Notes de lecture

Reprend les notes prises lors de mes lectures. Elles peuvent s’inspirer d’articles trouvés sur la toile ou peuvent être des commentaires personnels accompagnés d’extraits les plus significatifs.

Les notes ʺbleuesʺ de lecture

J.-P. Schroeder (2014) – Le Jazz comme modèle de société, Académie Royale de Belgique, coll. « L’Académie en poche ».

Il faut remercier Jean-Pol Schroeder d’avoir commis ce petit ouvrage et d’y avoir fait participer Steve Houben et ses deux guitaristes dans un contre-chant appuyant son propos. Il faut également remercier l’Académie Royale de Belgique de l’avoir publié. Nos deux comparses sont bien connut du milieu ʺjazzistiqueʺ national et international.

Jean-Pol Schroeder, conservateur de la Maison du Jazz à Liège, est un spécialiste reconnu de l’histoire du jazz. Il nous régale chaque année, lors de ses cycles sur l’Histoire du Jazz, à Liège comme à Bruxelles, par ses anecdotes et ses documents visuels souvent inédits.

Steve Houben, notre saxophoniste et flûtiste national, a eu le privilège d’entrer à l’Académie, où il représente le Jazz. Cette admission parmi ce cénacle des Sages prouve que cette forme musicale particulière est enfin reconnue à sa juste valeur.

Dans cet essai, Jean-Pol tente de développer l’idée du jazz comme modèle de société. Contrairement à la majorité des ʺHistoires du Jazzʺ, l’auteur prend le problème à contre sens au risque de s’attirer les foudres des esprits ʺbien pensantsʺ et des défenseurs du ʺpolitiquement correctʺ.

En ouverture, il rappelle l’accueil de Louis Armstrong, le 21 novembre 1934, sur la scène du Théâtre Royal de Liège où cette ʺmusique de nègreʺ a été vilipendée par toute la critique de l’époque, pour, quelques années plus tard, être portée aux nues par les mêmes. A chaque nouveau courant les réactions furent identiques, une période de rejet, puis une acceptation du bout des lèvres et enfin pour certains, une acceptation tout court. C’est ainsi que j’ai retrouvé sous la plume d’un certain L. P. Verdeaux dans sa ʺNouvelle Histoire du Jazzʺ, publiée en 1968, cette déclaration péremptoire : « Le bop n’est pas du Jazz. En effet, le ʺbopʺ non seulement n’est pas une évolution du Jazz, mais il n’a rien à voir avec lui ». Il semblerait que ces propos auraient pour origine une déclaration de Charlie Parker mais il faut les resituer dans leur contexte.

Revenons à Jean-Pol. Dans cet essai, il étendra son propos à l’art tout court et à ses rapports avec le monde. Et c’est là, en revenant au jazz qu’il a fréquenté depuis plus de 40 ans que l’auteur veut nous persuader que cette musique ʺengagéeʺ ou plutôt ʺenragéeʺ « peut, d’une certaine manière, être considérée comme un modèle de société ».

Et de poursuivre : « […] le jazz me semble apte à nous familiariser avec de nouveaux modes de fonctionnement, avec une manière inédite de concevoir les relations humaines, avec une série de paradigmes susceptibles d’alimenter une nouvelle manière de penser les problématiques auxquelles notre monde est confronté » (p. 18).

Il est à remarquer que cette notion de paradigme apparaît à travers tout le texte. L’un de ceux-ci est la « valorisation de la différence » que l’on retrouve dans tout morceau de jazz. Chaque musicien affiche son propre style, son propre son, dont la somme génère un son d’ensemble d’une richesse tributaire de cette « différence ».

Une autre constatation se porte entre la musique dite « classique » et le jazz. Dans la première, c’est le compositeur qui prime. Les exécutants se contentent de reproduire la partition, en y mettant bien sûr leur signature selon leur tempérament. En jazz, ce sont les musiciens, les exécutants qui ont la vedette. Ils peuvent s’exprimer librement dans le cadre des solos qui leur sont accordés et ainsi affirmer leur individualité. Pour revenir au paradigme précédent, cette individualité se fond dans une communauté qui l’accompagne, le soutient.

Cette double approche permet d’apporter, au niveau politique et social, un éclairage nouveau suggérant des solutions, ou du moins des pistes de changement remettant en cause les concepts basiques sur lesquels s’appuient la gestion de notre société. En termes simples, tirons une première conclusion qu’il est possible d’allier les différences et de vivre ensemble en parfaite harmonie, cqfd !

Dans la suite de cet essai, l’auteur tente de décrypter ces paradigmes. Mais avant cela, il va poser quelques pré-requis indispensables pour comprendre le sens du jazz. Il rappelle que cette musique est un métissage issu « de la rencontre dans le creuset de la civilisation américaine, d’éléments de culture européenne importés par les colons blancs (Irlandais, Italiens, Anglais, Français, Espagnol) et d’éléments de culture africaine importés par les esclaves noirs » (pp.21-22).

Il en tire une première constatation que ce « métissage se présente comme une superbe et lumineuse valorisation de la différence, une vue comme facteur d’enrichissement et source d’émergence » (p. 23).

Jean-Pol Schroeder rappelle également que c’est l’arrivée de ces milliers d’esclaves en provenance d’Afrique sur le territoire américain qui a permi l’éclosion d’une forme de musique afro-américaine avec ses spécificités selon les zones géographiques : blues, jazz… en Amérique du Nord, bossa nova, salsa, reggae… en Amérique centrale et du Sud. Pour ces populations, la musique fait partie intégrante de la vie quotidienne. Tout se résout en chant et rythme. Cela se retrouve dans les ʺfield hollersʺ et les ʺwork songsʺ et dans les chants d’église, ʺnegro-spiritualsʺ et ʺgospelsʺ. Les différentes formes que le jazz a pris au cours de son histoire sont étroitement liées au contexte sociale et politique de l’époque : musique populaire et de plaisir dans les bouges de la Nouvelle-Orléans ; période swing à l’époque de la prohibition, avec un rapport marqué à l’alcool et la drogue en réaction à l’hypocrisie bien pensante ; be-bop, hard-bop, free jazz lors des grandes manifestations de revendication du peuple noir.

Dans un deuxième chapitre, Schroeder appuie son argumentation par des exemples assez percutants.

L’exemple 1 relie l’ʺUnderground railroadʺ (voies d’évasion vers le Nord) à l’Ancien Testament. Les ʺnegro-spiritualsʺ servant de langage codifié pour correspondre : le Jourdain évoque le Mississippi ; la Terre promise, les Etats du Nord et le Canada, etc.

Dans un autre exemple il relie la naissance du be-bop aux premières émeutes à caractère racial, conséquence des années de guerre durant lesquelles les Noirs étaient considéré comme de la chair à canon et n’avaient aucun droit.

Plus loin, il définit le free jazz comme une négation et le plus « bel exemple de collusion entre jazz et politique ».

Dans ce contexte de liberté et de révolte, le jazz fait peur aux pouvoirs forts, aux dictatures qui ont toujours essayé, en vain, de museler ce mode d’expression. C’est le sujet du chapitre 3.

Dans le chapitre suivant, l’auteur revient sur les différents paradigmes soulevés dans les chapitres précédents. Pour lui, exception faite du swing, « les caractéristiques du jazz sont liées aux africanismes présents dans le jazz » : le rythme, le timbre, l’improvisation, le call and response, les blue notes.

Concernant la place et la qualité du rythme dans le jazz, elles sont totalement différentes de celles que nous donnent à entendre la musique dite « classique ». Dans cette dernière, le rythme est suggéré, les instruments de percussion sont peu nombreux et se limitent à accentuer certain traits musicaux, tandis qu’en jazz il est appuyé et souvent polyrythmique du fait de l’importance de la batterie, instrument typiquement ʺjazzʺ. Je reprends maintenant les conclusions de Jean-Pol Schroeder :

« […] en termes de paradigmes, on retiendra que cette rupture marquée par le jazz à la tradition occidentale illustre la mise en avant de la composante rythmique et suppose dès lors une acceptation et une valorisation du corps et de la chair, parallèlement à celle de l’esprit et ce sans soumission de l’une à l’autre ; et que la polyrythmie illustre quant à elle le passage d’une pensée « simple » (avec pour limite la pensée unique) à une pensée « complexe » ouverte aux notions de rétroactions, d’émergence, de désordre organisateur, de non-rationalité, etc. » (pp. 62-63).

Passons maintenant au timbre. Ici, à nouveau, il existe une énorme différence entre les deux cultures musicales. En musique occidentale, le ton doit être clair, précis, lisse, sans bavure, correspondant à l’instrument.
« A l’inverse, en Afrique, puis dans le jazz, chaque instrumentiste a à cœur de triturer le son de toutes les manières possibles et imaginables, afin de rendre sa sonorité personnelle et expressive » (p. 64).

Concluons à nouveau avec l’auteur :

« […] aux paradigmes du conformisme, du modèle, de l’étalon, du clonage, se substitue de manière lumineuse celui du respect de la différence. Mieux de la valorisation de la différence, considérée non plus comme un danger, mais comme un bonus au service de la collectivité – qui, elle-même, revalorise en retour chacune des sonorités. En outre, les critères usuels définissant le « beau » cèdent le pas aux urgences de l’expressivité, ouvrant ainsi les vannes à autant d’univers et de possibles jusqu’alors inexplorés » (p. 65).

« On le sait, le jazz est une musique centrée sur l’improvisation […] » (p. 66). A l’origine, le musicien de jazz, ne sachant pas lire la musique et n’ayant pas suivi de cours, reproduisait d’oreille ce qu’il entendait perpétuant la tradition orale africaine. Ensuite, lorsque compositeurs et arrangeurs se mirent à la notation musicale, ils laissèrent une part importante à l’improvisation, s’effaçant derrière le soliste. Au fil du temps on constate une évolution dans l’improvisation. Au départ, d’essence mélodique avec des solistes comme Armstrong, elle se tourne vers les harmonies à l’époque swing, pour se complexifier avec l’arrivée du be bop qui introduit des altérations et des accords de passage. Coltrane dans les années 60’ se lance dans une sorte de gymnastique cérébrale en jouant sur le changement constant de tonalité (Giant Steps). Ensuite les grands solistes se lancent dans l’improvisation modale. Et pour finir, le free jazz s’écarte de toutes règles pour prôner l’improvisation libre de toute contrainte.

Pour revenir aux paradigmes on peut dire que « l’improvisation abandonne le programme au profit de la stratégie, la conduite adaptée n’étant plus celle qui obéit à une consigne ou à un code préétabli mais celle qui, tout simplement convient le mieux à la situation hic et nunc » (p. 70).

« Enfin, improviser, n’est-ce pas aussi « prévoir l’avenir dans une quasi immédiateté », et s’attacher à réagir de la manière la plus pertinente qui soit aux défis que se présentent ? Ici encore, le jazz offre sinon un modèle en tant que tel, du moins des pistes de réflexion qu’il serait absurde d’ignorer » (p. 71).

Une autre caractéristique du jazz qui peut au départ choquer les oreilles des puristes occidentaux est l’introduction des ʺbleu notesʺ dans le discours musical. Les Occidentaux sont habitués à une échelle de sons discontinue (tons et demi-tons). Par contre, la musique afro-américaine avec ses notes bémolisées jugées « fausses » donne l’impression d’une continuité sonore et d’une certaine indiscipline des musiciens qui les utilisent.

Pour reprendre les termes de Jean-Pol Schroeder avançons que :

« Esthétiquement, cette pratique d’indiscipline (dans les deux sens du terme) loin de déforcer la musique, lui confère un supplément d’âme, de puissance ET de cohérence. Idéologiquement, la pratique des blue notes, au-delà de l’appartenance communautaire qu’elle suppose, s’apparente ici encore à une pratique politiquement incorrecte et à un refus de la norme et du dogme » (p. 74).

Dès l’origine le ʺcall and responseʺ fut une sorte de dialogue codé entre protagonistes, que ce soit les ʺwork songʺ, les ʺpreachesʺ, les ʺbluesʺ, puis le jazz tout court. Ainsi :

« Par la musique, l’Africain et le jazzman à sa suite, marquent leur appartenance, développent outils et messages, affirment leur solidarité avec les membres de leur communauté – sans se départir de leur liberté individuelle. Le dialogue musical reflète le dialogue tout court, et ce à divers niveaux. Le système dit du call and response (appel et réponse) y est omniprésent » (p. 75).

« Le call and response est donc bien davantage qu’un simple dialogue dûment préparé au service de l’improvisation, il inclut un système codé de relation entre musiciens, et un système libre de relations entre musiciens et public. Le tout fonctionnant davantage comme une stratégie de l’instant que comme un programme préétabli (et revoici les paradigmes) » (p. 78).

Poussé à l’extrême le ʺcall and responseʺ peut mener à la transe. Et justement :

« En termes paradigmatiques, le rapport à la transe évoque la quête d’un réel élargi, au-delà des normes et des usages, au-delà du quotidien – une altération de la conscience qui conteste la conception normative et rationnelle de l’Univers et de la société » (p. 80).

Le jazz est une musique qui résiste à l’écriture. En effet, il est impossible de réduire le swing en équation, ce balancement qu’il est quasi impossible de définir et qui provoque des débats sans fin entre puristes du jazz. Il s’agit en fait d’ « une complexité méta-logique mais hautement naturelle et qui nous souffle à l’oreille que le simplisme réducteur, en politique, en économie ou en musique, est sans doute le pire ennemi d’une perception correcte du réel » (p. 84)

Ensuite, Jean-Pol Schroeder se penche sur l’évolution générale de ce genre musicale et sur son avenir. S’agit-il d’une simple mode comme certains courants auraient pu le laisser croire (New Orleans, swing, be-bop…) ou d’un genre musical au même titre que la musique classique ? Le jazz est devenu universel. De l’image de l’arbre on passe à celle du delta. Nouvelle image qui implique une coexistence des différents styles, anciens et nouveaux, avec une interpénétration entraînant de nombreux métissages. Dans cette perspective, quelle est l’avenir du jazz : un essoufflement avec perte de créativité ou évolution comme la musique classique. Seule l’avenir nous donnera la réponse.
Cette situation provoque une réflexion sur un phénomène comparable mais dans un autre domaine, celui du développement durable, actuellement remis en question par bon nombre de citoyens.

Dans « Solibertude ou libertarité », notre auteur débute son chapitre par ces propos :

« Si les caractéristiques dont il vient d’être question s’avèrent porteuses de paradigmes aisément transposables dans les sphères socio-économique et politique, le schème le plus directement subversif et le plus indéniablement apte à servir de modèle à un nouveau type de relation sociale, est sans conteste la manière particulière dont le jazz articule les intérêts de l’individu (le soliste) et la collectivité (le groupe). Une articulation qui réduit à néant des décennies voire des siècles d’idéologies réductrices » (p. 91).

Maintenant en nous tournant vers les dernières décennies de notre histoire nous constatons que nous avons vécu une dichotomie flagrante : soit l’épanouissement de l’individu prime sur le bien-être de la collectivité (conception capitaliste – libérale), soit la gestion de la collectivité prime sur l’individu (conception communiste – collectivisme). Dans les deux cas un choix et un sacrifice a été fait.

La conception philosophique que l’on peut déduire de la musique africaine et par extension afro-américaine peut peut-être nous donner une approche différente.
Pour reprendre le texte de Schroeder :

« En d’autres termes, en jazz, plus les solistes sont libres (pour autant qu’ils aient appris à gérer leur liberté), plus le groupe est soudé au bout de compte ; et corollairement, plus le groupe est soudé, plus les solistes peuvent laisser exploser leur liberté d’improvisation ! » (pp. 93-94).

Cela peut se traduire par une boucle que l’on peut lire de cette façon : « L’individu fait le groupe qui fait l’individu » ou « La liberté fait la solidarité qui fait la liberté ». Cette vision ne laisse la priorité à aucun des deux pôles et au contraire laisse la porte ouverte à toutes les possibilités. Notamment à un monde politiquement incorrect « qui fleure bon la révolte et l’empathie. Un monde libre et solidaire, d’autant plus libre qu’il est solidaire et inversement. Un monde qui ne craint pas la différence mais la valorise – loin des conformismes, des étalons et des clonages. Un monde imparfait et fier de l’être. Un monde qui reconnaît et donne du sens au droit à l’erreur, rejetant corollairement l’excellence obligée et la tolérance zéro. Un monde d’où toute pensée unique est balayée au profit d’une saine complexité. Un monde où le matériel et le physique sont en phase avec le spirituel. Un monde qui privilégie l’expressivité aux modèles figés. L’originalité à la technique. Un monde régit par les rétroactions plutôt que par les causalités immuables. Un monde démocratique hostile à la soumission. Un monde où l’on préfère la souplesse de la stratégie à la rigueur du programme. Où l’on travaille à réagir dans l’instant aux défis. Où l’on insère le qualitatif au cœur de la notion de développement. Un monde de l’order from noise » (pp. 95-96).

Ce livret est accompagné d’un CD reprenant les morceaux suivants arrangés par Steve Houben :

– Ana Maria (Wayne Shorter)
– Black Beauty (Duke Ellington)
– Fables of Faubus (Charles Mingus)
– Moose the Mooche (Charlie Parker)
– Wonderfull World (Bob Thiele & George David Weiss)

Ils sont interprétés par Houben au saxo, Jacques Pirotton et Quentin Liégeois aux guitares.

Publicités
Catégories : Notes de lecture | Étiquettes : | Poster un commentaire

LA RADIOACTIVITE DES ROCHES (2)

Article paru dans le Bulletin du G.E.S.T., N° 171, janvier 2012

Robert SIX

I. ORIGINES DE LA RADIOACTIVITE DES ROCHES

Ce qui intéresse plus particulièrement le géologue ce sont les teneurs moyennes mesurées pour une « province pétrographique » déterminée, répondant à un faciès chimique, comme nous avons pu le constaté pour les anomalies détectées dans notre pays.

Il est évident que l’étude approfondie d’un massif rocheux montre que la radioactivité n’est pas répartie de façon homogène mais présente des variations systématiques. Les analyses détaillées par plaques nucléaires ont permit d’établir trois origines de la radioactivité : les inclusions, les fissures et la dispersion dans les minéraux essentiels.

A. Inclusions

Un minéral peut contenir des inclusions qui peuvent être d’autres minéraux ou roches, un liquide, un gaz, ou tout corps englobé dans le minéral hôte (insecte dans l’ambre). On distingue deux types d’inclusions, selon le moment où elles apparaissent dans le minéral hôte :
1. les inclusions primaires qui apparaissent durant la phase hydrothermale de la cristallogenèse dans les fractures du minéral ;
2. les inclusions secondaires qui se forment après la cristallisation du minéral.

Par exemple, dans un granite composé des trois éléments habituels, biotite, quartz et feldspath, on peut constater que ceux-ci peuvent émettre un rayonnement α. En fait ces éléments purs présentent une très faible activité propre. Une étude précise démontrera que les rayons α sont émis par les inclusions qu’ils contiennent : zircon, apatite, uraninite, etc.

B. Fissures

Lorsque des fissures se forment dans la roche, lors d’une phase de métamorphisme, des phénomènes hydrothermaux se mettent en place. L’augmentation de la température et de la pression favorise la circulation d’eaux chaudes ou de vapeur au sein de la roche, capables de dissoudre de nombreux éléments et de provoquer leur migration vers les zones de vide formées par ces fissures. La roche autour de ces dernières se déminéralise au profit des cristaux qui se forment dans les zones de vide.

La nature des cristaux dépend de la composition de la roche puisqu’elle en fournit les éléments. Elle dépend également de la température et de la pression, car la dissolution d’un élément répond à une combinaison caractéristique à cet élément du couple température – pression.

Le remplissage de ces fissures ou micro fractures peuvent présenter une radioactivité plus élevée que la roche elle-même, du fait que des éléments comme l’uranium, le thorium ou le potassium se retrouvent en inclusions dans les cristaux qui se forment dans ces cavités. On peut en tirer la conclusion que la radioactivité concentrée dans ces fissures ou ces interstices est d’origine postérieure à la formation de la roche.

C. Dispersion dans les minéraux essentiels

Les minéraux dans lesquels entrent des éléments radioactifs peuvent être subdivisés en minéraux essentiels et minéraux accessoires. Les minéraux essentiels sont des constituants importants des roches. En plus de ces deux catégories, il faut ajouter les accumulations exceptionnelles ou anomalies que nous avons déjà rencontrés dans l’article précédent.

Comme nous l’avons déjà signalé, toutes les roches sont susceptibles d’être radioactives, du fait de la dissémination générale des trois radionucléides naturels, uranium, thorium et potassium. Toutefois, ils se fixent préférentiellement sur les sédiments fins, de sortes que ces derniers sont plus radioactifs que les sédiments plus grossiers.
Lorsque la radioactivité est répartie dans les minéraux essentiels, elle est contemporaine de la roche.

Le potassium entre dans la composition de nombreux minéraux essentiels. Les feldspaths potassiques et les micas en contiennent beaucoup.
Généralement, l’uranium et le thorium, lorsqu’ils se trouvent en faible quantité, ne peuvent former de minéraux proprement dits et sont toujours associés à d’autres minéraux, plus particulièrement aux terres rares, au zirconium et au calcium.

Les principaux minéraux accessoires que l’on retrouve sous forme d’inclusions microscopiques dans les roches sont :

• les zircons (ZrSiO4), silicate de zirconium, du groupe des néosilicates. Les cristaux de zircon les plus anciens actuellement connus sur Terre ont été trouvés dans la formation Narryer Gneiss Terrane du craton Yilgarn en Australie occidentale, avec un âge estimé à 4,404 milliards d’années. Ils sont relativement fréquents dans les roches plutoniques de type granitoïde (granites) et les roches alcalines (pegmatites ou syénites). On les retrouve également dans des gneiss et souvent en inclusions dans la biotite contenue dans ces roches. On peut parfois les trouver en abondance dans les syénites. Par contre, ils sont rares dans les laves et les tufs. Dans les roches métamorphiques, ils se présentent sous une forme recristallisée ou épitactique . Ils peuvent également se retrouver dans des sédiments en tant que matériaux détritiques.

Les zircons peuvent contenir, à l’état de traces, de l’uranium ou du thorium radioactif, par substitution d’atomes de Zr. La proportion 235U/207Pb ou 232Th/208Pb permet d’estimer l’âge du cristal et par déduction celui de la roche qui le contient.
Les zircons que l’on trouve dans la biotite sont généralement entourés d’un halo pléochroïque, cercle plus ou moins foncé ou opaque. Ce phénomène est dû à l’action du rayonnement α émis par les impuretés radioactives du cristal qui détruisent la matrice de la biotite.

halo pléochrïque

Fig. 1 – Un zircon dans une matrice de biotite, entouré d’un halo pléochroïque.

• les sphènes, ou titanites (CaTi(SiO5), du groupe des nésosubsilicates sont caractéristiques des roches magmatiques sodiques (granites, syénites, trachytes, andésites) et métamorphiques de faciès amphibolique (gneiss, amphibolites, etc.). On les trouve en association avec des feldspaths, de la néphéline, de l’ægyrine, du zircon, de l’apatite.

• les apatites, phosphates de composition variable répondant à la formule générale Ca5(PO4)3(OH,Cl,F). Ce sont des minéraux secondaires communs des roches magmatiques alcalines (granites, syénites, pegmatites, et laves équivalentes) et des roches riches en Ca (carbonatites, calcaires métamorphiques)

• les allanites, sous espèces des épidotes, contenant des terres rares (Ce, Th, Y…), rattachées au groupe des sorosilicates. Ce sont des minéraux accessoires de certains granites et pegmatites. La radioactivité des allanites est très variable : inactives à quelques dixièmes de rayons α/cm²/s, soit une teneur en Th voisine de 1%, avec parfois un peu d’U.

• les monazites, nom générique de trois espèces de phosphates (Ce PO4 ou (Ce, La, Th)(PO4)). Ce sont des minéraux accessoires des granitoïdes à biotite, et de leurs pegmatites. Toutes les terres rares peuvent entrer dans la structure des monazites et leur capacité à accepter l’uranium et le thorium en fait les minéraux les plus radioactifs après l’uraninite (UO2), la thorianite (ThO2) et la thorite ((Th, U) SiO4).

• les xénotimes, phosphates d’yttrium (YPO4) assez rares. Ils sont associés aux zircons dans des pegmatites riches en muscovite. On les trouve en faible quantité dans les roches acides comme les granites et les pegmatites et aussi en inclusions dans les biotites des granites. Ils sont également présents dans les roches métamorphiques et dans les dépôts de sédiments détritiques à la suite de la désagrégation des roches qui les contenaient.

Ces différents minéraux ne sont pas, à proprement parler, des minerais d’uranium ou de thorium. Ils contiennent ces éléments non pas comme constituants normaux, mais plutôt sous forme d’impuretés.

II. RADIOACTIVITE DES ROCHES MAGMATIQUES

A. Teneur moyenne des éléments radioactifs des roches magmatiques

D’après les premiers auteurs (HOLMES) qui ont utilisé des méthodes radiométriques se basant sur l’émission de radon, les teneurs moyennes en uranium seraient de 9,10 ppm pour les roches acides qui contiennent plus de 65% de silice, et de 3,20 ppm pour les roches basiques, contenant moins de 50% de silice. Une autre méthode consiste à mesurer directement la radioactivité γ des descendants de l’uranium comme le 214Bi (bismuth). Il suffit de mesurer le niveau de rayonnement ambiant total au-dessus de la zone à prospecter, au moyen d’un compteur gamma portatif ou embarqué à bord d’un véhicule ou d’un aéronef.

D’après des mesures obtenues par les nouvelles techniques décrites dans l’article précédent, ces chiffres semblent trop élevés.
Ainsi, pour des roches granitiques, les valeurs suivantes ont été avancées par différents chercheurs :

Auteurs ppm d’U ppm de Th
Evans et Goodman (1941) 3,00 13
Keevil (1938) 2,77   7,94
Sentle et Keevil (1947) 3,84 à 4,02 13,1 à 13,5

 

Ces données sont reprises d’un ouvrage paru en 1957. Il s’agit de « La radioactivité des roches » par René COPPENS, Maître de Conférences de Radiogéologie à la Faculté des Sciences de Nancy. Lui-même a analysé plus de 1.000 échantillons de roches acides (granites et granulites) de Bretagne par la méthode des plaques nucléaires. Il a mis en évidence une émission α d’une moyenne de 0,80.10-3/cm²/sec., ce qui pourrait correspondre à une teneur moyenne en uranium de 3,7 ppm et une teneur moyenne de Th de 10,1 ppm.

Une autre source, plus récente, donne, toujours d’après HOLMES, une teneur moyenne du granite en uranium de 8.10-6. Ce qui permet de déduire, si l’on admet une densité de 2,70 pour le granite, que 1 m³ de granite contient 21,6 g d’uranium et 1 Km³ en contient 21.600 t (POMEROL et FOUET, 1975).

Dans le manuel « Les minéraux, leurs gisements, leurs associations », les auteurs (P. BARIAND, F. CESBRON et J. GEFFROY) avancent qu’il n’est pas aisé de séparer géochimiquement le comportement de ces deux éléments, tous deux lithophiles et que le clarke d’ensemble est de 2,7 g/t pour l’U et de 9,6 g/t pour le Th mais que ces deux éléments sont surtout concentrés dans les granites et les syénites : environ 3 g/t pour U et 8 à 17 g/t pour Th. Les teneurs sont plus faibles dans les basaltes (1 g/t pour U, 4 g/t pour Th) et très faibles dans les péridotites (1 ppm de U, 4 ppm de Th).

B. Le cas des roches basiques

Comme le montre les résultats de HOLMES, les roches basiques présentent un taux de radioactivité d’environ trois fois moindre que celui des roches acides, soit en moyenne de 1 à 2 ppm d’uranium et de 3 à 4 ppm de thorium. Quant à la répartition de cette activité, elle se montre fort différente de celle des roches acides, et semble plutôt diluée dans la masse de manière particulièrement uniforme. On n’y distingue peu d’inclusions actives.

Les mesures d’activités faites sur un certain nombre de type de roches montrent une activité très basse pour les gabbros, moyenne pour les diorites et beaucoup plus élevée pour les roches acides.
On constate, sans toutefois, en tirer une relation, que l’activité augmente avec la teneur en silice qui varie pour ces roches de 40 à 75%.

Toutefois, sur la base de différentes mesures, des teneurs moyennes (ordre de grandeur) ont pu être estimées :

ppm d’U ppm de Th
Gabbros (moins de 50% de Si) 1 3
Roches intermédiaires :

Diorites (moins de 60% de Si)

Syénites, granodiorites (50 à 60% Si)

 

1,5 à 2

 

5 à 6

Roches acides (famille des granites)

(65 à 70% Si)

3 à 4 9 à 12

C. Le cas des roches volcaniques

Lors d’une éruption volcanique, les roches émises le sont sous forme de coulées de lave, de produits de projection, de nuages de cendres et de nuées ardentes.

D’une manière générale, on peut dire que les volcans « rouges » effusifs sont moins radioactifs que les volcans « gris » explosifs. Ainsi, les laves des volcans d’Hawaii, basaltiques, et leurs équivalents plutoniques (les gabbros) sont moins radioactifs que les laves des volcans de la ceinture de feu du Pacifique (rhyolite) et leurs équivalents plutoniques (les granites).

Deux processus interviennent dans la formation des laves : d’une part, la cristallisation et la différentiation magmatique, et, d’autre part, les coefficients de partage.

1. Cristallisation et différentiation magmatique

Lors de sa remontée vers la surface, le magma subit une cristallisation fractionnée et une différentiation. Au départ, le magma primitif est généralement plus proche d’un basalte. Lorsqu’il commence sa cristallisation, il le fait de manière différentielle, c’est-à-dire que certains minéraux cristallisent (olivine, pyroxènes) en premier, appauvrissant la masse en Fe, Mg et l’enrichissant en Si, Al, Na, K. Si le processus de cristallisation se poursuit suffisamment longtemps, le magma basaltique du début devient plus granitique.

2. Coefficients de partage

On retrouve nos éléments radioactifs classiques (40K, 230Th, 235U et 238U) également dans les roches volcaniques, mais à des teneurs variables selon leur nature : plus élevées dans les laves siliciques que dans les laves plus mafiques.
Dans le système basaltique, ces éléments sont dits « incompatibles », car pour des raisons cristallochimiques, ils sont incapables de s’incorporer dans la structure des cristaux formés dans le magma basaltique (olivines, pyroxènes). Ils restent dans le magma résiduel jusqu’au moment où celui-ci atteint des compositions granitiques (rhyolitiques) et que la présence de feldspaths alcalins permet l’incorporation du K dans les nouveaux cristaux en formation.
Cet élément chimique se compose de trois isotopes : les isotopes 39K et 41K qui sont stables et représentent 99,99% du potassium naturel, et le 40K, isotope radioactif dont la demi-vie est de 1,28 milliards d’années.
Neuf fois sur dix, le 4019K se désintègre par émission α en 4020Ca (calcium). La dixième fois il se transforme en 40 18Ar (argon) par capture électronique.
Tant que la lave est liquide, l’argon formé peut s’échapper, et comme il s’agit d’un gaz inerte, il ne peut se combiner chimiquement avec un constituant de la roche. Lorsque la lave se refroidit, il reste prisonnier de la roche et s’y accumule, permettant à un minéralogiste de déterminer l’âge de la roche à analyser par la méthode K/Ar ou 39Ar/40Ar déjà évoqué précédemment.

Le Th et l’U vont atteindre des valeurs proches de la saturation et vont « s’incruster » lors des dernières phases de cristallisation (apatites, zircons, monazites, allanites, etc.).
Ce processus a pour conséquence, qu’au final, un granite / rhyolite est plus radioactif qu’un gabbro / basalte.

Le nuage de cendres volcaniques du volcan Eyjafjöll

Ce que peu de gens savent, c’est que le nuage de cendres volcaniques émis par le volcan islandais Eyjafjöll à la fin du mois d’avril 2010 a rejeté dans l’atmosphère des émissions radioactives, comme tous les volcans d’ailleurs.

Selon les dires du scientifique Hervé NIFENECKER , il s’agirait de près de 600 tonnes d’uranium et 1.800 tonnes de thorium. Pour avancer ces chiffres, il s’est basé sur les calculs de l’Institut de volcanologie islandais. D’après celui-ci, 80 millions de m³ de tephra correspondant à 200 millions de tonnes ont été dispersés dans l’atmosphère durant les 72 premières heures de l’éruption. En tenant compte d’une concentration moyenne de 3 g/t d’uranium dans la croûte terrestre et d’environ 10 g/t pour le thorium, NIFENECKER arrive aux nombres de tonnes d’uranium et de thorium cités plus haut, retrouvés dans le nuage de cendres.

Une autre source, l’IRSN , avance des chiffres un peu moins élevés : 400 tonnes d’uranium et 1.300 tonnes de thorium, pour un rapport Th/U égal à 3,3 (VIASTELIC et al. 2006).

L’activité spécifique de ces éléments s’élève à 12.300 Bq/g pour l’238U et 4.100 Bq/s pour le 232Th. Afin de tenir compte des descendants émetteurs α, avant le radon, on peut multiplier ces valeurs par 4 pour l’uranium, soit 49.200 Bq/s, et par 3 pour le thorium, soit 12.300 Bq/s.

NIFENECKER a voulu faire une comparaison de la toxicité du nuage volcanique avec celui de la catastrophe de Tchernobyl.
Rappelons que dans le cas de l’explosion de la centrale russe, les retombées les plus toxiques furent celles du 137Cs (césium) et de l’131I (iode).

En utilisant les facteurs de dose de la CIPR , il établit le tableau suivant pour les risques sanitaires :

Ingestion adulte Ingestion 1 an Inhalation
137Cs (Tchernobyl) 7,8 x 108 5,76 x 108 2,76 x 108
Uranium (Islande) 5,9 x 106 1,0 x 107 3,8 x 108
Thorium (Islande) 6,1 x 106 1,2 x 107 4,0 x 108
Total (Islande) 1,2 x 107 2,2 x 107 7,8 x 108

En conclusion, la radiotoxicité par inhalation des cendres de l’éruption serait supérieure à celle due aux retombées de 137Cs de Tchernobyl, mais 20 à 50 fois moins radiotoxique à l’ingestion.
En réalité, il est difficile de mesurer les effets radioactifs des émissions volcaniques car d’autres sources naturelles de propagation existent. Ainsi, les vents de sable provenant du Sahara transportent aussi des quantités significatives d’uranium et de thorium.

Eyjafjöll

Fig. 2 – Le nuage de cendres du Eyjafjöll

III. RAPPORT THORIUM / URANIUM

Bien qu’on les trouve en proportions diverses dans toutes les roches, l’uranium et le thorium sont fréquemment associés. De nombreux auteurs ont remarqué que dans les roches magmatiques, le rapport uranium/thorium paraît constant et proche de 3 (COPPENS). Lorsque l’on se trouve en présence d’inclusions, le rapport Th/U peut être très variable, du fait que ces deux éléments n’y sont pas répartis également. Pour que la mesure ait un sens, il est impératif de disposer d’un échantillon suffisamment important. Ce rapport, estimé par différents auteurs a donné des valeurs très variables : 2,6, 1,7, 2,8, 2,5, 3,3, 4,5, 4,00 (COPPENS). La moyenne Th/U des mesures plus précises effectuées par SENFTLE et KEEVIL, sur des roches granitiques, se situe aux environs de 3,4. Pour des roches intermédiaires, toujours d’après ces mêmes auteurs, elle est légèrement plus élevée et se chiffre à 3,98. Malgré ces fluctuations, il n’en est pas moins vrai que les roches contiennent une proportion de thorium en rapport avec celle de l’uranium. Ceci prouve que ces deux éléments ne se sont guère séparés durant la genèse de ces roches et qu’ils ont eu des chimies identiques durant cette période. Du fait qu’ils ont des valences 4+ identiques, stable pour Th et pouvant devenir 6+ pour U dans certaines conditions, il est normal que leurs processus de cristallisation soient identiques pendant la formation des roches qui les contiennent..

Le thorium apparaît dans les trois grandes familles de radionucléides naturels. Il est l’un des descendant de l’238U sous sa forme 230Th d’une période de 75.380 ans. Il forme sa propre famille comme nous l’avons déjà vu plusieurs fois à partir du 232Th d’une période de 1,45.1010 ans. Dans le milieu naturel, il est toujours en équilibre avec ses descendants (équilibre séculaire), tout comme l’238U.

Dans les minéraux, un état stationnaire s’établit au long des chaînes de désintégration, que l’on appelle « équilibre séculaire ». L’abondance relative de chacun des isotopes intermédiaires dépend de leur période respective : plus la période est courte, moins l’élément est abondant. A l’équilibre séculaire, le nombre de désintégrations par seconde, ou « activité radioactive » est le même pour tous les radionucléides de la chaîne. L’ensemble des réactions dans les minéraux d’une roche se résume à la transmutation progressive des atomes de l’isotope de tête de chaîne, par exemple l’238U, en atomes de l’isotope stable final, le 206Pb dans ce cas. Le problème est analogue à celui que tout élève a dû résoudre en arithmétique : celui des baignoires et des robinets

Il peut arriver que l’équilibre séculaire soit rompu, notamment lorsqu’une réaction physico-chimique isole l’un des intermédiaires par rapport à ses ascendants ou descendants. Après quelque temps, l’équilibre se rétablit plus ou moins rapidement selon la période des isotopes considérés. Ces ruptures d’équilibre sont très importantes pour les études de chimie environnementale.
Ainsi, l’uranium et le thorium subissent une séparation importante, si le milieu devient nettement oxydant, car l’uranium passe de l’état U4+ à l’état U6+, devenant très soluble, tandis que le thorium ne change pas et reste à l’état Th4+. Dans ces conditions, ils possèdent des chimies différentes ; les composés de l’U6+ se dissocient de ceux du Th4+, par dissolution et se recristallisent séparent, formant des minéraux d’uranium sans thorium.
Les roches qui n’ont pas été oxydées auraient un rapport Th/U entre 3 et 4, tandis que celles qui ont subi une oxydation et un lessivage verraient leur rapport Th/U nettement supérieur à 3. Par contre, les roches sédimentaires afficheraient un rapport Th/U inférieur à cette valeur.
On peut en tirer une hypothèse qui demande à être confirmée : le rapport Th/U permettrait de se faire une idée sur la formation des roches.

Le processus d’équilibre séculaire a été mis à profit pour déterminer une méthode de datation : la méthode thorium/uranium. Celle-ci s’applique à des systèmes constitués par des minéraux accessoires riches en uranium et en thorium (monazites, zircons, minerais d’uranium et de thorium…). Elle est utilisée dans de nombreuses applications comme la datation des diverses concrétions calcaires, la détermination de l’âge des fossiles de mollusques ou celle des coraux, etc.

A titre d’exemple et de conclusion pour cet article, je donne les résultats d’analyse effectuées lors de l’expédition franco-italienne en Dankalie (Afar, Ethiopie) durant la campagne de décembre 1967 à février 1968.
Les concentrations en U, Th et K ont été déterminée par spectrométrie γ dans plus de 100 échantillons de roches volcaniques prélevées dans deux zones géographiquement distinctes:
1. la dépression danakile (chaîne de l’Erta Ale, massif Pierre Pruvost, Alyata, Afdera, Borawlu) ;
2. Hauts-plateaux éthiopiens (Adigrate – Axum).
Les valeurs obtenues donnent les teneurs suivantes :

Lieux Roches K U Th Th/U
Erta-Ale basaltes 0,5% 1,3 ppm 3,3 ppm 2,6
Rhyolites alcalines 2,3% 4,1 ppm 15,2 ppm 3,7
Pierre Provost acides 3,9% 3,6 ppm 13,5 ppm 3,8
Borawlu rhyolites 2,8% 4,6 ppm 14,7 ppm 3,4
basaltes 0,6% 0,9 ppm 3,1 ppm
Hauts-plateaux Trapps basaltiques Adigrate 0,6% 0,6 ppm 1,1 ppm 1,7
Phonolites Axum 3,9% 2,7 ppm 14,9 ppm 4,9

IV. BIBLIOGRAPHIE

 BARIAND P., CESBRON F., GEFFROY J. (1978) – Les minéraux, leurs gisements, leurs associations, T. 2, Minéraux et Fossiles.
 COPPENS R. (1957) – La radioactivité des roches, Presses Universitaires de France, coll. « Que sais-je ? », 741.
 HAMELIN B. – L’environnement daté et chronométré, in Noyaux atomiques et radioactivité, Dossier Pour la Science, oct. 1996.
 POMEROL C., Fouet R. (1975) – Les roches éruptives, Presses Universitaires de France, coll. « Que sais-je ? », 542.
http://www.springerlink.com/content/g7l0066516k20g4t/

Catégories : Notes de lecture, Radioactivité naturelle | Poster un commentaire

Fukushima – Conséquences

RIBAULT N. & T. (2012) – Les sanctuaires de l’abîme – Chronique du désastre de Fukushima, Editions de l’Encyclopédie des Nuisances, Paris (lecture, août-septembre 2014).

Nadine RIBAULT est écrivain. Elle est l’auteur d’essais, de romans et de nouvelles.
Thierry RIBAULT est économiste au CNRS (Centre National de la Recherche Scientifique), et chercheur à l’Institut de recherche sur le Japon à la Maison franco-japonaise de Tokyo (Umifre 19 CNRS-MAEE).
Nadine et Thierry RIBAULT ont passé la moitié des vingt dernières années au Japon et sont des témoins directs de la manière dont le désastre de Fukushima est administré.

Comme chacun s’en souvient, un tremblement de terre, un raz-de-marée et un accident nucléaire ont frappé la région de Fukushima, au Japon, en mars 2011. En suivant les initiatives de Wataru Iwata, fondateur d’une association appelée « Projet 47 », visant à faire en sorte « que les gens accèdent à l’information juste et exacte et prennent conscience de ce qui est véritablement en train de se passer », les auteurs retracent la chronique des événements qui ont suivi le déclenchement de l’accident à la centrale de Fukushima – tergiversations du gouvernement et de l’entreprise responsable de la centrale, désinformation de la population, à qui l’on ne cesse de répéter qu’il n’y a aucun danger –, et rappellent la manière dont l’industrie du nucléaire « pacifique » a été promue par le gouvernement japonais depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, en collaboration avec les États-Unis, afin de rendre non seulement acceptable mais désirable une technologie que les bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki avaient marquée du sceau de l’infamie.’
L’ouvrage met en lumière le rôle joué par des organisations mafieuses ou semi-mafieuses telles que la Fondation Sasakawa dans la négation des conséquences des catastrophes de Tchernobyl et de Fukushima sur la santé des populations, ainsi que le rôle joué par les yakuza dans l’assistance aux populations immédiatement après la catastrophe, se substituant à des « pouvoirs publics » étatiques et locaux totalement dépassés par les événements. Sont également remis en question un certain nombre de clichés concernant ce qu’il est convenu d’appeler la culture japonaise, qui rendrait la population particulièrement apte à se résigner à une sorte de fatalité. La réalité est fort différente, comme l’attestent notamment les pillages constatés après la catastrophe, ainsi que les sentiments de désespoir et de panique qui animent de larges couches de la population.
(Centre Lillois d’Etudes et de Recherches Sociologiques et Economiques)

Réflexions personnelles

Il est difficile de traiter du problème du nucléaire de manière objective. Automatiquement l’on prend parti pour ou contre l’utilisation de l’atome dans la production d’énergie. Il y a ceux qui prônent la prolifération à tout prix des centrales nucléaires pour la production d’électricité, et il y a ceux qui sont prêts à revenir aux anciennes centrales au charbon ou au gaz afin de sortir au plus tôt de la filière nucléaire. C’est cette option que le gouvernement allemand a choisi sous la pression de ses écologistes. Nos gouvernants se sont également laissé piéger par des pseudos écologistes qui lors de leur passage au pouvoir ont monnayé la sortie du nucléaire en exigeant le démantèlement de nos centrales à partir de 2015. Heureusement, à la suite d’un regain de bon sens, cette décision a été reportée. Je pense qu’il faut raison garder et ne pas adopter des positions aussi tranchées et viscérales. Il est évident que le nucléaire fait peur. L’opinion publique a toujours présent à l’esprit le spectre des armes nucléaires. L’industrie civile de l’atome est l’une des plus sures, mais pour y parvenir il est impératif de prendre toutes les précautions et tous moyens de sécurité afin de minimiser au maximum les incidents. L’industrie chimique est bien plus dangereuse. Il suffit de se rappeler les grandes catastrophes que sont Bopal, Toulouse, etc., et leur lot de morts.

Bien sûr, un accident nucléaire peut déboucher sur une catastrophe de grande ampleur comme cela s’est passé à Tchernobyl et à Fukushima. La contamination par des produits hautement radioactifs est sournoise ; on la détecte mais on ne la voit pas, ce n’est qu’à plus ou moins longue échéance que les effets se font sentir. Une pollution de produits chimiques est tout aussi sournoise et les conséquences sont tout aussi pernicieuses. Mais dans ce cas on oublie vite et on passe à autre chose. Dans l’industrie nucléaire, le moindre incident qui se passe, même dans le circuit non contaminé, est amplifié par les médias et les écologistes de tout poil pour leur permettre de crier au feu, et d’exiger l’arrêt immédiat des centrales !

Si nous voulons continuer à bénéficier du confort auquel nous nous sommes habitués et toujours consommer plus, on ne pourra pas se passer de l’énergie nucléaire, en attendant des solutions toujours plus performantes et peut-être moins dangereuses et moins polluantes. Par polluantes pour le nucléaire, j’entends le stockage des déchets radioactifs de longue durée. Quand à miser tout sur cette forme de production, je pense qu’il vaut mieux choisir une diversification des moyens de production adaptés à l’environnement et pouvant alimenter des zones bien spécifiques. Un champ d’éoliennes convient pour une zone rurale ou de petites agglomérations mais pas pour un réseau national ou international. Il en est de même pour des usines solaires qui non pas beaucoup de sens dans nos contrées mais qui conviennent parfaitement pour les pays méditerranéens et tropicaux.

L’énergie du futur, à savoir la fusion nucléaire, n’est pas encore prête d’être commercialisée. Les défis technologiques sont immenses et les ingénieurs se cassent les dents depuis plus de 75 ans à essayer de confiner le plasma dans lequel s’opèrent les réactions thermonucléaires. Je pense qu’il faudra encore une cinquantaine d’années avant d’y parvenir. Donc, en attendant, diversifions nos moyens de production en n’en rejetant aucun et tâchons de réduire ou du moins stabiliser notre consommation énergétique.

Catégories : Notes de lecture | Étiquettes : | Poster un commentaire

Et Dieu dit : « Que Darwin soit !

Stephen Jay GouldEt Dieu dit : « Que Darwin soit ! », Editions du Seuil,200 (lecture, septembre 2006).

 

Ce livre passionnant est le produit des réflexions qu’inspirent à un scientifique américain biologiste paléontologue la controverse encore active dans son pays entre les fondamentalistes protestants « créationnistes » et les communautés scientifiques et de l’éducation.

La thèse que défend ce livre est le non-recouvrement des domaines du savoir et de celui de la religion, appelé le principe « NOMA ». En un mot, il propose de laisser au domaine du savoir scientifique, celui des faits et des lois que l’homme révèle peu à peu, un territoire livré au seul empire de l’expérience et de la raison. Parallèlement il considère qu’existe un domaine qui traite des fins de l’homme, du sens de la vie et de l’univers, de la morale qui relève de ce qu’il appelle la religion.

De ce principe découlent deux considérations majeures. D’abord il est vain de promouvoir un conflit entre ces deux segments qui traitent de deux aspects complémentaires et non contradictoires des préoccupations humaines. D’autre part, il est également vain de chercher à fonder une proposition de l’un des domaines par des considérations provenant de l’autre, dans un sens comme dans l’autre.

L’argument est bien mené, fondé sur la réflexion, l’histoire et les faits et fournit une base intelligente de compréhension et d’échange paisible entre de vieux adversaires.

Il me semble néanmoins qu’il fait la part belle à la religion qui encore XVIIème siècle estimait le savoir humain de son ressort. En quelques siècles, et une complaisance répétée dans l’erreur scientifique, la religion s’est déconsidérée dans le domaine du savoir vérifiable dont elle s’est, globalement, retirée. Garde-t-elle encore son honneur dans les autres domaines ? Son recul, aujourd’hui clairement accepté par la majorité des religions du livre, est-il autre chose qu’un constat d’échec ? Si en revanche les religions avaient suivi Averroès (XIIème siècle) elles auraient mieux conservé leur dignité. Celui ci disait, en résumé que l’usage de la raison est un devoir, et que si le savoir scientifique que l’homme acquiert contredit l’interprétation des textes révélés, c’est que cette interprétation est à revoir. Oui, il disait cela au XIIème siècle dans une fatwa !

Enfin on ne peut pas s’empêcher de penser que le domaine des faits empiète par essence sur celui de la morale, car l’homme n’a pas l’option de commettre ce qui ne peut pas être commis. Au-delà des limites ainsi placées, peut-être peut-on même espérer fonder un jour par des lois que l’on ignore encore aujourd’hui la base d’une éthique. En attendant, le NOMA n’est pas sans vertu…

Catégories : Notes de lecture | Poster un commentaire

Comment la vie a commencé

Alexandre MeineszComment la vie a commencé, Belin – Pour la Science, 2008 (lecture, dernier trimestre 2010)

Cet ouvrage, commis par un professeur de biologie à l’université de Nice-Sophia Antipolis, est un merveilleux complément aux articles que j’ai écrit sur les plus vieilles roches connues et les premières traces de vie parus dans le bulletin du G.E.S.T[1]. Cet essai s’adresse à un large public ayant quelques notions élémentaires de biologie.  Dans un langage simple, l’auteur répond à toute une série de questions. D’où vient la vie ? Comment est-elle apparue sur Terre ? Quels ont été les premiers organismes vivants ? Comment l’évolution a-t-elle sculpté le vivant au fil du temps ? L’auteur établit une synthèse des dernières découvertes scientifiques sur l’origine de la vie. Cette synthèse est présentée en neuf chapitres, parsemés d’expériences personnelles, ou concernant sa vie professionnelle de chercheur, d’enseignant et de gestionnaire de l’environnement – c’est un spécialiste des milieux marins et des premiers organismes ayant colonisé la Terre.

Cet essai tourne autour de deux tableaux du peintre hollandais Johannes Vermeer de Delft (1632-1675), « L’astronome » et « Le géographe », dont le personnage est vraisemblablement Antoni van Leeuwenhoek, le premier à avoir observé le vivant au microscope. En décortiquant ceux-ci, il aborde les mystères de la vie sous un éclairage nouveau, différent de celui des paléontologues, des généticiens et des microbiologistes.

Meinesz distingue trois grandes étapes innovantes ou genèses dans l’histoire de l’apparition de la vie sur Terre, relevant d’une stratégie majeure qu’il caractérise par la devise si chère à notre pays, « l’union fait la force » : celle des premières bactéries, celle des premières cellules animales et végétales et celle des organismes composés de plusieurs cellules. Ce principe commun qu’est l’union permit d’abord l’association de molécules organiques, particulièrement l’ARN et l’ADN qui ont produit les premières bactéries. Ensuite, l’addition et l’union de bactéries donnent naissance aux lignées généalogiques différentes d’animaux et de végétaux unicellulaires. Enfin, l’union de cellules de la même espèce permit le développement d’organismes pluricellulaires visibles à l’œil nu.

Il relève également quatre types de hasards, ou événements fortuits, ayant participé à la construction du vivant : trois créatifs, les mutations, la reproduction sexuée et la sélection naturelle, et un quatrième destructeur, les grands cataclysmes naturels à l’origine des grandes extinctions

L’auteur consacre un chapitre à la météorite ALH84001 qui a suscité beaucoup de controverses sur l’éventualité de traces de vie détectées à sa surface. J’en ai fait une synthèse dans mon article « Origine extraterrestre de la vie » (voir infra note). Il est acquis que sur la base de « l’ensemble des données actuelles, la vie était présente sur Terre dès 3,5 Ga, sous la forme de bactéries » (p. 47) déjà très diversifiées. Par contre, « tous les vestiges du vivant très ancien ne permettent absolument pas de donner des indications précises sur le lieu, l’époque et le mécanisme de la genèse des premiers organismes » (p. 48). D’où, l’hypothèse, parmi tant d’autres, d’un ensemencement par des météorites venant du fond de l’espace !

Dans son épilogue, Meinesz aborde les différents sens que l’on peut attribuer à la grandeur du vivant, et il termine celui-ci par un plaidoyer en faveur d’une plus grande responsabilité dans la prise en charge de la vie sur Terre.

Je conseille vivement la lecture passionnante de cet essai au modique prix de 19,50 € (en France).


[1] R. Six – Roches archéennes et traces de vie, in Le Bulletin du G.E.S.T. – N° 162, juillet 2010

R. Six – Les plus vieilles roches connues contenant des traces de vie, in Le Bulletin du G.E.S.T. – N° 163, septembre 2010

R. Six – id, in Bulletin du G.E.S.T. – N° 164, novembre 2010

R. Six – Origine extraterrestre de la vie ?, in Le Bulletin du G.E.S.T. – N°165, janvier 2011

Catégories : Notes de lecture | Poster un commentaire

Race et histoire

Claude LEVI-STRAUSSRace et histoire – Denoël, coll. Folio, essais, réédition 1987 (lecture mars 1988).

            La recrudescence du phénomène raciste et antisémitique auquel l’on assiste ces temps-ci doit servir de base à une réflexion sur la notion de races et la diversité des cultures. C’est pourquoi, je reprends ici les notes transcrites lors de ma lecture en mars 1988 du livre de Lévi-Strauss, Race et histoire.

            Dans cet essai, Lévis-Strauss développe les thèmes majeurs suivants, prémices des principes sur lesquels se fonde son structuralisme : diversité des cultures, place de la civilisation occidentale dans le déroulement historique, rôle du hasard et relativité de l’idée de progrès.

            Dans le chapitre intitulé Race et culture, Lévi-Strauss dit ceci : – « Aussi, quand nous parlons, en cette étude, de contribution des races humaines à la civilisation, ne voulons-nous pas dire que les apports culturels de l’Asie ou de l’Europe, de l’Afrique ou de l’Amérique tirent une quelconque originalité des faits que ces continents sont, en gros, peuplés par des habitants de souches raciales différentes. Si cette originalité existe – et la chose n’est pas douteuse – elle tient à des circonstances géographiques, historiques et sociologiques, non à des aptitudes distinctes liées à la constitution anatomique ou physiologiques des noirs, des jaunes ou des blancs » (page 10).

– « Il y a beaucoup plus de cultures humaines que de races humaines, […] : deux cultures élaborées par des hommes appartenant à la même race peuvent différer autant, ou davantage, que deux cultures relevant de groupes racialement éloignés » (page 11).

            Lévis-Strauss, malgré le rejet des préjugés racistes, se pose la question suivantes : « s’il n’existe pas d’aptitudes raciales innées, comment expliquer que la civilisation développée par l’homme blanc ait fait les immenses progrès que l’on sait, tandis que celles des peuples de couleur sont restées en arrière, les unes à mi-chemin, les autres frappées d’un retard qui se chiffre par milliers ou dizaines de milliers d’années ? » (page 12).

            Dans le chapitre traitant de la diversité des cultures, l’ethnologue fait une première constatation : « la diversité des cultures humaines est, en fait dans le présent, en fait et aussi en droit dans le passé, beaucoup plus grande et plus riche que tout ce que nous sommes destinés à en connaître jamais » (page 14). Et de conclure cette réflexion sur la diversification des sociétés humaines en rejetant « une observation  morcelante ou morcellée » de celles-ci. Cette diversité des cultures humaines « est moins fonction de l’isolement des groupes que des relations qui les unissent » (page 17). Elle est en fait « un phénomène naturel, résultant des rapports directs ou indirects entre les sociétés » (page 19).

            De son point de vue, une société peut répartir les cultures en trois catégories : « celles qui sont ses contemporaines, mais se trouvent situées en un autre lieu du globe; celles qui se sont manifestées approximativement dans le même espace, mais l’on précédée dans le temps; celles, enfin, qui ont existé à la fois dans un temps antérieur au sien et dans un espace différent de celui où elle se place » (page 27).

            Même si l’on constate « qu’entre les sociétés paléolithiques et certaines sociétés indigènes contemporaine existe toujours une ressemblance » (page 29-30), Lévis-Strauss nous met en garde contre les dangers d’une interprétation inspirée par l’évolutionisme culturel. Il en arrive à distinguer « deux sorte d’histoires : une histoire progressive, acquisitive, qui cumule les trouvailles et les inventions pour construire de grandes civilisations, et une autre histoire, peut-être également active et mettant en oeuvre autant de talent, mais où manquerait le don synthétique qui est le privilège de la première » (page 33).

            Lévis-Strauss ne nie pas la réalité d’un progrès de l’humanité, mais il nous invite à le concevoir avec prudence. « Le développement des connaissances préhistoriques et archéologiques tend à étaler dans l’espace des formes de civilisation que nous étions portés à imaginer comme échelonnées dans le temps » (page 38). Cela signifie que le progrès  n’est ni nécessaire, ni continu, mais qu’il procède par bonds, par mutation, pour parler en biologiste. Ces bonds s’accompagnent de changements d’orientation; on peut parler d’évolution buissonnante.

            En poussant plus avant sa réflexion sur la différence entre « histoire stationnaire » et « histoire cumulative », Lévis-Strauss montre que « la distinction entre les deux formes d’histoire dépend de la nature intrinsèque des cultures auxquelles on l’applique (page 41). Ainsi, on considère comme « cumulative toute culture qui se développerait dans un sens analogue au nôtre, c’est-à-dire dont le développement serait doté pour nous de signification. Tandis que les autres cultures nous apparaîtraient comme stationnaires […] parce que leur ligne de développement ne signifie rien pour nous […] » (page 42).

            En définitive, aucun critère racial n’est valable pour instaurer une séparation entre des groupes d’individus. Depuis la rédaction de cet essai en 1952, la notion de race a fortement évolué, au point qu’actuellement, la plupart des biologistes nie la notion de race et parle plutôt de variation de types humains. Nous le verrons plus loin avec les propos d’un Albert Jacquard. La différentiation doit se faire sur base d’une approche culturelle. Ces cultures diverses, au lieu de s’opposer, devraient se compléter. Malheureusement comme le dit Lévis-Strauss dans le chapitre Place de la civilisation occidentale, ce n’est pas le cas.

– « Loin de rester enfermées en elles-mêmes, toutes les civilisations reconnaissent, l’une après l’autre, la supériorité de l’une d’entre elles, qui est la civilisation occidentale » (page 51).

– « […] l’existence d’une civilisation mondiale est un fait probablement unique dans l’histoire » (page 52).

– « On commencera par remarquer que cette adhésion au genre de vie occidentale, ou à certains de ses aspects, est loin d’être aussi spontanée que les Occidentaux aimeraient le croire […] La civilisation occidentale a établi ses soldats, ses comptoirs, ses plantations et ses missionnaires dans le monde entier; elle est, directement ou indirectement, intervenue dans la vie des populations de couleur; elle a bouleversé de fond en comble leur mode traditionnel d’existence, soit en imposant le sien, soit en instaurant des conditions qui engendraient l’effondrement des cadres existants sans les remplacer par autre chose » (page 53).

            Lévis-Strauss explique ce phénomène par le fait que « la civilisation occidentale cherche d’une part, […], à accroître continuellement la quantité d’énergie disponible par tête d’habitant; d’autre part à protéger et à prolonger la vie humaine… » (page 55).

            Lévis-Strauss rejete l’intervention du hasard dans la découverte des techniques (chapitre Hasard et civilisation).

– « Cette vue naïve résulte d’une totale ignorance de la complexité et de la diversité des opérations impliquées dans les techniques les plus élémentaires » (page 57). […] « Toutes ces opérations sont beaucoup trop nombreuses et trop complexes pour que le hasard puisse en rendre compte » (page 59). Il explique ces inventions plutôt par  une « puissance imaginative » constante dans toutes les civilisations et par les « efforts acharnés de la part de certains individus« .

– « […] la civilisation occidentale s’est montré plus cumulative que les autres; […] après avoir disposé du même capital néolithique initial, elle a su apporter des améliorations […] » (page 62-63).

– « Deux fois dans son histoire, […], et à environ deux mille ans d’intervalle [révolution néolithique et industrielle], l’humanité a su accumuler une multiplicité d’inventions orientées dans le même sens; et ce nombre, d’une part, cette continuité, de l’autre, se sont concentrés dans un laps de temps suffisamment court pour que des hautes synthèses techniques s’opèrent; synthèses qui ont entraîné des changements significatifs dans les rapports que l’homme entretient avec la nature et qui ont, à leur tour, rendu possible d’autres changements » (page 63).

            Dans le chapitre La collaboration des cultures, Lévis-Strauss envisage le dernier aspect de ce problème.

– « […] aucune culture n’est seule; elle est toujours donnée en coalition avec d’autres cultures, et c’est cela qui lui permet d’édifier des séries cumulatives » (page 70).

– « La chance qu’a une culture de totaliser cet ensemble complexe d’inventions de tous ordres que nous appelons une civilisation est fonction du nombre et de la diversité des cultures avec lesquelles elle participe à l’élaboration […] d’une commune stratégie » (page 72).

            La solution serait dans une civilisation mondiale qui « ne saurait être autre chose que la coalition, à l’échelle mondiale, de cultures préservant chacune son originalité » (page 77).

            Lévis-Strauss donne un double sens au progrès. En partant de la constatation que « tout progrès culturel est fonction d’une coalition entre les cultures; cette coalition consistant « dans la mise en commun […] des chances que chaque culture rencontre dans son développement historique« , nous nous trouvons en face de conditions contradictoires. Ce « jeu en commun » entraîne, à plus ou moins brève échéance, une « homogénéisation » des ressources des différents partenaires. Deux remèdes existent à cette conséquence inéluctable. Le premier consiste à provoquer dans chaque société des « écarts différentiels« , c’est-à-dire une diversification du corps social et l’instauration de statuts différentiels entre les différents groupes de la société. Le deuxième remède consiste à « introduire de gré ou de force dans la coalition de nouveaux partenaires, externes cette fois, dont les mises soient très différentes de celles qui caractérisent l’association initiale » (exemple : le capitalisme répond au premier, tandis que l’impérialisme ou le colonialisme illustrent le second).

– « L’humanité est constamment aux prises avec deux processus contradictoires dont l’un tend à instaurer l’unification, tandis que l’autre vise à maintenir ou à rétablir la diversification » (page 84).

            Pour Lévis-Strauss, les institutions internationales ont de lourdes responsabilités dans « la nécessité de préserver la diversité des cultures dans un monde menacé par la monotonie et l’uniformité« .

            La conclusion finale se résume par cette dernière citation :

– « La tolérance n’est pas une position contemplative, dispensant les indulgences à ce qui fut ou à ce qui est. C’est une attitude dynamique, qui consiste à prévoir, à comprendre et à promouvoir ce qui veut être. La diversité des cultures humaines est derrière nous, autour de nous et devant nous. La seule exigence que nous puissions faire valoir à son endroit (créatrice pour chaque individu des devoirs correspondants) est qu’elle se réalise sous des formes dont chacune soit une contribution à la plus grande générosité des autres » (page 85).

            Cet essai de Lévis-Stauss est suivi d’une étude de Jean POUILLON, L’oeuvre de Lévis-Strauss, datant de juillet 1956.

– « […] l’homme, c’est celui que je suis, celui qui vit avec et comme moi, et pourtant c’est également l’autre, aussi différent de moi puisse-t-il être. Cette reconnaissance, que l’expérience, plus que la raison, impose et que même la violence raciste ne peut effacer – car elle implique l’aveu contre lequel elle se rebelle – constitue seulement un point de départ » (page 89).

– « La découverte de l’altérité est celle d’un rapport, non d’une barrière » (page 89).

– « L’altérité n’empêche donc pas la compréhension, bien au contraire » (page 90).

            Se plaçant dans une perspective humaniste, où la similitude est essentielle  et la compréhension conçue comme un processus d’identification, on est conduit à un curieux paradoxe : « l’humanité est placée en dehors et comme au-dessus des cultures, dont on ne sait pas trop ce que signifie la diversité » (page 91).

– « C’est en tant qu’essentiellement autre que l’autre doit être vu. Le premier mérite de l’ethnographie est de faire de cette règle d’apparence logique un impératif pratique » (page 92-93).

– « Ce qui intéresse l’ethnologue, ce n’est pas l’universalité de la fonction […] mais bien le fait que les coutumes soient si variables » (page 94).

Catégories : Notes de lecture | Poster un commentaire

REPRESENTATION DE L’HOMME PREHISTORIQUE DANS LA LITTERATURE

Paru dans le Bulletin du G.E.S.T., N° 164, novembre 2010      

 

Je viens de terminer la lecture d’un des derniers ouvrages de la paléontologue et historienne des sciences, Claudine Cohen, « Un Néandertalien dans le métro ».Elle continue son  enquête sur l’histoire des idées et des représentations en paléontologie et en préhistoire. Ici, elle s’attache plus particulièrement à l’Homme de Neandertal qui fait couler beaucoup d’encre et dont les reconstitutions ont évolué depuis la brute épaisse et cruelle jusqu’à un Hominidé presque semblable à nous, à part quelques traits morphologiques qui le caractérisent. Dans le dernier chapitre, elle se penche sur la fascination que cet être à provoquer dans le milieu littéraire et qui est à la source de nombreuses œuvres de fiction plus ou moins réussies. L’une des plus célèbre est, sans conteste, « La Guerre du feu » (1911) de Rosny aîné. En fourrageant dans ma bibliothèque, j’ai retrouvé un autre roman, paru en 1909, de la plume d’un certain Ray Nyst, intitulé « La Caverne ».Je ne peux résister à l’envie de vous soumettre mes notes de lecture que j’ai prise lors de sa lecture, il y a déjà quelques années.

 

L’auteur présente son roman comme étant un roman préhistorique. Le titre complet est déjà tout un programme : Histoire pittoresque d’une Famille humaine de vingt-neuf personnes, Filles et Garçons, petits et grands, à l’Epoque des luxuriantes Forêts tertiaires et des Saisons clémentes dans l’Europe centrale. Dans la partie « Remerciements » par laquelle débute le livre, il est curieux d’y trouver des noms prestigieux comme ceux de M. E. Dupont, directeur du Musée d’Histoire naturelle de Bruxelles, de Severin et Rutot, conservateurs, de M. Boule, professeur de paléontologie au Muséum de Paris…

Nyst n’est pas à son coup d’essai lorsque paraît La Caverne. Il a déjà écrit deux romans « préhistoriques » : Notre Père des Bois (1899) et La Forêt nuptiale (1900). Le roman retrace l’existence difficile d’une famille humaine préhistorique, avec ses misères, ses luttes, ses prouesses, ses naissances multiples, jusqu’au drame final de la dispersion et du parricide.

Le roman proprement dit est précédé d’une longue introduction dans laquelle, « l’on expose l’intérêt de l’Histoire préhistorique de l’homme et les données sur lesquelles on en fonde la reconstitution, suivie d’un Essai d’Ethnographie tertiaire ».

Ce qui est intéressant dans cette introduction, c’est qu’elle nous donne un aperçu de la conception de la préhistoire de l’Humanité et de certaines idées relativement révolutionnaires à cette époque.

Nyst fait mention de certains esprits éclairés qui se sont libérés des préjugés de race.

« (1) «Le faux principe de la dignité humaine, l’homme roi de la création, a eu pour corollaire la croyance à la supériorité de certaines races sur d’autres et à la légitimité de la persécution de celles-ci par les premières. C’est au nom de cette croyance que les peuples dits civilisés pillent et massacrent les races moins cultivées; qu’à toutes les époques, tant en Europe qu’aux colonies, il y a des conversions forcées, accompagnées souvent de persécutions violentes. L’antisémitisme, cette passion indigne d’un pays civilisé, est encore une conséquence de cette croyance à l’inégalité des races humaines. La morale évolutionniste, celle de l’humanité future, évitera certainement ces écueils»

            Ainsi s’exprime le docteur L. Laroy, dans la préface de l’édition Schleicher de l’Origine de l’homme, de Haeckel » (page 20, en note infra-paginale).

Les idées de Darwin commencent seulement à faire leur chemin dans le milieu scientifique européen. Haeckel en est l’un de ses plus prestigieux défenseurs en Allemagne. Il sera plus darwinien que Darwin lui-même.

« (5) C’est très courant encore aujourd’hui de jeter dans les discussions que ni Lamarck, ni Darwin, ni personne de compétent, n’aurait jamais dit formellement que l’homme descend du singe. La Philosophie zoologique du premier, La Descendance de l’homme, du second et l’Origine de l’homme, de Haeckel, sont formelles; quelques circonlocutions à peine enveloppent les Observations relatives à l’homme, présentées par Lamarck, qui faisait un grand acte de bravoure en commençant à publier ses théories en 1801, car il était professeur au Muséum.

            Il faut cependant s’entendre. Ce que Lamarck et Darwin ont dit de la descendance, sans arrière-pensée, a été détourné de son sens par les adversaires. Il n’y a pas de doute, dit Ludwig Wilser dans son Devenir homme (Mensch Werdung), que les grands singes actuellement vivants sont nos parents; mais seulement nos parents latéraux. L’auteur ne veut pas que la science lui donne des ancêtres pareils, dit-il ! Il se raccroche avec empressement à l’espoir que nous dérivons d’une autre branche que les singes connus vivants. Supposez une lettre Y pour la comparaison. Le bâton inférieur de la lettre représenterait dans cette conception le tronc, l’ancêtre commun. Car il faut, dit-il, qu’il y ait un ancêtre commun, puisque les singes vivants, et nous, avons des qualités pareilles. A partir de cet ancêtre la lignée peut être représentée par les branches divergentes de l’Y. Les uns seraient développés comme singes; le développement musculaire excessif, les condamnant aux moyens brutaux, leur aurait à tout jamais fermé la route de l’intelligence, tels le gorille, l’orang, le chimpanzé, ces hercules; les autres se seraient développés comme homme. Ludwig Wilser met beaucoup de passion à défendre cette vue, où il trouve une consolation inespérée à la théorie pour lui mortifiante de l’évolution ! Darwin, Hartmann, Carl Vogt dans les Leçons sur l’homme, croient aussi que nous n’avons jamais été gorille, chimpanzé, orang, ni gibbon. (L’anthhropos perfectus, trouvé récemment dans l’Amérique du Sud, à la base de l’Eocène, singe très élevé en organisation et comme on le voit très ancien, fera sans doute de nouveaux partisans de Wilser.) Les adversaires du singe, peut-on dire, s’emparent avec empressement de cette déclaration, oubliant que ces même naturalistes, et Wilser lui-même, nous donnent cependant comme ancêtres, en remplacement des singes vivants, le Dryopithecus, un autre singe ! Comme on ne connaît ce dernier que par le squelette et par le portrait d’un singe, sans doute voisin, le Pilthecanthropus atavus, gravé sur une plaque d’os, trouvée par Piette, on peut s’imaginer qu’il fut noble et beau et c’est ce que demandent à toute force Wilser et nos contemporains !

            Cependant le professeur de paléontologie du Museum de Paris, M. Boule, trouve ce Picanthropus atavus encore si peu humain, d’après le dessin, qu’il le décrit comme un « personnage portant un masque d’animal ou museau ». Mensch Werdung reproduit cette gravure. Cette supposition ingénieuse laisse de l’espoir ! » (pages 25-26, en note infra-paginale).

Ce passage montre le manque de matériel fossile sur lequel se base les savants pour établir de filiation. En fait les vues de Wilser ne sont pas illogiques du tout puisqu’il sera démontré effectivement que le rameau des Hominidés et les Grands singes ont un ancêtre commun.

L’auteur s’insurge également contre l’idée préconçue que l’opinion se fait de notre ancêtre préhistorique : une brute qui franchira « péniblement les longues étapes qui vont conduite l’humanité de l’état sauvage à la civilisation ».

Il est à remarquer que la chronologie géologique à cette époque était loin d’être établie de manière rigoureuse. Les moyens dont disposaient les géologues étaient limités : pas de méthode de datation absolue, comme les rapports isotopiques… Seule la datation relative était possible ce qui fait que les périodes géologiques avaient des durées nettement sous-estimées. L’apparition de la vie organique remontait à 100.000 millions d’années.

Au niveau de l’évolution des Hominidés, la datation est des plus fantaisistes :

« Un ancêtre éocène de l’homme fut le premier qui ramassa les silex et les employa tels, quand ils présentaient par hasard une arête utilisable, ou une masse d’assommeur. Cet être inconnu améliora, dans l’oligocène, ces produits naturels par des accommodations sommaires à la préhension, etc., et après ce progrès, les choses une fois arrivées là, sont longtemps restées stationnaires » (page 66, note infra-paginale).

L’idée de l’homme tertiaire était tenace à l’époque. Les grandes découvertes africaines de ce siècle permettront de faire remonter le genre Homo à environ 2 millions d’années. On est loin de l’Eocène (-55 à -37 millions d’années).

i les choses en sont restées là, c’est parce que l’auteur, sur la base d’informations scientifiques, fait intervenir un cataclysme digne du Déluge biblique qui aurait anéanti une partie de l’humanité naissante. Les préjugés sont décidément très tenaces, même chez des esprits se disant éclairés !

« Il en était là de son intelligence et de ses moyens quand d’extraordinaires cataclysmes changèrent la face du monde […].

            Sans doute des milliers d’individus de son espèce périrent ! Une partie de la vaste forêt qui couvrait le continent formé par les Amérique, l’Europe et l’Afrique, fut envahie par les eaux. Des étendues immenses, disloquées d’un pôle à l’autre, disparurent comme un bateau qui sombre. L’Atlantide, submergée, effondrée dans les gouffres de la terre, l’Océan atlantique venait de naître entre les Amérique, l’Europe et l’Afrique.

            Au delà de l’Europe la face de la terre fut aussi bouleversée. Comme si le continent disparu d’un côté du globe ressortait de l’autre, à l’Orient, l’immense Asie monte des flots soulevés, rejetant l’Océan qui la couvrait, et se sèche au soleil » (pages 66-67).

Vision apocalyptique qui nous rappelle l’oeuvre de Gustave Doré. Nous sommes en plein renouveau artistique, où l’Art nouveau succède au Symbolisme.

L’être humain décrit par Nyst est particulièrement agressif. Il en fait un super prédateur, craint de toutes les autres espèces. Pour lui c’est une question d’instinct. L’image du bon sauvage de J.J. Rousseau est bien loin.

« L’homme tel que nous le montre l’Histoire, et tel que de nos jours le montrent les petits et les grands événements de la vie sociale, a des instincts sanguinaires. Il les a toujours eus. Bien pire : il les a de nature » (page 86).

« L’homme, avant d’avoir l’épieu, la massue et le silex, eut aussi des armes physiologiques, une mâchoire puissante et avancée et des crocs, de fortes canines » (page 108).

Les découvertes récentes n’ont jamais montré de tels crocs chez les Hominidés. La denture des Australopithèques semble plutôt adaptée à une alimentation érosive comme des végétaux et non à une alimentation carnée. Quant à la cruauté naturelle de l’homme pour l’homme, je pense qu’elle est apparue beaucoup plus tard, au Néolithique, avec les premiers agriculteurs qui devaient défendre leur biens contre des incursions extérieures. Delà, sans doute une organisation sociale qui donnera naissance à la caste des soldats. Hypothèse toute gratuite de ma part. Les territoires de chasse de l’homme paléolithique étaient suffisamment vastes pour éviter des luttes fratricides constantes.

Le parricide, décrit par l’auteur, comme voie nécessaire pour que l’humanité progresse me paraît assez osé. Si l’on fait des analogies avec le comportement des grands singes, on ne rencontre pas ce genre de situation aussi radicale. Le mâle dominant d’un groupe peut être mis en péril par des jeunes qui cherchent à prendre sa place. En cas de défaite de l’ancêtre, celui-ci se retirera en solitaire, mais ne sera pas nécessairement éliminé physiquement par ses fils.

Nyst RayLa Caverne, éd. pour la Belgique, l’auteur, Bruxelles, 1909 (lecture, novembre 1994).


Depuis de nombreuses découvertes paléoanthropologiques et de nouvelles techniques ont permis d’affiner les connaissances de notre généalogie. Certes, il reste encore des zones d’ombre surtout du côté des grands singes, car peu de fossiles ont été trouvés. Le sol des forêts tropicales où vivent ces animaux ne se prête pas à une bonne conservation des fossiles (trop acide). Cependant, une nouvelle école de primatologues s’efforce de mieux appréhender le comportement social des différentes espèces relativement proche génétiquement de nous. Attendons la suite des événements !

Catégories : Notes de lecture | Poster un commentaire

L’origne de la vie

Alexandre MeineszComment la vie a commencé, Belin – Pour la Science, 2008

Cet ouvrage, commis par un professeur de biologie à l’université de Nice-Sophia Antipolis, est un merveilleux complément aux articles que j’ai écrit sur les plus vieilles roches connues et les premières traces de vie parus dans ce bulletin[1]. Cet essai s’adresse à un large public ayant quelques notions élémentaires de biologie. Dans un langage simple, l’auteur répond à toute une série de questions. D’où vient la vie ? Comment est-elle apparue sur Terre ? Quels ont été les premiers organismes vivants ? Comment l’évolution a-t-elle sculpté le vivant au fil du temps ? L’auteur établit une synthèse des dernières découvertes scientifiques sur l’origine de la vie. Cette synthèse est présentée en neuf chapitres, parsemés d’expériences personnelles, ou concernant sa vie professionnelle de chercheur, d’enseignant et de gestionnaire de l’environnement – c’est un spécialiste des milieux marins et des premiers organismes ayant colonisé la Terre.

Cet essai tourne autour de deux tableaux du peintre hollandais Johannes Vermeer de Delft (1632-1675), « L’astronome » et « Le géographe », dont le personnage est vraisemblablement Antoni van Leeuwenhoek, le premier à avoir observé le vivant au microscope. En décortiquant ceux-ci, il aborde les mystères de la vie sous un éclairage nouveau, différent de celui des paléontologues, des généticiens et des microbiologistes.

Meinesz distingue trois grandes étapes innovantes ou genèses dans l’histoire de l’apparition de la vie sur Terre, relevant d’une stratégie majeure qu’il caractérise par la devise si chère à notre pays, « l’union fait la force » : celle des premières bactéries, celle des premières cellules animales et végétales et celle des organismes composés de plusieurs cellules. Ce principe commun qu’est l’union permit d’abord l’association de molécules organiques, particulièrement l’ARN et l’ADN qui ont produit les premières bactéries. Ensuite, l’addition et l’union de bactéries donnent naissance aux lignées généalogiques différentes d’animaux et de végétaux unicellulaires. Enfin, l’union de cellules de la même espèce permit le développement d’organismes pluricellulaires visibles à l’œil nu.

Il relève également quatre types de hasards, ou événements fortuits, ayant participé à la construction du vivant : trois créatifs, les mutations, la reproduction sexuée et la sélection naturelle, et un quatrième destructeur, les grands cataclysmes naturels à l’origine des grandes extinctions

L’auteur consacre un chapitre à la météorite ALH84001 qui a suscité beaucoup de controverses sur l’éventualité de traces de vie détectées à sa surface. J’en ai fait une synthèse dans mon article « Origine extraterrestre de la vie » (voir infra note). Il est acquis que sur la base de « l’ensemble des données actuelles, la vie était présente sur Terre dès 3,5 Ga, sous la forme de bactéries » (p. 47) déjà très diversifiées. Par contre, « tous les vestiges du vivant très ancien ne permettent absolument pas de donner des indications précises sur le lieu, l’époque et le mécanisme de la genèse des premiers organismes » (p. 48). D’où, l’hypothèse, parmi tant d’autres, d’un ensemencement par des météorites venant du fond de l’espace !

Dans son épilogue, Meinesz aborde les différents sens que l’on peut attribuer à la grandeur du vivant, et il termine celui-ci par un plaidoyer en faveur d’une plus grande responsabilité dans la prise en charge de la vie sur Terre.

Je conseille vivement la lecture passionnante de cet essai au modique prix de 19,50 € (en France).

 Paru dans le Bulletin du G.E.S.T., N° 165, janvier 2011


[1] R. Six – Roches archéennes et traces de vie, in Le Bulletin du G.E.S.T. – N° 162, juillet 2010

R. Six – Les plus vieilles roches connues contenant des traces de vie, in Le Bulletin du G.E.S.T. – N° 163, septembre 2010

R. Six – id, in Bulletin du G.E.S.T. – N° 164, novembre 2010

R. Six – Origine extraterrestre de la vie ?, in Le Bulletin du G.E.S.T. – N°165, janvier 2011

Catégories : Notes de lecture | Poster un commentaire

Les Créationnismes

Cyrille Baudouin, Olivier BrosseauLes créationnismes – Une menace pour la société française ?, Editions Syllepse, 2008 (lecture, novembre, 2008).

Depuis quelques temps, on ne parle plus que de créationnisme et de dessein intelligent. Il semble que l’obscurantisme prend de l’ampleur jusque dans les plus hautes sphères de la société. Que le créationnisme constitue une menace – et une sérieuse, aux États-Unis, cela ne fait aucun doute. C’est même davantage qu’une menace. L’influence des fondamentalistes chrétiens est indéniable, comme l’attestent les idées de croisade et de rédemption exprimées par un born again christian comme le président Georges W. Bush.

Mais dans ce livre, il est question des créationnismes, au pluriel. Au départ, le créationnisme se définit en opposition au darwinisme, tel qu’il est défini dans l’ouvrage le plus connu de Darwin, De l’Origine des espèces (1859). Les premiers créationnistes furent, dès la seconde moitié du XIXe siècle, les défenseurs chrétiens d’une lecture littérale de la bible, s’opposant donc à la théorie darwinienne. La présentation de controverses liées au créationnisme aux États-Unis donne l’occasion aux deux auteurs, respectivement biologiste et physicien de formation, de présenter d’autres types de créationnismes. Le dernier en date est l’Intelligent design, apparu au début des années 1990, selon lequel « quelque chose » d’intelligent, une puissance supérieure, un dieu par exemple, expliquerait la création du Monde. Cette forme de créationnisme ne s’oppose pas officiellement à la théorie de l’évolution, elle l’englobe, pourrait-on dire, en « expliquant » que le mécanisme de la sélection décrit par cette théorie serait celui d’un « Grand horloger »

Tout ceci fait l’objet de la première des quatre parties du livre : « Un combat politique contre une théorie scientifique ». On y trouve une présentation très claire des grandes croisades menées aux États-Unis mais aussi un tableau très concis de la situation actuelle dans des pays aussi variés que l’Allemagne, l’Italie, la Grande-Bretagne, les Pays-Bas ou encore la Serbie et la Suède. À ce stade, on comprend que ce qui caractérise les créationnismes, c’est l’introduction d’une transcendance dans les sciences, par exemple pour expliquer la diversité des espèces.

Ce n’est que dans la deuxième partie que le lecteur est convié à s’intéresser au cas français. Les auteurs présentent la myriade d’associations qui se consacrent à la promotion des créationnismes, dans différentes versions. La plus puissante d’entre elle semble être l’Université interdisciplinaire de Paris, qui n’a d’université que le nom (pp. 45-56) . Cette association, largement financée par la « fondation Templeton pour le progrès de la Religion », vise officiellement à associer science et religion mais s’emploie aussi à promouvoir les formes évoluées de créationnisme, comme l’Intelligent design (pp. 48-49). Les positions des principales sectes ou religions sont aussi présentées, qu’il s’agisse de l’Église catholique, de la scientologie, de l’islam ou des témoins de Jéhovah.

À ce stade, s’il peut éventuellement être question de « menaces », c’est à travers l’utilisation des médias par certains représentants de ces associations, sectes et églises. Les deux auteurs mentionnent par exemple la programmation par ARTE d’un film documentaire présentant sans aucune distance critique les travaux de la paléontologue Anne Dambricourt-Malassé, connue pour son créationnisme (elle va d’ailleurs jusqu’à rendre Darwin responsable du nazisme). Ceci dit, la menace semble contenue car, comme les auteurs le rapportent (et c’est tout à leur honneur), d’importantes protestations ont trouvé leur place dans un article paru dans Le Monde (du 29 octobre 2005). Les principaux vecteurs des idées créationnistes sont sinon des médias d’extrême-droite comme « Radio courtoisie » ou des opuscules catholiques… qui ne méritent sans doute pas d’être considérés comme une « menace pour la société française ».

Devenus tous les deux spécialistes en « communication scientifique » après leur formation scientifique, Cyrille Baudouin et Olivier Brosseau consacrent justement la troisième partie de leur livre aux méthodes utilisées par les créationnistes pour parvenir à diffuser leurs élucubrations (pp. 81-101). Les citations tronquées, l’utilisation de l’aura scientifique des contradicteurs comme source de légitimation, tout ceci est expliqué et brillamment analysé, mais en fin de compte, il apparaît que c’est surtout dans l’enseignement que la situation pourrait devenir inquiétante. Comme l’expliquent les auteurs, « en janvier 2007, des centaines de proviseurs, de bibliothécaires et d’universitaires français ont reçu L’atlas de la Création, ouvrage de 800 pages richement illustré » ouvertement créationniste. Cette diffusion a touché de nombreux pays européens, mais en France, la réaction ministérielle fut juste et rapide, condamnant fermement cet envoi et avertissant les centres de documentation pour que cet atlas ne soit pas mis à la portée des élèves.

Ce sont des entretiens qui constituent la dernière partie du livre, non moins intéressante que les autres. On y lit notamment (pp. 117-128) un échange avec Guy Lengagne, auteur d’un rapport intitulé Les dangers du créationnisme dans l’éducation, publié fin juin 2007, par la Commission de la culture, de la science et de l’éducation du Conseil de l’Europe. Lorsqu’on réalise quelles ont été les pressions exercées contre la parution de ce rapport, le terme de menace (ici « dangers ») n’est alors pas de trop, et pas seulement pour la société française !

Les créationnistes gagnent du terrain et, surtout, la République n’est pas toujours vigilante. Récemment, à Vienne, c’est Marc Perrin de Brichambaut, ambassadeur de France présenté comme « secrétaire général de l’OSCE »  qui a ouvert une conférence intitulée « L’univers : qu’en dit la science ? Qu’en dit la théologie ?« . Cette conférence ouverte à tout public avait lieu au séminaire où sont formés les prêtres, avec comme orateurs, deux salariés du CNES, dont l’un des fervents promoteurs de l’Intelligent design en France, Jacques Arnould (dont les propos sont démontés par Baudouin et Brosseau pp. 65-67).

Je conseille la lecture de ce petit livre qui tient dans la poche, à tous ceux qui désirent connaître le réel danger de ce contre-courant pseudo-scientifique qui commence à empoissonner nos écoles et contre lequel nos enseignants sont bien démunis.

 

Heureusement, de nombreuses initiatives ont déjà été prises par nos instances scientifiques. Ainsi, plusieurs colloques destinés aux enseignants, et plus particulièrement aux professeur de biologie, ont été initiées par :

  • l’ULB : « Création et Evolution » (28-11-2006) ;
  • l’Académie royale de Belgique : Colloque des 29, 30 et 31 janvier 2008: “L’Evolution aujourd’hui : à la croisée de la biologie et des sciences humaines » ;
  • la Société d’Anthropologie et de Préhistoire : « Darwinisme et évolution humaine » (3-12-2009) à Erasme

Un site, evol.be, est en cours de création à l’initiative d’un groupe de réflexion pluridisciplinaire. Un certain nombre de documents relatifs à la diffusion de la théorie de l’évolution et des disciplines connexes y seront introduits progressivement et mis à la disposition du grand public (enseignants, élèves) après approbation par un comité de lecture.

Catégories : Notes de lecture | Poster un commentaire
 
 

L’avenir de la vie

Edward O. Wilson – L’avenir de la vie, Editions du Seuil, Science ouverte, 2003 (lecture, août – septembre 2003).

La notion de biodiversité a été introduite par un biologiste d’Oxford, Norman Myers. Edward O.Wilson avait écrit en 1992 l’ouvrage devenu un classique de la question, The Diversity of Life (ouvrage publié en traduction française : Edward O. Wilson, La diversité de la vie, Paris : Odile Jacob, 1993). Ce nouvel ouvrage, The Future of Life en v.o., ou L’Avenir de la vie en édition française, fait donc le point dix ans après le sommet de Rio qui a introduit la notion de biodiversité à l’échelle planétaire. Edward O.Wilson avait écrit The Diversity of Life alors qu’il avait vécu de l’intérieur la transformation du WWF (sigle qui recouvre deux organismes, le World Life Fund for Nature, dont le siège est à Gland en Suisse, et le World Wildlife Fund, son affilié aux Etats-Unis). Au début des années 1980, le WWF se concentrait sur la préservation de la mégafaune charismatique : tout le monde connaît le panda géant qui sert de logo à l’ONG. « La motivation était principalement esthétique », dit Wilson. Pour cette conservation, le WWF crée des partenariats avec la population locale et s’aperçoit qu’il faut surtout protéger les habitats de l’espèce en voie de disparition. Cette période est celle de la mise en place des thèmes du développement durable, qui accompagne cette mutation des pratiques de conservation. Edward O.Wilson s’occupe aujourd’hui de l’ONG Conservation International, spécialisée dans la protection des biotopes tropicaux, dont le porte parole est l’acteur Harrison Ford. Il s’agit pour lui de récolter des fonds au Nord, pour réaliser des investissements ciblés sur la protection des sites les plus riches en biodiversité. Ceux-ci se situent la plupart du temps au Sud. Cet « activisme financier » de Wilson reçoit son explication dans l’analyse qu’il dresse dans L’Avenir de la vie.

L’ouvrage ici fait le point sur les dix années de travaux récents autour des phénomènes d’extinction d’espèces. Il est aussi profondément marqué par la radicalisation du débat sur les thèmes environnementaux aux Etats-Unis : l’ouvrage est un plaidoyer pour l’écologie aux Etats-Unis, avec des références à la littérature américaine du dix-neuvième siècle, particulièrement l’ouvrage « Walden ou la Vie dans les bois » d’Henry Thoreau (1854). L’ouvrage présente deux faces : un état de la question de la responsabilité humaine sur la grande extinction quaternaire (chapitres 2 à 4), et un programme positif de sauvegarde des biotopes « points chauds » gros concentrés de la biodiversité (chapitre 5 à 7).

Un premier chapitre est consacré aux formes extrêmes de la vie découvertes dans les années 1990. La vie se manifeste des sols les plus froids de l’Antarctique jusqu’à des températures supérieures à l’ébullition, à toute pression, sous tout niveau de rayonnement, et jusqu’à des profondeurs souterraines de plusieurs kilomètres. Même une collision avec des astéroïdes de taille bien supérieure à celui qui a probablement mis fin aux dinosaures il y a 65 millions d’années ne pourrait mettre fin à la vie sur Terre. Aucune menace sur la vie en elle-même n’est donc imaginable. Ce n’est pas la vie qui est menacée, mais sa diversité, qui n’est acquise que très lentement. La diversité de la vie, qui est maximale avec une stabilité climatique, une absence de gel, une variété des sols, un fort ensoleillement, est dramatiquement réduite aujourd’hui : « l’économie naturelle, faite de ces échanges entre une grande diversité d’espèces, s’effondre sous nos pieds affairés. Nous sommes restés trop longtemps centrés sur nous mêmes pour envisager les conséquences à long terme de nos actes » (p.25). Pour pallier à cette insouciance du long terme, Hans Jonas réclamait un régime politique musclé. La pensée de l’extrême chez Jonas emprunte les formes traditionnelles du discours apocalyptique. Celle de la biologie des années 1990, qui réalise le recensement des formes de vie dans les situations les plus extrêmes, ne permet pas d’envisager d’interruption pour l’avenir de la vie. Wilson fait appel à un choix moral individuel de prise en compte à la fois du court et du long terme. Il s’agit  « d’associer ces deux visions pour créer une éthique environnementale universelle » (p.70). Celle-ci permettrait, selon Wilson, de sortir de la « mauvaise passe » dans laquelle se trouve aujourd’hui, « l’humanité et le reste de la vie ».

La mise en cause du météore humain dans les grandes extinctions de l’ère quaternaire n’est pas nouvelle. Un ouvrage du début des années 1990 (par exemple, L. de Bonis, Evolution et extinction dans le règne animal, Paris, Masson, 1991) mettait en cause surtout l’instabilité climatique et les grandes glaciations quaternaires, et d’un autre côté, ne pouvait pas exclure un rôle spécifique des grandes chasses paléolithiques pour la réduction de la diversité de la faune des mammifères de taille moyenne.

Dix années de recherches sur les extinctions d’espèces permettent de tracer un tableau plus précis de la part des hommes dans les grandes extinctions quaternaires. Wilson distingue trois scénarios : le premier, le prélèvement excessif par la chasse joue un rôle quasi exclusif avant la néolithisation. Il était le seul scénario envisagé par l’ouvrage cité de 1991. Ces grandes chasses ont pu être réalisées par des petits groupes de chasseurs s’introduisant dans des territoires nouveaux pour la présence humaine. Sur ces colonisations premières très destructrices pour la mégafaune, les colonisations postérieures, celles de la globalisation, sont surtout marqués par des phénomènes d’invasion d’espèces allogènes. « Plus la vague d’extinction induite par l’homme est précoce, plus le taux d’extinction actuel est faible » (p.130). Le maximum d’extinctions est souvent loin derrière notre époque, au moment de la première colonisation, puis de la néolithisation. Cette dernière fait passer la destruction de l’habitat au statut de première cause d’extinction. Ces dix années de recherches ont pu mettre en évidence les modalités d’action qui mènent à une chute dramatique de la diversité biologique. La météore humaine a un impact majeur avec l’arrivée d’un groupe de quelques chasseurs en éclaireur suivant de la grande destruction des habitats par la néolithisation. En fin de séquence, des espèces invasives ont un impact plus limité.

En conséquence d’une meilleure compréhension des trois scénarios principaux (chasse de première colonisation humaine, destruction de l’habitat par néolithisation, espèces invasives) des extinctions de causalité humaine, une stratégie de préservation est détaillée dans la suite de l’ouvrage. Les « points chauds » à préserver en priori sont ceux où l’introduction humaine est la plus récente. Cet ensemble limité de  « points chauds » peut faire l’objet d’une politique ciblée, dont le coût global reste relativement modeste à l’échelle planétaire. Le nombre d’espèces sauvegardées pourrait être important. Wilson cite le cas des îles Juan Fernandez, célèbres pour avoir été l’asile involontaire du marin personnifié en 1719 sous les traits de Robinson Crusoé par Daniel Defoe. Ces îles détiennent aujourd’hui le record de dangers d’extinctions concentrés sur un même endroit, avec 125 espèces menacés, dont 20 avec moins de 25 individus. Comme Robinson est arrivé il y a peu de temps, le risque de perte de biodiversité est maximum. Il est pour bonne partie maîtrisable, selon Wilson. Il est encore temps de sauver l’île de Robinson.

[8 Callens – Revue Développement durable et territoire – mai 2003]

Catégories : Notes de lecture | Étiquettes : | Poster un commentaire

Propulsé par WordPress.com.