Archives mensuelles : août 2012

GEOLOGIE STRUCTURALE (6)

I. exemples de Dislocations tectoniques DIScontinues

L’étude des différents exemples proposés aujourd’hui nous permettra de voyager à travers le monde. Nous passerons de la Grèce à la Californie, en passant par l’Algérie, l’Arménie, la France, les Philippines, le Maroc, la Calabre, le Tibet et le Moyen Orient.

A. Faille normale sur le mur du canal de Corinthe en Grèce (Fig. 1)

Sur cette photo prise dans la tranchée du canal de Corinthe, on remarque une faille perpendiculaire à la coupe, qui a déplacé les différentes strates. La hauteur de la tranchée est  d’environ 70 m et le rejet global de la faille atteint plus de 10 m.

Fig. 1 – Faille dans la tranchée du canal de Corinthe (L. Weiss)











Fig. 2 – Récapitulatif des différentes familles de failles


Cette image permet de se remémorer les différentes familles de failles reprises dans le schéma suivant : faille normale, faille inverse et faille de décrochement ou à coulissage latérale (fig. 2).

B. Faille près d’El Asnam – Algérie (Fig. 4)

Ce bel exemple de faille normale est le résultat du séisme de magnitude 7,3, qui s’est produit le 10 octobre 1980 près de la ville algérienne de El Asnam. Cette cassure s’étire suivant une direction E – N-E sur plus de 6 Km et a un rejet de plus de 2 m. Elle n’est pas la seule a s’être produite lors de ce tremblement de terre. La plus importante se développe sur près de 20 Km en direction N-E – S-O. Dans ce cas, le rejet des deux compartiments est principalement horizontal, et atteint à certains endroits près de 2,7 m  Le schéma de la fig. 3 rappelle succinctement la nomenclature des failles.

 Fig. 3 – Nomenclature d’une faille(M. Mattauer/PLS)

 

Fig. 4 – Faille normale près d’El Asnam (Algérie) (M. Mattauer/PLS)


 On peut se poser la question de savoir jusqu’à quelle profondeur une faille principale peut se développer. Les sismologues nous donnent la réponse grâce à leurs instruments. Dans cette situation, ils ont déterminé la profondeur du foyer du séisme, à l’aplomb de l’épicentre. La rupture s’est passée à 10 Km de profondeur et s’est propagée en quelques secondes jusqu’à la surface, tout en s’étendant latéralement. Sur la base des longueurs des failles principales, ils ont pu calculer la surface totale du plan de faille qui est de l’ordre de 300 Km².

L’encart de la fig. 4 montre les stries sur le miroir de faille qui matérialisent le déplacement des deux compartiments mais ne donnent pas le sens du déplacement.

On remarque également les éboulis au pied du relief. Le terrain de part et d’autre de la fissure est constitué de marne, roches facilement érodées, ce qui fait que le relief s’émoussera rapidement et qu’à l’heure actuelle le rejet n’est peut-être plus visible et se limité à un ressaut arrondi.

C. Faille inverse dans la région de Spitak – Arménie (fig. 5)

La fig. 5 montre un relief de faille apparu lors du tremblement de terre de magnitude 6,9 qui a frappé l’Arménie le 7 décembre 1988 (30.000 morts dans la région de Spitak). Nous sommes ici en présence d’une faille inverse dont le plan de faille plonge vers la gauche d’environ 70°. Le rejet vertical est de 1,6 m, tandis que le rejet transversal n’est que de 70 cm. On voit que le compartiment supérieur s’est écroulé en partie. Nous avons affaire ici à une compression qui raccourci la croûte terrestre. Par symétrie, un étirement fera apparaître des failles normales provoquant un allongement de la croûte.

 Fig. 5 – Faille inverse dans la région de Spitak (Arménie) (M. Mattauer/PLS)


D. Faille inverse ductile dans les Pyrénées (fig. 6)

Nous sommes en présence d’une situation un peu particulière. Ces roches torturées traduisent la présence d’une vieille faille inverse ductile qui s’est formée il y a plus de 350 Ma lors de l’orogenèse hercynienne à grande profondeur. L’érosion est responsable de son apparition en surface. Dans un premier temps, l’érosion a arasé les reliefs de la chaîne hercynienne, sans découvrir ses racines. Ensuite, le relief a été recouvert en discordance par des sédiments du Secondaire. Puis, la surrection des Pyrénées a provoqué la remontée des roches profondes et l’érosion a repris son travail mettant à nu ces très anciennes roches. En profondeur, les roches ne se rompent pas mais se déforment car elles se trouvent à 15 Km de profondeur et ont une température de 400 à 500 °C. La déformation se traduit de plus par une schistosité dont le pendage tend vers l’horizontale à la base de la déformation.

Fig. 6 – Faille inverse ductile dans les Pyrénées (M. Mattauer/PLS)


Le schéma suivant (fig. 7) donne l’explication complète de l’allure d’une faille inverse depuis la partie profonde illustrée par la fig. 6 et la zone supérieure traduite dans la fig. 5. La réponse des roches à la compression varie en fonction de la profondeur et de la température. Dans la zone supérieure, relativement froide, les roches se cassent franchement  Au fur et à mesure que l’on s’enfonce, elles deviennent plus malléables et la faille devient ductile. A grande profondeur, (vers 10 Km) une schistosité importante apparaît autour de la faille. Et la déformation ne se fait pas d’une manière saccadée lors des tremblements de terre, comme dans la partie supérieure, mais d’une manière continue.

 Fig. 7 – Géométrie d’une faille inverse (M Mattauer/PLS)

En a : allure théorique des failles inverses « conjuguées » (produites en même temps et affectant un même compartiment) et relation avec la direction de la compression ; en b : allure de la déformation dans la partie profonde, ductile, de la faille.

 E. Décrochement au nord de Manille – Philippines (fig. 8)

La photo suivante (fig. 8) montre une route, à 150 Km au nord de Manille, affectée par le séisme du 16 juillet 1990. Nous sommes en présence d’une faille à rejet horizontal, faille de décrochage ou décrochement. La route s’est décalée de 3,60 m dans le sens senestre, puisque la partie arrière s’est déplacée vers la gauche par rapport à la zone avant.

Ce décrochement s’étend sur plus de 120 Km et le rejet maximum observé était de 5,50 m.

 Fig. 8 – Exemple de décrochement senestre (Philippines) (M. Mattauer/PLS)


F. Faille vertical dans le Haut-Atlas marocain (fig. 9)

Ici, ce plan de faille a été exposé grâce à l’érosion et il correspond à ancien décrochement comme l’indique les stries horizontales que l’on aperçoit dans la coupe. Cette portion a dû, à l’origine, se former à environ un ou deux kilomètres de profondeur, où la faille est encore cassante et non ductile. Les roches rouges coupées par la faille de décrochage seraient du Crétacé inférieur (130 Ma), et le décrochement serait intervenu il y 20 ou 30 Ma.

A gauche du personnage on peut voir une faille postérieure au décrochement qui a décalé les stries verticalement.

 Fig. 9 – Ancien décrochement dans le Haut-Atlas marocain (M. Mattauer/PLS)


A nouveau, les schémas suivants (fig. 10) permettent de mieux comprendre la situation sur le terrain. Comme pour les failles inverses, les décrochements présentent des allures différentes selon la profondeur. Ils sont cassants en surface et deviennent ductiles en fonction de la profondeur (à partir de 10 Km), où les roches s’étirent horizontalement, comme le montre le schéma a. Dans un décrochement ductile, les roches ne sont pas seulement étirées mais elles peuvent changer de nature. Ainsi le granite se transforme en gneiss et les roches sédimentaires en micaschistes.

 

Fig. 10 – Schémas explicatifs des décrochements (M. Mattauer/PLS)


Le schéma du haut représente la situation de la figure 9. On y a représenté le volume érodé et le dégagement du miroir de faille qui en découle.

Quand au petit schéma b, il montre se qui se passe lorsqu’une région est comprimée dans une direction et étirée dans la direction perpendiculaire. Nous sommes dans ce cas en présence de deux décrochements conjugués.

G. Miroir de faille aux environs de Castrovillari en Calabre (fig. 11)

 Fig. 11 – Faille normale près de Castrovillari (Calabre) (M. Mattauer/PLS)


Cette photo montre le compartiment droit d’une faille normale. Le compartiment gauche n’est pas visible ; il affleure plus bas sous la forme de conglomérats récents. Sur ce miroir de faille on aperçoit des stries qui suivent à peu près la ligne de plus grande pente. Les roches à l’avant-plan correspondent à une petite écaille restée coincée entre les deux compartiments. Le rejet total dans ce cas est de près de 100 m.

Fig. 12 – Stries à faible pendage de miroir de faille (M. Mattauer/PLS)


La figure 12 nous montre également les stries d’un miroir de faille. Mais contrairement à l’image précédente, elles ont un faible pendage. Ceci indique que le rejet horizontal est plus important que le rejet vertical. La terminaison brutale de certaines de ces stries nous permet de conclure que le déplacement du compartiment avant a eu lieu vers la droite. Nous sommes donc en présence d’une faille normale décrochante senestre.


Fig. 13 – Importance des stries de miroir de faille (M. Mattauer/PLS)


Les deux photos précédentes montrent l’importance de repérer les stries des miroirs de faille pour déterminer le déplacement d’un compartiment par rapport à l’autre. C’est ce que tente de montrer les schémas de la figure 13. En effet, les deux plans de faille ne se distinguent que par leurs stries qui révèlent des directions d’extension différentes.

Comme pour les failles inverses, on peut se poser la question de savoir comment une faille normale réagit en profondeur. Nous sommes en zone d’étirement. En surface, la roche est cassante. A partir d’une dizaine de kilomètres de profondeur, la roche devient ductile et le poids de la roche sus-jacente se conjugue à l’étirement de la croûte.

Il se crée un feuillage horizontal (schistosité), alors que dans les zones de compression, il est plus ou moins perpendiculaire à la faille (voir fig. 7). La figure 14 résume cette situation.

Fig. 14 – Articulation entre les parties cassante et ductile d’une faille normale (M. Mattauer/PLS)


H. Miroir de faille dans le Tibet oriental (fig. 15)

Comment réagir devant une surface striée comme celle de la figure 15 ? Dans quel sens a joué la faille ?

Parfois, le repérage des stries ne suffit pas pour déterminer la nature d’une faille.

Sur la photo d’une faille coupant des calcaires, dans le Tibet oriental entre Litang et Batang, on remarque perpendiculairement aux stries des ressauts surmontés de petites plaques de calcite blanche. Grâce à ces indices, il nous sera possible de dire si nous sommes en présence d’une faille normale ou inverse. Comment se forment ces structures ? La figure 13 nous en donne l’explication. La faille peut localement changé de pendage (schéma a). Lors du déplacement une cavité parallélépipédique s’ouvre. Nous l’avons vu, les roches sont ici des calcaires, donc solubles, aussi les eaux d’infiltration vont-elles y déposer de la calcite dissoute qui cristallise en remplissant la cavité. Si le compartiment supérieur disparaît, on observe une écaille de calcite  qui se termine de façon abrupte.

Fig. 15 – Miroir de faille dans le Tibet oriental (M. Mattauer/PLS)


Souvent, les failles jouent plusieurs fois et les écailles de calcite finissent par être également striées comme sur le schéma b de la figure 13. La configuration du palier fait obstacle au déplacement. La surpression qui en résulte favorise la dissolution locale du calcaire et le mouvement continue lentement provoquant des digitations appelées stylolithes. Tous ces indices permettent ainsi de déterminer le sens du déplacement.

On peut dire que la faille qui nous occupe ici est inverse et probablement d’âge tertiaire. Les stries se sont vraisemblablement formées à une profondeur de un à deux kilomètres de profondeur, car c’est à ces profondeurs que les eaux d’infiltration chaudes et sous pression ont le plus de chance de déposer de la calcite. Le soulèvement général de la région et l’érosion ont amené ce miroir de faille à la surface.

Fig. 16 – Microstructures sur les miroirs de faille (M. Mattauer/PLS)


I. Stylolithes aux environs de Montpellier (fig. 17 et 18)

   








Fig. 17 et 18 – Décrochement dans des calcaires et sa représentation graphique (M. Mattauer/PLS)


Nous sommes ici en présence d’un calcaire marin à grain fin de la région de Montpellier. Il présente des microstructures de l’ordre du centimètre au décimètre : microfailles, digitations (stylolithes), fentes. Le tout est associé à un losange de calcite qui correspond à se que l’on a vu dans l’exemple précédent. Le plan de la photo est horizontal au départ, ce qui correspond à un décrochement au niveau du losange. De plus, les sommets des stylolithes ont tous la même orientation (parallèles au crayon) ; ils donnent la direction de la contrainte compressive qui les a produits et fait jouer la faille.

Les calcaires ont environ 150 Ma (Jurassique) ; la compression à l’origine de ces microstructures date elle d’environ 60 Ma, lors de l’orogenèse des Pyrénées.

Ce phénomène à l’échelle microscopique peut se reproduire à très grande échelle, au point d’affecter la croûte continentale dans son entier. Un bel exemple est le fossé d’effondrement de la mer Morte qui se trouve à 396 m en dessous du niveau de la Méditerranée (fig. 19).

Fig. 19 – Formation du fossé d’effondrement de la mer Morte (M.Mattauer/PLS)


Ce fossé qui correspond à notre losange de calcite, et qui se rempli de sédiments, s’est formé il y a plusieurs millions d’années (20 Ma) par le jeu de la grande faille du Levant, qui va du golfe d’Aquaba, au sud, jusqu’aux contreforts turcs de la chaîne alpine, au nord, et dont le rejet horizontal senestre s’étire sur plus de 100 Km. Ce décrochement est la conséquence de la poussée de la plaque arabique vers le nord, lié à l’ouverture de la mer Rouge. Il s’inscrit dans la succession des fossés qui constitue la mer Rouge, la dépression de l’Afar et le grand rift africain qui s’étire jusqu’au Mozambique.

J. Formation du système de failles de San Andreas – Californie (fig. 20)

Nous allons terminer ce parcours de quelques exemples de dislocations discontinues par l’une des plus célèbres failles : la fameuse faille de San Andreas qui traverse toute la Californie. Ce système géologique est le plus connu du grand public et le plus étudié au monde. Il est la conséquence de l’ouverture de l’Atlantique qui s’opère depuis 100 à 150 Ma. La poussée de la plaque nord-américaine vers l’ouest provoque la subduction de la plaque basaltique du Pacifique, plus lourde. Au niveau de la Californie, la plaque continentale recouvre, depuis près de 30 Ma, la dorsale médio-océanique mettant en place une des faille décrochante le plus active du globe : la faille de San Andreas. En fait, il s’agit plutôt d’un système de faille qui s’étend sur plus de 1.300 Km de long et 140 Km de large et qui se divise en différents segments qui accumulent une partie des contraintes tectoniques mises en jeu par la subduction. Le déplacement relatif des compartiments coulissants est de 3,4 à 5,5 cm par an. Chaque année, la région est secoué par près de 200 séismes de magnitude 3 à 4 sur l’échelle de Richter.

Le système comprend trois parties indépendantes, elles mêmes divisées en plusieurs segments. De ce fait, la probabilité qu’un séisme provoque la rupture complète de la faille est très faible. Cela n’empêche que le risque de dégâts très importants est réel et imprévisible.

Les trois sections du système de failles de San Andreas

  • La section nord s’étend du cap Mendocino, pointe occidentale de la Californie, aux montagnes de Santa Cruz, chaîne côtière de 80 Km au sud de San Francisco. Particulièrement actif au XIXème siècle, c’est dans cette zone que s’est produit le séisme le plus meurtrier de l’histoire de la Californie, le 18 avril 1906. D’une magnitude de 7,8 sur l’échelle de Richter, il provoque un incendie qui ravagea une grande partie de San Francisco. En plus de la faille de San Andreas, le secteur comporte plusieurs failles parallèles, dont celle de Hayward à l’est de la baie de San Francisco. Après un demi siècle d’accalmie, l’activité sismique a repris légèrement en 1957. Deux séismes d’importance se sont produits, l’un au cap Mendocino en 1980 et l’autre dans les monts de Santa Cruz en 1989. En prenant en compte la récurrence sismique et l’ensemble des failles actives du secteur, c’est la région de la baie de San Francisco qui a la plus forte probabilité (75%) de subir dans les 30 années à venir un séisme d’une magnitude supérieure à 6,5.


Fig. 21 – Carte de la région montrant les forces de décrochement le long de la faille de San Andreas

  •  La section du centre correspond à un segment de la faille qui glisse en « creep », c’est-à-dire de façon régulière sans produire de séismes importants. Elle marque la transition entre les secteurs nord et sud.
  •  La section sud s’étend du segment de Parkfield à la Vallée Impériale. Ce secteur est plus complexe que les deux autres du fait de la formation d’une zone de compression crustale à l’origine des chaînes montagneuses transversales au sud de Los Angeles. Ce secteur connut également un séisme majeur en 1857. Du fait des mouvements verticaux qui s’ajoutent au décrochement, la fragilité des failles est plus grande et, par conséquent, les séismes plus fréquents. Au sud, le système comporte à nouveau des failles parallèles dont celle de la Vallée Impériale qui marque la transition avec le golfe de Californie.

Fig. 22 – Carte montrant les épicentres des principaux séismes historiques en Californie entre 1800 et 1975


 Fig. 23 – Un des aspect de la faille San Andreas à travers la plaine de Carrizo (R.E. Wallace. U.S.G.S.)

II. BIBLIOGRAPHIE

  • Bolt B.A. (1982) – Les tremblements de terre, Pour la Science.
  • Foucault A., Raoult J.-F. (1980) – Dictionnaire de géologie, Masson.
  • Mattauer M. (1998) – Ce que disent les pierres, Pour la Science.


Fig. 24 – Effets de surface après le jeu d’une faille sous-jacente chevauchante lors du séisme de Meckering, le 14 octobre 1968, dans l’ouest de l’Australie (W.A.N. Ltd)

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GEOLOGIE STRUCTURALE (5)

I. Dislocations tectoniques discontinues

Précédemment, nous avons étudié les dislocations tectoniques continues, en d’autres mots, les plissements. Aujourd’hui, nous abordons la deuxième famille de dislocations tectoniques, à savoir les dislocations discontinues, ou de ruptures. On parle de tectonique cassante.

Le terme fracture, souvent utilisé, est un terme général qui désigne toute cassure avec ou sans rejet de terrains, de roches et même de minéraux.

On peut diviser les dislocations de rupture en deux grands groupes :

  • Les ruptures sans déplacement visible (fig. 1-A)

Dans ce cas, les compartiments de part et d’autre de la cassure ne présentent pas de déplacement apparent l’un par rapport à l’autre. Le phénomène de rupture peut se traduire par un écartement des lèvres de la cassure (fig. 1-B).

On distingue :

–  les fissures
–  les joints
–  les diaclases
–  les veines.

  • Les ruptures avec déplacement (rejet) (fig. 1-C)

Les compartiments ont ici subi un déplacement notable qui se traduit par un rejet dont la grandeur peut varier de quelques centimètres à plusieurs centaines de kilomètres :

– lorsque le rejet est centimétrique à décamétrique (kilométrique), nous sommes en présence d’une faille ;
– si les grandeurs sont de quelques kilomètres à quelques centaines de kilomètre nous tombons dans le domaine du charriage que nous avons vu lors de la précédente causerie.


Fig. 1 Dislocations discontinues : A – sans déplacement visible ; B – sans déplacement visible avec ouverture ; C – avec déplacement (rejet)

II. Ruptures sans déplacement visible

 A. Les fissures

Les fissures sont un phénomène fréquent dans toutes les roches, sauf celles qui sont très friables ou qui peuvent s’imbibées facilement.

Les caractéristiques d’une fissure, qui peuvent s’appliquer à toute rupture sans déplacement visible, sont :

  • la dimension de son ouverture (intervalle béant)

Selon les dimensions de l’intervalle béant, on distingue :

– les fissures cachées, non visibles dans la roche intacte, mais qui se manifestent lorsque celle-ci se fend, suivant certaines directions privilégiées ;
– les fissures fermées, ou joints visibles à l’œil mais ne présentant pas d’ouverture marquée ;
– les fissures béantes, dont l’ouverture est apparente

  • la longueur

La longueur d’une fissure peut varier de quelques centimètres à plusieurs dizaines de kilomètres. Dans ce dernier cas, elle se présente souvent sous forme de rupture avec rejet montrant une dénivellation plus ou moins importante des lèvres. On passe dans le domaine des failles proprement dites.

  • La forme 

Selon la forme, on distingue des fissures linéaires, sinueuses, en zigzag.

  • La densité ou la fréquence

Dans l’étude des fissures, leur densité, c’est-à-dire le nombre de fissures sur une distance choisie conventionnellement et prise dans une direction perpendiculaire à celles-ci (fréquence), à beaucoup d’importance.

  • L’orientation

La position dans l’espace est définie par rapport à la direction et au pendage de la couche dans laquelle la fissure se forme, c’est pourquoi ces caractéristiques doivent être mesurées au même titre que celles des couches.

  • Le groupement des fissures

Le groupement peut se faire suivant un réseau à deux ou plusieurs directions conjuguées (fissures radiales), de sorte que la région est découpée en une série de massifs parallélipipédiques ou triangulaires. On parle de champs de fractures (fig. 2).

Ainsi, les fissures constituent généralement des systèmes ou familles liés par des conditions de disposition commune.

Dans les couches bien litées, les fissures se répartissent en deux familles, perpendiculaires l’une à l’autre et perpendiculaire à la surface des couches.

Parfois dans les roches plissées, une famille de fissures est perpendiculaire au plan axial, tandis que l’autre a une position variable à travers les plis, mais toujours perpendiculaire à la surface des couches et parallèle à l’axe du pli.

Le réseau peut comprendre des fissures rayonnantes partant de la même région centrale et des fissures périphériques qui dessinent des cercles ou des ellipses de forme plus ou moins grossières (fissures concentriques – fig. 3). C’est souvent le cas des dômes, comme le Dôme Hawkins dans le Texas (fig.. 4)

                   
Fig. 2 – Réseau de fissures radiales à                                          Fig. 3 Fissures rayonnantes et fissures
plusieurs directions conjugées                                                     périphériques

 

 Fig. 4 – Système de fissures radiales et concentriques. Dôme Hasking dans le Texas

Les courbes de niveau indiquent la profondeur de gisement du niveau de base en pieds. Les traits sur les lèvres affaissées marquent le sens du pendage.

Des fissures parallèles entre elles et qui se relient sont appelées fissures en échelons (fig. 5). Elles sont souvent localisées dans les zones de décrochement.

Fig. 5 – Systèmes de fissures en échelons (Oklahoma) – (d’après I.G.D.A.)

  • La rugosité des lèvres

Les bords des lèvres peuvent être lisses, polis ou irréguliers et ébréchés.

Dans une zone de décrochement, on peut rencontrer un système de fissures d’étirement en échelons constituant une frange le long de la zone de décrochement (fig. 6). Si parallèlement au décrochement s’étirent des fissures de cisaillement, il s’y associe des fissures d’étirement en échelons qui forment des « fissures à empennage » (fig. 7).

 

Fig. 6 – Veines en échelons dans des dykes emballés dans des schistes argileux



Fig. 7 – Fissures dans la zone de décrochement (d’après H. Cloos) : C – cisaillement ; E – étirement. Les flèches indiquent la direction du couple de forces pour tous les cas. Dans les exemples 2 à 6 les fissures d’étirement sont à empennages par rapport aux fissures de cisaillement, parallèles au décrochement. Les replis des fissures d’étirement dans l’exemple 2 indiquent que l’accroissement des fissures se poursuit au cours de la déformation de décrochement.

  • Le remplissage

L’étude du remplissage a également son importance. Il faut essayer de comprendre l’ordre de cristallisation des divers minéraux. La présence de cristaux automorphes[1] indique qu’ils se sont développés dans une cavité préexistante (veine).

Généralement les fissures n’ont pas de remplissage, à part celui d’éventuels oxydes de fer ou autres minéraux précipités lors de l’altération superficielle de la roche.

  • les éléments de la structure tectonique (plis, linéations[2] de la texture de la roche, etc.)

Une linéation apparaît lorsqu’une série rocheuse compétente (difficilement déformable) est soumise à une contrainte tectonique. Cette série subit dans son déplacement une désolidarisation sous la forme d’une multitude de petites cassures, sans que la structure générale de la masse soit modifiée et sans que des déplacements soient visibles le long de ces discontinuités.

On distingue :

  • linéation d’intersection, produite par le recoupement de deux familles de plan, tels que le plan de schistosité avec le plan de stratification (fig. 8-1) ;
  • linéation d’étirement, matérialisée par l’allongement mécanique d’éléments figurés comme des galets dans un conglomérat (fig. 8-2) ;
  • linéation minérale, caractérisée par l’allongement parallèle des minéraux constituant la roche lors du métamorphisme (fig. 8-3) ;
  • linéation de crénulation, déterminée par les charnières de microplis serrés et réguliers (fig.8-4).

 
Fig. 8 – Exemples de linéation : 1 – d’intersection entre une stratification S0 et une schistosité S1 ; 2 – d’étirement de petits galets ronds à l’origine ; 3 – minérale ; 4 – de crénulation.(extrait du « Dictionnaire de Géologie », A. Foucault & J.-F. Raoult)

B. Les joints

Le joint est une fissure qui délimite une surface de discontinuité au sein d’une roche ou d’un terrain, qui n’est pas un contact anormal avec déplacement, souvent droite et parfaitement nette

Lorsque l’on examine les joints du point de vue de la mécanique des roches, on détermine les types suivants :

  • les joints de stratification ;
  • les joints tectoniques, ou de tension.

Dans le cas de ce type de rupture, en plus des caractéristiques évoquées pour les fissures, le géologue s’intéressera également à :

– la perméabilité (circulation des fluides entraînant une altération des parois)
– la résistance, conditionnant celle des matériaux et du massif rocheux.

1. Les joints de stratification (fig. 9 et 10)

Un joint de stratification est une discontinuité séparant deux couches de même nature pétrographique.

Caractéristiques :

– plan de rupture préférentiel dans les roches sédimentaires
– glissement bancs sur bancs : provoque des stries de glissement, rugosité, anisotropie

 2. Les joints tectoniques (fig. 9 et 11)

Le joint tectonique, ou joint de tension, est une cassure sans rejet. Il résulte des contraintes d’ordre tectonique qui provoquent des tensions dans la roche. Les joints de tension peuvent être :

  • de traction. Les contraintes de traction s’exerçant sur les facettes orientées dans le sens de la contrainte de traction et de la contrainte moyenne.

Caractéristiques :

  • ouverts
  • sans remplissage génétique
  • espacés
  • rugueux (la résistance au cisaillement est fonction du rapport ouverture/rugosité)
  • perméables
  • de compression. Les ruptures se font par cisaillement le long des facettes orientées obliquement par rapport à la contrainte de compression maximum.

Cractéristiques :

  • fermés
  • avec ou sans remplissage
  • fréquents
  • rugosité des lèvres
  • peu perméable sauf si c’est du calcaire
  • épaisseur des zones affectées fonction de la plasticité des roches en contact
    • schistosité.

A été étudiée dans la partie 3 de la géologie structurale.

Pour rappel, toute roche soumise à une contrainte mécanique subit une déformation qui peut être continue, ou discontinue.

Dans le cas d’une déformation continue ou plastique, celle-ci s’effectue sans cassure visible et le corps garde sa forme lorsque la contrainte s’arrête, contrairement à une déformation élastique où il reprend sa forme initiale.

Par contre, lorsque la limite de résistance du corps est atteinte, la déformation  se traduit par des cassures et elle est discontinue ou clastique. Le corps garde sa déformation après arrêt de la contrainte.

En fait, le terme « contrainte » correspond à l’intensité des forces rapportée à l’unité de surface de la section du corps où ses forces sont exercées (par exemple à 1 cm²).

Je vous renvoie aux notes données lors de la session 3 de la géologie structurale.

Fig. 9 – Types de joints


C. Les diaclases (fig. 9, 10 et 11)

On emploie généralement le terme de diaclase (du grec dia, par, et klassis, rupture, fracture) pour désigner l’épisode au cours duquel une roche se fend sans que ses parties disjointes s’éloignent l’une de l’autre. Il n’y a ni déplacement (rejet), ni remplissage. Souvent, les diaclases se présentent perpendiculairement aux joints de stratification d’un ensemble sédimentaire.

Une diaclase peut apparaître à la suite de pressions lithostatiques ou de contraintes auxquelles la roche est soumise, mais généralement il faut une contrainte tectonique pour quelle se forme.

En karstologie, les diaclases peuvent s’élargir du fait de la dissolution de la roche par les eaux  plus ou moins acides d’infiltration. Une galerie se forme sans qu’il n’y ait déplacement des parties séparées par la cassure. Les réseaux souterrains se forment, schématiquement, verticalement à partir des diaclases, et horizontalement le long des joints de stratification.

Les diaclases sont généralement réparties en plusieurs familles (groupe de diaclases de même orientation). Un cas courant est celui des roches sédimentaires disposées en bancs parallèles, qui possèdent deux familles de diaclases perpendiculaires l’une à l’autre  et perpendiculaires à la surface des couches (fig. 10).

Les diaclases sont les cassures les plus fréquentes dans les roches. Elles transforment un massif à l’origine monolithique en une juxtaposition de blocs.

Dans des phases ultérieures, les diaclases peuvent se remplir par recristallisation, ce qui donne naissance à des veines.

Fig. 10 – Plis dans une strate montrant des diaclases (j)

 

D. Les veines

Ce sont de petites craquelures à l’intérieur des roches, remplies, totalement ou partiellement, de minéralisations. On utilise parfois le terme pour désigner de petites intrusions magmatiques (dykes ou sills), mais il est plus souvent employé pour des remplissages hydrothermaux ou pneumatolitiques[3].

Les veines se rencontrent fréquemment et leur remplissage est varié. Lorsqu’elles contiennent des minéraux d’importance économique, on parle de veines minéralisées. Souvent le remplissage reflète la nature des roches encaissantes, ainsi la calcite dans les roches calcaires et les roches magmatiques basiques, et le quartz dans les grès, les roches siliceuses et dans les roches magmatiques acides.

La cristallisation des minéraux présents dans les eaux interstitielles se fait de la périphérie vers le centre de la veine. On peut trouver des zonages dus à la présence d’impuretés ou à la précipitation de plusieurs minéraux. Ce phénomène est typique des géodes.

Fig. 11 – Coupe dans une carrière montrant les différentes formes de cassures sans rejet

III. Ruptures avec rejet, ou failles

A. Définition

Le terme « faille » vient de l’ancien français « faillir« , manquer, car, après une faille, le mineur ne retrouve plus le filon ou la couche qu’il exploitait.
<b<
C’est une fracture de terrain avec déplacement bien visible des deux parties séparées. On peut diviser les failles en deux groupes principaux :

  • les failles béantes, ou ouvertes ou encore disjonctives (fig. 12-A),  dans lesquelles, le déplacement provoque un écartement significatif des bords d’une fissure ou d’un joint qui amène à un intervalle béant de grande dimension. La plus grande faille béante connue est celle du Grand Dyke au Zimbabwé (ex Rhodésie). Cette faille volcanique traverse le pays du nord au sud sur plus de 500 Km et a une ouverture de près de 10 Km.  ;
  • les failles à rejet (fig. 12-B) qui se caractérisent par un glissement des bords dans des directions qui leur sont parallèles. On les répartit en failles radiales et en décrochements.

– faille radiale, lorsque le déplacement se fait verticalement ou obliquement ;
– décrochement, lorsque le déplacement est horizontal.

Les failles béantes se produisent généralement lorsque deux plaques tectonique se séparent. Elles ne se conservent pas longtemps dans l’écorce terrestre, car elles se remplissent de matériaux plastiques provenant des bancs voisins, ou de produits d’origine volcanique qui forment alors des dykes, ou se referment par fluage des roches. Toutefois, il existe des failles qui se sont accentuées grâce à l’érosion d’un cours d’eau. C’est le cas de la faille dans laquelle se jette le Zambèze aux Victoria Falls ou la Faille des Anglais qui s’ouvre dans le sud du Burundi.

Les failles à rejet couvrent en pratique les accidents verticaux, ou à pendage fort et n’impliquant pas de recouvrement important.

Les failles sont caractérisées par :

  • leur longueur qui eut varier de quelques mètres à plusieurs dizaines, voire centaines de kilomètres ;
  • la valeur du déplacement (le rejet) qui est variable selon les points d’une même faille et qui peut se situer entre le centimètre et plusieurs kilomètre verticalement, plusieurs dizaines de kilomètres horizontalement.

Fig. 12 – Grands groupes de failles ; A – faille béante ; B – faille à rejet


B. Nomenclature relative aux failles

Les deux parties séparées d’une faille sont appelées compartiments (A et A’ sur la fig.13). La surface de faille le long de laquelle s’effectue le glissement s’appelle surface de glissement ou plan de faille. Les surfaces engendrées par la cassure sont les lèvres ou les bords. On trouve parfois le terme d’épontes. Celles-ci peuvent être polies par le frottement, et lorsque l’érosion les dégage, elles forment un miroir de faille sur lequel on peut apercevoir des stries qui donnent la direction du glissement. Si la surface de glissement est inclinée on distingue la lèvre supérieure et la lèvre inférieure. Le regard de la faille est le côté vers lequel est tournée la lèvre du compartiment soulevé.

L’ampleur du mouvement est le rejet. Une faille à rejet se caractérise par la position de la surface de glissement dans l’espace, la direction du déplacement et son amplitude (rejet)

Le rejet correspond à la somme vectorielle de trois composantes orthogonales : l’une horizontale située dans le plan de faille (Rd : rejet horizontal longitudinal = décrochement) ; une autre horizontale et perpendiculaire à la première (Rh : rejet horizontal transversal = raccourcissement ou distension suivant la direction) ; la troisième verticale (Rv = rejet vertical) (fig. 13).

 
Fig. 13 – Nomenclature : M –miroir avec stries ; R – rejet décomposé en : Rd (décrochement) ; Rh (rejet horizontal transversal) ; Rv (rejet vertical) ; 1 – faille normale = regard vers la droite ; 2 – faille inverse = regard vers la gauche.(extrait du « Dictionnaire de Géologie », A. Foucault & J.-F. Raoult

C. Sens du rejet

Pour connaître le sens du rejet, il est nécessaire de faire les observations suivantes :

1. mise en évidence de repères suffisants pour définir le sens du décalage. Ce dernier peut correspondre à la somme de plusieurs déplacements successifs ;

2. examen de la surface de faille :

2.1. tectoglyphes, c’est-à-dire marques diverses dues au frottement comme :

  • stries laissées par un débris situé entre les lèvres (fig. 14–1) ;
  • écailles formant des gradins dans le sens du mouvement (fig. 14–3) ;

2.2. enduits de calcite qui cristallisent dans les cavités dues aux irrégularités dans la surface de faille (fig. 14–2) :

2.3. stylolites, structures en forment de colonnettes qui se forment dans le cas d’une compression dans des roches calcaires ou marno-calcaires (fig. 14– 4).

  1. observation d’un rebroussement des couches près du plan de faille (crochon de faille) sui se fait dans le sens opposé du mouvement relatif du compartiment

 

Fig. 14 – Détails de miroir de faille : 1 – stries ; 2- enduits de calcite ; 3 – écailles ; 4 – stylolites.(extrait du « Dictionnaire de Géologie », A. Foucault & J.-F. Raoult)


D. Rapports des failles et de la topographie

Si le relief correspond au jeu naturel de la faille, on parle d’un escarpement de faille qui sépare deux gradins de faille (fig.15-1). Lorsque l’érosion a fait son œuvre, le relief se traduit par un escarpement de ligne de faille (fig. 15-2). Si le relief est complètement nivelé, il s’agit d’une faille nivelée (fig. 15-3) et si les terrains du compartiment soulevé sont plus tendres que ceux du compartiment abaissé, le relief s’inverse et on a alors un escarpement de ligne de faille inverse (fig. 15-4).


Fig. 15 – Rapports des failles et de la topographie : 1 – escarpement de faille ; 2 – escarpement de ligne de faille ; 3 – faille nivelée ; 4 – escarpement de ligne de faille inversé (extrait du « Dictionnaire de Géologie », A. Foucault & J.-F. Raoult)

E. Anomalies stratigraphiques sur les failles

Une faille peut entraîner un redoublement de couche ou un hiatus stratigraphique (fig. 16)

1. Redoublement de couche : en suivant la couche jusqu’à la rupture et en traçant une verticale (n-m), si l’on retrouve la couche sur celle-ci on a un redoublement de couche (fig. 16-B). Cela correspond à une faille à rapprochement.

2. Hiatus stratigraphique : si dans les mêmes conditions, on ne retrouve pas la couche (fig. 16-A). Dans ce cas, il s’agit d’une faille à décalage.


Fig. 16 – A : faille normale. Il y a hiatus stratigraphique apparente, le forage ne traverse pas la couche calcaire supérieure et à peine les sables sous-jacents – B : Faille inverse. Il y a redoublement de la partie de la série (argiles, sables, calcaires inférieurs).

F. Classification des failles

1. Selon leur pendage : verticale ou oblique (fig. 17-1).

2. Selon leur rejet :

2.1. faille normale, ou faille directe, ou de distension, ou distensive, Rh correspond à une distension (fig. 17-2);

2.2. faille inverse, ou faille de compression, ou compressive, Rh correspond à un raccourcissement, il y a alors chevauchement du compartiment supérieur sur l’inférieur (fig. 17-3) ;

2.3. décrochement, à rejet uniquement horizontal et dans le plan de faille généralement vertical ou presque (fig. 17-4). La surface de glissement d’un décrochement peut être verticale ou oblique. On distingue le décrochement dextre  et le décrochement senestre (fig. 18). Si l’observateur regarde le décrochement perpendiculairement à la surface de fracture, le décrochement est senestre lorsque le compartiment le plus éloigné se déplace vers la droite. Dans le cas contraire, le décrochement est senestre (fig. 18).

3. Selon leurs rapports avec les couches :

3.1. faille conforme, dont le pendage est dans le même sens que celui des couches (fig.17-5 et 6)

3.2. faille contraire, dont le pendage est en sens inverse (fig. 17– 7 et 8)

3.3. faille directionnelle, parallèle à la direction des couches

3.4. faille diagonale, oblique par rapport à la direction des couches

3.5. faille transversale perpendiculaire à la direction des couches


Fig. 17 – Types de failles : 1 – failles verticales et obliques ; 2 – faille normale ; 3 – faille inverse ; 4 – décrochement ; 5 – faille conforme normale ; 6 – faille conforme inverse ; 7 – faille contraire normale : 8 – faille contraire inverse (extrait du « Dictionnaire de Géologie », A. Foucault & J.-F. Raoult).

 Fig. 18 – Décrochement dextre et senestre


4. Selon les rapports de leurs rejets, avec d’autres déplacements (fig. 19)

4.1. faille synthétique, dont le rejet s’ajoute à un autre mouvement

4.2. faille antithétique, dont le rejet se soustrait à un autre mouvement

Fig. 19 – Failles synthétique et antithétique


5. Selon leurs rapports génétiques

failles conjuguées, résultant de l’action d’une même contrainte et faisant entre elles un angle donné (fig.. 20).

Fig. 20 – Groupements de failles en V (a) et en X (b) (d’après Schwan)


6. Selon leurs formes

6.1. faille plane ou gauche

6.2. faille listrique. Lorsque la surface de la faille présente une concavité marquée avec un aplatissement progressif en profondeur vers un plan de stratification où elle s’enracine, il s’agit d’une faille listrique (fig. 21). On connaît ce type de faille dans différents environnements géologiques, comme par exemple à l’échelle de blocs basculés, de rifts ou encore dans les séries deltaïques à fort taux de sédimentation (fig. 21 B). Dans ce dernier cas, on parle de faille de croissance. Il est clair que leur signification n’est pas la même : dans un cas, il y a distension crustale le long d’un niveau étiré, dans l’autre, il y a pente tassement et extension par gravité, mais dans les deux cas, l’amortissement en profondeur se fait sur un niveau de décollement.

Fig. 21 – Exemples de failles listriques – A : faille listrique affectant le socle – B : faille de croissance synsédimentaire


6.3. faille panaméenne, faille normale dont le pendage d’abord très fort s’affaiblit vers le bas, et qui correspond à l’effondrement d’une partie d’un versant

6.4. faille de chevauchement ou faille plate, faille pratiquement parallèle à la stratification.

 F. Déformation à proximité d’une faille

Le jeu d’une faille induit une déformation de type ductile, ce qui entraîne la formation de crochons (fig. 22 A et B). La déformation se traduit par une courbure brusque des couches au contact de la faille, due au mouvement relatif des deux compartiments. Son étude permet de déterminer dans chaque compartiment la torsion qui s’effectue en sens inverse du déplacement.

A grande échelle, le glissement des couches le long d’une faille listrique entraînera la formation d’une structure plissée souple qualifiée d’anticlinal de roll-over (fig. 22 C).

Fig. 22 – Déformation à proximité d’une faille – A, B : crochons de faille ; C : anticlinal de compensation dit roll-over


G. Groupements des failles radiales

Comme nous l’avons vu pour les plissements, les fractures sont rarement isolées et lorsque l’on change d’échelle – de l’ordre de plusieurs kilomètres, si pas centaines – on observe généralement des faisceaux de failles ou groupements qui donnent des structures tectoniques spécifiques, dont voici les principales :

1. graben : cette structure est constituée par des failles normales de même direction qui limitent des compartiments de plus en plus abaissés lorsque l’on se rapproche du centre de la structure.. Généralement elle se traduit par un fossé d’effondrement ou fossé tectonique (fig. 23). Un des exemples proche de chez nous est le graben du Rhin (fig. 25). Ce fossé est le résultat d’une extension de la région où il se forme et est l’un des premiers stades d’une ouverture océanique.

2. horst : dans ce cas, la structure est constituée par des failles normale de même direction, limitant des compartiments de plus en plus abaissées au fur et à mesure que l’on s’éloigne du centre de la structure (fig. 24). Sa formation exige également une extension. Elle est le lieu d’émissions volcaniques.

                                        
Fig. 23 Grabben . Le graben du haut est                                                 Fig. 24 – Horst
nivellé par l’érosion. Celui du bas est mor-
phologiquement un fossé e’effondrement

(figures extraites du « Dictionnaire de Géologie », A. Foucault & J.-F. Raoult)


 

Fig. 25 – Schéma simplifié du graben du Rhin entre Bâle et Mayence. Les Vosges et la Forêt-Noire constituent les horsts


3. Blocs basculés ou hémigraben : se distinguent des grabens du fait que la dépression tectonique a laquelle ils correspondent n’est délimitée que d’un seul côté par une faille. L’autre côté correspond à la pente du sommet du bloc de socle effondré, basculé à l’occasion du jeu de la faille (ce basculement est le plus souvent dû au fait que la faille normale est « listrique », c’est-à-dire concave vers le haut) (fig. 26).


Fig. 26 – Schéma très simplifié du système de blocs basculés des massifs cristallins externes des Alpes au sud-est de Grenoble (transversale de la vallée de la Romanche).
ci = Crétacé inférieur ; js = Jurassique supérieur ; ls = Lias supérieur ; t = Trias

4. Groupement de failles selon différentes structures

Lorsque l’on établit une coupe à travers une région, on relève une succession de discontinuités tectoniques des deux types, plissements et ruptures. Celles-ci se succèdent selon différents systèmes et sont le résultat d’une suite d’événements tectoniques qui ont bouleversé le relief de la région.

A titre d’exemple, nous donnons une coupe établie entre Aix-la-Chapelle et Cologne le long d’un axe SO-NE (fig. 27). On y constate différents compartiments séparés par des failles comme :

–  des môles, terme désignant une région ayant un comportement relativement rigide par rapport à d’autres plus souples et subissant un soulèvement ;
–  des fossés, qui sont des dépressions allongées, à fond relativement plat et à flancs raides correspondant souvent à une zone faillée qui s’est abaissée ;
–  des plissements fracturés par des failles antithétiques ou synthétiques en échelons. Dans ce cas, l’ensemble des fractures qui divise les plissements en compartiments est plus jeune que les couches plissées. A l’origine, ces dernières étaient horizontales et suivaient la règle de superposition, à savoir, les plus jeunes se superposant aux plus anciennes.


Fig.  27 – Exemple de groupements de failles en môles, fossés, système en échelon. Structure en montagnes-blocs du bassin de la Ruhr (d’après L. Ahorner)
1 – Holocème ; 2 – loess ; 3 – terrasses moyennes ; 4 – replat inférieur de la terrasse moyenne ; 5 – replat supérieur de la terrasse moyenne ; 6 – terrasse récente principale ; 7 – argiles de la terrasse principale ; 8 – terrasse principale ancienne ; 9 – argile de Reiner ; 10 – complexe d’oolithes quartzeuses ; 11 – inclusions d’argiles dans le complexe d’oolithes quartzeuses ; 12 – charbons bruns du Miocène ; 13 – Paléogène ; 14 – Crétacé supérieur (Trias) ; 15 – grès bigarrés (Trias) ; 16 – Primaire.

 

 Fig.  28 – Quelques exemples de combinaisons de deux styles tectoniques


IV. BIBLIOGRAPHIE

Bates D.E.B., Kirkaldy J.F. (1977) – La géologie de terrain, un guide Nathan, F. Nathan.

Béloussov V. (1978) – Géologie structurale, Ed. Mir.

Diju-Duval B. (1999) – Géologie sédimentaire – Bassins, environnements de dépôts, formation du pétrole, Ed. Technip.

Foucault A., Raoult J.-F. (1980) – Dictionnaire de géologie, Masson.

Fournarier P. (1942) – Eléments de géologie, H. Vaillant-Carmanne, S. A.

Haug E.(1927)Traité de géologie I – Les phénomènes géologiques, Lib. A. Colin.

Parriaux A. (2006) – Géologie – Base pour l’ingénieur, Presses Polytechniques et universitaires romandes, Lausanne

http://gocad.ensg.inpl-nancy.fr/www/people/files/thesis_magali_lecour.pdf


[1] Automorphe : s’applique à un minéral  se présentant sous la forme d’un cristal parfait, ou du moins limité par des surfaces cristallines planes.
[2] Linéation : terme général désignant dans un roche toute structure acquise tectoniquement, se traduisant par des lignes parallèles entre elles.
[3] Pneumtolytique : se dit d’un gîte métallifère lorsque le transport dans les fractures des eaux hydrothermales chargées  de minéralisations se produit à l’état de vapeur.
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Les fixismes

Paru dans le Bulletin du G.E.S.T., N° 167, mai 2011

 

I.           Introduction

L’idée d’évolution des espèces n’est pas nouvelle lorsque Darwin publie, en 1859, son célèbre ouvrage, L’origine des espèces au moyen de la sélection naturelle. Déjà de nombreux érudits ont émis des remarques sur un transformisme possible. Ce qui fait surtout la différence et l’originalité de la théorie émise par Darwin, c’est l’hypothèse de la sélection naturelle, où la variation est conçue comme indépendante de la sélection.

Mais la théorie prédominante à l’époque est le fixisme, ou plutôt les fixismes. Cette conception statique traditionnelle de l’état du monde sera progressivement remplacée par une vision dynamique de son développement. Cette remise en question débute avec les conceptions cosmologiques du chanoine polonais Copernic (1473 – 1543), et surtout celles de Galilée (1564 – 1642) qui détrônent la Terre de sa position centriste et la relègue sur une orbite circum-solaire au même titre que les autres planètes.

Un autre conflit qui dressait les savants en deux camps est celui de l’opposition entre uniformistes et catastrophistes. Stephen Jay Gould a débattu de ce thème dans l’essai 18, Uniformité et catastrophe, de son premier ensemble d’essais sur les réflexions sur l’histoire naturelle, Darwin et les grandes énigmes de la vie.

Le « principe d’uniformité » fut développé par le géologue britannique Charles Lyell dans son livre Principes de géologie (1830).

« […], il y proclamait avec audace que le temps n’a pas de limite. Ayant posé ce principe fondamental, il prit position en faveur d’une théorie « uniformitariste », doctrine qui fit de la géologie une science. Les lois naturelles sont invariables. Comme on dispose d’une quantité de temps illimité, l’action lente et continue des éléments suffit pour expliquer le passé. Le présent donne la clé du passé »[1].

Donc, en d’autres termes, pour Lyell, les causes responsables des changements étaient non seulement considérées comme étant de même nature que celles agissant dans le présent (causes actuelles), mais encore étaient tenues pour avoir opérées avec la même intensité que leurs équivalents modernes (principe d’uniformité). De plus, du fait du temps illimité, l’uniformitarisme ou actualisme se trouvait en conflit avec la chronologie des théologiens et des cosmogonistes.

Rappelons qu’en se basant sur la chronologie biblique l’archevêque anglican James Ussher (1581-1656) était arrivé à situer la création du monde au 23 octobre de l’an  4004 av. J.C. !

Le camp adverse était celui du catastrophisme, particulièrement défendu par Cuvier, pour qui la surface de la Terre avait subi plusieurs « grandes révolutions », inondations presque universelles ou bouleversements volcaniques. Pour les défenseurs de cette option, les causes actuelles ne suffisent pas à expliquer les cataclysmes du passé. Parmi ceux-ci on peut citer Cuvier, Agassiz, Sedwick et Murchison qui tous reconnaissaient que notre planète était très vieille et cherchaient à expliquer les catastrophes par des causes naturelles.

Actuellement, la géologie moderne est en fait un mélange harmonieux de conceptions tirées de l’uniformisme rigide de Lyell et du catastrophisme scientifique de Cuvier et Agassiz.

 

II.         Théologie naturelle

 A.    William Paley (1743-1805)

« Natural Theology » (Théologie naturelle) du révérend William Paley, publiée en 1802, a été un des ouvrages les plus influents du XIXe siècle. Cette philosophie a dominé la zoologie britannique depuis Robert Boyle, physicien et chimiste irlandais (1627-1691), à la fin du XVIIe siècle, jusqu’à Paley, avant d’être détrônée par Darwin.

La notion centrale de ce courant philosophique est l’ « argument du dessein » dont le principe était d’identifier des causes finales dans la nature en tant que preuves de l’existence de Dieu, de ses pouvoirs et de son incessante bienveillance[2].

« Les adeptes de la théologie naturelle voyaient l’œuvre de Dieu non seulement dans les adaptations des organismes, mais aussi dans l’arrangement supposé de la nature qui leur paraissait refléter la supériorité de l’homme et la vocation de ce dernier à la dominer »[3].

Dans le chapitre « Darwin et Paley rencontrent la main invisible » tiré de son sixième volume sur les réflexions sur l’histoire naturelle, Comme les huit doigts de la main, Stephen Jay Gould analyse le cheminement de la pensée du révérend. Par le biais de cette analyse, Gould veut montrer qu’en science :

« L’innovation véritable est presque toujours une addition par rapport à ce qui était antérieurement concevable et ne consiste pas en une simple permutation des possibilités déjà en main. Le progrès des connaissances ne ressemble pas à une tour montant vers le ciel, édifiée brique à brique, mais résulte d’une série d’avancées, de progressions sur de fausses pistes et de percées, ce qui donne une construction de structure bizarre et sinueuse, finissant néanmoins par s’élever » (p. 158).

Pour Paley, « il est évident que Dieu a créé les organismes, étant donné la bonne adéquation de leurs formes et de leurs fonctions au mode de vie qu’il leur a assigné […] » (p. 154).

Paley s’exprime par métaphores. Il prend pour exemple la montre trouvée par hasard sur son chemin. Elle doit forcément avoir été conçue par un horloger. Ainsi pour expliquer la complexité et l’édification d’une structure adaptée à un usage particulier (aile admirablement adaptée au vol), il fait appel à un concepteur.

« Il ne peut pas y avoir de plan sans concepteur, de mécanisme sans ingénieur […] Il est impossible de ne pas voir les marques du dessein tant elles sont fortes. Le plan qui répond à un projet a nécessairement eu un concepteur. Ce dernier doit obligatoirement avoir été une personne. Et celle-ci est DIEU ».

Toutefois, Paley se trouva confronté à une énigme lorsqu’il aborde l’analyse du comportement des organismes complexes.

« Comment interpréter les comportements instinctifs qui n’apportent aucune satisfaction immédiate, mais semblent, au contraire, enferrer un animal dans la douleur et la détresse » (p. 152).

Pour résoudre ce délicat problème, Paley y voit une « main invisible » qui ne peut être que celle de Dieu, et à l’instar de la montre qui implique un horloger, les organismes plus complexes encore requièrent « un Dieu bienveillant et créateur ».

Bien que l’argumentation de Paley puisse prêter à moquerie et ne soit plus acceptable de nos jours, bien que les mouvements créationnistes y reviennent, elle mérite, d’après Gould, notre respect « en tant que philosophie qui eu jadis sa cohérence, appuyée sur un système de défense subtil – c’est une « vision du monde fossile » qui peut stimuler nos réflexions, si nous voulons essayer de comprendre nos propres penchants en étudiant l’histoire des théories alternatives » (p. 156)

Gould poursuit :

« Dans la thèse centrale de Paley, on trouve une affirmation – les organismes sont admirablement agencés de façon à répondre à un but précis – et une déduction – un bon agencement asservi à une fin implique qu’il ait eu un concepteur » (p. 156).

« Paley ne peut imaginer que deux conceptions à sa proposition selon laquelle la bonne adaptation à une fin suppose un concepteur. La plus grande partie de son livre est consacrée à la réfutation de ces explications concurrentes » (p. 156)

  1. La bonne adaptation existe, mais sa création n’implique pas ce qui en résulte actuellement […] Supposez que la forme ait été élaborée pour d’autres raisons (par exemple, en tant que résultat direct de lois physiques), puis ait trouvé un usage donné parce que, fortuitement, elle y convenait » (p. 156).

L’explication est valable pour des structures simples mais non pour des structures plus complexes, « constituées de centaines d’éléments, tous orientés dans le même sens, et chacun dépendant de tous les autres », estime Paley.

2. La bonne  adaptation existe, et implique qu’elle ait été produite dans le cadre de sa finalité actuelle ; mais elle a découlé d’une élaboration naturelle, par une lente évolution vers le but désiré, et non pas par une création divine soudaine […]

Paley ne pouvait se représenter l’évolution que sous la forme d’une série d’étapes positives orientées vers un but, édifiant l’adaptation petit à petit » (p. 157).

Il s’efforce de réfuter « la théorie « lamarckienne » du changement évolutif par le biais de l’usage et du non-usage et grâce à l’hérédité des caractères acquis ».

Il existe cependant une troisième option non reprise par Paley qui « considère que l’évolution est à la source de la bonne adaptation ».

« Mais au lieu de voir l’évolution comme un mouvement tendant vers un but, elle pose que l’adaptation se construit négativement – par l’élimination de tous les individus qui ne varient pas fortuitement dans la direction favorable, et ne permettant qu’à une toute petite minorité de transmettre aux générations suivantes leur fortuné héritage » (p. 159).

Cette option est très peu efficace et défie la logique dans un monde aux rouages d’horlogerie, construit selon les normes de Paley. Elle correspond à la « sélection naturelle » de Darwin et repose sur la notion d’hécatombe.

« La sélection naturelle est une longue suite d’hécatombes. Les individus présentent des variations sans direction préférentielle, par rapport à une morphologie moyenne au sein de la population. Elle favorise une petite proportion de cette gamme. Les individus chanceux qui en relèvent laissent davantage de rejetons survivants ; les autres meurent sans descendance (ou avec une descendance moins nombreuses). La morphologie moyenne se déplace lentement dans la direction préférentielle, petit à petit à chaque génération, par le biais de l’élimination massive des individus présentant une morphologie moins favorable » (p. 159).

Cette thèse révolutionnaire pour l’époque est l’une des seules qui puisse renverser la croyance de Paley.

 

III.      Les fixismes

 On rencontre différents types de fixismes : ceux qui considèrent une création unique et ceux pour qui les créations sont répétées. Ceux qui croyaient aux créations successives de faunes de plus en plus perfectionnées ont reçu le nom de progressionnistes. Ces théories s’opposeront au transformisme et particulièrement en France au lamarckisme.

Ce courant créationniste, relié à la Genèse biblique, est fort ancien et a longtemps dominé la pensée occidentale. Malheureusement il reprend vigueur avec de nouvelles tendances comme celle du « dessein intelligent » qui se dit rigoureusement scientifique.

A.    La création unique

a.     Karl von Linné (1707 – 1778)

La notion d’espèce animale et végétale a été introduite dans les sciences biologiques au début du XVIIIe siècle, par le naturaliste suédois Karl von Linné, avec sa nomenclature binominale qui prévaut toujours. Pour lui, les espèces existantes sont des groupes parfaitement fixes et immuables, crées en l’état lors d’une seule création divine.

« Il y a autant d’espèces que de formes diverses produites dès le début par l’être infini. » (Linné, Classificatio Plantarum, 1738).

Cette conception se basait sur la philosophie d’Aristote (-384 – -322)[4] qui a exercé une influence majeure sur la science et la philosophie de l’Islam à leurs débuts et sur la pensée chrétienne du Moyen Age.

D’après Aristote, ce que nous appelons « espèces » sont des formes substantielles, immatérielles que la nature tend à réaliser par l’agencement de la matière. Formes immatérielles, donc nécessairement fixes, stables, immuables dans leur essence et dans les caractères essentiels qu’elles déterminent.

Exemple : bien que tous les éléphants qui se succèdent sur terre ne sont pas rigoureusement identiques, car ils varient suivant des caractères accessoires (taille, couleur, dimensions de leurs défenses, etc.), l’espèce « éléphant », principe formel, est immuable, avec des caractères spécifiques essentiels (trompe, incisives supérieures développées en défenses, une énorme molaire en pavé par demi-mâchoire, etc.).

 

Revenons-en à Linne et à sa nomenclature binominale. Selon son principe, chaque espèce est désignée par deux mots latins ou latinisé, le premier terme, avec une majuscule, étant le nom du genre et le deuxième (adjectif ou substantif, avec minuscule) celui de l’espèce.

Exemple : Parmi les bergeronnettes, petits passereaux terrestres, on trouve les espèces suivantes :

–         La bergeronnette printanière : Motacilla flava

–         La bergeronnette grise : Motacilla alba

–         La bergeronnette des ruisseaux : Motacilla ciinerea

Toutes trois sont du genre Motacilla et de la famille des Motacillidae.

En fait, cette approche systématique est destinée à rendre intelligible le plan divin de création, c’est pourquoi on la qualifie de « science divine »

Toutefois, dans cette classification on constate un regroupement des espèces en mettant l’accent sur les ressemblances. Cela peut supposer que celles-ci sont issues d’un ancêtre commun. C’est ce que laisse sous-entendre Linné à la fin de sa vie, après avoir défendu le créationnisme.

« J’ai longtemps nourrit le soupçon, et je n’ose le présenter que comme une hypothèse, que toutes les espèces d’un même genre n’ont constitué à l’origine qu’une même espèce qui s’est diversifiée ».

Son raisonnement s’arrête là. Il n’osera pas aller plus loin !

 

b.       Michel Adanson (1727 – 1806)

 Le botaniste français Michel Adanson se rallie à la pensée essentialiste de Linné. Il élabora une nouvelle méthode de classification dite naturelle. Pourtant, il avait aussi entrevu l’interprétation transformiste de la classification :

« Les Espèces changent de nature. Il paroît donc suffisamment prouvé… que l’art, la culture & encore plus le hazard, c’est-à-dire certaines circonstances inconnues, font naître non-seulement tous les jours, des variétés dans les fleurs…, mais même quelquefois des Espèces nouvelles… sans compter nombre d’autres Plantes qui passent pour des Variétés nouvelles & qui se perpétuent peut-être & forment autant d’Espèces… De là la difficulté de définir quels sont les corps primitifs de la création, quels sont ceux qui, par la succession de la reproduction, ont pu être changés ou même produits de nouveau par des causes accidentelles » (Familles des Plantes, 1763, p. CXIII-CXIV).

Malgré cette intuition, Adanson ne poursuit pas son développement et au contraire la renie. Pour lui, les variations au sein d’espèces botaniques sont considérées comme des monstruosités.

« Tous les exemples cités jusqu’ici comme des changements d’espèces, ou comme des formations de nouvelles races constantes, ne sont que des variétés ou des monstruosités qui ne se perpétuent pas constamment telles par la voie des graines […] L’esprit de vérité qui nous a guidé, après avoir vu par nous-mêmes et apprécié ces faits, doit nous faire tirer des conclusions directement opposées, et nous porter à dire que la transmutation des espèces n’a pas lieu dans les plantes, non plus que dans les animaux et qu’on n’en a pas de preuve directe, même dans les minéraux, en suivant le principe reçu, que la constance est essentielle pour déterminer une espèce » (Examen de la question si les espèces changent parmi les plantes. Nouvelles expériences tentées à ce sujet, 1769).

Dans ce texte, Adanson insiste sur la constance de l’espèce, entrant ainsi dans le débat qui tourne autour de cette notion : tantôt c’est la constance qui est mise en avant, tantôt ce sont les variations au sein des espèces.

 

c.       Georges Louis Leclerc, comte de Buffon (1707 – 1788)

 Buffonadhère également à cette notion fixiste radicale. Bien qu’étant le maître de Lamarck, il s’opposera jusqu’à sa mort à ses idées transformistes ainsi qu’à celles d’Etienne Geoffroy-Saint-Hilaire. A mesure qu’il avance dans la rédaction de son « Histoire des Quadrupèdes » on sent cependant une certaine évolution tout comme nous l’avions constaté chez Linné. Il avait parfaitement analysé le principe des ressemblances et des rapprochements morphologiques comme on peut le constater dans le passage suivant.

« L’âne et le cheval, mais même l’homme, le singe, les quadrupèdes et tous les animaux, pourraient être regardés comme ne faisant que la même famille… Si l’on admet une fois qu’il y ait des familles dans les plantes et dans les animaux, que l’âne soit de la famille du cheval, et qu’il a dégénéré[5], on pourra dire également que le singe est de la famille de l’homme ; que c’est un homme dégénéré ; que l’homme et le singe ont eu une origine commune comme le cheval et l’âne ; que chaque famille, tant dans les animaux que dans les végétaux, n’a eu qu’une seule souche, et même que tous les animaux sont venus d’un seul animal qui, dans la succession des temps, a produit en se perfectionnant et en dégénérant, toutes les races des autres animaux » (Histoire naturelle générale et particulière, tome 4, 1753)

Dans un chapitre qu’il consacre à la « dégénération » des animaux (Œuvres complètes, T. XIV, p.139), il revient sur le problème de la transmutation des espèces : c’est dans cette partie de son œuvre qu’il développe le plus abondamment ses vues sur les modifications imposées par les conditions environnementales aux organismes vivants. Il se pose la question de savoir si ces modifications peuvent amener à de nouvelles espèces.

En ce qui concerne la position de l’Homme, Buffon va plus loin que Linné qui lui avait assigné une place dans la classification animale, parmi les Primates. Il situe l’homme auprès des grands singes pour ce qui est son organisation physique, mais il reconnaît la « distance qui sépare l’espèce humaine de la plus élevée des espèces animales ». De plus, une de ses grandes idées est l’unité essentielle du genre humain. Pour différentes qu’elles soient les unes des autres, toutes les variétés, ou races, ne sont qu’altérations d’un seul type originel, d’une souche commune (Jean Rostand[6]).

Pour Buffon, les dissemblances raciales sont le résultat des conditions externes : nourriture, climat, culture, lumière, métissage, etc.

« Il y a apparence qu’avec le temps, un peuple blanc, transporté du nord à l’équateur, pourrait devenir brun et tout-à-fait noir, surtout si ce peuple changeait de mœurs et ne se servait pour nourriture que des productions du pays chaud dans lequel il aurait été transporté ». Et inversement : « Il y a toutes les raisons du monde pour présumer que, si l’on transportait des nègres dans une province du nord, leurs descendants, à la huitième, dixième ou douzième génération, seraient beaucoup moins noirs que leurs ancêtres, et peut-être même aussi blancs que les peuples originaires du climat froid où ils habiteraient »[7]. Il est évident que cette affirmation s’avère fausse, mais on peut y voir Buffon en précurseur du transformisme lamarckien, avec la transmission héréditaire des modifications produites par le milieu environnant.

Une autre intuition intéressante de Buffon concerne la sélection naturelle : il fut l’un des premiers à noter que l’état de civilisation peut avoir pour conséquence d’accroître, dans une collectivité humaine, le nombre des sujets débiles ou malformés (Rostand).

« Dans une nation sauvage on trouve peut-être des hommes plus petits, plus laids, plus ridés, par suite des mauvaises conditions de vie ; en revanche, il se pourrait que, dans une telle nation, il y eut beaucoup moins de boiteux, de sourds, de louches, etc. Ces hommes défectueux vivent et même se multiplient dans une nation policée où l’on se supporte les uns les autres, où le fort ne peut rien contre le faible, et où les qualités du corps font beaucoup moins que celles de l’esprit ; mais, dans un peuple sauvage, comme chaque individu ne persiste, ne vit, ne se défend que par ses qualités corporelles, son adresse et sa force, ceux qui sont malheureusement nés faibles, défectueux, ou qui deviennent incommodes, cessent bientôt de faire partie de la nation »[8]

Lui aussi, comme ses prédécesseurs, n’ira pas plus loin. On dirait même en lisant le passage suivant qu’il se reprend en proclamant l’irréductibilité de l’espèce.

« Mais non, il est certain, par la révélation, que tous les animaux ont également participé à la grâce de la création, que les deux premiers de chaque espèce et de toutes les espèces sont sortis tout formés des mains du Créateur ».

Buffon n’étant pas transformiste a toutefois préparé le terrain. Ses idées, comme nous l’avons constaté, l’ont conduit à la notion de variabilité des espèces sous l’influence des conditions extérieures, ce que l’extrait suivant confirme :

« … de nouvelles espèces pourraient apparaître avec le temps, sous l’influence d’un climat nouveau ».

 

d.       Jean-Claude Delamétherie (1743-1817)

On retrouve cette idée de création unique chez d’éminents savants comme le naturaliste, minéralogiste, géologue, paléontologue français, Jean-Claude Delamétherie, à travers sa conception qu’il se fait de la vie et de la mort des espèces.

La mort de Louis Jean-Marie Daubenton (1716-1800) lui donne l’espoir de le remplacer au Collège de France (1812), malheureusement, c’est Cuvier qui sera choisi. Cuvier ne pouvant assumer seul toute sa charge, lui confie l’enseignement de la géologie. Delamétherie est l’un des premiers pédagogues à entreprendre des leçons de géologie sur le terrain.

Comme Lamarck et contrairement à Cuvier, il nie les espèces perdues. Dans son cas, cette négation des espèces disparues renforce son adhésion à un fixiste du monde. Pour lui, aucune espèce ancienne ne manque à l’appel des espèces existantes actuellement : il n’y aurait eu ni création répétée, ni création continue, mais un acte créateur unique, à l’origine des temps.

Les espèces anciennes qui « paroissaient plus ou moins différentes des analogues vivans » ne doivent pas être classées dans d’autres catégories spécifiques. Ces fossiles différents sont en fait des variétés de la même espèce, qui continue à exister de nos jours. Leurs différences sont dues « à l’influence des climats, de la température, à la dégénérescence des races, à l’âge des individus »[9]. Il reconnaît donc que « le climat, la température, la nourriture, le croisement des races, les nouvelles espèces hybrides […] ont produit des changements considérables dans la suite des siècles, chez les espèces existantes » (ibid.), il n’est pas moins vrai pour Delamétherie que le résultat n’est pas la production de nouvelles espèces, mais seulement le maintien des anciennes sous l’aspect de leurs variétés.

 

e.       Henri Ducrotay de Blainville (1777 – 1850)

 de Blainville rentre au Muséum d’Histoire Naturelle de Paris grâce à Cuvier. Très rapidement les deux hommes s’opposeront et arriveront à se détester, essayant de se nuire mutuellement. En 1830, il succède à Lamarck à la chaire d’histoire naturelle et deux plus tard, à celle d’anatomie comparée laissée vacante par le décès de Cuvier. C’est lui qui, en 1813, élève au rang de classes indépendantes les Reptiles et les Amphibiens ou Batraciens, réunis jusqu’alors.

de Blainville s’oppose farouchement à la théorie transformiste de Lamarck et de Geoffroy-Saint-Hilaire.

« Il est impossible d’admettre avec certains naturalistes, écrit-il au sujet des formes fossiles, qu’elles puissent être considérée comme une forme primitive de quelques espèces actuelles qui n’en seraient ainsi qu’une transformation »[10]

De Blainville, comme les autres naturalistes qui ont pratiqué la paléontologie au début du XIXe siècle, n’a pas élaboré sa vision du monde à partir de cette discipline. Il est philosophiquement fixiste et créationniste, et c’est seulement après qu’il cherche les documents que lui fournit l’étude du passé pour étayer son système. Grâce aux fossiles intermédiaires manquants, mais nécessaires, de la série animale, il peut confirmer sa conception d’un monde vivant unique et continu. Pour lui, chaque espèce fossile a sa place désignée d’avance dans la série animale complète des débuts de la création : celles « dont nous ne connaissons plus les analogues » n’en sont que « des termes éteints » (G. Laurent). Donc, tous les êtres, aussi bien vivants que fossiles, rentrent dans une même classification que tente de Blainville. Cette opération est pour lui nécessaire et normale. Tout les êtres, actuels et anciens, ayant existé autrefois en même temps, trouvaient leur place dans un même tableau ; si le monde animé d’aujourd’hui présente des lacunes, ces lacunes sont aisément et le plus naturellement du monde remplies par les fossiles, qui représentent seulement la place qui était la leur dans la création primitive (G. Laurent)

Il est donc fixiste, tout comme Delamétherie, mais d’une manière encore plus orthodoxe, puisqu’il refuse non seulement la transformation des espèces mais également la création d’espèces nouvelles. Il soutient le dogme d’une seule création originelle et complète. En fait, sa vision du monde n’est en aucun cas scientifique ; elle est basée sur un apriori lié à des préjugés religieux. Sa compréhension de la nature se fonde d’abord sur « la philosophie religieuse, la seule bonne et la seule vraie », assure-t-il, qui lui fait soutenir que Dieu a créé tous les êtres en une seule fois « dans la grande et sublime harmonie des choses »[11].

De Blainville est tombé pratiquement dans l’oubli et a été fortement dénigré par ses pairs. Toutefois deux de ses idées ne sont pas perdues : l’introduction de la notion d’espèces intermédiaires, et la persistance de l’action des causes ordinaires à travers les temps géologiques.

 

f.        Constant Prévost (1787 – 1856)

Le géologue français Constant Prévost fut l’élève de Cuvier, puis celui d’Alexandre Brongniart. Il sera, dès 1819, professeur de géologie à l’Athenaeum et à l’Ecole centrale des Arts et Manufactures, puis, en 1831, à la Faculté des Sciences de Paris. Il rencontrera de Blainville dont il deviendra l’ami.

Catastrophiste au départ, sous l’influence de Cuvier, il adhère en fin de compte au principe des « causes actuelles » en même temps que Lyell.

C’est son opposition, en 1827, aux alternances de dépôts marins et fluviatiles qui le conduit à sa profession de foi actualiste, et le mènera, par cet intermédiaire, à nier les créations successives et à rejeter le progressionnisme pour adhérer au créationnisme unique sous l’influence de son ami de Blainville.

Ce qui, à l’époque, opposait les scientifiques, était le problème entre passé et présent, désigné par le couple continuité/discontinuité. Les discontinuités font appel à des catastrophes qui assèchent périodiquement le fond des mers et/ou inondent les continents. Ce à quoi Prévost répond qu’il n’est pas « nécessaire, pour expliquer les faits géologiques, de faire intervenir des causes extraordinaires qui ne sauraient agir maintenant qu’en troublant l’ordre de l’univers »[12]

Les retours périodiques de la mer sur les continents, imaginés par Cuvier et Brongniart comme des catastrophes, introduisent une discontinuité entre l’état actuel du globe et ses états antérieurs. A Cuvier qui, dans son Discours sur les révolutions de la surface du globe, lançait sa phrase devenue célèbre : « le fil des opérations est rompu », Prévost répliquait : «  je n’ai été arrêté nulle part dans cette tentative de lier le passé au présent, par ce qu’on appelle une limite tranchée entre la nature ancienne et la nature actuelle »[13] .

C’est un partisan des affaissements, qu’il opposait aux soulèvements. Il enseignait que les montagnes n’étaient pas dues à des cataclysmes violents, éruptions ou tremblements de terre comme le préconisaient les catastrophistes, mais à une rétraction inégale, lente et incessante de la croûte terrestre.

On trouve chez Prévost un ensemble d’affirmations disparates, dont les incompatibilités logiques font preuve d’une intelligence qui refuse de se laisser enfermer dans un système établi. Certaines de celles-ci pourraient laisser supposer qu’il avait adhéré aux idées transformistes ou à une création répétée.

Au début de sa carrière, il croyait à une modification progressive de la nature vivante.

« Les corps organisés fossiles dont on retrouve les débris dans les coches de la terre, différent d’autant plus que les êtres actuellement existans, qu’ils sont enfouis dans des couches plus anciennes »[14].

Et encore : « On ne peut douter que les changements d’organisation et de forme n’aient eu lieu dans la série des êtres qui ont successivement précédé ceux qui existent maintenant »[15].

Au fil du temps, dans ce domaine comme dans celui des transgressions marines il en vient à s’écarter des idées de ses mentors.

Comme tous les scientifiques de l’époque, Prévost se trouve confronté aux changements de faunes qui restent difficiles à expliquer. Les destructions peuvent être « l’effet d’un déluge qui aurait anéanti des races entières de grands animaux déjà répandus sur la terre« [16]. Dans ce propos on sent un relent de catastrophisme. Quant à l’apparition, plus problématique encore, de nouvelles espèces, Prévost n’est pas très clair. Lorsqu’il dit que le calcaire grossier est antérieur à « la création des mammifères terrestres »[17], on peut supposer qu’il y a eu créations successives des formes animales. Mais lorsque Prévost soutient que « depuis la création jusqu’à nos jours, il y a eu dans la chaîne (des êtres)… des modifications graduées »[18], c’est plutôt, une création unique suivie de transformations des espèces qu’il évoque.

Toutefois pour résoudre ce dilemme, Prévost nie la relation de cause à effet entre le milieu et la forme des êtres et fait appel aux migrations pour souligner l’influence de distribution et de redistribution des populations.

 

g.       Edouard Lartet (1801 ) 1871)

Ce paléontologue et préhistorien français est considéré comme étant le père de la paléontologie humaine. En 1836, il découvre dans le gisement miocène de Sansan (Gers) la mâchoire du premier grand singe fossile, le Pliopithèque (Pliopithecus anticus). Cette découverte va à l’encontre des théories de Georges Cuvier,  mort depuis trois ans, qui avait affirmé que les singes fossiles ne pouvaient pas exister.

Une commission d’enquête est nommée, présidée par de Blainville qui a succédé à Cuvier à la chaire d’anatomie comparée du Muséum d’Histoire Naturelle de Paris. Celle-ci confirme la découverte. Pour Isidore Geoffroy-Saint-Hilaire, c’est la confirmation de la théorie de l’évolution qui opposait les partisans de Cuvier et les transformistes : « La découverte de la mâchoire fossile de singe de M. Lartet me parait appelée à commencer une ère nouvelle du savoir humanitaire. »

En 1856, Lartet découvre un fragment de mâchoire d’un autre primate plus évolué, le Dryopithèque (Dryopithecus fontani) qui à l’époque est le fossile le plus proche de l’Homme.

En 1860, Lartet entreprend à Massat (Ariège) et à Aurignac (Haute-Garonne) des fouilles archéologiques. Il trouve des ossements d’animaux manifestement incisés par la main de l’homme et des outils lithiques. Ces découvertes  contribuèrent à démontrer la contemporanéité de l’Homme avec des espèces animales disparues, avancée dès 1851 par le naturaliste français Jean-Baptiste Noulet (1802-1890).

En 1861, il propose une chronologie du Quaternaire fondée sur les espèces successives de grands mammifères dominants,

–        l’âge de l’ours des cavernes ;

–        l’âge du mammouth ;

–        l’âge du renne ;

–        l’âge de l’auroch.

A partir de cette dernière, il établit une classification des industries lithiques paléolithiques : l’aurignacien et le magdalénien ont une relation directe avec les explorations menées dans les grottes d’Aurignac (Haute-Garonne) et de la Madeleine (Tursac, Dordogne).

En 1863, il fouille avec l’ethnologue et préhistorien anglais Henry Christy (1810-1865) certains des sites majeurs du Périgord, dont Le Moustier, Laugerie-Basse et La Madeleine. Dans ce dernier, la découverte d’une lame d’ivoire incisée, dont les gravures représentaient les traits  d’un Mammouth apporte une preuve décisive de l’existence d’un art préhistorique. Sa renommée nationale est au plus haut.

Grâce à ses découvertes et à ses travaux, Lartet apporte la preuve de l’ancienneté des Primates et de l’Homme.

Curieusement, notre préhistorien n’adhère pas aux idées transformistes, pourtant adoptés par nombre de ses pairs. Il s’en tient à un fixisme orthodoxe. Pour lui, la haute antiquité qu’il attribue aux Singes et à l’Homme n’apporte pas d’argument en faveur d’une parenté ancestrale. De ce point de vue, il se rapproche plus d’un de Blainville que d’un Lamarck. Pour lui aussi, les restes d’animaux disparus que l’on retrouve servent à combler les « lacunes de notre série animale ». Grâce à eux, la création primitive se laisse entrevoir dans sa plénitude originelle : « on dirait autant d’animaux retrouvés de la grande chaîne qui reliait anciennement tous les êtres de cette magnifique création primitive dont il ne reste plus à l’état vivant que quelques débris épars à la surface du globe »[19].

Dans cette perspective, il est normal que Lartet défende l’ancienneté de l’Homme quitte à le faire remonter jusqu’au Miocène. Dans un monde où toutes les espèces animales étaient apparues dès le début, il ne pouvait plus y avoir d’Histoire, comme pour de Blainville, sinon celle d’un appauvrissement continuel (G. Laurent).

 

B.    La création répétée

 a.       Georges Cuvier (1769 – 1832)

 Georges Cuvier, fondateur de l’anatomie comparée et de la paléontologie des Vertébrés, a incontestablement établit la réalité des espèces disparues et de leur succession dans le temps. Pour expliquer ces changements de faune d’une époque à l’autre, il fait intervenir des catastrophes géographiques (« révolutions du globe ») générales ou circonscrites entraînant la disparition de pans entiers du monde vivant, suivies de nouvelles créations ou de « migrations » assurant les repeuplements.

« Qu’on se demande pourquoi on trouve tant de dépouilles d’animaux inconnus, tandis qu’on n’en trouve presque aucune dont on puisse dire qu’elle appartienne aux espèces que nous connoissons, et l’on verra combien il est probable qu’elles ont appartenu à des êtres d’un monde antérieur au nôtre, à des êtres détruits par quelques révolutions de ce globe ; êtres dont ceux qui existent aujourd’hui ont rempli la place, pour se voir peut-être un jour également détruits et remplacés par d’autres » (Mémoire sur les espèces d’Eléphans vivantes et fossiles, 1799).

Son nom reste attaché à deux théories dont il s’était fait le champion : sa théorie des catastrophes et la fixité des espèces. Cela l’amènera,  au début du XIXe siècle, à affronter l’un de ses pairs du Musée d’Histoire Naturelle de Paris, Lamarck, à qui, il vouera une animosité sinon une haine.

« Parmi les divers systèmes sur l’origine des êtres organisés, il n’en est pas de moins vraisemblable que celui qui en fait naître successivement les différents genres par des développements ou des métamorphoses graduelles » (Recherches sur les Ossements fossiles, Bull. des Sc.nat. et de Géol., t. 3, 1822, p. 297-298).

Cette confrontation entre ces deux fortes personnalités qui marquent à l’époque la vie scientifique française débute par une communication de Cuvier adressée à l’Institut, le 12 novembre 1800. Par l’étude des fossiles, il voulait proposer une vision du passé de la Terre et de la Vie qui allait à l’encontre de celle en vigueur parmi ses pairs. L’élément principal de celle-ci était l’affirmation du Catastrophisme.

« La question principale, affirme-t-il, est de savoir jusqu’à quel point est allée la catastrophe qui a précédé la formation de nos continents actuels »[20]

Pour résoudre ce problème, « il s’agit surtout de rechercher si les espèces qui existoient alors ont été entièrement détruites, ou seulement si elles ont été modifiées dans leur forme, ou si elles ont simplement été transportées d’un climat dans un autre ».

De ces trois solutions proposées, Cuvier choisi la première : la destruction des espèces disparues. Cela entraîne l’idée de mondes peuplés, successivement détruits par des catastrophes, et successivement reconstruits. L’idée est révolutionnaire pour l’époque ; elle n’est pas conforme à la création biblique et va à l’encontre de la vision de Buffon.

Une autre question se pose. Après s’être demandé comment disparaissent les êtres antiques, il se demande « comment ceux qui leur ont succédé furent-ils formés ? » Afin de résoudre les problèmes que soulève cette délicate question, Cuvier se lance dans l’étude des fossiles de grands quadrupèdes car, « les ossements de quadrupèdes peuvent conduire, par plusieurs raisons, à des résultats plus rigoureux qu’aucune autre dépouille de corps organisés[21] ».

Cela lui permettra de lier constamment les deux notions de disparition des espèces et de catastrophes géologiques. Cuvier nie donc la continuité biologique des espèces d’époques différentes qui sera défendue par Lamarck. En fait pour lui, l’explication réside en des créations divines successives après chaque catastrophe.

Dans la préface de son « Règne animal distribué d’après son organisation » (1817), dans lequel il cherche à établir une classification logique selon une méthode basée sur une division en classe, ordre, genre, espèce, Cuvier insiste sur le fait que cette classification ne suit pas une échelle graduelle allant du plus primitif au plus complexe comme chez Lamarck.

« Pour prévenir une critique qui se présentera naturellement à beaucoup de personnes, je dois remarquer d’abord, que je n’ai eu ni la prétention, ni le désir de classer les êtres de manière à en former une seule ligne, ou à marquer leur supériorité réciproque. Je regarde même toute tentative de ce genre comme inexécutable ; ainsi je n’entends pas que les mammifères ou les oiseaux, placés les derniers, soient les plus imparfaits de leur classe ; j’entend encore moins que le dernier des mammifères soit plus parfait que le premiers des oiseaux, le dernier des mollusques plus parfait que le premier des annélides ou des zoophytes ; même en restreignant ce mot vague de plus parfait, au sens de plus complètement organisé. Je n’ai considéré mes divisions et subdivisions que comme l’expression graduée de la ressemblance des êtres qui entrent dans chacune ; et quoique il y en ait où l’on observe une sorte de dégradation et de passage d’une espèce à l’autre, qui ne peut être niée, il s’en faut de beaucoup que cette disposition soit générale. L’échelle prétendue des êtres n’est qu’une application erronée à la totalité de la création de ces observations partielles […] »[22]

En recherchant les « lois générales de positions ou de rapports des fossiles avec les couches », il parviendra à définir quatre âges distincts, chacun caractérisé par une association de vertébrés différents :

–         Le premier est celui des Reptiles ;

–         Le deuxième, au dessus de la craie, est dominé par des « Pachydermes » (animaux à la peau épaisse), dont une majorité en provenance des plâtrières de Montmartre ;

–         Le troisième, ou Alluvium se caractérise par des Pachydermes gigantesques, des Eléphants, des Rhinocéros, des Hippopotames, des Chevaux, etc. dont les différences avec les espèces actuelles ne sont que spécifiques ;

–         Le dernier, ou Diluvium, est celui de l’Homme, avec le déluge biblique responsable de la disparition des Pachydermes de l’époque précédente.

Cette théorie pouvait être confrontée au modèle de la succession des formations géologiques établie par le naturaliste et explorateur allemand Alexandre von Humboldt (1769-1859). Donc, incontestablement, Cuvier a jeté les bases de la biostratigraphie continentale, fondée sur les exigences logiques de l’interprétation stratigraphique des fossiles.

Si au départ, Cuvier considérait les « révolutions du globe » comme étant globales avec une extinction complète des espèces, il admettra plus tard que ces catastrophes peuvent être circonscrites à certains territoires et que le repeuplement se fait par migrations des espèces à partir de régions indemnes.

Qu’elle que soient ses idées, CUVIER a contribué à une meilleure connaissance de la paléontologie et il fut un des plus grands naturalistes de tous les temps.

 

b.       Alcide d’Orbigny (1802 – 1857)

Alcide d’Orbigny rencontre von Humbolt qui s’était rendu célèbre en explorant le nord de l’Amérique du Sud entre 1799 et 1804. Ce dernier était accompagné d’un jeune botaniste, Aimé Bonpland, un intime de la famille d’Orbigny. C’est grâce à cette rencontre qu’Alcide réalisera son destin en étant choisi par le Muséum d’Histoire Naturelle de Paris comme voyageur naturaliste pour une nouvelle mission en Amérique du Sud. Il s’embarque le 30 juin 1826 et son voyage durera sept ans et sept mois. A son retour en France, il consacrera treize années, de 1835 à 1847, à la rédaction de ses mémoires.

Peignant les différentes populations qu’il rencontre, il conclura en 1839 : « notre conviction intime est que parmi les hommes il n’y a qu’une seule et même espèce ». Ce qui peut paraître banal à notre époque, ne l’était guère du temps des colonies et à l’aube du racisme scientifique.

Alcide d’Orbigny est considéré comme le père de la stratigraphie. De 1849 à 1852, il rédige un « Cours élémentaire de paléontologie et de géologie stratigraphiques », dans lequel il donne une vision synthétique et extrêmement détaillée de la stratigraphie.

Il définit 28 étages géologiques, du Silurien à l’Actuel, en donnant au mot « étage » un sens plus précis qu’auparavant et qu’il a gardé depuis.

C’est ainsi qu’il décrit un grand nombre de ceux-ci encore utilisés aujourd’hui, à partir de sites français comme : Sinémurien de Semur-en-Auxois (Côte d’Or), Toarcien de Thouars (Deux-Sèvres), Bajocien de Bayeux (Calvados), Aptien d’Apt (Vaucluse), Albien de Alba, rivière de l’Aube, Cénomanien (en latin Cenomanum) du Mans (Sarthe), Turonien de Tours (Indre-et-Loire), Sénonien de Sens (Yonne), Stampien (en latin Stampae) d’Étampes (Essonne).

Pour Alcide d’Orbigny, les limites entre étages sont si nettes qu’il écrit en 1849 que :

« Chacun des étages qui se sont succédé dans les âges du monde renferme sa faune spéciale, bien tranchée, distincte des faunes inférieures et supérieures, et que ces faunes ne se sont pas succédé par passage de forme, ou par remplacement graduel, mais bien par anéantissement brusque. »

Chaque étage a ses fossiles, et chaque fossile a son étage. Si la même espèce se retrouve dans deux étages, c’est qu’un mélange accidentel a eu lieu, ou qu’on n’a pas su distinguer les espèces, comme Alcide l’explique au paragraphe 47 de l’introduction du Prodrome de paléontologie stratigraphique universelle :

« Si nous trouvions dans la nature des formes qui, après l’analyse la plus scrupuleuse, ne nous offrirait encore aucune différence appréciable, quoiqu’elles fussent séparées par un intervalle de quelques étages (ce qui n’existe pas encore), nous ne balancerions pas un instant à les regarder néanmoins comme distinctes. Lorsqu’on voit toutes les formes spécifiques bien arrêtées avoir des limites fixes dans les étages, et appartenir à un seul, on doit croire que ce sont nos moyens de distinction qui sont insuffisants pour trouver les différences entre ces deux espèces d’époques éloignées qui se ressemblent. »

Lorsqu’Alcide d’Orbigny rejoint le Muséum d’Histoire Naturelle de Paris, il y existe deux courants de pensée défendus respectivement par Cuvier et par Lamarck. Le premier défend la théorie des « révolutions de la Terre » qui conduira au catastrophisme et à la fixité des espèces, tandis que le second défend le transformisme qui sous-tend l’idée d’évolution des espèces.

Si Alcide d’Orbigny affirme qu’il n’existe pas de « remplacement graduel », c’est que, comme Cuvier et malgré Lamarck, il ne croit pas en l’évolution des espèces : lorsqu’une espèce disparaît, elle ne laisse pas de descendants transformés en d’autres espèces.  Cuvier en se basant sur certains fossiles,  démontrait l’existence  d’espèces disparues,  n’existant plus aujourd’hui, comme les Mammouths, parce que des catastrophes les avaient anéanties.

Nous avons vu, qu’en fin de compte il limitait ces catastrophes et envisageait que telle ou telle zone épargnée ait servi à repeupler la Terre après chaque révolution, car il répugnait autant aux créations répétées que Lamarck aux extinctions brutales.

Poursuivant le raisonnement de Cuvier, d’Orbigny étend les cataclysmes à toute la Terre et, puisqu’il y a 28 étages, c’est qu’il y a 27 « révolutions du globe » ou extinctions totales, suivies de 28 créations nouvelles. Son cours de 1849 ne laisse aucune ambiguïté :

« Les animaux ne montrant, dans leurs formes spécifiques, aucune transition, se sont succédé à la surface du globe, non par passage, mais par extinction des races existantes et par la création successive des espèces à chaque époque géologique. »

Ce sont donc des centaines de créations séparées qu’il faudrait imaginer pour rendre compte de ces repeuplements successifs. Autant admettre une création continue !

Darwin lui-même reconnaîtra que cette rareté des formes intermédiaires pose problème aux évolutionnistes. En s’intéressant aux Ammonites plutôt qu’à d’autres Mollusques, d’Orbigny a su choisir un groupe particulièrement indiqué pour caractériser les étages successifs : comme on le découvrira bien plus tard, les Ammonites évoluaient très vite et ont plusieurs fois failli disparaître, d’où la rareté des intermédiaires. Quoi qu’il en soit, on l’a vu, Alcide avait une explication pour les exceptions qui se présenteraient.

De plus, il a eu le temps de s’en convaincre avec d’autres groupes. Entre le Primaire et le Secondaire, écrit-il dès 1840, « une première génération de Crinoïdes aurait entièrement disparu, pour être remplacée, plus tard, par une autre tout à fait différente ». Un an après : « les rudistes ont paru cinq fois à la surface du globe » »

Dans un article de 1850, il ajoute :

« Comme on ne peut attribuer le retard de l’arrivée sur la terre des Mammifères à aucune autre cause physique également marquée pour les autres êtres, on doit croire qu’il dépend de la même puissance créatrice qui, avant cette époque, sans qu’aucune autre cause physique puisse être invoquée, avait déjà tant de fois repeuplé les mers et les continents de ses nombreux animaux. »

 

c.       Alexandre Brongniart (1770 – 1847)

Ce minéralogiste et géologue français rédige, en 1812, en collaboration avec Cuvier, une Description géologique des environs de Paris (refondue en 1822). Celle-ci est le résultat de ses travaux dans le bassin parisien et sont à la base de la paléontologie stratigraphique française : désormais, certains fossiles serviront de repères dans la subdivision des terrains sédimentaires. Il détermine la chronologie des terrains tertiaires, dans un ouvrage publié en 1829 : Tableau des terrains qui composent l’écorce du globe. Essai sur la structure de la partie connue de la Terre.

Alexandre Brongniart s’intéresse également à la zoologie. Il détermine la division de reptiles qu’il scinde en quatre ordres : les Sauriens, les Batraciens, les Chélonien et les Ophidiens.

Lorsque Cuvier, le 21 janvier 1796, lit devant un aréopage de savants réunis à l’Institut National son mémoire sur les Eléphants fossiles où il annonce, à la stupeur et au scepticisme générales, l’existence de créations antérieures à la nôtre, détruites par des catastrophes, Brongniart applaudit son mentor. A l’exemple de ce dernier, Alexandre Brongniart pense que l’Histoire de la Terre a été marquée par de grandes révolutions. S’il s’intéresse plus particulièrement à la dernière, c’est, contrairement à Cuvier qui en faisait le modèle des autres, parce qu’elle marque une coupure essentielle entre les terrains actuels et les terrains antédiluviens. Pour lui, il existe deux grandes périodes distinctes dans l’Histoire de la Terre : la « période jovienne » et la « période saturnienne ». La première est celle d’aujourd’hui, période de repos et de tranquillité des éléments, séparée de la précédente par « la dernière catastrophe générale du globe »[23].

Cette dernière catastrophe a provoqué par des soulèvements quasi instantanés, l’ensemble des chaînes de montagnes que l’on connaît actuellement. En effet, dit-il : « il n’est pas présumable que les Alpes, les Pyrénées, les Cordillères, etc., se soient soulevées pièces à pièces, et pour ainsi dire à petit bruit ; il est au contraire très-probable que la force qui les a élevées sur une même ligne, a agi à peu près dans le même temps d’un bout à l’autre de la ligne »[24].

Actuellement, la Terre est « dans un état de repos et de tranquillité »[25], tout différent de l’état antérieur.

Brongniart est-il un catastrophiste ? Oui, mais d’une manière un peu particulière. Contrairement aux vrais partisans du Catastrophisme qui soutiennent l’existence de nombreuses révolutions dévastatrices de toute vie sur Terre, il ne distingue que deux périodes dans l’Histoire de la Terre, séparées par une catastrophe qui s’est passée il y a environ 4.000 ans et peut correspondre au Déluge biblique.

Brongniart admet également les destructions massives des êtres vivants durant cette période jovienne, mais celles-ci ne fournissent pas de point de rupture comme chez Cuvier : dans un environnement hostile, ils ont continué à vivre. Certaines espèces ont pu disparaître, mais il n’y a pas eu de destruction totale. Dans ce raisonnement on peut déceler une certaine acceptation du Transformisme lamarckien.

A toutes les époques de sa vie, notre savant apparaît comme le type de naturaliste observateur, à la curiosité très générale et plus intéressé par les faits que par les théories. C’est cette attitude qui l’empêchera d’accepter le transformisme.

 

d.       Adolphe Brongniart (1801 – 1876)

Le botaniste Adolphe Brongniart est le fils d’Alexandre. Ses travaux botaniques (1830) l’on conduit à se poser les mêmes questions sur l’apparition des êtres, car « les conditions physiques du globe ne nous paraissent pas suffire pour expliquer la nature de la végétation »[26] des temps anciens, assure-t-il. Il en arrive également à la conclusion qu’il y a différentes époques avec des populations végétales bien déterminées qui sont anéanties à la suite de catastrophes globales, et que celles-ci sont suivies d’un repeuplement de nouvelles espèces. Pour lui, il existe « une autre cause que l’influence des modifications des agents physiques tels qu’ils se présentent actuellement à la surface de la terre », il y voit le déroulement d’un Plan créateur qui fait parcourir aux êtres des « phases » progressives[27].

Comme d’Orbigny, Adolphe Brongniart considère que le monde végétal a été renouvelé à intervalles réguliers par des actes répétés du Créateur. Ce sont ceux-ci qui sont responsables du changement de décor végétal : « des genres ou des familles nouvelles viennent remplacer des genres et des familles détruites et complètement distinctes ; ou bien […] une famille nombreuse et variée se réduit à quelques espèces, tandis qu’une autre, qui était à peine signalée par quelques individus rares, devient tout à coup nombreuse et prédominante »[28].

Pour expliquer ces changements, notre botaniste préfère se référer au Créationnisme plutôt qu’au Transformisme : « Au milieu de l’obscurité qui environne de semblables mystères et que notre esprit cherche en vain à percer, reconnaissons qu’il est moins difficile pour notre intelligence de concevoir que la puissance divine, qui a créé sur la terre les premiers êtres vivants, ne s’est pas reposée et qu’elle a continué à exercer le même pouvoir créateur aux autres époques géologiques, en imprimant à l’ensemble de ces créations successives ces caractères de grandeur et d’unité que le naturaliste encore plus que les autres hommes est appelé à admirer dans toutes ses œuvres »[29].

Bien qu’il soit confronté au Transformisme qui gagne du terrain, surtout après la parution du livre de Darwin, Alphonse Brongniart reste un farouche opposant à cette nouvelle théorie.

Il déclare « les théories de M. Darwin sur la transmutation des formes spécifiques [sont] inadmissibles et contraires aux faits observés ». Les plantes assure-t-il « ne se modifient pas en changeant de climat : une plante de la zone torride transportée dans le nord, ou même dans la zone tempérée, n’éprouve aucune modification dans sa descendance ; si le climat ne lui convient pas, elle ne se modifie pas, elle meurt »[30].

Alphonse Brongniart se contente de cette déclaration et il restera obstinément attaché à sa vision créationniste du monde.

 

e.       Elie de Beaumont (1798 – 1874)

Le géologue français Jean-Baptiste Armand Louis LéonceElie de Beaumont se situe dans la même mouvance que le savant précédent. Pour lui, les espèces sont stables et si elles varient c’est dans des limites très restreintes.

La succession continue des faunes dans les couches géologiques ne peut être expliquée par le Transformisme et ni par les migrations chères à Cuvier et certains de ses disciples. Comme il est impossible de remonter d’une espèce à la précédente, il est également impossible de remonter à l’origine de la vie. Tout indique dans la Géologie qu’il y a eu un commencement, mais les indices ne suffisent pas pour en tirer les modalités et le moment et il sera « peut-être toujours impossible à l’homme de remonter jusqu’à la première formation de la planète qu’il habite »[31]. Cela n’empêche qu’Elie de Beaumont se pose ces questions, et qu’il propose, en 1850, le sujet du Grand Prix pour l’Académie des Sciences en demandant que l’on étudie ce problème : « Lorsqu’une espèce semble avoir disparu et avoir été remplacée par une espèce peu différente, on peut se demander si cette dernière résulte d’une création nouvelle ou d’une transformation de l’espèce qu’on ne trouve plus »[32]

Le nom d’Élie de Beaumont est connu du monde des géologues pour sa théorie de la formation des cordillères  proposée à l’Académie des Sciences et décrite dans trois volumes Notice sur le système des montagnes (1852). D’après cette théorie, toutes les chaînes de montagnes parallèles au même grand cercle[33] de la Terre ont le même âge, et entre ces grands cercles une relation de symétrie existe sous la forme d’un réseau pentagonal.

Il est également connu pour sa carte géologique de France dont il est le principal auteur.

 

f.        William Smith (1769 – 1839)

Le géologue britannique William Smith est le créateur de la première carte géologique de la Grande-Bretagne. Homme de terrain, il parcouru son pays pour faire de nombreux relevés lui permettant d’établir son œuvre. Il est considéré par Adam Sedgwick (1785-1873), l’un de ses pairs, comme étant le père de la géologie anglaise.

Sur l’origine des espèces, il exprime des points de vue assez semblables à ceux d’Alcide d’Orbigny. Il considère que le repeuplement de la Terre après chaque catastrophe est le résultat de créations successives qui ont lieu après chacune de ces « révolutions ». En cela, il est bien dans la tradition anglaise qui inscrit sa vision du monde dans le cadre de la théologie naturelle. Il sera rejoint sur ce terrain par ses éminents condisciples que sont : William Buckland (1784-1856)

William Daniel Conybeare (1787-1857), Adam Sedgwick (1785-1873), Roderick Impey Murchison (1792-1871)

 

Conclusions

Les catastrophistes sont d’accord sur un point fondamentale : il y a eu des destructions complètes, suivies de créations entières après chaque dévastation.

Ces créations répétées sont bien gênantes : pour les non-croyants, c’est un prodige inacceptable ; les croyants peinent à concevoir un Dieu qui s’y reprend à plusieurs fois ; les évolutionnistes ont une autre explication.

Deux courants de pensée s’affrontent à la suite des travaux respectifs de Cuvier et de Lamarck. Les savants de l’époque sont confrontés à un choix lorsqu’ils abordent le problème de l’apparition des espèces. Le botaniste Dominique Alexandre Godron (1807-1880) fait remarquer que les possibilités se limitent à deux systèmes « dérivés l’un du principe de la fixité des espèces, l’autre de la doctrine de la variabilité des êtres sous l’influence des agents extérieurs »[34].

Nous aborderons la fois prochaine le Transformisme dont les prémisses nous mènerons à Lamarck.

 

IV.       BIBLIOGRAPHIE

  •  Buffon (XVIIIe s.) – De l’Homme – Histoire Naturelle, Vialetay, éditeur.
  •  Cuvier Georges (1985) – Discours sur les révolutions de la surface du globe, Christian Bourgois éditeur, coll. « Epistémè »
  •  Cuvier Georges (1817) – Le Règne animal distribué d’après son organisation, T. 1, Chez Deterville, Libraire (impression anastaltique)
  •  Gagnebin Elie (s.d.) – Le Transformisme et L’origine de l’homme, F. Rouge & Cie S.A., Librairie de l’Université, Lausanne.
  •  Gould Stephen Jay (1979) – Darwin et les grandes énigmes de la vie, Pygmalion, coll. « Points-Sciences ».
  •  Gould Stephen Jay (1996)– Comme les huit doigts de la main, Seuil.
  •  Gould Stephen Jay (2000) – Les quatre antilopes de l’Apocalypse, Seuil.
  •   Gould Stephen Jay (2001) – Les coquillages de Léonard, Seuil.
  •  Hooykaas R. (1970) – Continuité et discontinuité en géologie et biologie, Seuil
  •  Laurent Goulven (1987) – Paléontologie et évolution en France 1800-1860, de Cuvier – Lamarck à Darwin, Editions du Comité des Travaux historiques et scientifiques.
  •  Laurent Goulven (2001) – La naissance du transformisme – Lamarck entre Linné et Darwin, Vuibert/ADAPT, coll. « Inflexions ».
  •  Lecointre Guillaume (sous la direction) (2009) – Guide critique de l’évolution, Belin.
  •  Ostoya Paul (1951) – Les théories de l’évolution, Payot.
  •  Rostand Jean (1932) – L’évolution des espèces, Hachette.

 


[1] Stephen Jay Gould – Darwin et les grandes énigmes de la vie, p. 158, Pygmalion, 1979.

[2] Stephen Jay Gould – Les coquillages de Léonard, p.303, Seuil, 2001.

[3]  Stephen Jay Gould – Les quatre antilopes de l’Apocalypse, p. 473, Seuil, 2000.

[4] Voir R. Six – De l’évolution des idées sur l’évolutionnisme, in Bulletin du G.E.S.T. – N° 143, mai 2007.

[5] Utilisé par Buffon dans le sens de « changement ».

[6] « Un traité de biologie humaine », p.viii-ix, in « De l’Homme », Buffon.

[7] ibid, p. ix-x.

[8] Ibid ; p.xii-xiii.

[9] « Discours préliminaire », in Journal de Physique, t. 46, 1798, p. 75.

[10] Ibidem, t. 62, 1806, p. 71.

[11] De Blainville – Ostéographie, t. 4, Palaeotherium, p. 5, cité par G. Laurent.

[12] D’après Prévost C, De la formation des terrains des environs de Paris, in Nouveau Bull. Soc. philomatique, 1825, p.75.

[13] Prévost C, Les continents actuels ont-ils été à plusieurs reprises submergés par la mer ? Dissertation géologique lue à l’Académie royale des Sciences dans les séances des 18 juin et 2 juillet 1827. In Documents pour l’histoire des terrains tertiaires, s.d.s.l., p.7.

[14] Essai sur la constitution physique… , in Journal de Physique, t. 91, 1820, p. 465 ; également in Documents…

[15] Documents pour l’Histoire…, p.238.

[16] Essai sur la constitution physique… Journal de Physique, nov. 1820 ; également in Documents… p. 217.

[17] Ibid.

[18] Ibid., p. 223.

[19] « Considérations géologiques et paléontologiques sur le dépôt lacustre de Sansan… », in C.R. Acad. Sc., t. 20, 1845, p. 320, cité par G. Laurent.

[20] « Extrait d’un Ouvrage sur les espèces de Quadrupèdes dont on a retrouvé les ossements dans l’intérieur de la terre… », in Journal de Physique, t. 52, 1801, p. 256, cité par G. Laurent.

[21] « Recherches sur les Ossements fossiles de Quadrupèdes », t. I, 1812, « Discours préliminaire », p. 37, cité par G. Laurent.

[22] Opus cité, p. xx-xxj.

[23] Tableau des Terrains, p. 122, cité par G. Laurent.

[24] Ibid., p. 60.

[25] Ibid., p.31

[26] Rapport sur les Progrès…, 1868, p. 212, cité par G. Laurent.

[27] Exposition chronologique…, in Ann. des Sc. Nat. Botanique, 3, t. 11, 1849, p. 295, cité par G. Laurent.

[28] Dict. Univ. Hist. Nat., art. « Végétaux fossiles », t. 13, 1849, p. 142, cité par G. Laurent.

[29] Rapport sur le Grand Prix…, in C.R. Acad.  Sc., t. 44, 1857, p. 220, cité par G. Laurent.

[30] G. de Saporta, « Etude sur la vie et les travaux paléontologiques d’Adolphe Brongniart », in Bull. Soc. Géol. Fr., 3, t  4, 1875-1876, p. 399, cité par G. Laurent.

[31] Explication de la carte géologique…, t. 1, p. 50, cité par G. Laurent.

[32] Grand Prix des Sciences physique proposé en 1859, pour 1853, in C.R. Acad. Sc., t. 30, 1850, p . 258-259, cité par G. Laurent.

[33] En géométrie, un grand cercle est un cercle tracé à la surface d’une sphère qui a le même diamètre qu’elle. Sur Terre, les méridiens et l’équateur sont des grands cercles.

[34] « De l’espèce considérée dans les êtres organisés, appartenant aux périodes géologiques qui ont précédé celle’ où nous vivons », in Mém. Soc. Des Sc., Lettres et Arts de Nancy, 1848, p. 382-383, cité par G. Laurent.

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REPRESENTATION DE L’HOMME PREHISTORIQUE DANS LA LITTERATURE

Paru dans le Bulletin du G.E.S.T., N° 164, novembre 2010      

 

Je viens de terminer la lecture d’un des derniers ouvrages de la paléontologue et historienne des sciences, Claudine Cohen, « Un Néandertalien dans le métro ».Elle continue son  enquête sur l’histoire des idées et des représentations en paléontologie et en préhistoire. Ici, elle s’attache plus particulièrement à l’Homme de Neandertal qui fait couler beaucoup d’encre et dont les reconstitutions ont évolué depuis la brute épaisse et cruelle jusqu’à un Hominidé presque semblable à nous, à part quelques traits morphologiques qui le caractérisent. Dans le dernier chapitre, elle se penche sur la fascination que cet être à provoquer dans le milieu littéraire et qui est à la source de nombreuses œuvres de fiction plus ou moins réussies. L’une des plus célèbre est, sans conteste, « La Guerre du feu » (1911) de Rosny aîné. En fourrageant dans ma bibliothèque, j’ai retrouvé un autre roman, paru en 1909, de la plume d’un certain Ray Nyst, intitulé « La Caverne ».Je ne peux résister à l’envie de vous soumettre mes notes de lecture que j’ai prise lors de sa lecture, il y a déjà quelques années.

 

L’auteur présente son roman comme étant un roman préhistorique. Le titre complet est déjà tout un programme : Histoire pittoresque d’une Famille humaine de vingt-neuf personnes, Filles et Garçons, petits et grands, à l’Epoque des luxuriantes Forêts tertiaires et des Saisons clémentes dans l’Europe centrale. Dans la partie « Remerciements » par laquelle débute le livre, il est curieux d’y trouver des noms prestigieux comme ceux de M. E. Dupont, directeur du Musée d’Histoire naturelle de Bruxelles, de Severin et Rutot, conservateurs, de M. Boule, professeur de paléontologie au Muséum de Paris…

Nyst n’est pas à son coup d’essai lorsque paraît La Caverne. Il a déjà écrit deux romans « préhistoriques » : Notre Père des Bois (1899) et La Forêt nuptiale (1900). Le roman retrace l’existence difficile d’une famille humaine préhistorique, avec ses misères, ses luttes, ses prouesses, ses naissances multiples, jusqu’au drame final de la dispersion et du parricide.

Le roman proprement dit est précédé d’une longue introduction dans laquelle, « l’on expose l’intérêt de l’Histoire préhistorique de l’homme et les données sur lesquelles on en fonde la reconstitution, suivie d’un Essai d’Ethnographie tertiaire ».

Ce qui est intéressant dans cette introduction, c’est qu’elle nous donne un aperçu de la conception de la préhistoire de l’Humanité et de certaines idées relativement révolutionnaires à cette époque.

Nyst fait mention de certains esprits éclairés qui se sont libérés des préjugés de race.

« (1) «Le faux principe de la dignité humaine, l’homme roi de la création, a eu pour corollaire la croyance à la supériorité de certaines races sur d’autres et à la légitimité de la persécution de celles-ci par les premières. C’est au nom de cette croyance que les peuples dits civilisés pillent et massacrent les races moins cultivées; qu’à toutes les époques, tant en Europe qu’aux colonies, il y a des conversions forcées, accompagnées souvent de persécutions violentes. L’antisémitisme, cette passion indigne d’un pays civilisé, est encore une conséquence de cette croyance à l’inégalité des races humaines. La morale évolutionniste, celle de l’humanité future, évitera certainement ces écueils»

            Ainsi s’exprime le docteur L. Laroy, dans la préface de l’édition Schleicher de l’Origine de l’homme, de Haeckel » (page 20, en note infra-paginale).

Les idées de Darwin commencent seulement à faire leur chemin dans le milieu scientifique européen. Haeckel en est l’un de ses plus prestigieux défenseurs en Allemagne. Il sera plus darwinien que Darwin lui-même.

« (5) C’est très courant encore aujourd’hui de jeter dans les discussions que ni Lamarck, ni Darwin, ni personne de compétent, n’aurait jamais dit formellement que l’homme descend du singe. La Philosophie zoologique du premier, La Descendance de l’homme, du second et l’Origine de l’homme, de Haeckel, sont formelles; quelques circonlocutions à peine enveloppent les Observations relatives à l’homme, présentées par Lamarck, qui faisait un grand acte de bravoure en commençant à publier ses théories en 1801, car il était professeur au Muséum.

            Il faut cependant s’entendre. Ce que Lamarck et Darwin ont dit de la descendance, sans arrière-pensée, a été détourné de son sens par les adversaires. Il n’y a pas de doute, dit Ludwig Wilser dans son Devenir homme (Mensch Werdung), que les grands singes actuellement vivants sont nos parents; mais seulement nos parents latéraux. L’auteur ne veut pas que la science lui donne des ancêtres pareils, dit-il ! Il se raccroche avec empressement à l’espoir que nous dérivons d’une autre branche que les singes connus vivants. Supposez une lettre Y pour la comparaison. Le bâton inférieur de la lettre représenterait dans cette conception le tronc, l’ancêtre commun. Car il faut, dit-il, qu’il y ait un ancêtre commun, puisque les singes vivants, et nous, avons des qualités pareilles. A partir de cet ancêtre la lignée peut être représentée par les branches divergentes de l’Y. Les uns seraient développés comme singes; le développement musculaire excessif, les condamnant aux moyens brutaux, leur aurait à tout jamais fermé la route de l’intelligence, tels le gorille, l’orang, le chimpanzé, ces hercules; les autres se seraient développés comme homme. Ludwig Wilser met beaucoup de passion à défendre cette vue, où il trouve une consolation inespérée à la théorie pour lui mortifiante de l’évolution ! Darwin, Hartmann, Carl Vogt dans les Leçons sur l’homme, croient aussi que nous n’avons jamais été gorille, chimpanzé, orang, ni gibbon. (L’anthhropos perfectus, trouvé récemment dans l’Amérique du Sud, à la base de l’Eocène, singe très élevé en organisation et comme on le voit très ancien, fera sans doute de nouveaux partisans de Wilser.) Les adversaires du singe, peut-on dire, s’emparent avec empressement de cette déclaration, oubliant que ces même naturalistes, et Wilser lui-même, nous donnent cependant comme ancêtres, en remplacement des singes vivants, le Dryopithecus, un autre singe ! Comme on ne connaît ce dernier que par le squelette et par le portrait d’un singe, sans doute voisin, le Pilthecanthropus atavus, gravé sur une plaque d’os, trouvée par Piette, on peut s’imaginer qu’il fut noble et beau et c’est ce que demandent à toute force Wilser et nos contemporains !

            Cependant le professeur de paléontologie du Museum de Paris, M. Boule, trouve ce Picanthropus atavus encore si peu humain, d’après le dessin, qu’il le décrit comme un « personnage portant un masque d’animal ou museau ». Mensch Werdung reproduit cette gravure. Cette supposition ingénieuse laisse de l’espoir ! » (pages 25-26, en note infra-paginale).

Ce passage montre le manque de matériel fossile sur lequel se base les savants pour établir de filiation. En fait les vues de Wilser ne sont pas illogiques du tout puisqu’il sera démontré effectivement que le rameau des Hominidés et les Grands singes ont un ancêtre commun.

L’auteur s’insurge également contre l’idée préconçue que l’opinion se fait de notre ancêtre préhistorique : une brute qui franchira « péniblement les longues étapes qui vont conduite l’humanité de l’état sauvage à la civilisation ».

Il est à remarquer que la chronologie géologique à cette époque était loin d’être établie de manière rigoureuse. Les moyens dont disposaient les géologues étaient limités : pas de méthode de datation absolue, comme les rapports isotopiques… Seule la datation relative était possible ce qui fait que les périodes géologiques avaient des durées nettement sous-estimées. L’apparition de la vie organique remontait à 100.000 millions d’années.

Au niveau de l’évolution des Hominidés, la datation est des plus fantaisistes :

« Un ancêtre éocène de l’homme fut le premier qui ramassa les silex et les employa tels, quand ils présentaient par hasard une arête utilisable, ou une masse d’assommeur. Cet être inconnu améliora, dans l’oligocène, ces produits naturels par des accommodations sommaires à la préhension, etc., et après ce progrès, les choses une fois arrivées là, sont longtemps restées stationnaires » (page 66, note infra-paginale).

L’idée de l’homme tertiaire était tenace à l’époque. Les grandes découvertes africaines de ce siècle permettront de faire remonter le genre Homo à environ 2 millions d’années. On est loin de l’Eocène (-55 à -37 millions d’années).

i les choses en sont restées là, c’est parce que l’auteur, sur la base d’informations scientifiques, fait intervenir un cataclysme digne du Déluge biblique qui aurait anéanti une partie de l’humanité naissante. Les préjugés sont décidément très tenaces, même chez des esprits se disant éclairés !

« Il en était là de son intelligence et de ses moyens quand d’extraordinaires cataclysmes changèrent la face du monde […].

            Sans doute des milliers d’individus de son espèce périrent ! Une partie de la vaste forêt qui couvrait le continent formé par les Amérique, l’Europe et l’Afrique, fut envahie par les eaux. Des étendues immenses, disloquées d’un pôle à l’autre, disparurent comme un bateau qui sombre. L’Atlantide, submergée, effondrée dans les gouffres de la terre, l’Océan atlantique venait de naître entre les Amérique, l’Europe et l’Afrique.

            Au delà de l’Europe la face de la terre fut aussi bouleversée. Comme si le continent disparu d’un côté du globe ressortait de l’autre, à l’Orient, l’immense Asie monte des flots soulevés, rejetant l’Océan qui la couvrait, et se sèche au soleil » (pages 66-67).

Vision apocalyptique qui nous rappelle l’oeuvre de Gustave Doré. Nous sommes en plein renouveau artistique, où l’Art nouveau succède au Symbolisme.

L’être humain décrit par Nyst est particulièrement agressif. Il en fait un super prédateur, craint de toutes les autres espèces. Pour lui c’est une question d’instinct. L’image du bon sauvage de J.J. Rousseau est bien loin.

« L’homme tel que nous le montre l’Histoire, et tel que de nos jours le montrent les petits et les grands événements de la vie sociale, a des instincts sanguinaires. Il les a toujours eus. Bien pire : il les a de nature » (page 86).

« L’homme, avant d’avoir l’épieu, la massue et le silex, eut aussi des armes physiologiques, une mâchoire puissante et avancée et des crocs, de fortes canines » (page 108).

Les découvertes récentes n’ont jamais montré de tels crocs chez les Hominidés. La denture des Australopithèques semble plutôt adaptée à une alimentation érosive comme des végétaux et non à une alimentation carnée. Quant à la cruauté naturelle de l’homme pour l’homme, je pense qu’elle est apparue beaucoup plus tard, au Néolithique, avec les premiers agriculteurs qui devaient défendre leur biens contre des incursions extérieures. Delà, sans doute une organisation sociale qui donnera naissance à la caste des soldats. Hypothèse toute gratuite de ma part. Les territoires de chasse de l’homme paléolithique étaient suffisamment vastes pour éviter des luttes fratricides constantes.

Le parricide, décrit par l’auteur, comme voie nécessaire pour que l’humanité progresse me paraît assez osé. Si l’on fait des analogies avec le comportement des grands singes, on ne rencontre pas ce genre de situation aussi radicale. Le mâle dominant d’un groupe peut être mis en péril par des jeunes qui cherchent à prendre sa place. En cas de défaite de l’ancêtre, celui-ci se retirera en solitaire, mais ne sera pas nécessairement éliminé physiquement par ses fils.

Nyst RayLa Caverne, éd. pour la Belgique, l’auteur, Bruxelles, 1909 (lecture, novembre 1994).


Depuis de nombreuses découvertes paléoanthropologiques et de nouvelles techniques ont permis d’affiner les connaissances de notre généalogie. Certes, il reste encore des zones d’ombre surtout du côté des grands singes, car peu de fossiles ont été trouvés. Le sol des forêts tropicales où vivent ces animaux ne se prête pas à une bonne conservation des fossiles (trop acide). Cependant, une nouvelle école de primatologues s’efforce de mieux appréhender le comportement social des différentes espèces relativement proche génétiquement de nous. Attendons la suite des événements !

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Les précurseurs de Darwin

Article paru dans le Bulletin du G.E.S.T., N° 168, juillet 2011

 

I.           INTUITIONS TRANSFORMISTES AU XVIIIe SIECLE (siècle des Lumières)

Comme je l’annonçais dans l’introduction de l’article précédent, l’idée « transformiste » était déjà dans l’air du temps sous une simple intuition, sans base scientifique aucune, ni observations systématiques. On trouve quelques allusions dans les œuvres de certains érudits du XVIIIe siècle. J’en citerai certains qui auraient pu plus ou moins influencer Darwin.

 

A.      Benoist de Maillet (1656-1738)

J’ai présenté une analyse de son Telliamed dans un article paru en deux parties dans les bulletins n° 164 de novembre 2010  et n° 165 de janvier 2011. J’y renvois le lecteur. Rappelons toutefois que de Maillet envisage une transformation des espèces par des modifications héréditaires. Il imagine que la vie a pris naissance au sein des océans et que le retrait progressif des eaux a contraint certaines espèces à s’adapter à leur nouvel environnement.

 

B.      Jean-Baptiste René Robinet (1735-1820)

 Dans son traité De la Nature, paru en 1761, ce philosophe naturaliste formule deux idées :

–        d’une part, tous les êtres naturels, depuis les minéraux jusqu’à l’homme, ne sont que les formes indéfiniment multipliées et diversifiées d’un élément générateur unique, ou prototype ;

–        d’autre part, ils représentent la série de tous les essais de manière à former une chaîne ininterrompue dont les éléments sont de plus en plus perfectionnés, pour parvenir à l’être humain, le chef-d’œuvre !

Ces idées sont également développées dans ses Considérations philosophiques de la gradation des formes de l’être, ou les essais de la nature qui apprend à faire l’homme et dans son Parallèle de la condition et des facultés de l’homme avec la condition et les facultés des autres animaux, parus en 1768 et 1769.

Il écrit ainsi : « Dans la suite prodigieusement variée des animaux inférieurs à l’homme, je vois la Nature en travail avancer en tâtonnant vers cet Être excellent qui couronne son œuvre. Quelque imperceptible que soit le progrès qu’elle fait à chaque pas, c’est-à-dire à chaque production nouvelle, à chaque variation réalisée du dessein primitif, il devient très sensible après un certain nombre de métamorphoses. […] Lorsqu’on étudie la machine humaine, cette multitude immense de systèmes combinés en un seul, cette énorme quantité de pièces, de ressorts, de puissances, de rapports, de mouvements, dont le nombre accable l’esprit, quoiqu’il n’en connaisse que la moindre partie, on ne s’étonne pas qu’il ait fallu une si longue succession d’arrangements et de déplacements, de compositions et de dissolutions, d’additions et de suppressions, d’altérations, d’oblitérations, de transformations de tous les genres, pour amener une organisation aussi savante et aussi merveilleuse.[1] »

« Je crois bien que la Nature a toujours procédé du moins composé au plus composé […] Puisque la Nature ne se répète point, chaque génération doit amener quelques différences, et ces différences doivent produire des altérations considérables dans le modèle prototype : elles doivent supprimer d’anciennes parties, transformer les combinaisons, varier les résultats, et rendre à la fin ce modèle original très différent de lui-même » (cité par Rostand).

C’est un finaliste et un progressiste convaincu !

Malheureusement cette belle intuition perd de son crédit lorsqu’il voit dans les fossiles, les plantes, les minéraux, des ébauches d’organes humains, « la Nature s’essayant à faire l’homme ».

Robinet est également l’un des continuateurs de l’Encyclopédie, dont il fait paraître, en 17761777, un Supplément en quatre volumes, en collaboration notamment avec Charles-Joseph Panckoucke, l’éditeur de cette monumentale oeuvre. Il participe en outre à l’édition en 30 volumes du Dictionnaire universel des sciences morale, économique, politique et diplomatique, ou Bibliothèque de l’homme-d’état et du citoyen, en 17771778.

 

C.     Charles Bonnet (1720-1793)

 Ce philosophe et biologiste suisse était un chaud partisan de la parthénogénèse[2]. On lui doit la description de la parthénogénèse chez le puceron.

Dans ses Considérations sur les corps organisés, qu’il publie en 1762, il insiste sur la difficulté de faire une distinction franche entre les diverses espèces, les genres et même les classes. De plus, il y défend sa théorie sur la préexistence des germes. Pour lui, la production d’un nouvel être vivant est due à l’évolution d’un germe préexistant. Cette théorie permet d’expliquer l’apparition des êtres sans contredire la Bible, tous les germes ayant été créés lors de la Genèse. En ce sens on peut le considéré comme étant créationniste.

Dans ses traités sur la nature, il s’attache à montrer que tous les êtres forment une échelle ininterrompue, la « chaîne des êtres » ; que tous proviennent de ces fameux germes préexistants. Pour lui, au commencement, il existait moins d’espèces qu’actuellement. Il attribue leur multiplication au climat, à la nourriture, idée déjà rencontrée précédemment (Buffon, Delamétherie, etc.) et à l’hybridation comme chez Linné.

Mais son œuvre la plus ambitieuse est sans doute sa Palingénésie philosophique (1769) dans laquelle il poursuit une idée de Leibniz (1646-1716). Il y défend l’immortalité de l’âme de l’être humain mais aussi de celle des animaux. C’est un vaste essai où il puise à des connaissances très vastes comme la géologie, la biologie, la psychologie et la métaphysique pour décrire la vie sur Terre et son futur.

En définitive, le transformisme de Bonnet se limite aux espèces et ne s’élargit que pour devenir métaphysique. L’homme est voué à devenir un ange et à accomplir sa destiné au ciel ! Comme Robinet, il est finaliste.

 

D.     Pierre Louis Moreau de Maupertuis (1698-1759)

 Ce philosophe, mathématicien, physicien, astronome et naturaliste, est le fils d’un corsaire malouin anobli par Louis XIV. Il est surtout connu pour son principe de moindre action qu’il définit comme suit dans son « Principe de la moindre quantité d’action pour la mécanique » (1744).

« L’Action est proportionnelle au produit de la masse par la vitesse et par l’espace. Maintenant, voici ce principe, si sage, si digne de l’Être suprême : lorsqu’il arrive quelque changement dans la Nature, la quantité d’Action employée pour ce changement est toujours la plus petite qu’il soit possible. »

Près d’un siècle et demi avant la révolution quantique, il ouvre la voie conceptuelle de l’intégrale des chemins[3] de Feynman et de l’électrodynamique quantique.

C’est lui qui introduira en France la théorie de l’attraction universelle de Newton (1643-1727)  qu’il découvre lors d’un voyage à Londres en 1728 ; théorie allant à l’encontre de la doctrine officielle qui est celle de Descartes (1596-1650). Cette dernière stipulait que les mouvements des planètes étaient dus à leur entrainement par des « tourbillons d’une matière subtile occupant les espaces intersidéraux ». De plus, il mettra fin à une polémique qui opposait les newtoniens aux cassiniens. Newton avait démontré, par des considérations théoriques, que la forme de la terre était un ellipsoïde de révolution aplati aux pôles, contrairement à l’astronome Jacques Cassini (1677-1756) qui affirmait qu’elle était allongée aux pôles. Deux expéditions furent financées par Louis XV, à l’instigation de Maupertuis, afin de déterminer la forme réelle de la terre. L’une devait mesurer un arc de méridien à l’équateur, l’autre, à laquelle participa notre savant, au cercle polaire. Les résultats des mesures effectuées lors de ces expédions donnèrent raison à Newton.

Maupertuis s’intéressait également à la biologie et plus particulièrement à l’hérédité. Il s’oppose dès 1745 à la théorie de la préformation[4] de l’embryon, en vogue à l’époque, en affirmant que les deux parents ont une influence égale sur l’hérédité.

« Si tous les animaux d’une espèce étaient déjà formés et contenus dans un seul père ou une seule mère, soit sous la forme de vers, soit sous la forme d’œufs, observerait-on ces alternatives de ressemblances ? Si le fœtus était le ver qui nage dans la liqueur séminale du père, pourquoi ressemblerait-il quelque fois à la mère ? S’il n’était que l’œuf de la mère, que sa figure aurait-elle de commun avec celle du père ? Le petit cheval déjà tout formé dans l’œuf de la jument prendrait-il des oreilles d’âne, parce qu’un âne aurait mis les parties de l’œuf en mouvement ? » (cité par Buican).

Dans ce passage, il fait allusion aux deux hypothèses de préformation de l’embryon en vigueur à l’époque : l’ovisme et l’animalculisme.

Pour l’ovisme, l’embryon est préformé dans l’utérus de la femelle. L’hérédité dans ce cas vient de la mère, et le sperme est inutile ou il apporte une aura seminalis, une essence vitale qui animera l’embryon.

Selon l’animalculisme, le sperme de l’homme contient une version miniature du futur enfant à naître (l’homoncule), entièrement formée et opérationnelle, mais si petite qu’elle en est invisible à l’œil nu. L’utérus de la mère ne joue que le rôle d’un réceptacle, d’un « nid » dans lequel l’homoncule est déposé lors de l’acte sexuel pour s’y développer et grandir. L’hérédité de l’enfant ne dépend donc que du père, la mère se contentant de jouer le rôle d’une « couveuse ».

Ses idées sur la question sont en grande partie exprimées dans « Vénus physique » (1746) qui contient deux dissertations, l’une sur l’origine des hommes et des animaux, l’autre sur l’origine des Noirs. Il y pose le problème des variations héréditaires et des races qui composent l’espèce humaine, et tente d’expliquer les « variétés dans les animaux ».

« Il y a sans doute quelque analogie dans les moyens que les différentes espèces d’animaux emploient pour se perpétuer : car malgré la variété infinie qui est dans la Nature, les changements n’y sont jamais subits. Mais, dans l’ignorance où nous sommes nous courons toujours le risque de prendre pour des espèces voisines des espèces si éloignées, que cette analogie, qui d’une espèce à l’autre ne change que par des nuances insensibles, se perd ou du moins est méconnaissable dans les espèces que nous voulons comparer. » (Vénus physique, chapitre XI).

Sa « Dissertation Physique à l’occasion du Nègre Blanc » publiée l’année précédente, à l’occasion de la polémique soulevée par l’exposition d’un Noir albinos dans certains salons à la mode de Paris, contenait déjà une première contribution à sa théorie génétique. Pour lui, la couleur blanche des noirs albinos est une anomalie héréditaire due à une mutation.

La nature de la fécondation retient également son attention. La semence pénètre-t-elle dans la matrice ?

« Un fameux anatomiste (Verheyen) en a trouvé [de la semence] en abondance dans la matrice d’une génisse […] Un seul cas où on l’y a trouvée prouve mieux qu’elle y entre que la multitude des cas où l’on n’y a pas trouvé ne prouve qu’elle n’y entre pas » (cité par Ostoya).

Toutefois, comme ses contemporains il n’en soupçonne pas la vraie nature. Il conclut en faveur du mélange des deux semences. Celles-ci contiennent des particules (parties ou éléments) provenant de tous les organes qui sont ainsi, en quelque sorte, représentés en puissance. Ces particules s’unissent dans l’embryon pour reformer un individu semblable aux parents. C’est selon leur nombre, leur affinité et aussi le hasard de leur réunion quel tel ou tel caractère prédomine.

Son attitude matérialiste, due à sa connaissance des théories newtoniennes et son intérêt pour l’hérédité le pousse à critiquer l’idée de « formation simultanée du monde », c’est-à-dire de création unique, et à développer une théorie de la vie qui s’apparente au mutationnisme du botaniste néerlandais Hugo Marie de Vries (1848-1935). Maupertuis fut en fait un précurseur dans le domaine du mutationnisme évolutionniste.

Il tente de fournir une explication physique à l’origine des êtres vivants. Il considérait que les premières formes de vie étaient apparues par génération spontanée à partir de combinaisons au hasard de matières inertes, molécules ou germes. La découverte des infusoires à l’aide du microscope est à la base de cette hypothèse. Maupertuis considérait qu’à partir des premières formes de vie apparues par génération spontanée, une série de mutations fortuites, répétées au cours du temps pouvait engendrer une multiplication toujours croissante d’espèces, expliquant la grande diversité des espèces sur Terre.

Pour étayer sa théorie, il fait appel à quatre hypothèses fondamentales du transformisme :

–        L’influence du milieu (climat, alimentation, etc.) ;

–        L’hérédité des caractères acquis au cours de la vie ;

–        Des changements fortuits au sein d’une espèce peuvent être à l’origine de nouvelles espèces : effet du hasard ;

–        L’élimination des individus « inaptes ».

Malheureusement, son adhésion à la génération spontanée l’empêche d’émettre clairement l’hypothèse d’un ancêtre commun à tous les animaux. L’évolution, selon lui, se fait au hasard, « par accident », il s’agit de « productions fortuites ».

Il manqua peu à Maupertuis pour élaborer l’hypothèse de la sélection naturelle. En effet, dans son Essai sur la formation de corps organisés il cite à plusieurs reprises la formation de nouvelles races par la sélection artificielle et certains passages semblent invoquer la sélection naturelle

« La Nature contient le fonds de toutes ces variétés, mais le hasard ou l’art les mettent en œuvre. C’est ainsi que ceux dont l’industrie s’applique à satisfaire le goût des curieux sont, pour ainsi dire, créateurs d’espèces nouvelles. Nous voyons paraître des races de chiens, de pigeons, de serins, qui n’étaient point auparavant dans la Nature. Ce n’ont été d’abord que des individus fortuits ; l’art et les générations répétées en ont fait des espèces ».

« La couleur noire est aussi inhérente aux corbeaux et aux merles qu’elle l’est aux Nègres ; j’ai cependant vu plusieurs fois des merles et des corbeaux blancs. Et ces variétés formeraient vraisemblablement des espèces si on les cultivait. »

Dans cet extrait, il est question de sélection artificielle faite par l’homme.

« Ne pourrait-on pas dire que, dans la combinaison fortuite des productions de la Nature, comme il n’y avait que celles où se trouvaient certains rapports de convenance qui puissent subsister, il n’est pas merveilleux que cette convenance se trouve dans toutes les espèces qui actuellement existent ? Le hasard, dira-t-on, avait produit une multitude innombrable d’individus ; un petit nombre se trouvait construit de manière que les parties de l’animal pouvaient satisfaire à ses besoins ; dans un autre infiniment plus grand, il n’y avait ni convenance ni ordre, tous ces derniers ont péri : des animaux sans bouche ne pouvaient pas vivre ; d’autres qui manquaient d’organes pour la génération ne pouvaient pas se perpétuer ; les seuls qui soient restés sont ceux où se trouvaient l’ordre et la convenance, et ces espèces que nous voyons aujourd’hui ne sont que la plus petite partie de ce qu’un destin aveugle avait produit » (Essai de Cosmologie, 1750).

S’il s’agit d’une sélection naturelle, elle est bien grossière. Elle n’implique pas la notion d’une évolution graduelle, mais elle se limite plutôt à éliminer les êtres invivables.

Par contre son hypothèse d’un transformisme intégral s’appuie sur certaines mutations ou monstruosités accidentelles.

« Ne pourrait-on pas expliquer par là comment de deux seuls individus la multiplication des espèces les plus dissemblables aurait pu s’ensuivre ? Elles n’auraient dû leur première origine qu’à quelques productions fortuites, dans lesquelles les parties élémentaires n’auraient pas retenu l’ordre qu’elles tenaient dans les animaux pères et mères : chaque degré d’erreur fait une nouvelle espèce ; et à force d’écarts répétés serait venue la diversité infinie des animaux que nous voyons aujourd’hui ; qui s’accroîtra peut-être encore avec le temps, mais à laquelle peut-être la suite des siècles n’apporte que des accroissements insensibles » (Essais sur la formation des corps organisés).

Cependant, Maupertuis était essentialiste, c’est-à-dire qu’il définissait à priori chaque espèce comme étant nettement distincte de ses voisines sur le plan de la taxonomie, même s’il acceptait la production de nouvelles espèces.

A propos de l’hérédité des caractères acquis, on peut lire dans sa Vénus physique, ceci :

« Les Chinois se sont avisés de croire qu’une des plus grandes beautés des femmes serait d’avoir des pieds sur lesquels elles ne puissent pas se soutenir. Cette Nation si attachée à suivre en tout les opinions et les goûts de ses ancêtres est parvenue à avoir des femmes avec des pieds ridicules […] Au reste, on ne doit pas attribuer à la Nature seule la petitesse du pied des Chinoises : pendant les premiers temps de leur enfance, on tient leurs pieds serrés pour les empêcher de croître. Mais il y a grande apparence que les Chinoises naissent avec des pieds plus petits que les femmes des autres  nations. »

« Ce serait assurément quelque chose qui mériterait bien l’attention des philosophes, que d’éprouver si certaines singularités artificielles des animaux ne passeraient pas après plusieurs générations aux animaux qui naîtraient de ceux-là. Si des queues ou des oreilles coupées de génération en génération ne diminueraient pas ou même ne s’anéantiraient pas à la fin. » (cité par Ostoya).

Tandis que dans le passage suivant, il fait jouer l’influence des conditions externes.

« Quoique je suppose que le fonds de toutes ces variétés se trouve dans les liqueurs séminales mêmes, je n’exclus pas l’influence que le climat et les aliments peuvent y avoir. Il semble que la chaleur de la Zone torride soit plus propre à fomenter les parties qui rendent la peau noire, que celles qui la rendent blanche : et je ne sais jusqu’où peut aller cette influence du climat ou des aliments, après de longues suites de siècles. » (cité par Ostoya).

On trouve également dans son œuvre la notion d’adaptation aux conditions environnementales de survie.

« Le Serpent, qui ne marche ni ne vole, n’aurait pu se dérober à la poursuite des autres animaux si un nombre prodigieux de vertèbres ne donnaient à son corps tant de flexibilité qu’il rampe plus vite que plusieurs animaux qui marchent […] ; il se serait blessé en rampant, si son corps n’eût été recouvert d’une peau lubrique et écailleuse » (cité par Ostoya).

On peut dire que Maupertuis fut l’un des précurseurs de la génétique moderne, et le premier a énoncé de façon intégrale l’hypothèse transformiste. Sous certains aspects, les idées de Maupertuis sont plus proches des conceptions actuelles que ne le furent celles de nombre de ses successeurs comme Lamarck.

 

E.      Denis Diderot (1713-1784)

 Le nom de cet érudit à l’esprit critique est attaché à un monument de la littérature du « Siècle des Lumières », l’Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers. Diderot consacrera près de 20 ans de sa vie à superviser l’édition de son œuvre magistrale (1747-1765). Celle-ci apportera une contribution essentielle à l’évolution des mentalités en France et en Europe, alors imprégnée par la langue et la culture française. L’Encyclopédie peut se situer à l’avant-garde de la science et de la pensée de l’époque.

Diderot est plus un penseur qu’un philosophe. Il ne cherche pas à créer un système philosophique complet, ni une quelconque cohérence : il remet en question, éclaire un débat, soulève les paradoxes, laisse évoluer ses idées, constate sa propre évolution et ne tranche pas. Il incite le lecteur à développer ses propres réflexions sur la base de différents arguments.

« Jeune homme, prends et lis. Si tu peux aller jusqu’à la fin de cet ouvrage, tu ne seras pas incapable d’en entendre un meilleur. Comme je me suis moins proposé de t’instruire que de t’exercer, il m’importe peu que tu adoptes mes idées ou que tu les rejettes, pourvu qu’elles emploient toute ton attention. Un plus habile t’apprendra à connaître les forces de la nature; il me suffira de t’avoir fait essayer les tiennes. »

Dans « La lettre sur les aveugles à l’usage de ceux qui voient » (1749), la pensée de Diderot montre pertinemment un glissement vers l’athéisme en même temps que la découverte d’une conception différente de la nature qui exprime clairement sa vision matérialiste.

« Mais le mécanisme animal fût-il aussi parfait que vous le prétendez, et que je veux bien le croire, car vous êtes un honnête homme très incapable de m’en imposer, qu’a-t-il de commun avec un être souverainement intelligent ? S’il vous étonne, c’est peut-être parce que vous êtes dans l’habitude de traiter de prodige tout ce qui vous paraît au-dessus de vos forces. J’ai été si souvent un objet d’admiration pour vous, que j’ai bien mauvaise opinion de ce qui vous surprend. […] Un phénomène est-il, à notre avis, au-dessus de l’homme ? Nous disons aussitôt : c’est l’ouvrage d’un Dieu ; notre vanité ne se contente pas à moins. Ne pourrions-nous pas mettre dans nos discours un peu moins d’orgueil, et un peu plus de philosophie ? Si la nature nous offre un nœud difficile à délier laissons le pour ce qu’il est et n’employons pas à le couper la main d’un être qui devient ensuite pour nous un nouveau nœud plus indissoluble que le premier. Demandez à un Indien pourquoi le monde reste suspendu dans les airs, il vous répondra qu’il est porté sur le dos d’un éléphant et l’éléphant sur quoi l’appuiera-t-il ? sur une tortue ; et la tortue, qui la soutiendra ?… Cet Indien vous fait pitié et l’on pourrait vous dire comme à lui : Monsieur Holmes mon ami, confessez d’abord votre ignorance, et faites-moi grâce de l’éléphant et de la tortue. » (Lettre sur les aveugles).

Cette œuvre fit scandale dans les milieux dévots de la cour et lui causera des ennuis avec la censure. Cela le conduira à un emprisonnement de trois mois au château de Vincennes. Sur sa fiche signalétique on peut lire :

« C’est un jeune homme qui fait le bel esprit et se fait trophée d’impiété, très dangereux ; parlant des saints Mystères avec mépris ».

Dans le schéma de l’origine et de la variabilité du monde vivant  développé dans « La lettre », on ne trouve pas encore de processus d’évolution. Selon notre penseur, les organismes naissent spontanément par des combinaisons fortuites de molécules (Buican).

Dans ses « Pensées sur l’interprétation de la Nature » (1753), Diderot aborde la biologie et y discute longuement l’hypothèse formulée en 1751 par Maupertuis qui veut rendre compte du « mystère le plus incompréhensible de la nature, la formation des animaux, ou plus généralement celle de tous les corps organiques » (cité par Rostand). Il en fait un exposé complaisant :

« Qui empêchera, dit-il, les parties élémentaires, intelligentes et sensibles, de s’écarter à l’infini de l’ordre qui constitue l’espèce ? De là une infinité d’espèces d’animaux sortis d’un premier animal ; une infinité d’êtres animés d’un premier être ; un seul acte dans la nature » (cité par Rostand).

En fait, Diderot rejette dans un premier temps cette hypothèse car elle mène au panthéisme, voire au matérialisme et se heurte à deux écueils : la « collection universelle des phénomènes et l’existence de Dieu » (cité par Rostand). On peut se demander si Diderot est sincère où s’il cherche à éviter les foudres de la censure. Pourtant, plus loin dans le même écrit, il développe, complaisamment l’hypothèse nouvelle de l’origine des espèces et proclame éloquemment l’unité de plan ou d’inspiration de la nature vivante :

« Il semble que la nature se soit plu à varier le même mécanisme d’une infinité de manières différentes. Elle n’abandonne un genre de productions qu’après en avoir multiplié les individus sous toutes les faces possibles. Quand on considère le règne animal et qu’on s’aperçoit que, parmi les quadrupèdes, il n’y en a pas un qui n’ait les fonctions et les parties, surtout intérieures, entièrement semblables à un autre quadrupède, ne croirait-on pas volontiers qu’il n’y a jamais eu qu’un premier animal, prototype de tous les animaux, dont la nature n’a fait qu’allonger, raccourcir, transformer, multiplier, oblitérer certains organes ? Imaginez les doigts de la main réunis, et la matière des ongles si abondante que, venant à s’étendre et à se gonfler, elle enveloppe et couvre le tout : au lieu de la main d’un homme, vous aurez le pied d’un cheval. Quand on voit les métamorphoses successives de l’enveloppe du prototype, quel qu’il ait été, approcher un règne d’un autre règne par des degrés insensibles, et peupler les confins des deux règnes (s’il est permis de se servir du terme de confins où il n’y a aucune division réelle), et peupler, dis-je, des deux règnes, d’êtres incertains, ambigus, dépouillés en grande partie des formes, des qualités, des fonctions de l’autre, qui ne se sentirait porté à croire qu’il n’y a jamais eu qu’un premier prototype de tous les êtres ? […]

« Mais que cette conjecture philosophique soit admise avec le Dr Baumann[5] comme vraie, ou rejetée avec M. de Buffon comme fausse, ne niera pas qu’il ne faille l’embrasser comme une hypothèse essentielle au progrès de la physique expérimentale, à celui de la philosophie rationnelle, à la découverte et à l’explication des phénomènes qui dépendent de l’organisation ».

Bien que l’idée d’un prototype puisse faire penser que Diderot adhère à la cause transformiste, elle ne donne pas naissance à une thèse évolutionniste explicite. Il n’affirme pas que la nature ait évolué des formes simples vers des formes plus complexes. Bien qu’il envisage la génération spontanée d’êtres évolués, il insiste en plusieurs endroits de son œuvre sur la continuité des formes vitales et même sur une dynamique des espèces biologiques (Buican).

« […] De même que, dans les règnes animal et végétal, un individu commence, pour ainsi dire, s’accroît, dure, dépérit et passe ; n’en serait-il pas de même des espèces entières ? Si la foi ne nous apprenait pas que les animaux sont sortis des mains du Créateur tels que nous les voyons, et s’il était permit d’avoir le moindre doute sur leur commencement et sur leur fin, le philosophe abandonné à ses conjectures ne pourrait-il pas soupçonner que l’Animalité avait de toute éternité ses éléments particuliers, épars et confondus dans la masse de la matière ; qu’il est arrivé à ces éléments de se réunir, parce qu’il était possible que cela se fit ; que l’embryon formé de ces éléments a passé par une infinité d’organisations et de développements ; qu’il a eu par succession, du mouvement, de la sensation, des idées, de la pensée, de la réflexion, de la conscience, des sentiments, des passions, des signes, des sons,  des sons articulés, une langue, des lois, des sciences et des arts ; qu’il s’est écoulé des millions d’années entre chacun de ces développements ; qu’il a peut-être encore d’autres développements à subir, et d’autres accroissements à prendre, qui nous sommes inconnus ; qu’il a eu ou qu’il aura un état stationnaire ; qu’il s’éloigne, ou qu’il s’éloignera de cet état par un développement éternel, pendant lequel ses facultés sortiront de lui comme elles y étaient entrées ; qu’il disparaîtra pour jamais de la Nature, ou plutôt qu’il continuera d’y exister, mais sous une forme et avec des facultés tout autres que celles qu’on lui remarque dans cet instant de la durée ? […] La religion nous épargne bien des écarts et bien des travaux » (Pensées sur l’Interprétation de la Nature, 1753).

La dernière phrase est-elle une réaction de prudence ou une pointe d’ironie ? Diderot est passé du déisme à l’athéisme en l’espace de trois ans (1746-1749), mais son séjour au château de Vincennes doit le rendre méfiant et circonspect.

Ses œuvres sont émaillées de maintes allusions à la transformation des espèces, où l’on sent qu’il semble avoir saisi l’importance du facteur temps. Ainsi, dans « Le Rêve d’Alembert » (écrit en 1769, mais publié en 1830) on trouve le passage suivant :

« Qui sait à quel instant de la succession de ces générations animales nous en sommes ? Qui sait si ce bipède déformé, qui n’a que quatre pieds de hauteur, qu’on appelle encore dans le voisinage du pôle un homme, et qui ne tarderait pas à perdre ce nom en se déformant un peu davantage, n’est pas l’image d’une espèce qui passe ? Qui sait s’il n’en est pas ainsi de toutes les espèces d’animaux ? […] Peut-être faut-il, pour renouveler les espèces, dix fois plus de temps qu’il n’en est accordé à leur durée ? »

Et dans « Elément de physiologie » (1774-1784) :

« Il  ne faut pas croire qu’ils [les animaux] ont toujours été et qu’ils resteront toujours tels que nous les voyons […] Pourquoi la longue série des animaux ne serait-elle pas des développements différents d’un seul ? »

On trouve également des prémisses d’une sélection qui tend à supprimer les êtres monstrueux.

« Il y a des êtres contradictoires ; ce sont ceux dont l’organisation ne s’arrange pas avec le reste de l’univers. La Nature aveugle qui les produit les extermine ; elle ne laisse subsister que ceux qui peuvent coexister supportablement avec l’ordre général qui vantent ses panégyristes » (Eléments de physiologie).

Il en arrive à une idée originale qui le conduit à des rapports de quasi-identité entre le normal et le monstrueux (Buican).

« Pourquoi l’homme, pourquoi les animaux ne seraient-ils des espèces de monstres un peu plus durables ? Le monstre naît et passe. La nature extermine l’individu en moins de cent ans. Pourquoi les espèces animales ne seraient-elle pas, elles aussi, exterminées par la nature dans une plus longues succession de temps ? […] L’univers ne me semble quelquefois qu’un assemblage d’êtres monstrueux. L’espèce humaine n’est […] qu’un amas d’individus plus ou moins contrefaits, plus ou moins malades. […] Qu’est-ce qu’un monstre ? Un être dont la durée est incompatible avec l’ordre subsistant […] » (Eléments de physiologie).

Ceci montre bien que Diderot rejette l’optimisme biologique des adeptes des causes finales. Pour lui, la vraie science est incompatible avec la recherche de la finalité (Buican).

Point supplémentaire, Diderot a devancé Lamarck quant à l’idée de l’influence modifiante des besoins sur la forme, et de la transmission par hérédité des modifications ainsi produites (Rostand).

Ainsi, dans son « Eléments de physiologie », sous la rubrique « Conformation héréditaires », on trouve des accents précurseurs de l’ « hérédité de l’acquis » cher à Lamarck.

« L’organisation détermine les fonctions et les besoins ; et quelquefois les besoins refluent sur l’organisation, et cette influence peut aller quelquefois jusqu’à produire des organes, toujours jusqu’à les transformer. »

« Le défaut continuel d’exercice anéantit les organes. L’exercice violent les fortifie et les exagère. Rameur à gros bras, portefaix à gros dos. »

Ses idées lamarckiennes sont tout aussi explicites dans son ouvrage posthume, « Le Rêve d’Alembert », où il fait dialoguer le médecin Bordeu avec Mlle de Lespinasse.

« Bordeu : Les organes produisent les besoins, et réciproquement les besoins produisent les organes.

Mlle de Lespinasse : Docteur, délirez-vous aussi ?

Bordeu : Pourquoi non ? J’ai vu deux moignons devenir à la longue deux bras.

Mlle de Lespinasse : Vous mentez.

Bordeu : Il est vrai ; mais à défaut de deux bras qui manquaient j’ai vu deux omoplates s’allonger, se mouvoir en pince, et devenir deux moignons.

Mlle de Lespinasse : Quelle folie !

Bordeu : C’est un fait : supposez une longue série de générations manchotes, supposez des efforts continus, et vous verrez les deux côtés de cette pincette s’étendre, s’étendre de plus en plus, se croiser sur le dos, revenir par devant, peut-être se diriger à leurs extrémités, et refaire des bras et des mains. La conformation originelle s’altère ou se perfectionne par la nécessité et les fonctions habituelles. Nous marchons si peu, nous travaillons si peu et nous pensons tant que je ne désespère pas que l’homme ne finisse par n’être qu’une tête…

Mlle de Lespinasse : Une tête ! Une tête ! C’est bien peu de chose. J’espère que la galanterie effrénée… Vous me faites venir des idées bien ridicules… »

Je termine ici l’analyse de l’œuvre de Diderot en insistant sur l’immense mérite d’avoir été un précurseur du transformisme, constituant la base de l’évolutionnisme qui se développera au XIXe siècle.

 

F.      Erasmus Darwin (1731-182)

Grand-père de Charles, Erasmus Darwin était un touche-à-tout : poète, médecin, botaniste et inventeur. Il est l’auteur d’un texte original, Zoonomie ou Lois de la vie organique (1794) qui est avant tout une dissertation sur les mécanismes de la physiologie humaine, et dans lequel il classe les maladies selon une méthode calquée sur celle de Linné pour les plantes, et les explique toutes par l’excitabilité[6]. On y trouve également quelques courts passages dans lesquels Erasmus envisage favorablement la transmutation organique (Gould). Dans la section intitulée « De la génération », on peut lire ceci :

« Serait-il trop audacieux d’imaginer que depuis la naissance de la Terre il y a bien longtemps […] tous les animaux à sang chaud soient provenus d’un seul élément vivant […] possédant la faculté de s’améliorer continuellement par sa propre activité, et de transmettre ces améliorations par la reproduction à sa descendance, et ainsi de suite indéfiniment ? »

On voit dans cet extrait qu’Erasmus base le mécanisme évolutif sur la transmission des caractères obligatoirement utiles acquis par les organismes durant leur vie, contrairement au lamarckisme orthodoxe. Pour lui, de nouvelles structures n’apparaissent que si leur besoin s’en fait sentir et ce par le biais d’efforts fournis par l’organisme dans un but précis. Ces adaptations, il les rangeait dans trois catégories : la reproduction, la défense et l’alimentation.

Voici se qu’il disait à propos de la dernière :

« Tous les appareils qui s’y rapportent […] paraissent avoir été graduellement élaborés durant de nombreuses générations par les efforts constants des organismes en vue de se nourrir, et ab-voir été transmis à leur descendance dans une forme constamment améliorée en fonction des buts poursuivis ».

La durée du temps qui se compte en millions d’années joue un rôle important dans l’application de ces processus. Il opte pour un transformisme généralisé qui le fait conclure dans un autre ouvrage que la « Cause des causes », le « Grand Architecte »[7] avait « engendré » le monde et non « créé » le monde. Après une impulsion initiale, le monde physique suit son cours sans avoir besoin de l’intervention d’un créateur.

En conclusion, on peut avancer qu’Erasmus Darwin avait une conception de la nature parfaitement historique et évolutionniste.

 

G.     Pierre Jean Georges Cabanis (1757-1808)

 Le plus importants des ouvrages de ce médecin, physiologiste et philosophe, est son « Rapport du physique et du moral de l’homme (1802). Cabanis y traite de la part des organes dans la formation des idées, de l’influence des âges, des sexes, des tempéraments, des maladies, du régime; ainsi que de la réaction du moral sur le physique. Il y explique tout par des causes purement physiques, y enseigne le matérialisme, et va jusqu’à dire que le cerveau digère les impressions et sécrète la pensée comme l’estomac digère les aliments.

Cabanis y postule également que les espèces évoluent, sur de longues périodes de temps,  sous l’action des conditions environnementales et de mutations fortuites transmissibles à la descendance. Sur ce dernier point, il se rapproche plus de Maupertuis que de Lamarck.

 

H.     Autres personnages ayant affiché des tendances transformistes

 Au tournant des XVIIIe et XIXe siècles d’autres naturalistes vont émettre quelques idées transformistes :

  •  L’abbé Jean-Louis Giraud-Soulavie (1752-1813)

Ce géographe, géologue, vulcanologue et historien français nous a laissé une « Histoire naturelle de la France méridionale » en 7 volumes publiée de 1780 à 1784, et une « Chronologie physique des éruptions des volcans éteints de France méridionale depuis celles qui avoisinent la formation de la terre, jusques à celles qui sont décrites dans l’histoire » (17810

 

  • Philippe Bertrand (1730-1811)

Cet ingénieur de ponts et chaussés à Clermont-Ferrand a commis, en 1797, un ouvrage intitulé « Nouveaux Principes de géologie, comparés et opposés à ceux des philosophes anciens et modernes, notamment de J.-C. Lamétherie, qui les a tous analysés dans sa Théorie de la Terre ; ou manière plus simple d’observer et d’expliquer, l’un par l’autre, les principaux faits naturels ; avec un abrégé de la géologie nouvelle », dans lequel on trouve une théorie de l’émersion des terres et l’origine des espèces assez analogue à celle défendue par de Maillet dans son « Telliamed ».

« C’est, dira-t-on, parce que la vitalité dans l’eau est fort différente de celle sur terre et en plein air. Cela est vrai. Mais je puis répondre que les grandes différences qu’on croit y apercevoir ne sont pas dans le principe de vie ; qu’elles sont uniquement dans la manière de vivre ; que cette manière est nécessairement aussi variée que la conformation ; et que tous les organes, tant internes qu’externes, ont commencé, continué et fini de se former, tels que les vouloit le milieu auquel ils se destinoient ; ou plutôt, celui dans lequel ils se sont trouvés.

Ainsi, dans les tems sur-tout, où les conceptions et les naissances se faisoient avec la plus grande fécondité, l’organisation a pu se modifier et changer à bien des égards, en changeant d’élément, en passant de l’eau dans l’air. Une immense quantité de corps marins a échoué par la retraite de la mer : mais on pourroit assurer qu’ils n’ont pas tous péri ; que dans plusieurs, le nouvel élément a ouvert, nécessité et développé de nouveaux organes, de nouvelles facultés, pour la respiration et pour les autres fonctions des animaux terrestres : ce sont probablement les nageoires, elles-mêmes, qui se sont converties en ailes, en épaules, en cuisses &c. »

 

  • Eugène-Louis-Melchior Patrin (1742-1815)

Ce minéraliste et naturaliste français est connu pour son « Histoire naturelle des minéraux » en 5 volumes (1800-1801). Il y décrit l’usage des pierres et des terres, les propriétés des minéraux, leur exploitation, les gîtes des différents métaux, leurs filons, les eaux et les gaz qui circulent sous terre, la formation des montagnes, des minéraux, des météorites, du globe terrestre, des volcans.

Ses connaissances, il les a acquises lors d’un voyage de sept ans en Sibérie (1780-1787) d’où il ramena une exceptionnelle collection de minéraux.

 

  • Jean-André Deluc (1727-1817)

Ce scientifique suisse s’est surtout occuper de météorologie et de géologie. Il a parcouru pratiquement toute l’Europe pour recueillir ses observations. Parmi ses ouvrages retenons :

  • Lettres physiques et morales sur l’Histoire de la Terre et de l’Homme adressées à la reine de la Grande-Bretagne  (17781780) ;
  • Éléments de géologie ;
  • Voyages géologiques (1810).

Deluc, dans ses Lettres à la reine d’Angleterre, lui donne un véritable cours de géologie basé sur le retrait progressif des mers laissant au sec nos continents actuel. Pour expliquer l’apparition de nouvelles espèces de poissons d’eau douce, il parle de transmutation.

« Voilà donc des Poissons d’eau douce, & qui cependant sont venus de la mer. C’est là un fil qui nous conduit déjà fort avant dans cette classe de Phénomènes ; car il nous fait jeter les yeux sur tant d’Isles volcaniques qui existent, & sont habitées, & place tous leurs Poissons d’eau douce dans la Classe de ceux qui peuvent, sans secours particulier, passer de la Mer dans les Rivières ; & s’il est bien sûr qu’il n’en est point dans la Mer qui leur ressemblent, il ne reste qu’à admettre, qu’ils ont perdu leur première apparence par changement d’Elément. […]

Enfin ces Lacs, qui d’abord ne furent que de l’eau même de la Mer, & qui se changèrent par degré en Lacs d’eau douce, furent un moyen de produire des transmutations qui n’auroient pu s’opérer par le passage immédiat des Poissons de la Mer dans les Rivières. Quelques espèces, susceptibles de ce changement, peuvent redouter l’eau douce à la première approche, & la fuir, ou même y périr ; tandis que leurs générations successives pourroient s’y faire à la longue ; et c’est ce dont nos Lacs leur fournirent le moyen. Il en resta dans ces Lacs avec l’eau de Mer ; l’eau y devint douce avec plus ou moins de lenteur, suivant leur étendue ; & quelques espèces de Poissons purent s’y habituer, par des changements dans le tempérament des générations successives ; d’où résultèrent aussi des différences sensibles dans leur apparence […] (Lettres physiques et morales sur l’Histoire de la Terre et de l’Homme adressées à la reine de la Grande-Bretagne)

Quant on parcourt l’œuvre de ce savant, on constate qu’il est catastrophiste à la manière d’Alexandre Brongniart bien qu’étant antérieur à celui-ci. Pour lui, la dernière grande catastrophe pourrait correspondre au déluge biblique.

 

II.         BIBLIOGRAPHIE

  •  Buican D. (2008) – L’odyssée de l’évolution, Ellipse.
  •  Gould S.J. (1993) – La foire aux dinosaures, Seuil.
  •  Lecointre G. (sous la direction) (2009) – Guide critique de l’évolution, Belin.
  •  Ostoya P. (1951) – Les théories de l’évolution, Payot, Paris.
  •  Rostand J. (1932) – L’évolution des espèces, Hachette.

 


[1] Considérations philosophiques de la gradation des formes de l’être, ou les essais de la nature qui apprend à faire l’homme, 1768, pp. 3-5.

[2] La parthénogenèse (ou parthénogénèse) est la multiplication à partir d’un gamète femelle non fécondé. Ce phénomène s’observe naturellement chez certaines espèces végétales et animales, mais peut également être provoqué artificiellement. La parthénogenèse est une reproduction monoparentale. Cette reproduction a un avantage sélectif car elle produit un grand nombre d’individus sans la présence de l’organisme mâle.

[3] Une intégrale de chemin (« path integral » en anglais) est une intégrale fonctionnelle, c’est-à-dire que l’intégrant est une fonctionnelle et que la somme est prise sur des fonctions, et non sur des nombres réels (ou complexes) comme pour les intégrales ordinaires. On a donc affaire ici à une intégrale en dimension infinie. Ainsi, on distinguera soigneusement l’intégrale de chemin (intégrale fonctionnelle) d’une intégrale ordinaire calculée sur un chemin de l’espace physique, que les mathématiciens appellent intégrale curviligne.

C’est Richard Feynman qui a introduit les intégrales de chemin en physique dans sa thèse, soutenue en mai 1942, portant sur la formulation de la mécanique quantique basée sur le lagrangien, qui est une fonction des variables dynamiques permettant d’écrire de manière concise les équations de mouvement du système envisagé.

[4] La théorie de la préformation a été formulée pour expliquer le développement embryonnaire par le déploiement de structures préexistantes dans l’œuf.

[5] En 1751, alors qu’il était à Berlin, Maupertuis publia une thèse intitulée Dissertatio inauguralis, qui sera traduit par l’abbé Trublet, sous le titre Essai sur la formation des corps organisés et publié à Paris en 1754. Ensuite, en 1756, Maupertuis  sortit une version, « avec quelques additions » : Système de la Nature, Essai sur la Formation des corps organisés.

[6] Excitabilité : faculté d’être excité, d’entrer en action sous l’influence d’une cause extérieure.

[7] Erasmus Darwin était franc-maçon.

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L’origne de la vie

Alexandre MeineszComment la vie a commencé, Belin – Pour la Science, 2008

Cet ouvrage, commis par un professeur de biologie à l’université de Nice-Sophia Antipolis, est un merveilleux complément aux articles que j’ai écrit sur les plus vieilles roches connues et les premières traces de vie parus dans ce bulletin[1]. Cet essai s’adresse à un large public ayant quelques notions élémentaires de biologie. Dans un langage simple, l’auteur répond à toute une série de questions. D’où vient la vie ? Comment est-elle apparue sur Terre ? Quels ont été les premiers organismes vivants ? Comment l’évolution a-t-elle sculpté le vivant au fil du temps ? L’auteur établit une synthèse des dernières découvertes scientifiques sur l’origine de la vie. Cette synthèse est présentée en neuf chapitres, parsemés d’expériences personnelles, ou concernant sa vie professionnelle de chercheur, d’enseignant et de gestionnaire de l’environnement – c’est un spécialiste des milieux marins et des premiers organismes ayant colonisé la Terre.

Cet essai tourne autour de deux tableaux du peintre hollandais Johannes Vermeer de Delft (1632-1675), « L’astronome » et « Le géographe », dont le personnage est vraisemblablement Antoni van Leeuwenhoek, le premier à avoir observé le vivant au microscope. En décortiquant ceux-ci, il aborde les mystères de la vie sous un éclairage nouveau, différent de celui des paléontologues, des généticiens et des microbiologistes.

Meinesz distingue trois grandes étapes innovantes ou genèses dans l’histoire de l’apparition de la vie sur Terre, relevant d’une stratégie majeure qu’il caractérise par la devise si chère à notre pays, « l’union fait la force » : celle des premières bactéries, celle des premières cellules animales et végétales et celle des organismes composés de plusieurs cellules. Ce principe commun qu’est l’union permit d’abord l’association de molécules organiques, particulièrement l’ARN et l’ADN qui ont produit les premières bactéries. Ensuite, l’addition et l’union de bactéries donnent naissance aux lignées généalogiques différentes d’animaux et de végétaux unicellulaires. Enfin, l’union de cellules de la même espèce permit le développement d’organismes pluricellulaires visibles à l’œil nu.

Il relève également quatre types de hasards, ou événements fortuits, ayant participé à la construction du vivant : trois créatifs, les mutations, la reproduction sexuée et la sélection naturelle, et un quatrième destructeur, les grands cataclysmes naturels à l’origine des grandes extinctions

L’auteur consacre un chapitre à la météorite ALH84001 qui a suscité beaucoup de controverses sur l’éventualité de traces de vie détectées à sa surface. J’en ai fait une synthèse dans mon article « Origine extraterrestre de la vie » (voir infra note). Il est acquis que sur la base de « l’ensemble des données actuelles, la vie était présente sur Terre dès 3,5 Ga, sous la forme de bactéries » (p. 47) déjà très diversifiées. Par contre, « tous les vestiges du vivant très ancien ne permettent absolument pas de donner des indications précises sur le lieu, l’époque et le mécanisme de la genèse des premiers organismes » (p. 48). D’où, l’hypothèse, parmi tant d’autres, d’un ensemencement par des météorites venant du fond de l’espace !

Dans son épilogue, Meinesz aborde les différents sens que l’on peut attribuer à la grandeur du vivant, et il termine celui-ci par un plaidoyer en faveur d’une plus grande responsabilité dans la prise en charge de la vie sur Terre.

Je conseille vivement la lecture passionnante de cet essai au modique prix de 19,50 € (en France).

 Paru dans le Bulletin du G.E.S.T., N° 165, janvier 2011


[1] R. Six – Roches archéennes et traces de vie, in Le Bulletin du G.E.S.T. – N° 162, juillet 2010

R. Six – Les plus vieilles roches connues contenant des traces de vie, in Le Bulletin du G.E.S.T. – N° 163, septembre 2010

R. Six – id, in Bulletin du G.E.S.T. – N° 164, novembre 2010

R. Six – Origine extraterrestre de la vie ?, in Le Bulletin du G.E.S.T. – N°165, janvier 2011

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Les Créationnismes

Cyrille Baudouin, Olivier BrosseauLes créationnismes – Une menace pour la société française ?, Editions Syllepse, 2008 (lecture, novembre, 2008).

Depuis quelques temps, on ne parle plus que de créationnisme et de dessein intelligent. Il semble que l’obscurantisme prend de l’ampleur jusque dans les plus hautes sphères de la société. Que le créationnisme constitue une menace – et une sérieuse, aux États-Unis, cela ne fait aucun doute. C’est même davantage qu’une menace. L’influence des fondamentalistes chrétiens est indéniable, comme l’attestent les idées de croisade et de rédemption exprimées par un born again christian comme le président Georges W. Bush.

Mais dans ce livre, il est question des créationnismes, au pluriel. Au départ, le créationnisme se définit en opposition au darwinisme, tel qu’il est défini dans l’ouvrage le plus connu de Darwin, De l’Origine des espèces (1859). Les premiers créationnistes furent, dès la seconde moitié du XIXe siècle, les défenseurs chrétiens d’une lecture littérale de la bible, s’opposant donc à la théorie darwinienne. La présentation de controverses liées au créationnisme aux États-Unis donne l’occasion aux deux auteurs, respectivement biologiste et physicien de formation, de présenter d’autres types de créationnismes. Le dernier en date est l’Intelligent design, apparu au début des années 1990, selon lequel « quelque chose » d’intelligent, une puissance supérieure, un dieu par exemple, expliquerait la création du Monde. Cette forme de créationnisme ne s’oppose pas officiellement à la théorie de l’évolution, elle l’englobe, pourrait-on dire, en « expliquant » que le mécanisme de la sélection décrit par cette théorie serait celui d’un « Grand horloger »

Tout ceci fait l’objet de la première des quatre parties du livre : « Un combat politique contre une théorie scientifique ». On y trouve une présentation très claire des grandes croisades menées aux États-Unis mais aussi un tableau très concis de la situation actuelle dans des pays aussi variés que l’Allemagne, l’Italie, la Grande-Bretagne, les Pays-Bas ou encore la Serbie et la Suède. À ce stade, on comprend que ce qui caractérise les créationnismes, c’est l’introduction d’une transcendance dans les sciences, par exemple pour expliquer la diversité des espèces.

Ce n’est que dans la deuxième partie que le lecteur est convié à s’intéresser au cas français. Les auteurs présentent la myriade d’associations qui se consacrent à la promotion des créationnismes, dans différentes versions. La plus puissante d’entre elle semble être l’Université interdisciplinaire de Paris, qui n’a d’université que le nom (pp. 45-56) . Cette association, largement financée par la « fondation Templeton pour le progrès de la Religion », vise officiellement à associer science et religion mais s’emploie aussi à promouvoir les formes évoluées de créationnisme, comme l’Intelligent design (pp. 48-49). Les positions des principales sectes ou religions sont aussi présentées, qu’il s’agisse de l’Église catholique, de la scientologie, de l’islam ou des témoins de Jéhovah.

À ce stade, s’il peut éventuellement être question de « menaces », c’est à travers l’utilisation des médias par certains représentants de ces associations, sectes et églises. Les deux auteurs mentionnent par exemple la programmation par ARTE d’un film documentaire présentant sans aucune distance critique les travaux de la paléontologue Anne Dambricourt-Malassé, connue pour son créationnisme (elle va d’ailleurs jusqu’à rendre Darwin responsable du nazisme). Ceci dit, la menace semble contenue car, comme les auteurs le rapportent (et c’est tout à leur honneur), d’importantes protestations ont trouvé leur place dans un article paru dans Le Monde (du 29 octobre 2005). Les principaux vecteurs des idées créationnistes sont sinon des médias d’extrême-droite comme « Radio courtoisie » ou des opuscules catholiques… qui ne méritent sans doute pas d’être considérés comme une « menace pour la société française ».

Devenus tous les deux spécialistes en « communication scientifique » après leur formation scientifique, Cyrille Baudouin et Olivier Brosseau consacrent justement la troisième partie de leur livre aux méthodes utilisées par les créationnistes pour parvenir à diffuser leurs élucubrations (pp. 81-101). Les citations tronquées, l’utilisation de l’aura scientifique des contradicteurs comme source de légitimation, tout ceci est expliqué et brillamment analysé, mais en fin de compte, il apparaît que c’est surtout dans l’enseignement que la situation pourrait devenir inquiétante. Comme l’expliquent les auteurs, « en janvier 2007, des centaines de proviseurs, de bibliothécaires et d’universitaires français ont reçu L’atlas de la Création, ouvrage de 800 pages richement illustré » ouvertement créationniste. Cette diffusion a touché de nombreux pays européens, mais en France, la réaction ministérielle fut juste et rapide, condamnant fermement cet envoi et avertissant les centres de documentation pour que cet atlas ne soit pas mis à la portée des élèves.

Ce sont des entretiens qui constituent la dernière partie du livre, non moins intéressante que les autres. On y lit notamment (pp. 117-128) un échange avec Guy Lengagne, auteur d’un rapport intitulé Les dangers du créationnisme dans l’éducation, publié fin juin 2007, par la Commission de la culture, de la science et de l’éducation du Conseil de l’Europe. Lorsqu’on réalise quelles ont été les pressions exercées contre la parution de ce rapport, le terme de menace (ici « dangers ») n’est alors pas de trop, et pas seulement pour la société française !

Les créationnistes gagnent du terrain et, surtout, la République n’est pas toujours vigilante. Récemment, à Vienne, c’est Marc Perrin de Brichambaut, ambassadeur de France présenté comme « secrétaire général de l’OSCE »  qui a ouvert une conférence intitulée « L’univers : qu’en dit la science ? Qu’en dit la théologie ?« . Cette conférence ouverte à tout public avait lieu au séminaire où sont formés les prêtres, avec comme orateurs, deux salariés du CNES, dont l’un des fervents promoteurs de l’Intelligent design en France, Jacques Arnould (dont les propos sont démontés par Baudouin et Brosseau pp. 65-67).

Je conseille la lecture de ce petit livre qui tient dans la poche, à tous ceux qui désirent connaître le réel danger de ce contre-courant pseudo-scientifique qui commence à empoissonner nos écoles et contre lequel nos enseignants sont bien démunis.

 

Heureusement, de nombreuses initiatives ont déjà été prises par nos instances scientifiques. Ainsi, plusieurs colloques destinés aux enseignants, et plus particulièrement aux professeur de biologie, ont été initiées par :

  • l’ULB : « Création et Evolution » (28-11-2006) ;
  • l’Académie royale de Belgique : Colloque des 29, 30 et 31 janvier 2008: “L’Evolution aujourd’hui : à la croisée de la biologie et des sciences humaines » ;
  • la Société d’Anthropologie et de Préhistoire : « Darwinisme et évolution humaine » (3-12-2009) à Erasme

Un site, evol.be, est en cours de création à l’initiative d’un groupe de réflexion pluridisciplinaire. Un certain nombre de documents relatifs à la diffusion de la théorie de l’évolution et des disciplines connexes y seront introduits progressivement et mis à la disposition du grand public (enseignants, élèves) après approbation par un comité de lecture.

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LE TRANSFORMISME DE Lamarck

Cet article a été publié en deux parties dans les Bulletins du G.E.S.T., N° 170, novembre 2011 et N° 171, janvier 2012

I.     DEBAT SUR LE TRANSFORMISME : Opposition Cuvier – Lamarck

 A la charnière des XVIIIe et XIXe siècles, deux fortes personnalités vont se confronter sur la question de l’origine des espèces. Il s’agit de Georges Cuvier, défenseur d’une conception fixiste et du catastrophisme, et de Jean-Baptiste Lamarck auteur du transformisme des espèces et de l’hérédité des caractères acquis. Tous deux ont une chaire au Muséum d’Histoire naturelle de Paris, anciennement Jardin du Roy. C’est ainsi que Lamarck enseigne la zoologie des invertébrés à partir de 1793, tandis que Cuvier est suppléant de la chaire d’anatomie comparée.

Pour Cuvier, le passage d’une période géologique à une autre se fait de manière brutale (catastrophe) provoquant une rupture au niveau des espèces. Les nouvelles espèces sont le résultat, soit, d’une nouvelle création divine, soit, d’une migration d’espèces anciennes vers les zones dévastées.

Lamarck, par contre, propose une théorie matérialiste et mécaniste de la vie. Il préconise, dès 1798, une continuité entre les espèces fossiles et les actuelles. Sa théorie transformiste qui en découle se fonde sur  une influence de facteurs physiques qui provoquent au cours du temps, un progrès général et une diversité des formes.

 II.    JEAN-BAPTISTE ANTOINE DE MONET, CHAVALIER DE LAMARCK (°1-08-1744 – … 18-12-1829)

 Jean-Baptiste est né à Bazentin-le-Petit, village à proximité d’Albert en Artois, le 1er août 1744. Il est le onzième fils de Philippe-Jacques de Monet de la Marck, seigneur de Bazentin et lieutenant au régiment de Conty-Infanterie, issu d’une famille béarnaise ayant pour ancêtre Robert 1er, roi de France.

Etudes chez les jésuites d’Amiens, de 1755 à 1759, avant d’entamer une carrière militaire en 1761, sous le nom de Chevalier de Saint-Martin. Il est nommé officier, la même année, lors de la bataille de Villinghausen[1]. C’est durant son séjour en garnison de Monaco qu’il s’intéresse avec passion à la flore des Alpes de cette région. Sa carrière militaire prend rapidement fin, à la suite d’un grave accident qui l’oblige à s’installer à Paris et à accepter pendant quelque temps, un emploi chez un comptable, avant d’entrer en tant qu’élève à l’Ecole de Médecine, le 18 octobre 1772. Durant ses études, il fréquentera avec assiduité le Cabinet d’Histoire naturelle du Roy, sous la férule de Daubenton, Garde de ce sanctuaire.

Il se lie d’amitié avec Jean-Jacques Rousseau (28-06-1712 – 2-07-1778) lors d’une promenade dans les jardins de Paris. Ce dernier l’entraîne dans ses pérégrinations hors de Paris. Il fréquente également l’écrivain Bernardin de Saint-Pierre (19-01-1737 – 21-01-1914), véritable peintre de la Nature. Tous deux lui feront découvrir les charmes champêtres de la campagne parisienne.

Au bout de quatre ans, Lamarck renonce à ses études de médecine et fréquente assidument le Jardin du Roy. Il devient auditeur régulier aux cours de botanique dispensés par Bernard de Jussieu (17-08-1699 – 6-11-1777). Il fait part de son enthousiasme pour cette science à Bernard et Antoine-Laurent de Jussieu (12-04-1748 – 17-09-1836) qui veulent le présenter à Buffon, intendant du Jardin du Roy.

Entretemps, il a rédigé un Mémoire sur les principaux phénomènes de l’atmosphère (1776) qu’il aimerait soumettre au comte de Buffon. De plus, après neuf années d’observations des objets de la nature et plus particulièrement des plantes, il pense avoir établi une méthode constituant une flore, dans laquelle le choix des caractères, leur description, permet après une succession de reports d’un groupe à l’autre, de déterminer le nom de la plante recherchée. Il suffit de consulter le « Tableau des principales divisions de l’analyse des genres, par le moyen duquel on peut abréger le travail qu’exige la recherche des plantes ». Il donne ainsi les clefs dichotomiques de détermination qui permettent à chacun d’identifier les plantes, méthode toujours d’actualité.

Encouragé par Buffon, Lamarck met son projet à exécution et il rédige sa « Flore française, ou description succincte de toutes les plantes qui croissent naturellement en France, disposée selon une nouvelle méthode d’analyse, précédée par un exposé élémentaire de la botanique, auquel on a joint la citation  des vertus de ces plantes, les moins équivoques en médecine, et leur utilité dans les arts » qui est publiée en 1778, à l’Imprimerie Royale, aux frais du gouvernement.

Cet ouvrage constitue une véritable fresque de la flore, et un engagement vers une philosophie qui établit la situation des groupes dont se compose le règne végétal, selon une série, une gradation à l’intérieur d’un système établi en partant du plus simple (algues, champignons) vers le plus élaboré (plantes à fleurs). Lamarck ordonne les végétaux en une série qui comporte six degrés : polypétalés, monopétalés, composés, incomplets, unilobés et crytogames. Le procédé de détermination qu’il y développe est destiné au non-spécialiste

Cet immense travail, lui acquiert une notoriété immédiate dans le monde scientifique qui lui vaut d’être élu à l’Académie des Sciences,  grâce à l’appui de son mentor, le comte de Buffon et la décision du roi Louis XVI. Le 17 mai 1779, Condorcet (17-09-1743 – 29-03-1794), Secrétaire perpétuel de l’Académie reçoit le mot suivant :

« J’ai l’honneur de vous donner avis

 Que le roi a nommé M. le Chevalier de la Marck à la place d’adjoint dans la classe de botanique, vacante pour la promotion de M. Brisson à celle d’associé. Sa Majesté n’en rend pas moins justice au mérite de M. Descremet ; mais a cru devoir donner la préférence à M. le Chevalier de la Marck et je vous prie de bien vouloir informer l’Académie de ses intentions.

Signé : Amelot »

A la fin de l’année 1780, Charles-Joseph Panckoucke (26-11-1736 – 19-12-1798), l’éditeur de l’Encyclopédie méthodique, prolongement et agrandissement de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, sollicite Lamarck pour une large contribution aux côtés d’autres personnalités de son époque. Il invente le mot biologie pour désigner la science des êtres vivants et fonde la paléontologie des Invertébrés.

« Tout ce qui est généralement commun aux végétaux et aux animaux, comme toutes les facultés qui sont propres à chacun de ces êtres sans exception, doit constituer l’unique et vaste objet d’une science particulière qui n’est pas encore fondée, qui n’a même pas de nom, et à laquelle je donnerai le nom de biologie. »

En 1771, Buffon tombe gravement malade, au point que le roi lui désigne un successeur, et contrairement à une promesse verbale faite en 1736, c’est le comte d’Angivilliers qui est désigné au lieu de Buffonet, le fils de Buffon, beaucoup trop jeune. En 1781, se rappelant la promesse faite en 1736, Buffon demande à Lamarck d’accompagner son fils dans un grand voyage européen, afin d’attirer l’attention des savants de l’Europe entière, de montrer Buffonet aux princes électeurs, dans l’espoir qu’il soit nommé un jour à sa succession. Le voyage débute le 12 mai 1781. Les deux comparses visitent Amsterdam, la principauté épiscopale de Liège, Cologne, Berlin, Prague, Vienne, les mines de Chermnitz en Bohême, Munich. Ils visiteront dans ces différentes villes, les plus grandes institutions où l’histoire naturelle est à l’honneur. Durant tout le voyage, Buffonet s’est montré un jeune homme impertinent, frôlant la méchanceté, si bien que Lamarck, excédé abrège le voyage et tous deux rentrent à Paris

Lamarck est nommé associé botaniste à l’Académie des Sciences, le 19 janvier 1783. Cette année et la suivante paraissent les premier et deuxième tomes de l’Encyclopédie méthodique, sous la forme d’un mémoire pourvu d’un tableau dans lequel sont indiquées les classes les plus convenables à établir parmi les végétaux et sur l’analogie de leur nombre avec celles déterminées dans le règne animal, ayant égard de part et d’autre à la perfection graduées des organes.

En 1793, la Convention  vote la réorganisation du Jardin du Roy et la création du Muséum national d’Histoire naturelle, selon les vues de Lamarck, exprimées dans un rapport de 1790 : « Mémoire sur les Cabinets d’Histoire Naturelle et particulièrement sur celui du Jardin des Plantes, contenant l’exposition du régime et de l’ordre qui conviennent à cet établissement pour qu’il soit vraiment utile. »

En 1794, Lamarck a 50 ans. Ce spécialiste en botanique demande à occuper la chaire  des Insectes et des Vers. Sa carrière scientifique en sera complètement modifiée, prenant une voie unique et exceptionnelle. Il est désigné selon la formule suivante :

« Lamarck, cinquante ans, marié pour la deuxième fois, épouse enceinte, six enfants, professeur de zoologie des Insectes, des Vers, des Animaux microscopiques ».

Désormais, sur la base de ses collections personnelles et de celles du Muséum, Lamarck va, au fil des ans et ce jusqu’à sa mort, élaborer sa théorie du Transformisme des espèces qui sera développée dans sa Philosophie zoologique (1809). Après la révolution sociale qu’a connue la France avec la Révolution et la Terreur, succède une révolution scientifique, où l’œuvre de Lamarck constitue un véritable nœud, 50 ans avant la parution de l’Origine des espèces de Darwin.

Sa théorie fut assez mal perçue par une bonne partie de ses contemporains dont le plus acharné fut Cuvier. Seul Geoffroy Saint-Hilaire se montrera un adepte discret du transformisme opposé au fixisme.

Pour la petite histoire, je rapporte une anecdote relatée par l’astronome, physicien et homme politique François Arago (26-02-1786 – 2-10-1853) lorsque Lamarck remis un exemplaire de sa Philosophie zoologique à l’Empereur Napoléon.

L’Empereur […] passa à un autre membre de l’Institut. Celui-ci n’était pas un nouveau venu : c’était un naturaliste connu par de belles et importantes découvertes, c’était M. Lamarck. Le vieillard présente un livre à Napoléon.

« Qu’est-ce que cela ? dit celui-ci. C’est votre absurde Météorologie, c’est cet ouvrage dans lequel vous faites concurrence à Matthieu Laensberg, cet annuaire qui déshonore vos vieux jours ; faites de l’histoire naturelle, et je recevrai vos productions avec plaisir. Ce volume, je ne le prends que par considération pour vos cheveux blancs. — Tenez ! » Et il passe le livre à un aide de camp.

Le pauvre M. Lamarck, qui, à la fin de chacune des paroles brusques et offensantes de l’Empereur, essayait inutilement de dire : « C’est un ouvrage d’histoire naturelle que je vous présente », eut la faiblesse de fondre en larmes.

Il poursuivra son œuvre par la rédaction de sa monumentale Histoire naturelle des animaux sans vertèbres (1815-1822) en 7 volumes, dans laquelle il établit une classification raisonnée des animaux invertébrés, représentant près de 80% du règne animal.

Durant les dix dernières années de sa vie Lamarck qui a perdu progressivement la vue, est complètement aveugle. Ne pouvant plus écrire, il dicte ses textes à sa fille Cornélie. Celle-ci retranscrit également son dernier ouvrage testamentaire : Système analytique des connaissances positives de l’homme restreintes à celles qui proviennent directement ou indirectement de l’observation (1820). On y retrouve les réflexions d’une vie et la quintessence de sa philosophie. Il y rejette le recours à la métaphysique pour expliquer les facultés supérieures de l’homme :

« L’idée n’est assurément point un objet métaphysique comme beaucoup de personnes se plaisent à le croire ; c’est au contraire un phénomène organique et conséquemment tout à fait physique, résultant de relations entre diverses matières et de mouvements qui s’exécutent dans ces relations ».

Sur le plan biologique, il rejette le finalisme :

« La vie dans un corps en qui l’ordre et l’état des choses qui s’y trouvent lui permettent de se manifester est assurément, comme je l’ai dit, une véritable puissance qui donne lieu à des phénomènes nombreux. Cette puissance cependant n’a ni but ni intention, ne peut faire que ce qu’elle fait, et n’est elle-même  qu’un ensemble de causes agissantes, et non un être particulier. J’ai établi cette vérité le premier, et dans un temps où la vie était encore signalée comme un principe, une archée, un être quelconque ».

Il replace l’homme dans la nature et la société :

« L’homme, véritable produit de la nature, terme absolu de tout ce qu’elle a pu faire exister de plus éminent sur notre globe, est un corps vivant qui fait partie du règne animal, appartient à la classe des mammifères, et tient par ses rapports aux quadrumanes dont il est distingué par diverses modifications, tant dans sa taille, sa forme, sa stature, que dans son organisation intérieure ; modifications qu’il doit aux habitudes qu’il a prises et à sa supériorité qui l’a rendu dominant sur tous les êtres de ce globe, et lui a permis de s’y multiplier, de s’y répandre partout, et d’y comprimer la multiplication de celles des autres races d’animaux qui auraient pu lui disputer l’empire de la force. […]

L’homme, par son égoïsme trop peu clairvoyant pour ses propres intérêts, par son penchant à jouir de tout ce qui est à sa disposition, en un mot par son insouciance pour l’avenir et pour ses semblables, semble travailler à l’anéantissement de ses moyens de conservation et à la destruction même de sa propre espèce.

En détruisant partout les grands végétaux qui protégeaient le sol, pour des objets qui satisfont son avidité du moment, il amène rapidement à la stérilité ce sol qu’il habite, donne lieu au tarissement des sources, en écarte les animaux qui y trouvaient leur subsistance, et fait que de grandes partie du globe, autrefois très fertiles et très peuplées à tous égards, sont maintenant nues, stériles, inhabitables et désertes. Négligeant les conseils de l’expérience pour s’abandonner à ses passions, il est perpétuellement en guerre avec ses semblables, et les détruit de toutes parts et sous tous prétextes, en sorte qu’on voit des populations, autrefois considérables, s’appauvrir de plus en plus. On dirait que l’homme est destiné à s’exterminer lui-même après avoir rendu le globe inhabitable ».

Texte toujours d’actualité ! L’ouvrage donne lieu à autant de controverses que sa Philosophie zoologique, toujours alimentées par Cuvier qui porte une haine féroce à Lamarck. Railleries, propos acerbes, méchanceté s’abattent sur le pauvre vieillard qui calmement poursuit son œuvre. Il veut achever son Histoire naturelle des animaux sans vertèbres.

De nombreux malheurs se sont abattus sur la famille. La vie familiale de Lamarck quoique heureuse, connut de nombreux événements dramatiques. Il fut veuf trois fois. Ses épouses lui donnèrent huit enfants. Trois de ceux-ci mourront jeunes de diverses causes. Ses moyens de subsistance sont de plus en plus modestes. Il est obligé de vendre son herbier au botaniste allemand Johannes August Christian Roeper (1801-1885). Ce grand homme s’éteint doucement dans la nuit du 18 décembre 1829, à l’âge de 85 ans, dans son logis du Muséum. Il sera inhumé le 20 décembre au cimetière de Montparnasse en présence de quelques-uns de ses amis. Certains auteurs disent que ses restes auraient été jetés à la fosse commune.

De son côté, à l’Académie des Sciences, Cuvier composa un éloge funèbre qualifié par ses pairs « d’éreintement académique » et censurés par les autres académiciens. Il ne sera lu à l’Académie que le 26 novembre 1832. Il ne s’y prive pas de tourner en ridicule et de déformer les idées transformistes de Lamarck.

En 1830, Cuvier et Etienne Geoffroy Saint-Hilaire s’opposeront violemment sur le transformisme. Malheureusement après ceux-ci, Lamarck et ses idées sont quelque peu oubliés. Ils ne réapparaîtront qu’au moment de la publication de l’Origine des espèces de Darwin.

III.      LE TRANSFORMISME DE LAMARCK

 1.       Définition du terme « Transformisme »

Avant d’aborder la doctrine de Lamarck, il n’est peut-être pas superflu de définir le terme « Transformisme ». Ce mot a été introduit dans la langue française en 1867 par le médecin, anatomiste et anthropologue Paul Pierre Broca (1824-1880), pour désigner la transformation des espèces. Dans Dictionnaire de la langue française de Littré de 1872, on peut lire la définition suivante :

« Hypothèse biologique, émanée des travaux de Lamarck et de Darwin, d’après laquelle on admet que les espèces dérivent les unes des autres par une série de transformations que déterminent les changements de milieu et de conditions vitales » (cité par G. Laurent).

2.       Principes du transformisme de Lamarck

L’étude de Goulven Laurent, Paléontologie et évolution en France 1800-1860,  nous permet d’aborder la doctrine de Lamarck du point de vue de l’historien. Pour ce faire, il reprend l’appréciation de deux scientifiques ayant une bonne connaissance des travaux de Lamarck. Le premier, le géologue et conchyliologue Gérard-Paul Deshaye (1795-1875) décrit sa pensée de la manière suivante :

« Il y a donc, d’après Lamarck, deux causes toujours agissantes sur les animaux, l’une qui tend à les perfectionner d’une manière uniforme dans leur organisation, l’autre modifiant irrégulièrement ces perfectionnements, parce qu’elle agit selon les circonstances locales, fortuites, de température, de milieu, de nourriture, etc., dans lesquelles les animaux vivent nécessairement »[2].

Le deuxième cité est le géologue anglais Charles Lyell (1797-1875) qui présente l’essentielle des idées lamarckiennes à ses contemporains :

« Il y a des rudiments primitifs pour chaque plante et pour chaque animal, en particulier, comme il y en a probablement aussi pour chacun des grandes divisions du règne animal et du règne végétal. Ces rudiments se développent graduellement, et arrivent à constituer les classes les plus élevées et les plus parfaites par l’action lente, mais incessante, de deux principes essentiels, savoir, la tendance à l’avancement progressif dans les phénomènes d’organisation, avec un plus haut degré d’instinct, d’intelligence, etc., et la force des circonstances extérieures, c’est-à-dire des changements produits dans la condition physique de la terre, ou dans les relations mutuelles des plantes et des animaux… Or si le premier de ces principes, la tendance au développement progressif, pouvait s’exercer avec une liberté complète, il donnerait naissance, dans le cours des siècles, dit Lamarck, à une échelle d’êtres gradués, conduisant, par les transitions les plus insensibles, de la structure la plus simple à la plus complexe, et du plus humble degré d’intelligence au plus élevé. Mais, par suite de l’intervention continue des causes extérieures dont nous venons de parler, la régularité de cet ordre se trouve singulièrement troublée, et le monde organique n’offre qu’une simple approximation d’un tel état de chose – les progrès de quelques races étant retardés par un concours de circonstances défavorables, et ceux de quelques autres se trouvant accélérés par un assemblage de conditions favorables. Il en résulte que toutes sortes d’anomalies interrompent la continuité du plan, et que des lacunes, comprenant peut-être des familles ou des genres entiers, se rencontrent entre les points les plus rapprochés de la série ».[3]

Nous pourrions traduire les deux principes développés dans ces appréciations de ces deux savants de la façon suivante :

1°    la complexification croissante de l’organisation des êtres vivants sous l’effet de la dynamique interne propre à leur métabolisme ;

2°    la diversification, ou spécialisation, des êtres vivants en de multiples espèces, sous l’effet des circonstances variées auxquelles ils sont confrontés dans des milieux variés et auxquelles ils sont contraints de s’adapter en modifiant leur comportement ou leurs organes pour répondre à leurs besoins (cette modification n’étant pas le produit de leur volonté ou de leur désir, mais toujours de cette dynamique interne propre à la vie conçue ici comme un processus où les flux de matière nécessaires à la vie structurent la matière vivante et, par suite, les organismes).

 En fait, ce qui a amené Lamarck à sa théorie sur la « transformation des espèces » peut se retrouver dans deux étapes importantes, liées entre elles, qui ont marqué le progrès de sa pensée. En premier, ce fut la découverte de la transformation physique des espèces : le transformisme. En second, celle de l’origine physique de la vie : la génération spontanée

 3.       Lamarck botaniste

Mais avant d’en arriver là, Lamarck est un observateur attentif. Il cherche à comprendre les lois qui régissent la nature. Comme il le dit :

« [je suis] persuadé que tout mouvement, tout changement quelconque, à l’égard des corps, se trouvait régi par des lois de la nature ; que, généralement, tous les objets physiques, ainsi que les phénomènes que beaucoup d’entre eux produisent, étoient, sans exception, dirigés, dans leurs mouvements et leurs changements, par ces lois ; que les prétendus désordres, les monstruosités de tout genre, et les aberrations apparentes dans le cours ordinaire des choses, ne résoltoient que de circonstances particulières qui ont alors exigé l’emploi de lois appropriées à ces cas, mais que ces objets n’y étoient pas moins assujettis que les autres »[4]

Nous avons vu que Lamarck botaniste avait cherché à classer les plantes selon une méthode naturelle. Il va plus loin que la simple classification. Pour lui :

« Cette belle Science [la botanique] ne consiste pas, comme le vulgaire se l’imagine, dans le talent stérile de retenir par cœur quantité de noms de Plantes, et de pouvoir appliquer ces noms aux Plantes mêmes qui les portent ;mais elle consiste dans la connaissance intime des végétaux mêmes, de leurs développemens ; de leur organisation ; de leurs rapports ; des caractères essentiels qui distinguent constamment les espèces ; des traits communs qui lient ensemble de certaines quantités de Plantes différentes, et donnent lieu à la formation de diverses sortes de groupes que les botanistes appellent Classes, Ordres, Familles et Genres »[5]

Dans cet extrait, on dénote la notion de hiérarchie des êtres qui peut annoncer les prémices de son transformisme. N’oublions pas, comme nous l’avons vu lors de la causerie précédente, que l’idée de transmutations des espèces était dans l’air du temps, sans toutefois déboucher sur une théorie scientifique.

4.       Lamarck zoologiste

Nous avons également vu, qu’à l’âge de 50 ans, Lamarck de botaniste devient zoologiste dans une branche ardue négligée par ses pairs ; celles des Invertébrés.

« Les animaux sans vertèbres sont en général les plus petits et les moins connus des animaux, et ce sont en même temps ceux qui sont les plus multipliés, les plus nombreux et les plus diversifiés dans la nature. Une seule de leurs classes, celle par exemple des insectes, équivaut par le nombre et la diversité des objets au règne végétal entier et surpasse de beaucoup la quantité d’animaux vertébrés qui existent. On connaît déjà plus de 20.000 espèces d’insectes, et cependant d’après la petitesse de ces animaux et les pays qui n’ont pas encore été suffisamment observés à leur égard, on peut croire qu’il existe dans la nature au moins 50.000 espèces d’insectes.

Les polypes sont probablement aussi nombreux et peut-être plus nombreux encore que les insectes. Quoiqu’on en connoise déjà plusieurs milliers d’espèces, ce n’est assurément rien comparativement à toutes celles dont les mers sont remplies et que nous n’avons pas encore observées. Les Radiaires, les Mollusques mêmes sont presque dans le même cas ; nous n’en connaissons encore qu’un très petit nombre relativement à la quantité de ces animaux qui existent et qui nous restent à découvrir. Les infusoires seules sont probablement innombrables et comme par leur extrême petitesse, la plupart échappent à notre vue, à la loupe même, et exigent le secours du microscope pour être apperçus, on a ignoré longtemps leur existence. Maintenant qu’on la connoît, on est bien éloigné d’en connoître toute la diversité, les familles, les genres et les espèces qu’ils composent, car on sçait que chaque goutte d’eau en offre de nouvelles.

D’après ce simple aperçu, ce serait réduire considérablement le règne animal que de supposer que les différentes espèces d’animaux qui existent soient bornées au nombre de 150.000 espèces ; et cependant les animaux vertébrés qui sont les mieux connus, présentent à peine 12.000 espèces différentes ; savoir environ 4 à 500 mammifères, 4 mille et quelques centaines d’oiseauxet environ 7.000 tant reptiles que poissons, ce qui n’atteint pas tout à fait à 12.000 espèces. Les animaux sans vertèbres comprennent donc plus de 9 dixièmes du règne animal, c’est-à-dire, du nombre des animaux qui existent dans la nature »[6].

Lors de ses cours de Zoologie au Muséum, Lamarck sera le premier à faire la distinction entre animaux vertébrés et animaux invertébrés.  En témoigne le zoologiste Denys de Montfort (1766-1820), dès 1808 :

« Nous croyons que M. de Lamarck est le premier qui, saisissant de larges données, ait tranché tout l’ordre animal en animaux à vertèbres et en animaux sans vertèbres, et cette division a été depuis généralement adoptée par les naturalistes, sans que ceux-ci aient cependant indiqué à qui on en étoit redevable : il nous étoit réservé de rendre cette justice à un savant illustre, aussi éclairé que laborieux, dont nous avons suivi les leçons, et à qui, sous une multitude de rapports, la science a tant d’obligations »[7]

Il entreprend un travail immense de classification des Invertébrés et grâce à son génie, les divisions qu’il a proposées se sont imposées malgré certaines réticences et rivalités, de Cuvier notamment. Savant consciencieux, ne se laissant pas détourner de son travail, Lamarck a réalisé en zoologie une œuvre unique et colossale. Il a mis de l’ordre dans le « chaos » immenses des Invertébrés et son œuvre reste une référence pour la plupart des spécialistes de cette branche animale.

En fait, Lamarck s’oppose à l’essentialisme linnéen qui repose sur le choix d’un petit nombre de caractères, pour adopter un point de vue nominalisme

« La Nature n’a réellement formé ni classes, ni ordres, ni familles, ni genres, ni espèces constantes, mais seulement des individus qui se succèdent les uns aux autres, et qui ressemblent à ceux qui les ont produits. Or, ces individus appartiennent à des races infiniment diversifiées, qui se nuancent sous toutes les formes et dans tous les degrés d’organisation, et qui chacune se conservent sans mutation, tant qu’aucune cause de changement n’agit sur elles. »

L’essentialisme en biologie est une conception selon laquelle les diverses espèces animales et végétales diffèrent entre elles par essence, ce qui implique la reconnaissance d’une discontinuité du vivant ; conception chère aux fixistes. Tandis que le nominalisme est une théorie philosophique selon laquelle les concepts n’existent pas en eux-mêmes comme des essences mais ne sont que des mots qui désignent des choses individuelles réelles.

Si je dis : « Le chat a des poils parce qu’il est un mammifère », je fais une phrase essentialiste. Je sous-entends que c’est parce qu’il est d’essence mammalienne qu’il a des poils et de ce fait, il existe un monde idéel (se rapportant aux idées) « mammifère » préexistant au monde réel, au monde matériel.

Par contre, si je dis : « Le chat est un mammifère parce qu’il a des poils », je fais une phrase nominaliste. Le chat partage avec d’autres individus l’attribut « poils » et de ce fait j’ai créé le concept nominal de « mammifères ».

Avec ses études qui l’ont amené à cette admirable architecture, il dispose d’un instrument lui permettant de prouver une idée qui le travaille depuis longtemps : la transformation des espèces.

5.       Lamarck paléontologue et géologue

 Dès 1798, Lamarck insistait, lors de la lecture d’un de ses mémoires à l’Institut, sur la nécessité de bien décrire les espèces d’Invertébrés et de les comparer avec les espèces fossiles analogues, et d’en conclure que si l’étude des fossiles s’avérait très importante pour l’histoire de la vie, elle l’était tout autant pour l’histoire de la Terre.

« On est convaincu que la connoissance des coquilles est importante, non-seulement parce qu’on ne doit négliger l’étude d’aucune des productions de la nature, … mais encore parce qu’il est très-essentiel de rechercher et de déterminer les analogues vivans ou marins du grand nombre de coquilles fossiles qu’on trouve enfouies au milieu même d »e nos vastes continens. Or, les conséquences qu’on pourra tirer de ces déterminations, sont d’un si grand intérêt pour l’histoire naturelle, et sur-tout pour la théorie même du globe que nous habitons, puisqu’elles peuvent nous éclairer sur la nature des changemens qu’ont successivement éprouvés les différents points de sa superficie, qu’on sent que des erreurs, dans ces déterminations, seroient très-préjudiciables à nos recherches dans cette intéressante partie de l’histoire naturelle. Ce n’est donc que par la justesse des déterminations de ceux de nos coquillages vivans ou marins qui sont analogues aux fossiles de nos continens, qu’on pourra obtenir des conséquences solides et fondées sur plusieurs points importans de la théorie de notre globe »[8].

Son étude des fossiles des Invertébrés débute par ceux qu’il récolte dans les terrains tertiaires du Bassin parisien. Il publie, de 1802 à 1806, une série de Mémoires sur les fossiles des environs de Paris, dans les Annales du Muséum d’Histoire naturelle.

C’est à ce moment que Lamarck donnera au terme « fossile » le sens qu’on lui connaît actuellement. Jusque-là, il désignait, selon Bernard Palissy (1510-1589) tous les objets que l’on pouvait extraire du sol, c’est-à-dire, aussi bien les minéraux que les restes d’êtres vivants.

« Je donne le nom de fossile aux dépouilles des corps vivans, altérés par leur long séjour dans la terre ou sous les eaux, mais dont la forme et l’organisation sont encore reconnoissables »[9].

Grâce à ces témoins du passé, notre scientifique démontre plusieurs vérités importantes sur le passé de notre Terre :

–        la face de la Terre a changé dans sa répartition des eaux et des continents ;

–        la lenteur des mouvements des eaux, argument en faveur d’un anti-catastrophisme contrairement à ceux avancés par Cuvier et son école ;

–        le changement de la distribution des climats sur la surface du globe en fonction des autres changements.

« L’intérêt s’accroît à mesure que l’on examine ces objets importants [les fossiles], et que l’on recherche les causes qui peuvent y avoir donné lieu ; car on s’aperçoit bientôt que la connoissance des fossiles ne se borne pas à nous apprendre que la mer a séjourné pendant longtemps sur les parties du globe qui sont maintenant élevées au-dessus du niveau de ses eaux : mais en joignant cette connoissance à d’autres faits qui attestent le déplacement des mers, on sent qu’elles ne se sont retirées des lieux où elles se trouvoient, qu’en obéissant à une cause lente et toujours active, et que, par la continuité d’action de cette cause, il est probable que les parties maintenant découvertes du globe redeviendront par la suite des temps le fonds même du bassin des mers, comme elles l’ont déjà été ; en sorte que le bassin actuel des eaux marines se retrouvera un jour changé en partie sèche et découverte de la terre »[10].

« Ce n’est pas tout : la connoissance des fossiles par différens faits importans qu’elle présente, devient encore l’indice d’un changement continuel, quoiqu’infiniment lent, qui s’opère dans les climats, relativement à chaque point de la surface du globe. En effet, parmi les débris fossiles des corps vivans que l’on trouve en Europe, il y a des preuves évidentes que plusieurs de ces corps n’ont pu exister dans un climat dont la température seroit semblable à celle des lieux où maintenant l’on rencontre ces dépouilles fossiles »[11]

Si l’on va plus en profondeur dans l’analyse de ses écrits relatifs à l’étude des Invertébrés, on constate que l’argument essentiel de son système géologique repose en fait sur le principe des « causes actuelles », c’est-à-dire sur le principe que les causes qui agissent aujourd’hui sont identiques à celles qui agissaient dans le passé. Tout comme le géologue anglais Charles Lyell, la vision de Lamarck, face à celle du catastrophisme de Cuvier, proclame la continuité et la régularité des phénomènes terrestres.

6.       Philosophie de la science

Toute sa vie, Lamarck a cherché à construire une représentation théorique de l’ensemble des phénomènes qui se déroulent sur notre planète. En fait, on peut parler de philosophie de la science.

Son approche se fait à deux niveaux : d’une part, l’étude des faits, d’autre part la réflexion sur les faits observés. C’est une approche véritablement scientifique.

« L’on sçait que toute science a, ou doit avoir, sa philosophie. L’on sçait encore qu’une science ne fait de progrès réels que par sa philosophie. En vain les naturalistes consumeront-ils leur temps et leurs forces à décrire de nouvelles espèces, à instituer diversement des genres, en un mot à se charger la mémoire d’une multitude infinie de caractères et de noms différents ; si la philosophie de la science est négligée, ses progrès sont sans réalité, et l’ouvrage entier reste imparfait »[12]

Mais en fait, quelle est sa philosophie ?

« La philosophie […] s’acquiert par l’exercice habituel du jugement, joint à une habitude soutenue de tout observer, de méditer sur tout, et de chercher sans cesse à remonter jusqu’aux causes premières, tant physiques que morales, de tous les faits observés. Alors le temps qui amène l’expérience dans tout ce qui nous a beaucoup occupé, donne à l’individu qui s’est ainsi habitué à exercer son jugement, et qui a fortement varié les sujets de son attention, cette étendue de connaissances et ce haut degré de raison, dont la réunion constitue cette qualité éminente à laquelle seule on doit donner le nom de philosophie »[13].

Cette attitude l’a guidé durant toute sa vie de chercheur. Il y a une continuité évidente dans son désir scientifique de mise en ordre de la nature et une unité constante dans sa compréhension primordiale du monde. Il adopte une conception matérialiste de la « philosophie de la science ». Il avait réfléchi à ces problèmes lorsqu’il rédigea, en 1776,  ses Recherches sur les causes des principaux faits physiques qui seront publiées seulement en 1794.

Lamarck souligne lui-même cette continuité dans sa pensée dans l’Avertissement à l’Histoire Naturelles des Animaux sans vertèbres paru en 1815.

« Maintenant que l’on veuille se représenter, qu’ayant rassemblé sur l’important sujet, dont je m’occupe depuis quarante ans, les faits les plus nombreux et surtout les plus essentiels, il est résulté pour moi de leur considération, cette force des choses qui m’a conduit à découvrir et à coordonner peu-à-peu la théorie que je présente actuellement, théorie que je n’eusse assurément pas imaginée sans les causes qui m’ont amené à la saisir »[14].

VI.           Evolution de la pensée de Lamarck

A.    1ère étape : matière en mouvement

Si l’on veut essayer de suivre l’évolution de la pensée de Lamarck, on peut y déceler plusieurs étapes.

La première qui date d’avant 1800 pourrait s’intituler « la matière en mouvement ». Dans un premier temps, notre savant s’intéresse à la matière inorganique qu’il appréhende par ses idées « chimiques ». Pour expliquer les phénomènes naturels, tout comme les philosophes grecs présocratiques, il fait appel aux quatre éléments traditionnels, la terre, l’eau, l’air et le feu, tant que les idées d’Antoine Lavoisier (1743-1794), père de la chimie moderne, ne sont pas approuvées par ses pairs.

« Je regarde (le feu, l’air, l’eau et la terre) en attendant des connoissances plus positives, comme quatre éléments très-distincts. Il y en a peut-être beaucoup d’autres qui nous sont encore inconnus, et les quatre que je viens de nommer, ne sont peut-être eux-mêmes que des composés d’une sorte particulière, comme plusieurs chymistes le croient actuellement : mais comme je n’ai pu avoir de conviction à cet égard, je continue de les considérer comme des éléments »[1]

Pour Lamarck, le principal moteur de tout changement dans la nature est le feu (le calorique) et en conséquence, il est le principal acteur du mouvement.

« Il existe dans la nature une cause particulière, puissante et continuellement active, qui a la faculté de former des combinaisons, de les multiplier, d’en diversifier la nature, et qui tend sans cesse à les surcharger de principes et à en augmenter les proportions jusqu’à un certain terme »[2]

Il regroupe dans la même catégorie le feu, la chaleur, le calorique et l’électricité, comme étant des aspects différents d’une même réalité. La source principale de chaleur est le soleil.

« Le soleil est une cause continuellement active, qui, comme nous le ferons voir, produit sans cesse, à la surface de la terre, du feu […] »[3].

C’est par ce fluide calorique, électrique, ou magnétique, que les changements des objets physiques s’opèrent sur terre.

B.    2ème étape : hiatus entre inorganique et organique

La deuxième étape de l’évolution de sa pensée pourrait se situer lorsqu’il constate qu’il existe un « hiatus immense » entre les « corps physiques » et les « corps vivants ». Les êtres vivants diffèrent radicalement des objets inanimés, et il n’y a aucune continuité entre eux.

À partir de là, il cherche à déterminer la spécificité des êtres vivants par rapport aux objets inanimés qu’étudie la physique.

Cette spécificité réside selon lui dans l’organisation de la matière qui constitue les êtres vivants. Mais cet « ordre de choses » n’est pas fixe et déterminé une fois pour toutes (comme dans une machine), car l’être vivant naît, se développe et meurt. Cette organisation est donc plus qu’une auto-organisation de la matière sous l’effet des contraintes extérieures (comme par exemple dans la formation d’un cristal de neige), elle est aussi auto-catalytique, c’est-à-dire qu’elle engendre elle-même les conditions propres à son développement. Lamarck explique cette dynamique interne comme étant le produit de fluides qui en se solidifiant constituent les organes qui canalisent et accélèrent la circulation des fluides et ainsi de suite, permettant le développement de l’organisme en son entier.

Lamarck fait la part des choses entre le magister scientifique et le magister religieux. Il explique la Nature par des lois naturelles et sans intervention divine, tout comme Maupertuis. C’est un matérialiste méthodologique.

« Pour moi, sans rien rejeter de ce qui tient à la croyance religieuse, ni de ce qu’il peut être consolant pour l’homme de bien de se persuader, je dirai que ce genre de considération est absolument étranger à mon sujet ; parce que l’âme immortelle de l’homme, et l’âme périssable des bêtes, etc., ne peuvent m’être connues physiquement »[4].

Il s’oppose à la philosophie vitaliste[5] de Marie François Bichat (1771-1801) en vigueur à son époque et rattache le « principe vital » à des phénomènes physico-chimiques.

« En effet, ce principe incompréhensible réside essentiellement dans un mouvement particulier des organes des êtres qui en sont munis »[6].

Sa théorie sur ce point comprend trois éléments essentiels, issus de la biologie mécaniste des XVIIe et XVIIIe siècles : des « parties contenantes » (les tissus), des « fluides contenus » (le sang, la lymphe, etc.), et une « cause excitatrice » qui provoque le mouvement des fluides dans les parties contenantes, amenant à un perfectionnement graduel des êtres vivants. La vie est le résultat des interactions entre ces trois termes.

« Parmi les animaux comme parmi les plantes, l’organisation [est] graduée dans ce qu’on peut appeler son perfectionnement »[7].

Les parties contenantes sont faites de tissus cellulaire (tissus conjonctif). Les fluides  contenus sont les divers fluides organiques que le médecin et physiologiste Claude Bernard (1813-1878) appellera le milieu intérieur. Enfin, la cause excitatrice est attribuée aux « fluides incontenables ». Par cette locution, Lamarck entend son fameux fluide calorique et électrique dont j’ai parlé lors de la 1ère étape de son raisonnement.

Dans sa biologie, le corps ne fonctionne jamais comme une machine ; il se construit et se complexifie peu à peu, jusqu’à ce que soient épuisées ses possibilités en ce domaine ; alors il vieillit et meurt. La vie est donc un processus d’organisation progressive du corps, puis sa sclérose et sa mort, caractéristiques des corps vivants ; les objets inanimés ne meurent pas.

Dire que ce sont les mouvements des fluides qui organisent le corps revient quasiment à dire que se sont les fonctions qui font les organes.

En fait, Lamarck réalise une véritable synthèse des idées biologiques du XVIIIe siècle et les ramène à une conception mécaniste.

On peut dire que dès cette époque, Lamarck possède tous les éléments qui lui permettront de définir sa philosophie biologique.

C.    3ème étape : bases de sa biologie (fin des années 1790)

 Sa conception de la biologie, montre que Lamarck est prêt de découvrir la théorie de l’évolution et celle de la génération spontanée.

« Si l’on considère la variété des moyens que la nature employe pour diversifier ses productions, c’est-à-dire les espèces et les sortes qui les constituent, on ne peut s’empêcher d’admirer les ressources infinies dont elle sçait faire usage pour arriver à son but. Il semble en quelque sorte que tout ce qu’il est possible d’imaginer ait effectivement lieu ; que toutes les formes, toutes les facultés, et tous les modes aient été épuisées (sic) dans la formation et la composition de cette immense quantité de productions naturelles qui existent »[8].

« En effet, en considérant d’abord l’organisation animale la plus simple, pour s’élever ensuite graduellement jusqu’à celle qui est la plus composée, comme depuis la monade qui, pour ainsi dire, semble n’être qu’un point animé jusqu’aux animaux à mamelles, et parmi eux jusqu’à l’homme ; il y a évidemment une gradation nuancée dans la composition de l’organisation et dans la nature de ses résultats, qu’on ne sçauroit trop admirer, et qu’on doit s’efforcer d’étudier, de déterminer et de bien connoître »[9].

Les deux grands principes que j’ai évoqués en début de ce long paragraphe se retrouvent en substance dans ces extraits, c’est-à-dire : diversité et complexification. Nous sommes à la fin des années 1790.

A ce moment, Lamarck est encore fixiste et créationniste. Il ne peut expliquer l’origine de la vie et fait appel au « Suprême auteur de la nature même, et conséquemment de toute chose »[10]. A partir de là, la nature fait le reste et Lamarck redevient matérialiste dans son explication du monde.

D.    4ème étape : 1ère formulation de la théorie de la transformation des espèces (1800)

Nous entrons dans le XIXe siècle, et Lamarck fait sa première proclamation et sa première formulation de la théorie de la transformation des espèces (1800). Il est conscient que sa nouvelle vision du monde s’oppose à celle admise jusqu’à ce jour. Sa vision transformiste s’oppose à la vision fixiste et créationniste de Cuvier.

En 1802, il propose le mot biologie pour définir une nouvelle branche de l’Histoire naturelle, en tant que science de la vie ou sciences des êtres vivants. Cette science à part entière a pour but d’étudier les caractères communs aux animaux et aux végétaux, caractères par lesquels ils se distinguent des objets inanimés. Lamarck en donne la définition suivante :

« Elle comprend tout ce qui a rapport aux corps vivans, et particulièrement à leur organisation, à ses développements, à sa composition croissante avec l’excercice prolongé des mouvements de la vie, à sa tendance à créer des organes spéciaux, à les isoler, à en centraliser l’action dans un foyer, etc. »[11].

A ce point de l’évolution de sa pensée, Lamarck est arrivé à pouvoir développer scientifiquement sa doctrine de l’évolution : les espèces vivantes se sont transformées au cours du temps pour aboutir à la diversité biologique que l’on connaît actuellement. Les forces physiques dont il dispose dans son système lui permettent d’expliquer ce développement. Le mouvement vital et les circonstances sont les facteurs qui provoquent la complexification des organismes vivants, en partant des plus primitifs pour aboutir à l’être humain, représentant le plus achevé des êtres vivants. Le seul point qui le préoccupait jusqu’à présent était l’apparition de la vie. Il faisait appel à une force extérieure. Mais puisque les premiers organismes vivants sont d’une très grande simplicité, une « matière à peine animalisée », et que les espèces ne sont plus apparues dans leur complexité actuelle, il lui est possible d’imaginer le passage de l’inorganique à la matière vivante.

« Sans doute, il n’est jamais arrivé, et il n’arrivera jamais que des matières non vivantes, quelles qu’elles soient, aient par un concours quelconque de circonstances, formé directement un lapin, un oiseau, un poisson, un insecte, et bien d’autres animaux dans lesquels l’organisation est déjà compliquée et fort avancée dans ses développements. De pareils animaux n’ont assurément pu recevoir l’existence que par la voie de la génération et aucun fait d’animalisation ne peut les concerner »[12].

A la suite de cette montée progressive de la vie, Lamarck peut donc introduire dans son système la génération spontanée pour expliquer l’origine de la vie. Il fait intervenir à nouveau deux de ses agents favoris.

« On ne sçauroit douter maintenant que dans tout concours de circonstances favorables, des portions de matières inorganiques appropriées ne puissent par l’influence des 2 grands agens de la nature (la chaleur et l’humidité) recevoir dans leurs parties cette disposition qui ébauche l’organisation ; de là conséquemment passer à l’état organique le plus simple, et dès lors jouir du 1er élément de la vie »[13].

On voit, qu’au début de son raisonnement, Lamarck établissait une frontière entre l’inorganique et le vivant. A ce stade de sa pensée, il n’existe plus de limite entre les deux états de la matière. L’un découle de l’autre. Il s’inscrit dans une conception purement mécaniste et il ne lui est plus nécessaire de sortir du domaine de la physique pour « faire exister cette force vitale, et lui donner toutes les propriétés qu’on lui connoît, la nature n’a pas besoin de lois particulières ; celles qui régissent généralement tous les corps lui suffisent parfaitement pour cet objet »[14].

A partir de là, Lamarck ne rencontrera plus aucune difficulté pour expliquer l’arbre du vivant dans sa totalité et sa diversité.

« Les premières ébauches d’organisation une fois formées, la formation de tous les autres êtres doués de la vie n’est plus difficile à concevoir, quelle que soit la complication de leur organisation et le nombre de leurs facultés. Je l’ai déjà dit, du temps et une suffisante diversité de circonstances ont été dans le cas de produire tout ce qui existe à cet égard »[15].

Cette idée de complexification sera à la base de sa vision transformiste.

« En rangeant tous ceux [les animaux] que l’on a observés en une seule série d’après la considération de leurs rapports, et commençant la série par les plus imparfaits d’entre eux, on reconnoît que l’organisation est tellement simple dans les premiers, qu’ils ne possèdent pas même un seul organe spécial ; mais qu’ensuite l’organisation se compose peu à peu et progressivement, de manière que les organes spéciaux sont formés l’un après l’autre, perfectionnés successivement, et qu’ils finissent par être concentrés et cumulés dans les organisations les plus parfaites qui terminent l’autre extrémité de la série »[16].

E.    5ème étape : Philosophie zoologique (1809)

En 1809, parait sa « Philosophie zoologique », par laquelle Lamarck entend jeter les bases d’une biologie en tant que science autonome, et d’une psychologie continuant cette biologie. En fait, cet ouvrage, d’une lecture parfois ardue et confuse, est la quintessence de sa réflexion sur l’évolution du vivant.

Nous l’avons déjà dit, Lamarck est réellement l’inventeur de la biologie en tant que science de la vie, et comme nous l’avons vu, sa biologie est une réponse mécaniste à la physiologie vitaliste de Bichat.

« Je compte prouver dans ma Biologie que la nature possède, dans ses facultés, tout ce qui est nécessaire pour avoir pu produire elle-même ce que nous admirons en elle. »

Seule la première partie de la Philosophie zoologique est consacrée au transformisme et aux principes de taxonomie. Par le principe de l’organisation, Lamarck, veut ramener la biologie sous les lois de la physique, et son transformisme sert à ramener l’organisation des êtres complexes sous ces lois. La production des êtres complexes, à partir d’organismes simples (infusoires), apparus par génération spontanée, a demandé l’application des lois physiques pendant un temps très long.

L’essence de la théorie lamarckienne peut se résumer selon les deux principes suivants repris du chapitre VII de la première partie de sa « Philosophie zoologique » :

« Première loi [que l’on peut appeler « Loi d’adaptation »]

Dans tout animal qui n’a point dépassé le terme de ses développements, l’emploi plus fréquent et soutenu d’un organe quelconque, fortifie peu à peu cet organe, le développe, l’agrandit, et lui donne une puissance proportionnée à la durée de cet emploi ; tandis que le défaut constant d’usage de tel organe, l’affaiblit insensiblement, le détériore, diminue progressivement ses facultés, et finit par le faire disparaître. »

« Deuxième loi [ou loi des caractères acquis]

Tout ce que la nature a fait acquérir ou perdre aux individus par l’influence des circonstances où leur race se trouve depuis longtemps exposée, et, par conséquent, par l’emploi prédominant de tel organe, ou par celle d’un défaut constant d’usage de telle partie ; elle le conserve par la génération aux nouveaux individus qui en proviennent, pourvu que les changements acquis soient communs aux deux sexes, ou à ceux qui ont produit ces nouveaux individus ».

Dans sa biologie générale, exposée dans les deuxième et troisième parties de l’ouvrage, Lamarck se préoccupe plus de la transformation progressive des organes que de leur fonctionnement. La notion de temps est donc primordiale. Les différentes formes vivantes se succèdent, chacune servant d’étape à la suivante, avec une complexification croissante. En étudiant les êtres les plus simples, il espère comprendre plus facilement l’organisation des plus complexes, en imaginant un processus purement physique. Deuxièmement, en imaginant un processus physique de complexification de cette organisation, il établit un lien de parenté entre les êtres vivants complexes et les organismes simples, ramenant également ces derniers sous les lois de la physique. Cette conception différencie fondamentalement la théorie lamarckienne de celle de Darwin, centrée sur l’adaptation.

Rappelons que Lamarck, tout comme Linné et Cuvier, est un des plus grands taxonomistes de son temps. Il est le premier à avoir établi une classification des Invertébrés en insistant sur les rapports naturels de ressemblance des animaux. De plus, il propose une explication pour ces rapports naturels en établissant une parenté des espèces dans un transformisme. A un système nominaliste et artificiel de classification, Lamarck  veut substituer ce qu’il nomme l’ordre de la nature, qui n’est autre que l’ordre dans lequel les espèces sont dérivées les unes des autres au cours du temps. C’est donc un ordre généalogique et chronologique, sans discontinuités tranchées comme le préconisait Cuvier et les fixistes.

On pourrait penser qu’il défend l’idée d’une échelle des êtres, entraînant un certain finalisme dans sa conception de la gradation des espèces. Or, dans l’introduction de son Histoire naturelle des animaux sans vertèbres, Lamarck s’oppose explicitement à un tel amalgame

« Assurément, je n’ai parlé nulle part d’une pareille chaîne : je reconnais partout, au contraire, qu’il y a une distance immense entre les corps inorganiques et les corps vivants, et que les végétaux ne se nuancent avec les animaux par aucun point de leur série. Je dis plus ; les animaux mêmes, qui sont le sujet du fait que je vais exposer, ne se lient point les uns aux autres de manière à former une série simple et régulièrement graduée dans son étendue. Aussi, dans ce que j’ai à établir, il n’est point du tout question d’une pareille chaîne, car elle n’existe pas »[17].

Nous revenons à notre point de départ, à savoir les deux grands principes du transformisme de Lamarck :

–        d’une part, une tendance à la complexification, linéaire et régulière, sous l’effet d’une dynamique interne, qui enrichit les organismes d’organes et de fonctions nouvelles ;

–        d’autre part, l’action des circonstances externes qui s’oppose à cette complexification linéaire et provoque des « vides » forçant la série à se ramifiée, ce qui entraîne une certaine diversité, c’est-à-dire une forme d’adaptation de l’être vivant à son milieu.

1.     La tendance à la complexification

 Pour cette partie, je me suis fortement inspiré de la présentation faite par André Pichot, à l’édition de 1994 de la Philosophie zoologique, chez GF-Flammarion.

Lamarck définit la vie comme « un ordre et un état de choses », une organisation, qui permet les « mouvements vitaux ». Il entend par là, les mouvements de fluides organiques, mouvements auxquels sont ramenés les processus vitaux. Il est tout à fait dans la ligne des physiologistes mécanistes du XVIIIe siècle, pour qui cette organisation fort simple ne nécessite que trois termes : des parties contenantes, des fluides contenus, et une « cause excitatrice » qui provoquent le mouvement des fluides dans les parties contenantes. La vie est le résultat des interactions entre ces trois termes : action de la cause excitatrice sur les fluides, action de ces fluides sur les parties contenantes, et enfin action de ces parties contenantes sur les fluides qu’elles contiennent et sur leur mouvement.

Selon Lamarck, les parties contenantes seraient constituées de tissu cellulaire, de nos jours, tissu conjonctif. Quand aux fluides contenus, c’étaient classiquement les différents fluides organiques composant, selon Claude Bernard, le milieu intérieur (le sang). Enfin, la cause excitatrice se rattachait, à ce qu’au XVIIIe siècle, on dénommait les fluides incontenables ou subtils. C’étaient des fluides supposés répandus partout, même à travers la matière, comme l’éther de Newton censé servir de support à l’attraction gravitationnelle. La chaleur, l’électricité et le magnétisme appartenaient à cette catégorie de fluides. Lamarck fait surtout usage de la chaleur (en général) et de l’électricité (fluide nerveux).

De plus Lamarck différencie l’animal du végétal par le fait de l’irritabilité des tissus du premier. Cette propriété purement locale des tissus animaux est la faculté de répondre, par une contraction, à une stimulation quelconque.

 Chez les animaux, la principale conséquence de l’irritabilité des tissus est une intériorisation de la cause excitatrice des mouvements de fluides, surtout chez les animaux supérieurs. De ce fait, les tissus sont mis dans un état d’excitation (éréthisme[18]) par les fluides incontenables (chaleur, électricité) et ils sont alors irrités par les fluides contenus, et ils répondent par des contractions qui accroissent le mouvement qui peut s’auto-entretenir (autocatalyse). Les animaux supérieurs sont alors beaucoup moins dépendants du milieu extérieur que les animaux inférieurs et les végétaux, pour tout ce qui concerne les mouvements de fluides. Ainsi la vie des animaux supérieurs acquiert-elle une plus grande autonomie par rapport au milieu, ce qui a des conséquences importantes pour la transformation des espèces.

On peut comprendre la tendance à la complexification des espèces, c’est-à-dire l’apparition des ordres, classes et embranchements, comme une conséquence de l’accroissement autocatalytique du mouvement des fluides, d’abord dans l’individu, puis à travers les générations successives. Ce mouvement étant responsable de l’organisation de l’être vivant, et son accroissement étant la cause de la complexification de cette organisation au cours du développement embryonnaire de l’individu, on ne fait donc que prolonger ce principe à travers les générations, à la faveur de l’hérédité des caractères acquis. La reproduction sert de relais entre les étapes successives nécessaires à la nature dans ses productions faute d’une complexification continue d’un seul être (elle-même liée à l’endurcissement des tissus lors du développement). La complexification des espèces repose donc sur le même principe que la complexification progressive de l’organisme au cours du développement ; l’une prolonge l’autre à travers les générations.

 Lamarck imagine que les êtres les plus simples que l’on connaissait à son époque, les « infusoires » ; apparaissaient par génération spontanée, c’est-à-dire une apparition sans ascendant ou parent. Pour notre zoologiste, ces micro-organismes aquatiques unicellulaires, qui se déplacent grâce aux cils dont ils sont couverts, sont des petites masses gélatineuses avec quelques mouvements de fluides internes, provoqué par la chaleur. La simplicité de leur organisation leur permet d’apparaître spontanément, comme le produit naturel de lois physiques, par l’agitation thermique au sein d’une masse adéquate, sans organisation préalable. A partir de ces premières formes, des êtres un peu plus complexes bénéficient de leur organisation qui leur est transmise. D’étape en étape se forment des organismes de plus en plus complexes pour finalement aboutir aux plus complexes que sont les mammifères et l’homme. Cela uniquement en faisant appel aux lois de la physique pendant un temps très long. Nous sommes loin des êtres vivants crées de toute pièce pratiquement instantanément que défendaient les fixistes comme Cuvier.

La nature a ainsi donc la capacité de produire progressivement les êtres vivants les plus complexes pourvu qu’on lui laisse le temps.

 Lorsque Lamarck utilise les expressions de « progrès dans l’organisation » et de « perfectionnement des organismes », il ne faut pas se méprendre sur le sens qu’il leur attribue. Il n’y voit pas la notion idéologique actuelle du progrès, comme une suite graduelle de complexité vers une fin idéale. Il se contente de constater empiriquement une échelle de complexification des êtres vivants, des plus simples aux plus complexes. Il emploie le terme de « perfectionnement » dans le sens d’acquisition de facultés plus éminentes, de nouvelles fonctions et d’organes différenciés et non comme une augmentation des performances ou une meilleure adaptation au milieu. Cette complexification n’est pas attribuable au seul hasard, ce n’est pas un accident, c’est un produit nécessaire à la dynamique interne des êtres vivants ; seule sa forme est contingente, étant le produit des circonstances.

 2.     La tendance à la diversification

D’après le deuxième principe, la tendance à la complexification se heurte aux circonstances externes (nous dirions aujourd’hui, aux conditions du milieu ou environnementales), cassant l’allure linéaire et régulière de celle-ci. Cette rencontre perturbe le premier principe : des vides se créent dans la série et celle-ci se diversifie en différents rameaux. Cela permet à Lamarck d’expliquer que dans la nature on ne trouve pas une échelle régulière des êtres, mais seulement une gradation par « grandes masses » ; dans ces » grandes masses », les êtres ne respectent pas une progression linéaire, mais ont une diversité qui est la conséquence de la diversité des circonstances auxquelles est confronté la tendance à la complexification.

Là, à nouveau, il distingue, d’une part les végétaux et les animaux inférieurs, et, d’autre part, les animaux supérieurs. Chez les premiers, les circonstances externes agissent directement sur la structure de l’organisme, car les mouvements des fluides sont sous la seule dépendance de la cause excitatrice externe. Par conséquent, leur organisation dépend directement des conditions du milieu : celles-ci en se modifiant, modifient le mouvement des fluides, ce qui modifie l’organisme.

Par contre chez les animaux supérieurs, du fait de l’irritabilité qui a provoqué l’intériorisation de la cause excitatrice des mouvements des fluides, les circonstances externes n’agissent plus directement. Les nouvelles conditions créent de nouveaux besoins ; ceux-ci entraînent de nouvelles actions de l’animal, qui deviennent de nouvelles habitudes et modifient son corps selon le principe « la fonction fait l’organe » ; laquelle modification devient héréditaire sous certaines conditions. Les circonstances ne peuvent donc que déclencher une action, et non modifier directement l’organisation corporelle (comme chez les végétaux et les animaux inférieurs) ; et c’est cette action qui, répétée, modifie le corps. Inversement, le défaut d’utilisation d’un organe, non seulement l’affaiblit, mais le fait disparaître. Lamarck donne donc la priorité aux besoins, et non aux organes. Cela nous amène à aborder un nouveau paragraphe relatif à la théorie de la « transmission des caractères acquis », communément repris sous le terme historiquement inexacte  de « lamarckisme ».

3.     La théorie de la transmission des caractères acquis

Cette notion de « transmission des caractères acquis » était déjà admise du temps d’Aristote et ce jusqu’à August Weismann (1834-1914), biologiste et médecin allemand, qui la rejettera à la fin du XIXe siècle pour des raisons théoriques. A la fin des années 1920, un scandale éclata dans le milieu scientifique. Le biologiste autrichien Paul Kammerer se suicida d’un coup de revolver le 26 septembre 1926 après une dénonciation de fraude dans les résultats de ses expériences, par un confrère américain. Partisan de l’hérédité des caractères acquis, Kammerer pensait avoir démontré la validité de cette hypothèse en observant chez le crapaud accoucheur l’apparition de coussinets nuptiaux lors d’un changement de milieu, transmis aux générations suivantes. Intrigué par cette histoire, Arthur Koestler entrepris une véritable enquête qui déboucha sur son livre « L’étreinte du crapaud » dans lequel il tente de réhabiliter Kammerer. Par contre, si le biologiste américain Stephen Jay Gould dans son essai « La tentation lamarckienne » inclus dans son recueil « Le pouce du panda » ne doute pas de la réussite de l’expérience du crapaud accoucheur, il l’interprète dans le cadre de la théorie darwinienne. Les ancêtres du crapaud accoucheur se reproduisaient dans un milieu aquatique et ils avaient développé, par sélection naturelle, des coussinets leur permettant de maintenir la femelle durant l’accouplement. Les espèces actuelles de ces batraciens s’accouplent sur la terre ferme et ne possèdent pas de coussinets. En forçant certains de ceux-ci à retrouver le milieu aquatique et à s’y reproduire, Kammerer obtint peu de descendants. Mais, répétant l’opération de génération en génération il vit apparaître des mâles avec des coussinets nuptiaux. Il en conclut avoir mis en évidence un processus lamarckien. Mais en fait, en replongeant les crapauds dans leur milieu ancestral, il provoqua une pression sélective très forte en faveur des variations génétiques qui encouragent une adaptation à la vie aquatique, ce qui correspond à un processus darwinien.

Mais revenons à Lamarck. L’hérédité des caractères acquis joue, certes, un rôle important dans la théorie de notre savant, mais pas un rôle central. C’est le mécanisme qui permet à la progéniture de profiter des efforts de ses parents, mais il ne contribue pas à faire progresser l’évolution vers le haut de l’échelle (S.J. Gould).

On ne trouve dans l’œuvre de Lamarck aucune théorie de l’hérédité. En fait, il ne fait que reprendre les idées courantes chez les savants de son époque sur le sujet. Lamarck, pas plus que ces prédécesseurs, n’a avancé une théorie pour la transmission des caractères acquis. Il n’a fait que l’intégrer sans la discuter à sa propre théorie de l’évolution, comme le montre cette citation :

« 4° loi : Tout ce qui a été acquis, tracé ou changé dans l’organisation des individus pendant le cours de leur vie, est conservé par la génération, et transmis aux nouveaux individus qui proviennent de ceux qui ont éprouvé ces changemens. Cette loi, sans laquelle la nature n’eût jamais pu diversifier les animaux, comme elle l’a fait, et établir parmi eux une progression dans la composition de leur organisation et dans leurs facultés, est exprimée ainsi dans ma Philosophie zoologique (vol. I, p. 235).

« Tout ce que la nature a fait acquérir ou perdre aux individus par l’influence des circonstances dans lesquelles leur race se trouve depuis long-temps exposée, et, par conséquent, par l’influence de l’emploi prédominant de tel organe, ou par celle d’un défaut constant d’usage de telle partie, elle le conserve, par la génération, aux nouveaux individus qui en proviennent, pourvu que les changemens acquis soient communs aux deux sexes, ou à ceux qui ont produit ces nouveaux individus. »

Cette expression de la même loi offre quelques détails qu’il vaut mieux réserver pour ses développemens et son application, quoiqu’ils soient à peine nécessaires.

En effet, cette loi de la nature qui fait transmettre aux nouveaux individus, tout ce qui a été acquis dans l’organisation, pendant la vie de ceux qui les ont produits, est si vraie, si frappante, tellement attestée par les faits, qu’il n’est aucun observateur qui n’ait pu se convaincre de sa réalité. »[19] »

Un des exemples les plus connus que Lamarck donne pour étayer ce mécanisme est celui du cou de la girafe.

« Relativement aux habitudes, il est curieux d’en observer le produit dans la forme particulière et la taille de la girafe (camelo-pardalis) : on sait que cet animal, le plus grand des mammifères, habite l’intérieur de l’Afrique, et qu’il vit dans des lieux où la terre, presque toujours aride et sans herbage, l’oblige de brouter le feuillage des arbres, et de s’efforcer continuellement d’y atteindre. Il est résulté de cette habitude, soutenue, depuis longtemps, dans tous les individus de sa race, que ses jambes de devant sont devenues plus longues que celles de derrière, et que son col s’est tellement allongé, que la girafe, sans se dresser sur les jambes de derrière, élève sa tête et atteint à six mètres de hauteur (près de vingt pieds). »[20]

Charles Darwin eut également recours à la transmission des caractères acquis dans la première édition de « L’Origine des espèces ». En 1868, dans « La variation des animaux et des plantes sous l’effet de la domestication », il alla jusqu’à proposer une théorie de cette transmission sous le nom d’ « hypothèse de la pangenèse ».

Pendant longtemps – et même encore aujourd’hui – on a réduit le système de Lamarck à la seule hérédité des caractères acquis et aux effets de l’usage et du non-usage des organes des êtres vivants ; autrement dit seulement à une théorie de l’adaptation. Cette vision est probablement d au « plus grave défaut du plan de la Philosophie Zoologique« . Comme je l’ai précisé plus haut, Lamarck expose dans la première partie de cette oeuvre son transformisme, qui ne peut en fait se comprendre sans la biologie générale exposée dans la seconde partie. Pour bien faire comprendre son système, il aurait fallu qu’il commence par la seconde partie. Or, bien souvent seule la première partie de l’ouvrage a été publiée et lue.

4.     Conclusions tirées par Lamarck sur la base de ses observations

 Dans sa « Philosophie zoologique », Lamarck, sur la base de ses deux lois que j’ai énoncé plus haut, établi la proposition suivante :

« Ce ne sont pas les organes, c’est-à-dire la nature et la forme des parties du corps d’un animal, qui ont donné lieu à ses habitudes et à ses facultés particulières ; mais ce sont, au contraire, ses habitudes, sa manière de vivre, et les circonstances dans lesquelles se sont rencontrés les individus dont il provient, qui ont, avec le temps, constitué la forme de son corps, le nombre et l’état de ses organes, enfin, les facultés dont il jouit »[21].

De celui-ci, il en tire deux principes :

« Le défaut d’emploi d’un organe, devenu constant par les habitudes qu’on a prises, appauvrit graduellement cet organe, et finit par le faire disparaître et même l’anéantir »[22]

« L’emploi  fréquent d’un organe devenu constant par les habitudes, augmente les facultés de cet organe, le développe lui-même, et lui fait acquérir des dimensions et une force d’action qu’il n’a point dans les animaux qui l’exercent moins »[23].

Donc pour Lamarck, le besoin crée l’organe et l’usage le développe. Dans sa biologie générale, il se préoccupe moins du fonctionnement des organes que de la transformation progressive de l’organisme. Implicitement, le temps y joue un rôle majeur. Il nie l’intervention des mutations et des changements fortuits car, l’organisme ne se modifie que s’il est sollicité par le milieu. Par conséquent, il n’attache pas de place prépondérante aux variations au sein d’une espèce en tant que source de changement organique.

Ce dernier point le différencie de Darwin. Pour Lamarck, le milieu provoque la variation, le changement organique se fait à l’échelle de l’individu. Pour Darwin au contraire, les sources de variations sont indépendantes du milieu, le changement organique s’établit au niveau d’une population.

Nous arrivons ainsi à ses conclusions que l’on retrouve vers la fin de la première partie de sa « Philosophie zoologique » :

« Conclusion admise jusqu’à ce jour : la nature (ou son Auteur), en créant les animaux, a prévu toutes les sortes possibles de circonstances dans lesquelles ils auraient à vivre, et a donné à chaque espèce une organisation constante, ainsi qu’une forme déterminée et invariable dans ses parties, qui forcent chaque espèce à vivre dans les lieux et les climats où on la trouve, et à y conserver les habitudes qu’on lui connaît.

Ma conclusion particulière : la nature, en produisant successivement toutes les espèces d’animaux, et commençant par les plus imparfaits ou les plus simples, pour terminer son ouvrage par les plus parfaits, a compliqué graduellement leur organisation ; et ces animaux se répandent généralement dans toutes les régions habitables du globe, chaque espèce a reçu de l’influence des circonstances dans lesquelles elle s’est rencontrée, les habitudes que nous lui connaissons et les modifications dans ses parties que l’observation nous montre en elle »[24]

V.   RESUME GENERAL

Il me semble utile de terminer cette trop rapide analyse de l’œuvre de Lamarck par un résumé des idées essentielles de son transformisme à la lumière d’une confrontation attentive de ses textes. Pour ce faire, je me suis fortement inspiré de Paul Ostoya[25]

1° Lamarck cherche à comprendre ce qui différencie les êtres vivants des objets inanimés étudiés par la physique. Pour lui, la vie, avec tous ses développements, est en puissance dans la matière minérale. Celle-ci s’organise d’abord en êtres rudimentaires qui jouissent seulement des facultés générales de la vie. ;

2° L’existence même des êtres vivants atteste le fait de l’évolution parce que leur présence ne pourrait résulter du seul jeu actuel des phénomènes physico-chimiques. Autrement dit, l’idée d’évolution est avant tout une nécessité théorique pour comprendre la présence des êtres vivants complexes, c’est-à-dire des êtres vivants qui ne sont pas seulement le produit du jeu actuel des phénomènes physico-chimiques, mais également le produit d’une construction et d’une élaboration historique de ces phénomènes en une organisation de plus en plus complexe et différenciée.

3° L’organisation tend à se perfectionner par l’acquisition de facultés particulières constantes, en dehors de toute influence extérieure ; cette évolution est irréversible ;

4° Le type d’organisation définitivement acquis (facultés constantes) se concrétise dans les modalités de forme (organes ou facultés altérables) qui sont influencées par les circonstances externes, dont la diversité seule détermine la diversité des formes ;

a)     les circonstances (climat, nourriture, etc.) agissent directement sur les organes altérables des êtres apathiques (êtres inanimés, plantes, animaux inférieurs). ;

Par exemple, un flocon de neige ou n’importe quel cristal de glace est le produit de circonstances atmosphériques particulières (humidité de l’air, température, etc.) à un instant donné, et il disparaîtra avec elles. Le flocon de neige est le produit du seul jeu actuel des conditions atmosphériques, et dès que celles-ci se modifient, il se transforme en conséquence ; éventuellement commence à fondre. Le flocon de neige est tout entier le jouet des circonstances qui l’environnent immédiatement, il ne possède en lui-même aucune activité autonome qui puisse maintenir son organisation, au contraire d’un être vivant.

b)    quand apparaît le système nerveux (faculté constante acquise indépendamment des circonstances), les circonstances agissent sur les organes altérables par l’intermédiaire du sentiment intérieur, besoins, efforts, habitudes (intelligence et volonté s’y ajoutent quand il y a un cerveau) ;

Tout être vivant naît à partir d’un être vivant. De là, s’il existe des organismes plus complexes que d’autres (ne serait-ce que des êtres pluricellulaires, qui ont une organisation différente des êtres unicellulaires, comme les bactéries), c’est nécessairement qu’il y a eu une histoire pour en arriver là, c’est-à-dire une évolution des espèces.

6° Par « action directe des circonstances » sur les êtres apathiques, il ne faut pas entendre l’action passivement subie (telle que blessure, déformation mécanique ou amaigrissement immédiat), mais la réaction organique éventuelle à cette action. Chez les animaux supérieurs, le sentiment intérieur s’interpose, tant sans doute entre l’action immédiate des circonstances et la réaction organique qu’entre celle-ci et l’habitude qui entraînera une modification héritable ;

7° L’atrophie d’un organe altérable par défaut d’usage n’est qu’un cas particulier de ce qui précède.

La pensée de Lamarck est cohérente et logique, elle a introduit avec puissance la notion de hiérarchie naturelle dans l’organisation et les activités, mis en pleine lumière le problème de leur déterminisme, imposé enfin à l’attention de la science la question de l’adaptation et celle de l’hérédité des caractères acquis.

On fait souvent de Lamarck un précurseur malheureux de Charles Darwin, parce que, bien qu’ayant exposé une théorie de l’évolution, il n’a pas découvert le mécanisme de la sélection naturelle. C’est là une vue rétrospective erronée. Les projets et réalisations scientifiques de Lamarck et de Darwin sont en fait profondément différents, voire opposés.

En effet, Lamarck cherche d’abord à comprendre et expliquer les êtres vivants en tant que phénomènes physiques, et c’est pourquoi il invente la biologie et élabore une théorie des êtres vivants. Darwin, quant à lui, cherche avant tout réfuter les « créations spéciales » du pasteur William Paley, qui dans sa Théologie naturelle (1803) expliquait la création du monde vivant et l’origine de toutes les espèces par l’intervention divine, en les remplaçant par le mécanisme aveugle et impersonnel de la sélection naturelle. Dans L’Origine des espèces (1859), Darwin ne propose aucune théorie des êtres vivants, il ne cherche qu’à expliquer l’adaptation des êtres vivants à leurs conditions d’existence par la sélection naturelle, mécanisme que l’on appliquera ensuite à toute l’évolution du vivant et à partir duquel les scientifiques allaient élaborer la théorie synthétique de l’évolution dans la seconde moitié du XXe siècle.

L’opposition entre les conceptions de Lamarck et Darwin se situe en réalité sur la tendance à la complexification des êtres vivants au cours de l’évolution.

Pour conclure, je présente ci-après le discours prononcé, le 13 juin 1909, à la cérémonie d’inauguration du monument de Jean de Lamarck, au Muséum d’Histoire naturelle.

Revue Scientifique, 47e année, juillet 1909

Yves Delage

Lamarck et Darwin

Lamarck ! Darwin !

De ces deux hommes, on a fait les deux termes d’une antithèse. On est pour celui-ci ou pour celui-là. Se prononcer pour le premier, c’est se déclarer contre le second. On les oppose l’un à l’autre, on les compare comme deux athlètes qui sont descendus dans l’arène aux Jeux Olympiques, et entre lesquels il faut choisir pour décerner la palme.

Il serait plus juste de voir en eux deux champions de la même cause, ayant combattu pour le triomphe de la même idée, ayant acquis les mêmes droits à notre reconnaissance.

Avant Lamarck, on croyait ― conception enfantine ― que chaque espèce devait son origine à un acte spécial d’un dieu créateur : on admettait cela sans discussion, sans même entrevoir la possibilité d’une explication plus scientifique. Dans le domaine de la Biologie, la pensée humaine se traînait dans une ornière profonde. Lamarck l’en dégage et lui donne son essor en proclamant que les espèces dérivent les unes des autres par les voies ordinaires de la génération, sans cesse modelées sous la pression des conditions ambiantes.

Cette idée lumineuse est, pour lui, si évidente, qu’il lui parait presque superflu de la démontrer. S’il cite des faits, c’est plutôt à titre d’exemples qu’à titre d’arguments : il ne croit pas utile de forger un système complet, inattaquable, tenant compte de toutes les circonstances, répondant à toutes les objections. Darwin n’a pas à créer l’idée transformiste ; mais il la travaille, la précise, lui fournit l’appui d’une documentation formidable, où ses observations personnelles tiennent la plus grande place ; il la fait presque sienne en découvrant la sélection, voie nouvelle par où les conditions ambiantes peuvent se frayer accès jusqu’aux espèces existantes, pour les façonner et les transformer en espèces nouvelles.

Sans lui, l’idée lamarckienne n’aurait sans doute aujourd’hui pour adeptes qu’une petite élite de penseurs. Grâce à lui, toutes les résistances ont été vaincues : il n’y a plus de réfractaires.

Le combat est terminé entre transformistes et non-transformistes. S’il y a encore lutte entre néo-lamarckiens et néo-darwiniens, que ces divergences secondaires ne nous fassent pas oublier la concordance fondamentale des idées.

Si Lamarck eût vécu ; il eût peut-être accepté l’explication darwinienne du transformisme, et cela n’eût en rien diminué la grandeur de son rôle. Au-dessus des débats entre transformistes, il y a l’idée transformiste elle-même.

Cette idée, c’est l’œuvre de Lamarck, et elle est si grande qu’elle éclipse tout le reste.

La solution lamarckienne du problème du transformisme ne contient pas toute la vérité. Il en est de même de la solution darwinienne. D’autres explications ont été proposées, d’autres le seront encore, qui auront leur jour de gloire et sans doute leur déclin. Mais, de chacune d’elles, une parcelle survivra, et de ces parcelles se constituera la vérité finale.

Qu’importent ces épisodes ?

Sur toutes ces fluctuations surnage, impérissable, la grande idée de Lamarck, et se dresse, immortelle, la grande figure de Darwin.

Cessons donc d’opposer l’un à l’autre ces deux génies !

Cessons de rapetisser ces deux colosses en les faisant passer sous la toise !

Lamarck n’est-il pas assez grand par lui-même, et faut-il, pour le grandir encore, humilier devant sa statue ceux dont les noms méritent de figurer auprès du sien dans l’histoire de la Biologie !

Laissons à chacun sa gloire !

Celle de Darwin est immense !

Mais, disons-le bien haut : jamais la pensée humaine ne s’est, par un plus sublime effort, affranchie des entraves de la routine et du préjugé, jamais elle ne s’est élevée plus haut dans les régions sereines du Vrai et du Beau, que le jour où le cerveau de Lamarck enfanta l’idée transformiste.
Y. DELAGE,

Membre de l’institut, Professeur à la Faculté des Sciences de l’Université de Paris.

VI.      BIBLIOGRAPHIE

 Delange Y. (1984) – Lamarck, sa vie, son œuvre, Actes Sud.

Gould S. J. (1982) – Le pouce du Panda, Grasset, « Le Livre de Poche ».

Lamarck (1994) – Philosophie zoologique, présentation et notes A. Pichot, Flammarion, coll. « GF » 707.

Laurent G. (1987) – Paléontologie et évolution en France 1800-1860, Editions du Comité des Travaux historiques et scientifiques.

Laurent G. (2001) – La naissance du transformisme – Lamarck entre Linné et Darwin, Vuibert/ADAPT, coll. « Inflexions ».

Lecointre G. (sous la direction) (2009) – Guide critique de l’évolution, Belin.

Ostoya P. (1951) – Les théories de l’évolution, Payot, Paris.

Vlemincq A. (1950) – La Genèse de l’idée d’Evolution, A. Lippens, éditeur, Bruxelles.

http://fr.wikipedia.org/wiki/Jean-Baptiste_de_Lamarck

 


[1] Recherches sur les causes des principaux faits physiques, t. 1, 1794, p. 24 (cité par G. Laurent).

[2] Mémoires de Physique et d’Histoire naturelle, an V, 1797, p. 101 (cité par G. Laurent).

[3] Recherches sur les causes des principaux faits physiques, t. 1, 1794, p. 199, note 1 (cité par G. Laurent).

[4] Mémoires de Physique et d’Histoire naturelle, an V, 1797, p. 255 (cité par G. Laurent).

[5] Le vitalisme est une tradition philosophique pour laquelle le vivant n’est pas réductible aux lois physico-chimiques1. Elle envisage la vie comme de la matière animée d’un principe ou force vitale, qui s’ajouterait pour les êtres vivants aux lois de la matière. Selon cette conception, c’est cette force qui insufflerait la vie à la matière.

[6] Ibidem note 13, t. 2, p. 186 (cité par G. Laurent).

[7] Ibidem note 14, p. 314 (cité par G. Laurent).

[8] Discours préliminaire an 6 – an 7 (1798-1799), Inédits de Lamarck, Vachon et alii, 1972, p. 151 (cité par G. Laurent).

[9] Ibidem, p. 151 (cité par G. Laurent).

[10] Aperçu analytique des connaissances humaines, (1810-1814), Inédits de Lamarck, Vachon et alii, 1972, p. 139 (cité par G. Laurent).

[11] Recherches sur l’organisation des Corps vivans, 1802, p. 202 (cité par G. Laurent).

[12] Sur l’origine des êtres vivants (1801-1803), Inédits de Lamarck, Vauchon et alii, 1972, p. 181 (cité par G. Laurent).

[13] Ibidem, p. 180-181 (cité par G. Laurent).

[14] Philosophie zoologique, 1809, t. 2, p. 96 (cité par G. Laurent).

[15] Sur l’origine des êtres vivants (1801-1803), Inédits de Lamarck, Vachon et alii, 1972, p. 182 (cité par G. Laurent).

[16] Quelques considérations particulières nécessaires à l’avancement de la zoologie (1808-1810), Inédits de Lamarck, Vachon et alii, 1972, p. 216 (cité par G. Laurent).

[17] Histoire naturelle des Animaux sans vertèbres, t. 1, 1815, p. 130.

[18] Le terme éréthisme désigne l’état d’activité, d’excitation d’un organe, nerveux ou pas, et des tissus musculaires (comme le cœur). L’éréthisme s’accompagne de phénomènes électriques, chimiques et physiques

[19] Histoire naturelle des animaux sans vertèbres (vol. I, pp. 199-200) (« Site lamarck – http://www.lamarck.net &raquo;)

[20] « Philosophie zoologique », édition GF-Flammarion, 1994, p. 230.

[21] Philosophie zoologique, p. 218

[22] ibidem, p. 220.

[23] ibidem, p. 225.

[24] Ibidem, p. 236.

[25] Ostoya P. (1951) – Les théories de l’évolution.


[1]  La bataille de Villinghausen est un épisode de la Guerre de Sept Ans qui se déroula les 15 et 16 juillet 1761 entre la France, dont les troupes sont sous le commandement du maréchal de Broglie, et une coalition réunissant la Prusse, la Grande-Bretagne et le Hanovre, dirigée par le prince Ferdinand de Brunswick. L’armée française fut vaincu et contrainte à se replier.

[2]   Deshayes,  rééd. de l’Histoire Naturelle des Animaux sans Vertèbres, de Lamarck, t. 1, 1835.

[3] Lyell, Principles of Geology, t. 2, 1832.

[4] Article « Météorologie », Nouveau Dictionnaire d’Histoire naturelle, t. 20, 1818, p. 453 (cité par G. Laurent).

[5] Dictionnaire de Botanique de l’Encyclopédie méthodique, t. 1, 1783, Discours préliminaire, p. XLIII (cité par G. Laurent).

[6] Généralités sur les Animaux sans vertèbres (1812-1814), Inédits de Lamarck, Vachon et alii, 1972, p. 20 (cité par G. Laurent).

[7] Denys de Montfort, Conchyliologie systématique et Classification méthodique des Coquilles, t. 1, 1808, p. XI-XII (cité par G. Laurent)

[8] « Prodrome d’une nouvelle classification des Coquilles », Mémoires de la Société d’Histoire naturelle de Paris, prairial an VII (1799), p. 63-64. (cité par G. Laurent)

[9]  « Système des Animaux sans vertèbres », 1801, p. 403. (cité par G. Laurent)

[10] « Mémoires sur les fossiles des environs de Paris », Annales du Muséum national d’Histoire naturelle, t. 1, 1802, p. 301 (cité par G. Laurent).

[11]  Ibid., p. 301 (cité par G. Laurent).

[12] Ancien discours d’ouverture de mon cours (1806), Inédits de Lamarck, Vachon et alii, 1972, p. 193 (cité par G. Laurent).

[13] Apperçu analytique des connoissances humaines (1810-1814), Inédits de Lamarck, Vachon et alii, 1972, p. 140 (cité par G. Laurent).

[14] Histoire naturelle des Animaux sans vertèbres, t. 1, 1815, Avertissement, p. VI-VII (cité par G. Laurent).

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4ème DIALOGUE

LE BLUES: SITUATION SOCIALE ET STYLES DIFFERENTS

–        Cat : En 1962, fut monté pour la première fois un « American Folk Blues Festival« . Les organisateurs voulaient présenter au public européen des artistes et des ensembles ne devant leur succès qu’à leur propre valeur et non aux modes passagères. Ce fut une révélation pour nous ! Découvrir ces chanteurs de blues…!

Pendant toutes les années 60 nous pûmes ainsi nous griser de cette musique, véritable art populaire.

Heureusement, nous connaissons actuellement un nouveau regain pour ce genre musical, grâce notamment aux films produits par Martin Scorsese. Ceux-ci entraînent automatiquement la mise sur le marché de CD de nombreux « bluesman » que l’on redécouvre dans ces sept petits chefs d’œuvres réalisés par différents grands noms du cinéma. Je t’en donne la liste, car si tu en as l’occasion, va les voir. Ils sont repris également en DVD.

« The soul of a man », film de Wim Wenders[1] ;

« Feel like going home (du Mali au Mississippi) », film de Martin Scorsese[2];

« Red, white and blues », film de Mike Figgis[3] ;

« Piano blues », film de Clint Eastwood[4] ;

«  Road of Memphis », film de Richard Pearce[5] ;

« Godfathers and sons » , film de Marc Levin[6] ;

« Devil’s fire », film de Charles Burnett[7].

Mais revenons aux années 60. Connais-tu John Lee Hooker ?

–        Bird : N’est-ce pas un chanteur noir qui s’accompagne à la guitare ?

–        Cat : Oui, Hooker est un des représentants de ce que l’on nomme le « Southern Blues » – le Blues du Sud. Son chant et son jeu de guitare sont des exemples excellents de ce style. Il faisait partie de ce festival. Dans ses enregistrements, il est généralement seul et s’accompagne de sa guitare électrique et le battement fortement marqué de son pied, produisant une pulsation rythmique très personnelle.

          1. « Hobo Blues« .

                Pers. : John Lee Hooker (voc, g)

                Disque : BDL 1011 – A3 (2’53)

–        Bird : Ah ! je vois que nous abordons enfin ce « Blues » dont on parle tant et dont on connaît si peu.

–        Cat : Tu n’as jamais si bien dit. Le « Blues » est en quelque sorte le premier état musical du jazz. En effet, on le retrouve à travers toute l’histoire du jazz. Il a subi de nombreuses transformations, mais le message reste le même, que ce soit dans le « Blues Greasy » de Sonny  Stitt ou dans le « Countin’ the Blues » de Ma Rainey. En fait, le « Blues » est un état d’âme; il existe une expression « l’ve got the blues« : j’ai les blues – qui signifie: « j’ai le cafard, le spleen ».

–        Bird : C’est pour cela que pour nous, ces morceaux donnent une impression de nostalgie.

          2. « Blues Greazy » – Sonny Stitt – Fine Sound, New York City, 12/5/1957.

                 Pers.: Sonny Stitt (st) – Bobby Timmons (p) – Edgar Willis (b) – Kenny Dennis (dm)

                 Disque : Verve MG V-8324 – CD, piste 11 (3’20)

         3.Counting the blues” – Ma Rainey, fin 1924

                 Pers. : Ma Rainey (voc) – Louis Armstrong (tp) , Charlie Green (tb) – Buster Bailey (cl) – Fletcher Henderson (p) – Charlie Dixon (bj) – probablement Kaiser Marshall (dm)

                 Disque : RLP 12-101 A6 (3’23).

–        Cat : Le « Blues« , en tant que genre musical à part entière, est apparu dans le Sud des Etats-Unis, vers la fin du XIXe siècle. Bien que plongeant ses racines dans les « spirituals » d’une part, et les « fields hollers » d’autre part, pour les défenseurs de l’ordre et les adeptes de la vertu, pour ceux qui prétendaient étouffer la vie pour mieux la libérer dans l’au-delà, le « Blues » apparaissait comme la musique du diable (Devil’s music). D’abord un « holler » tel que on les entendait dans le Sud profond.

           4. « Lucky holler »

                  Pers. : Ed Lewis(voc)

                  Disque : Atl. SD-1346 B9 (2’20)

–        Bird : Effectivement, dans notre premier entretien sur les origines du jazz, tu as parlé et tu m’as fait écouté ces cris chantés que les esclaves lançaient lorsqu’ils étaient dans les champs.

–        Cat : Maintenant, un « spiritual » chanté par un de ces nombreux prédicateurs itinérants. Ici Blind Willie Johnson interprète un hymne tiré du recueil d’Isaac Watts, dont une nouvelle édition paraît aux USA, en 1851. Rappelle-toi l’entretien précédent.

           5. « If I had may way » – 3/12/1927.

                  Pers.: Blind Willie Johnson (g,voc)

                  Disque : Font. 462 022 TE A2 (3’05).

–        Bird : Si j’ai bonne mémoire, nous l’avions entendu la fois passée. Sa voix rocailleuse m’avait marqué.

–        Cat : Oui, ta mémoire ne t’a pas trahi.

Le sujet est très vaste, aussi allons-nous le diviser en trois parties. Aujourd’hui, nous suivrons l’évolution sociale, le déplacement géographique du peuple noir américain, d’où découlent les différents styles de « Blues« . Ensuite, nous aborderons le contenu verbal du « Blues » pour terminer par son contenu musical.

–        Bird : Je vois que nous avons du pain sur la planche.

–        Cat : Le « Blues » est chanté partout aux Etats-Unis où l’on rencontre des Noirs. C’est un moyen d’expression qui est commun, aussi bien au paysan qu’à l’ouvrier, au clochard qu’à l’artiste, à l’amant qu’au criminel. C’est en somme un cri de révolte ou une complainte de résignation arrachée à l’âme noire. A travers lui, ils racontent leur histoire, un peu comme les poètes – musiciens africains que l’on appelle « griots ». Voici un « country bleusman« , Muddy Waters[8], enregistré dans le Mississippi, en 1941, par le bien connu Alan Lomax.

           6. « Country Blues » – Muddy Waters – Stovall, Mississippi, 26/08/1941

                  Pers. : Muddy Waters (g, voc)

                  Disque : Col. 512568 2 CD – piste 6 (3’26)

–        Cat : Je ne vais pas te rappeler ici tout ce que tu sais au sujet de la population noire des Etats-Unis. A l’origine, elle était constituée d’esclaves destinés à servir de main-d’oeuvre aux colons européens installés dans les nouveaux territoires d’Amérique. On les trouvait principalement dans les Etats qui forment actuellement la Louisiane, le Mississippi, la Floride, l’Alabama et les deux Carolines.

Après la guerre de Sécession en 1865, qui opposa les Etats du Nord ­- abolitionnistes – à ceux du Sud – esclavagistes -, les Noirs se sont vu libérés de leur esclavage.

Cependant leur sort ne s’améliora pas pour autant. Un système de culture en participation – le « share-cropping » – leur permettait théoriquement d’exploiter un bout de terrain. C’était en fait une division du travail entre plusieurs familles pour le même employeur. Pratiquement cependant, ce système était agencé de telle manière que le paysan noir restait enchaîné à son employeur par de nombreuses dettes dont il ne savait se défaire.

De plus, vers la fin du XIXe siècle, la culture cotonnière – principale ressource du Sud – subit un effondrement rapide par suite de l’apparition du charançon du coton, le « boll’ weevil » qui dépose ses oeufs dans les capsules des cotonniers et en vide l’intérieur.

          7. « Boll Weevil Blues »

                 Pers. : Guitar Welch (g, voc)

                 Disque : Trad. Ev.2066 B1 (4’14)

–        Cat : Certains fermiers se tournent vers d’autres cultures (arachides, pommes de terre), tandis que d’autres cherchent un « job » et quittent leur terre. C’est vers cette époque que s’amorce une lente migration vers le Nord. Certains travaux, particulièrement pénibles ou dangereux, sont réservés uniquement aux gens de couleur. Par exemple, la réfection des voies ferrées et des digues, les camps de « résineux », dans lesquels les ouvriers saignent les pins afin de récolter la résine destinée à la fabrication de la térébenthine, les camps de bûcherons…

            8. « Take this hammer »

                   Pers: Leadbelly (g, voc)

                   Disque : Flw FA 2004 – B3 (1’38)

–        Cat : A partir de 1910, la montée vers le Nord s’accélère. Première étape, la remonté du Mississippi jusqu’à Memphis, puis Saint-Louis, ensuite, le train vers les grandes villes du Nord. Les industries engagent des Noirs pour leurs hauts-fourneaux. En 1914, le flot des immigrants venant d’Europe s’arrête, ce qui laisse une chance de plus à l’homme de couleur pour trouver un travail mieux rémunéré. Les grandes villes comme Detroit, Cleveland, Pittsburg, Chicago, New York s’accroissent d’un quartier noir.

Voici deux blues qui évoquent cette période. Le chant du premier « bluesman« , Jazz Gillum a toute la saveur des terres rudes du Mississippi. Le second est un blues urbain et il est interprété par un « shouter » (« hurleur »), Jimmy Rushing, accompagné par un « jazz band« .

           9. « Key to the highway » – Jazz Gillum – 9/05/1940.

                   Pers. : Jazz Gillum (voc, hrm) – Big Bill Broonzy (g) – imitateur de contrebasse non identifié

                   Disque : RCA 130.257 A4 (2’36)

         10. »Goin’ to Chicago » – Jimmy Rushing – 1954

                   Pers. : Jimmy Rushing (voc) – Pat Jenkins (tp) – Henderson Chambers (tb) – Ben Richardson (sa, cl) – Buddy Tate (st) – Sam Price (p) – Walter Page (b) – Jo Jones (dm).

                   Disque : Amadeo AVRS 7005-X B1 3’29)

–        Bird : On entend immédiatement la différence. Ce blues urbain me semble être dans une forme plus jazz et swing à merveille.

–        Cat : Effectivement, nous sommes ici dans la mouvance swing du middle jazz dont nous parlerons ultérieurement.

Pendant la première guerre, et les années suivantes, l’Amérique connut une ère de prospérité, qui malheureusement tourna en catastrophe nationale. Une orgie de spéculations boursières avait fait monter l’indice des valeurs mobilières et tout le monde voulait faire fructifier ses économies. Seuls quelques spéculateurs avisés se remplissaient les poches, si bien que le 29 octobre 1929, ce fut le « crash ». Du jour au lendemain, les usines fermèrent leurs portes, les banques furent ruinées. Dans cette aventure, les ouvriers noirs furent les premiers à se retrouver dans la rue. C’était le chômage

Des bidonvilles (Hoovervilles, en l’honneur du président Hoover) s’élèvent autour des grands centres. Les conditions de vie sont à nouveau désastreuses. Cependant, vers 1932, Roosevelt, grâce à son programme « New-Deal », parvient à redresser la situation. Le sort des Noirs s’améliore également et le P.W.A. – Public Works Administration – permet à de nombreux travailleurs de couleur de gagner leur pain.

           11.« WPA Blues »

                  Pers. : Casey Bill (g, voc).

                  Disque : BC-7.B2 (3’20)

–        Cat : Cependant, le fait de vivre dans un milieu où la misère et l’oppression sont des compagnons de tous les jours, amène l’homme de couleur à adopter une échelle de valeurs morales différente de la nôtre. C’est ce milieu qui donne au « blues » ce climat particulier. Chaque chanteur raconte sa vie, ses peines, les événements qui ont frappé ses semblables. Lorsque nous aborderons le contenu verbal du « blues » tu t’en apercevras.

Ecoute, je me rappelle les paroles d’un « blues » qui parle de Ford :

« Je te le dis, je vais à Détroit, et là, je trouverai un job. J’en ai marre de rester dans cette ferme où on crève de faim. Oui, je vais me trouver un job dans la boite de M. Ford

Hier soir elle m’a dit : Pourtant tu n’aimes pas beaucoup les manières de M. Ford »

            12.« Henry Ford blues » – 14/06/1929

                    Pers. : Roosevelt Syker (p,voc) – (g) inconnu

                    Disque : Magpie PY 4418-A3 (3’16)

–        Bird : Ce que tu viens d’expliquer donne tout son sens à ce folklore. Le Folk Blues Festival, dont tu parlais en début d’entretien, se rapporte-t-il à ce genre ?

–        Cat : Oui, ce sont tous de vrais chanteurs de « Blues« , et chacun a son style particulier. En fait, si on les a redécouvert dans ces années 60, c’est en partie grâce aux Anglais. En effet, à cette époque le Royaume-Uni connaît une profonde révolution sociale et musicale. Certains musiciens anglais, s’inspirant du jazz et du folk ont développé un nouveau genre de blues, entièrement influencé par l’authentique « black blues » des USA. En effet, le mouvement « Rock’ Roll » américain apparu en 1951 subit un déclin. La réplique viendra d’Angleterre avec ces différents groupes que sont les Beatles,  les Rolling Stones et autres The Who qui imposent définitivement au niveau mondial un genre musical qui devient emblématique de la seconde moitié du XXe siècle. Mais c’est une autre histoire !

Je te propose d’écouter une partie de l’enregistrement du concert donné à Hambourg le 18 octobre 1962. L’ambiance est chaude, des artistes de valeur composent le programme. Généralement lors de ces manifestations, le pianiste et chanteur Memphis Slim[9] présente ses camarades à la manière américaine : un air de complicité, de faux sérieux et de bonne humeur communicative plongent la salle dans un climat particulièrement réceptif.

–        Bird : Je me cale dans mon fauteuil et en avant pour l’orgie musicale !

–        Cat : Le « City Blues« , avec son dérivé le « Boogie-Woogie« , est représenté par Memphis Slim, Willie Dixon[10] à la basse et Jump Jackson aux drums. Que ce soit dans ses « blues » ou dans ses « boogies« , Memphis est d’un dynamisme surprenant. Il chante d’une voix de tête, tandis que Dixon le soutient à la « slap bass« . Cette manière de jouer de la contrebasse consiste à laisser rebondir les cordes sur la caisse pour obtenir un effet rythmique. Seuls les accords fondamentaux de l’harmonie d’accompagnement sont joués. Pour commencer un morceau endiablé « We’re gonna rock« .

           13.« We’re gonna rock »

                    Pers.: Memphis Slim (p,voc) – T.Bone Walker  (g) – Willie Dixon (b) – Jump Jackson (dm).

                    Disque : Br. 009.012 Al (2’59)

–        Cat : T. Bones Walker nous donne un aperçu de ce que sont les soirées dans les salles de spectacles des Noirs de Harlem,  dans « I Wanna see my baby » et « I’m in love”.

           14.« I Wanna see my baby

                   Pers.: T. Bone Walker (g, voc) – Memphis Slim (p) ­Willie Dixon (b) – Jump Jackson (dm).

                   Disque : Br. 009.012 A2 (3’19)

           15.« l’m in love »

                  Disque : Br. 009.012 A3 (3’58)

–        Cat : Sonny Terry (harmonica) et Brown McGhee (guitare)[11] font une entrée émouvante qui illustre la fable de l’aveugle et du paralytique. Quoiqu’ils s’écartent du « blues« , en adoptant des chants dérivés des « hillbillys » ou morceaux des cow-boys, leurs interprétations possèdent un « swing » incontesté. C’est le cas dans « l’m crazy ’bout you baby« .

          16.« l’m crazy ’bout you baby » (Br. 009.012 A4)

                  Pers.: Sonny Terry (voc, harm) – Brownie Mc Ghee (g) – T. Bone Walker (p) – Willie Dixon (b).

                  Disque : Br. 009.012 A4 (3’23)

–        Cat : De nouveau Memphis Slim secondé par Willie Dixon dans un blues lent : « Stewball »

           17.« Stewball »

                   Pers. : Memphis Slim (p,voc) – Willie Dixon (b, voc) – Jump Jackson (b).

                   Disque : Br. 009.012 A5 (4’16)

–        Cat : Apparaît enfin John Lee Hooker[12], le chanteur du « Deep South » qui interprète ses morceaux dans la tradition folklorique du « Country Blues« . Une voix chaude qu’entrecoupent quelques accords simples de guitare crée un climat envoûtant. Ecoutons « Let’ s make it Baby« , « Shake it Baby » et « The right time »

           18.« Let’s make it baby »

                   Pers.: John Lee Hooker (voc, g) – T. Bone Walker (p) – Willie Dixon (b) – Jump Jackson (d).

                   Disque : Br. 009.012 A6 (4’33)

          19.« Shake it baby »

                   Disque : Br. 009.012 B1 (4’04)

          20.« The right time »

                     Disque : Br. 009.012 B2 (6’12)

–        Cat : Le « Blues de Chicago« , autre forme du City Blues, est représenté par l’harmoniste Shakey Jake, dans « Hey Baby » et « Love my Baby »

          21.« Hey Baby »

                   Pers.: Shakey Jake (voc, ca) – Memphis Slim (p) – T. Bone Walker (g) – Willie Dixon (b) – Jump Jackson (dm).

                   Disque : Br. 009.012 B3 (2’15)

         22.« Love me Baby »

                  Disque : Br. 009.012 B4 (3’04)

–        Cat : Brownie Mc Ghee nous revient avec « Crying at the station« .

          23.« Crying at the station »

                   Pers.: Brownie Mc Ghee (voc, g) – Memphis Slim (p) – Willie Dixon (b) – Jump Jackson (dm).

                   Disque : Br. 009.012 B5 (4’03)

–        Cat : Nous terminons avec Memphis Slim dans « Bye bye Baby« .

          24.« Bye bye Baby » (Br. 009.012 B6)

                  Pers.: Memphis Slim (voc, p) – T. Bone Walker (g) – Willie Dixon (voc, b) – Jump Jackson (dm)

                  Disque : Br. 009.012 B6 (2’37)

–        Bird : Du très bon spectacle pendant près de deux heures.

–        Cat : Alors, comment as-tu trouvé ce concert ?

–        Bird : Je suis conquis spécialement par John Lee Hooker.

          25.« Crawling King Snake »

                    Pers. : John Lee Hooker (g, voc)

                    Disque : BDL 1011 A4 (2’39)

–        Cat : Ceci t’a permis d’avoir un aperçu des diverses tendances qu’a prises le « blues« . Initialement, c’était un chant solo non accompagné et caractérisé par une succession d’appels et de réponses. Il ne possédait aucune forme musicale déterminée. Ses origines remontent au temps de l’esclavage. Progressivement, il s’est policé en adoptant un instrument d’accompagnement – banjo, guitare, harmonica – qui petit à petit servira de soutien rythmique et d’enrichissement mélodique et harmonique.

Ce « blues archaïque » se nomme « Country Blues » ou « Southern Blues« . John Lee Hooker t’en a donné un exemple tout à l’heure. En voici un autre avec Lightin’ Hopkins.

          26.« Coffee house Blues »

                    Pers. : Lightin’ Hopkins (g, voc)

                    Disque : Vogue 512512 Al (2’10)

–        Cat : Vers 1870, nous avons un déplacement vers les grandes villes. C’est là que le « blues » prendra sa forme classique. On voit une tendance à l’égalisation des phrases, en particulier en ce qui concerne leur longueur. L’accompagnement devient plus fourni : bientôt de petites formations accompagnent le chanteur et parfois même celui-ci est remplacé par un instrument, la trompette généralement. C’est le « City Blues » avec ses nombreuses variantes.

         27.« Michingander Blues » – (30/03.1929).

                   Pers.: Jabbo Smith (tp) – George James (st) – Earl Frazier (p) – Ikey Robinson (bj) – Bill Johnson (?) ou Hayes Alvis (dm)

                   Disque : LP « Collectors » Cr – l A3 (3’14)

–        Cat : Le « Boogie-Woogie » est également dérivé du « blues« . Ce style citadin est plus dur, plus tendu que le « Blues du Sud« , il reflète un milieu différent, le milieu sans pitié de la « jungle » des quartiers noirs. Pour l’illustrer, je te mets un morceau interprété par deux géants du genre, Albert Ammons et Pete Johnson.

           28.« Barrelhouse Boogie »

                    Pers. : Albert Ammons, Pete Johnson (p)

                    Disque : RCA 730.561 – Al (3’00)

–        Cat : Ce style est encore très présent et nous avons quelques très bons interprètes en Belgique, avec notamment Renaud Patigny[13], dont voici une de ses compositions : « Ragin Boogie« .

           29.« Ragin Boogie » – Renaud Patigny Trio, Studio Caraïbes, Bruxelles, 12/04/1997

                    Pers. : Renaud Patigny (p) – Paul Dubois (b) – Robert Cordier (dm)

                    Disque : MAENE FAB0397 – CD – piste 14 (3’13)

–        Bird : Cette musique nous prend aux tripes. J’aimerais participer à un concert de boogie-woogie.

–        Cat : Si tu veux, nous pourrions envisager cela. Je peux déjà te donner les coordonnées d’une association qui organise ce genre de concerts : JM Management, 66, rue Brillat Savarin à 1050 Bruxelles. Téléphone : 02/649.21.16. Couriel : JM.management@skynet.be.

Revenons au « blues« . Celui-ci a évolué et on le rencontre actuellement sous la forme du « Rythm and Blues » (étymologiquement : rythme et mélancolie). Le « R&B » n’est pas simple à définir. A l’origine, il désignait la musique issue du Gospel et du Jazz créé par les musiciens noirs américains. Le terme a été introduit en 1949 par un journaliste spécialisé, Jerry Wexler, pour remplacer celui de « race music » utilisé par les commentateurs blancs et jugé trop insultant. Au départ, le « R&B » n’avait rien de spécifique musicalement. Il combinait la plupart des courants musicaux des années 1950. Ce n’est que par la suite, qu’on a pu voir se dessiner certaines spécificités au niveau des interprètes, notamment en ce qui concerne la tonalité des voix, et au niveau des instruments. Les orchestres de « R&B » utilisent des guitares, basses et harmonicas amplifiés électriquement. Les textes deviennent plus prosaïques et sont souvent centrés sur les rapports entre sexes.

            30.« Please love me »

                     Pers. : BB King (g, voc), accompagné par une petite formation.

                     Disque : Joker SM 3726 – A4 (2’44)

–        Bird : En fait, quant on entend ce genre musical, on en déduit que le « R&B » est un précurseur du « Rock and Roll » de nos jeunes années, lancé par les Bill Haley et autres Elvis Presley.

–        Cat : Bien raisonné.

La musique de ces ensembles est agressive et plus rythmée, elle accompagne des chanteurs à la voix puissante – les « blues shouters » (les crieurs de blues) – dont Ray Charles est un exemple frappant, du moins dans ses premiers enregistrements.

           31.« Hard Times » – Ray Charles et son orchestre

                    Pers. : Ray Charles.

                    Disque : Atl. 332.045 – A2 – (2’53)

–        Cat : Encore un exemple, avec Otis Rush[14], guitariste moins connu des non initiés, mais pourtant l’un des créateurs du style « West Side Sound » de Chicago.

          32.« I can’t quit you baby » – Otis Rush – Chicago, été 1956

                   Pers. : Otis Rush (voc, g) – Walter Horton (hca) – Red Holloway (ts) – Lafayette Leake (p) – Wayne Bennett (g) – Willie Dixon (b) – Al Duncan (dm)

                   Disque : BLU-CD 3026 – CD – piste 10 (3’06)

–        Cat : A partir des années 60/70, le « R&B » incorpore la « funk« , la « soul » et le « disco« , portés par des artistes comme James Brown, Ottis Redding ou Joe Tex[15]. J’aime beaucoup ce dernier qui pour moi est l’égal des deux premiers. Aussi je te passe l’un de ses morceaux « Buying a Book« qui pourrait annoncer le « hip hop« [16] des années 70/90, par la manière dont il traite les paroles.

          33.« Buying a Book » –  Joe Tex – Memphis, 1969

                   Pers. : Joe Tex (voc), reste inconnu

                   Disque : BLU-CD 3021 – CD – Piste 15 (3’25)

–        Bird : Je comprends ton engouement pour ce chanteur. Il est vrai qu’il a une approche très caractéristique et que le récitatif peut faire penser au « rap » actuel

–        Cat : Dans les années 80, le « R&B » change encore de visage sous l’influence du « hip hop » : on ne parle plus de « R&B » mais de « New Jack« . Ce n’est qu’au début des années 90 que le terme« R&B«  refait surface : c’est l’occasion de nouvelles évolutions pour lui, qui se teinte de musique électronique et de samples divers.

Aujourd’hui, porté par des artistes aussi différents que Mary J. Blige, Ashanti, Beyonce, Aaliyad, Kelis ou Craig David, le « R&B » est un tel phénomène commercial que les chanteuses pop n’hésitent pas à en verser quelques gouttes dans leurs derniers albums, à l’instar de Britney Spears, Kylie Minogue ou Victoria Beckham. Le revers de la médaille, c’est la multiplication de succédanés de « R&B« , très rentables commercialement mais pas très reluisants musicalement, qui ne font qu’alimenter les critiques de ceux qui dénigrent ce courant musical et considèrent le « R&B » comme une sous – version mielleuse, fric et frime du rap.

–        Bird : Il est dommage d’en arriver là pour des questions de sous. Je comprends mieux ceux qui n’apprécient pas le « Blues » et son dérivé « R&B » dans ce contexte. Ils ont été floués sur la marchandise si je peux dire.

–        CAT: Revenons au vrai « Blues » en terminant cet entretien par quatre des plus authentiques « bluesmen« , dialoguant, s’interpellant, se stimulant dans une ambiance détendue et amicale.

          34.« l’ve been buked and scorned » – Enregistrement  probablement Los Angeles 1960

                    Pers.: Lightin’ Hopkins, Brownie Mc Ghee, Big Joe Williams (g, voc) – Sonny Terry (harm, voc).

                    Disque : Vogue 512512 – B1 – (5’12)

          35.« Drinkin’ in the blues »

                    Pers.: Lightin’ Hopkins, Brownie Mc Ghee, – Sonny Terry (harm, voc).

                    Disque : Vogue 512512 – B3) – (5’05)

–        Bird : Cet entretien, comme les précédents, m’a vraiment passionné. Que me conseilles-tu de lire, afin d’approfondir mes connaissance sur cette musique envoûtante.

–        Cat : Il y a plusieurs livres qui te donneront une excellente vue sur ce genre musical et sur les conditions sociales dans lesquelles il s’est développé.

Tout d’abord un classique dans le genre : « Le Monde du Blues » de Paul Oliver. Il est déjà ancien puisqu’il est sorti chez Arthaud, en 1962. « Devil’s Music – Une histoire du blues » de Giles Oakley publié par Denoël est plus récent, 1985. On le trouve encore en librairie.

Notes


[1]            The soul of a man : guidé par la musique et la vie de trois de ses bluesmen préférés, Skip James, Blind Willie Johnson et J.B. Lenoir, Wim Wenders nous entraîne à la rencontre de ces musiciens qui font partie intégrante de la légende du blues. Ce film enchaîne habilement images d’archives rares et chansons interprétées par des musiciens contemporains parmi lesquels Bonnie Raitt, Lou Reed, Eagle Eye Cherry ou Cassandra Wilson.

[2]            Feel like going home : Martin Scorsese nous offre un voyage depuis les rives du fleuve Niger, au Mali, jusqu’aux champs de coton du delta du Mississippi afin de retracer les origines du blues. Il nous livre un cocktail lyrique de performances originales (dont celle d’Ali Farka Touré, Salif Keita, Habib Koité, Taj Mahal) et d’images d’archives rarissimes (de Son House, Muddy Waters et John Lee Hooker).

[3]             Red, white and blues : Au cours des années 60, le Royaume-Uni a connu une profonde révolution sociale et musicale. Le jazz et le folk ont constitué le terrain fertile qui a permis l’émergence d’un nouveau genre de musique blues, entièrement influencé par l’authentique « black blues » des USA. Une série d’interviews musicales des principaux musiciens du mouvement blues est renforcée par une session live aux Abbey Road studios. On y voit Tom Jones, Jeff Beck et Van Morrison improviser à partir de quelques grands standards du blues.

 

[4]             Piano blues : Clint Eastwood nous fait partager la passion qu’il a toujours éprouvée pour le blues et le piano, un instrument dont il joue lui-même. Son parcours croise les routes de légendes vivantes comme Ray Charles, Fats Domino, Little Richard et Dr. John.

[5]           Road of Memphis : « La Route de Memphis » retrace l’odyssée musicale de la légende du blues B.B. King, et rend hommage à Memphis, la ville qui a donné naissance à un nouveau style de blues.

 

[6]             Godfathers and sons : Passionné par la musique enregistrée sur le label Chess, de Chicago, Marc Levin ramène le rappeur Chuck D et Marshall Chess (fils de Leonard Chess, le créateur de la marque) dans la ville venteuse pour y produire un album réunissant vétérans du blues et musiciens hip-hop. Une expérience surprenante, fascinante, électrisante, pour clôturer en beauté la série de documentaires sur le blues.

[7]            Devil’s fire : Dans la série de documentaires sur le blues produite par Martin Scorsese, une page personnelle où Charles Burnett se remémore une enfance dans le Mississippi des années ’50 et la découverte d’une musique dont sa grand-mère disait qu’elle est celle du diable… Scènes recréées et documents d’époque s’unissent pour célébrer une sorte d’initiation. Une place particulière est réservée aux interprètes féminines, dont Bessie Smith, Ida Cox et Sister Rosetta Tharpe.

[8]           Muddy Waters naît McKinley Morganfield le 4 avril 1915 dans une des cabanes en bois qui, à mi-chemin entre Vicksburg et Greenville, abritent les membres de la petite communauté noire de Rolling Fork. Le Mississippi est proche et derrière la maison passe la Deer Creek ou rivière du Cerf. Sur sa rive boueuse, le petit McKinley gagnera son surnom, donné par ses soeurs et repris, avec tendresse, par sa grand-mère : « Mon petit bébé boueux ». (Francis Hofstein – extrait).

Muddy Waters a 5 ans alors que le blues apparaît sur le marché du disque. Il reprendra de cette musique la matière populaire et vivante, il écoutera aussi du jazz et du negro-spiritual pour constituer son propre style et composer une musique en prise directe sur son temps. Muddy Waters a modernisé le « Mississippi Delta Blues » en créant le « Chicago Sound« . Les artistes qu’il a influencés ne se comptent plus, des musiciens blues de Chicago des années 50 et 60 jusqu’aux grosses pointures du blues américain et anglais d’Eric Clapton aux Rolling Stones.

Francis Hofstein, médecin et psychanalyste, jazzman lui-même, a signé plusieurs ouvrages consacrés au jazz et au blues. Sa biographie de Muddy Waters livre sur l’homme et l’oeuvre des clés fascinantes.

[9]             Memphis Slim, de son vrai nom John L. Chatman est né à Memphis, Tennessee, le 3 septembre 1915. Jeune pianiste, il décide de partir pour les Etats du Sud, où il se produit dans les barrelhouses et s’affirme comme un excellent joueur de boogie-woogie. Arrivé à Chicago (1936), où il prendra le nom de Memphis Slim (svelte), il loue son appartement qui est transformé en studio de répétition. En 1940, il enregistre pour la marque Bluebird ses deux grands succès,  « Beer Drinkin’ Woman » et « Grinder Man Blues« . En 1946, il monte son propre orchestre, après avoir joué avec Big Bill Broonzy, et entreprend une série d’enregistrements. Tournée dans le Middle-West en 1955. Dissolution de son orchestre les House Rockers, en 1958. Memphis Slim s’affirme comme un représentant du Chicago Blues, bien qu’il revienne à des airs traditionnels du Sud. 1959, concert au Carnegie Hall de New York et participation remarquée au Newport Folk Festival. 1960, tournée européenne avec son complice Willie Dixon. 1962, participation à la première tournée de l’ « American Folk Blues Festival« . Il décide de rester en Europe et s’installe à Paris. En 1963, il joue aux Trois Maillets, club parisien et part en tournée en Pologne avec Sonny Boy Williamson. 1965, concert au Village Vanguard de New York ; 1972, apparition dans le film l’ « Aventure du Jazz » ; 1973, participation au festival de Montreux. Memphis Slim s’éteint à Paris le 24 février 1988.

[10]           Willie Dixon (Né le1er juillet 1915 à Vicksburg, Mississippi – Décédé en 1992). Roi des auteurs – compositeurs et figure omniprésente de l’évolution du blues de Chicago, Willie faisait déjà partie de la scène du blues acoustique avec les Big-Three. Il a participé en tant que bassiste, auteur ou producteur, à de nombreux disques à succès sortis chez Chess, de Muddy Waters à Chuck Berry, en passant par Howlin Wolf, Little Walteret bien d’autres. Il a assisté Buddy Guy et Otis Rush au début de leurs carrières, jouant ainsi un rôle capital dans l’émergence de ce qu’on appela le « son de la côte ouest ». Dixon était à sa manière un calculateur dont le but était de faire jouer ces chansons par un large éventail de musiciens. Mais cela profitait autant aux artistes qui jouaient ses compositions qu’à lui même, car c’était surtout un visionnaire, doté d’un solide sens du tube, qui contribua beaucoup à faire de la production de Chess et Cobra l’une des meilleures musiques populaires de tous les temps. Willie est mort en 1992.

[11]          Sonny Terry & Brownie McGhee : Saunders Terrell, dit Sonny Terry, harmoniciste et chanteur (Greensboro, Géorgie, 24 octobre 1911 – New York, 12 mars 1986).

Walter Brown, « Brownie » Mc Ghee, chanteur et guitariste, (Knoxville, Tennessee, 30 novembre 1915).

Ces deux musiciens originaires de la Côte Est, tous deux handicapés – l’un aveugle, l’autre boiteux – mais a priori si divergents, ont formé un duo de « bluesmen » connu de tous les amateurs de ce genre musical. Sonny Terry est fils d’harmoniciste. Il perd la vue à quinze ans après deux accidents et, pour gagner sa vie, joue dans les rues. Ce sera un virtuose de l’harmonica, un chanteur à la gouaille toute montagnarde. La polio a raccourci une jambe de Brownie McGhee. A sept ans, il apprend la guitare. Et s’en va sur les routes, seul ou avec des troupes ambulantes. Il deviendra un excellent compositeur de blues. En 1933, J.B. Long, manager blanc de Blind Boy Fuller, chef de file du « Piedmont Blues« , découvre Terry en Caroline du Nord. Sonny jouera et enregistrera avec Fuller jusqu’en 1938. McGhee, est également un poulain de Long. Dès 1939, nos compères forment une équipe appelée à se maintenir plus de trente ans. Peu après la mort de Fuller survenue en 1941, Terry et McGhee quittent Long et partent pour New York. Ils jouent de vieux « country blues » mais s’adaptent aux formes plus urbaines. McGhee utilise une guitare amplifiée, aime jouer en orchestre (saxophone, piano, batterie) et crée un son moelleux, mélodique. Terry, avec sa voix éraillée son jeu d’harmonica rural imitant bruits de la nature (Fox Chase) et activités humaines, reste enraciné dans les Appalaches.

En 1941 ont lieu à New York leurs premiers enregistrements communs. Le succès ne tarde pas, les Noirs arrivés dans le Nord et l’Est avec la Dépression restant attachés aux styles régionaux. Le goût de ce public évolue toutefois très vite. C’est McGhee, plus que Terry, qui noue des liens avec le « Rhythm & Blues » naissant et reste en phase avec les mouvements de Harlem. Mais le duo va s’épanouir avec la vogue et le renouveau du « folksong« . On le voit jouer dans les cabarets de Greenwich Village avec Leadbelly, Josh White, mais aussi Woody Guthrie ou Pete Seeger. McGhee a le sens des affaires et la vivacité nécessaire. Ensemble, ils deviendront les artistes les plus prolifiques du « folk blues« . En témoigne une production discographique immense et inégale. Le répertoire, où domine l’humour, s’appuie sur les accords du blues comme sur les traditions du ragtime, les ballades de souche irlando-écossaise. L’Europe s’ouvre à eux : l’Angleterre en 1958, le continent avec l’ « American Folk Blues Festival » en 1962. On les reçoit de l’Inde à l’Australie. Le blues révélé au monde se répand à une vitesse fulgurante. Mais pour s’imposer à cette échelle, Sonny et Brownie auront dû endosser une étiquette « folk » qui leur aliènera le public noir et même leurs premiers adeptes blancs. Faut-il le regretter pour Terry, grand harmoniciste qu’une mésentente sépare bien avant la mort de son partenaire ?

[12]          John Lee Hooker naît entre le 17 et le 22 août 1917 (dates non confirmées) près de Clarksdale, dans le Mississippi. Son père disparaît en 1923 et est rapidement remplacé par Willie Moore, un ouvrier agricole qui apprend la guitare à John Lee. Il lui en fabrique une de fortune avec quelques bouts de bois. Hooker a tout juste 12 ans quand il part pour Memphis en sautant dans un train de marchandises. Il y reste deux mois avant que son beau-père ne le retrouve. Deux ans plus tard, en 1931, il s’enfuit à nouveau, et cette fois-ci erre un peu partout dans le Sud des Etats-Unis. Pour survivre, il accepte des emplois de fortune (bûcheron, mécano…), occasions pour lui de faire la connaissance de deux « bluesmen », Tommy McClennan et Tony Hollins, qui lui permettent d’enrichir son style. En 1934, il retourne à Memphis, et s’installe chez une tante. Il ne peut pas toujours entrer dans les clubs de Beale Street, en raison de son âge. Il joue donc plutôt, le soir, dans le ghetto noir de la ville (West Memphis), où il côtoie notamment B.B. King. Hooker finit par partir pour le Nord. Il va retrouver une autre tante, qui vit à Cincinnati. Là-bas, il travaille comme veilleur de nuit, souffleur, etc. En 1943, il se marie et migre à Detroit, surnommée « Motor City ». Hooker travaille à la chaîne chez Ford, et se produit le soir dans des bars de Hastings Street (l’équivalent de Beale Street à Memphis) ou à l’occasion de « house parties ».

Sa carrière débute réellement en 1948. Repéré par Bernie Besman (1948 à 1954 est considérée comme étant la période Modern de Hooker, du nom du label californien auquel il était lié), il enregistre notamment Boogie Chillen (qui entre au top 40 « Rhythm & Blues ») et Wednesday Evening Blues. Il connaît immédiatement le succès dans les ghettos de Chicago et Detroit. Seul ou en compagnie d’Eddie Kirkland ou Eddie Burns, il grave alors des dizaines de plages pour une multitude de labels (une centaine de titres entre 1948 et 1953), sous des pseudonymes divers (John Lee, JL Booker, The Boogie Man, Alabama Slim, etc.). Sa renommée grandissant, il enregistre bientôt pour les labels King et Chess. Vers 1953, sa carrière connaît une baisse de régime, le public s’intéressant davantage à des gens comme B.B. King. En 1955, pourtant, il signe un contrat avec le label chicagoan Vee-Jay et renoue avec le succès. Vers 1959-60, Hooker profite des premières manifestations du « blues revival ». Ainsi participe-t-il en 1960 au festival de Newport, et devient-il en 1962 la vedette de la première tournée européenne de l’ « American Folk Blues Festival » (il recommencera en 1965 et 1968). C’est au cours de ce voyage qu’il enregistre Shake it Baby qui connaît un très grand succès mondial. Sa réputation s’étend et il influence de grands groupes anglais de l’époque : Animals, Yarbirds, Spencer Davis Group, etc. La fin des années 60 fait de lui un bluesman de réputation mondiale. Le succès aidant, il s’engage davantage du côté du rock et enregistre même en 1970 aux côtés du groupe Canned Heat et de Van Morrison. Il s’installe en Californie. Sa carrière semble s’enliser. Pendant une quinzaine d’années, il parcourt le monde avec son « Coast to Coast Blues Band« . Il fait un peu de cinéma (The Color Purple de S. Spielberg et The Blues Brothers).

[13]          Renaud Patigny est né à Bruxelles en 1959. Ce pianiste, compositeur, chanteur s’est spécialisé dans l’interprétation du blues et du boogie woogie suivant la plus pure tradition. Il compte déjà à son actif plus de 1.000 galas et concerts, en Belgique, dans d’autres pays européens et aux USA. Il a participé à plusieurs émissions pour RTL, RTBF, VRT. Il est également le compositeur des musiques de « Cine Follies », série de 100 clips produits par Alligator Films et diffusés sur RTL, VRT, RTP, ARD, en Afrique, en Scandinavie …

[14]         Otis Rush est né en 1934 dans le Mississipi. Très vite, il monte à Chicago et commence à apprendre la guitare sérieusement à 20 ans. Il signe plusieurs contrats avec différentes maisons de disques spécialisées dans le blues (Cobra, Chess, Duke Recording). Son jeu de guitare très urbain et sa voix de baryton très « soul » inspirent le respect immédiat de ses pairs bluesmen. Cette combinaison, plus agressive que ce qui se faisait à ce moment à Chicago, a inspiré des guitaristes comme Luther Allison ou Freddy King. Il commence à se produire avec le bassiste et compositeur Willie Dixon. N’enregistrant que très peu, il est néanmoins n°9 quand est publié « I can’t quit you baby’.

Otis Rush écume toujours les clubs de Chicago et se produit périodiquement avec d’autres grands du blues comme Eric Clapton. Son album ‘Tops », paru en 1985, est d’ailleurs son meilleur enregistrement.

[15]         Joe Tex : Né à Bâton Rouge  (Louisiane) il y a une trentaine d’année, Joe Tex, est un auteur – compositeur – interprète dans la meilleure tradition des chanteurs de R&B qui enregistra beaucoup à Nashville.

Joe Tex commença à enregistrer en 1955 pour la même marque que James Brown : King. Il produira également des disques pour Ace, Anna, Jalynne, Checker, Parrot, Atlantic, et Dial L’un et l’autre ont, d’ailleurs, un talent commun pour les nuances, pouvant passer de la voix la plus douce au cri le plus déchirant avec une remarquable aisance. Mais, bien qu’il possède toutes les qualités d’un chanteur de « R&B » développées au plus haut point (feeling, swing, shouting), Joe Tex passa dix ans avant de pouvoir élargir le cercle restreint de ses admirateurs. En 1964, il fut la grande révélation de la chanson américaine grâce à « Hold what you’ve got » qui occupa durant de longues semaines la première place au Hit-Parade.1965 fut une bonne année pour Joe Tex. Grâce à des titres comme « Hold what you’ve got » (janvier), « You’d better get it » et « You got what it takes » (avril) ou « Yum, yum, yum » (juin), il s’impose dans ce monde musical.1966 sera l’année de ses premiers grands succès, « A sweet woman like you » et surtout « S.Y.S.L.J.F.M. (The letter song)« , une des chansons les plus remuantes de toute la Pop-Music. Joe Tex confirme cette progression régulière en 1967 avec « Show me » et « Woman like that, yeah« .

Il deviendra l’un des trois premiers chanteurs de « R&B« , des années 60/70.

[16]         Le Hip Hop est un mouvement culturel et artistique qui apparut au USA a la fin des années 1970 et qui depuis s’est diffusé dans le monde entier. Issu des ghettos New Yorkais il est marqué par un fort esprit de contestation sociale mais également par un esprit festif. Prônant des valeurs positives comme le respect de soi et des autres, tolérance, connaissance de soi, positivisme. Ce mouvement s’est exprimé par l’intermédiaire de plusieurs disciplines : le rap, le graffiti, la danse, le deejaving, le breakdance.

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3ème DIALOGUE

 LA MUSIQUE RELIGIEUSE: NEGRO SPIRITUALS. GOSPEL SONGS…

–        Bird : Parmi les disques que j’ai écoutés, j’en trouve un qui est particulièrement intéressant. C’est le « Get on Board » avec Sonny Terry à l’harmonica, Brownie McGhee à la guitare et Coyal McMahan aux maracas. Tous les trois chantent sur ce disque.

          1.  « The midnight special »

                  Pers. : Sonny Terry (harm. voc), Brownie McGhee (g.voc).

                  Disque : Flw. FA 2028 – Al (2’32)

–        Cat : Ce 25 cm Folkways reflète une partie du folklore noir qui retrouve auprès du public européen un succès croissant. En effet, dans les années 1950-1960, des petites marques, telles que Excello, Arhoolie… nous ont permis de découvrir des chanteurs de « country blues » qui interprétaient leurs chansons d’une manière identique à celles que l’on pouvait entendre au début du siècle.

         2.  « Rising Sun »

                  Pers. : Brownie McGhee (g. voc); Sonny Terry (harm, voc)

                  Disque : Flw Fa 2028 A2 (2’36)

–        Bird : Mais sur ce LP, on ne trouve pas que des blues !

–        Cat : Non, et c’est pourquoi je te l’ai prêté, car il donne une idée des différents styles musicaux primitifs que l’on trouve dans le Sud des Etats-Unis. Ceux-ci ont subi une évolution qui se fit dans deux directions : musique religieuse et musique profane, c’est-à-dire spirituals, jubilees, gospel songs d’une part et work songs, blues, d’autre part. Si tu veux, nous parlerons de la musique religieuse cette fois-ci.

         3. « In his care »

                Pers. : Coyal McMahan (voc)

                Disque : Flw FA 2028 A3 (2’31)

–        Cat : En 1620, les pèlerins du « Mayflower » abordent la côte du Massachussetts. Ils apportent avec eux l’aliment de leur Foi : un livre de psaumes du prédicateur John Wesley[1], fondateur du méthodisme.

–        Bird : Oui, ce sont des « Séparatistes » qui ne veulent pas reconnaître la réforme religieuse en Angleterre. Le « Mayflower » quitte Plymouth le 6 septembre 1620 et atteint ce qui deviendra New-Plymouth en Nouvelle-Angleterre le 21 décembre 1620. Ce sont ces « Pilgrims Fathers » qui établiront le « Convenant » : la première Constitution américaine.

–        Cat : Que de précisions !… Quelques années plus tard les puritains anglais apportent à leur tour des psaumes calvinistes. En Louisiane, où la religion des colons français est le catholicisme, c’est le chant grégorien qui donnera le ton à la musique sacrée.

Le plain-chant grégorien dont on attribue à tort la paternité au pape Grégoire 1er, fut codifié trois siècles plus tard, au IXe siècle. Il est l’aboutissement de la pratique du chant monodique ­- à une voix – et de l’art de la polyphonie – plusieurs voix. Essentiellement liturgique, il prend ses origines dans les psaumes judaïques. On peut le diviser en deux grandes catégories : les formes récitatives qui sont des chants déclamés « recto tono » – sur une même note; et les formes mélodiques dans lesquelles domine la vocalise. Les répétitions de phrases, avec ou sans changement de texte, sont fréquentes.

         4.  « Salve Regina » – « chant Grégorien – les quatre antiennes à la Sainte Vierge-Salve Regina (ton solennel 1er mode) »

Choeur des moines de l’Abbaye Saint-Pierre de Solesmes.

                  Disque : Decca 461.012 A3 (2’34)

–        Bird : Je crois que nous nous écartons du sujet car je ne vois pas ce que le plain-chant grégorien et le choral luthérien ont de commun avec le folklore afro-américain.

–        Cat : Justement, c’est là que tu fais erreur. Si toute éducation était interdite au Noir – il leur était défendu de lire, d’écrire (exception faite de quelques propriétaires humanistes) – leur évangélisation était cependant considérée comme nécessaire par leurs maîtres, surtout après que l’évêque de Londres ait aboli, en 1727, le principe qu’un chrétien ne pouvait être maintenu en esclavage. De nombreuses religions étaient proposées à ces nouveaux catéchumènes : missionnaires calvinistes, luthériens, baptistes, congrégationnalistes et catholiques anglicans ou romains se firent une concurrence effrénée.

          5. « Prayer meeting »

Enregistré dans la Shiloh Primitive Baptist Church, Bogue Chitto, Alabama (USA)

                 Disque : Flw F-4418 piste 11 (2’03)

–        Cat : Ce que tu viens d’entendre est une partie de la prière qui ouvre généralement un office religieux noir.

–        Bird : Ces différentes congrégations protestantes américaines et autres mènent depuis plusieurs années une campagne d’évangélisation à travers le monde, voulant contrecarrer l’avance de l’islam. Elles profitent de la moindre manifestation sportive ou culturelle pour essayer d’imposer leurs idées conservatrices proches de l’intégrisme[2]. A nouveau, un de leur terrain favorable est la population noire des grandes villes, aussi bien américaines qu’européennes et africaines. Ainsi, lors des jeux olympiques dans les diverses villes retenues, ils se présentèrent en masse afin de faire du prosélytisme actif. C’est le combat que mène George W. Busch, élu de Dieu, contre le Mal représenté par son homologue Ben Laden ! Sais-tu que J.F. Kennedy est le premier président américain catholique (et le seul à ma connaissance), les autres appartenaient à l’une ou l’autre de ces congrégations protestantes généralement baptiste (Carter, Clinton, Bush père et fils) ou étaient francs-maçons !

–        Cat : Effectivement, c’est l’un des dangers qui menacent notre liberté de penser, au même titre que l’intégrisme musulman. Malraux avait prédit que « le XXIe siècle serait religieux, ou ne serait pas ».

Mais arrêtons-là notre digression politico-religieuse car elle pourrait nous entraîner assez loin.

Au cours des cérémonies dominicales, les prêtres et les pasteurs, ayant reconnu la spécificité des voix noires, leur enseignent l’art de chanter les hymnes et les psaumes.

          6. « Dead and gone »

                Pers. : Dock Reed, Vera Hall Ward

                Enregistrement : Tuscaloosa, Alabama (USA).

                Disque : Flw F-4418, piste 2 (1’45)

Dear and gone, Lord ! (2)                                                        Gone to the bone yard (3)

All the friends I have,                                                               Oh my Lord !

Dear and gone !

                                                                                                           Never turn back ! (3)

Gone to the bone yard ! (2)                                                      Oh my Lord !

All the friends I have,

            Dear and gone !                                                                      My poor father ! (3)

                                                                                                           Dear and gone !

My poor mother ! (3)

Dear and gone !                                                                                  Gone to the bone yard ! (3)

Oh my Lord !

–        Cat : Les Noirs accueillent ces différentes formes du christianisme avec enthousiasme, car ils voyaient dans celles-ci des compensations pour la vie à venir, pour les maux soufferts pendant celle-ci. Une religion qui leur permettait de croire en un renversement des conditions du riche et du pauvre, du maître et de l’esclave dans l’autre monde. Ils firent connaissance avec les psaumes et cantiques protestants anglo-saxons, surtout dans les « Camp Meetings », réunions religieuses organisées par les Méthodistes et les Baptistes afin de raviver la foi des pionniers. Le résultat fut ces chants exaltant les vertus cardinales du christianisme : patience, abstention, amour, foi et espoir.

          7. « When l Get home » – Camp Meetin’ Choir. J. Garfield Wilsop, director

                  Disque : MG 25084 Al (2’06)

–        Cat : Au début, les esclaves pouvaient assister, sur  des bancs réservés, aux offices en compagnie des Blancs et y chanter des cantiques et des psaumes tirés de recueils d’hymnes, comme ceux du poète anglais Isaac Watts « The Psalms of David, Imitated » et « Hymns and Spirituals Songs ». La diffusion de ceux-ci est fortement encouragée par le mouvement religieux « The Great Awakering » (le Grand Réveil) qui, dès 1730, tend à remplacer ces psaumes traditionnels par des hymnes plus vivants. Lors de la guerre d’indépendance (1776-1783), seul 3% des esclaves fréquentent les communautés religieuses.

Ecoutons ce chant tel qu’il est interprété dans les petites communautés baptistes de la campagne sudiste. Il s’agit d’un hymne écossais de 1745, transposé en anglais en 1777 et qui est devenu un chant traditionnel de l’église baptiste. Il a été enregistré par Alan Lomax (toujours lui) dans l’église baptiste de la communauté blanche de la petite cité minière et rurale de Blackey au Kentucky.

          8. « Guide Me, O thou Great Jehovah » – Congregation of Mount Olivet Regular Baptist Church, Blackey, Kentucky

                 Leader : Ike Caudill

                 Disque : NW 80294-2, piste 1 (5’43)

Leader :                        Guide me, O thou great Jehovaj,             

                                    Pilgrim through this barren land,

Congregation :  Pilgrim through this barren land,

Leader :                        I am weak but Thou art mighty,

Congregation :  I am weak but Thou art mighty,

Leader :                        Hold me with Thy powerful hands.

Congregation :  Hold me with Thy powerful hands.

                                    Bread of heaven, bread of heaven

                                    Feed me till I want no more.

                                    Open thou the crystal fountains,

                                    Whence the healing streams do flow.

                                    With the fiery cloudy pillar,

                                    Lead me all my journey through.

                                    Strong deliverer, strong deliverer,

                                    Be thou still my strength and shield.

                                    Feed me with the heavenly manna,

                                    In this barren wilderness,

                                    Be my sword and shield and banner…

–        Bird : A l’écoute de ce morceau, je commence à percevoir l’influence que ces hymnes ont pu avoir sur la musique afro-américaine.

–        Cat : Avant la fin du XVIIe siècle, un mouvement pour l’instauration de paroisses noires s’enclenche. Georges Leile est le premier esclave à être autorisé à prêcher en 1774 et à créer la première église noire, l’African Baptist Church de Savannah en Géorgie. Dès 1780, les paroisses noires autonomes se multiplient. Devenus indépendants sur le plan religieux, les Noirs reprennent le répertoire  des Blancs et plus particulièrement les hymnes wesleiens. Ils leur font subir les transformations dont nous avons parlé la dernière fois. Ces chants deviennent les « negro-spirituals« , les « gospel songs« , les « jubilees« . Le premier recueil de « negro-spirituals » (Slaves Songs of the United States) vit le jour en 1867.

          9. « I don’t know what I’d do«  » – Camp Meetin’ Choir. J. Garfield Wilsop, director

                 Disque : MG 25084 A3 (2’33)

–        Cat : Au début, le « spiritual » s’accompagnait souvent d’une danse rituelle, qui prit le nom de « ring shout » (cri en cercle). Les fidèles tournaient en rond l’un derrière l’autre en laissant traîner les pieds. Un ou plusieurs « shouters » (crieurs) entonnaient le chant repris ensuite par l’assemblée. Ce chant comportait des éléments musicaux propres à la communauté blanche : le répons, chant alterné entre l’officiant et les fidèles. Mais la mélodie, quoique construite au début sur la gamme pentatonique, subit dans sa structure générale l’influence du plain-chant grégorien et du choral luthérien. Elle se termine par une figure particulière qui deviendra une des caractéristiques du « spiritual« . Cette figure amène l’accord de fa à celui de do dans la tonalité du do majeur. Elle était employée par les Européens dans leurs hymnes pour notamment harmoniser le mot amen.

         10. « Move Members Move » – Family Hibler, Marian, Mississippi

                   Pers. : Rosie Hibler (voc, leader), family (voc)

                   Disque : Flw F-4418, piste 12 (1’59)

–        Cat : Lorsque les Noirs eurent leurs propres églises, les apports européens se sont vus détournés peu à peu de leur esprit originel : le répons s’africanise, s’ouvre à l’improvisation et les caractéristiques dont nous avons parlé la dernière fois s’imposent : prépondérance rythmique et traitement des sonorités.

–        Bird : C’est un fait que, changeant de milieu social et subissant les traditions d’un autre peuple, un être est amené à adopter certains traits de ce peuple.

         11. « True Friendship » – Rev. J.C. Burnett, New York City, 17.05.1927

                 Pers. : J.C. Burnett (voc) – prob. Sisters Ethel Grainger, Odette Jackson (voc) – Thomas “Fats” Waller (org)

                 Disque : F & A FA008 CD1, piste 6 (2’55)

–        Cat : Le disque que tu viens d’entendre est une perle rare dans la discographie jazzistique, car l’accompagnateur à l’orgue n’est autre que « Fats » Waller que l’on a déjà rencontré pour terminer le dialogue précédent, dans un tout autre style.

–        Bird : En effet, je pense, pour ce que je m’en rappelle, que c’est avant tout un pianiste au style assez enjoué.

–        Cat : Ces chants religieux évoluent au cours du XIXe siècle, surtout après la Guerre de Sécession (1861-1865) et l’émancipation des esclaves. Trois grands courants se dessinent. D’un côté, les pasteurs et les musiciens noirs adaptent l’hymnologie protestante classique aux populations noires émancipées. En 1801, le précurseur de ce mouvement, Richard Allen, pasteur fondateur de l’African Methodist Episcopal Church, publie le premier recueil de cantiques exclusivement destiné aux Noirs, « A collection of spirituals Songs and Hymns Selected from various Authors ».

Les créateurs les plus influents de ce genre musical sont le révérend Charles Albert Tindley (1856-1933), méthodiste de Philadelphie, et Lucie E. Campbell (1885-1963), directrice musicale de la National Baptist Convention. Leurs œuvres annoncent les formes modernes des « gospel songs » et sont encore très populaires. Je te fais entendre une composition de Tindley interprétée par Washington Philips qui s’accompagne au dolceola, sorte de cithare équipée d’un clavier.

         12. « Take your burden to the Lord and leave it there » – Dallas, 02.12.1927

                  Pers. : Washington Philips (dolceola, voc)

                  Disque : F & A FA008 – CD1, piste 10 (3’06)

–        Bird : Très curieux, on ne s’attend pas à entendre un tel instrument dans la panoplie des instruments habituellement utilisés dans la musique afro-américaine. Par contre le chant n’a rien à envier aux psaumes classiques des Blancs.

–        Cat : Le second courant, celui des « jubilee singers » veut donner une image respectable des « spirituals » issus de l’esclavage. Les « jubilees » sont basés sur un hymne religieux existant. Ils consistent en une variation par strophes, dont chacune subit, au cours des répétitions des variations qui font naître la polyphonie. Par le biais de chorales universitaires ils cherchent à attirer l’attention du public blanc américain sur ces chants et obtenir ainsi un soutien financier permettant le fonctionnement de ces établissements destinés aux jeunes Noirs.

Le premier chœur noir voit le jour à la Fisk University (Nashville, Tennessee). Sous la direction de leur professeur blanc, Goerges L. White, de jeunes étudiants chanteurs de cette université, les « Fisk Jubilee Singers » présentent un concert à Nashville en 1871, puis à Boston en 1872 où ils obtiennent un succès immense lors de leur prestation à l’occasion d’un World Peace Jubilee. Ils firent le tour des Etats-Unis et traversèrent même l’Atlantique pour se manifester en Europe. Ils eurent l’occasion de chanter devant le Président des Etats-Unis et devant la famille royale d’Angleterre. Ils montraient au monde que ce peuple à peine émancipé pouvait prendre sa place dans la société américaine.

          13. « Roll Jordan roll » – Fisk University Jubilee Quartet (c. 1913)

                   Disque : Flw F-RF5, piste 1 (2’40)

–        Bird : Effectivement, on sent que l’on a affaire à des versions plus harmonisées et rythmiquement rabotées. Mais elles gardent malgré tout une certaine authenticité et une grande chaleur.

–        Cat : De nombreuses autres chorales apparaissent provoquant un engouement du public blanc pour ce genre de musique religieuse comme celles de l’université de Hampton en Virginie, de Ross au Mississippi ou de Tuskegee en Alabama. Voici un morceau interprété par les « Tuskegee Institute Singers ».

          14. « I’ve been buked and I’ve been scorned and most done travelling » – Tuskegee Institute Singers (c. 1917)

                  Disque : Flw F-RF5, piste 2 (3’20)

–        Cat : Ne crois pas que l’authentique « negro-spiritual » se perd ou s’édulcore. Dans les églises le dynamisme et la spontanéité se perpétuent. Si les Baptistes et les Méthodistes demeurent attachés à une hymnodie conformiste, les églises pentecôtistes, surtout sanctifiées, jouent le rôle de conservatoire des traditions afro-américaines. La création de la Church of God in Christ, en 1895, aura musicalement une importance capitale car c’est là que le chant évangélique se ressourcera aux moments cruciaux de son évolution.

D’ailleurs, voici un exemple… Ce morceau, « Move in the room with the Lord » est exprimé avec une passion peu ordinaire. Il s’agit ici d’un acte de foi mystique. Tout en s’appuyant sur une base rythmique solide, les exécutants semblent perdre connaissance, et s’arrachent des cris furieux, donnant un saisissant exemple de la « transe musicale » typique de ce genre de manifestation.

          15. « Move in the room with the Lord » – The Original Five Blind Boys.

                   Disque : CFD 3NB3 (2’37)

–        Bird : Je suis convaincu. Assister à un office pareil doit provoquer une exaltation sans borne.

–        Cat : Le disque, à partir du début du XXe siècle, en permettant une meilleure connaissance de la pratique musicale religieuse, fera apparaître quatre grands courants qui s’influenceront les uns les autres : la vie des congrégations, la création hymnodique, l’apparition des quartettes, le tronc commun du gospel moderne.

–        Bird : Effectivement, grâce à l’enregistrement, on peut conserver un patrimoine musical d’une grande richesse en allant capter sur le terrain des événements spontanés et donc authentiques.

–        Cat : Voyons d’abord qu’elle est l’ambiance dans les églises noires, lors des offices. Nous avons déjà un bel aperçu de ce qui se passe lors des cérémonies religieuses avec les diverses particularités que sont le dialogue entre le prédicateur et ses fidèles, le passage du sermon au chant, la glossolalie, c’est-à-dire, les mots inventés et les interjections qui ponctuent l’office, l’accompagnement instrumental qui peut prendre de l’importance dans certaines congrégations.

Premier exemple, une scène de baptême par immersion en Alabama.

          16. « Baptizing scene » – Rev. W. A. Donalson

                   Disque : Atl. SD-1346, B2 (1’35).

–        Cat : Pour mettre les fidèles dans l’atmosphère voulue, on interprète d’abord quelques psaumes dans la plus pure tradition protestante. Le pasteur annonce ensuite sur le ton parlé, le chapitre de la Bible qu’il va commenter. Le sermon commence, fait de phrases courtes que le pasteur récite « recto tono » et d’une traite en accentuant violemment la dernière syllabe. Généralement, ses phrases démarrent sur un cri plus sonore et longuement étiré, ce qui provoque une cassure dans le rythme. Le rythme des versets s’accélère, la voix se fait plus rauque. Les fidèles s’échauffent. Ils balancent le corps et soulignent de battements de mains les phrases du sermon. Ils poussent des interjections – shouts – telles que « Hallelujah » ou « Lawsy ! ». Les femmes lancent des cris hystériques et le sermon se termine dans une frénésie collective.

          17. « 1′ Il fly away » – The Reverend D. Campbell

                    Disque : CFD 3N AS (2’45)

–        Bird : Edifiant… On peut diviser cette forme musicale en deux catégories, comme pour le plain-chant grégorien; c’est-à-dire en récitative et en mélodique. C’est vrai, on est emporté par cette tension croissante et on a envie de bouger.

–        Cat : Je n’avais pas tort en insistant sur le chant liturgique…

Pour compléter le tableau, je te lis un court texte écrit par la spécialiste de l’art noir, Mura Dehn, relatant une scène se déroulant dans un temple noir en 1952.

« Elder Davis (le révérend) quitta sa petite plateforme, descendit parmi les danseurs et rugit d’une voix âpre : c’était le commencement du sermon. Il parlait, en anglais, d’une étrange manière, la voix déformée par les éclats. La tête rentrée dans les épaules comme un taureau, il se tenait immobile, tournant la tête et le buste, puis chargeait  soudainement dans une direction précise, comme un animal furieux. Ses deux mains s’ouvraient dans une attitude familière aux danseurs. Mais il ne dansait pas. Il chargeait vers un coin de la salle, puis vers un autre, en homme terriblement puissant. Les assistants s’étaient échauffés jusqu’à la folie, tous rugissaient et criaient à son exemple, complètement abandonnés. La sauvagerie de ces cris les rendait terrifiants. Elder Davis, comme un sorcier d’Afrique, sans instruments, sans mise en scène théâtrale, sans déguisement, se sentait animé d’un pouvoir divin et le hurlait à ses ouailles. Son vêtement brun foncé virait au noir sous l’effet de la transpiration. »

Pour clore ce chapitre, le révérend McGee et sa congrégation accompagnés au piano et au trombone.

        18. « Jesus the Lord is a Saviour » – Rev. F.W. McGee and Congregation (c. 1929)

                  Pers. : + trombone, piano

                  Disque : Flw F-RF5, piste 7 (3’26)

–        Bird : Si le Seigneur existe, il doit bien se balancer là-haut !

–        Cat : Des chorales sanctifiées se forment aussi au sein de ces congrégations comme les « Memphis Sanctified Singers ». Des prédicateurs itinérants sillonnent les villes et les campagnes pour répandre la bonne parole. Souvent, ils s’accompagnent à la guitare ou au piano. Ecoutons d’abord les « Memphis Sanctified Singer », puis le prédicateur Blind Willie Johnson.

          19. « He got better things for you » – Memphis Sanctified Singers, Memphis, 01.10.1927

                   Pers. : Bessie Johnson (1ère voix) – Melinda Taylor, Sally Sumber (voc) – Will Shade (g)

                   Disque : F & A FA008, CD1, piste 13 (2’52)

        20. « Let your light shine on me » – Dallas, Texas, 03.12.1927

                  Pers. : Blind Willie Johnson (g, voc)

                  Disque : F & A FA008 CD1, piste 1 (3’07)

–        Bird : Ce besoin impérieux de glorifier Dieu par des manifestations aussi extraverties me semble être l’apanage de ces populations afro-américaines.

–        Cat : On rencontre cela également en Afrique noire où en Amérique latine, où les congrégations protestantes se sont implantées et ont été également amalgamées aux religions ancestrales, donnant lieu à de nombreuses nouvelles sectes : le kimbanguisme, par exemple, qui pris naissance au Congo du temps de la colonisation et qui est toujours vivace.

D’un autre côté, le répertoire religieux s’enrichit avec l’apparition de nombreux musiciens – compositeurs, comme Thomas A. Dorsey, dont nous entendrons tout de suite une composition, Kenneth Morris, Roberta Martin ou James Clevaland pour ne citer que les plus importants. La National Baptist Convention publie périodiquement les « Gospel Pearls », hymnaire qui donne une bonne idée de la richesse de ces créations.

         21. « If you see my saviour » – Thomas A. Dorsey

                 Disque : F & A FA5051, CD2, piste 18 (2’50)

–        Bird : Je vois qu’il est loin le temps où les esclaves devaient se cacher pour se réunir et partager leurs peines et leurs joies.

–        Cat : La réorganisation des spirituals en cantiques à quatre parties par les Jubilee Singers permettra l’apparition des quartettes bien rodés qui se produisent toujours aujourd’hui. Le premier enregistrement de musique noire est celui du « Dinwiddie Colored Quartet », en 1902. Dans les années 1920, s’impose le style élaboré et détendu du Sud-Est avec le « Norfolk Jubilee Singers », repris par les « Blue Jay Singers » de l’Alabama. Voici les « Norfolk Jubilee Singers ».

          22. « No hiding place » – Norfolk Jubilee Singers, Charlotte, NC, 05.06.1938

                   Pers. : Norman “Crip” Harris (1er tenor voc) – Raymond Smith (2ème tenor voc) – Melvin Colden (bar voc) – Len Willians (b voc)

                   Disque : F & A FA008 CD1, piste 14 (2’48)

–        Bird : C’est vrai, on sent une mise en place plus précise. Ce n’est plus la spontanéité des offices.

–        Cat : Ce premier éveil de l’âme noire fut encouragé par quelques minorités de Blancs négrophiles tel la « New England anti-slavery society » fondée à Boston en 1831 ou l’ « Underground railroad » créée en 1838. Pour ces philanthropes, le chant religieux afro-américain présentait beaucoup plus d’intérêt que le portrait caricatural et clownesque du Noir donné par les « Minstrels » dont nous parlerons lors d’un autre entretien. Au fur et à mesure de l’émancipation et de la lente intégration sociale et politique du peuple noir au sein de la fédération américaine, la vogue de la musique sacrée des Noirs va en s’amplifiant.

Dans le morceau suivant, les Jubalaires traitent le thème avec une habilité consommée. Ce groupement qui diffère des précédents, par son style plus doux, plus travaillé – c’est plutôt une formation de concert – joue sur un tempo très vif, mêlant avec science les différentes phrases et utilisant avec un art parfait toute la richesse des voix. La mise en place rythmique est sans défaut.

         23. « My God called me this morning » – The Jubalaires

                    Disque : CFD 3N A4 (2’35)

–        Bird : Il faut reconnaître que bien que ce soit des versions plus édulcorées, il y a malgré tout quelque chose qui passe. On y sent un enthousiasme et une foi sous-jacents.

–        Cat : A partir des années 1930, on verra une éclosion de ces quartettes qui subissent l’influence du jazz et de la musique populaire, avec, notamment, le célèbre « Golden Gate Quartet », Le « Dixie Humming Birds », les « Five Blind Boys », le « Spirit of Memphis », et bien d’autres. Ecoute celui-ci; il est chanté par les « Dixie Humming Birds ». Un soliste entonne le thème d’une voix de gorge passionnée et vibrante, tandis que ses compagnons le soutiennent en un ensemble très rythmé accompagné d’un battement discret et assez rapide. Le soliste fait croître la tension, tenant longuement une note avant de reprendre ses vocalises.

          24. « What are they doing in heaven today » – The Dixie Humming Birds.

                      Disque : CFD 3N A1 (2’53)

You know I’m thinking                                                 Je songe, voyez-vous

Of friends whom I used to know                                               A des amis que j’avais

Who lived and suffered                                                 Qui ont vécu, qui ont souffert

In this world below…                                                   En ce bas monde….

–        Cat : Le groupe des « Spirit of Memphis » accompagne dans cette plage Brother Cleophus Robinson, l’un des plus célèbres « meneurs de jeu » des chants religieux noirs. Dans son interprétation on sent l’intensité dramatique, la passion et la fougue qui expliquent son ascendant sur la foule de fidèles venue l’écouter.

         25. « A charge to keep I have » – The Spirit of Memphis

                   Pers. : Brother Cleophus Robinson (voc), choeur

                   Disque : CFD 51N A4 (2’51)

–        Cat : Le « Golden Gate Jubilee Quartet » est né à Norfolk aux Etats-Unis en 1934. Il est alors composé par les ténors William Langford et Henry Owens, le baryton Willie Johnson et le basse Orlandus Wilson qui dirige à l’époque la formation. Avec l’a capella, il révolutionne l’univers du gospel mais aussi la société de l’époque. En 1939, ils sont engagés pour se produire au Café Society, à New York, « le premier club de jazz à pratiquer l’intégration raciale ». Plus tard dénommé « Golden Gate Quartet », le groupe exporte le gospel en Europe et finit par s’installer à Paris en 1959. L’ensemble, dont Elvis Presley fut un grand fan, s’est produit dans près d’une soixantaine de pays à travers le monde. La flamme du Golden Gate ne s’éteint pas et se transmet inexorablement en dépit des changements des chanteurs qui évoluent dans le groupe. Paul Brembly (ténor), neveu d’Orlandus Wilson, Terry François (basse) qui lui succède, Franck Davis (baryton) et Clyde Wright (ténor) forment aujourd’hui le Quartet. Bel exemple de continuité durant près de 70 ans.

          26. « The valley of time » – Golden Gate Quartet, New York City, 26.12.1939

                     Pers. : Henry Owens (1er tenor voc) – William Langford (2ème tenor voc) – Willie Johnson (bar voc, lead) – Orlandus Wilson (b voc)

                     Disque : F & A FA008 CD2, piste 11 (2’40)

          27. « The sun didn’t shine » – Golden Gate Quartet, New York City, 25.05.1941

                    Pers. : même que le précédent sauf : Clyde Riddick remplace Langford

                    Disque : F & A FA008 CD2, piste 12 (2’06)

–        Bird : Evidemment, quand on entend ces voix magnifiques, on comprend que le public de tout horizon puisse être conquis.

–        Cat : Bien vite tous ces groupes de chanteurs rentreront dans le circuit commercial et feront le tour du monde. C’est le seul moyen de toucher l’ensemble du public non initié. Les quartettes présentent des interprétations impeccables au point de vue musical, mais il lui manque cette spontanéité, cette chaleur que nous avons rencontrées lors de l’écoute d’un enregistrement dans un temple.

–        Bird : C’est vrai, je me rappelle que dans les années 1960, chaque année, un spectacle de chants de Noël intitulé « Black Nativity » présentait des chorales qui interprétaient des « negro-spirituals« , parfaitement mis en place. La mise en scène voulait donner au spectateur une idée de ce qui se passait dans les églises noires à l’époque de Noël. Comme le programme l’annonçait, par l’esprit, ce spectacle rejoint le vieux film « Verts Pâturages »[3] ; c’est l’esprit des « mistères » moyenâgeux par les Noirs d’Amérique.

–        Cat : Oui, j’ai assisté à toutes ces représentations. Mais là nous devrions plutôt parler de « gospel songs« . Nous y reviendrons tout de suite. Encore un ensemble très célèbre avec de très belles voix féminines et dont sortira la chanteuse Dionne Warwick qui fit une belle carrière en soliste. Les « Drinkard Singers », originaires de Newark dans le New Jersey, étaient parrainés par Mahalia Jackson et se sont révélés lors du festival annuel de Newport en 1957. Une foi chaleureuse, communicative et un swing incontestable se dégagent de leurs interprétations.

          28. « Listen to the lambs » – Drinkard Singers – 04.1958.

                    Disque : RCA 430 323 A5 (2’55)

–        Bird : Justement, Mahalia Jackson ? Tu n’en parles pas.

–        Cat : J’y arrive. Les chanteuses comme Mahalia Jackson, Sister Rosetta Tharpe… chantent plus souvent ce que l’on qualifie du nom de « gospel songs« . Ce qui les distingue du « negro-spiritual« , c’est qu’ils sont interprétés par un soliste avec ou sans accompagnement d’instruments et de choeurs. On peut les distinguer également selon un découpage historique en partie artificiel. Les « negro-spirituals » sont nés dans les zones rurales, tandis que les « gospel songs« , fortement inspirés du blues et du jazz se sont formés dans les ghettos des grandes villes industrielles au sein des nouvelles communautés qui ont quittées la campagne pour tenter leur chance en ville. Albert Tindley, fils d’esclaves et prédicateur d’une église méthodiste de Philadelphie est considéré comme le premier auteur de gospel. Il a écrit des dizaines de morceaux dont « We shall overcome », l’hymne de la marche pour les Droits civiques de Martin Luther King en 1960. Ils se généraliseront autour de 1930 sous l’impulsion de Thomas A. Dorsey et Sallie Martin.

         29. « God is a battle axe » – Sallie Martin Singers, Hollywood, 15.12.1950

                   Pers. : Sallie Martin (lead voc) – Cora Martin, Brother Joe May (voc) – Theresa Childs (voc, p) – Dave Weston (voc, org)

                   Disque : F & A FA5053, CD1, piste 19 (3’30)

–        Bird : Je pense qu’il ne doit pas toujours être facile de faire la distinction. Personnellement je préfère en rester à un terme plus général. Une classification plus rigoureuse n’améliorera pas l’écoute, ni ne fera mieux apprécier ces chants.

–        Cat : Tu as tout à fait raison. De ces quartettes et autres ensembles vocaux se détachent quelques interprètes de grande classe qui feront une carrière publique et discographique parfois prestigieuse. Nous avons, bien évidemment Mahalia Jackson, incarnation même du gospel, qui refusa une carrière profane, en dépit des pressions de son mari, conscient de ses dons phénoménaux. Malgré cela, s’était une habile femme d’affaire qui su mener sa carrière avec brio. Je te fais écouter deux de ses interprétations.

         30. « I can put my trust in Jesus » – Mahalia Jackson, New York City, prob. 17.10.1949

                   Pers. : Mahalia Jackson (voc) – Mildred Falls (p) – Herbert J. Francis (org)

                   Disque : F & A FA5053 CD1, piste 7 (3’14)

–        Cat : Le deuxième morceau est une sensationnelle interprétation de « In the upper room ». Le thème se rapproche du précédent, nous retrouvons ici le désir d’être là-haut avec Jésus. L’exposé de cet état de grâce est fort serein, une sorte de béatitude s’exprime par la bouche de la chanteuse qui joue avec piété et douceur, sans rythmer presque sa partie. Il est impossible de ne pas être envoûté par la magnificence de cette voix chaleureuse et aux résonances de cathédrale. Tout auditeur retient son souffle en l’écoutant. Puis entourée d’un chœur, Mahalia Jackson donne à son chant un rythme très sensible, comme si l’état de grâce conquis ne pouvait se concevoir qu’entouré de la magie rythmique. Elle se laisse balancer par la musique, tantôt en soliste, tantôt en contre-chant par rapport à ses compagnons.

          31. « In the upper Room » – Mahalia Jackson

                    Disque : Vogue EPL.7076 (5’43)

–        Bird : Elle semble s’envoler jusqu’aux cieux dans ses vocalises, et je pense que cet « In the upper room » est l’une des plus belles parmi les pièces que le chant noir n’ait jamais offert à ses admirateurs.

–        Cat : On ne peut passer sous silence des chanteuses comme Sister Rosetta Tharpe, qui fit une longue carrière profane avant de se consacrer au chant religieux, ou Marion Williams que l’on vit en tournée « Black Nativity » à Bruxelles, en novembre 1962, avec son groupe « The Stars of Faith », et en décembre 1964.

          32. « Rock me » – Rosetta Tharpe with Lucky Millinder & his Orchestra, New York City, 05.09.1941

                    Pers. : Rosetta Tharpe (voc, g elec) – William Scott, Archie Johnson, Nelson Bryant (tp) – George Stevenson, Flyod Brady, Edward Morand (tb) – Ted Barnett, George James (sa) – Stafford Simon (st) – Ernest Purce (sb) – Bill Doggett (p) – Trevor Bacon (g) – Abe Bolar (b) – Panama Francis (dm)

                    Disque : F & A FA 008 CD 2, piste16 (2’44)

         33. « How far am I from Canaan » – Marion Williams, New York City, 14.06.1949

                   Pers. : Marion Williams (sopr voc lead) – Gertrude Ward, Clara Ward, poss. Willa Ward Moultrie (voc) – Henrietta Waddy (cont. voc) – inconnu (p, org)

                   Disque : F & A FA5053 CD 2, piste 9 (5’34)

–        Cat : Comme je l’ai dis précédemment en évoquant la naissance de la « Church of God in Christ » de mouvance pentecôtiste, le chant religieux noir continue à participer de la musique afro-américaine en intégrant ses innovations et ses modes, tout en gardant ses racines profondes. Pour illustrer mon propos, écoute ce morceau interprété par un choeur d’adolescents de Los Angeles qui exprime sa foi avec la musique de son temps. Il n’y est question que d’amour, d’élévation et de joie.

         34. « Don’t you give up » – L.A. Gospel Rap – Team Jesus

                   Disque : F & A FA-5051 CD1, piste 16 (4’22)

–        Bird : C’est du rap !

–        Cat : Bien sûr. Cela découle d’une attitude, d’un choix d’expression qui implique ses codes de pensées, ses réflexes comportementaux et ses rituels.

Pour terminer cet entretien, je voudrais te montrer l’influence de ce genre musical sur le reste de la musique afro-américaine. Un bel exemple est Ray Charles. En 1955, avec son succès commercial de « I’ve got a woman », il trouve un nouveau style, unique, en mélangeant les composantes du gospel et du blues : le canevas musical des gospels et des thèmes profanes qui évoquent les déchirements du quotidien, propres au blues.

          35. « I’ve got a woman » – Ray Charles – 1955

                    Disque : Rhino 8122 73556-2 CD1, piste 3 (2’54)

–        Cat : La confusion sera d’autant plus grande, lorsqu’il s’adjoindra le chœur des Raelets. Comme l’officiant, Ray chante d’une voix écorchée, tandis que les voix féminines reprennent ses phares à la manière des fidèles. C’est bien la technique appel – répons que nous avons vu en début d’entretient. Cela lui valut les foudres de la communauté noire bien pensante qui y voyait une sorte de sacrilège. Cela n’enlève rien au génie de Ray, au contraire. La formule sera reprise par d’autres chanteurs de blues et donnera la tendance « soul ».

A titre d’exemple, “Lonely Avenue”, dans lequel apparaissent pour la première fois les Raelets,  s’inspire du “I’ve Got a New Home” des « Pilgrim Travelers ».

          36. “Lonely Avenue” – Ray Charles – 1956

                   Disque : Rhino 8122 73556-2 CD1, piste 9 (2’34)

–        Bird : Après une séance pareille, je me sens converti à cette culture musicale très riche et attachante.

–        Cat : Ce dernier morceau est une belle transition pour nous amener au dialogue suivant qui traitera du « blues ».

Discographie

  1. « Get on Board. – Negro folksongs » by the folkmasters.

Folkways Records FA 2029 – 25 cm, 33T.

  1. Chant grégorien – Les quatre antiennes à la Saint Vierge.

Decca  461.012 – 17 cm, 45T.

  1. Negro Folk Music of Alabama – Volume Two Religious Music

Folkways F-4418 – CD

  1. Negro Spirituals – vol.2 – Camp Meetin’ Chair.

Mercury MG 25084 – 25 cm, 33T.

  1. The Gospel Ship – Baptist Hymns & White Spirituals from the Southern Mountains

New World 80294-2 – CD

  1. Negro Spirituals / Gospel Songs 1926-1942

Fremeaux & Associés S.A. – FA 008 – CD

  1. Introduction to Gospel Song

Folkways F-RF5 – CD

  1. Sounds of the South – Southern Folk Heritage Series

Atlantic 1346 – 30 cm, 33T

  1. Neuf Negro Spitituals – Gospel Songs

Le Club Français du Disque 3N – 25 cm, 33T.

  1. Histoire du Negro spiritual et du Gospel

Fremeaux & Associés – FA 5051 – CD

  1. Negro Spirituals / Gospel Songs II N°2

Le Club Français du Disque 5I N – 25 cm, 33T

  1. Les Drinkards singers ­

RCA 430 3235 – 30 cm, 33T.

  1. Gospel sisters & divas 1943-1951

Fremeaux & Associés – FA 5053 – CD

  1. Mahalia Jackson « Negro Spirituals » Vol 1

Vogue EPL 7076 – 17 cm, 45T.

  1. The definitive Ray Charles

Rhino 8122 73556-2 – 2CD


Bibliographie

 1)     Bergerot F., Merlin A. (1991- – « L’épopée du jazz. Vol. I. Du blues au bop« , Découvertes Gallimard, « Arts », 114.

2)     Berendt J.E (1963) – « Le Jazz des origines à nos jours » ­, Petit bibliothèque Payot, Paris.

3)     Carles P., Clergeat A., Comolli J.-L. (1988) – « Dictionnaire du Jazz« , Robert Laffont, Paris.

4)     Champarou P. (2002) – Le Blues : des Plantations à la Scène Musicale, in La Gazette de Greenwood, juin.

5)     Heuvelmans B. (1951) – « De la Bamboula au Be-Bop », Ed. de la main jetée, Paris.

6)     Milton E. (1995) – « Jazz & Blues collection 3 : Ray Charles« , Editions Atlas.

7)     « Negro-spirituals – Les chants religieux du peuple noir des Etats-Unis« , Livret d’accompagnement du disque Le Club Français du Disque – 3 N « Negro Spirituals, Gospel Songs »

Marion Williams and the Stars of Faith

NOTES

 


[1]           En Angleterre, John Wesley et Charles Wesley, deux frères en réaction contre l’intellectualisme de l’orthodoxie protestante,  fondent un mouvement antiformaliste qui deviendra le méthodisme . Au cours de grands rassemblements en plein air à travers toute l’Angleterre, ils prêchèrent la conversion personnelle et le souci des plus pauvres. Leur prédication contribua au regain de la ferveur religieuse dans la classe ouvrière britannique, jusque-là rebutée par le formalisme hautain de l’Église d’Angleterre. Désapprouvé officiellement, le méthodisme finit par se séparer de l’Église anglicane et devint l’une des confessions non conformistes.

[2]             Les sociétés bibliques du monde entier profitent du gigantesque spectacle que sont les Jeux Olympiques de Sydney pour annoncer la Parole de Dieu. Des dizaines de milliers d’ouvrages bibliques « sportifs » en plusieurs langues ont été publiées par les sociétés bibliques d’ pays d’Europe, d’Afrique, d’Asie et d’Amérique.

« Les sociétés bibliques saisissent « l’occasion en or » des Jeux Olympiques », in  Nouvelles bibliques de l’ABU, n° 355, novembre 2000 (www.biblesociety.org)

[3]             « Verts Pâturages » (Green Pastures) : film noir et blanc (1936) réalisé par William Keighley sur une nouvelle de Marc Connelly. Le récit basé sur la Bible met en scène des acteurs noirs. On y présente Dieu sous la forme d’un brave pasteur de couleur, qui offre aux fidèles des cigares de qualité supérieure, qui a bien des soucis, mais dont la bonté et le pouvoir sont infinis. De très beaux « negro-spirituals » sont interprétés par les « Al Hall Choirs »

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