboutsrangefruit.html)

[6] Guerre de Sécession (1861-1865) : En dépit du compromis, nouvelles contestations et nouvelles luttes, à partir de 1844, à l’occasion de l’admission de nouveaux Etats. Exaspération de l’antagonisme entre Nord et Sud ; formation, dans le Sud, d’un parti résolument sécessionniste, décidé à sacrifier, au besoin l’Union à la cause esclavagiste.
L’élection présidentielle de 1860 se fait sur la question de l’esclavage : le candidat des républicains ; Lincoln, se présente, non comme abolitionniste (il reconnaît à chaque Etat le droit de régler pour son compte, la question de l’esclavage) mais comme résolument antiesclavagiste (il déclare que, la liberté étant une condition naturelle, personne n’a le droit d’établir l’esclavage dans un territoire de l’Union). Son élection est considérée par les Etats du Sud comme une provocation et les détermine à se séparer de l’Union (1861).
Rompant avec ceux du Nord, les Etats du Sud se constituent en une confédération à part sous le nom d’Etats confédérés d’Amérique, se donnent un président, Jefferson Davis, et une capitale, Richmond (la capitale de la Virginie). Leur sécession entraîne une guerre de quatre ans (1861-1865), où se joue le sort de l’Union.
Les Sudistes ou confédérés sont mieux préparés et mieux commandés : d’où leurs succès du début (1861-1862). Les Nordistes ou fédéraux ont la supériorité du nombre et des ressources : leur avantages s’accusent à mesure que la guerre se prolonge. Deux théâtres principaux d’opérations : à l’ouest, occupation par les Nordistes de la ligne du Mississippi, d’où ils opèrent un grand mouvement d’enveloppement des Confédérés par le sud ; – au Nord, luttes prolongées, sanglantes et longtemps incertaines dans l’espace (120 km) compris entre Washington, la capitale des Fédéraux, et Richmond, la capitale des Confédérés. C’est là que se livre la dernière et décisive bataille entre le général sudiste Lee et le général nordiste Grant : elle se termine, après dix jours de combats meurtriers, par la capitulation de Lee (avril 1865). Cinq jours plus tard, Lincoln, qui commence une seconde présidence, est assassiné par un esclavagiste fanatique.
Conséquences de la victoire du Nord sur le Sud : l’Union est sauvée ; – l’esclavage est abolit (dès 1863), tous les esclaves des Etats rebelles sont déclarés libres ; – en 1865, un amendement à la constitution sanctionne l’abolition complète de l’esclavage dans toute l’étendue des Etats-Unis. (Dictionnaire Encyclopédique Quillet.


[7] Plan de Harlem
Harlem

[8] African Grove permet à la 1ère troupe afro-américain (African Company) de présenter des pièces de Shakespeare et la 1ère pièce écrite par un auteur noir américain, « King Shiotaway », basée sur l’insurrection des Karibs noirs dans l’île Saint-Vincent. Les Karibs noirs sont des descendants d’esclaves venant d’Afrique qui ont échoué sur l’île à la suite de naufrage de leurs navires.

[9] Flanagan Brothers : les frères Joe, Mike et Louis Flanagan étaient les héritiers d’une famille irlandaise de Waterford à la riche tradition musicale. Après leur immigration en Amérique à un très jeune âge, ils s’imposeront dans les années 20 à la tête d’un grand orchestre extrêmement populaire de New York à Miami. Ils enregistreront 160 titres entre 1921 et 1933, autant de morceaux de jazz que de pièces irlandaises auxquelles ils impriment un swing et un mouvement jazzy qui font leur succès. A la fin des années 30, la mort brutale de Joe et de Louis met un terme à l’aventure des Flanagan Brothers. Mike se retirera à Albany, refusant les offres répétées de « comme back ». (D’après le livret du double CD Frémeaux & Associés FA 5061).

[10] « Autant en emporte le vent » : film de 1939 réalisé par Victor Fleming, George Cukor et Sam Wood et dont les principaux acteurs sont Clark Gable, Vivien Leigh, Olivia De Havilland, Leslie Howard et Hattie McDaniel.
En bref : Scarlett O’Hara, jeune femme fière de la haute bourgeoisie sudiste, s’intéresse au fiancé de sa cousine. Le jour où la Guerre de Sécession éclate, elle retient toute l’attention de Rhett Butler, un jeune homme cynique…

[11] Ethel Waters est une remarquable artiste. Après quelques petits emplois, elle devient chanteuse de cabaret et monte sur les planches des théâtres Lincoln (Baltimore) et Lafayette (Harlem). Dans les années 1920, elle enregistre des chansons pour la Black Swan Records et la Columbia Records. Elle chante notamment à plusieurs reprises aux côtés de Fletcher Henderson, comme dans le morceau que l’on vient d’entendre. En adaptant les paroles et les spectacles des artistes noirs, elle contribue à populariser l’urban blues auprès du public blanc, cela dans un contexte délicat (le marché sudiste boycotte systématiquement les oeuvres artistiques de la population noire). Deux de ses chansons sont restées célèbres : Dinah (1925) et Stormy Weather (1933). Elle chante dans de nombreuses productions présentées à Broadway (Blackbirds, 1930 ; At Home Abroad, 1936).
Ethel Waters est la première superstar afro-américaine du cinéma. Elle y fait ses premiers pas grâce à une prestation chantée dans On with the show (Alan Crosland, 1929). Entre 1929 et 1959, elle tourne dans une dizaine de films. Nominée aux Oscars pour sa prestation dans Pinky (Elia Kazan, 1949), film sur la discrimination raciale, Ethel Waters affirme ses talents d’actrice dramatique dans Cabin in the sky (Vincente Minnelli, 1942). The Member of the wedding (Fred Zinnemann, 1953) lui permet d’être à nouveau dans la course aux Oscars. En 1959, elle tourne son dernier film, The Sound and the fury (Martin Ritt, 1958). Elle a publié deux autobiographies, His Eyes on the Sparrow (1951) et To Me it’s Wonderful (1972). Elle consacre ses dernières années à des tournées religieuses en compagnie de l’évangéliste Billy Graham.

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13ème DIALOGUE

LES CHICAGOANS

–  BIRD : Je me suis grisé de musique en écoutant tous tes disques où l’on entendait Bix. Il est regrettable qu’il n’ait pas enregistré plus de morceaux dans l’esprit authentiquement « jazz« , car c’est une personnalité attachante.

 –  CAT : On retrouve son influence dans le jeu des trompettistes de la génération des suiveurs, comme nous l’avons vu la fois précédente.

–  BIRD : La « seconde line » de Chicago en somme.

 1. « Somebody stole my GaI » – Bix Beiderbecke and his Gang – 17/4/1928
Pers. : Bix Beiderbecke (crt) – Bill Rank (tb) – Izzy Friedman (cI) – Min Leibrook (bs) – Tom Satterfield (p) – Harold MacDonald (dm).
Disque : Joker / SM 3566 – A3 (2’55)

 –  CAT : Pendant que dans le « South Side » retentit la musique des Oliver, Armstrong, Noone et autres, et que les premiers orchestres blancs de « Dixieland » se font une place au soleil de Chicago, une véritable petite révolution se prépare dans le quartier Ouest. Une bande de jeunes étudiants, de la bonne bourgeoisie, suivent à leur manière le mouvement de révolte contre le monde bien pensant et conformiste de leur milieu social, révolte amorcée par deux journalistes, Mencken et Nathan, de l’ « American Mercury« [1]. Leur seul moyen de protestation est leur musique rythmée.

Connu sous le nom de « Austin Hight School Band« , ce groupement comprenait en 1922, Jimmy Lannigan au tuba, Jimmy Mc Partland au cornet et son frère Dick au banjo, Bud Freeman au saxophone, tandis que le talentueux Frank Teschemacher abandonnera le violon pour la clarinette.

2. « Blue Grass Blues » – Chicago Blues Dance Orchestra – Chicago, 30-05-1923 (Columbia A 3923, mx 81043-2)
Pers. : Murphy Steinberg (crt) – Jesse Barnee (tb) – Phil Wing (cl, sa) – Art Kassel (cl, sa) – Charlie Bezimek (st) – Otto Barberino (vl) – Elmer Schoebel (p) – Lou Black (bjo) – Steve Brown (bb- – Frank Snyder (dm)
Disque : Ti CBC 1- 021 – CD-5 (3’03)

– BIRD : C’est cet orchestre que l’on vient d’entendre ?

– CAT : Non, il n’existe pas d’enregistrement de cette petite formation. C’est cependant un orchestre qui sévissait à Chicago dans les salles de danse, et qui était dirigé par un ancien des « New Orleans Rhythm Kings« , Elmer Schoebel[2]. Ce pianiste se fera connaître surtout en tant que compositeur et arrangeur. Il est l’auteur de nombreux standards comme « Buggle Call Rag« , Nobody’s Sweetheart« , « Farewell Blues » et bien d’autres.
Revenons à nos étudiants. Jimmy Mc Partland, le leader du groupe raconte : « Paul Mares et les « Rhythm Kings » ont été nos tous premiers inspirateurs. Mais nous écoutions tout ce que nous pouvions. Nous descendions parfois dans un restaurant chinois, le « Faisan d’Or« , où passait un orchestre dirigé par Al Haid. Il jouait assez bien une mouture semi commerciale de jazz. Nous descendions donc manger un « chop suey » et écouter l’orchestre. Ce n’était pas aussi bon que les « New Orleans Rhythm Kings », mais nous l’écoutions tout de même. »
 

3. « Clarinet marmelade » – New Orleans Rhythm Kings – Richmond (Indiana), 17/7/1923 (Gennett 5220, mx 11540)
Pers.: Paul Mares (crt) – Leon Roppolo (cI) George Brunies (tb) – Jack Pettis (c, mel.s) – Glenn Scoville (as,ts) – Don Murray (ts) – Jelly Roll Morton (p) – Bob Gillette (bjo) – Chink Martin (tuba) ­Ben Pollack (dm).
Disque : Classics 1129 – 20 (2’35)

– BIRD : J’espère que ce n’est pas la seule influence qu’ils ont subie, car de la musique semi-commerciale…

– CAT : Il me semble que tu fais ta petite crise de puriste. Au cours de leurs pérégrinations dans les cabarets du « South Side« , ils découvrent les grands du jazz. C’est pendant celles-ci qu’ils tombèrent sur d’autres jeunes sevrés de musique comme eux – le clarinettiste Mezz Mezzrow, le tromboniste Floyd O’Briend, Muggsy Spanier dont le jeu de trompette se rapproche très fort du jeu des Noirs, Eddie Condon, le banjoïste à l’esprit commercial, le batteur Gene Krupa, le pianiste Joe Sullivan, et quelques autres encore.

4. « Why Couldn’t It Be Poor Little Me » – Stomp Six – Chicago, prob. 11-1924 (Autograph 626)
Pers. : Muggsy Spanier (crt) – Guy Carey (tb) – Volly de Faut (cl) – Mel Stitzel (p) – Marvin Saxhe (bjo) – Joe Gish (tuba)
Disque : Riv. RLP 12-115 – A1 (2’36)

– BIRD : C’est très bien tout cela, mais qu’est-il sorti de cette réunion de musiciens ? Est-ce une imitation plus ou moins réussie de la musique noire, ou bien un style nouveau ?

– CAT : Etant en contact avec les différentes tendances de l’époque « Dixieland« , « New Orleans évolué » et musiciens d’avant-garde tels que Bix Beiderbecke et Louis Armstrong, ces jeunes finissent par tirer de cet amalgame leur propre langage musical qui deviendra le « style Chicago« . Certains critiques ont déprécié cette école et ne veulent pas la reconnaître comme faisant partie du « phénomène jazz ».

5. « Milenberg Joys » – Husk O’Hare & his Footwarmers – Chicago, 19-1-1928 (non édité précédemment, mx C1422)
Pers. : prob. Mac Ferguson (crt) – Norman Jacques (cl, s) – Caesar Petrillo (tb) – Joe ou Walter Rudolph (p) – Louis Black (bjo) – Doc Slater (tuba) – Bill Marcipan (dm) – Turk Savage (voc)
Disque : MCA-1350 – A1 (3’00)

– BIRD : Si le jeu de ces Blancs n’est pas dans la ligne du traditionalisme, l’esprit qui les anime est lui le même que celui des musiciens noirs de jazz. Je pense que le véritable départ du jazz blanc est donné et que l’universalité de ce phénomène musical est amorcée.

– CAT : Eh bien mon vieux, tu m’épates tu finiras ta carrière comme critique artistique. Au point de vue musical, cette école peut se placer entre le jazz ancien – « New Orleans » – et le jazz classique ­- « Swing« . Ce qui différencie ce style du « New Orleans évolué« , c’est une forme d’improvisation appelée « succession hot des solos » et encadrée par une improvisation collective qui débute et termine les exécutions. De plus, les ensembles polyphoniques – jeu à plusieurs voix – sont formés de lignes mélodiques indépendantes qui s’entrecroisent sans être dans le rapport appel-répons, comme dans le « blues« . Enfin, toute une série d’effets instrumentaux qui quoique étant empruntés au « New Orleans« , caractérisent, le jeu des Chicagoans.

– BIRD : Les Chicagoans ? Est-ce un nouvel orchestre ?

– CAT : C’est une expression introduite par le critique français Hugues Panassié pour désigner les musiciens qui jouent dans le « style Chicago » et qui sera utilisé comme nom de divers ensembles.

6. « The New Twister » – The Original Wolverines – Chicago, 12-10-1927
Pers. : Jimmy McParland (crt) – Mike Durso (tb) – Maurie Bercov (cl, sa) – Dick Voynow (p) – inconnu (g) – Basil DuPre (b) – Vic Moore (dm)
Disque : HPL-28 – B2 (2’54)

– CAT : Mais revenons aux effets instrumentaux. Tu as d’abord le « flare-up » ou « rappel« . A la fin d’un chorus, l’orchestre tient un accord pendant que le « drummer » exécute un court « break » terminé par un coup de cymbale. C’est une manière de ramener les musiciens à la mélodie. Dans le style « New Orleans« , le rappel est lancé par le trompettiste.
Vient ensuite l' »explosion« . A la fin des huit premières mesures d’un thème de 32 mesures par exemple, et sur le quatrième temps, le « drummer » donne un grand coup de cymbale et de grosse caisse, pour permettre aux musiciens de reprendre haleine avant l’improvisation collective. A la Nouvelle-Orléans, l’explosion était un coup de cymbale et de caisse claire qui venait ponctuer un solo en cours d’improvisation.
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7. « China Boy » – Charles Pierce & his Orchestra – Chicago, 2-1928 (mx 20400-3)
Pers. : Muggsy Spanier (crt) – Dick Fiege (crt) – Frank Teschemacher  (cl, sa) – Charles Pierce (sa) – Ralp Rudder (st) – – Dan Lipscomb (p) – Stuart Branch (bjo) – Johnny Mueller (b) ­– Paul Kettley (dm).
Disque : IRD C2 – CD-3 (2’28)

– CAT : Le « shuffle rhythm » autre caractéristique importante est un tempo doublé. Certains thèmes de 32 mesures se composent de deux phrases de 8 mesures chacune, l’une, la principale étant jouée trois fois, l’autre une seule fois, suivant le canevas AABA. La phrase B est appelée le « pont » (« bridge« ). C’est ce pont qui est joué dans un style plus saccadé et plus uniforme, sans accentuation marquée.
Enfin on retrouve le « break » ou « pause » qui consiste en l’arrêt momentané de l’orchestre pour permettre à un soliste de jouer quelques mesures, seul.
La plupart des « Chicagoans » jouent « on the beat » c’est-à-dire « sur le temps« , ce qui confère au « swing » une allure plus sautillante. De plus, le répertoire a aussi évolué, on rencontre une majorité de « songs« , de ballades à la mode.

– BIRD : Peux-tu me donner quelques exemples sonores de ce que tu viens de dire ?

– CAT : J’allais te le proposer. L’ensemble des « McKenzie and Condon’s Chicagoans » a laissé quelques enregistrements intéressants, lors d’une séance pour la firme Okeh, le 8 décembre 1927. On y trouve Jimmy McPartland au cornet, Frank Teschemacher à la clarinette, Bud Freeman au ténor, Joe Sullivan au piano. La section rythmique est composée d’Eddie Condon au banjo, de Jim Lannigan à la contrebasse et au tuba et Gene Kupra à la batterie. Ecoutons « Sugar« .

8. « Sugar » – Mc Kenzie and Condon’s Chicagoans – Chicago, 8/12/1927 (Okeh 41011, mx W.82030-A
Pers. : Jimmy Mc Partland (crt) – Frank Teschmacher (cI) – Bud Freeman (ts) – Joe Sullivan (p) – Eddie Condon (bjo) – Jim Lannigan (b) – Gene Krupa (dm)
Disque : CBS – S67273 – A7 (3’07)

– BIRD : J’en conclus que l’on forme un ensemble le temps d’une ou quelques séances d’enregistrement avec souvent les mêmes musiciens.

– CAT : Effectivement, la mode des orchestres de studio est lancée et c’est grâce à elle que l’on aura quelques perles appréciées par les fans de jazz. De plus, l’enregistrement électrique remplace progressivement le système acoustique. On commence à se servir de microphone et les ingénieurs du son sont munis d’écouteurs leur permettant, depuis leur cabine, de rectifier les passages jugés insuffisamment bons, c’est pourquoi l’on trouve parfois des secondes prises (« alternated take« ). Cela permit également d’enregistrer une batterie au complet, car d’ordinaire la grosse caisse faisait sauter l’aiguille du sillon qui labourait la cire.

– BIRD : Le fait de créer des ensembles de studio temporaires ne va-t-il pas provoquer un divorce entre le musicien et son public ?

– CAT : Tu as raison, c’est probablement à partir de 1927 que l’on commence à s’apercevoir que la vieille musique de bon genre perd de son attrait et qu’elle s’adresse plutôt à un public d’initiés. Il faut être une personnalité de music-hall comme Louis Armstrong ou Fats Waller ou recourir à des astuces comme Cab Calloway pour fidéliser son auditoire. N’empêche, le jazz a encore de beaux jours devant lui surtout avec la période « swing« . Nous verrons cela plus tard.
Voici encore trois autres morceaux caractéristiques du style « Chicago » : « There’1l be some changes made« , « 1 found a new baby« .
 

9. « There’1l be some changes made » – Chicago Rhythm Kings – Chicago, 4/4/1928. (UHCA 61, mx C.1885-A)
Pers. : Muggsy Spanier (crt) – Franck Teschemacher (cI) – Mezz Mezzrow (ts) – Joe Sullivan (p) – Eddie Condon (bjo, voc) – Jim Lannigan (tuba) – Gene Krupa (dm) – Red Mc Kenzie (voc) – Elinor Charier (voc)
Disque : CD IRD C2 – 11 (2’52)

10. « 1 found a new baby » – Chicago Rhythm Kings – Chicago, 4/4/1928. (Brunswick 4001, mx C.1886-A)
Pers. : même que précédent
Disque : CD IRD C2 – 12 (3’09)

– BIRD : Quel est l’ensemble qui a réalisé ses enregistrements ?

– CAT : C’est un petit orchestre de studio, le « Chicago Rhythm Kings« . En 1928 il se composait de Muggsy Spanier au cornet, Frank Teschemacher à la clarinette, Mezz Mezzrow au sax-alto, et de la même section rythmique que dans l’ensemble précédent, à savoir, Joe Sullivan au piano, Eddie Condon au banjo, Jim Lannigan au tuba et Gene Krupa à la batterie. Red McKenzie était l’homme d’affaire et le chanteur du groupe qui obtint les contrats pour Brunswick. Ces morceaux furent enregistrés lors d’une première séance, le 4 avril 1928.
Une deuxième séance eut lieu le lendemain pour Paramount sous le nom de « The Jungle Kings« . Elle nous vaudra les deux faces suivantes : « Friar’s Point Shuffle » et « Darktown Strutter’s« .

11. « Friars Point Shuffle » – Jungle Kings – Chicago, 5/4/1928 (Paramount 12654-B, mx 20563)
Pers. : Muggsy Spanier (crt) – Franck Teschemacher (cl) – Mezz Mezzrow (st) – Joe Sullivan (p) – Eddie Condon (bjo) – Jim Lannigan (tuba) – George Wettling (dm) – Red Mc Kenzie (voc).
Disque : Riv. RLP 12 – 115 – A5 (2’57)

– CAT : Une troisième séance, le 28 avril, permettra d’enregistrer une nouvelle face, « Baby won’t you please come home« , des « Chicago Rhythm Kings » et une autre, « Jazz me Blues« , cette fois sous le nom de « Frank Techemacher’s Chicagoans« . Ce disque pour Paramount ne sortira qu’en 1938, lorsque Hugues Panassié viendra aux U.S.A. et convaincra Milton Gabler, de la Commodore Music Shop à New York de la sortir sous l’étiquette United Hot Clubs of America (UHCA). Pour ce morceau, en plus de la section rythmique, on trouve Teschemacher à la clarinette, Rod Cless à l’alto et Mezz Mezzrow au ténor.

12. « Baby won’t you please come home » – Chicago Rhythm Kings – Chicago, 28/4/1928 (Brunswick 80064A, mx C.1804)
Pers. : Muggsy Spanier (crt- – Frank Teschemacher (tb) – Mezz Mezzrow (st) – Joe Sullivan (p) – Eddie Condon (bjo) – Jim Lannigan (tuba) – Gene Krupa (dm) – Red McKenzie (voc)
Disque : CD IRD C2 – 14 (2’41)

13. « Jazz me Blues » – Frank Teschemacher’s Chicagoans – Chicago, 28-4-1928 (UHCA 61, mx C.1906-A)
Pers. : Franck Teschemacher (cl) – George “Rod” Cless (as) – Mezz Mezzrow (ts) – Joe Sullivan (p) – Eddie Condon (bjo) – – Jim Lannigan (tuba) – Gene Krupa (dm)
Disque : IRD C2 – CD13 (2’42)

– BIRD : Ils leurs manquent cette chaleur, cette sincérité que l’on trouve dans toute interprétation de la musique noire. De plus leurs « collectives » sont presque toujours incertaines, il semble qu’il n’y ait pas d’esprit d’équipe.

– CAT : Ne soyons pas injuste, car parmi le groupe des « Chicagoans« , il y a quelques musiciens qui sont parvenus à assimiler le langage musical noir, notamment: le trompette Muggsy Spanier, le trombone Floyd O’Brien, le batteur George Wettling et surtout le clarinettiste Mezz Mezzrow qui abandonne le milieu social blanc pour aller vivre au coeur d’Harlem.

14. « The Eel » – Eddie Condon & his Orchestra – New York, 21-10-1933 (non édité précédemment, mx B.14193-B)
Pers. : Max Kaminsky (tp) – Floyd O’Brien (tb) – Pee Wee Russell (cl) – Bud Freeman (st) – Alex Hill (p) – Eddie Condon (g) – Artie Bernstein (b) – Sid Catlett (dm)
Disque : CBS S67273 – ­B2 (3’05)

– CAT : Dans le témoignage suivant, Bud Freeman montre l’état d’esprit des musiciens blancs qui est la cause du peu d’enregistrements valables de l’école Chicago.

« Teschemacher est un grand créateur qui n’a pas laissé de grands enregistrements parce qu’il est mort avant d’atteindre toute sa maturité. Avant de trouver la mort dans un accident d’automobile, il s’était formidablement amélioré, mais c’était un type débordant d’activité et il préféra travailler avec n’importe qui, plutôt que de rester sans travail. Le résultat, c’est qu’il a joué avec des orchestres épouvantables.

Quant à Benny Goodman, à cette époque, il ne savait pas ce qu’il voulait. Il a cru qu’il n’y aurait jamais d’argent à gagner avec le jazz, jusqu’au jour où John Hammond[3] est venu lui prouver le contraire. »

– BIRD : Benny Goodman ? Il a également fait partie des Chicagoans ?

– CAT : Oui, mais comme sa carrière de musicien de jazz prendra son essor véritable à New York il ne nous intéresse pas encore. Mais toutefois, si tu veux, écoute ceci qui date de 1928
 

15. « Jungle Blues » – Bennie Goodman’s Boys – New York, 4-6-1928 (mx E-27638)
Pers. : Jimmy McParland (crt) – Glenn Miller (tb) – Benny Goodman (cl, sa) – Fud Livingston (cl, sa) – Vic Briedis (p) – Dick Morgan (g) – Harry Goodman (tuba) – Ben Pollack (dm)
Disque : IRD C2 – CD-15 (3’13)

– BIRD : On sent encore quelques hésitations dans son jeu.

– CAT : Voici encore un témoignage de Mezz Mezzrow, juif d’origine russe, qui s’est littéralement immergé dans la mentalité noire. Il n’est pas tendre pour ses compagnons blancs. Le passage que je vais te lire est un peu long mais il donne bien la différence entre le style « New Orleans » et le style « Chicago« .

« Le style Chicago est un style naïf. C’est le jeu des jeunes types de valeur, en train tout simplement d’apprendre l’A.B.C. d’une musique dont la source est la Nouvelle-Orléans – mais personne ne s’aviserait de prétendre qu’une copie vaut l’original. L’original est simple, pas naïf. Il vibre d’une profonde connaissance de la musique. Ses racines sont en pleine terre, puisent à la source même, on sent chez les musiciens une nécessité instinctive de s’écouter mutuellement, d’emboîter leurs parties comme il faut. C’est toujours la forme d’art la plus simple, et la plus authentique qui est la plus belle et c’est pourquoi le style Nouvelle-Orléans est si merveilleux. Mais dans leur candeur naïve, les Chicagoans cherchèrent à dépasser leurs aînés, à montrer leur précocité ; ce faisant, ils perdirent la simplicité, la « rectitude » du modèle. A vouloir épater, ils tombèrent parfois dans l’excentricité, la surcharge, l’apprêt, encombrant leur jeu d’inutiles fioritures. Lorsqu’ils utilisaient des effets Nouvelle-Orléans, ils les employaient souvent d’une manière mécanique, sans se donner la peine de les amener, pour qu’ils deviennent une nécessité absolue dans la continuité logique du morceau, mais les distribuant à tire-larigo en les appuyant beaucoup trop. Ils acquirent ainsi beaucoup de brio, d’éclat, mais la rectitude de la musique n’y était pas toujours. Le style Nouvelle-Orléans, au contraire, ne s’écarte pour ainsi dire pas des fondations ; il s’appuie sur un rythme solide, sur le jeu plein de chaleur des instruments à vent, sur de riches effets sonores, ce qui ajoutait de la puissance au lieu d’accords compliqués ou de trames excentriques ».

– BIRD : Effectivement, il n’est pas très indulgent. C’est un fervent défenseur du style « New Orleans« , au point de rejeter toute évolution dans ce genre de musique.

– CAT : Tu as très bien résumé l’affaire. En fait, Mezzrow n’a jamais été un musicien génial, mais c’est l’un des rares Blancs à avoir compris la mentalité afro-américaine. Curieusement, les musiciens blancs dont le jeu est très proche de celui des Noirs américains sont généralement Juifs ou Italiens. Cela remonte déjà à la Nouvelle-Orléans des débuts où ces communautés étaient tenues à l’écart de l’aristocratie bien pensante et, par conséquence, se rapprochaient des gens de couleur. Dans le morceau suivant, enregistré à New York en 1933, Mezzrow a su s’entourer de quelques grands musiciens noirs : Benny Carter, Teddy Wilson, Pop Foster.

16. « Dissonance« – Mezz Mezzrow & his Orchestra – New York, 6-11-1933
Pers. : Max Kaminsky (tp) – Freddy Goodman (tp – Ben Gusick (tp) – Floyd O’Briend (tb) – Mezz Mezzrow (cl, st, arr) – Benny Carter (tp, sa) – Johnny Russell (st) – Teddy Wilson (p) – Jack Sunshine (g) – Pops Foster (b) – Jack Maisel (dm)
Disque : CBS S67273 – B7 (2’52)

– CAT : Les Chicagoans ont suivi le mouvement de migration vers « Tin’Pan AIley » comme les « jazzmen » noirs et leur groupe va s’ajouter aux quelques musiciens blancs qui jouaient à New York, mais ceci est une autre histoire. En fait, l’une des causes du déclin de la « Cité des Vents » fut la grande dépression de 1929, mais également les campagnes contre le crime organisé et les règlement de comptes entre bandes rivales. Toute cette société clandestine faisait vivre le commerce du divertissement. Le travail vint à manquer, les musiciens n’étaient plus aussi facilement engagés et New York, la « Grosse Pomme » (« Big Apple« ), semblait un miroir aux alouettes pour tous ces artistes.

17. « Rockin’chair » – Hoagy Carmichael and his orchestra – New York, 21/5/1930
Pers. : Bix Beiderbecke, Bubber Miley (crt) – Tommy Dorsey (tb) – Benny Goodman (cI) – Jimmy Dorsey (as) ­– Arnold Brilhart (sa) – Bud Freeman (ts) – Irving Brodsky (p,voc) – Eddie Lang (g) – Harry Goodman (tuba) – Gene Krupa (dm) – Hoagy Carmichael (org, voc)
Disque : Joker / SM 3570 – A1 (3’24)


Discographie

1)Bixokogy – The Bix Beiderbecke records story in chronological order – Vol. 10
Joker / SM 3566 – 30cm, 33T.

2)Early Chicago Jazz, Vol. 1
Timeless Records CBC 1-673 – CD

3) The Chronological – New Orleans Rhythm Kings 1922-1923
Classics 1129 – CD

4) Chicago Jazz Style 1924-1935 Vol. 2 Windy City Stomp
IRD Records C2 – CD

5) The Chicagoans – The Austin high Gang – 1928-1930 Jazz Heritage Serie
MCA Records – 1350 – 30cm, 33T.

6) Hot Trumpets 1924-1937
Historical Records HLP-28 – 30cm, 33T.

7) Eddie Condon’s World of Jazz
CBS S67273 – 30cm, 33T.

8) The Riverside History of Classic jazz Vol. 7 and 8: Chicago style/Harlem
Riverside Jazz Archives Series RVL 12-115 – 30cm, 33T.

9) Bixokogy – The Bix Beiderbecke records story in chronological order – Vol. 14
Joker / SM 3570 – 30cm, 33T.

Bibliographie

  1. Bergerot F. (2001) – Le Jazz dans tous ses états, Larousse / VUEF.
  1. Bergerot F. Merlin A. (1991) – L’épopée du Jazz Vol. 1 : du Blues au Bop, Découvertes Gallimard.
  1. Mezzrow M., Wolf B. (1957) – La Rage de Vivre,  Buchet/Chastel, Corréa, Paris.
  1. Newton F. (1966) – Une sociologie du jazz, Flammarion, « Nouvelle Bibliothèque Scientifique ».
  1. Shapiro N., Hentoff N. (1956) – Ecoutez-moi çà ! – L’Histoire du jazz racontée par ceux qui l’on faite, Buchet/Chastel, Corréa, Paris.

NOTES


[1] Mencken Henry Louis  (1880-1956)

L’écrivain germano-américain Henry Louis Mencken vécut toute son existence à Baltimore, où il se tailla rapidement une réputation d’humoriste iconoclaste grâce à ses articles des Sunpapers entre 1906 et 1948. Il dirigea également deux mensuels : The Smart Set (1914-1923, avec George Jean Nathan) et The American Mercury (1924-1933), qui contribuèrent à créer aux États-Unis une atmosphère littéraire et culturelle originale. Ennemi du provincialisme et admirateur des écrivains européens modernes, dont Nietzsche, Shaw et Conrad, Mencken s’est efforcé de lutter contre les stéréotypes sentimentaux en encourageant la jeune littérature réaliste et naturaliste et en se faisant le champion de l’écrivain naturaliste Theodore Dreiser (*17-8-1871, Terre Haute, Indiana – …28-12-1945, Hollywood, Californie) et du romancier et dramaturge Sinclair Lewis (*7-2-1885 – …10-1-1951). Sa critique impressionniste, disséminée dans d’innombrables articles et essais intensément personnels et provocateurs, repose moins sur une théorie que sur un goût limité, mais sûr. Ce goût exprime une individualité tranchée, un désir de briller à tout prix, de choquer les médiocres et les bien-pensants, et d’imposer par le rire un agnosticisme scientiste hérité du biologiste (le bouledogue de Darwin) et philosophe Thomas Henry Huxley (4-5-1825, Ealing, Grande-Bretagne – …29-6-1895, Londres), aux dépens de la religion traditionnelle et des banalités réconfortantes. Les bouffonneries et les sarcasmes de Mencken s’en prennent au moralisme puritain, aux conventions puériles et au charlatanisme de toute nature. Les six volumes de Prejudices (1919-1927) rassemblent ses essais de journaliste et proposent à une Amérique encore provinciale des modèles étrangers, en même temps qu’ils l’encouragent à s’explorer elle-même et à critiquer sa propre insuffisance culturelle. Les cibles favorites de Mencken sont ce qu’il nomme l’Americano, ou Boobus Americanus, autrement dit le citoyen crédule, patriote, sectaire, prétentieux, gauche et borné ; et encore le clergé hypocrite, le nivellement démocratique, la médiocrité provinciale. D’une caricature féroce des États-Unis, l’écrivain excepte une prétendue « minorité civilisée », tolérante et cultivée. Par germanophilie et anglophobie, il s’est élevé contre Woodrow Wilson (*1856 – …1924), le 28ème président des Etats-Unis (1913 – 1921) et Franklin Delano Roosevelt (*1882 – …1945), le 32ème président (4 mandats en 1933, 1937, 1941 et 1945), et a été le champion véhément du conservatisme isolationniste. Son dynamisme, sa personnalité tranchée, la verve de son style lui ont assuré un public important entre 1920 et 1930, décennie à laquelle on l’associe souvent. Ses Mémoires (The Days of H.L. Mencken, 3 vol., 1940-1943) évoquent avec nostalgie le Baltimore de la fin du XIXe siècle et sa vie de reporter jusqu’à la veille de la Seconde Guerre mondiale. C’est le journalisme qui fait la force et la faiblesse de Mencken : il dispose d’une copieuse information, il est ouvert à une grande variété de sujets ; mais il émet aussi des jugements trop rapides, se livre à des paradoxes et à des boutades faciles. C’est un homme de fragments brillants et le porte-parole d’une droite éclairée plus éprise de tradition que d’argent. Il restera surtout l’auteur de la première grande étude sur ce qu’il nommait, par anglophobie, la « langue américaine ». The American Language (quatre éditions de 1919 à 1936, avec deux suppléments en 1945 et 1948) est l’oeuvre monumentale d’un philologue amateur, mais inspiré et infatigable, remarquablement renseigné sur la langue populaire de son pays. Il y soutient la thèse que l’américain est plus expressif et créateur que l’anglais britannique, et qu’il finira par le supplanter. Cette somme polémique et brillamment écrite est le chef-d’oeuvre de Mencken et son principal titre à la renommée posthume.

Source : http://www.logoslibrary.eu/owa-wt/new_wordtheque.w6_home_author.home?code_author=14914&lang=EN

[2] Elmer Schoebel, pianiste, compositeur et arrangeur américain (East St Louis, Illinois, 8-9-1896 – Floride, 14-12-1970)Ayant étudié le piano et la guitare, il joue à 14 ans dans un cinéma pour accompagner  les films muets. Ensuite il part en tournée avec des spectacles de vaudeville. Après la première guerre mondiale, il s’installe à Chicago, joue en 1920 avec le « 20th Century Jazz Band« , en 1922 et 1923 avec le « Friars Sociéty Orchestra », rebaptisé « New Orleans Rhyhm Kings » avec lequel il enregistre une série de disques qui font date dans l’histoire du jazz. Il joue dans d’autres orchestres de Chicago comme le « Chicago Blues Dance Orchestra« , « The Midway Dance Orchestra« . Après un passage dans la formation d’Isham Jones (1925) à New York, il revient à Chicago où il dirige son propre ensemble. A partir de 1930, il se consacre çà des travaux d’écriture pour le compte d’éditions musicales (Melrose Publishing House, Warner Brothers) et aussi pour quelques orchestres. A la fin des années 40, il reprend le piano et joue avec Conrad Janis (1950-1953) puis s’installe en Californie jusqu’à la fin des années 60.

[3] John H. Hammond (*15-12-1910 – …10-7-1987), producteur de musique, musicien et critique musical, des années 1930 aux années 1980. En tant que découvreur de nombreux talents, il est l’une des personnalités les plus importante de la musique populaire des Etats-Unis du XXe siècle.

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12ème dialogue

LE STYLE DIXIELAND


– CAT : Aujourd’hui, nous allons aborder un style, un peu en marge du véritable courant du jazz pour certains critiques, le « Dixieland ».

– BIRD : D’où vient ce nom ?

– CAT : Le Dixieland est la région la plus pauvre des Etats-Unis. Ce terme désigne, en langage poétique, les Etats du Sud qui comprennent l’Alabama, le Mississippi et la Louisiane. Dès le début de l’existence du folklore noir, les Blancs ont voulu le parodier. Ainsi, les chanteurs de rue des Etats du Sud, au XIXe siècle, étaient caricaturés à travers tous les Etats-Unis par des troupes de « minstrels » – ménestrels. Ces Blancs se passaient la figure au bouchon et les lèvres à la peinture blanche; coiffés d’un chapeau de paille et habillés d’une salopette rayée, ils interprétaient des airs folkloriques en s’accompagnant bien souvent au banjo. Al Johnson est le plus célèbre de leurs descendants.

 1. « New Orleans Blues » – Johnny DeDroit[1] and his New Orleans Jazz Orchestra – New Orleans, 1923
Pers : Johnny DeDroit (crt) – Russ Papalia (tb) – Henry Raymond (cl) – Rudolph Levy (sa) – Frank Guny (p) – George Potter (bjo) – Paul DeDroit (dm)
Disque : Flw F-RBF203 – CD2-1 (3’15)


– BIRD : Il y a bien longtemps, du temps de ma jeunesse, j’ai vu le film « Le Roman d’Al Johnson« [2]. A cette époque, je le considérais comme un chanteur de jazz, mais maintenant je me rends compte que ce titre ne lui convient pas du tout.

2. « Swanee » de la revue Capitol « Demi Tasse » – Al Johnson, Hollywood, fin 1945.
Pers. : Al Johnson (voc) accompagné par un orchestre de studio
Disque : FA 152 CD1 – 1 (1’54)


– CAT : Très vite, à la Nouvelle-Orléans, on voit éclore une série de petits orchestres blancs dans le style des « streets bands » noirs. Généralement, ces premiers musiciens blancs sont originaires de couches de populations guère supérieures à celles des Noirs, comme les immigrants italiens ou irlandais. C’est ainsi que l’on rencontre des La Rocca, Manone, Roppolo, Sbarbaro et bien d’autres.


– BIRD : Si mon analyse est pertinente, je pense qu’au départ le jazz est une musique de pauvres gens, et des plus misérables et discrédités d’entre eux.

– CAT: C’est bien çà ! Le plus ancien orchestre blanc de la Nouvelle-Orléans est le « Relience Brass Band » de « Papa » Jack Laine (1873-1966). Cet irlandais d’origine était au moins autant un homme d’affaire qu’un musicien : à une certaine époque il fait tourner pas moins de trois orchestres différents sous son nom ! En 1895, Jack crée le « Ragtime Band« , premier ensemble blanc qui imite les orchestres de danses noires de Storyville. Un nouveau style, situé aux frontières du jazz se développe, c’est le « Dixieland »  Il tire son origine du « ragtime » et s’inspire du style instrumental des Noirs, tant dans les improvisations que dans le jeu collectif, cependant la tonalité est pure, on n’y trouve pas les « blue notes« . Sa formation et celles des autres leaders blancs jouent une musique plus facilement assimilable que celle des Noirs, interprétée avec une technique plus sûre, mais aussi moins brûlante et moins virile. Car ce que Buddy Bolden ou Manuel Perez perdent en précision, ils le récupèrent en relief et en expressivité. Là où ils se montrent authentiquement lyriques, les Blancs ne sont souvent que mélodieux. Laine rallie sous sa bannière quelques-unes des personnalités les plus cotées de l’époque, dont le fameux clarinettiste Lorenzo « Papa » Tio, qui enseigna son art à des sommités noires comme Georges Baquet ou Sidney Bechet.

3. « Bouncing around » – Piron’s New Orleans Orchestra[3] – New York, 12-1923
Pers. : Armand J. Piron (vl) – Lorenzo Tio Jr. (cl) – Peter Bocage (crt) – Louis Warneke (sa) – Steve Lewis (p) – Charlie Bocage (bjo) – Henry Bocage (tuba) – John Lindsay (tb) – Louis Cottrell Sr. (dm)
Disque : Flw F-RBF203 – CD1-3 (2’42)


– BIRD : Donc c’est une erreur de la part des puristes de rejeter ce genre de musique ?

– CAT : Quoi qu’il en soit, on peut affirmer que c’est effectivement une erreur de présenter ces premiers jazzmen blancs comme des plagiaires des jazzmen noirs. En fait, les uns et les autres ont commencé par évoluer parallèlement, avant que la manière plus expressive de ces derniers ne prenne décisivement le pas sur la conception des premiers.

– BIRD : Appelons cela une musique euro-africaine.

– CAT : Le terme n’est pas mal choisi. Les musiciens blancs de la Nouvelle-Orléans ont également suivi le mouvement de migration vers le Nord. C’est ainsi que l’orchestre du trombone Tom Brown joue déjà depuis 1915 au « Lamb’s Café » de Chicago, sous le nom de « Tom Brown’s Dixieland Band » et plus tard sous celui de « Brown’s Dixieland Jass Band« . Je pense que c’est la première fois qu’on utilisait le mot « jass« , qui donnera « jazz » par déformation.

4. « Bull frog Blues » – The Six Brown brothers – Camden (New-Jersey), 19/6/1916.
Pers. : Tom Brown (ss,as,ldr) – Guy Shrigley (as,ts) – James « Slap Rags » White (c-ms) – Sonny Clap (ts) – Marry Cook (bs) – Harry Funk (b)
Disque : RCA 74321264122 BM 752 – CD2-9 (2’36)


– BIRD : Mais alors d’où vient ce terme « Jazz » ?

– CAT : L’étymologie du mot « jazz » est encore incertaine. De multiples interprétations fort différentes ont été données. Parmi de nombreuses hypothèses, certains le font dériver d’un terme créole français de la Nouvelle-Orléans formé sur le verbe « jaser » ; d’autres le font remonter à l’expression « Jazz-Belles », déformation satirique par les Noirs de « Jezebel », utilisé par les colons cajuns pour désigner les prostituées de la Nouvelle-Orléans. Mais je pense que le terme s’est propagé après son utilisation comme slogan publicitaire par Brown. Comme les musiciens de son ensemble n’étaient pas syndiqués lors de leur arrivée à Chicago, les professionnels de l’endroit, afin de les boycotter, répétaient partout qu’ils jouaient de la « jazz-music » : le verbe « jass » ou « jazz » était utilisé pour désigner dans les bouges les rapports sexuels. De toute manière, l’expression semble faire référence à la fois à la parole, à la danse et au sexe.

– BIRD : L’origine du terme n’enlève rien à la valeur de la musique qu’il désigne.

– CAT : Le style « Dixieland » a subi un développement parallèle au jazz. L' »Original Dixieland Jazz Band« , qui joua à Chicago de 1916 à 1925 et surtout le célèbre « New Orleans Rhythm Kings » que l’on entendait au « Friar’s Inn » de Chicago entre 1921 et 1924, ont contribué à faire progresser ce style. Le 26 février 1917, Chicago donna à l’ »Original Dixieland Jazz Band » la chance d’enregistrer le premier disque de jazz. Les deux titres gravés ce jour-là, « Livery Stable Blues«  et « Dixieland Jazz Band One Step« , ne présentèrent pas seulement un intérêt historique. Ce fut un réel succès commercial : le disque se vendit à plus d’un million d’exemplaires. On s’aperçut que le jazz pouvait se vendre et qu’il aurait au moins autant d’argent à y gagner qu’à multiplier les prestations scéniques dans tout le territoire.

5. « Livery Stable Blues » – The Original Dixieland Jass Band– Chicago, 26/2/1917
Pers. : Dominique J. La Rocca (crt) – Edwin Edward ­(tb) – Lawrence « Larry » Shield (cl) – Henry Ragas (p) – Tony Sbarbaro (dm)
Disque: RCA ND 90026 CD1–1 (3’05)

6. « Dixie Jass Band One-Step » – The original Dixieland Jass Band – Chicago, 26/2/1917
Pers.: même personnel que le précédent
Disque : RCA ND 90026 CD1-2 (2’35)


– BIRD : Y aurait-il eu discrimination pour que ce soit un orchestre blanc qui fut enregistré ?

– CAT : Aucun complot contre la musique noire n’était ourdi dans cette initiative. Il avait été proposé à Freddie Keppard, trompettiste noir légendaire de la Nouvelle-Orléans, de graver quelques-uns de ses plus grands succès en 1916 déjà, mais il refusa tout net, jugeant qu’il mettrait en péril sa souveraineté en mettant à la disposition de ses rivaux une occasion d’analyser sa manière de jouer et de « lui piquer ses trucs ».

– BIRD : Je pense tout de même qu’une des principales motivations des producteurs blancs était le profit.

– CAT :  Oui bien sûr. Le « N.O.R.K. » formé de musiciens de la Nouvelle-Orléans se composait de Leo Roppolo à la clarinette, Paul Mares à la trompette, Georges Brunies au trombone, Ben Pollack à la batterie et Elmer Schoebel au piano. Cet ensemble jouait dans un style calqué sur le « New Orleans » évolué, c’est-à-dire qu’au lieu de syncopes on rencontre déjà l' »off-beat« .

7. « Marguerite » – The New Orleans Rhythm Kings – Richmond (Indiana), 17/7/1923.
Pers. : Paul Mares (crt) – Leon Roppolo (cl) ­George Brunies (tb) – Jack Pettis (c-ms) – Glen Scoville (as, ts) – Don Murray (ts) – Kyle Pierce (p) – Lew Black (bjo) – Chink Martin (tuba) – Ben Pollack (dm).
Disque : Classics 1129 – CD-18 (3’08)


– BIRD : Un petit rappel de ces deux termes « syncope » et « off-beat » ne serait pas inutile !

– CAT : La « syncope » d’abord. C’est un déplacement de l’accent rythmique, en d’autres mots, un son qui commence sur un temps faible et se prolonge sur le temps suivant. L' »off-beat » ou « after-beat« , est l’analogue du contretemps. C’est l’accentuation légère des valeurs de notes placées sur les temps faibles, lorsque les temps forts sont occupés par des silences. Es-tu satisfait ? Où en étions-nous ? Ah oui. On commence à rencontrer une assimilation plus fidèle des procédés des Noirs, tels que moyens d’expressions harmoniques et ligne mélodique basée sur la construction de celles du style « New Orleans« . Le « Dixieland » se construit également sur une improvisation collective polyphonique. Le trompettiste ou cornettiste énonce un thème et conduit l’ensemble des musiciens, le clarinettiste brode en contrepoint, tandis que le tromboniste établit des lignes de basses puissantes et amples. Le jeu des musiciens est simple et bien posé à l’intérieur d’une mesure à deux temps, le fameux « two beats« .Voici le « Sweet Lovin’ Man » joué par le « N.O.R.K. » en 1923.

8. « Sweet Lovin’ Man » – New Orleans Rhythm Kings – Richmond, 12/3/1923.
Pers. : Paul Mares (crt) – George Brunies (tb) – Leon Roppolo (cl) – Jack Pettis (s) – Mel Stitzel (p) – Ben Pollack (dm).
Disque : Classics 1129 – CD–9 (2’35)


– CAT: Il est parfois difficile de faire la distinction et seule une oreille exercée pourra départager les ensembles. Un autre « band » qui a eu de l’importance était l’orchestre des « Wolverines » dans lequel on trouvait le cornettiste « Bix » Beiderbecke[4]. Cette figure romantique du jazz vaut la peine qu’on s’y attarde quelque peu. Leon Bismarck « Bix » Beiderbecke, né à Davenport le 10 mars 1903, est un des rares musiciens blancs qui a eu une influence sur le jeu de musiciens noirs, ce n’est qu’après sa mort, survenue à l’âge de 28 ans qu’il sortit de l’ombre. Le roman de Dorothy Baker intitulé « Young Man with a Horn » en fit une figure légendaire[5].

– BIRD : Un film de même nom a été tiré de ce roman. Et si mes souvenirs sont exacts, l’interprète principal était Kirk Douglas[6].

9. « Royal Garden Blues » – The Wolverines – Richmond 20/6/1924.
Pers. : Bix Beiderbecke (crt) – George Brunies (tb, kazoo) – Jimmy Hartwell (cl, sa) – George Johnson (ts) – Dick Voynow (p) Bob Gillette (bj) – Min Leibrook (tuba) – Vic Moore (dm).
Disque : Riv. RLP 12-115 – A2 (3’00)


– CAT : Issu d’une famille d’origine allemande, Bix reçoit une formation musicale classique et apprend le piano. Après un séjour à la « High School » de Davenport, il est envoyé à la « Lake Forest Academy« , une école militaire dans les environs de Chicago. Mais c’est en autodidacte qu’il apprend le cornet. La plupart de son temps il le consacre à l’écoute des musiciens de jazz et à jouer dans les orchestres locaux. En 1923, il est la vedette du petit groupement blanc les « Wolverines« , c’est avec cet ensemble qu’il réalise ses premiers enregistrements.

10. « Tigger Rag » – The Wolverine Orchestra – Richmond, 20-6-1924
Pers. : même personnel que le précédent
Disque : Classic Jazz Masters FP5 Mono 5501 – B2  (2’34)


– CAT : De nombreuses incursions regrettables dans des orchestres commerciaux, comme ceux de Jean Goldkette[7] et Paul Whiteman annihilent son talent.

11. « Slow River » – Jean Goldkette and his Orchestra – Camden, 6/05/1927
Pers. : Bix Beiderbecke (crt) – Fred « Fuzzy » Farrar (tp) – Ray Lodwig (tp) – Lloyd Turner (tb) – Bill Rank (tb) – Don Murray (cl, sb) – Doc Ryker (sa) – Frankie Trumbauer (c-ms) – Itzy Riskin (p) – Howdy Quicksell (bjo) – Steve Brown (sb) – Chauncey Morehouse (dm) – Eddie Sheasby (ldr, arr)
Disque : Joker / SM 3560 – A5 (2’58)


– BIRD : Cela se sent. Dommage que Bix n’intervienne que très brièvement dans ce morceau.

– CAT : Beiderbecke fait partie de ces musiciens blancs qui contribuèrent à la transformation du style « Dixieland » en « swing« . Il a été fortement influencé par Louis Armstrong qui se trouvait à cette époque déjà au seuil du « swing« .

« Les « breaks » de Bix n’étaient pas aussi sauvages que ceux d’Armstrong, mais ils étaient « hot« , et Bix choisissait chaque note avec un grand souci de musicalité. Il me démontrait – c’est le compositeur Hoagy Carmichael qui parle – que le jazz peut être musical et beau, tout en étant « hot » et que « tempo » ne signifie pas « vélocité« . Sa musique me touchait d’une autre manière. »


– BIRD : Qui est ce Carmichael et que veut-il dire par musique « hot » ?

– CAT : Carmichael est le compositeur de thèmes tel que « Stardust » et « Georgia on my mind« . On appelle « hot« , dans un morceau de jazz, le caractère d’un passage exécuté par un ou plusieurs musiciens qui abandonnent le thème mélodique pour jouer une broderie imaginée qui se développe dans le cadre de l’air et s’incorpore à lui. Cette définition est donnée par Robert Goffin dans son livre « Frontières du Jazz« .

12. « The love nest » – Frank Trumbauer and his Orchestra – New York, 5/10/1928.
Pers. : Bix Beiderbecke, Charlie Margulis (crt) – Bill Rank (tb) – Izzy Friedman (cl) – Frankie Trumbauer (c-ms) – Rube Crozier (sa, sb) – Min Leibrook (bs) – Lennie Hayton (p) – inconnu (g) – George Marsh (dm) – Martin Hurt (voc)
Disque : Joker / SM 3568 – B4 (2’53)


– CAT: Le jeu de Bix était émouvant et lyrique ; ses notes sortaient pleines, amples et riches. Il transforme le « staccato » du style « Dixieland » en un « legato ». Je prévois ta question et y répond de suite. En bref le « staccato » signifie jouer détaché par opposition à jouer lié c’est-à-dire « legato ».
Certaines des oeuvres de Bix au piano sont de petits chefs-d’oeuvre de sensibilité et de musicalité; ainsi son « ln a Mist » composé sous l’influence des musiciens classiques modernes.

13. « In a mist« . solo de piano – New York, 8-9-1927
Pers. : Bix Beiderbecke
Disque : Joker / SM 3561 – A1 (2’44)


– BIRD : On sent qu’il connaît la musique classique. Son jeu rappelle Ravel ou Debussy.

– CAT : Il possédait une invention mélodique inépuisable et donnait une place privilégiée aux qualités harmoniques, surtout, il avait une prédilection pour la couleur sonore impressionniste. Voici d’ailleurs le témoignage d’un de ses amis, le clarinettiste Pee Wee Russell :

« Bix avait une oreille prodigieuse. Il aimait des petites choses, telles que certaines oeuvres de Mac Dewell et de Debussy, des choses très légères. Et aussi de Delius. Puis il a fait un bond jusqu’aux trucs de Stravinsky. Il y avait certaines choses qui l’intéressaient dans la musique classique moderne, par exemple les tons entiers, et il disait : Pourquoi ne pas en faire autant en jazz ? Pourquoi pas ? La musique ne doit pas être une chose qu’on met entre parenthèses. »

14. « Deep down south » – Bix Beiderbecke and his Orchestra – New York, 8/9/1930
Pers. : Bix Beiderbecke (crt) – Ray Ludwig (tp) ­Tommy Dorsey ou Boyer Cullen (tb) – Benny Goodman, Jimmy Dorsey (cl, as) – Pee Wee Russel ? (cl, sa) – Bud Freeman (st) – Min Leibrook (bs) –  Joe Venuti (vIn) – Irving Brodsky (p), – Eddie Lang (g) – Gene Krupa (dm) Weston Vaughn (voc).
Disque : RCA 731.131 – B7 (2’57)


– CAT : Malheureusement, aigri par le commercialisme à 100% de l’orchestre de Whiteman, Bix s’était mis à boire plus que de coutume et il menait une vie désordonnée. Il se laisse aller à composer de longues heures au piano, en s’inspirant des ses compositeurs préférés. Il meurt d’une pneumonie le 7 août 1931, après avoir essayé une cure de désintoxication. Son influence a été frappante dans les milieux de la future école de Chicago, car il donne aux musiciens blancs la possibilité de créer un langage qui leur sera propre et non plus une simple imitation de l’art musical noir.

15. « l’ll be a friend with pleasure” –  Bix Beiderbecke and his Orchestra – New York, 8/9/1930.
Pers. : même personnel que le précédent sauf Venuti et Lang
Disque : Joker / SM 3570 – B2 (2’59)


– CAT : Dans le passage que je vais lire, je passe la parole à son ami Jimmy McPartland qui l’a remplacé lorsque Bix quitta les Wolverines.

« Bix a largement contribué à la grandeur du jazz. Il a aidé à le civiliser. Il l’a rendu plus musical, car il avait une technique éprouvée et une admirable sonorité. Tel était aussi son sens de l’harmonie, aussi bien au cornet qu’au piano. Il est le premier musicien de jazz que j’aie entendu utiliser le ton entier et la gamme chromatique. Je crois que presque tous les musiciens de jazz, même ceux qui ne jouent pas d’un instrument à vent, ont été d’une façon ou d’une autre influencés par Bix ».


– BIRD : Peux-tu me définir ce qu’est une gamme chromatique ?

– CAT : Dans la gamme de do normale, par exemple, qui va du do (la tonique) au do à l’octave, les intervalles entre les notes sont d’un ton sauf entre mi et fa et entre si et do à l’octave où il ne sont que ½ ton. C’est ce que l’on appelle la gamme diatonique. Partout où les notes sont séparées d’un ton, il y a moyen de placer entre elles encore une note : do#, ré#, fa#, sol#, et la#. De ce fait toutes les notes entre les deux do sont distantes d’un ½ ton, ce qui correspond à la gamme chromatique. Lorsqu’une note est haussée, on parle de dièse, dans le cas inverse, c’est-à-dire lorsqu’elle est diminuée nous avons affaire à un bémol.

– BIRD : Très bien, me voilà un peu plus savant !

– CAT : Ce sont ses enregistrements avec Frankie Trumbauer, de 1926, qui définissent le mieux son apport : un jeu doux pour la sonorité, vibrant par la flamme, une inspiration et un rythme jamais en défaut. Grâce à ses qualités, Bix appartient à cette catégorie de jazzmen blancs qui ont su faire évoluer le folklore noir pour le rendre compréhensible au grand public américain et européen.

16. « Louisiana » – Bix and his Gang – New York, 21-9-1928
Pers. : Bix Beiderbecke (crt) – Bill Rank (cl) – Min Leibrook (sb) – Roy Bargie (p) – Lennie Hayton (timpani-armonium) – George Marsh (dm)
Disque : Joker / SM 3568 – B2 (2’45)


– BIRD : Il est dommage que de tels talents en arrivent à se détruire et gaspillent ainsi leur génie.

– CAT : C’est vrai, le monde du jazz a eu son contingent de musiciens maudits selon la tradition romantique, acharnés à se détruire, et qui ont disparu tragiquement, soit sous l’effet de l’alcool ou de la drogue, soit à la suite d’une vie trop trépidante qui les a conduit à la maladie et à la mort prématurée. Nous en rencontrerons d’autres.
Bix Beiderbecke est l’instigateur des trompettistes blancs des années ’30 comme Jimmy McPartland, Bobby Hackett, Bunny Berigan, Wild Bill Davison, Max Kaminsky, Ruby Braff et le trompettiste noir Rex Steward. De plus, sa manière raffinée, expurgée de la rusticité du blues originel, peut également être considérée comme annonciatrice du style cool de la West Coast. Voici un morceau où l’on entend Bobby Hacket, « Struttin’ With Some Barbecue« .

17. « Struttin’ With Some Barbecue » –  Bobby Hackett and his Jazz Band – août 1948
Pers. : Bobby Hackett  (tp) – Charles Queener (p) – Danni Perri (g) – Bob Casey (b) – Cliff Leeman (dm)
Disque : Philips 429 465 BE – A1


– BIRD : On sent que ce trompettiste a une grande sûreté et que son jeu dégage une sorte de puissance sereine, tout en douceur.

– CAT : Le style « Dixieland » connaîtra une renaissance à partir de 1940 sous le nom de « New Orleans Revival » et suscitera un grand nombre de vocations, notamment en Europe. Nous y reviendrons. Terminons cet entretien avec l’ensemble de Frank Trumbauer qui nous interprète « Three blind mice » et dans lequel Bix nous donne une dernière preuve de son génie.

18. « Three blind mice » – Frank Trumbauer Orchestra – 28/09/1927
Pers. : Bix Beiderbecke (crt) – Bill Rank (tb) – Don Murray (cl) – Frankie Trumbauer (C-m s) – Dock Ryker (sa) – Adrian Rollini (sb) – Izzy Riskin (p) – Eddie Lang (g) – Chauncey Morehouse (dm)
Disque : Fontana 467 005 TE – A2


Discographie

1) New Orleans Jazz The ‘20’s
Folkways F-RBF203 – 2CD

2) George Gershwin – A century of glory
Frémeaux & Associés FA 152 2CD.

3) The complete Original Dixieland Jazz Band (1917-1936) – Jazz Tribune N° 70
RCA ND 90026 – 2CD

4) New Orleans Rhythn Kings 1922-1923
Classics 1129 – CD.

5) The Riverside History of classic Jazz Vol 7 and 8: Chicago Style / Harlem
Riverside Jazz Archives series RLP 12-115 – 30cm, 33T.

6) The legendary Bix Beiderbecke (1924-1925)
Classic Jazz Masters FP5 – Mono 5501 – 30cm, 33T.

7) The King Jazz Story, Collector’s Edition – Bixology – Vol. 4
JOKER/SM 3560 – 30cm, 33T.

8) The King Jazz Story, Collector’s Edition – Bixology – Vol. 5
JOKER/SM 3561 – 30cm, 33T.

9) The King Jazz Story, Collector’s Edition – Bixology – Vol. 12
JOKER/SM 3568 – 30cm, 33T.

10)The King Jazz Story, Collector’s Edition – Bixology – Vol. 14
JOKER/SM 3570 – 30cm, 33T.

11)The Bix Beiderbecke Legend – Vol. 3 – Série Black & White Vol. 50
RCA Victor 731.131 – 30cm, 33T.

12) »The Hackett Horn »
Philips 429 465 BE – 45RPM

13)The legendary Bix Beiderbecke Vol. 4 – Frank Trumbaner orchestra
Fontana 467 005 TE – 17cm, 45T.

Bibliographie

  1. Berendt J.E. (1963) – « Le jazz des origines à nos jours » Petite Bibliothèque Payot, Paris.
  1. Carles P., Clergeat A., Comolli J.-L. (1988) – Dictionnaire du Jazz, Editions Robert Laffont, coll. « Bouquins », Paris.
  1. Goffin R. – « Aux frontières du jazz » – Ed. du Sagittaire, S. Kra, Paris
  1. Jonchkeere D.Musique : art ou science ou petit voyage dans l’oreille musicale, in L’Artichaut… n° 24/2, décembre 2006.
  1. Hansen J., Dautremer A.M et M.  (s.d.) – Cours complet d’éducation musicale et de chant choral en quatre livres – Livre II, Alphonse Leduc, Paris
  1. Longstreet S., Dauer A.M. (1958) – « Encyclopédie du Jazz » adaptation française Bureau J. – Ed. Aimery Somogy, Paris.
  1. Newton F. (1966) – Une sociologie du jazz, Flammarion, éditeur – Nouvelle Bibliothèque Scientifique.
  1. Shapiro N, Hentoff N. (1956) – « Ecoutez-moi ça ! » – Recueil de textes – Ed. Corréa, Buchet/Chastel, Paris.
  1. Ulanov B (1955) – « Histoire du Jazz » – Ed. Corréa, Buchet/Chastel, Paris.

NOTES


[1]   Johnny DeDroit dirigea, à la Nouvelle-Orléans, des orchestres de théâtre jusqu’à l’apparition, à la fin des années 1920, du système sonore Vitaphone (voir la note 2). Ces orchestres jouaient des airs populaires et des sélections douces spécialement conçues pour accompagner les spectacles. Souvent, des musiciens de jazz participaient à ces ensembles.

[2]   Le film « Jazz Singer », en français, « Le Chanteur de Jazz », est le premier film sonore, sorti le 23 octobre 1927 et produit par les frères Warner (Warner Bros). Les interprètes principaux sont Al Johnson, un ancien chanteur de Synagogue, artiste de cirque, de music-hall, impresario, devenu entrepreneur de spectacles, et Myriam Loy. Ce film, dont tous les Etats-Unis se font l’écho, raconte un peu la vie d’Al Johnson, né à Saint-Pétersbourg le 28 mai 1883. Ses premiers mots dans le film sont : « Hello, Mam ! ». Pour réaliser ce film, la Warner Bros met au point un système qu’elle a racheté à la société Vitaphone. Dans ce film pratiquement muet, Al Johnson s’adresse au public « Attendez ! Attendez ! vous n’avez encore rien entendu ». Le système des frères WARNER consistait à passer en synchronisme un disque sur un gramophone pendant que le film défilait à l’écran. Mais les aiguilles de l’appareil ayant tendance à sauter, la synchronisation du son et des images était souvent mauvaise. On entendait les mots avant ou après leur lecture sur les lèvres de l’acteur. Cependant, sonore, parlant et musical, ce film, réalisé par Alan Crosland, auteur d’un Don Juan également sonore mais non chantant, prouve que le cinéma muet appartient au passé.

[3]    Piron’s New Orleans Orchestra. Cet orchestre connut une certaine vogue à la Nouvelle-Orléans durant les années 1920. Il fut organisé par Armand Piron et Peter Bocage à la fin de 1918, lorsque Bocage quitta son job sur le SS Capitol qui remontait le Mississippi. Ils montèrent cet ensemble pour le restaurant Tranchina du lac Ponchartrain. Il fut l’orchestre attitré du lieu jusqu’en 1928. Cet excellent orchestre est représentatif du style créole de la Nouvelle-Orléans. Il fait un bref séjour au Cotton Club de New York et enregistre à plusieurs reprises entre novembre 1923 et février 1924, pour la firme Victor.

[4]   Léon Bix Beiderbecke est né au 1934 Grand Avenue, Davenport, Iowa, le 10 mars 1903. Il est le troisième enfant d’une famille d’immigrants allemands installée dans la région depuis deux générations et propriétaire de la « East Davenport Lumber and Coal Company« . – Son père s’appelait Bismark, son grand-père, Carl. Son père qu’on avait surnommé « Bix » avait déjà surnommé son premier fils (Charles) « Bix ». Dans la famille, les deux étaient connus sous les noms de « Big Bix » et « Little Bix ». Quand Léon vint au monde, « Big Bix » insista, pour des raisons qui sont demeurées obscures, pour que ce deuxième fils porte officiellement le nom de « Bix ». C’est sous ce nom – et non surnom – que ce futur cornettiste, pianiste, compositeur  allait passer à la postérité. Sa mère joue en amateur du piano et de l’orgue ; un de ses grands-pères dirige l’orchestre philharmonique de Davenport. À trois ans, il joue au piano le thème de la deuxième Rhapsodie hongroise de Liszt. À sept ans, « Little Bickie » fait la manchette du Davenport Democrat qui annonce avec fierté que la ville de Davenport a son prodige : un jeune musicien qui, sans avoir suivi un seul cours de musique, est capable de reproduire, d’oreille, n’importe quelle mélodie. Ne voulant pas suivre les cours et les conseils des professeurs qu’on lui imposait, il fait l’acquisition à 15 ans d’un cornet d’occasion et, autodidacte, s’invente une technique aux doigtés peu orthodoxes.

En 1918, de retour de l’armée, son frère, Charles ramène à la maison une machine bien intrigante : un gramophone.  Sur celui-ci, il fait écouter à son frère des disques d’un certain groupe connu sous le nom de Original Dixieland Jazz Band. Pour « Bix », c’est la découverte. A l’écoute de Nick LaRocca,  et des orchestres qui jouent à bord des riverboats qui remontent le Mississippi, il se passionne pour cette musique, citant pour son principal inspirateur un cornettiste blanc de la Nouvelle-Orléans, Emmett Hardy (mort à 22 ans), entendu dans l’orchestre de Carliste Evans.

En 1921, ses parents l’envoient au Lake Forest Academy, une académie militaire près de Chicago. Là, il forme avec le batteur Walter « Cy » Welge le Cy-Bix Orchestra et fait partie du Ten Foot Band avec Jimmy Hartwell (cl, sa), George Johnson (st) – Min Leibrook (tba) et Vic Moore (dm). Certains soirs, il descend à Chicago où il peut aller entendre les New Orleans Rhythm Kings. En 1922 – il n’a que dix-neuf ans – il est expulsé de l’académie. Son seul intérêt : le jazz. Il rentre à Davenport et cherche en vain une place de pianiste. Après un passage dans un orchestre de danse de Chicago, les Cascades, il travaille pendant près de trois mois avec Eddie Condon (g), à l’Alhambra Ballroom de Syracuse. L’année suivante, il retourne à Chicago, joue pour la danse et sur des riverboats. Dans l’orchestre de l’un de ces bateaux, il rencontre le jeune clarinettiste Benny Goodman, âgé de 14 ans.

En octobre 1923, il se joint à un groupe d’étudiants, les Wolverines, formé par le pianiste Dick Voynow avec Hartwell, Johnson auxquels s’ajouteront Moore et Leibrook. Bix en deviendra la vedette. Ils jouent dans des casinos et des dancings, dans l’Ohio, à Indianapolis, Chicago… Ses premiers enregistrements datent de février 1924, à Richmond pour la firme Gennett. Ils se produisent ensuite à l’université d’Indiana, où Bix retrouve Hoagy Carmichael qui hésite à quitter ses études de droit pour se consacrer à la musique. A New York, il enregistre avec les Sioux City Six, dont Frankie Trumbauer  (C-m s) et Miff Mole (tb) sont les principaux solistes. Bix quitte les Wolverines et entre dans l’orchestre de Jean Goldkette grâce au saxophoniste Don Murray. Il joue ensuite avec Charley Straight à Chicago – ne sachant pas lire la musique, il doit apprendre par cœur les arrangements. Il a de nouveau l’occasion d’entendre Louis Armstrong, King Oliver, Jimmie Noone et se passionne pour Bessie Smith.

En 1925, il signe ses premiers disques en tant que leader (Bix and his Rhythm Jugglers) et enregistre son premier chef-d’oeuvre : Davenport Blues. Parallèlement, il s’intéresse aux recherches harmoniques des compositeurs impressionnistes (Debussy, Ravel, Edward McDowell…) ce qui l’amène à travailler le piano et à élargir ses connaissances théoriques.

A partir de 1925, il retrouve Trumbauer avec qui il formera une association qui résistera aux aléas du métier. Ensembles, ils participeront à divers groupes, Frankie Trumbauer and his Orchestra, Tram Bix and Lang, Bix Beirdebecke and his Gang…, Durant cette période, il enregistre ses grands classiques : Sorry, Riverboat Shuffle, Singin’ the Blues

Mais déjà, il est atteint du mal qui allait l’emporter : il boit.

Sa renommée est grande. Après avoir la dissolution de la formation de Golkette, Paul Whiteman consent à engager Bix en tant que premier cornettiste dans son orchestre. Bix s’y ennuie prodigieusement (diverses sources laissent sous-entendre cependant qu’il y est très heureux, ce qui ne l’empêche pas de boire tout autant prodigieusement). – À la fin de 1929, il est hospitalisé pour être désintoxiqué mais rien ne va plus. Dès sa sortie, il se remet à boire et joue là où on espère qu’il respectera peut-être ses engagements. En 1930, il joue épisodiquement pour les orchestres de Hoagy Carmichael et d’Irving Mills puis se joint à l’orchestre formé par Charles Prévin pour une émission de radio : The Camel Pleasure Hour. Il y fait ses derniers enregistrements, se contentant parfois de ne jouer que les premières mesures d’arrangements plus ou moins inspirés.

Il quitte Prévin en octobre de la même année et, d’orchestres en orchestres, il continue à vivre une existence de plus en plus marginale. À la fin de juillet, il contracte une pneumonie et meurt le 6 août suivant.

[5]   La vie romancée de Bix Beiderbecke a été racontée par Dorothy Baker dans « Young Man With A Horn » (1938) – traduit par Boris Vian sous le titre « Le Jeune Homme à la trompette » (1954).

[6]   Film (1950) du réalisateur américain d’origine hongroise, Michael  Curtiz, de son vrai nom Manó Kertész Kaminer. Le titre anglais a été traduit par « La Femme aux chimères ». Scénario de Carl Foreman, photo de Ted McCord. Acteurs principaux : Kirk Douglas, Lauren Bacall et Doris Day. Kirk Douglas est doublé pour la musique par le trompettiste Harry James.

Michael Curtiz est né le 24 décembre 1886 dans une famille juive à Budapest, et est décédé, à Hollywood, le 10 avril 1962 des suites d’un cancer. Parti de chez lui à 17 ans pour rejoindre un cirque, puis suivre un formation d’acteur à la Royal Academy for Theater and Art. En 1912, il commence sa carrière d’acteur et de metteur en scène en Hongrie sous le nom de Mihály Kertész, réalisant au total 43 films. A la fin de la Première Guerre Mondiale, il part travailler en Allemagne, puis débarque à Hollywood en 1926, où il dirige Erroll Flynn dans des films devenus de très grands classiques du cinéma : Capitaine Blood (1935), La charge de la brigade légère (1936) et culminant avec Les Aventures de Robin des Bois en 1938. Mais c’est pour Casablanca, avec Humphrey Bogart et Ingrid Bergman, que la signature de Curtiz appartient au panthéon du cinéma.

[7]   Jean Goldkette est un pianiste et chef d’orchestre américain, né le 18 mai 1893  soit à Valenciennes en France, soit à Patras (Grèce), et mort le 24 mars 1962 à Santa Barbara (Californie). Il semble avoir passé sa jeunesse en Europe (Grèce et Russie) où, très jeune, il commence une carrière de musicien classique. Il émigre aux Etats-Unis au début des années 10. En 1919, il dirige une maison d’édition musicale à Détroit. Dans les années 20, Goldkette dirige plusieurs orchestres de danse et de jazz. Dans les faits, il n’y a pas un « orchestre de Jean Goldkette » mais un ensemble d’orchestres portant le « label Goldkette » dont il n’est que l’impresario. Goldkette se réserve la direction du plus prestigieux. L’orchestre le plus connu est son « Victor Recording Orchestra » (1924-1927) dans lequel on peut entendre des musiciens comme Bix Beiderbecke (crt), Hoagy Carmichael (p), Jimmy Dorsey (cl, sa), Tommy Dorsey (tb), Bill Rank (tb), Eddie Lang (g), Frankie Trumbauer (C-m s), Pee Wee Russell (cl) et Joe Venutti (vn). Cet orchestre enregistre de nombreux disques pour le label « Victor » dont des plages fameuses mettant en vedette Bix Beiderbecke. Le13 octobre 1926, au « Roseland Ballroom » de New York, un duel d’orchestres oppose la formation de Goldkette à celle de Fletcher Henderson. C’est Goldkette qui en sort vainqueur. En septembre 1927, Goldkette, pour des raisons mal déterminées, dissout son orchestre vedette. Une partie du personnel est embauché par Paul Whiteman, alors directeur d’un orchestre de jazz symphonique très populaire. Goldkette remonte quelques mois plus tard un autre orchestre vedette qui enregistre, lui aussi, de nombreux titres pour le label Victor. En 1929, Goldkette dissout définitivement son orchestre. La même année, Goldkette est impresario des McKinney’s Cotton Pickers puis, au début des années 30, du Casa Loma Orchestra. Golkette, « star des année 20 », glisse peu à peu dans l’anonymat. Goldkette continue sa carrière d’agent artistique sans retrouver le succès. Il tente une carrière de pianiste classique qui ne connaît pas un franc succès. En 1939, il monte l’ American Symphony Orchestra qui se produit au Carnegie Hall de New York. Là aussi, le succès est mitigé et il semble qu’à partir de 1944, il soit en quasi-retraite à Kansas-City avant de déménager en Californie en 1961 où il meurt l’année suivante.

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Léon Bix Beiderbecke

Catégories : Jazz | Un commentaire

11ème dialogue

LOUIS ARMSTRONG

– BIRD : HelIo ! Mon vieux CAT, nous en avons fini avec Chicago. Quelle découverte allons nous faire aujourd’hui ?

– CAT : Non nous reviendrons à Chicago avec l’école des jeunes Blancs. Mais avant, il est grand temps de parler du musicien qui a eu une influence prépondérante sur l’évolution du jazz vers le « classicisme ». Nous allons suivre Louis, le grand Louis ARMSTRONG.

– BIRD : Un des musiciens les plus populaires dans le monde, à l’instar de Sidney BECHET.

– CAT : L’époque du jazz essentiellement polyphonique prend fin avec le « Creole Jazz Band » de OLIVER. C’est l’avènement de la « monodie » qui connaîtra un intérêt croissant dans les années suivantes. Si tu veux, nous allons nous étendre un peu plus longuement sur le terme « monodie ».
« Monodie » s’oppose à « polyphonie » pour désigner le jeu à une voix seule, avec ou sans accompagnement. On rencontre une partie principale, caractérisée par la continuité de la ligne mélodique, les autres parties ont comme fonction celle d’accompagnement. « Satchmo » est un maître incontesté dans cet art.

– BIRD : Je connaissais ce surnom de ARMSTRONG, mais que signifie-t-il ?

– CAT : Oh, il en a eu plusieurs tels que « Dippermouth » – bouche comme une louche, « Satchelmouth » – bouche comme une giberne -, « Satchmo » contraction de « Satchelmouth« . Ces sobriquets ont tous trait à la forme et à la puissance de ses lèvres et à la manière dont il tenait sa trompette lorsqu’il jouait. Elle était placée sur ses lèvres de sorte qu’après de longues heures de prestation, elle s’enfonçait dans sa lèvre supérieure, d’où le terme de « Dippermouth« . A la longue cela lui abîma les lèvres qui se sont déchirées, l’amenant à privilégier le chant et à modifier son jeu.
D’abord une très courte biographie de Daniel Louis ARMSTRONG avant de suivre plus en détail sa carrière musicale.

1. « Cake walking babies from home » – Red Onion Jazz Babies – New York, 11/12/1924.
Pers. : Louis ARMSTRONG (crt) – – Charlie IRVIS (tb) – Sidney BECHET (ss) – Lil HARDIN (p) – Buddy CHRISTIAN (bjo) – Beatty TODD (voc)
Disque : Riv- RLP 12.101 – B10 (3’24)

– BIRD : Louis est un enfant de la Nouvelle-Orléans. J’ai lu son livre « Ma Nouvelle-Orléans » dans lequel il raconte ses débuts dans la vie.

– CAT : Il est né le 4 juillet 1900 , en même temps que le XXème siècle, dans « Back 0′ Town« , le quartier pauvre de la Nouvelle-Orléans. Louis n’a pas eu d’enfance : livré à lui-même dès l’âge de cinq ans, ses premières années sont celles d’un « poulbot » hébergé plutôt qu’élevé par une grand-mère, née esclave, et sa mère Mayann, domestique et prostituée occasionnelle, à qui il restera cependant profondément attaché toute sa vie. Des voisins juifs, les KARNOFSKY, le prennent sous leur coupe et l’emploient avec leurs enfants comme chiffonnier. Ils lui prêtent un petit cornet à piston et lui donnent le goût du chant. Toute sa jeunesse est imprégnée de musique et, très tôt, il constitue un quatuor vocal afin de gagner quelques sous en se produisant dans les « tent shows » du quartier. Pour un coup de revolver tiré, afin de participer aux réjouissances de la nuit de la Saint-Sylvestre de 1913, il est arrêté et conduit au « Waif’s Home« , la maison de correction. L’orchestre de l’établissement l’attire, il y est bientôt admis.

– BIRD : Il commence sa carrière instrumentale en jouant du tambourin, puis de la batterie, du bugle et enfin, son rêve, du cornet. Son instinct musical est si développé que ses camarades le reconnaissent comme le leader de l’ensemble.

2. « Nobody knows the way l feed this morning » – Red Onion Jazz Babies – New York, 28/12/1924.
Pers. : Louis ARMSTRONG (crt) – Charlie IRVIS (tb) – Sidney BECHET (ss) – Lil HARDIN (p) – Buddy CHRISTIAN (bjo) – Alberta HUNTER (voc).
Disque : Riv. RLP 12.101 – B11 (2’53)

– CAT : Libéré au bout d’un an, il mène une vie dure de 1914 à 1917. Pendant le jour, il exerce divers métiers tels que vendeur de journaux, laitier, fripier, charbonnier, tandis qu’à la tombée de la nuit, il empoigne son cornet et se précipite dans les cabarets où il peut remplacer un trompettiste absent. Il s’avère un des plus grands artistes de la Nouvelle-Orléans et en 1918, lors du départ de OLIVER pour Chicago, il le remplace dans l’orchestre de Kid ORY. Avec le « Dixie Bell » de Fate MARABLE, de 1920 à 1922, il prend part aux tournées sur les « riverboats » qui font la navette entre la « Cité du Croissant » et Saint-Louis. Appelé par King OLIVER, il débarque à Chicago un beau jour de l’année 1922.

– BIRD : Il tiendra le rôle de 2ème trompette dans le « Creole Jazz Band » jusqu’en 1924, dans lequel quelques trop rares solos lui sont accordés.

3. « Froggie moore » – King Oliver’s Creole Jazz Band – Richmond (Indiana), 6/4/1923
Pers. : King OLIVER, Louis ARMSTRONG (crt) – Honore DUTREY (tb) – Johnny DODDS (cl) – Lil HARDIN (p) – Bill JOHNSON (b) – Babby DODDS (dm)
Disque : CD1 MN 30295 – piste 8 (3’02)

– CAT : Pour plus de facilités, nous allons diviser sa carrière musicale en périodes.

– BIRD : J’espère que tu illustreras tes propos par des exemples sonores.

– CAT : Bien sûr, regarde la pile de disques que j’ai préparé.
La première période, période d’émancipation, s’étend de 1924 à 1925. Sous les instances de la pianiste Lil HARDIN qui deviendra sa deuxième femme , Louis quitte son maître et se lance à la conquête de Harlem. Nous retrouvons « Satchmo » comme chef de la section des trompettes dans le premier grand orchestre de Fletcher HENDERSON.

4. « Sugar Foot Stomp » – Fletcher HENDERSON Orchestra – New-York, 29-05-1925.
Pers. : Louis ARMSTRONG, Joe SMITH, Elmer CHAMBERS (crt, tp) – Charlie GREEN (tb) – Buster BAILEY (cl, ss, sa) Don REDMAN (cl, as) – Coleman HAWKINS (cl, ts, bs) – Fletcher HENDERSON (p) – Charlie DIXON (bjo) – Bob ESCUDERO (tuba) – Kaiser MARSHALL (dm).
Disque : Proper P1469 – 17 (2 :51)

– BIRD : Sa puissance sonore perce même dans l’orchestration touffue de l’ensemble de HENDERSON.

– CAT : Oui, malheureusement, l’orchestre sonne encore par moment piteusement et à la manière commerciale de Paul WHITEMAN. Nous retrouverons HENDERSON lorsque nous aborderons les « big bands ».
Pendant ce séjour à New-York, Louis se fait un nom en participant à de nombreux enregistrements, soit avec l’orchestre de « Smack » – un surnom de HENDERSON -, soit avec de petites formations connues sous le nom de « Blue Five » et de « Red Onion Jazz Babies« , soit enfin en tant qu’accompagnateur de chanteuses de blues, parmi lesquelles Ma RAINEY, Trixie SMITH, Clara SMITH et « l’impératrice du blues », Bessie SMITH.

5. « Terrible Blues » – Red Onion Jazz Babies – New-York, 26/11/1924
Pers. : Louis ARMSTRONG (crt) – Aaron THOMPSON (tb) – Buster BAILEY (cl) – Lil HARDIN (p) – Buddy CHRISTIAN (bjo)
Disque : Riv. RLP 12.101 – B1 (2’48)

6. « J.C. Holmes Blues » – Bessie SMITH – New-York, 27-05-1925
Pers. : Bessie SMITH (voc) – Louis ARMSTRONG (crt) – Charlie GREEN (tb) – Fred LONGSHAW (p)
Disque : Proper P1469 – 16 (3:07)

– CAT : La période suivante, celle qui, a mon avis, est la plus intéressante, car elle voit la naissance de la formule des petits ensembles, débute par le retour d’ARMSTRONG à Chicago. Cette période s’étend approximativement de 1925 à 1929. « Satchmo » joue au « Dreamland Café » avec les « Dreamland Syncopators » de Lil HARDIN et au « Vendome Theatre » avec l’orchestre de Erskine TATE. C’est dans cet ensemble qu’il commence sa carrière de « showman » en apparaissant dans des sketchs humoristiques.

7. « Static Strut » – Erskine Tate’s Vendome Orchestra – Chicago, 28/5/1926
Pers. : James TATE, Louis ARMSTRONG (tp) – Ed ATKINS (tb) – Alvin FERNANDEZ (cl, as) – Paul « Stump » EVANS (as, bs) – Teddy WEATHERFORD (p) – Frank ETHRIGDE (bjo, 2éme p ?) – John HARE (tuba) – Jimmy BERTRAND (dm, wbd) – Erskine TATE (lead, bj ?)
Disque : Proper P1469 – 18 (2’50)

– CAT : Se sentant assez sûr de lui, il peut prétendre à un orchestre à lui. Grande innovation dans l’histoire du jazz, ARMSTRONG crée son premier « Hot Five » en 1925. Cet ensemble de studio comprend en plus de Louis, Johnny DODDS à la clarinette, Kid ORY au trombone, Lil HARDIN au piano et John St CYR au banjo. Cette formule d’ensemble va conduire progressivement le jazz vers sa forme classique. Elle renouvelle la forme et l’esprit de la musique de la Nouvelle-Orléans. « Gut Bucket Blues » permet d’emblée de se rendre compte de la valeur des interprètes qui se manifestent à tour de rôle en solo. Tout au long du morceau, Louis interpelle les musiciens, commente leur intervention, les invite à jouer avec flamme.

8. « Gut Bucket Blues » – Hot five – 12-11-1925, Chicago
Pers. : Louis ARMSTRONG (crt) – Johnny DODDS (cl) – Kid ORY (tb) – Lil HARDIN (p) – John St CYR (bjo).
Disque : Proper P1470 – 3 (2’42)

– CAT : « Heebie Jeebies » est la première face où on l’entend chanter et où il introduit le chant « scat ». Selon la légende, après un chorus chanté, il aurait laissé tomber la feuille où étaient notées les paroles et, sans se démonter, aurait improvisé son deuxième chorus en onomatopées.

9. « Heebie Jeebies » – Hot five – 26-02-1926, Chicago
Pers. : même composition que précédemment
Disque : Proper P1470 – 6 (2’54)

– BIRD : On remarque, dès le premier enregistrement, le triomphe de la personnalité sur la collectivité. ARMSTRONG s’impose, il tient le rôle central.

– CAT : En 1927, ce groupement devient le « Hot Seven » par l’adjonction de Pete BRIGGS au tuba et de Baby DODDS à la batterie. Dans « Wild Man Blues« , on peut apprécier le long solo d’ARMSTRONG, en phrases capricieuses, d’un chromatisme révolutionnaire pour l’époque, et joué avec une rare puissance, prélude aux chefs-d’œuvre de la maturité.

10. « Wild Man Blues » – Hot Seven – 7/5/1927.
Pers. : Louis ARMSTRONG (crt) – John THOMAS (tb) Johnny DODDS (cl) – Lil HARDIN (p) – John St CYR (bjo) – Pete BRIGGS (tuba) – Baby DODDS (dm).
Disque : Proper P1471 – 2 (3’12)

– BIRD : Effectivement, il est époustouflant !

– CAT : « Potato Head Blues » fit sensation à l’époque. C’est le plus bel exemple de ce que l’on nomme le « stop-chorus« , c’est-à-dire une série de « breaks » exécutés à découvert et ponctués par les accords de la section rythmique toutes les deux mesures.

11. « Potato head Blues » – Hot Seven – 10/5/1927
Pers. : même composition que précédemment
Disque : Proper P1471 – 4 (2’56)

– CAT : Retour à la formule « Hot Five » pour atteindre le sommet de la perfection avec la formule du quintette en 1928. On y trouve le grand pianiste Earl HINES et le batteur Zutty SINGLETON.
Louis tient deux chorus dans « Savoy Blues », dans un style nouveau que l’on sent en pleine évolution. Sa sonorité un peu grasse dans ses enregistrements précédents s’amincit. De plus Zutty apporte à la section rythmique le « punch » qui lui manquait. Earl HINES se montre un partenaire digne de « Satchmo ». La richesse harmonique de son jeu permet à Louis de plus grandes audaces.

12. « Savoy Blues » – Louis ARMSTRONG and his Hot Five – Chicago, 13.12.1927
Pers. : Louis ARMSTRONG (tp,voc) – Fred ROBINSON (tb) – Jimmy STRONG (cl,ts) – Earl HINES (p) – Mancy CARA (bjo) – Lonnie JOHNSON (g) – Zutty SINGLETON (dm).
Disque : Proper P1471 – 20 (3’30)

– CAT : En 1928, ces deux grands du jazz enregistrent un splendide colloque piano-trompette, « Weather Bird », sur le thème d’un vieux ragtime. HINES transpose au piano le jeu de ARMSTRONG, c’est pourquoi on l’appelle souvent le pianiste au « trumpet-piano-style ».

13. « Weather Bird«  – Chicago, 5/12/1928.
Pers. : Louis ARMSTRONG (tp) – Earl HINES (p).
Disque : CBS 88002 – D8 (2’45)

– BIRD : Cette formule en duo est assez révolutionnaire pour l’époque !

– CAT : Que dire du morceau suivant, « West and Blues » ? L’introduction, véritable anthologie du jazz, est exécutée par la trompette selon une ligne d’abord ascendante puis descendante d’une extrême pureté. L’atmosphère de cette exécution est empreinte d’une mélancolie discrète, Louis semble avoir fait sa voix plus douce. Ses vocalises en réponse à la clarinette sont celles d’un homme qui a pris son parti de la souffrance et se veut presque enjoué. Le chorus final avec sa longue note tenue de trompette à laquelle succèdent une phrase fougueuse, incisive, et une conclusion en paraphe, comme une signature d’ARMSTRONG, est le plus haut moment d’une œuvre exceptionnelle.

14. « West and Blues » – Louis ARMSTRONG and his Hot Five – Chicago, 28/6/1928.
Pers. : Louis ARMSTRONG (crt, voc) – Jimmy Strong (cl) Fred Robinson (tb) – Earl Hines (p) – Mancy Cara (bjo) – Zutty Singleton (dm).
Disque : Proper P1472 – 1 (3’19)

– BIRD : C’est vrai, « West and Blues » est d’une beauté sans pareille. Quelle pureté, quelle simplicité dans le jeu de « Satchmo« . On en a le souffle coupé !

– CAT : En décembre 1928, une nouvelle séance d’enregistrements est prévue. Le saxophoniste – arrangeur Don REDMAN superpose quelques passages arrangés au travail habituel d’improvisation, ce qui nous vaut quelques morceaux très réussis, notamment le très beau « Tight Like This » sur un thème de seize mesures, en mineur. Jamais ARMSTRONG ne fut plus poignant, plus vertigineux. Le jeu du trompettiste y est d’un pathétique gradué. Quelques notes graves introduisent plusieurs incursions dans l’aigu et des phrases mouvantes, que suivent de déchirants traits en valeurs longues.

15. « Tight like this » – Savoy Ballroom Five – Chicago, 12/12/1928
Pers. : Louis ARMSTRONG (tp, voc) – Fred ROBINSON (tb) – Jimmy STRONG (cl, ts) – Don REDMAN (as, speech) – Earl HINES (p, speech) – Mancy CARA (bjo) – Zutty SINGLETON (dm).
Disque : Cedar WIS CD 604 – 2 (3 :10)

– BIRD : On a l’impression que le soliste quitte terre, qu’il nous accroche et nous tire dans une lumière admirable.

– CAT : Quel lyrisme, mon vieux !
Pendant cette période, ARMSTRONG fit énormément de trompette, car en plus de ses enregistrements, il joue dans divers cabarets de Chicago. En 1926 c’est au « Sunset Cabaret », avec l’orchestre de Carroll DICKERSON qu’on peut l’entendre. C’est là que naît entre ARMSTRONG, Earl HINES qui tenait le piano, et Zutty SINGLETON le batteur, une étroite et durable association de musiciens et d’amis. Joe GLASER, le propriétaire des lieux, devient l’imprésario du trio et mène désormais la carrière du trompettiste. Rencontre décisive qui portera ARMSTRONG au sommet de la gloire. En 1927, il forme son propre grand ensemble, le « Louis ARMSTRONG and his Stompers ». C’est avec celui-ci qu’il accomplit son premier changement de style. Il retourne en 1928 chez DICKERSON, au « Savoy Ballroom » cette fois. Et nous arrivons à la troisième période de sa carrière musicale, sa période acrobatique, qui s’étend de 1929 à 1935.

16. « No One Else but You » – Louis ARMSTRONG and his Savoy Ballroom Five – Chicago, 05-12-1928
Pers. : Louis ARMSTRONG (tp, voc) – Fred ROBINSON (tb) – Don REDMAN (cl, sa, arr) – Earl HINES (p) – Dave WILBORN (bjo, g) – Zutty SINGLETON (dm)
Disque : Proper P1472 – 9 (3:22)

– CAT : Au cours de l’année 1929, Louis retourne à New-York. Il délaisse la formule du petit ensemble pour devenir le principal soliste vocal et instrumental devant une grande formation : celle de Luis RUSSELL, de Carroll DICKERSON, du Cocoanut Grove notamment. Il devient une vedette à Broadway et anime par sa présence quelques revues musicales comme celle des « Hot Chocolates », changeant d’existence et de public.

17. « Sweet Savannah Sue » – Carroll Dickerson’s Orchestra, New York, 22-07-1929
Pers. : Louis ARMSTRONG (tp, voc) – Homer HOBSON (tp) – Fred ROBINSON (tb) – Jimmy STRONG (cl, ts) – Best CURRY, Crawford WETHERINGTON (as) – Gene ANDERSON (p) – Mancy CARA (bjo) – Pete BRIGGS (tuba) – Zutty SINGLETON (dm) – Carroll DICKERSON (vI).
Disque : Cedar WIS CD 604 – 5 (3 :15)

– CAT : Son esthétique même se modifie sous la pression des circonstances. Les arrangements sont conçus pour le mettre en valeur, malheureusement ils sont généralement sans grand intérêt. Cependant cette formule lui permet de réaliser quelques oeuvres concertantes qui sont de vrais petits chefs d’oeuvre. Il inscrit à son répertoire davantage de « songs » commerciaux.

18. « Body and Soul » – Les Hites’ New Sebastian Cotton Club Orchestra, Los Angeles, 10-9-1930.
Pers. : Louis ARMSTRONG (tp, voc) – Joe BAILEY (tuba, b) – Lawrence BROWN (tb) – Harvey BROOKS (p) – Ceele BURKE (bj, g) – Leo ELKINS (tp) – William FRANZ (st) – Luther GRAVEN (tb) – Lionel HAMPTON (vb, dm) – Les HITE (sa, sb) – Leon HERRIFORD (sa) – Charlie JONES (cl, sa) – Reggie JONES (tuba) – Marv JOHNSON (sa) – George ORENDORFF (tp) – Bill PERKINS (bj, g) – Henri PRINCE (p) Willie STARK (sa) – Harold SCOTT (tp).
Disque : Ph. 429 098 BE – A1 (3 :14)

– BIRD : C’est formidable ce qu’il peut transformer une chanson un peu mièvre en un véritable petit bijou musical.

– CAT : Louis entreprend une série de tournées qui le mèneront en 1930 à Hollywood, en 1931 à la Nouvelle-Orléans, en 1932 en Angleterre, en 1933 à travers tous les U.S.A. et en juillet 1933 en Europe. Il se produit à la salle Pleyel à Paris, en octobre 1934. Par malheur, les orchestres chargés de l’accompagner sont souvent boiteux et falots, le comble étant atteint par le groupe réuni à la hâte pour son concert de Paris.

18. « Will you, won’t you be ma Baby » – Louis ARMSTRONG – Paris session, octobre 1934
Pers. : Louis ARMSTRONG (tp,voc) – Jack HAMILTON, Leslie THOMPSON (tp) – Lionel GUIMARAES (tb) – Pete DUCONGE (cl, as) – Henry TYREE (as) – Alfred PRATT (ts) – Herman CHRITTISOU (p) – Maceo JEFFERSON (g)
Oliver TYNER (dm).
Disque : 30 JA 5116 – A3 (2’46)

– BIRD : En effet cela manque de souffle, on est loin des années 1928-1929. Heureusement que « Satchmo » reste égal à lui-même, ce qui sauve la mise.

– CAT : De tous les orchestres avec lesquels ARMSTRONG enregistra pendant cette période, le meilleur est celui de Luis RUSSELL. La sonorité de Louis devient, au cours de ces années, plus nette et plus claire, il recherche davantage l’effet et se complait dans le registre aigu, il doit soutenir sa réputation de phénomène. Cependant il devra bientôt y renoncer, car chaque concert est un supplice pour lui, ses lèvres ont éclaté et le font énormément souffrir. De retour aux Etats-Unis il est obligé de se retirer de la scène du jazz pendant quelques mois. Un nouvel homme sortira de cette cure de repos forcée. Durant cette période il se révèle également un chanteur en pleine maturité. Sa voix qui a mûri, s’appuie avec insistance sur les temps forts et se meut avec une souplesse et un swing décuplé.

19. « I can’t Give You Anything But Love« – Luis Russell’s Orchestra – New York City, 05-03-1929
Pers. : Louis ARMSTRONG (tp) – J.C. HIGGINBOTHAM (tb) – Albert NICHOLAS (sa) – Teddy HILL (st) – Charlie HOLMES (sa) – Luis RUSSELL (p) – Eddie CONDON (bjo) – Lonnie JOHNSON (g) – Pops FOSTER (b) – Paul BARBARIN (dm)
Disque : Ph. 429 098 BE – B1 (3’32)

– CAT : Dans « Mahogany Hall Stomp« , le solo central d’Armstrong construit en vue d’un accroissement progressif de tension est connu de tous les amateurs de jazz. Pour le premier chorus, il emploie quelques phrases simples amenant une note tenue tout au long du second chorus. La chose la plus extraordinaire est certainement le riff du troisième chorus, posé sur le contretemps, et qui procède d’un décalage rythmique d’une grande audace pour l’époque.

20. « Mahogany Hall Stomp » – Luis Russell’s Orchestra – New York City, 05-03-1929
Pers. : Louis ARMSTRONG (tp) – J.C. HIGGINBOTHAM (tb) – Albert NICHOLAS (sa) – Teddy HILL (st) – Charlie HOLMES (sa) – Luis RUSSELL (p) – Eddie CONDON (bjo) – Lonnie JOHNSON (g) – Pops FOSTER (b) – Paul BARBARIN (dm)
Disque : Cedar WIS CD 604 – 4 (3:22)

– CAT : Dans « Saint-Louis Blues« , les quatre chorus ne sont pas moins admirables. Entre chacun d’eux une note fait pont amenant une série de phrases de même découpage. Dans la dernière série, où la note initiale du motif répété est attaquée dans l’aigu, ARMSTRONG atteint au comble de l’exaspération.

21. « Saint-Louis Blues » – Luis Russell’s Orchestra – New York City, 13-12-1929
Pers. : Louis ARMSTRONG (tp, voc) – Otis JOHNSON (tp) – Henry Red ALLEN (tp) – J.C. HIGGINBOTHAM (tb) – Albert NICHOLAS (cl, sa) – Charlie HOLMES (cl, sa) – Teddy HILL (cl, st) – Luis RUSSELL (p) – Will JOHNSON (g) – Pops FOSTER (b) – Paul BARBARIN (dm)
Disque : Cedar WIS CD 604 – 9 (3:02)

– CAT : 1935 à 1940 peut être considérée comme sa période de « Showman » de grande classe. Son style subit un nouveau changement. Il revient aux conceptions du début et abandonne les effets suraigus. Ce qu’il perd en prouesse technique, il le gagne en maturité. De plus sa voix devient aussi importante que sa trompette.

22. « W.P.A« – Louis ARMSTRONG & the Mills Brothers – 10-04-1940
Pers. : Louis ARMSTRONG (tp, voc) – The Mills Brothers (voc) – Norman BROWN (g)
Disque : Brun. 87503 LPBM – B5 (2’45)

– CAT : Lors de son retour aux Etats-Unis, après sa tournée européenne, il est devenu une « star ». Il apparaîtra dans plusieurs films tout au long de sa carrière comme : « Pennies From Heaven » aux côtés de Bing CROSBY (1936) ; « Doctor Rhythm-Every Day’s A Holiday » avec Mae WEST (1938) ; « Cabin In The Sky » (1943) ; « Jam-Session – Atlantic City » (1944) ; « A Song Is Born » (1947) ; « La Route du Bonheur » (1952) ; « Glenn Miller Story » (1954) ; « High Society » avec Grace KELLY, Bing CROSBY et Frank SINATRA (1956) ; « The Five Pennies » (1959) et j’en passe. On le voit, à Broadway, dans une version musicale de « Songe d’une nuit d’été » rebaptisé « Swinging The Dream » (1940).

– BIRD : Une belle carrière pour le petit gars de la Nouvelle-Orléans. Quelle consécration !

– CAT : Malheureusement, peut-être, son image d’improvisateur génial fait place à celle d’entertainer. Il devient une légende avec son large sourire, sa voix rauque, son mouchoir blanc mouillé de sueur. Certains lui reprochèrent de jouer le rôle d’un inoffensif « oncle Tom », ayant fait des concessions à Hollywood et à Broadway.
En 1938, il enregistre une série de « negro spirituals » en compagnie des choeurs de Lyn MURRAY.

23. »Nobody knows the trouble l’ve seen » – Louis ARMSTRONG & Decca Mixed Choir – New York City, 14-06-1938
Pers. : Louis ARMSTRONG (tp, voc) – inconnus (p, g, b, dm) – Lyn MURRAY (cond, arr)
Disque : CD F&A 001 – 2 (3’10)

– BIRD : Sa voix chaude et sobre est vraiment prenante. Je crois qu’en tant que chanteur on peut le mettre à égalité avec Ray CHARLES.

– CAT : Nous arrivons à la période du « New Orleans Revival » que nous étudierons plus en détail lors d’un prochain entretien. Sache cependant que vers 1940 un mouvement de retour aux sources se dessine et que les pionniers du début réapparaissent sur la scène du jazz. Dans cet esprit, Louis enregistre quelques très belles faces avec son égal Sidney BECHET et son ami Zutty SINGLETON.

24. « Perdido Street Blues » – Louis ARMSTRONG with Sidney BECHET – 1940
Pers. : Louis ARMSTRONG (tp) – Claude JONES (tb) – Sidney BECHET (cl,ss) – Luis RUSSELL (p) – Bernard ADDISON (g) – Wellman BRAND (b) – Zutty SINGLETON (dm).
Disque : Dec. DL 8283 – A2 (2’57)

– BIRD : Il est dommage que Sidney et Louis n’aient pas enregistré plus souvent ensemble, car ils se soutiennent mutuellement d’une façon admirable.

– CAT : A partir des années 30, les revues américaines Metronome et Esquire organisent tous les ans un référendum auprès de leurs lecteurs destiné à élire les meilleurs musiciens de jazz de l’année. Quelques-uns des lauréats sont réunis dans les studios de grandes firmes d’enregistrement pour graver un disque. Nous pourrons reparler de ces séances ultérieurement. Tout cela pour dire qu’en janvier 1944, ARMSTRONG est la vedette d’un concert Esquire donné au Metropolitan Opera. Il est entouré d’une belle brochette de musiciens : Roy ELDRIDGE (tp), Jack TEAGARDEN (tb), Coleman HAWKINS (st), Lionel HAMPTON (vb), Art TATUM (p), Al CASEY (g), Oscar PETTIFORD (b) et Sidney CATLETT (dm). Il remet çà en 1946, accompagné par des membres de l’orchestre de Duke ELLINGTON qui le présente.

25. « Long Long Journey » – Esquire All American Award Winners – New York, 10-01-1946
Pers. : Louis ARMSTRONG (tp, voc) – Charlie SHAVERS (tp) – Jimmy HAMILTON (cl) – Johnny HODGES (sa) – Don BYAs (st) – Duke ELLINGTON (p, intro. Parlée) – Billy STRAYHORN (p) – Remo PALMIERI (g) – Chubby JACKSON (b) – Sonny GREER (dm) – Leonard FEATHER (arr)
Disque : CD1 FA 5050 – 20 (4’38)

– CAT : La période qui s’ouvre, à partir de 1945, sera celle du retour au groupement du type « Hot Five« . En effet, étant donné le déclin des « big bands« , « Satchmo » abandonne définitivement la grande formation. Il se produit avec un petit ensemble au « Metropolitan Opera« , à « Town Hall« . A partir de 1947, il apparaît presque chaque année avec une nouvelle formation « AlI-Star » dans laquelle ont défilé des musiciens tels que le pianiste Earl HINES, le trombone blanc Jack TEAGARDEN, les batteurs Sidlett CATLETT et Cozy COLE et l’incontournable Barney BIGARD à la clarinette.

26. « Back o’Town Blues » – Louis ARMSTRONG and his All-Stars – New York, 26/1/1944
Pers. : Louis ARMSTRONG, Roy ELDRIDGE (tp) – Jack TEAGARDEN (tb) – Barney BIGARD (cl) – Coleman HAWKINS (ts) – Lionel HAMPTON (vib) – Art CASEY (g) – Oscar PETTIFORD (b) – Sidney CATLETT (dm).
Disque : 30 JA 5102 – Al (3’33)

– BIRD : L’équilibre sonore est amélioré par rapport aux groupes des années vingt, par contre il semble que Louis a perdu en spontanéité ?

– CAT : Après la guerre et durant les années 1950 et 1960, il entreprend de nombreuses tournées à travers le monde dont certaines sont organisées par le Département d’Etat américain, faisant de lui un ambassadeur musical. Un disque au titre évocateur est d’ailleurs sorti à l’époque : « Ambassador Satch« . Il visite l’Europe chaque année mais il se produit également au Japon (1953), en Australie (1954), au Canada, à la Jamaïque, en Amérique latine (1957), en Afrique et en U.R.S.S. (1965).
Lors de sa première tournée européenne d’après guerre, le « All-Stars » d’ARMSTRONG fait un tabac au festival de Nice de 1948. Le morceau suivant met bien en valeur le jeu admirable d’Earl HINES dans son introduction et dans son accompagnement de « Pops ». Les autres musiciens sont immédiatement reconnaissables à leur façon de traiter leur instrument : TEAGARDEN au trombone est l’un des seuls musiciens blancs à avoir assimiler complètement la culture musicale afro-américaine, Barney BIGARD à la sonorité ample et chatoyante, sans oublier la partie rythmique où Arvell SHAW s’affirme par rapport à ses premiers enregistrements, et Sidney CATLETT à la batterie qui clôture en beauté.

27. « Panama » – Louis ARMSTRONG and his All-Stars – Nice, février 1948
Pers. : Louis ARMSTRONG (tp) – Jack TEAGARDEn (tb) – Barney BIGARD (cl) – Earl HINES (p) – Arvell SHAW (b) – Sidney CATLETT (dm)
Disque : 30 JA 5154 – A1 (4’22)

– BIRD : C’est encore un grand moment de bonheur dans la carrière de ce génie de la trompette.

– CAT : Parmi ses derniers grands enregistrements créatifs on peut retenir les disques « Louis Arsmtrong Plays W.C. Handy » (1954) et « Satch Plays Fats » (1955) dans lesquels il reprend des mélodies et des blues de ces deux grands compositeurs. Ici, Trummy YOUNG, remarquable technicien, qui peut passer, en se jouant, de la brutalité à la douceur, remplace TEAGARDEN au trombone et Billy KYLE, au swing incisif, prend la place de HINES.

28. « Yellow Dog Blues » – Louis ARMSTRONG and his All Stars, 1954
Pers. : Louis ARMSTRONG (tp, voc) – Trummy YOUNG (tb) – Barney BIGARD (cl) – Billy KYLE (p) – Arvell SHAW (b) – Barrett DEEMS (dm)
Disque : Ph. B 07796 R – A2 (‘’17)

– BIRD : C’est l’harmonie parfaite et le retour au plus pur style « New Orleans » !

– CAT : A retenir également les trois albums avec Ella FITZGERALD : « Ella and Louis » (1956), « Ella and Louis Again » (1957) et « Porgy and Bess » (1958). Voici un extrait de « Ella and Louis« . Ils sont soutenus, avec beaucoup de finesse, par le quartette du pianiste Oscar PETERSON.

29. « They can’t take that away from me » – Ella FITZGERALD & Louis ARMSTRONG, 1956
Pers. : Louis ARMSTRONG (tp, voc) – Ella FITZGERALD (voc) – Oscar PETERSON (p) – Herb ELLIS (g) – Ray BROWN (b) – Buddy RICH (dm)
Disque : Verve 825 373-2 – piste 4 (4’39)

– BIRD : Quand deux artistes de cette valeur se rencontrent, c’est le nirvana !

– CAT : En 1964, Armstrong, âgé de 63 ans, détrône les Beatles et leur « Can’t Buy Me Love » du top du hit-parade « Billboard Top 100 » avec « Hello, Dolly« . C’est le plus vieil artiste à avoir conquis ce titre.

30. « Hello, Dolly » – Louis ARMSTRONG & his All-Stars – New York City, 03-12-1963
Pers. : Louis ARMSTRONG (tp, voc) – Trummy YOUNG (tb) – Joe DAREMBOURG (cl) – Billy KYLE (p) – Tony GATTUBO (bj) – Arwell SHAW (b) – Danny BARCELONA (dm) – string section
Disque : MCA 257 135-2 – CD – piste 1 (2’25)

– Cat : En 1968, il marque un dernier succès au Royaume-Uni avec une chanson pop sentimentale : « What a Wonderful World » qui sera reprise en 1987 dans le film « Good Morning Vietnam« .

31. « What a Wonderful World » – Louis ARMSTRONG & his Orchestra– New York City, 16-06-1967
Pers. : Louis ARMSTRONG (vcl) acc. by Joe WILDER, Clark TERRY (tp) Urbie GREEN, J.J. JOHNSON (tb) Sam MAROWITZ (cl,sa,fl) Dan TRIMBOLI (fl,sa,st) Jerome RICHARDSON (fl,cl,st) Raymond STANFIELD (sb) Hank JONES (p) Allen HANLON, Art RYERSON, Willard SUKYER (g) Russell SAVAKUS (b) Grady TATE (dm) Warren HARD (perc) + unknown string section, Tommy GOODMAN (arr,cond)
Disque : MCA 257 135-2 – CD – piste 13 (2’18)

– BIRD : Cela ne vaut pas les « Hot-Five » et « Hot-Seven« , ni les certains « All-Stars« . De cet entretien, je déduit que « Satchmo » n’hésitait pas à s’attaquer à tout type de musiques, du « blues » le plus pur aux arrangements sirupeux des standards en vogue, aux chansons folkloriques latino-américaines et même à l’opéra si l’on pense à son célèbre « Make the Knife » tiré de l’Opéra de Quat’sous de Kurt WEILL

32. « Make the Knife (Mackie Messer) » – Louis ARMSTRONG and his All-Stars, Milan, 22-12-1955
Pers. : Louis ARMSTRONG (tp, voc) – Trummy YOUNG (tb) – Edmund HALL (cl) – Billy KYLE (p) – Arvell SHAW (b) – Barrett DEEMS (dm)
Disque : Ph. 429 127 BE – B2 (3’22)

– CAT : Son oeuvre musicale est si considérable qu’il m’est impossible de la cerner entièrement. Aussi je te laisse le soin de la découvrir par toi-même.
Mais avant de conclure cet entretien, je voudrais te parler de l’homme. Certains de ses congénères lui ont reproché de se prêter au jeu de l’oncle Tom, en caricaturant les « Minstrels » et en adoptant, sous l’instigation de ses managers, un exhibitionnisme assez mal venu.
Il fut critiqué lorsqu’il accepta le titre de « Roi des Zulus » pour le Mardi Gras en 1949 et parce qu’il ne prenait pas assez parti pour le mouvement des droits civiques des Noirs. Pourtant, c’était un des principaux défenseurs de Martin Luther KING Jr. Il préférait agir tranquillement en dehors de la scène et ne pas mélanger travail et politique. Lors de l’affaire de Little Rock , en Arkansas en 1957, il critiqua ouvertement le président EISENHOWER en le traitant de « double face » et de « mou » en raison de son inaction dans ce conflit discriminatoire. Il annula sa tournée en URSS, organisée par le Département d’Etat en disant : « Etant donné la façon dont ils traitent mon peuple dans le Sud, le gouvernement peut aller en enfer ».

– BIRD : Oui, bien sûr, ce n’est pas Malcom X, mais sa musique est tout de même un message d’espoir pour tout un peuple et sa carrière est la preuve qu’un afro-américain peut atteindre les plus hauts sommets de la gloire.

– CAT : Le 6 juillet 1971, le milieu du jazz perdit l’un de ses plus grands musiciens. « Satchmo » quitta ce monde à la suite d’une crise cardiaque, la nuit suivant son célèbre show à l’ »Empire Room » du « Waldorf Astoria« . Il avait prit ses dispositions pour qu’après sa mort et celle de son épouse Lucille, une fondation pour l’éducation musicale des enfants défavorisés soit créée et pour que sa maison et des archives substantielles (écrits, livres, enregistrements et souvenirs) soient léguées au « Queens College » de la « City University of New York« . Sa maison, transformée en musée, est accessible depuis le 15 octobre 2003.
Quant à sa discographie, on estime qu’il enregistrera de 1947 à la fin des années 1960 environs 1.500 titres, dont beaucoup sont de pures merveilles. Pour s’en convaincre, il suffit de citer l’album de 4 disques intitulé « Musical Autobiography » qui reprend de nouveaux arrangements de ses œuvres majeures.

33. « St Louis Blues » – Louis Armstrong’s AIl Stars – 7/1954.
Pers. : Louis ARMSTRONG (tp, voc) – Trummy YOUNG (tb) – Barney BIGARD (cl) – Billy KYLE (p) – Arvell SHAW (b) – Barrett DEEMS (dm) – Velma MIDDLETON (voc).
Disque : Ph. B07796 R – Al (8’39)

– CAT : « Satchmo » a tenu un rôle indéniable dans l’histoire du jazz. Il a ouvert une nouvelle voie pour les musiciens qui le suivent. En effet, compte tenu de l’époque, il a eu en 1925 la témérité des grands jazzmen des années 1940-41 qui lancèrent le style moderne. Ce virtuose de la trompette, au son unique et au talent extraordinaire pour l’improvisation influença bon nombre de trompettistes, comme Jabbo SMITH, improvisateur tonique ; Henry Red ALLEN, le plus proche disciple et le plus avant-gardiste ; Doc CHEATHAM, Bill COLEMAN, Hot Lips PAGE, Jonah JONES et surtout Roy ELDRIDGE, qui a fait la transition entre le « Swing » et le « Be-Bop ».

– BIRD : Cet entretien m’a fait découvrir un homme attachant de qui se dégageait une grande générosité et qui ne mérite pas les critiques qui lui ont été faites. De ce pas, je vais me procurer quelques-uns de ses enregistrements les plus marquants de sa carrière.

– Cat : Finissons en beauté avec « Royal Garden Blues« , lors de son concert au « Concertgebouw » d’Amsterdam, en 1955, morceau tiré de l’album « Ambassador Satch« .

34. « Royal Garden Blues » – Louis ARMSTRONG and his All-Stars, Concertgebouw, Amsterdam, 1955
Pers. : Louis ARMSTRONG (tp, voc) – Trummy YOUNG (tb) – Edmond HALL (cl) – Billy KYLE (p) – Arvell SHAW (b) – Barrett DEEMS (dm)
Disque : Ph. B 07138 L – A1 (5’09)

DISCOGRAPHIE

1) Young Louis ARMSTRONG – Red Onion Jazz Babies
Riverside Jazz Archive RLP 12.101 – 30 cm, 33T

2) Young Louis ARMSTRONG – Red Onion Jazz Babies
Riverside RLP 12-101 – 30 cm, 33T

3) The complete King Oliver’s Creole Jazz Band
MN 30296 – 2CD

4) Louis ARMSTRONG – King Louis
Proper P1469 – 4CD

5) My Good Old Good Ones – Louis ARMSTRONG
Fontana 467.104 TE – 45RPM

6) Louis ARMSTRONG V.S.O.P. Vol. 3/4
CBS 88002.– 30 cm, 33T

7) Jazz Blues – Louis ARMSTRONG
Cedar WIS CD 604 – CD

8) Louis ARMSTRONG and his Orchestra
Philips 429 098 BE – 45RPM

9) Rare Louis ARMSTRONG
Jazz Anthology 30 JA 5116 – 30 cm, 33T

10) Collector’s Classics
Brunswick 87 503 LPBM – 30 cm, 33T

11) Louis ARMSTRONG Gospel 1931 – 1941
Fremeaux & Associés F&A 001 – CD
12) New Orleans Jazz
Decca DL 8283 – 30 cm, 33T

13) Summit Meetings Metronome All Stars / Esquire All Stars
Frémeaux & Associés FA 5050 – 2CD

14) Louis ARMSTRONG – The Immortal Live Sessions 1944/1947
Jazz Anthology 30 JA 5102 – 30 cm, 323T

15) Louis ARMSTRONG – Integral Nice Concert – 1948 – Vol. 1
Jazz Anthology 30 JA 5154 – 30 cm, 33T

16) Louis Armstrong plays W.C. Handy
Philips B 07796 R – 25 cm, 33T

17) Ella & Louis
Verve 825 373-2 – CD

18) Hello Louis !
MCA 257 135-2 – CD

19) Take it, Satch !
Philips 429 127 BE – 45RPM

20) Ambassador Satch
Philips B 07138 L – 30 cm, 33T

BIBLIOGRAPHIE

1. ARMSTRONG L. (1952) – Ma Nouvelle-Orléans Julliard, Paris

2. ARNAUD G., CHESNEL J. (1989) – Les grands créateurs de Jazz, Bordas, Les Compacts.

3. BERENDT J.E. (1963) – Le Jazz des origines à nos jours, Petite bibliothèque Payot No 49, Paris.

4. CARLES P., CLERGEAT A., COMOLLI J.-L. (1988) – Dictionnaire du Jazz, Robert Laffont, Coll. « Bouquins ».

5. Collectif (2006) – Martin Luther King (1929-1968) – L’apôtre de la non-violence, Le Monde et E.J.L., Librio, n° 759.

6. GOFFIN R. (1948) – Nouvelle histoire du jazz – Du Congo au Bebop Ed. « L’Ecran du monde », Bruxelles – « Les Deux Sirènes », Paris

7. HEUVELMANS B. (1951) – De la Bamboula au Be-Bop, Ed. de la main jetée, Paris.

8. MAISON L (1962) – Les maîtres du jazz – Presses universitaires de France – Collection « Que sais-je? » No 548.

9. PANASSIE H. (1959) – Histoire du vrai jazz – R. Laffont, Paris.

10. SANDVED K.B. – version française BERNARD A.-M. (1958) – Le Monde de la Musique, Editions Le Sphinx, Bruxelles.

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XII- Fission et réaction en chaîne

I.           INTRODUCTION

 Dans la partie précédente, j’ai évoqué le cheminement intellectuel qui avait amené Otto Hahn et Fritz Strassmann  à soupçonner  la fission du noyau d’uranium sous l’effet d’un bombardement neutronique. Je voudrais reprendre plus en détail l’histoire de cette découverte d’une importance capitale, car elle déboucha sur la production de l’énergie nucléaire, et des conséquences qu’elle implique.

 

II.           OTTO HAHN, INVENTEUR DE LA FISSION NUCLEAIRE

 Otto Hahn est le chimiste à qui on attribue la découverte de la fission nucléaire pour laquelle il reçut le prix Nobel de chimie en 1944. Nous avons vu, dans le chapitre précédent, que celle-ci est le fruit d’une intuition géniale et qu’elle était déjà, depuis quelque temps, dans l’air.

Otto Hahn vit le jour le 8 mars 1879 à Francfort. Il étudie à l’Université de Marburg puis à celle de Munich, où il obtient son doctorat de chimie en 1879. Après une thèse de chimie organique, Hahn entreprend une série de recherches, d’abord avec Ramsay à Londres, où il découvre le radiothorium, puis avec Rutherford à Montréal, où il isole le thorium et le radioactinium en 1905. L’année suivante, il obtient un poste à l’Institut de l’Université de Berlin, où il est nommé professeur en 1910. En 1912, il prend la direction de la section radioactivité. Enrôlé dans l’armée durant la Première Guerre mondiale (1914-1918), notre scientifique interrompt ses recherches. Il les reprendra après le conflit avec Lise Meitner comme collaboratrice. Ils identifient le protactinium. Lors de la fuite de Lise vers la Suède, elle sera remplacée par Fritz Strassmann qui incite Otto Hahn à reprendre les expériences d’Irène Joliot-Curie et de Paul Savitch. Le 25 octobre 1938, O. Hahn écrit à Lise Meitner :

« Nous sommes en train de les reproduire [les résultats des Français] et nous croyons maintenant à leur réalité ».

Les deux Allemands espèrent mettre en évidence plusieurs isomères du radium qui par radioactivité β, donnent des isotopes de l’actinium. Leurs résultats sont publiés au début de novembre. Le 13 novembre, Hahn rencontre secrètement son ancienne collaboratrice à Copenhague. Celle-ci n’est pas satisfaite des conclusions : trop d’isomères et réaction de production du radium peu crédible !

L’équipe allemande reprend ses séparations chimiques avec plus de rigueur. Malgré leur obstination à vouloir trouver dans les précipitations fractionnées du radium, c’est la radioactivité du baryum qui demeure. Le 19 décembre au soir, Hahn écrit à nouveau à Meitner :

« Toujours davantage nous arrivons à la terrible conclusion : nos isotopes du radium se comportent non pas comme du radium, mais comme du baryum […] Peut-être peux-tu proposer quelque explication fantastique. Nous savons bien nous-même qu’en principe il ne peut pas éclater en baryum […] ».

Le 22 décembre, ils envoient une publication à la revue Naturwissenschaften, dans laquelle ils disent qu’en tant que chimistes ils étaient conduits à conclure qu’ils avaient affaire à des radiobaryum et des readiolanthane, éléments beaucoup plus légers que l’uranium :

« Il ne s’agit pas de radium, mais de baryum […]. Si nos isotopes du radium ne sont pas du radium, alors les isotopes de l’actinium ne sont pas non plus de l’actinium, mais devraient être du lanthane […] ».

La masse du baryum est pratiquement la moitié de celle de l’uranium. Seule la fission de ce dernier  pouvait expliquer le phénomène. Hahn et Strassmann publient leurs résultats qui paraîtront le 6 janvier 1939, mais hésitent encore à faire le pas décisif :

« Comme chimistes nucléaires relativement proches des physiciens, nous ne pouvons encore franchir ce grand pas qui va à l’encontre de toute l’expérience passée de la physique nucléaire ».

Ils envoient immédiatement une copie de leur article à Lise Meitner qui la recevra le 19 décembre. Le 10 janvier, Hahn et Strassmann observent que le thorium subit également la fission ; les résultats sont envoyés à Naturwissenschaften le 28 janvier.


III.         INTERPRETATION CORRECTE DU PHENOMENE

 Lise Meitner rencontre son neveu Otto Robert Frisch4 en décembre 1938 à Kungälv en Suède. Lors de leurs discussions, en réfléchissant à la lettre de Otto Hahn, et reprenant le modèle de la goutte de liquide (fig. 79), ils imaginent que le noyau d’uranium se comporte comme tel. Lorsqu’on lui donne un surcroît d’énergie, par capture d’un neutron lent par exemple, le noyau entre en vibration et se déforme. Les forces coulombiennes répulsives entre les 92 protons l’emportent au détriment des forces nucléaires attractives. La déformation s’accentue et le noyau présente une striction en son milieu avant de se scinder en deux fragments plus petits (fig. 79). Se rappelant le calcul de la masse des noyaux, ils se rendent compte de l’énergie dissipée lors de cette fission (de l’ordre de 200 MeV). Les deux savants font parvenir leur explication à la revue Nature qui sera publiée le 11 février.

 

fission




















Fig. 79 – Une goutte d’eau sphérique électriquement chargée conserve sa forme par suite d’une interaction complexe de la tension superficielle de l’eau, des forces de cohésion moléculaire de ses particules et des charges électriques qui y sont réparties. Une perturbation de ces conditions entraîne la scission de la goutte. Le comportement du noyau d’uranium est en quelque sorte semblable à celui de la goutte. A la suite de l’impact d’un neutron (A) le noyau devient instable (B), il s’étire (C) et se scinde en deux parties (D) qui s’écartent l’une de l’autre avec une immense énergie (E).



IV.      CONFRONTATION DE DEUX TRADITIONS SCIENTIFIQUES

 Si l’on veut comprendre comment il a été possible à Lise Meitner et à son neveu Otto Robert Frisch d’interpréter correctement la découverte par Otto Hahn et Fritz Strassman de la fission nucléaire en décembre 1938, il faut se reporter au modèle de la goutte liquide du noyau. Cela s’est fait en deux étapes : la première, entre 1928 et 1935, aboutissant au résultat des travaux de George Gamov, Werner Heisenberg et C.F. von Weizsächer ; la deuxième de 1936 à 1938, donnant lieu aux résultats du travail de Niels Bohr et de ses collaborateurs. L’école de Berlin s’était centrée sur l’application du modèle de la goutte à des calculs du défaut de masse, c’est-à-dire, les aspects statistiques du modèle. L’école de Copenhague, quant à elle, s’était polarisée sur son application aux excitations nucléaires, soit aux aspects dynamiques du modèle. Lise Meitner, obligée de fuir Berlin en juillet 1938, partageait la tradition de l’école allemande, tandis que son neveu Frisch se raccrochait à celle de Copenhague. Lors de leur rencontre, ils allieront les deux traditions et élaboreront une nouvelle application du modèle de la goutte liquide qui permettra une interprétation correcte de la fission nucléaire.

 Les enseignements que l’on peut tirer de cette histoire sont à divers niveaux :

  • —D’abord, on peut se pencher sur la nature de la créativité scientifique et renvoyer le lecteur à l’analyse de l’acte créateur d’Arthur Koestler (1905-1983), dans laquelle il indique qu’il s’appuie sur la fusion de ce qu’il nomme les différentes « matrices » de pensée[1]. Je pense que quelque chose d’analogue s’est produite dans ce cas. Meitner et Frisch, lors de leur rencontre, s’appuyaient sur des concepts très différents d’un modèle nucléaire particulier, et ils comprirent qu’ils pouvaient les combiner d’une manière totalement nouvelle.
  • —Deuxièmement, nous pouvons apprendre quelque chose sur la vie extraordinaire de ces différents scientifiques.
  • —Enfin, les événements ou la situation politique peuvent influencer fortement le développement de la science. L’exil forcé de Frisch, juste après la promulgation de la loi sur le service civil nazi en avril 1933, et celui de Meitner après l’Anschluss de l’Autriche en 1938, ont permis cette rencontre historique.

V.       DEMONSTRATION DE LA REALITE DE LA FISSION

 Nous avons vu précédemment qu’à l’annonce des résultats de Hahn et Strassmann, Frédéric Joliot, abandonnant ses divers travaux, voulait démontrer la réalité de la fission, sans connaître les conclusions de Lize Meitner et de son neveu. Entre le 26 et le 28 janvier 1939, il entreprend une de ses plus belles expériences. Il comprend que la fission du noyau d’uranium doit libérer énormément d’énergie se retrouvant pour l’essentiel sous forme d’énergie cinétique des deux fragments plus légers. Dans un cylindre de laiton de 2 cm de diamètre sur 5 cm de longueur, et dont la paroi extérieure est recouverte d’une couche d’oxyde d’urane, il place une forte source de neutrons (radon-béryllium). L’ensemble est entouré d’un cylindre de bakélite distant de 3 mm de la couche d’oxyde d’urane. Il observe que la paroi interne du tube de bakélite reçoit un mélange d’atomes radioactifs correspondant aux fragments de fission. Remplaçant la source et le cylindre de laiton par un compteur Geiger-Muller, il peut en suivre l’évolution au cours du temps. C’est bien la preuve de la réalité de la fission (fig. 80). Ses résultats sont publiés le 30 janvier 1939 dans une note aux Comptes rendus de l’Académie des sciences.

realitefission



Fig. 80 – Fin janvier 1939, Frédéric Joliot obtient une preuve physique de la fission : dans un cylindre de bakélite, il bombarde de neutrons un cylindre en laiton recouvert d’une couche d’oxyde d’uranium. Les fragments issus de la fission de l’uranium se déposent sur l’intérieur du cylindre de bakélite et se désintègrent. Frédéric suit les périodes radioactives de ces radioéléments en remplaçant le cylindre de laiton et la source de neutrons par un compteur Geiger-Muller. Il obtient ainsi la preuve que ces radioéléments sont des fragments de fission.


VI.         REACTION EN CHAINE

 Le noyau d’uranium ayant proportionnellement plus de neutrons que les éléments plus légers, il vient rapidement à l’esprit de Frédéric Joliot qu’une réaction en chaîne est possible. En effet chaque fission doit libérer, en plus des deux nouveaux noyaux, des neutrons excédentaires, susceptibles de provoquer de nouvelles fissions. Il constitue une équipe avec le jeune Autrichien Hans von Halban (1908-1964) et le Russe émigré Lew Kowarski (1907-1979) afin d’examiner expérimentalement la possibilité d’une réaction en chaîne. Dès le 7 mars 1939, l’équipe du Collège de France met en évidence l’émission de ces neutrons supplémentaires. S’adjoignant les services du chimiste Maurice Dolé, nos chercheurs déterminent leur énergie qui s’avère élevée pour la plupart. Le nombre de particules émises est fonction du type de réaction (voir plus loin). Ils évaluent le nombre de neutrons secondaires émis par chaque fission d’un noyau d’atome d’uranium aux alentours de 3,2 ± 0,7 par fission. Ce nombre est en fait trop élevé, par suite d’une erreur d’interprétation des mesures. En réalité, il se situe en moyenne à 2,5 neutrons secondaires par fission. Une note adressée à la revue londonienne « Nature » paraît le 22 avril 1939.

 Dès l’annonce, aux Etats-Unis,  par Niels Bohr de la découverte de la fission, de nombreux chercheurs se lancent dans une véritable course aux résultats. Ainsi, Fermi qui a fuit l’Italie fasciste pour l’Amérique, travaille à l’université de Columbia à New York avec une équipe américaine. Il démontre l’efficacité supérieure des neutrons thermiques par rapport aux neutrons rapides pour obtenir la fission.

L’équipe française imagine d’utiliser un modérateur hydrogéné pour ralentir les neutrons rapides. Parallèlement, les Américains (H. Anderson, E. Fermi et H. Hanstein d’une part, et L. Szilard et W. Zinn d’autre part) arrivent aux mêmes conclusions. N’oublions pas le contexte politique dans lequel se trouve le monde à l’époque. L’idée de la possibilité de construire une arme de grande puissance fait son chemin parmi les différents groupes de savants. Le physicien hongrois, Leo Szilard, qui a fui l’Allemagne nazie pour rejoindre New York après un séjour en Autriche puis en Grande-Bretagne, écrit le 2 février 1939 à Joliot pour que celui-ci ne publie plus les résultats de ses recherches sur la fission. Dans sa lettre, il précise :

« Si plus d’un neutron est libéré, une sorte de réaction en chaîne sera évidemment possible. Ceci, dans certaines circonstances, pourrait permettre la réalisation de bombes sûrement extrêmement dangereuses, mais plus particulièrement entre les mains de certains gouvernements ».

L’intervention de Szilard ne fut pas comprise au Collège de France. Il n’était pas dans les habitudes des scientifiques de garder secret leurs travaux et découvertes. La publication de ceux-ci provoquait une certaine émulation dans le landerneau des chercheurs et faisait avancer les connaissances dans ce nouveau domaine qu’était la physique nucléaire. Le 12 avril 1940, Szilard perçoit davantage le danger de communiquer les découvertes récentes en matière atomique. Il met à nouveau Joliot en garde :

« J’aimerais soulever uns fois de plus la question de savoir si les résultats concernant les réactions en chaîne doivent être publiés. On dit que de telles publications sont étudiées en Allemagne et que le travail sur l’uranium est conduit là-bas dans le secret ».

« Votre proposition est très raisonnable, mais vient trop tard » répond le Français.

De plus, certains physiciens américains ne respectent pas cette recommandation. Cela débouchera sur l’intervention d’Albert Einstein qui écrivit au président Roosevelt.

Finalement, Joliot et son équipe ne tiennent pas compte des mises en garde de leurs collègues américains. Non seulement, ils publient leurs résultats dans des revues anglo-saxonnes, mais, fait peu habituel en France, les physiciens français, auxquels s’est joint le théoricien Francis Périn (1901-1992), déposent, les 1er, 2 et 4 mai 1939, trois brevets d’invention au nom de la Caisse nationale de la Recherche scientifique : « Dispositif de production d’énergie », « Procédé de stabilisation d’un dispositif producteur d’énergie » et « Perfectionnement aux charges explosives ». En effet, jusque-là, l’usage était de ne pas considérer la science comme une source de profit.

 

VII.       LA FISSION DES NOYAUX LOURDS

 A.  Définition

La fission est une réaction nucléaire provoquée au cours de laquelle un noyau lourd se scinde généralement en deux noyaux moyens, sous l’impact d’un neutron. La réaction se fait avec perte de masse et dégagement d’énergie (fig. 81).

B.  La réaction de fission

 La probabilité qu’un noyau se scinde par fission dépend essentiellement de deux parameters :

1.   Sa section efficace

J’ai décrite celle-ci dans le chapitre V. « La loi de capture neutronique » de la partie « Découverte de la fission nucléaire ». Je n’y reviens donc pas.

bombe-fission

Fig. 81 – Réaction de fission d’un noyau lourd. Un neutron entre en collision avec un noyau lourd. Ce noyau capture le neutron. Il est alors sous un état excité, ce qui le conduit à se scinder en deux noyaux plus légers avec émission d’un ou de plusieurs neutrons, de chaleur et de rayonnements.

2.   Son énergie potentielle

Reprenons le diagramme donnant l’énergie de liaison moyenne par nucléon des noyaux[2]. Son observation permet d’envisager deux types de réactions nucléaires permettant de récupérer de l’énergie. (fig. 82).

L’une d’elle concerne les noyaux lourds, de numéro atomique supérieur à celui du fer (Z = 26, A = 56). C’est la réaction de fission, qui nous occupe ici et qui est représentée comme suit (fig. 82).

enregieliaison

Fig. 82 – Energie de liaison moyenne par nucléon des noyaux

Utilisant l’analogie de la goutte liquide, les interactions mises en jeu entre les différents nucléons sont :

–      les interactions attractives liées à la force nucléaire forte ;

–      les interactions répulsives dues à la charge des protons ;

–      les tensions superficielles qui assurent la cohésion du noyau.

L’énergie potentielle du noyau est la somme de l’énergie potentielle électrique et de l’énergie potentielle nucléaire[3]. Lors d’une réaction de fission décrite plus haut (chapitre II), la cohésion assurée par la tension superficielle diminue, ce qui peut entraîner la rupture du noyau : la valeur limite de fission s’appelle « barrière de fission » (fig. 83).

 barrierefission

Fig. 83 – Barrière de fission. Energie potentielle d’un noyau fissile en fonction de la distance r entre les deux parties du noyau. La forme correspondante du noyau est montrée au-dessus du graphe.

 C.  Une réaction exoénergétique

 Cette réaction est exoénergétique. On constate, pour les noyaux lourds, que la somme des masses des deux atomes obtenus est inférieure à celle du noyau initial. Selon le principe d’équivalence masse – énergie d’Einstein, E = mc², la masse perdue est émise sous forme d’énergie récupérable.

D.  Fission du noyau d’uranium

 Prenons comme exemple le noyau d’235U, car il peut subir la fission et, de plus, il fut utilisé lors des premières expériences (fig. 84).

fissionuranium

Fig. 84 – La fission du noyau d’uranium donne naissance à deux noyaux d’atomes d’éléments tout différents, le krypton et le baryum, par exemple.

Un calcul simplifié permet d’obtenir un ordre de grandeur de l’énergie libérée par la fission d’un noyau d’235U. L’énergie de liaison d’un nucléon dans un noyau d’235U est de 7,6MeV alors qu’elle est de 8,4MeV dans ses fragments. Cette différence équivaut à une libération d’énergie de 0,8MeV par nucléon qui est multipliée, dans le cas de l’235U, par 235 le nombre de nucléons présents au départ. On libère ainsi environ 200MeV, 50 fois plus que la désintégration α du même noyau.

A titre de comparaison, la combustion d’1 Kg de charbon libère une énergie de 33,24.107 J, alors que celle d’1 Kg d’uranium libère une énergie de 8 ,64.1013 J.

Dans le cas de l’235U, la barrière de fission est de 6,8 MeV. Elle correspond également à peu près à la différence d’énergie potentielle entre son état fundamental et l’énergie à l’état excité lors de la collision d’un neutron thermique ayant une énergie de l’ordre de 1/40 eV. La fission a donc lieu.

Pour l’isotope 238, la valeur de la barrière de fission est supérieure de 7,1 MeV à celle de son énergie à l’état fondamental. Lors de l’absorption d’un neutron thermique, la différence d’énergie entre les deux états n’est que de 4,9 MeV. La fission ne peut se réaliser. Pour ce faire, il faut bombarder le noyau 238U au moyen de neutrons rapides d’énergie proche de 1,8 MeV.

Une des réactions possibles de fission de 235U s’écrit :

23592U + 10n Ò 9136Kr + 14256Ba +…10n

En écrivant la loi de conservation du nombre de nucléons, on peut aisément déterminer le nombre de neutrons rapides formés.

235 + 1 = 91 + 142 + y

y = 3, donc l’équation devient :

23592U + 10n Ò 9136Kr + 14256Ba + 310n

D’autres réactions peuvent se produire :

23592U + 10n Ò 9438Sr + 14054Xe + 210n

 

23592U + 10n Ò 9437Rb + 14155Cs + 10n

 

E.  Les noyaux fissiles

 Les noyaux qui peuvent subir la fission sont dits fissiles. Ils possèdent un nombre impair de neutrons et ont, pour la plupart, une masse atomique supérieure à 220. Au-delà de A = 220, les éléments seraient, sans doute, tous instantanément fissibles, ce qui explique leur absence dans la nature.

Lorsqu’un neutron supplémentaire est capturé par le noyau d’un élément lourd, il s’apparie avec le neutron célibataire et lui confère un niveau d’excitation très élevé. La probabilité de fission du noyau augmente, bien qu’il puisse rester en l’état ou même capturer un autre neutron.

 Dans le tableau périodique, seuls les éléments suivants, fissiles en particulier sous l’effet de neutrons lents, nous intéressent car nous les retrouverons dans les applications industrielles et militaires :

– l’uranium-233               23392U

– l’uranium-235               23592U

– le plutonium-239           23994Pu

– le plutonium-241           24194Pu

Seul l’235U est encore présent dans les roches terrestres, à raison de 7‰ dans l’uranium naturel. Sa très grande période ou demi-vie qui est de 8,8.108 ans, lui a permis de subsister en quantité encore relativement grande pour être exploité. L’233U a une demi-vie de 1,6.105 ans, le 239Pu, de 24.000 ans et le 241Pu, de 12,9 ans seulement ce qui explique qu’ils n’existent plus à l’état naturel.

 F.  Réaction en chaîne

 Dans les différentes réactions qui mènent à la fission du noyau d’235U, nous constatons qu’il y a des neutrons excédentaires (de 1 à 3). Ces neutrons, s’ils ont une énergie adéquate peuvent à leur tour provoquer la fission d’autres noyaux. Si le nombre de neutrons émis lors de chaque fission est supérieur à 1, il peut se produire une réaction en chaîne qui devient rapidement incontrôlable (principe de la bombe à fission) (fig. 85). Dans les centrales nucléaires, la réaction en chaîne est contrôlée au moyen de barres qui absorbent une partie du flux neutronique. reactionchaine

Fig. 85 – Réaction en chaîne



[1] Koestler Arthur (1965) – Le cri d’Archimède. Calmann-Levy.

[2]  Voir la partie « Au cœur du noyau atomique ».

[3]  Ces notions ont été décrites dans la partie « Au cœur du noyau atomique ».

[4]Otto Robert Frisch (* 1.10.1904, Vienne – … 22.09.1979). Obtient son doctorat en Sciences physiques à l’Université de Vienne, en 1926. Se consacre à la recherche scientifique à Berlin et à Hambourg, où de 1930 à 1933, il collabore aux travaux d’Otto Stern. De 1933 à 1934, il travaille à Londres chez P. Blackett. Ensuite, il va à l’Institut Niels Bohr de Copenhague où il élabore avec Lise Meitner, sa tante, la théorie de la fission nucléaire. En 1939, il émigre en Angleterre. On le retrouve en 1943 dans le groupe des savants anglais au Los Alamos Laboratory, où il participe à la mise au point de la bombe atomique..

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XI – Découverte de la fission nucléaire

I.           FERMI, UN GENIE ENGAGE

 Dans ce capitre, nous allons faire la connaissance de plusieurs nouveaux venus sur la scène de la recherche nucléaire. Pour commencer, l’Italien Enrico Fermi, personnage ambigu, qui a vécu dans la tourmente politique occasionnée par la deuxième guerre mondiale. Il fut tour à tour un chercheur solitaire de génie et un artisan associé au champignon atomique qui s’éleva dans le désert d’Alamogordo et à la destruction d’Hiroshima et Nagasaki.

 Lorsqu’il apprend la découverte des Joliot-Curie sur la radioactivité artificielle, Fermi a déjà un long passé de chercheur derrière lui. En 1922, après sa licence en physique, le jeune savant sera introduit dans la communauté scientifique internationale par son mentor Orso Mario Corbino (1876-1937), l’un des plus talentueux expérimentateurs italiens. Ses recherches sur le comportement des particules d’un gaz parfait, en feront un protagoniste de la physique quantique. Il élabore, en 1933, une théorie de l’interaction faible, qui n’est pas immédiatement comprise. Il participe au Congrès Solvay de 1933, à Bruxelles, où il peut la défendre. Il en résultera un article intitulé : « Tentative d’une théorie des rayons β ».

 

II.         LE NEUTRON : NOUVEAU PROJECTILE !

 Nous sommes en 1934, Fermi se propose de remplacer les particules α (noyaux d’hélium, composés de deux protons et de deux neutrons), utilisées par les Français, par des neutrons insensibles (électriquement neutres) à la forte répulsion coulombienne lors de leur approche des noyaux cibles. Une première tentative au moyen d’une source de neutrons à partir de polonium et de béryllium sera infructueuse : trop peu de neutrons. Il utilisera une nouvelle source plus intense, constituée de radon et de béryllium. Fermi bombarde d’une manière systématique tous les éléments de la classification périodique de Mendéliev en commençant par l’hydrogène, puis le lithium, le béryllium, le bore, le carbone, l’azote et l’oxygène. Les résultats sont toujours négatifs. Par contre, lorsqu’il arrive au fluor et à l’aluminium, son compteur Geiger-Müller détecte enfin des particules.

 Le 25 mars 1934, Fermi envoie un article intitulé « Radioactivité provoquée par bombardement aux neutrons 1 » à la « Ricerca Scientifica » dans lequel il annonce ses premiers résultats. Il a l’intention d’en publier d’autres (10), ce qui explique le nombre 1 dans le titre. Il les interprète comme étant une réaction (n, α), où le noyau cible absorbe un neutron et émet une particule α, créant un nouvel élément radioactif dont le numéro atomique est inférieur de deux unités à celui de l’élément de départ.

 Comprenant l’importance de ce travail, avec son équipe constituée de Franco Rasetti (1901-2001), le meilleur physicien expérimental du groupe, d’Edoardo Amaldi (1908-1989) et de Emilio Segrè (1905-1989), il se lance dans une série d’expériences. Il s’adjoindra les compétences d’un chimiste, Oscar D’Agostino (1907-1975), pour identifier les nouveaux radionucléides obtenus. Il s’ensuit une période d’intense activité avec publication à un rythme soutenu dans « Ricerca Scientifica ».

 L’équipe italienne remarque que le bombardement neutronique provoque la formation de nouveaux éléments radioactifs, quel que soit le nombre atomique de la cible. Dans le cas d’éléments légers, les radionucléides obtenus ont un numéro atomique inférieur d’une à deux unités à celui du noyau cible initial, tandis que dans le cas d’éléments lourds, les produits résultants sont toujours des isotopes (de même numéro atomique) des noyaux bombardés. En parallèle, l’équipe se propose de déterminer une classification systématique des réactions nucléaires produites par les neutrons. Les résultats obtenus pour les éléments légers semblent être du type (n, p) ou (n, α), c’est-à-dire, absorption d’un neutron et émission d’un proton ou d’une particule α. Ces réactions sont déterminées par la hauteur de la barrière du potentiel[1]électrostatique que doivent traverser les particules chargées (p ou α).

III.      EN QUETE DES ELEMENTS TRANSURANIENS

 L’équipe romaine poursuit ses expériences et, au début de l’été 1934, elle s’attaque aux éléments les plus lourds que sont le thorium (Z = 90) et l’uranium (Z = 92). Le bombardement neutronique de ces noyaux donne de nouveaux radionucléides difficiles à identifier. Avec l’uranium, dernier terme de la classification de Mendeleïev connu à l’époque, elle constate que les noyaux instables formés émettent des rayons β. Fermi pense avoir obtenu, après capture d’un neutron par le noyau, un autre atome radioactif, isotope de l’uranium. Celui-ci va perdre son excès de neutron par conversion d’un neutron en proton avec émission d’un électron et d’un neutrino. Le nombre de protons Z augmente donc d’une unité. De ces dernières expériences, Fermi et son groupe déduisent, de façon erronée, qu’ils ont obtenu un nouvel élément transuranien radioactif (dont le numéro atomique est égal à 93, soit supérieur à celui de l’uranium). Celui-ci, à son tour, émet une radiation β conduisant à l’élément qui serait de rang 94 de la classification périodique. Malgré l’enthousiasme de son équipe, Fermi émet des soupçons. Cependant, ces soi-disant deux nouveaux noyaux seront appelés ausonium et hesperium.

 Les expériences de l’école de Fermi suggèrent à Ida Noddack, une chimiste allemande, que l’action des neutrons sur les éléments les plus lourds pouvait entraîner leur division en plusieurs fractions assez grandes. L’idée est trop révolutionnaire pour être admise par les savants européens. Ida Noddack ne cherche d’ailleurs pas à vérifier son hypothèse, n’étant pas outillée pour cela. L’interprétation incorrecte de leurs résultats et le fait d’être passé à côté de la fission de l’uranium tourmenteront longtemps les physiciens italiens.

 « La possibilité de la fission du noyau d’uranium nous échappa, alors qu’elle nous fut signalée par Ida Noddack, qui nous envoya un extrait de son article où elle proposait d’interpréter certains de nos résultats comme une conséquence de la fission de l’uranium en deux parties à peu près équivalentes. La raison de notre aveuglement reste, aujourd’hui encore, mystérieuse » dira plus tard Segrè.

 Les vues de Fermi étaient en partie exactes, car à partir de 1944, et grâce aux premiers réacteurs nucléaires, qui développaient des réactions de fission avec émission de neutrons supplémentaires, les physiciens américains parviendront à obtenir ces fameux éléments transuraniens : neptunium, plutonium, américium et curium.

 

IV.       LES NEUTRONS LENTS OU THERMIQUES

 Amaldi et Segrè, après un séjour (juin 1934) à Cambridge dans le Laboratoire de référence en physique nucléaire de Lord Rutherford, se lancent, dès leur retour à Rome, sous la direction de Fermi, dans l’étude systématique de la question de la capture neutronique. Une série d’étranges phénomènes et de résultats contradictoires va amener l’équipe à entreprendre des tests afin de comprendre les raisons de ces paradoxes. Ils décident de placer un écran de plomb entre la source de neutrons et la cible qui consiste en un cylindre d’argent, afin de distinguer les neutrons absorbés des neutrons émis par le plomb. Au moment d’entreprendre cette expérience, Fermi, mu par une inspiration subite, remplace le plomb par un élément plus léger, un bloc de paraffine, riche en atomes d’hydrogène. Curieusement, le filtre de paraffine multiplie l’effet des neutrons. Fermi alerte ses collaborateurs pour leur montrer ce phénomène extraordinaire.

 Segrè raconte :

 « Au début, je croyais qu’un compteur était simplement défectueux et fournissait des indications arbitraires, comme cela arrivait de temps à autre, mais chacun d’entre nous fut rapidement convaincu que la radioactivité extraordinairement forte dont nous étions témoins était réelle et résultait du filtrage de la radiation primaire par la paraffine. […] Nous rentrâmes chez nous pour le déjeuner et notre sieste traditionnelle, encore surpris et étourdis par les observations de la matinée. Lorsque nous revînmes, Fermi avait déjà formulé une hypothèse pour expliquer l’action de la paraffine. »

 Les neutrons incidents sont ralentis par une suite de chocs élastiques avec les protons présents dans la paraffine (comme au billard, lorsqu’une boule est ralentie en heurtant une autre boule). Par ce fait, leur efficacité à provoquer une radioactivité artificielle augmente. Ce résultat va à l’encontre de ce que les physiciens imaginaient, à savoir une probabilité de capture des neutrons et donc de production de réactions nucléaires qui augmente avec la diminution de la vitesse de ces neutrons. Jusqu’à présent, les chercheurs pensaient, au contraire, qu’il fallait des neutrons incidents de grande énergie, donc animés d’une grande vitesse, pour augmenter cette probabilité de capture. Après la Seconde Guerre Mondiale, Fermi relatera cette découverte au célèbre astrophysicien d’origine indienne Subrahmanyan Chandrasenkar (1910-1995).

 « Je vais vous raconter l’histoire de la découverte sans doute la plus importante de ma carrière. Nous travaillions très intensément sur la radioactivité induite par les neutrons et les résultats que nous obtenions étaient incompréhensibles. Un jour, à peine arrivé au laboratoire  il me vint à l’esprit que j’aurais dû examiner l’effet produit par un morceau de plomb placé devant les neutrons incidents. Contrairement à mon habitude, je mettais beaucoup de zèle à préparer minutieusement un morceau de plomb. A l’évidence, quelque chose me tracassait : je trouvais toutes sortes d’excuses pour différer la mise en place de ce morceau de plomb. Lorsque finalement, avec grande réticence, j’étais sur le point de le disposer à l’endroit prévu, je me dis : « Non ! Ce n’est pas ce morceau de plomb que je veux, mais un morceau de paraffine. » L’histoire s’est vraiment déroulée ainsi, sans aucune prémonition ni raisonnement conscient préliminaire. Je pris immédiatement un morceau de paraffine que je trouvai sur place, à portée de main, et le plaçai là où aurait dû se trouver le morceau de plomb ».

 Sous le coup de l’émotion, le groupe se réunit pour rédiger une lettre à la revue scientifique « Ricerca scientifica » dans laquelle il annonce la découverte. Sous le titre « Action des substances hydrogénées sur la radioactivité induite par les neutrons », nos physiciens avancent une explication possible :

 « Les neutrons, par de multiples chocs contre des noyaux d’hydrogène, perdent rapidement leur énergie. Il est plausible que la section efficace [[2]] de la collision neutron – proton [probabilité de collision] augmente à mesure que l’énergie diminue. Après un certain nombre de chocs, les neutrons se déplacent de manière analogue aux molécules qui diffusent dans un gaz, leur énergie se trouvant réduite à l’énergie cinétique d’agitation thermique du gaz. Il se formerait ainsi autour de la source neutronique quelque chose de similaire à une solution de neutrons dans l’eau ou dans la paraffine. »

 C’est pourquoi l’on parlera de neutrons lents ou neutrons thermiques, car leur énergie est voisine de l’agitation thermique, soit 0,02 eV à la température ordinaire.

V.      LA LOI DE CAPTURE NEUTRONIQUE

 Le freinage des neutrons dans les substances hydrogénées réoriente le programme de l’école Fermi. Elle se tourne vers l’étude des effets des neutrons lents. La mesure de l’influence de l’immersion dans l’eau (substance hydrogénée) de la source et des échantillons cibles apporte une première confirmation : seules les réactions du type (n, γ), c’est-à-dire capture radioactive d’un neutron par le noyau irradié accompagné de l’émission d’un photon γ, sont sensibles aux substances hydrogénées. De plus, certains éléments présentent une section efficace de capture neutronique beaucoup plus élevée que la section de collision géométrique des noyaux irradiés.

 Utilisant des arguments de mécanique quantique, Fermi établit la loi générale liant la section de capture neutronique à la vitesse des neutrons incidents : la probabilité de capture radioactive d’un neutron par le proton d’un noyau est inversement proportionnelle à la vitesse du neutron.

 En d’autres termes, la section efficace est de l’ordre de la surface du noyau pour les neutrons très rapides (les plus énergétiques), tandis qu’elle peut atteindre des valeurs très supérieures à cette surface, de l’ordre de plusieurs milliers de barns pour les neutrons les plus lents (les moins énergétiques) (fig. 74).

Sections efficace-1

Fig. 74 – Variation de la section efficace selon la vitesse (l’énergie) du neutron incident

 Pour un noyau donné, σ n’est pas constant et dépend de plusieurs facteurs :

  • Le type de section :

Il existe plusieurs types de sections efficaces :

–      Section efficace de capture σc (capture d’un neutron sans réaction de fission) ;

–      Section efficace de fission σf (capture d’un neutron suivi d’une fission) ;

–      Section efficace de diffusion élastique (lors d’une collision élastique) ;

–      Section efficace de diffusion inélastique (lors d’une collision inélastique).

La somme des deux dernières étant σs.

  •  L’énergie du neutron incident :

On peut observer une variation des sections efficaces de fission et de capture en fonction de l’énergie des neutrons incidents. Par exemple pour le plutonium 239 et l’uranium 233 sur les diagramme suivants (fig. 75 et 76).

Barns

 Fig. 75 – Sections efficaces (barns) de fission et de capture pour le plutonium 239. On constate que la fission est environ deux fois plus probable que la capture pour les neutrons thermiques et que, pour des neutrons rapides, la capture est très peu probable. Remarquez les multiples résonances de capture et de fission pour les énergies comprises entre 1 eV et 1000 eV.

 Fig. 76 – Sections efficaces (barns) de fission et de capture pour l’uranium 233. On constate que, tant pour les neutrons thermiques que pour les neutrons rapides, la section efficace de fission est au moins 10 fois plus grande que celle de capture.

 On constate que globalement les sections efficaces diminuent avec l’augmentation de l’énergie du neutron selon la loi de Fermi. Pour les noyaux considérés ici, la section efficace de fission est supérieure à celle de capture. La probabilité que la fission ait lieu est donc plus grande.

Orso Mario Corbino comprit immédiatement la portée de cette découverte et il incita Fermi a déposer une demande de brevet. Ce sera chose faite le 26 octobre 1935. Le brevet italien qui sera étendu plus tard à d’autres pays, consigne le processus de production de substances radioactives artificielles par bombardement neutronique et l’augmentation de l’efficacité par ralentissement  des neutrons.

 En effet, l’effet de ralentissement des neutrons provoqué par certaines substances hydrogénées comme le graphite ou l’eau lourde, appelés éléments modérateurs, sera d’une importance primordiale dans l’élaboration des réacteurs nucléaires. Nous en reparlerons dans la suite de ce dossier.

           

VI.       DECOUVERTE DE LA TRANSMUTATION DE L’URANIUM

 En janvier 1935, l’équipe italienne reprend ses recherches sur le thorium et l’uranium. Amaldi est chargé de détecter les émetteurs α produits dans ces deux éléments lorsqu’ils sont bombardés par des neutrons lents. Afin de filtrer les particules émises par l’uranium et le thorium, il place devant ceux-ci une feuille d’aluminium équivalente à une couche d’air de 5 à 6 cm. En effet, selon la loi de Geiger-Nuttal sur la désintégration radioactive, qui lie la longueur du parcours des particules à la vie moyenne de leur émetteur, plus la vie moyenne est brève, plus les particules sont rapides et pénétrantes. Comme l’uranium et le thorium ont une durée de vie très longue, leurs particules émises parcourent une très faible distance, correspondant à l’épaisseur de la feuille d’aluminium. Malgré ce dispositif :

 « Les expériences donnèrent des résultats négatifs, raconte Amaldi, mais si nous avions par hasard oublié la feuille d’aluminium, nous aurions déjà pu observer les noyaux de recul dus à la fission en janvier ou février 1935 ».

 Pour la deuxième fois, l’équipe italienne manqua de peu la découverte de la fission de l’uranium. Le 10 décembre 1938, Fermi recevra le prix Nobel de physique « pour ses découvertes de nouvelles substances radioactives […] et pour ses études sur le pouvoir sélectif des neutrons lents ».

 De nombreux physicians et chimistes reprendront les expériences de l’école de Fermi, chacun apportant sa petite contribution à l’approche de la vérité. Le problème était particulièrement ardu, comme tous ceux touchant aux éléments radioactifs artificiels. Ceux-ci étaient obtenus en laboratoire en des quantités extrêmement faibles. De plus leur durée de vie est généralement brève. Pour les identifier, les méthodes de detection et de séparation chimique doivent être rapides. Elles consistaient en une série de précipitation afin de les dissocier des éléments auxquels ils sont apparentés. Comme les chercheurs travaillaient par analogies, il pouvait subsister des incertitudes.

 Durant les années 1935 – 1938, Otto Hahn (1879-1968) et Lise Meitner (1878-1968), à l’Institut Kaiser-Wilhem de Berlin, se penchent sur le problème. Résultat : une « purée » de nouveaux radioéléments comme dans l’essai de Fermi.

 Irène Joliot-Curie, ayant lu la publication des deux chercheurs allemands, exprime sa méfiance :

 « Je ne suis pas d’accord avec ce résultat qui m’inspire la plus grande méfiance. Je vais recommencer l’expérience et, au lieu de m’attaquer à toute la « purée », je vais travailler sur un seul radioélément au sein du mélange, celui qui émet les rayons bêta les plus pénétrants ».

 Aidée de son assistant, le Yougoslave Paul Savitch, elle recouvre le mélange d’une feuille de cuivre et ils étudient la substance dont les radiations traversent celle-ci. Il s’avère qu’il s’agit d’un élément que Lise Meitnet et Otto Hahn n’ont pas vu, et dont la période est de trois heures et demie. Irène et Paul Savitch publient leurs conclusions en septembre 1938 en précisant que les propriétés chimiques de ce radioélément ressemblent étrangement à celles du lanthane, élément connu, de numéro atomique 57. Ils hésitent à considérer qu’il s’agit bien de lanthane car il paraît, dans leur expérience, plus lourd que l’uranium devenu plus léger. En fait, ce dernier s’est divisé en deux. Il s’agit d’une transmutation de celui-ci, hypothèse émise par Ida Noddack quelques années plus tôt.

 Otto Hahn n’accepte pas les conclusions d’Irène et à l’occasion d’une rencontre avec Frédéric Joliot, il lui dit :

  « Entre nous, mon cher, c’est parce que votre épouse est une femme que je ne me suis pas permis de la critiquer. Mais elle a tort, dites-le-lui  et elle nous gêne d’autant plus que Lise Meitner a des ennuis avec les nazis ainsi que moi qui ne suis guère favorable à Hitler ».

 Rappelons que nous sommes à la fin des années trente, après la grande crise économique de 1929-1931. Hitler et les nazis prennent le pouvoir en Allemagne dès 1933 et commencent la chasse aux opposants, puis à tous ceux qui sont d’origine juive. Nommé chancelier du Reich, il prépare son pays à la guerre : remilitarisation de la Rhénanie en 1936 ; « Anschluss » de l’Autriche en mars 1938 ; à l’automne de cette même année, après la conférence de Munich, démembrement de la Tchécoslovaquie et entrée dans Prague en mars 1939. On connaît la suite ! De nombreux savants choisissent l’exil.

 Irène s’obstine, elle reprend ses expériences et retrouve les mêmes résultats. D’où la fureur de O. Hahn « contre cette bonne femme qui emploie les méthodes surannées de sa mère et qui essaie de ridiculiser mes travaux ». Entre-temps Lise Meitner a dû quitter l’Allemagne car elle est juive, pour se réfugier en Suède. Un jeune chimiste, Fritz Strassmann (1902-1980) va la remplacer auprès de Hahn.  Il convainc ce dernier de vérifier les travaux d’Irène Joliot-Curie et de Paul Savitch. Evidemment, ils trouvent le fameux lanthane dans le mélange final et avancent prudemment : « Nous publions ces résultats curieux avec une certaine hésitation ». Pourquoi cet élément est-il devenu plus lourd que l’uranium ? Cela va à l’encontre des lois admises en physique nucléaire. Aussi, Hahn ajoute-t-il en dernière minute sur l’épreuve de sa publication : « Le noyau de l’atome d’uranium s’est-il réellement brisé en deux ? » Il vient de franchir le pas décisif en interprétant correctement les résultats : la division du noyau autrement dit la fission. Encore une fois, les Joliot-Curie sont passés à côté d’une découverte primordiale.

 Le couple de Français, dès la publication d’Otto Hahn, se penchent sur les résultats de leurs expériences passées : « Nous avons été stupides ! lance Irène à son assistant. Nous étions si près de la vérité : nous l’avons frôlée ! » Frédéric, abandonnant ses autres travaux, prouve très simplement qu’après la capture du neutron incident, le noyau formé explosait, donnant deux noyaux de masse voisine qu’il recueillait sur un collecteur à proximité de l’uranium. Les deux fragments sont radioactifs et leurs descendants se forment après émission de rayons β. Il démontre ainsi en quelques heures que la fission nucléaire est bien une réalité.

 Ce sera Niels Bohr, en visite à l’université de Columbia, qui annoncera la nouvelle aux Etats-Unis. Elle y fera l’effet d’une bombe (sans jeu de mots).

 Bien que la découverte fût faite à Berlin, les Joliot-Curie et leur équipe resteront maîtres du jeu jusqu’à l’armistice de 1940. Cette découverte ouvre des perspectives qui inquiètent certains savants comme Enrico Fermi (émigré aux Etats-Unis, pour fuir le fascisme), Leo Szilard (1898-1964) et Albert Einstein. Le 2 février 1939, Léo Szilard écrit à Frédéric pour lui faire part de son inquiétude car cette découverte peut déboucher sur une réaction en chaîne capable de développer une énergie considerable et à la construction de bombes « extrêmement dangereuses entre les mains de certains gouvernements ». Il propose que les chercheurs ne publient plus leurs résultats sur la fission. La guerre en Europe est éminente. Albert Einstein pressentit par ses confrères envoie une lettre au président Roosevelt pour l’alerter sur les dangers éventuels de la mise au point d’une bombe nucléaire.

 « L’élément uranium peut devenir, dans un avenir immédiat, une nouvelle et importante source d’énergie […] Il est vraisemblable (étant donné le travail des Joliot-Curie en France, et celui de Fermi aux Etats-Unis) que l’on puisse envisager la possibilité de provoquer une réaction en chaîne nucléaire dans une grande masse d’uranium, réaction par laquelle pourrait être produite une énorme puissance et de grandes quantités de nouveaux éléments analogues au radium […] Ce nouveau phénomène pourrait aussi conduire à la fabrication de bombes, et l’on peut concevoir que des bombes extrêmement puissantes, d’un nouveau type, pourraient être ainsi construites. Une seule bombe de ce type, amenée par bateau et explosant dans un port, pourrait très bien détruire le port entier ainsi qu’une partie du territoire environnant […]

En raison de cette situation, il peut paraître souhaitable de maintenir des contacts permanents entre l’administration et le groupe de physiciens travaillant sur les réactions en chaîne en Amérique […]

Albert  Einstein. »

 Il s’en suivra la création d’un Comité chargé du développement d’une bombe nucléaire américaine. Ce sera le Projet Manhattan !

 fermi                                       equipe fermi

           Fig. 77 – Fermi en 1927                                               Fig. 78 – L’équipe Fermi : D’Agostino,       

                                                                                                      Segrè, Amaldi, Rasetti et Fermi en 1934

 

 

 



[1]    Barrière de potentiel : rempart énergétique dû à la présence de forces répulsives autour du noyau et s’opposant à la pénétration d’une particule extérieure à ce noyau. Cette barrière empêche également les particules du noyau de s’échapper si leur énergie est inférieure au sommet de la barrière de potentiel.

[2]    Section efficace : surface conventionnelle qui traduit la probabilité plus ou moins grande qu’a une particule, de caractéristiques données, de perturber un noyau et d’y provoquer une réaction déterminée. Son unité est le barn (1 barn = 10-24 cm² = 10-28 m²). Le symbole utilisé est la lettre grecque σ

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X – La transmutation artificielle : la pierre philosophale des alchimistes


I.           INTRODUCTION

 Dans le chapitre précédent, j’ai présenté deux personnages d’exception qui prirent une part très importante dans le développement de la connaissance des phénomènes nucléaires. Il s’agissait du couple Irène et Frédéric Joliot-Curie. Cette fois, je m’étendrai sur les expériences qui les menèrent à découvrir la radioactivité artificielle et ainsi préparer la course à la réalisation de la fission des noyaux lourds dont l’uranium, avec pour conséquence la course à l’arme nucléaire. Ceci sera développé plus loin dans ce dossier.

 

II.         TRAVAUX PREPARATOIRES  A LEUR GRANDE DECOUVERTE

A.     Recherche d’un rayonnement très pénétrant

 Comme je l’écrivis dans le chapitre « Au cœur du noyau atomique », nos deux savants avaient mis en évidence l’émission de protons par des éléments soumis au bombardement de particules α et avaient raté de peu la découverte du neutron qui en définitive revint à James Chadwick.

 Au début de leur carrière commune, les Joliot-Curie souhaitaient étudier des phénomènes associés au passage des particules α du polonium dans la matière. Cet élément émet presque exclusivement des α et il se forme en permanence dans le radium D. A partir d’anciennes ampoules ayant contenu du radon, intermédiaire entre le radium et le polonium, ils acquirent une bonne technique, particulièrement délicate et dangereuse, pour extraire du polonium à partir du radium D et obtenir des sources α très intenses, pouvant atteindre 200 millicuries sur des surfaces de 20 mm². Ce sont ces sources qui leurs avaient permis d’entreprendre leurs expériences

 fredericjoliotNous avons vu précédemment que Frédéric Joliot était passé maître dans l’utilisation de la chambre de Wilson et qu’il en avait conçu un modèle plus performant. Cet outil sera d’une grande utilité pour les chercheurs désirant visualiser les traces de particules ionisantes et sera à la base de découvertes primordiales dans le domaine des particules à haute énergie que nous aborderons plus tard.

Malgré leur déception de ne pas avoir découvert le neutron, Irène et Frédéric poursuivent leurs recherches. Ils observèrent avec leur chambre de Wilson, qu’aux neutrons émis étaient associés des électrons énergiques. Pour eux, ces particules ne peuvent être dues qu’à l’absorption de rayons γ par des atomes.

Fig. 69 – Frédéric Joliot montant les éléments d’une chambre de Wilson (Collège de France, 1938)

A l’époque, on ne connaissait que deux manières de produire des électrons énergiques par absorption de rayons γ :

–       l’effet photoélectrique dans lequel, le rayon γ est absorbé par un électron de la couronne atomique et qui est ensuite éjecté ;

–       l’effet Compton où les γ diffusent sur des électrons libres en leur cédant une partie de leur énergie.

Nos chercheurs en déduisent que la production de neutrons entraîne l’émission de rayons γ. Ils remarquèrent également « que plusieurs trajectoires d’électrons de grande énergie courbées par un champ magnétique se dirigeaient vers la source. Ce fait curieux était difficile à interpréter ».

 B.         Le positon

 Entre-temps, en étudiant la composante molle du rayonnement cosmique, le physicien américain C. Anderson avait découvert, en 1932, à l’aide d’une chambre de Wilson, l’électron positif. Celui-ci est le résultat de la dématérialisation d’un photon qui disparaît en créant un électron negative et un électron positif (fig. 79). Il le nomma positon (ou positron) par opposition au négaton (électron négatif). Cette découverte sera confirmée en Angleterre par P. Blackett et G. Occhialini, grâce à une technique permettant d’associer celle des compteurs Geiger-Müller en coïncidence avec celle de la chambre de Wilson. Ces deux chercheurs, associés à J. Chadwick, observent également ces positons dans une source complexe de neutrons et de photons.

 Sur la base de ces découvertes, Irène et Frédéric, en avril et mai 1933, reconsidèrent leurs premiers clichés de la chambre à bulles. Ils en déduisent que les traces curieuses – tournées vers la source – que l’on y distingue sont celles de positons. Ils en concluent qu’il existe une autre manière de produire des électrons par absorption de rayons γ : les γ de plus de 1,02 MeV peuvent se matérialiser en une paire positon – négaton et ce d’autant plus facilement que leur énergie est grande et que le numéro atomique de l’absorbant est élevé. L’énergie correspondant à la masse au repos de chaque électron est de 0,51 MeV et l’énergie excédentaire se partage, sous forme d’énergie cinétique, entre les deux électrons. Cette production de positons explique le grand pouvoir d’absorption des rayons γ de grande énergie dans la matière. Indépendamment d’Irène et de Frédéric, à Berlin, Lise Meitner et K. Philipp trouveront des résultats analogues.

 Ce qu’ignorent à l’époque ces différents scientifiques, c’est que, dès 1931, le théoricien anglais, Paul Dirac, avait prédit, dans sa théorie quantique relativiste, l’existence du positon, antiparticule de l’électron, de mêmes masse et charge mais de signe opposé. A l’époque, le monde scientifique est divisé en deux clans : les théoriciens et les chercheurs. Les deuxièmes ne désirent pas être freinés ou détournés dans leur quête par des arguments théoriques. Ils préfèrent se raccrocher à une bonne idée, à une intuition. Il est vrai que durant ces années de gloire, on assiste à la découverte de phénomènes imprévus. Rutherford dira à Bruxelles, lors du Conseil Solvay de 1933 :

 « Il me semble qu’à certains égards il est regrettable que nous ayons eu une théorie de l’électron positif avant le début des expériences. M. Blackett a fait son possible pour ne pas se laisser influencer par la théorie, mais la façon d’envisager les résultats doit inévitablement être influencée par la théorie dans une certaine mesure. J’aurais été plus content si la théorie était venue après l’établissement expérimental des faits ».

 En décembre 1933, Frédéric Joliot, qui a rencontré Dirac lors du Conseil Solvay, entreprend une expérience afin de déterminer le sort des positons en fin de parcours.

« Selon la théorie de Dirac, explique-il, un électron positif peut disparaître lorsqu’il rencontre un électron négatif libre ou faiblement lié, en donnant deux photons émis dans des directions opposées dont les énergies sont égales à 0,5 MeV, la somme de celles-ci 1 MeV correspondant à l’annihilation de la masse des deux électrons » (fig. 79),

 annihilationPlaçant une source intense de positons dans le champ décroissant d’un électroaimant, il constate que les électrons, positifs ou négatifs selon le sens du champ s’entoulent dans le champ et arrivent concentrés sur une lame métallique servant de radiateur. L’annihilation des positons a lieu dans le radiateur, avec émission de deux photons détectés au compteur Geiger-Müller. Chaque photon possède une énergie de 0,485 ± 0,050 MeV, ce qui confirme la théorie de Dirac.

Fig. 71 – Au-dessus, création d’une paire positon-électron par dematerialisation d’un photon ; en-dessous, annihilation d’un positon lors de la rencontre d’un électron, avec émission de deux photons

III.      LA RADIOACTIVITE ARTIFICIELLE

 Tout est en place pour découvrir un phénomène nouveau et remarquable qui deviendra un des fondements de toute la physique et de la technique nucléaire contemporaine : la radioactivité artificielle.

 En fait, la première transmutation artificielle est due à E. Rutherford qui l’obtint, dès 1919, en bombardant de l’azote avec des particules α. Le résultat est un isotope stable de l’oxygène, accompagné de l’émission d’un proton :

147N + 42He → 178O + 11H

 La découverte de la radioactivité artificielle par les Joliot-Curie peut se diviser en trois étapes :

–      l’observation des « électrons positifs de transmutation ;

–      la découverte d’un nouveau type de radioactivité ;

–      la généralisation et la preuve chimique de l’existence des nouveaux radioéléments.

 

A.  Des électrons positifs de transmutation

 En juin 1933, Frédéric et Irène reprennent leur expérience sur le rayonnement peu intense qui accompagne l’émission α du polonium. Pour ce faire, ils disposent leur source de polonium en présence d’une feuille d’aluminium placée devant la fenêtre mince de leur chambre de Wilson, disposée dans un champ magnétique. A leur grande surprise, ils constatent qu’à côté des électrons négatifs apparaissent des positons et parfois des traces de protons dus à la réaction de transmutation :

 27Al + α → 30Si + p

 Lorsqu’ils remplacent l’aluminium par une feuille d’argent, de paraffine ou de lithium, il n’y a pas apparition de positons. Ceux-ci sont produits non par la source mais par l’aluminium. Le spectre d’énergie de ces particules s’étend jusque 3 MeV et il apparaît environ 1 positon pour 2 millions de α incident. Le phénomène se répète lorsqu’ils utilisent une feuille de bore. Nos deux savants interprètent leur résultat inattendu de la manière suivante :

 « Parfois la transmutation s’effectuerait avec émission d’un neutron et d’un électron positif au lieu d’un proton ».

 Ils nommeront ces positons « électrons positifs de transmutation » et traduisent la nouvelle réaction comme suit :

 27Al + α → 30Si + n + e+

 Du 22 au 29 octobre de l’année 1933, se tient à l’Université de Bruxelles, le septième Conseil de physique Solvay, sous la présidence de Paul Langevin. Les Joliot-Curie ainsi que Marie Curie font partie des invités. Ils pourront y défendre leur rapport sur le « Rayonnement pénétrant des atomes sous l’action des rayons α », soulevant une vive discussion. Certains, comme Lise Meitner, qui a également entrepris ce genre d’expériences, sont septiques quant à l’émission de neutron :

 « pour l’aluminium, bien que le nombre d’électrons positifs soit plus de quatre fois plus grand que pour le fluor, on n’a pu déceler aucun neutron. Cela n’est pas favorable à l’idée que, dans ce cas, l’émission du neutron ait lieu en même temps que celle de l’électron positif ».

 Irène et Frédéric sont déçus. Toutefois, ils seront encouragés par Niels Bohr et W. Pauli qui trouvent leurs résultats très intéressants. Mais F. Perrin, également présent à ce Conseil prédit que :

  « le mécanisme proposé par M. Joliot se décompose en deux émissions successives d’un neutron, puis d’un électron positif, avec formation intermédiaire d’un noyau instable ».

 Trois mois après le Conseil Solvay, Lise Meitner, qui a répété son expérience, reconnaît son erreur et envoie une note rectificative qui malheureusement passera inaperçue, dans laquelle elle dit « mon objection contre la manière de voir de M. et Mme Joliot, que les électrons positifs sortent du noyau d’aluminium, tombe donc ».

 B.      La découverte d’un nouveau type de radioactivité

 Le couple de chercheurs français continue donc ses travaux. En novembre 1933, il décide de vérifier que les neutrons et les positons sont émis simultanément dans une même réaction nucléaire. Pour ce faire, il mesure successivement le seuil d’apparition des neutrons  et celui des positons en faisant varier l’énergie des particules α incidentes sur la cible d’aluminium par ralentissement dans un gaz. Le dispositif utilisé est pratiquement toujours le même : une source de polonium intense ; une petite chambre à gaz dont les chercheurs peuvent faire varier la pression pour ralentir les rayons α ; la cible d’aluminium qui les arrête complètement ; une chambre d’ionisation à parois paraffinées, remplie de buthane, pour détecter les neutrons ; un amplificateur d’impulsions.

 Le jeudi 11 janvier 1934 sera une date historique dans l’histoire de la radioactivité. Ce jour-là, Frédéric est seul dans son laboratoire situé dans les sous-sols de l’Institut du Radium. Il se lance dans une nouvelle série de mesures pour déterminer le seuil d’apparition des positons, c’est-à-dire l’énergie minimum des particules α à partir de laquelle apparaissent les électrons positifs. La chambre à gaz utilisée peut être complètement vidée ou remplie de gaz carbonique. De part et d’autre, se trouvent la feuille d’aluminium et la source de polonium. Derrière la cible, il place un compteur Geiger-Müller en laiton, à fenêtre très mince développé par le jeune physicien allemand Wolfgang Gentner, venu travailler deux ans au laboratoire. Le compteur est relié à un amplificateur, réalisé à partir d’un vieux poste de TSF, suivi d’un numérateur mécanique.

 Au départ, la chambre à gaz est remplie. Frédéric Joliot commence à pomper pour baisser la pression ; l’énergie des particules α arrivant sur la feuille d’aluminium augmente. Les positons apparaissent au même seuil en énergie que les neutrons. Il vide entièrement la chambre, l’énergie des α est au maximum. Puis il réintroduit le gaz carbonique jusqu’à atteindre une énergie des α inférieure au seuil ; l’émission des neutrons s’arrête, mais à sa grande surprise celle des positons continue ! Il répète l’expérience plusieurs fois : toujours les mêmes résultats. De plus, il constate que le nombre des positons décroît exponentiellement avec le temps : il fait immédiatement le rapprochement avec la radioactivité naturelle qu’il connaît bien.

 Simplifiant l’expérience, Frédéric Joliot place la cible à un demi millimètre de la source pendant quelques minutes. Puis, il écarte la source et approche le compteur de la feuille d’aluminium : il enregistre la décroissance des électrons positifs avec une période de 3 min et 15 sec.

 « J’irradie cette cible avec des rayons alpha provenant de ma source de polonium ; vous pouvez entendre le compteur Geiger cliqueter […] J’enlève la source : le cliquetis devrait s’arrêter… mais le bruit continue… »

 Il vient de découvrir la radioactivité artificielle.

 radioactivite artif Fig. 72 – Principe de l’expérience qui a permis à Irène et Frédéric Joliot-Curie de découvrir la radioactivité artificielle

 Reprenons plus en détail l’analyse de ce nouveau type de réactions nucléaires. Le noyau atomique de l’aluminium (2713Al) émet un neutron en captant une particule α (42He) et se transforme en un isotope du phosphore de masse atomique 30 (3015P). Il n’existe pas naturellement d’isotope stable du phosphore ayant cette masse. Il doit donc se désintégrer à son tour. Il émet un positon dû à la transformation d’un proton du noyau atomique du phosphore en neutron. On obtient alors du silicium (3014Si) dont le noyau a une charge inférieure d’une unité. En d’autres termes, le noyau doit perdre une charge électrique positive excédentaire tout en conservant la même masse. Le processus décrit ci-dessus peut être représenté par la formule :

 2713Al + 42He → 3015P + 10n

 Le phosphore ainsi formé se désintègre suivant la formule :

 3015P → 3014Si + e+

C.  Généralisation et preuve chimique de l’existence des nouveaux radioéléments

 Irène et Frédéric mesurent immédiatement l’importance de leur découverte. Aussi, avant de publier leurs résultats, ils désirent conforter ceux-ci. Ils passeront le week-end à essayer d’autres éléments. Ils mettent ainsi en évidence un azote 13 de 14 minutes de période formé dans le bore, et un radioélément de 2 minutes et demie formé dans le magnésium qu’ils attribuent d’abord au silicium 27, mais qui s’avéra être de l’aluminium 28. Ils mesurent les parcours des particules, leurs spectres d’énergie et les énergies maximales des rayons β (électrons positifs ou négatifs).

 Frédéric et Irène annonceront leur découverte le 15 janvier 1934 dans une note aux Comptes rendus de l’Académie des sciences, présentée par Jean Perrin.

 Les implications de cette découverte seront d’une importance primordiale dans de nombreux domaines industriels, médicaux et malheureusement politiques. Dans un article commun, le couple décrit les applications possibles de ces radioéléments et prédit les conséquences d’une utilisation détournée d’une réaction en chaîne se propageant dans la matière (voir l’article en annexe E).

 Très rapidement de nombreux chercheurs se mirent à vouloir produire leurs radioéléments artificiels. Il apparut que l’on pouvait provoquer la radioactivité artificielle non seulement avec des particules α, mais également avec des protons, des deutérons, des neutrons et même des électrons. Cela fut possible grâce à une nouvelle génération d’appareillage dont la première invention fut faite aux Etats-Unis par Ernest Lawrence de l’Université de Berkeley : le cyclotron, machine électromagnétique, accélérateur de particules atomiques.

 Remarquons, à titre d’anecdote, que trente ans plus tôt le romancier de science-fiction, H.G. Wells avait décrit la radioactivité artificielle dans son roman « Le monde libéré », en situant de manière prémonitoire sa découverte en 1933. Il décrit même les applications industrielles et militaires de l’énergie atomique, la destruction des grandes villes et les radiations nucléaires lors d’un conflit mondial.

 

IV.       LE PRIX NOBEL

 En novembre 1935, le prix Nobel de chimie est attribué aux Joliot-Curie, tandis que celui de physique l’est au Britannique James Chadwick, pour sa découverte du neutron. Lors de la remise de ce prix, c’est Irène prit la parole :

 « C’est un grand honneur et une grande joie pour nous de voir l’Académie des sciences de Suède nous attribuer le Prix Nobel pour nos travaux sur la synthèse des radioéléments […] Au début de l’année 1934, en étudiant les conditions d’émission d’électrons positifs, nous nous sommes aperçus d’une différence fondamentale entre cette transmutation et toutes celles qui avaient été produites jusqu’ici ; toutes les réactions de chimie nucléaire provoquées étaient des phénomènes instantanés, des explosions. Au contraire, les électrons positifs produits par l’aluminium sous l’action d’une source de rayons alpha, continuent à être émis pendant quelques temps après l’enlèvement de la source. Le nombre d’électrons émis décroît en trois minutes.

Nous avons montré que l’on pouvait communiquer de même une radioactivité avec émission d’électrons positifs ou négatifs au bore ou au magnésium, par bombardement de rayons alpha. Ces radioéléments artificiels se comportent en tout point comme des radioéléments naturels […] ».

 Puis ce fut le tour de Frédéric :

 « La diversité des natures chimiques, la diversité des vies moyennes de ces radioéléments synthétiques, permettront sans doute des recherches nouvelles en biologie et en physico-chimie […] La méthode des indicateurs radioactifs, jusqu’alors réservée aux éléments de masse atomique élevée, peut être généralisée à un très grand nombre d’éléments distribués dans toute l’étendue de la classification périodique. En biologie, par exemple, la méthode des indicateurs, employant les radioéléments synthétiques, permettra d’étudier plus facilement le problème de la localisation et de l’élimination d’éléments divers introduits dans les organismes vivants. Dans ce cas,  la radioactivité sert uniquement à déterminer la présence d’un élément dans telle ou telle région de l’organisme. Il n’est pas utile dans ces recherches d’introduire des quantités importantes de l’indicateur radioactif. Ces quantités sont fixées par la sensibilité de l’appareil détecteur de rayons et la grosseur de l’organisme végétal ou animal. Aux endroits, que l’on apprendra ainsi à mieux connaître, où les radioéléments seront localisés, le rayonnement qu’ils émettent produira son action sur les cellules voisines. Pour ce deuxième mode d’emploi, il sera nécessaire d’utiliser des quantités importantes de radioéléments.Ceci trouvera probablement une application pratique en médecine.

De l’ensemble des faits envisagés, nous comprenons que les quelques centaines d’atomes d’espèces différentes qui constituent notre planète ne doivent pas être considérés comme ayant été créés une fois pour toutes et éternels. Nous les observons parce qu’ils ont survécu. D’autres moins stables ont disparu. Ce sont probablement quelques-uns de ces atomes disparus qui sont régénérés dans les laboratoires. Jusqu’alors, seuls des éléments à vie relativement brève, s’étendant de la fraction de seconde à quelques mois, ont pu être obtenus. Pour créer une quantité appréciable d’un élément à vie beaucoup plus longue, il faudrait disposer d’une source de projectiles prodigieusement intense. N’y a-t-il aucun espoir de réaliser ce nouveau rêve ?

Si, tournés vers le passé, nous jetons un regard sur les progrès accomplis par la science à une allure toujours croissante, nous sommes en droit de penser que les chercheurs construisant ou brisant les éléments à volonté sauront réaliser des transmutations à caractère explosif, véritables réactions chimiques à chaînes.

Si de telles transmutations arrivent à se propager dans la matière, on peut concevoir l’énorme libération d’énergie utilisable qui aura lieu. Mais hélas, si la contagion a lieu pour tous les éléments de notre planète, nous devons prévoir avec appréhension les conséquences du déclenchement d’un pareil cataclysme. Les astronomes observent parfois qu’une étoile d’éclat médiocre augmente brusquement de grandeur, une étoile invisible à l’œil nu peut devenir très brillante et visible sans instrument, c’est l’apparition d’une nova. Ce brusque embrasement de l’étoile est peut-être provoqué par ces transmutations à caractère explosif, processus que les chercheurs s’efforcent sans doute de réaliser, en prenant, nous l’espérons, les précautions nécessaires ».

 

V.         ANNEXE

 L’article ci-dessous reprend les idées développées par F. Joliot lors de son discours Nobel. Je le reproduis malgré tout car il donne des informations complémentaires utiles.

 758. Application des radio-éléments synthétiques. –

Ces nouveaux radio-éléments, par la diversité de leurs natures chimiques et de leurs vies moyennes, permettront sans doute des recherches nouvelles, en particulier en biologie et en chimie, recherches qu’il serait très difficile, et même pratiquement impossible d’entreprendre par les méthodes habituelles.

Nous pouvons penser que ces applications seront de deux sortes suivant qu’on utilisera le radio-élément comme indicateur radio-actif, ou qu’on l’utilisera pour l’effet de son rayonnement sur les organismes.

En biologie, par exemple, la méthode des indicateurs radio-actifs peut permettre l’étude de la distribution ou l’élimination d’éléments divers introduits dans des organismes vivants. La substance préalablement introduite dans l’organisme est mélangée avec un élément radio-actif isotope ayant exactement les mêmes propriétés chimiques. Le radio-élément accompagnera son isotope inactif dans toutes les régions où celui-ci se distribuera. Cette méthode, dont l’emploi était limité autrefois uniquement aux éléments lourds comme le Bi (isotope radio-actif le RaE), peut maintenant être étendue à un grand nombre d’éléments placés dans toute l’étendue de la classification périodique, à des éléments ordinaires existant déjà dans l’organisme : carbone, azote, sodium, phosphore, etc.

Dans ce mode d’utilisation, la radio-activité sert uniquement à déterminer la présence dans certaines régions de l’isotope inactif que l’on a introduit dans l’organisme. Il n’est pas nécessaire dans ces recherches d’introduire des quantités importantes de l’indicateur radio-actif. Ces quantités sont déterminées par la sensibilité de l’appareil détecteur du rayonnement et la grosseur de l’organisme étudié.

On peut conclure de la même façon pour l’emploi de cette méthode en chimie, appliquée à l’étude, par exemple, des solubilités des sels très peu solubles, des combinaisons chimiques rares, etc.

Dans le deuxième mode d’utilisation que l’on peut prévoir, il faudra disposer de quantités très importantes de radio-éléments de synthèse. On introduira dans les organisms un mélange d’un isotope inactif et d’un isotope radio-actif, sachant que l’élément introduit se localisera dans telle ou telle région. Aux endroits où l’isotope radio-actif sera localisé, le rayonnement émis par celui-ci agira sur les cellules voisines. En vue de préparer des quantités de radio-éléments suffisantes pour entreprendre ces recherches, l’un de nous a, en collaboration avec MM. Lazard et Savel, construit deux installations de projectiles efficaces pour provoquer les transmutations.

L’une des installations se trouve au laboratoire Ampère de la Compagnie Générale Electro-Céramique, l’autre à l’Ecole des Travaux publics de Cachan.

Au laboratoire Ampère, l’installation donne déjà des quantités de radio-éléments plus de cent fois supérieures à celles que nous préparions à l’Institut du Radium à l’aide des substances radio-actives naturelles. D’autre part, elle comporte un tube à rayons γ donnant un rayonnement dont la limite supérieure d’énergie est voisine de deux millions de volts, d’intensité comparable à celle des rayons γ émis par 600 grammes de radium.

De l’ensemble des faits que nous venons d’envisager, nous voyons que les quelques centaines d’atomes différents (260) qui constituent notre planète ne doivent pas être considérés comme ayant été créés une fois pour toutes et éternels. Nous les observons parce qu’ils ont survécu ; tous les autres, moins stables, ont disparu. Ce sont probablement quelques-uns de ces disparus que nous recréons au laboratoire. Jusqu’ici, nous n’avons pu obtenir que des éléments à vie relativement brève. Cela tient au fait que pour produire une quantité appréciable de radio-élément à vie longue, il faudrait disposer d’une source de projectiles d’une intensité prodigieuse, toujours pour cette raison  que les chances de rencontre du projectile et du noyau sont faibles. N’y a-t-il aucun espoir dans cette voie ?

Si, tournés vers le passé, nous jetons un regard sur les progrès accomplis par la science à une allure toujours croissante, nous sommes en droit de penser que les chercheurs, brisant ou construisant des éléments à volonté, trouveront le moyen de réaliser de véritables transmutations à caractère explosif, une transmutation en entraînant plusieurs autres.

Si de telles transmutations arrivent à se propager dans la matière on peut concevoir l’énorme libération d’énergie utilisable qui aura lieu. Mais, hélas ! si la contagion a lieu pour tous les éléments de notre planète, nous devons prévoir avec appréhension les conséquences  du déclenchement d’un pareil cataclysme. Les astronomes observent parfois qu’une étoile, d’éclat médiocre, augmente brusquement de grandeur, une étoile invisible à l’œil nu peut devenir très brillante et visible sans instrument, c’est l’apparition d’une nova. Ce brusque embrasement de l’étoile est peut-être provoqué par ces transmutations à caractère explosif que nous imaginons.

Frédéric Joliot et Irène Joliot-Curie.

 

nobel1935

Fig. 73 – Septembre 1935 – Remise du Prix Nobel aux Joliot-Curie

 


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IX – Frédéric et Irène Joliot-Curie, un couple de savants

I.       INTRODUCTION

irene-fred Je vous présente maintenant un couple très célèbre de physiciens français qui fit beaucoup pour l’avancement des connaissances en chimie nucléaire. Il s’agit d’Irène Curie et de son mari Frédéric Joliot. Durant les premiers jours de l’année 1934, ils annoncèrent dans une note à l’Académie des Sciences qu’ils avaient fabriqué un atome artificiel inconnu à l’état naturel. Le rêve des alchimistes était enfin réalisé : la transmutation d’un élément en un autre grâce à la radioactivité artificielle. Cette découverte majeure, couronnée par le prix Nobel de chimie en 1935, provoquera une véritable révolution au sein du milieu scientifique. Elle débouchera sur des applications multiples en permettant la fabrication d’isotopes artificiels de plus ou moins courte durée de vie, notamment dans le domaine médical. Mais avant de développer ce nouveau sujet, je voudrais camper nos deux personnages.

Fig. 60 – Irène et Frédéric Joliot-Curie,

II.     Frédéric Joliot, un garçon vif et impulsif

 Jean Frédéric Joliot naît le 19 mars 1900, à Paris, dans le XVIe arrondissement. Il est le cadet de six enfants, dont deux meurent en bas âge. Le père, né à Briey en Lorraine, en 1847, était à l’époque un négociant aisé de tissus en gros. Il était cultivé, aimant la musique, la chasse et la pêche. Enrôlé en 1870, il combat du côté de la Commune de Paris et doit s’exiler un temps en Belgique. Il épouse, en 1879, Emilie Roederer, née en 1858, issue d’une famille protestante alsacienne. Celle-ci montrait une apparence austère et était éprise de justice, de convictions républicaines et libérales.

famille JoliotFrédéric sera profondément marqué par la mort de son frère, le 23 août 1914, tombé à 25 ans au front dès les premiers combats. Il entre au lycée Lakanal, à Sceaux. Vif et impulsif, il se montre bon élève sauf en français. Il aime le sport, le football en particulier. Son père lui apprendra à découvrir la nature en l’emmenant à la chasse et à la pêche. Déjà, il s’intéresse aux sciences et transforme un temps le cabinet de toilette en laboratoire de chimie. Il construisit un poste de TSF. Une photo de presse du couple Pierre et Marie Curie ornait le mur. Il était loin de se douter qu’un jour il travaillerait avec Marie Curie et épouserait l’une de ses filles.

Fig. 61 – La famille de Frédéric Joliot en 1902. Emilie, sa mère, est entourée de ses quatre enfants, Margurite, Jeanne, Frédéric et Henri.

La famille connaîtra des revers de fortune durant cette première guerre. Frédéric quitte le lycée après avoir passé la première partie du baccalauréat, et il entreprend une formation plus rapide. Il entre, en 1917, à l’Ecole municipale Lavoisier pour se préparer au concours d’entrée à l’Ecole de physique et chimie industrielle de la ville de Paris, où le couple Curie y fit ses découvertes. Il échoue au concours de 1918 et est mobilisé. Heureusement, l’Armistice lui permet d’obtenir un sursis. Il réussit le concours de 1919, mais victime de l’épidémie de parathyphoïde il doit interrompre ses études durant un an. Enfin, en 1920, il fait partie de la 39e promotion de Physique et Chimie, dont le directeur d’étude est Paul Langevin. Devant choisir entre les options physique ou chimie, il s’oriente dans un premier temps vers la chimie pour très rapidement se tourner vers la physique ce qui fera dire à Gustave Bémont[1], responsable de la chimie : « Voici le physicien, deuxième cuvée ! » (Propos rapporté par son condisciple et ami Pierre Biquard).

Frédéric subit l’influence de son maître d’étude, Paul Langevin, qu’il aime et admire. Il aura de nombreux entretiens avec lui :

« Je frappe, j’entre, les yeux limpides et bons du « Patron » se fixent sur moi […] et j’ai oublié l’objet de ma visite. […] La caractéristique de Langevin, c’était qu’un ensemble de notions encore obscures, passant par son cerveau, en sortaient avec une clarté et une simplicité impeccables. Une telle transformation équivaut à une création ».

 De plus, les prises de positions sociales de Langevin, durant les années 1919 et  1920, lors du mouvement de grève et de la campagne pour l’amnistie des marins révoltés de la mer Noire[2], impressionnent le jeune Joliot qui les prendra comme exemples.

 En 1922, il effectuera un stage aux aciéries ARBED à Esch-sur-Alzette au Luxembourg. Ce sera un nouveau choc pour lui : il découvre le monde ouvrier et ses problèmes. Toutefois, la recherche et le milieu scientifique l’attirent plus.

 En 1923, il sort major de sa promotion avec le diplôme d’ingénieur – physicien. Son sursis terminé, il doit effectuer son service militaire, d’abord à l’Ecole des officiers de réserve d’artillerie à Poitiers, où il retrouve son camarade Pierre Biquard, puis au Fort d’Aubervilliers, dans le service de protection contre les gaz. Biquard terminant son service quelques mois avant Joliot ira trouver Langevin :

 –        « Joliot et moi, nous aimerions faire de la recherche ».

–        « Pour une carrière universitaire, répond le maître, vous avez un handicap : vous n’êtes pas normaliens. Si vous voulez vous imposer, il faudra que vous fassiez des travaux vraiment exceptionnels ».

 Quelques jours plus tard, Langevin convoquera Biquard :

 –        « C’est entendu, je vous prend avec moi comme préparateur. J’ai vu Madame Curie : elle est prête à engager Joliot ».

 Frédéric rencontrera la scientifique au deux prix Nobel. Il racontera plus tard à un journaliste son entrevue :

 –        « Je la vois ici, à son bureau, petite, les cheveux gris, les yeux très vifs. J’étais assis devant elle, en costume d’officier […] et j’étais très intimidé. Elle m’écouta, et me demanda brusquement : « Pouvez-vous commencer votre travail demain ? » Il me restait trois semaines de service à accomplir. Elle décida : « J’écrirai à votre colonel. ». Le lendemain, je devenais son préparateur particulier ».

III.   Irène Curie, une jeune femme réservée et volontaire

Eugène Curie-IrèneIrène vit le jour le 12 septembre 1897, à Paris, soit 2 ans et demi avant son futur époux. Elle était l’aînée de deux sœurs. A huit ans, elle perd son père Pierre, écrasé comme on le sait sous les roués d’un camion tiré par des chevaux. Sa mère Marie, toute à ses recherches, et son grand-père, le docteur Eugène Curie, auront une énorme influence sur l’épanouissement d’Irène. La jeune fille est d’un tempérament difficile, timide, maladroite dans ses relations avec autrui ; elle porte une admiration sans réserve pour sa mère. Mais il est difficile d’être la fille d’un « monstre sacré » qu’il ne faut en aucun cas décevoir. L’éducation dispensée par Marie est très britannique, austère, pas de manifestations de joie ou de souffrance. La tendresse, c’est du côté du grand-père qu’Irène la trouvera. L’aïeul, déjà malade, retrouve en sa petite-fille l’image de son fils disparu.

Fig. 62 – Une grande complicité lie, dès le plus jeune âge, Irène à son grand-père, le docteur Eugène Curie. Photo prise en 1900.

Eve, la sœur d’Irène, dans son livre « Madame Curie » décrit cette emprise du vieil homme sur l’enfant :

 « […] il est l’incomparable ami de l’aînée, de cette enfant lente et farouche, si profondément semblable au fils qu’il a perdu.

Il ne se contente pas d’initier Irène à l’histoire naturelle, à la botanique, de lui communiquer son enthousiasme pour Victor Hugo, de lui écrire durant l’été des lettres raisonnables, instructives et très drôles, où miroitent son esprit narquois, son style exquis ; il oriente sa vie intellectuelle d’une façon décisive. L’équilibre moral de l’actuelle Irène Joliot-Curie, son horreur du chagrin, son attachement implacable au réel, son anticléricalisme, ses sympathies politiques mêmes, lui viennent en droite ligne de son grand-père ».[3]

 Irène suivra, de 1907 à 1909, les cours dans la « coopérative » d’enseignement créée à l’initiative des scientifiques (Marie Curie, Henriette et Jean Perrin, Edouard Chavannes, Henri Mouton, Paul Langevin) qui deviennent ainsi les professeurs de leurs enfants. L’expérience se terminera deux ans plus tard à cause de nombreuses difficultés matérielles. Irène poursuit ses études secondaires au collège Sévigné, où elle monte de réelles aptitudes pour les mathématiques et la physique.

 La mort d’Eugène Curie, le 25 février 1910, portera un nouveau coup à la jeune fille plus mûre qu’à la disparition de son père. Marie se retrouve seule sans présence masculine dans son entourage familial immédiat. Elle se retourne vers sa famille polonaise. Une relation intime s’établira entre la mere et la fille aînée au grand dam de la cadette. Leurs conversations tournent autour des mathématiques et de la physique, nouvelle cause de blocage pour Irène qui ne veut pas décevoir Marie par des propos plus de son âge.

IV.    L’affaire Langevin

 Deux autres épisodes dans la vie de Marie Curie, ébranleront à nouveau la jeune fille de quatorze ans : sa candidature à l’Académie des Sciences et l’affaire Langevin, qu’Eve escamote dans la biographie de sa mère, vraisemblablement pour ne pas faire ombrage à sa réputation.

Je reprends ci-dessous l’allocution du président de la République Jacques Chirac à la cérémonie du centième anniversaire de la découverte de la radioactivité, prononcée à la Sorbonne, le mercredi 30 septembre 1998. Elle situe parfaitement le contexte social de ces affaires.

 « En cette année 1911 où elle recevra son second Prix Nobel, les sombres courants d’antisémitisme et de xénophobie, les préjugés antiféminins et les attitudes anti-science qui, souterrains, existent dans la société française de l’époque remontent à la surface. A deux reprises, l’Action Française de Léon Daudet se déchaîne contre Marie Curie. En janvier, parce qu’elle est candidate à l’Académie des Sciences. Et elle sera finalement rejetée, battue de deux voix par Edouard Branly, homme de qualité qui fut aussi affecté par son succès qu’elle fut meurtrie par son échec. En novembre, cette fois sur sa vie privée et ses relations avec son collègue Paul Langevin. N’oublions pas qu’alors des journaux réclamèrent bruyamment qu’elle démissionne de sa chaire à la Sorbonne, et que quelques-uns de ses « chers collègues » projetèrent de lui demander de quitter la France. Comme le dira plus tard Jean Perrin, Prix Nobel de physique en 1926 :  » Si cinq d’entre nous ne s’étaient pas levés à ses côtés quand le torrent de boue menaçait de l’engloutir, Marie serait repartie en Pologne et nous aurions tous été marqués d’une honte éternelle « . La réponse de Marie Curie fut toute de grandeur et de courage. »

 Marie, femme seule, dans la plénitude de la quarantaine, change de comportement. Elle, toujours habillée sobrement de noir, devient coquette : robe blanche et rose à la ceinture. Ses proches en parlent. Un propos lâché lors d’une conversation avec son amie Marguerite Borel et recueilli par Irène laisse transparaître ses sentiments affectueux pour Paul Langevin. Marie s’inquiète pour Paul qui risque d’abandonner la recherche pour l’industrie sous la pression de plus en plus pressante de sa femme, de caractère acariâtre. Il est de notoriété publique que le couple Langevin va à vau-l’eau et que Paul a quitté le domicile conjugal pour un appartement deux pièces où il peut travailler à l’aise. Quels ont été réellement les sentiments de Marie pour Paul ? S’agit-il d’une amitié profonde teintée d’affection et de tendresse, comme peuvent éprouver deux êtres qui s’estiment profondément ? De toute façon, on peut chercher en vain où se situe la culpabilité de Marie Curie. La presse s’empare de l’affaire qui éclate le 4 novembre 1911, à la une du « Journal ». Le titre : « Une histoire d’amour : Madame Curie et le professeur Langevin. Les feux du radium viennent d’allumer un incendie dans le cœur d’un savant, qui étudie leur action avec ténacité ; et la femme et les enfants de ce savant sont en larmes » (Fernand Hauser). Une véritable cabale est montée contre « l’étrangère », la « Polonaise » qui détourne un savant de sa famille : Téty de L’œuvre, Léon Daudet de L’Action française.

 Les deux savants se trouvent à Bruxelles au Conseil de Physique organisé par Ernest Solvay[4]. Marie revient à Paris avant la fin du Conseil et publie dans Le Temps (journal qui lui est acquis) une mise en garde des plus claires :

 « Je considère toutes les intrusions de la presse et du public dans ma vie privée comme abominables. C’est pourquoi j’entreprendrai une action rigoureuse contre la publication d’écrits m’étant attribués. En même temps, j’ai le droit d’exiger en réparation des sommes importantes qui seront utilisées dans l’intérêt de la science »[5].

 Fernand Hauser du Journal revient sur ses déclarations et présente ses excuses à Madame Curie. Par contre les autres poursuivent l’assaut et Léon Daudet veut en faire une nouvelle affaire Dreyfus : « Aujourd’hui, le dreyfusisme républicain a besoin du dogme de la vertu des savants ». Le 23 novembre, L’Oeuvre publie sous le titre « Les scandales de la Sorbonne », des extraits de la correspondance échangée entre les deux savants. Ces lettres ont été volées par la belle-mère de Langevin qui les a remises à Gustave Téry, responsable de la publication et ancien condisciple de Langevin. Il y traite le physicien de « Chopin de la Polonaise » et Marie Curie de « vestale du radium ». Propos d’un mauvais goût, frisant la vulgarité, l’ignominie et la mesquinerie. Des manifestations xénophobes se produiront sous les fenêtres de la famille Curie : « Dehors l’étrangère, la voleuse de mari ! » Marie et ses filles doivent se réfugier, d’abord chez les Perrin, puis chez Emile Borel, le directeur de l’Ecole normale.

L’affaire ne s’arrête pas là ! Le doyen de l’Académie, Paul Appell, beau-père de Borel, s’en mêle, il veut renvoyer Marie en Pologne. Heureusement, Borel et quelques amis fidèles tiennent bon. La presse se calme enfin, ayant atteint le comble du grotesque.

Marie et sa fille Irène sortiront fortement blessées de cet épisode et ne s’en remettront jamais complètement.

 Le 11 décembre 1911, Marie Curie se rend à Stockholm pour recevoir seule cette fois son deuxième prix Nobel, celui de Chimie. C’est peut-être ce jour là qu’Irène décidera d’embrasser la carrière scientifique. Elle était particulièrement doué pour les mathématiques et la physique qu’elle avait déjà abordées lors de son passage à la « coopérative d’enseignement ».

V.      Irène et la première guerre mondiale

voture radioIrène a maintenant 17 ans, elle est en vacances en Bretagne avec sa soeur. Nous sommes en 1914, en pleine guerre. Sa mère s’est engagée à fond dans l’équipement de voitures radiologiques qu’elle suit sur le front des hostilités. Elle met sur pied le service de Radiologie aux Armées et s’en voit confier la responsabilité au sein de la Croix-Rouge. Irène se morfond à L’Arcouet, elle voudrait se montrer utile auprès de sa mère. Enfin, en octobre, elle peut la rejoindre. Marie l’enrôle comme assistante dans ses tournées radiologiques.

Fig. 63 – Irène radiographie les grands blessés sur le front

 « Ma mère m’apprit à me servir des appareils, qui ne ressemblaient guère aux appareils perfectionnés d’aujourd’hui, et m’emmena comme manipulatrice dans plusieurs de ses expéditions, entre novembre 1914 et mars 1915. Ensuite, les besoins de personnel augmentant, je fus amenée à rester sans elle pour assurer le service pendant le temps nécessaire pour former des manipulateurs ou des radiographes. Ma mère ne doutait pas plus que moi qu’elle ne doutait d’elle-même et n’hésita pas à me laisser seule, âgée de 18 ans, avec la responsabilité du service de radiographie dans un hôpital anglo-belge, à quelques kilomètres du front, près d’Ypres, avec en plus la tâche peu aisée d’enseigner les méthodes de localisation de projectiles à un médecin militaire belge, ennemi des notions les plus élémentaires de géométrie. En octobre 1916, je partis seule avec les appareils pour installer un service de rayons X à l’hôpital militaire d’Amiens. »

 A l’époque, les dangers à long terme des radiations nucléaires n’étaient pas connus. Aussi, les radiologues ne prenaient-ils aucune precaution et manipulaient leurs équipements sans protection. Conséquence, une dégradation continue de leur état de santé. Marie et Irène mourront toutes les deux d’une leucémie myéloïde due à leurs activités, la première, le 4 juillet 1934, la seconde, le 17 mars 1956.

VI.    PREMIERS TRAVAUX

 Parallèlement à ses occupations radiologiques, Irène suit les cours à la Faculté des sciences de Paris, en vue d’obtenir une licence. De 1914 à 1920, elle prepare et soutient ses licences de physique (obtenue à l’âge de 17 ans) et de mathématiques. Elle dirige également les travaux pratiques de l’école d’infirmières radiographes organisé au laboratoire Curie par sa mère et puis ceux du stage des militaires américains en 1919.

 Irène et Marie CurieLe premier poste qu’elle exercera à partir de 1919, sera celui de préparatrice de Marie à l’Institut du radium. Elle y sera nommée officiellement en 1922. C’est au début de 1921, qu’Irène entreprendra son premier travail réellement scientifique. A Cambridge, Aston découvre que le chlore naturel est constitué de deux isotopes. Irène compare par une méthode chimique classique la proportion de ces deux isotopes à ceux du chlore provenant de sel contenu dans des minéraux très anciens, et à ceux du sel marin. La proportion s’avère identique dans tous les cas. Elle conçoit, en 1922, un électroscope à feuilles d’or pour la mesure de la radioactivité des engrais agricoles contenant de l’uranium ou du thorium.

Fig. 64 – Dès 1919, Irène assiste sa mère à l’Institut du Radium. Sur cette photo prise en 1921, les deux femmes utilisent un quartz piézoélectrique étiré par un poids.

Irène prépare sa thèse de doctorat qui porte sur l’étude des rayons α du polonium. Elle y étudie leurs parcours moyens, leur vitesse initiale et détermine la variation de l’ionisation et de la vitesse le long de leur parcours. Pour ce faire, elle utilise deux modèles de chambre de Wilson ou chambre à brouillard que je décrirai ci-après et fait construire un appareillage pour déterminer la courbe de Bragg de ces rayons, c’est-à-dire la courbe donnant le pouvoir d’ionisation en fonction du parcours (fig. 73). Elle défend, avec brio, sa thèse le 27 mars 1925. Entre-temps, elle avait été promue assistante de Marie Curie. Depuis qu’elle a choisi la voie scientifique, les rapports entre les deux femmes ont changé. Elles se sontt rapprochées et Irène est devenue plus que la simple fille ; elle est l’amie et la confidente intellectuelle de sa mère. La cécité progressive de Marie, atteinte d’une double cataracte, donne à Irène de plus en plus d’assurance, car elle doit assumer certaines responsabilités que sa mère abandonne.

Courbe de Bragg

Fig. 45 – Courbe de Bragg

VII.     LA RENCONTRE

 Frédéric Joliot, le nouveau préparateur particulier de Madame Curie, assista à la défense de thèse d’Irène. A partir de ce moment, les deux jeunes gens seront amenés à travailler ensemble. Dès décembre 1924, Frédéric s’était familiarisé avec la radioactivité et ses techniques expérimentales. Irène sera chargée de le piloter et de le mettre au courant des travaux en cours. De tempérament totalement opposé, ils étaient toutefois complémentaires. La jeune fille timide, sans coquetterie, réfléchie, réservée, calme se laissa charmer par ce jeune homme imaginatif, impulsif, beau parleur, de contact facile. Ils partagèrent leurs goûts pour le ski, la natation, le tennis et également leur passion pour la recherche. Frédéric dira plus tard :

 « Je n’avais pas alors la moindre idée que nous pourrions un jour nous marier. Mais je l’observais Ca a commencé par l’observation. Sous son aspect froid, oubliant parfois de dire bonjour, elle ne créait pas toujours autour d’elle, au labo, de la sympathie. En l’observant, j’ai découvert dans cette jeune fille, que les autres voyaient un peu comme un bloc brut, un être extraordinaire de sensibilité et de poésie, et qui, par de nombreux côtés, donnait comme un exemple vivant de ce qu’avait été son père. J’avais lu beaucoup de choses sur Pierre Curie, j’avais entendu des professeurs qui l’avaient connu, et je retrouvais en sa fille cette même pureté, ce bon sens, cette tranquillité […] ».

 Et de poursuivre :

 « Nous avons compris que nous pourrions difficilement nous passer l’un de l’autre. Nous avions des caractères différents, mais qui se complétaient. Les bonnes associations, pour le travail comme pour la vie, ne sont pas celles de caractères identiques, mais complémentaires. »

Le mariage sera célébré le 9 octobre 1926 et ils auront deux enfants, Hélène, née en septembre 1927, et Pierre, en mars 1932.

VIII.   LES PREMIERS TRAVAUX DE Joliot

 Frédéric ne fait pas partie du clan universitaire qui gravite autour des Curie, bien qu’il y soit admis très rapidement. Il souhaite préparer une thèse de doctorat, mais pour cela il doit d’abord obtenir son deuxième baccalauréat et une licence à la Faculté des sciences. Se sera chose faite en 1926 et 1927.

 En 1927, il développe une nouvelle méthode d’étude du dépôt électrolytique des radioéléments, qui permet de suivre le phénomène en continu. C’est le point de départ de sa thèse de doctorat. Le dépôt par électrolyse du polonium, à partir d’une solution, sur une électrode très mince, est suivie grâce à son rayonnement α ; celui-ci traverse l’électrode et pénètre dans une chambre d’ionisation qui en mesure l’intensité. Frédéric soutiend sa thèse sur « l’étude électrochimique des radioéléments » le 17 mars 1930.

 Durant ses premières années de laboratoire, Frédéric sera successivement préparateur et boursier de recherche de la Fondation Edmond de Rothschild. Ensuite, son doctorat en poche, il obtiendra un demi poste d’assistant et une demie bourse de la Caisse nationale des sciences. En 1927, il donnera le cours de mesures électriques dans l’Ecole d’électricité industrielle Charliat (école privée), afin d’arrondir ses fins de mois.

IX.       TRAVAUX EN COMMUNS

Irène Frédéric au laboC’est au printemps 1928 qu’Irène et Frédéric commenceront leur collaboration scientifique, en déterminant de façon précise le nombre d’ions produits par les rayons α du radium C’ (polonium 214) dans l’air, ceci dans la continuité des travaux précédents d’Irène. Ils signeront leur publication « Irène Curie et Frédéric Joliot ». Ensuite, en décembre 1929, ils s’attaquèrent à l’étude d’un rayonnement fortement absorbable, déjà observé en 1914 à Manchester, qui accompagne le rayonnement α du polonium. En choisissant judicieusement le support de leur source de polonium et les matériaux absorbants, le jeune couple montrera que ce rayonnement est constitué de protons résultant de la transmutation de l’azote de l’air. Ces expériences seront le prélude à leur grande découverte : la transmutation artificielle dont je parlerai dans le prochain capitre.

Fig. 66 – Irène et Frédéric Joliot-Curie dans leur laboratoire de chimie à l’Institut du Radium en 1932

Parallèlement à cette collaboration naissante, ils poursuivent séparément un certain nombre de travaux. Frédéric fut initié par sa femme à l’utilisation de la chambre de Wilson. De plus, un jeune boursier Rockkefeller, Dimitri Skobeltzyn, qui séjournera à l’Institut du Radium de 1929 à 1931, est le premier à placer une chambre de Wilson dans un champ magnétique pour étudier le rayonnement cosmique, donnant ainsi à Joliot de précieuses indications sur les méthodes de mesure. En 1931, il conçoit un nouveau modèle de chambre lui permettant de travailler à 1/76 de la pression atmosphérique et de visualiser la trajectoire des noyaux résultant d’une désintégration radioactive.

 X.         LA CHAMBRE DE WILSON

A.      Principe de la chambre de Wilson ou chambre à détente ou chambre à brouillard

 chambrewilsonCet instrument merveilleux est dû au génie du physicien écossais Charles, Thomson, Rees Wilson (1869-1959) qui l’inventa en 1912. Cet appareil est idéal pour l’identification précise d’un phénomène nucléaire. Son principe est relativement simple. Il est constitué d’une enceinte fermée dans laquelle se trouve un gaz saturé de vapeur d’eau (fig. 67). Par une détente brusque que l’on peut considérer comme adiabatique, on provoque un refroidissement du gaz ; la quantité de vapeur présente devient trop grande, il y a sursaturation. Le système se trouve dans un état instable qui tend à se résoudre par formation d’un brouillard constitué d’une myriade de fines gouttelettes suffisamment fines pour rester en suspend.

Fig. 67 – Principe de la chamber de Wilson

La condensation de celles-ci ne se  fera qu’autour de centres, c’est-à-dire d’accidents microscopiques au sein de la masse, tels que poussières ou ions. Sans centre de condensation, la sursaturation persiste. Si à ce moment, les poussières ayant été soigneusement éliminées lors de la construction de l’engin, une particule α ou β traverse la chambre, elle arrache sur son passage des électrons aux atomes du gaz qui deviennent des ions, noyaux de condensation des gouttelettes sur le passage des particules ionisantes.Leur trajectoire devient ainsi visible. La chambre reste sensible environ 0,1 seconde après l’expansion. On illumine la chamber et on prend une photographie de son contenu. La chambre se trouve à l’intérieur d’un champ magnétique de l’ordre du Tesla (Dimitri Skobeltzyn, voir plus haut).Un intervalle de quelques minutes a lieu entre deux détentes successives, afin de laisser au système le temps de retrouver son équilibre thermodynamique.

 Ce type de détecteur a permis entre autre, la découverte du neutron (1932), mesure indirecte, le positron (1933) et les premières particules étranges du rayonnement cosmique. Le désavantage de ce détecteur est le fait que l’on ne peut pas obtenir le point d’interaction des particules.

B.      Description du dispositif expérimental

 Chambre de Wilson-2La chambre de Wilson (fig. 68) est constituée d’un cylindre de faible hauteur et de grand rayon dont les parois latérales et le fond sont vitrés et dans lequel se trouve un gaz non condensable (air, argon) avec  une vapeur en saturation (eau, alcool). La détente est généralement provoquée par le déplacement rapide d’un piston commandé par un puissant ressort, parfois par la mise en communication avec une enceinte sous vide.

Fig. 68 – La chambre de Wilson ou chambre à détente, ou chambre à brouillard

La détente doit se produire en un temps très court de l’ordre de 0,1 à 0,01 seconde, parfois même moins. D’une manière générale, il est souhaitable que le rapport volumétrique et la vitesse de détente puissent être réglés dans de larges limites.

Il est impératif d’éviter les tourbillons dans la masse gaz/vapeur. Un soin particulier est apporté à la fabrication de la chambre : ni fissures, ni joints imparfaits. L’étanchéité du piston doit être parfaite, sinon le courant de fuite, au moment de la détente, fera irruption dans la chambre à grande vitesse perturbant les trajectoires (tracks).

 La saturation initiale du gaz est obtenue, soit en imbibant de liquide (eau, alcool…) un feutre noir collé sur le piston, soit en disposant deux couches de gélatine saturées d’eau, l’une noircie à l’encre de chine sur le piston, l’autre transparente sur la paroi vitrée opposée. De toute façon, un des fonds sera noirci afin d’obtenir de bonnes photos.

 Dans le cas de rayonnements intenses, il faut éliminer l’ionisation au fur et à mesure  qu’elle se produit, sinon la vapeur se condensera partout rendant un fond uniformément blanc. On soumet la chambre à un champ électrique permanent produit par une tension de 100 à 200 V, entre le fond noir et la paroi opposée. Ce champ sera supprimé au moment de la détente afin d’éviter le doublement des traces par séparation des ions positifs et négatifs.

 L’éclairage doit être suffisant car, à la lumière naturelle, les trajectoires sont difficilement observables. Cet éclairage d’appoint subsistera le temps d’une observation (quelques dixièmes de secondes), sinon la chaleur provoquée provoquerait des tourbillons au sein de la masse.

C.     Nature du liquide, nature et pression du gaz

 L’influence du liquide saturant se marque surtout sur le rapport volumétrique de détente.La vapeur d’eau exige, avec les gaz biatomiques, un rapport au minimum égal à 1,25. Afin d’éviter les tourbillons, il est souhaitable d’obtenir des rapports plus faibles.Un mélange alcool-eau permet de réduire celui-ci. Certains liquides judicieusement choisis permettent de descendre en-dessous de 1,1.

 La nature et la pression du gaz doivent être adaptées à la nature des corpuscules à détecter.Le choix d’un gaz de nombre atomique élevé comme l’argon ou le xénon augmentent l’ionisation, permettant la visualisation de rayonnements moins ionisants. L’augmentation de la pression joue dans le même sens. Pour détecter des rayonnements fortement ionisants, donc au parcours réduit, il est préférable de diminuer la pression.

D.     Amélioration de F. Joliot

 Nous avons vu que Frédéric Joliot avait apporté des améliorations aux chambres classiques en travaillant à une pression faible, permettant, comme je l’ai écrit dans le paragraphe précédant, d’allonger les trajectoires. Ce nouveau modèle de chambre lui permit d’étudier les noyaux de recul de la radioactivité α de l’actinon (un gaz, isotope du radon) et de son descendant immédiat l’actinium A. En effet, ces noyaux de recul reçoivent une impulsion lors d’une réaction et reculent, mais certains se désintègrent, à leur tour, si rapidement que l’on ne peut les observer dans une chambre de Wilson classique. Frédéric deviendra un spécialiste de la chambre à détente et elle lui sera d’une très grande utilité dans la suite des ses recherches.


[1]    G. Bémont avait collaboré avec Pierre et Marie Curie à la découverte du radium.

[2]   Du 19 au 21 avril 1919, mutinerie des marins de la mer Noire. Plusieurs navires de guerre français ancrés face à Sébastopol (dans le but d’un débarquement pour contrer l’avance de l’armée rouge) se mutinent. Le mouvement, parti des marins du cuirassé « France », s’étend aux autres navires. Une délégation, composée en partie de marins anarchistes, exige la cessation de la guerre contre la Russie, le retour en France, ainsi que l’assouplissement de la discipline. Dans les rues de Sébastopol, un groupe d’officiers français provoque un massacre en tirant sur une manifestation de fraternisation avec les marins mutinés. Malgré les promesses des officiers, les mutins seront arrêtés traîtreusement, mis aux cachots et condamnés ensuite à des peines de 10 à 20 ans de prison.

[3]    Op. cité dans le texte, p. 215.

[4]    Voir le chapitre « Histoire d’une photographie ».

[5]    Reid R. – Marie Curie

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VIII – Histoire d’une photographie

I.       INTRODUCTION

Abandonnons temporairement la théorie, peut-être fort ardue pour certains. Je voudrais vous raconter l’histoire d’une photographie de groupe très célèbre dont j’ai pu acquérir un exemplaire  Elle est reproduite ci-dessous. Elle représente les différents protagonistes qui ont participé au premier Conseil de Physique en octobre et novembre 1911, organisé à Bruxelles. Belle brochette d’ « amoureux de la physique » comme le dit Marie Curie, dont onze Prix Nobel et futurs Prix Nobel.

Un agrandissement de ce document se trouve exposé dans un hall de l’hôtel Métropole situé à la place de Brouckère, à Bruxelles, car c’est dans cet établissement qu’il s’est tenu. Tous les Bruxellois ou gens de passage dans notre capital peuvent le contempler. Lorsque vous pénétrer dans l’hôtel par la porte à tourniquet et que vous vous dirigez vers les comptoirs au fond du hall, vous l’apercevrez à votre droite. Vous pourrez en obtenir une copie au format carte postale pour la modique somme de 0,50 € en vous adressant au concierge.

congressolvay

Fig. 58 – Les participants au premier Conseil de Physique en 1911, à Bruxelles

II.     Ernest Solvay

L’initiative de ce Conseil de physique revient à Ernest Solvay, chimiste et industriel belge qui fonda un empire industriel mondialement connu sous son nom. Né à Rebecq-Rognon le 16 avril 1838, il s’éteindra à Ixelles, le 26 mai 1922, à l’âge respectable de 84 ans. Bien que d’un esprit curieux, une maladie l’empêchera d’entrer à l’université.

Il commencera sa longue carrière dans l’usine à gaz de son oncle, qui y élimine les résidus polluants que sont les eaux ammoniacales. Son esprit d’initiative l’amènera à réaliser de nombreux perfectionnements, notamment dans la récupération de l’ammoniaque. Son intuition et sa ténacité lui permettront de mettre au point un procédé à l’ammoniaque[1] pour obtenir du carbonate de soude. Il comprit l’intérêt de sa découverte et prit un premier brevet le 15 avril 1861. Soutenu par sa famille et aidé financièrement par Eudore Pirmez, il réalisera sa « tour de carbonatation », progrès technique déterminant dans son procédé. A la suite de nombreuses démarches, il lança, à Couillet,  la fabrication industrielle du carbonate de soude qui sera connu sous le nom de « soude Solvay » (1865). Ce produit remplace avantageusement le carbonate de sodium rare à l’état naturel. Dès lors, Ernest Solvay implante des usines là où l’on trouve du calcaire, de la houille et du chlorure de sodium, matériaux indispensables à son procédé. La Société Solvay et Cie prend une dimension internationale et devient l’un des géants de l’industrie chimique mondiale, ce qu’elle est toujours.

Ernest Solvay, bien que dans la lignée des grands capitaines d’industrie du XIXe siècle, prit des initiatives audacieuses dans le domaine social. Il fut l’un des premiers à instaurer un système de retraite pour ses ouvriers (1899), à limiter le temps de travail à huit heures par jour (1908), à attribuer des congés payés (1913) et à imposer le recyclage professionnel. Il est à la base de nombreuses oeuvres sociales dont le Comité national de Secours et d’Alimentation qui joua un rôle important dans le ravitaillement de la Belgique durant la première guerre. Ses manifestations de mécénat et de philanthropie furent également multiples. On lui doit, notamment, l’Institut de Physiologie et de Sociologie de l’ULB, les Instituts internationaux de Physique et de Chimie…

Je pourrais m’étendre longuement sur les différents aspects de la personnalité de ce personnage hors du commun, cela nous écartait de notre sujet. Je préfère vous donner un aperçu de son procédé industriel.

III.   LE PROCEDE SOLVAY

Nous reprenons ci-dessous le texte du brevet déposé par E. Solvay.

« Fabrication industrielle des Carbonates de soude au moyen de sel marin, de l’ammoniaque & de l’acide carbonique.

Mon procédé consiste à transformer directement le sel marin (chlorure de sodium) en bi-carbonate de soude au moyen de bi-carbonate d’ammoniaque. Celui-ci peut être préparé par n’importe quelle méthode.

Soit en transformant, par la chaleur & à l’aide du carbonate de chaux, les différents sels ammoniacaux, secs ou en dissolution, en carbonates que l’on sature ensuite d’acide carbonique à l’état de siccité, d’humidité, de dissolution ou de vapeur ;

Soit en faisant arriver en présence l’un de l’autre, dans un vase clos, les gaz ammoniac & acide carbonique (ce dernier en excès), secs ou mélangés à de la vapeur d’eau, de façon à les faire combiné entre eux ;

Soit en faisant passer un courant d’acide carbonique dans une dissolution de carbonate d’ammoniaque neutre préparé par voie humide comme il est dit plus haut, ou bien en faisant arriver le carbonate d’ammoniaque neutre en vapeur dans de l’acide carbonique en excès ;

Soit en saturant d’acide carbonique une dissolution d’ammoniaque caustique.

Voici comment j’opère de préférence :

Dans une dissolution concentrée de sel marin contenue en vase clos, je fais arriver un courant de gaz ammoniaque dans la proportion d’une partie en poids de celui-ci pour trois & demie de sel marin dissout. On peut juger quand cette quantité est absorbée par l’augmentation du volume de la dissolution.

Je sature ensuite d’acide carbonique cette double dissolution dans un appareil barboteur quelconque.

Le sel marin se précipite alors à l’état de bi-carbonate de soude, & l’ammoniaque reste en dissolution sous forme de chlohydrate.

Ce bi-carbonate de soude précipité est ensuite séparé de la dissolution par décantation, mis à égouter(sic), lavé à l’eau claire & enfin pressé pour en retirer toute l’eau interposée.

On peut alors le sécher pour le livrer au commerce dans cet état, ou le convertir en carbonate neutre par la calcination dans une cornue faiblement chauffée. Le gaz acide carbonique qui se dégage dans ce cas est mis à profit pour une nouvelle opération.

Quant à la dissolution de chlorhydrate d’ammoniaque elle sert à reformer de l’ammoniaque caustique, par son mélange avec de la chaux, lequel ammoniaque caustique se convertit bientôt encore en chlorhydrate, & ainsi de suite, si bien qu’il subirait indéfiniment les mêmes transformations si, dans les manipulations, il ne s’en perdait une petite quantité que l’on est obligé de remplacer.

Il est évident qu’en lieu de gaz ammoniac on peut introduire dans la dissolution de sel marin, de l’ammoniaque liquide (alcali volatil) ou l’un des carbonates de cette base ; ou bien placer le sel marin solide dans une dissolution d’ammoniaque caustique ou de carbonate : les autres opérations restent toujours les mêmes.

Je produis l’acide carbonique nécessaire à ces opérations par la calcination du carbonate de chaux dans une cornue ou dans un four à chaux ordinaire. Dans le dernier cas, c’est de l’acide carbonique mélangé d’azote & d’un peu d’oxide(sic) de carbone que l’on obtient, & l’on doit extraire ce mélange à l’aide d’un extracteur. En réglant le feu ou le tirage selon la quantité de gaz à produire & surtout en disposant d’un appareil barboteur méthodique plus que suffisant, on peut se passer de gazomètre.

La chaux fabriquée de cette façon est employée constamment pour la production du gaz ammoniac ainsi qu’il est dit ci-dessus.

Quant aux eaux de lavage du bi-carbonate de soude on les ajoute à celle qui sert à dissoudre le sel marin :

Je me réserve le droit de traiter mon résidu de chlorure de calcium par du sulfate de soude afin d’en retirer la chlorure de sodium nécessaire à cette fabrication & du sulfate de chaux employé dans le Commerce

Bruxelles, le quinze avril 1861. Solvay (Ernest Solvay). »

En fait, les réactions chimiques à mettre en œuvre étaient connues. Dès 1811, Auguste Fresnel avait mis au point la théorie chimique de la fabrication de la soude à l’ammoniaque. Plusieurs chimistes s’étaient lancés dans l’industrialisation du procédé mais des difficultés techniques et des taxes importantes les firent échouer.

Le principe du procédé industriel est relativement simple, en voici l’équation bilan qui le décrit globalement :

2NaCl(aq) + CaCO3(s) → Na2CO3(s) + CaCl2(s)

Explication des différentes étapes :

  1. Le carbonate est d’abord converti en hydrogénocarbonate par un processus qui commence la décomposition du carbonate de calcium par chauffage : CaCO3(s) → CaO(s) + CO2(g)
  2. Le dioxyde de carbone formé dans la réaction est transformé en acide carbonique par dissolution dans l’eau :CO2(g) + H2O(l) → H2CO3(aq)
  3. En pratique, puisque cette réaction se produit dans l’ammoniac aqueux, elle est accompagnée de la réaction acide-base de Brönsted qui conduit à l’hydrocarbonate :
    H2CO3(aq) + NH3(aq) → NH4 + (aq) + HCO3(aq)
    La dernière étape commence par la réaction de précipitation par une saumure :   NaCl(aq) + NH4HCO3(aq) → NaHCO3(s) + NH4Cl(aq)
  4. Bien que les sels de sodium soient solubles dans l’eau, cette réaction se poursuit parce que NaHCO3 n’est pas très soluble dans le mélange réactionnel concentré. Le produit solide est retiré et transformé en carbonate de sodium anhydre par chauffage :2NaHCO3(s) → Na2CO3(s) + CO2(g) + H2O(g)
  5. Le dioxyde de carbone est recyclé. Deux réactions acide-base consécutives sont utilisées pour régénérer l’ammoniac. D’abord la chaux produite par la décomposition du carbonate de calcium est éteinte : CaO(s) + H2O(l) → Ca(OH)2. Dans cette réaction, l’eau agit comme un acide de Brönsted et O2- comme une base. Puis l’ion OH de Ca(OH)2 est utilisé comme une base avec l’ion NH4+ de la solution de NH4Cl : NH4+ (aq) + OH(aq) → NH3(aq) + H2O(l)

Globalement, la réaction de récupération de l’ammoniac est :

2NH4Cl(aq) + CaO(s) → 2NH3(aq) + H2O(l)

 Avantages du procédé Solvay

  1. Les matières premières utilisées sont abondantes dans la nature et faciles à extraire :
    –      le NaCl est récupéré dans l’eau de mer ;
    –      le CaCO3 se trouve sous forme de roche (la craie).
  2. L’eau, composant à relativement bon marché, est recyclable.
  3. Le CO2 est également recyclé.
  4. Le NH3 introduit dans la réaction de production de l’hydrocarbonate de sodium est ensuite récupéré et réinjecté dans le cycle.

Utilisation de la soude Solvay

Le Na2CO3 intervient dans la fabrication du verre (le verre sodo-calcique représente 90% de la production) et du savon. Il est aussi employé dans la fabrication de la céramique et dans la réduction en pulpe du bois pour le papier. On l’utilise, dans l’industrie pétrolière, comme adoucissant et décapant dans les composés de lavage. Mélangé au sel il sert de fondant de la neige sur les voies de communication.

IV.    LE CONSEL DE PHYSIQUE DE 1911

Nous avons vu que ce premier Conseil de Physique s’est tenu du 30 octobre au 3 novembre 1911 dans une des salles de l’Hôtel Métropole à Bruxelles. Cet aréopage sera suivi d’autres jusqu’en début de la guerre 1940-1945, sous les auspices de l’Institut international de Physique Solvay. Le thème principal débattu lors de cette assemblée portait sur « la Théorie du rayonnement et les quanta ». On y discuta du corps noir et des quanta, des atomes, des principes de la thermodynamique, du chaos et de la relativité. Ces nouveaux concepts étaient considérés avec méfiance par l’ancienne génération de savants. Einstein y fait une entrée discrète.

Le deuxième Conseil se tiendra en octobre 1913 avec pour thème « la Structure de la matière »; le troisième en avril 1921 (Atomes et électrons); le quatrième en avril 1924 (Conductibilité électrique des métaux et problèmes connexes); le cinquième en octobre 1927 (Electrons et photons); le sixième en octobre 1930 (le Magnétisme); le septième et dernier avant la guerre, en octobre 1933 (Structure et propriétés des noyaux atomiques).

Quelle fut l’importance réelle de ces réunions. Didier Devriesse, archiviste de l’ULB souligne :

« Il n’était pas de coutume à l’époque que les scientifiques voyagent comme ils le font maintenant. Et le fait que les meilleurs parmi les meilleurs aient ainsi été conviés par Solvay a réellement donné un essor fantastique à une discipline qui, au XIXe siècle avait un peu été éclipsée par la chimie »

On peut dire sans conteste que le XXe siècle fut, à Bruxelles, le siècle de la physique.

Les Conseils reprendront après la guerre. Ainsi, le onzième se tiendra en 1958.

A titre d’anecdote j’ajouterai qu’une deuxième photographie de groupe est également accrochée sur l’un des pans de mur de l’Hôtel Métropole près des ascenseurs. Il s’agit cette fois du XXe Conseil international de Chimie Solvay qui s’est tenu en 1995 sous l’égide du Professeur Ilya Prigogine, prix Nobel de Chimie, 1977. Elle représente 56 des plus prestigieux chimistes de notre époque.

En 1979, l’Académie royale de Belgique a fêté le centenaire de la naissance d’Einstein. A cette occasion, André L. Jaumotte, Président de l’ULB fut chargé d’examiner les rapports entre le savant et les Conseils de physique Solvay. En parcourant les actes de ces colloques il fut frappé par trois faits particuliers :

  1. Le Conseil de 1911 est parmi les premières réunions internationales dans le domaine de la physique, alors que le premier congrès de chimie remonte à 1860 et celui de mathématique à 1897. Il eut bien un congrès international de physique à Paris du 6 au 12 août 1900.
  2. L’extraordinaire clarté et la qualité d’écriture des communications qui furent publiées à la suite de ceux-ci.
  3. L’utilisation unique de la langue française pour ces actes. Le premier publié en anglais fut celui du Conseil de 1969. Depuis, l’anglais a pris une emprise prépondérante dans la communication.

Les scientifiques belges ont de plus en plus tendance à publier leurs articles en anglais au préjudice de la langue française. Il est regrettable d’en arriver là (sentiment personnel) !

De plus A. Jaumotte attire l’attention sur l’évolution de la découverte en physique. Au départ, la France, l’Allemagne et la Grande-Bretagne jouent un rôle prépondérant, malgré le poids de H. Lorentz, physicien néerlandais. La première guerre mondiale va provoquer une coupure avec le monde scientifique allemand qui ne sera effacée qu’en 1927. Malheureusement, la montée du nazisme sera à l’origine de la fuite des savants d’origine juive, entraînant une coupe sombre dans le milieu. A partir de 1945, on verra la prédominance progressive de la physique américaine, à la suite du programme Manhattan dont je parlerai ultérieurement.

V.      LES DIFFERENTS PARTICIPANTS

Comment présenter ces différents personnages : par ordre alphabétique, par discipline ou selon leur place sur la photo ? J’opte pour la dernière proposition.

Parmi les 24 personnalités reprises sur cette photographie, il en est plusieurs que nous avons déjà rencontrées dans les différents chapitres qui constituent ce dossier.

Goldschmidt, Victor Moritz (*1888, Zurich –  †1947, Oslo). Ce géologue, minéralogiste et spécialiste des roches ignées et métamorphiques, norvégien d’origine suisse, est l’un des fondateurs de la géochimie moderne. Il a jeté les bases de la cristallochimie minérale et établi une classification des éléments chimiques selon leurs affinités. De 1923 à 1938, il publia les huit volumes de sa fameuse « Geochemisch Verteilungsgesetze der Elemente » (Lois géochimiques de la distribution des éléments). Pour les lecteurs minéralogistes relevons qu’en 1931, il observe que l’analogue de la forstérite dans laquelle le germanium remplace le magnésium était dimorphe à la fois des structures olivines et spinelles.

Nernst Walter Hermann (*25-6-1864, Briesen, aujourd’hui Warbrzezno, en Pologne – †18-11-1941, près de Muskau). Ce chimiste physicien allemand, fit ses études aux universités de Zurich, Berlin, Graz et Wurtzbourg. Après avoir été l’assistant d’Ostwald en 1887, il fut nommé professeur à l’université de Göttingen, puis professeur de physique à l’université de Berlin en 1905 et devint plus tard le directeur de l’Institut de physique expérimentale de Charlottenburg (Berlin). En 1925, il fut nommé directeur de l’Institut de physique de l’université de Berlin. Il est surtout connu pour ses contributions dans le domaine de la thermodynamique. En 1906, Nernst montra qu’au voisinage de 0° K, les chaleurs spécifiques et les coefficients de dilatation tentent vers zéro ce qui donna lieu à la troisième loi de la thermodynamique, également connue sous l’expression « principe de Nernst – Planck ». Celui-ci stipule que l’entropie d’un corps pur est nulle au zéro absolu. Cette loi fut notamment utile dans le développement de la théorie quantique, concernant la structure et l’énergie de l’atome. Il entreprit également de nombreux travaux sur les cellules électrolytiques, la thermodynamique de l’équilibre ainsi que sur la photochimie et les propriétés des solides aux basses températures.

Nernst développa une lampe électrique, appelée la lampe Nernst, plus efficace que les anciennes lampes à arc à électrodes de charbon, mais qui fut détrônée par les lampes modernes à filament. Il apporta des contributions remarquables à l’étude des équilibres chimiques et à la théorie des solutions, en particulier en ce qui concerne la nature des électrolytes. Il mena aussi d’importantes recherches sur les substances à des températures extrêmement basses. Prix Nobel de chimie en 1920.

Planck Max (*1858, Kiel – †1947, Göttingen), physicien allemand. Il effectua des études de mathématiques à Munich. Il se fit connaître par ses travaux sur les conditions d’équilibre thermique du rayonnement électromagnétique et établit la loi spectrale du rayonnement d’un « corps noir ». En 1900, il émit l’hypothèse que les échanges d’énergie se faisaient par « grains » appelés « quantum d’énergie ». Celle-ci remit en cause la conception classique de l’atome et sera à la base de la mécanique quantique. Il établit la formule E = ħν dans laquelle ħ est une constante qui porte son nom (la constante de Planck) et qui vaut ħ = 6,626. 10-34 joules-sec. Il fut directeur de l’Institut de physique théorique de Berlin. Max Planck restera en Allemagne pendant la guerre, où il connaîtra une suite de drames : sa femme mourut très jeune, un de ses fils disparut au front, ses deux filles décédèrent lors de leurs accouchements. Un fils issu de son second mariage sera fusillé par les Allemands, après une tentative d’assassinat d’Hitler. Sa maison sera bombardée par les alliés en 1945 et il sera recueilli par une mission américaine. Prix Nobel de physique en 1918.

Brillouin Louis Marcel (*19-12-1854, St-Martin-lès-Melle, Deux-Sèvres – +16-6-1948, Paris), physicien français. Il occupa la chaire de physique mathématique au Collège de France jusqu’en 1932, fut membre de l’Académie des Sciences (1921). Il est l’auteur de nombreux travaux sur la structure des solides, sur la radiotélégraphie et la relativité. Il publia de nombreux ouvrages dont : « Recherches sur la structure des cristaux et l’anisotropie des molécules », « Travaux sur la relativité : les points singuliers de l’univers d’Einstein ». Il fit traduire en français les « Leçons sur la théorie cinétique des gaz » de Maxwell

Rubens Heinrich, physicien allemand. Il fut l’élève de Max Planck et s’attaqua avec lui au difficile problème du rayonnement du « corps noir », sur base des travaux des thermodynamiciens Clausius et Maxwell. En 1900, il partagea avec son maître, la découverte sur la queue infrarouge du spectre du « corps noir », montrant que la densité spectrale était proportionnelle à la température absolue.

Sommerfeld Arnold (*1868, Königsberg, alors rattachée à la Prusse, aujourd’hui Kaliningrad, en Russie – †1951, Munich), physicien théoricien allemand. Il étudia les mathématiques et les sciences naturelles à l’université de Königsberg et occupa successivement les chaires de mathématiques à Clausthal (1897), de mathématiques appliquées à Aachen (1900) et de physique théorique à Munich (1906-1931). En 1897, il commença, avec C.F.Klein, un traité en quatre volumes sur le gyroscope, qu’il mit treize ans à terminer et, à la même époque, fit également des recherches dans d’autres domaines de physique appliquée et d’ingénierie, comme la friction, la lubrification et la radio. Il joua un rôle important lors des premiers développements de la théorie quantique. Il poussa plus loin la théorie atomique proposée par Niels Bohr afin de décrire de façon quantitative la structure fine des lignes spectrales de l’hydrogène, et appliqua la mécanique ondulatoire et les statistiques de Fermi pour étudier le comportement des électrons dans les métaux. Son livre intitulé « Structure atomique et lignes spectrales » (1919) devint par la suite un des classiques dans ce domaine. Parmi ses élèves, figurèrent Peter Debye, Wolfgang Pauli et Werner Heisenberg.

von Lindemann (*12-4-1852, Hanovre – †6-3-1939, Munich) mathématicien allemand. En 1882, à l’âge de 30 ans, il démontre la transcendance[2]du nombre π (1882) entraînant l’impossibilité de la quadrature du cercle. Il basa sa preuve sur les travaux de deux autres mathématiciens: Charles Hermite et Euler. En 1873, Hermite montra que le e constant était transcendantal. Combinant ceci avec l’équation célèbre eiπ + 1 = 0 d’Euler[3], où e est la base du logarithme népérien, i le nombre imaginaire (vérifiant i2 = -1), et π est la constante d’Archimède pi (le rapport de la circonférence d’un cercle à son diamètre), Lindemann montra que le fait qu’ ex+1 = 0 exigait de x d’être transcendantal.

de Broglie Maurice (duc de…) : (*27-4-1875, Paris – †14-7-1960, Neuilly-sur-Seine) physicien français. Il fit ses études au collège Stanislas à Paris et fut ensuite reçu premier à l’Ecole navale. Bien qu’appartenant à l’escadre de la Méditerranée, il poursuivit des études de physique. En 1902, il publia sa première communication à l’Académie des Sciences, sur l’application des galvanomètres thermiques à l’étude des ondes électriques. Il abandonna la marine en 1904 et travailla quelques temps à l’observatoire de Meudon, puis au Collège de France, où il fut l’élève de Paul Langevin. Docteur en science en 1908, avec sa thèse intitulée « Recherches sur les centres électrisés de faible mobilité dans les gaz ». Pendant la première guerre, il fut affecté à la station radiographique de Saintes-Maries-de-la-Mer. Il inventa un appareil permettant aux sous-marins de recevoir des signaux radio. Après la guerre, il se consacra à l’étude des rayons X. Il découvrit en 1921, l’effet photoélectrique nucléaire et les spectres corpusculaires des éléments, auxquels il donna son nom. En 1942, il succéda à son maître Langevin à la chaire de physique générale du Collège de France.. Membre de l’Académie française (24-5-1934).

Lorentz Hendrick Anton (*1853, Arnhem – †1928, Haarlem), physicien néerlandais. Est à la base de la théorie électronique de la matière. Il étudia le comportement individuel des électrons et compléta la théorie de Maxwell. Il interpréta le résultat négatif de l’expérience de Michelson et établit les formules de transformation liant deux systèmes en mouvement rectiligne uniforme l’un par rapport à l’autre. Prix Nobel de physique en1902.

Knudsen Martin (*1871 – †1949), physicien danois. Spécialiste des gaz à basses pressions, dont il établit les lois cinétiques. Il détermina un nombre (le nombre de Knudsen) qui représente le rapport du libre parcours moyen des molécules d’un gaz à la dimension du récipient dans lequel il se trouve (ou du trou par lequel il s’échappe). Dans l’étude de l’écoulement des gaz et des mouvements de convection qui s’y produisent, et par conséquent dans l’étude de leurs propriétés thermiques, il est nécessaire d’analyser séparément les cas où le nombre de Knudsen est inférieur ou supérieur à 1. Lorsque ce nombre n’est plus négligeable devant 1, on est en présence d’un gaz raréfié où la mécanique des fluides obéit à d’autres lois que les lois classiques. Il étudia également la diffraction moléculaire. En 1900, il développa des équations pour calculer la densité et la salinité de l’eau et, en 1901, mit au point une technique pour mesurer la salinité par titrage au nitrate d’argent de la chlorinité, c’est-à-dire des ions chlore, brome et iode. Il mit aussi en marche la production de l’eau normale de Copenhague, avec laquelle les instruments de mesure sont encore étalonnés. En 1921, Il développa le flacon Knudsen pour échantillonner l’eau et la température en profondeur. En 1950, Jacobsen et Knudsen proposèrent l’argent pur comme norme fondamentale pour mesurer la salinité (ou la chlorinité).

Warburg Otto (*1883 Fribourg-en-Brisgau – † 1970 Berlin), biochimiste, physiologiste allemand. Reconnu pour ses recherches sur les enzymes des oxydations cellulaires en particulier dans les chaînes respiratoires. Prix Nobel de Physiologie 1931.

Perrin Jean-Baptiste (*1870, Lille – †1942, New York), physicien français. En 1895, il montra que le rayonnement cathodique correspond à un flux de corpuscules d’électricité négative. Il étudia le mouvement perpétuel et spontané des particules dans un liquide et un gaz, détermina le nombre d’Avogardo de plusieurs façons apportant la preuve de l’existence des atomes. Il expliqua le rayonnement solaire par des réactions thermonucléaires de l’hydrogène. En 1937, il fonda le Palais de la Découverte à Paris. Prix Nobel de physique en1926.

Hassenohrl : Je n’ai trouvé aucun renseignement concernant ce personnage. Si un de nos lecteurs a une quelconque information, je serais ravi qu’il me la communique.

Hostelet Georges : J’ai trouvé un individu à ce nom qui serait né en 1875 et serait un mathématicien français qui aurait publié, en 1937, un ouvrage sur « Les fondements expérimentaux de l’analyse statistiques des faits ». Il n’est pas certain qu’il s’agisse de la personne sur la photographie. Même demande que pour le nom précédent.

Herzen Ed, chimiste à l’Ecole des Hautes Etudes de Bruxelles. L’un des scientifiques collaborateur aux congrès Solvay.

Wien Wilhelm (*1864, Gaffken – †1928, Munich), physicien allemand. Il étudia l’action des champs électriques et magnétiques sur les rayons positifs et établit en 1893, à partir de la formule de Planck,  la loi indiquant la répartition en fréquence des radiations émises par le « corps noir » (loi de déplacement de Wien) Celle-ci relie la température d’un corps à sa luminance spectrale, en d’autres mots, une température à une longueur d’onde. La puissance rayonnée par unité de surface pour une fréquence Z donnée d’un corps noir, à une température T, est maximale pour une fréquence Zm telle que : Zm/T = 58,79 GHz.K-1. On lui doit aussi le « pont de Wien », base de nombreux oscillateurs. Prix Nobel de physique en1911.

Curie Marie (*1867, Varsovie – †1934, Passy, Haute-Savoie), physicienne française d’origine polonaise, née Sklodowska. Elle arriva à Paris en 1892, épouse Pierre Curie en 1895. C’est la première femme titulaire d’une chaire à la Sorbonne. Elle identifia, en 1898, avec son mari le Polonium et isola le radium avec A. Debienne en 1910. Ces deux éléments sont des corps radioactifs contenus dans le minerai d’Uranium. Elle mourut d’une « anémie pernicieuse aplastique à marche fébrile »[4] (selon le communiqué officiel) résultant de l’accumulation des radiations radioactives. Malgré son état de santé qui se dégradait, Marie Curie assista à tous les Conseils qui se tinrent avant la guerre. En 1933, quelques mois avant sa mort, elle était accompagnée de sa fille Irène et de son beau-fils Frédéric Joliot. Ses restes et ceux de Pierre ont été transférés au Panthéon en 1995. Prix Nobel de physique en1903 (avec son mari) puis en chimie en 1911 (seule).

Jeans James Hopwood (Sir) (*1877, Londres – †1946, Dorning, Surray), astronome, mathématicien et physicien anglais. Après avoir démontré l’inexactitude de la théorie cosmogonique de Laplace, il élabora une théorie catastrophique supposant la fragmentation de filaments de matière arrachée au Soleil par des forces de marée. Ses travaux sur la dynamique stellaire et sa théorie sur la formation des planètes ont été abandonnés par la suite. Il s’intéressa également au rayonnement du corps noir. Ce fut également un grand vulgarisateur scientifique.

Pointcarré Henri (*1854, Nancy- †1912, Paris), mathématicien français. Il fit connaître la découverte des rayons X par Roentgen et incita Henri Becquerel à faire des recherches. Il se distingua par ses études sur les fonctions des variables complexes, sur la topologie algébrique, les équations différentielles, les équations aux dérivées partielles, la physique mathématique, la mécanique céleste. Certains de ses travaux en font un précurseur de la théorie du chaos. Il est l’auteur de nombreuses publications. Il s’intéressa aux fondements des mathématiques en adoptant un point de vue intuitionniste[5]. Ses derniers ouvrages seront consacrés à la philosophie des sciences. Membre de l’Académie française.

Rutherford (Lord Rutherford of Nelson Ernest) (*1871, Nelson, Nouvelle-Zélande – †1937, Cambridge), physicien britannique. Il découvrit en 1899 la radioactivité du thorium. En 1903, avec Soddy, il établit la loi des transformations radioactives et distingue les rayons β et α (noyaux d’hélium). Il détermina à partir des rayons émis par les corps radioactifs la structure des atomes, et établit un nouveau modèle d’atome constitué d’un noyau et d’électrons satellites. Il découvrit le proton en 1919, et quelque temps plus tard, détermina la masse du neutron. Il réalisa la première transmutation avec les rayons α du radium. Prix Nobel de Chimie en1908.

Kamerlingh Onnes Heike (*1853, Groningen – †1926, Leyde), physicien néerlandais. Il fut le premier à liquéfier l’hélium. Il se fit connaître par ses études des phénomènes physiques au voisinage du zéro absolu et par sa découverte de la supraconductivité (1911). Prix Nobel de physique en1913.

Einstein Albert (*1879, Ulm – †1955 Princeton), physicien suisse d’origine allemande, puis américain en 1940. Figure majeure de la science au XXème siècle avec ses apports à la physique moderne. Il développa la théorie du mouvement brownien, appliqua la théorie des quanta à l’énergie rayonnante et introduisit le concept de photon. Il est surtout connu pour sa théorie de la relativité restreinte (1905) et la théorie générale de la relativité (1916). Il établit la formule célèbre E = mc² qui montre l’équivalence masse – énergie. Prix Nobel en1905 puis en 1921 pour la découverte des lois régissant l’effet photoélectrique. De confession juive, il  dut fuir son pays en 1933  persécuté par les nazis. Il cosigna une lettre adressée au président Roosevelt qui lança les recherches sur les armes nucléaires. Après la guerre,  il milita contre la prolifération de l’arme nucléaire qu’il avait, par la théorie, contribué à fabriquer.

Langevin Paul (*1872, Paris – † 19-12-1946, Paris), physicien français. En1888, il fut élève à l’Ecole municipale de Physique et de Chimie Industrielle (EPCI). Ensuite, en 1893, il entra  à l’Ecole Normale supérieure, rue dUlm. En 1897, il sera agrégé de Sciences physiques et boursier à la Ville de Paris au Cavendish Laboratory de Cambrige. En 1898, il signera une pétition en faveur de Dreyfus. Préparateur à la Faculté des Sciences de Paris en 1900 ; professeur remplaçant au Collège de France en 1902 ; professeur suppléant au Collège de France en 1903 ; professeur titulaire au Collège de France (chaire de Physique générale et expérimentale) en 1909. En 1915, il sera mobilisé au 30ème régiment d’Infanterie de Chartres. Puis en 1917, il sera affecté au Bureau des Inventions : ses travaux sur les ultrasons ont permis notamment de mettre au point la technique de recherche dite SONAR des sous-marins au cours de laPremière Guerre mondiale. En 1920, il devint directeur scientifique du Journal de Physique. En 1921, il fut nommé au Comité Scientifique des Conseils de Physique Solvay, dont il devint président en 1928. Il sera détenu à la Santé du 30 octobre au7 décembre 1940, puis mis en résidence surveillée à Troyes, jusqu’en 1944, à cause de ses opinions anti-fascistes. Il s’évada en Suisse. Retour en France avec une escorte de FTP. Adhésion au Parti Communiste Français.

Paul Langevin est connut pour ses travaux sur les ions, le magnétisme dans les gaz, la thermodynamique et la relativité générale. C’est un vulgarisateur des théories de la relativité et de la physique quantique.

solvay

Figure 59 – Ernest Solvay

Dessin publié dans Le Journal des étudiants de l’Université de Bruxelles. 08.01.1893.


[1]    Ammoniac : composé gazeux d’azote et d’hydrogène (NH3) à l’odeur piquante. Ammoniaque : solution aqueuse du gaz ammoniac.

[2]    Les nombres transcendants : Les nombres qui ne sont pas algébriques sont dits transcendants. Les nombres transcendants sont infiniment plus nombreux que les nombres algébriques.

[3]    Sous cette forme, la formule d’Euler s’intitule identité d’Euler.

[4]    Il s’agit en fait d’une leucémie.

[5]    Intuitionnisme : doctrine des logiciens néerlandais Heyting et Brouwers, selon laquelle on ne doit considérer en mathématique que les entités qu’on peut construire par l’intuition.

Catégories : Histoire de la radioactivité | 2 Commentaires

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