Archives mensuelles : novembre 2012

Des fossiles et des hommes

BUFFETAUT EricDes fossiles et des hommes, Editions Robert Laffont, Paris, 1991 (lecture, août 1991).

Eric Buffetaut nous raconte l’histoire de la paléontologie des vertébrés depuis l’origine de l’humanité jusqu’au début de notre siècle. C’est avant tout, l’histoire d’une collectivité de savants qui a permis l’avancement des idées dans ce domaine.

Au début de la civilisation, les fossiles donnèrent lieu a des interprétations légendaires. Les ossements volumineux étaient attribués soit à des hommes géants, soit à des animaux mythiques comme les dragons ou les licornes.

Ensuite, aux XVIIe, XVIIIe et début du XIXe siècles, les ossements fossiles étaient considérés par bon nombre de scientifiques, dont Scheuchzer, comme étant des témoins du Déluge biblique. Selon cette conception, la récolte et la description des fossiles servent à confirmer les Ecritures.

Une meilleure connaissance de la nature de ces fossiles laissait entrevoir la possibilité que certains d’entre eux n’existait plus à l’époque de leur découverte. La question de l’extinction des espèces et celle de la durée et de la nature des processus géologiques devait dominer le débat sur ces « pétrifications » jusqu’à la fin du XVIIIe siècle.

Georges Louis Leclerc, comte de Buffon (1707-1788) fut l’un des premier a adopter une conception de l’histoire de la Terre originale, voire révolutionnaire pour l’époque : le globe était bien plus ancien que l’on ne le croyait, et les êtres vivants étaient apparus successivement à la surface durant de longues périodes antérieures à l’apparition de l’homme. Les fossiles, sans référence au Déluge biblique, permettaient de reconstituer certains aspects de l’histoire de la Terre. Leur étude révélaient que des espèces avaient complètement disparues à la suite de changements climatiques.

A la fin du XVIIIe siècle, le climat scientifique était devenu favorable à une synthèse qui intégrerait la notion d’espèces disparues et celle d’époques de la nature pour permettre une reconstitution de l’histoire des êtres vivants. Johann Friedrich Blumenbach (1752-1840) fut l’un de ces scientifiques à réaliser cette synthèse. Il peut être considéré comme étant l’initiateur de la paléontologie scientifique.

Georges Cuvier (1769-1832) fut l’un des premiers savants à étudier l’anatomie des grandes espèces disparues. Utilisant l’anatomie comparée, Cuvier fit faire des progrès énormes à la connaissance de ces fossiles. Il reconnu qu’un certain nombre de vertébrés fossiles étaient différents des espèces actuelles, et sans représentants connus dans la faune moderne. Ces faits, ainsi que l’absence d’hommes fossiles semblaient bien « prouver l’existence d’un monde antérieur au nôtre, et détruit par quelque catastrophe ». Cuvier énonça un certain nombre de principe, dont celui sur la corrélation des formes :

« Tout être organisé forme un ensemble, un système unique et clos, dont les parties se correspondent mutuellement et concourent à la même action définitive par une réaction réciproque. Aucune de ces parties ne peut changer sans que les autres changent aussi; et par conséquent chacune d’elles, prise séparément, indique et donne toutes les autres. », Cuvier (page 104).

Il n’hésita pas à faire appel à un analogie mathématique :

« En un mot, la forme de la dent entraîne la forme du condyle, celle de l’omoplate, celle des ongles, tout comme l’équation d’une courbe entraîne toutes ses propriétés; et de même qu’en prenant chaque propriété séparément pour base d’une équation particulière, on retrouverait, et l’équation ordinaire, et toutes les autres propriétés quelconques, de même l’ongle, l’omoplate, le condyle, le fémur, et tous les autres os pris chacun séparément donnent la dent ou se donnent réciproquement; et en commençant par chacun d’eux, celui qui possèderait rationnellement les lois de l’économie organique pourrait refaire tout l’animal. », Cuvier (page 105).

Grâce à ces principes et à sa méthode de comparaison, il put résoudre l’énigme des fossiles du gypse parisien :

« J’étais dans le cas d’un homme à qui l’on aurait donné pêle-mêle les débris mutilés et incomplets de quelques centaines de squelettes appartenant à vingt sortes d’animaux; il fallait que chaque os allât retrouver celui auquel il devait tenir; c’était presque une résurrection en petit, et je n’avais pas à ma disposition la trompette toute-puissante; mais les lois immuables prescrites aux êtres vivants y suppléèrent, et à la voix de l’anatomie comparée, chaque os, chaque portion d’os reprit sa place. Je n’ai point d’expression pour peindre le plaisir que j’éprouvais, en voyant, à mesure que je découvrais un caractère, toutes les conséquences plus ou moins prévues de ce caractère, se développer successivement; les pieds se trouvaient conformes à ce qu’avaient annoncé les dents; les dents à ce qu’annonçaient les pieds; les os des jambes, des cuisses, tous ceux qui devaient réunir ces deux parties extrêmes, se trouvèrent conformes comme on pouvait le juger d’avance; en un mot, chacune de ces espèces renaître, pour ainsi dire, d’un seul de ses éléments. », Cuvier (pages 105-106).

Ayant démontré la succession de la faune sur terre et la disparition d’espèces, Cuvier cherchait à expliquer les causes de ces extinctions. Sa réponse à cette question fut que le globe avait subi une suite de « révolutions » provoquant des changements fauniques importants.

« …la vie a donc souvent été troublée sur cette Terre par des événements effroyables. Des êtres vivants sans nombre ont été victimes de ces catastrophes : les uns, habitants la terre sèche, se sont vus engloutis par des déluges; les autres, qui peuplaient le sein des eaux, ont été mis à sec avec le fond des mers subitement relevé; leurs races mêmes ont finis pour jamais, et ne laissent dans le monde que quelques débris à peine reconnaissables pour le naturaliste. », Cuvier (page 116).

La théorie « catastrophique’, dont les idées flottaient dans l’air depuis quelque temps, faisait école. Selon celle-ci, il est vain de chercher dans les processus géologique à l’oeuvre actuellement les causes des catastrophes du passé.

« C’est une partie de l’histoire de la Terre d’autant plus importante, que l’on a cru longtemps pouvoir expliquer, par ces causes actuelles, les révolutions antérieures, comme on explique aisément dans l’histoire politique les événements passés, quand on connaît bien les passions et les intrigues de nos jours. Mais nous allons voir que malheureusement il n’en est pas ainsi dans l’histoire physique : le fil des opérations est rompu; la marche de la nature est changée; et aucun des agents qu’elle emploie aujourd’hui ne lui aurait suffi pour produire ses anciens ouvrages », Cuvier (pages 116-117).

Jean-Baptiste de Monet, chevalier de Lamarck (1744-1829) s’opposa à cette vision; ses recherches le conduisirent à voir dans le monde vivant davantage de continuité que de discontinuité. Dans sa théorie de l’évolution qu’il exposa en 1809 dans sa Philosophie zoologique, il n’y a pas de place pour l’extinction des espèces.

« Selon Lamarck, une tendance générale au progrès conduisait tous les êtres vivants vers des niveaux d’organisation toujours plus élevés. La diversification du monde vivant s’expliquait par des mécanismes secondaires, tels que l’usage et le non-usage des organes et les efforts des individus pour s’adapter à leur environnement; l’hérédité des caractères acquis, en fixant les modifications obtenues par ces mécanismes, rendait possible cette évolution diversificatrice« , Buffetaut (page 122).

Etienne Geoffroy Saint-Hilaire (1772-1844) « fut le premier à voir dans certains vertébrés  disparus des témoins de la transformation des espèces au cours du temps » (page 125). Il se rapproche en cela de Lamarck et non de son collègue au Muséum de Paris, Cuvier.

Buffetaut, dans cet ouvrage, montre le rôle important que les amateurs ont joué depuis longtemps dans la connaissance des fossiles, faisant également progressé la paléontologie. La famille Anning s’est acquise un renom certain dans la récolte des ossements fossiles. Dès le début du XIXe siècle, les collectionneurs seront à la base d’un courant commercial qui fera prendre de la valeur à ces vestiges du passé. Certains paléontologues, comme Edouard Lartet (1801-1871) débuteront leur carrière comme amateur.

 Louis Agassiz (1807-1873) n’admet pas l’idée d’évolution qui prend cours durant cette période. Au sujet des différents groupes de poissons, il écrit :

« j’ai la conviction qu’ils ne descendent pas les uns des autres par voie de procréation directe ou de transformation continue […] Cette filiation n’est pas le résultat d’une descendance continuelle, mais bien d’une manifestation réitérée d’un ordre de choses déterminé à l’avance, tendant vers un but précis et réalisé avec méthode dans l’ordre du temps« , Agassiz (page 158).

« L’idée d’un développement des poissons au cours des temps géologiques venait à l’appui de la conception selon laquelle l’apparition successive des différents groupes d’êtres vivants dans les roches trahissait une progression de la vie à travers le temps. Les vertébrés fossiles, en général, jouèrent un grand rôle dans le débat à ce sujet, car on pouvait les disposer suivant un ordre hiérarchique plus facilement que les invertébrés, en plaçant les poissons au bas de l’échelle, les mammifères au sommet, et les amphibiens et les reptiles entre les deux. C’était là une sorte de transposition dans la dimension du temps de l' »échelle des être » intemporelle qui avait occupé les naturalistes du XVIIIe siècle, et cela n’impliquait pas nécessairement l’idée d’évolution« , Buffetaut (page 157).

Etienne Geoffroy Saint-Hilaire, et ses partisans, utilisent, quant à eux, cette idée d’un progrès des êtres vivants au cours des temps pour suggérer une filiation continue de ceux-ci.

De nouvelles découvertes rendent le problème de la continuité plus complexe. Richard Owen (1804-1892) et quelque autres concluent qu’il y avait des mammifères durant l' »âge des reptiles » et que la progression des vertébrés au cours des temps géologiques n’est pas aussi simple que l’on ne pensait.

Des écoles diverses s’opposent, ainsi apparaissent les tenants de l' »uniformitarisme », pour qui, « les causes qui avaient opérées dans le passé n’avaient pas été différentes des causes actuelles; il n’était pas nécessaire de faire appel à des phénomènes géologiques différents de ceux observables aujourd’hui pour expliquer l’histoire de la Terre. Ces conceptions « actualistes » s’opposaient bien sûr au catastrophisme de Cuvier et de ses disciples, mais elles ne pouvaient aussi s’accorder que difficilement avec l’idée d’un progrès régulier des êtres vivants« , Buffetaut (page 161).

Charles Lyell (1797-1875) fut l’un des représentants les plus influents de cette théorie, avant de se convertir à l’évolutionnisme dans les années 1860, sous l’influence de Darwin.

« Pour lui, l’histoire de la Terre et celle de la vie pouvaient être considérées comme cycliques. Les espèces étaient créées et disparaissaient suivant un processus régulier« , Buffetaut (page 162).

Ses célèbres Principles of Geology (183) devinrent la Bible de l’uniformitarisme.

Un courant « créationniste » refusait l’idée des évolutionnistes car elle remettait en cause la place prépondérante de l’homme.

« En dépit des efforts des antiprogressionnistes, il était devenu quasiment impossible de prétendre que tous les êtres vivants avaient été créés en même temps. Si l’on se refusait à accepter l’évolution, il fallait envisager des créations successives et multiples, dont le nombre s’accroissait à mesure que l’on découvrait de nouveaux fossiles. Face à la diversité croissante des créatures disparues, le nombre d’actes de création divine séparés qu’il fallait postuler augmentait sans cesse, ce qui n’était pas sans poser des problèmes tant religieux que scientifiques« , Buffetaut (page 168).

Alcide d’Orbigny (1802-1857), tout en restant dans la ligne du catastrophisme, envisage des créations et des extinctions successives, ce qui l’oppose au progressionnisme. Pour lui, les « perturbations géologiques » étaient des dislocations de la croûte terrestre d’ampleur planétaire, capables de bouleverser la répartition des terres et des mers, et d’anénatir toute vie. Il s’appuie sur les conceptions d’Armand-Léonce Elie de Beaumont (1798-1874), qui avait étudié la formation des chaînes de montagnes et conclu à une succession de phases tectoniques.

Cette théorie avait un certain succès, et elle s’opposait au courant progressiste, dont l’un des partisants, J.J. d’Omalius d’Halloy, avait défendu une théorie d’inspiration lamarckienne qui faisait appel à des changements progressifs par voie de reproduction, sous l’influence des changements de l’environnement.

« En une cinquantaine d’années, le progrès des découvertes paléontologiques avait été tel que, vers le milieu du XIXe siècle, une masse considérable de faits permettait une reconstitution certes encore incomplète, mais néanmoins satisfaisante des grandes lignes de l’histoire des êtres vivants. Si ce déroulement historique commençait ainsi à être connu, les mécanismes permettant de l’expliquer, en revanche, demeuraient très obscurs. Aucune des hypothèses concurrentes ne pouvait faire l’unanimité, faute de proposer un mécanisme suffisamment convaincant, et une certaine perplexité semble avoir régné parmi les naturalistes, Buffetaut (pages 170-171).

Il est important de dégager de ces faits des lois qui puissent expliquer la succession des espèces. Pour les partisants du créationnisme, la création des espèces, de même que leur disparition, sont des phénomènes plus ou moins continus. Ce n’est plus une intervention divine directe qui règle cette succession, mais une loi ou une force naturelle.

Charles Darwin (1809-1882), après son voyage sur le Beagle, élabore sa théorie qu’il développe dans son livre On the origin of species by means of natural selection, paru en 1859. Pour lui, « les données paléontologiques n’étaient certes pas en désaccord avec sa théorie de l’évolution par sélection naturelle, bien au contraire, mais de par leur nature même elles étaient très incomplètes et ne pouvaient donc fournir une aussi bonne illustration de la théorie qu’on aurait pu l’espérer. Ce pessimisme était en grande partie justifié en 1859, lorsque parut la première édition de l’Origine des espèces. En l’espace de quelques années, toutefois, il devait faire place à une conception beaucoup plus optimiste de la contribution possible de la paléontologie à la connaissance de l’évolution. Ce changement d’attitude fut dû à la fois aux efforts de paléontologues gagnés à la cause du darwinisme, ou du moins de l’évolutionnisme, et aussi à diverses découvertes fortuites mais spectaculaires, en particulier dans le domaine de la paléontologie des vertébrés« , Buffetaut (page 187).

L’évolutionnisme, s’il gagne du terrain, n’en est pour autant pas reconnu massivement par les autorités académiques ou religieuses. Certains paléontologues, dont Albert Gaudry (1827-1908), l’apprirent à leurs dépens. Pourtant, ce paléontologue était loin des darwinistes anglais et allemands.

« Il lui paraissait essentiel de bien séparer la question de la réalité des transformations de celle des mécanismes mis en oeuvre. Gaudry reconnaissait certes à Darwin le mérite d’avoir montré l’existence des transformations d’espèces, mais le mécanisme proposé par le naturaliste anglais ne pouvait le convaincre. […] En fait, la conception mécaniste de Darwin, expliquant l’évolution par la variation au hasard contrôlée par la sélection naturelle, ne pouvait guère cadrer avec les idées religieuses de Gaudry, pour qui l’évolution révélait dans le monde vivant une unité qui était la marque des oeuvres divines. Pour lui, il n’y avait pas de séparation claire entre la création et l’évolution…« , Buffetaut (pages 197-198).

Un personnage qui eut une influence certaine sur une génération de paléontologues, fut le russe Vladimir Kovalevsky (1842-1883). Evolutionniste de la seconde moitié du XIXe siècle, il eut une approche beaucoup plus darwinienne pour interpréter l’évolution des vertébrés fossiles.

« D’éminents paléontologues, tels que le Belge Louis Dollo, l’Américain Henry Fairfield Osborn et l’Autrichien Ottenio Abel, trouvèrent dans les travaux de Kovalevsky une source d’inspiration, et on peut à ce titre le considérer comme l’un des grands noms de la paléontologie des vertébrés de la fin du XIXe siècle« , Buffetaut (page 203).

La seconde moitié du XIX e siècle est marquée par deux tendances que sont l’accroissement des découvertes grâce à l’augmentation de l’activité industrielle, et le développement des grands musées paléontologiques. Pour rappel, la découverte des iguanodon de Bernissart, le 1 avril 1878.

Nombre de paléontologues de l’époque admettait que les transformations des êtres vivants étaient soumises à des lois strictes; il en découlait que l’évolution était orientée.

« L’idée suivant laquelle des forces internes dirigeaient les modifications des lignées d’êtres vivants étaient très répandue. Pour beaucoup de paléontologues, ces lignées passaient au cours de leur histoire par une succession régulière de phases. La tentation était forte, pour certains, d’assimiler ces phases aux étapes de la vie de l’individu, et de distinguer une jeunesse, une maturité et une vieillesse dans l’histoire évolutive de chaque groupe d’êtres vivants. Dans une telle conception anthropomorphique, le vieux problème de l’extinction des espèces trouvait une solution simple : de même que chaque organisme finit par mourir après avoir vieilli, chaque espèce disparaissait après une phase de « sénilité »« , Buffetaut (page 226).

« La loi de Cope n’est qu’un exemple parmi d’autres de ces lois de l’évolution que les paléontologues de la fin du XIXe siècle aimaient à déduire des fossiles. L’évolution dirigée ou ‘orthogenèse », était à la mode et paraissait souvent difficile à concilier avec le darwinisme« , Buffetaut (page 249).

Au début du XXe siècle, la plupart des naturalistes donnait la préférence à une conception lamarckienne, qui donnait la priorité à des forces internes, plutôt qu’à des forces externes liées au milieu.

« L’évolution dirigée, ou orthogenèse, que beaucoup de paléontologues croyaient pouvoir déduire des fossiles, paraissait impossible à exliquer en termes darwiniens. […] cet état de choses devait durer jusqu’à la formulation, dans les années 1930 et 1940, de la théorie néodarwinienne ou « synthéyique » de l’évolution, qui prenait en compte les concepts nouveaux de la génétique« , Buffetaut (page 227).

L’instauration des Etats-Unis fut également propice aux découvertes d’ossements d’espèces disparues. La chasse aux fossiles battit son plein dans les années 1840 et 1850. La « guerre des fossiles » entre Edward Drinker Cope (1840-1897) et Othniel Charles Marsh (1831-1899) domina largement le développement de la paléontologie des vertébrés aux Etats-Unis.

D’autres terres, comme l’Amérique du Sud et l’ Antarctique, livrèrent également leurs archives paléontologiques à la curiosité des scientifiques et des amateurs. Le temps de la colonisation, à la fin du XIXe et dans la première moitié du XXe siècle, permit de découvrir les restes des premiers hominidiens et de localiser le berceau de notre lignée.

Catégories : Paléontologie | Poster un commentaire

De l’extinction des espèces

David M. RAUPDe l’extinction des espèces, NRF essais – Gallimard, 1993 (lecture, janvier 1995).

Le titre original, en anglais est Extinction, bad genes or bad luck ?; il correspond mieux à l’esprit de l’ouvrage que la traduction française De l’extinction des espèces – Sur les causes de la disparition des dinosaures et de quelques milliards d’autres.

*La question principale, sur laquelle nous reviendrons sans cesse, est de savoir si les milliards d’espèces qui sont mortes au cours des temps géologiques se sont éteintes parce qu’elles étaient moins bien adaptées (elles avaient de mauvais gènes), ou simplement parce qu’elles se trouvaient à la mauvaise place au mauvais moment (elles n’ont pas eu de chance). Est-ce que les espèces luttent pour survivre ou bien jouent au jeu de la survie ? Cela nous conduit à une question qui nous importe encore plus : sommes-nous ici en raison de notre supéruiorité naturelle (pouce opposable, gros cerveau, etc.) ou simplement parce que nous avons eu beaucoup de chance ?+ (Avant-propos, page 7).

*D. Raup, dès son sous-titre, paraît dédramatiser le problème des extinctions : s’il nous annonce que ce sont des milliards d’espèces qui ont disparu depuis les origines, ne faut-il pas considérer que la mort des espèces fait partie du quotidien du mouvement de la vie ? De fait, ce ne sont pas ces morts *ordinaires+, ce bruit de fond de la dynamique de la vie, qui sont au coeur de son propos : il examine sous différents aspects les grandes extinctions qui, au cours des 500 derniers millions d’années, à cinq reprises, ont modifié profondément les paysages biologiques terrestres et marins. Ces périodes d’agression majeure ont été sélectives, certes, mais, pour autant, il paraît bien difficile d’expliquer pourquoi tel groupe a survécu, et tel autre a succombé.+ (J.-L. Hartenberger, Pour la Science, NE 190, 8/1993).

Dans cet ouvrage, l’auteur se pose deux questions fondamentales.

*Pourquoi autant d’espèces ont-elles péri? Et comment se sont-elles éteintes?+ (page 9).

Ces interrogations renvoient *à une alternative entre hérédité ou environnement+.

*Bien sûr, le problème est plus complexe que cela, tout comme l’est la question de l’inné et de l’acquis dans le comportement humain. Mais dans les deux cas, l’hérédité et l’environnement jouent chacun un certain rôle, et la difficulté est de trouver quel est le facteur prédominant et de déterminer si sa prépondérance varie au cours de l’espace et du temps+ (page 12).

*Si 99,9% des espèces qui ont vécu sur la Terre sont maintenant éteintes, cela veut dire que le processus de naissances d’espèces s’est produit pratiquement autant de fois que celui d’extinction. Bien que la diversité actuelle – les millions d’espèces vivantes – nous paraisse élevée, l’ensemble des espèces peuplant aujourd’hui la Terre résulte d’un petit excédent de spéciations par rapport aux extinctions, petit excédent qui s’est constitué de manière accumulative au cours de longues périodes de temps+ (page 18).

Raup distingue le phénomène de spéciation, terme qui se réfère à la division d’un lignage en deux branches ou à la formation d’une branche divergente en un point d’un lignage, de celui de transformation phylétique, qui dans le sens darwinien correspond à une transformation graduelle d’une espèce en une autre. Il défini également ce qu’il entend par espèce.

*[…] une espèce est un groupe d’organismes individuels qui partagent un patrimoine génétique collectif+ (page 21).

Raup et son collègue Jim Valentine ont voulu, un temps, *tester l’idée que la vie pourrait être née à plusieurs reprises+.

*[Leur] analyse a montré que s’il y avait eu dix tentatives, alors il était statistiquement probable qu’une seule ait survécu, par le simple jeu du hasard. S’il y avait eu plus de dix tentatives, il était vraisemblable qu’il serait resté des descendants de deux d’entre elles. De manière générale, s’il y avait eu plusieurs tentatives et qu’une seule ait survécu, nous serions confrontés là aussi à une question du type *mauvais gènes ou mauvaise chance+ : est-ce qu’une forme de vie a triomphé parce qu’elle était la meilleure, ou le lignage survivant a-t-il eu de la chance? (pages 30-31).

Selon l’idée courammment admise, la faune d’Ediacara qui *représente une grande bande évolutive+, aurait été anéantie et constituerait un *faux départ+. Elle est suivie de la faune des schistes de Burgess, au début du Cambrien et correspond à l’explosion cambrienne. Pourquoi, après une longue période de très lente évolution, une diversification aussi brutale ? Plusieurs hypothèses ont été proposées :

*          changement important de l’environnement physique (de la composition dans les océans et l’atmosphère);

*          cause biologique telle le tondage proposé par Steven Stanley (Case Western Reserve University).

*La présence d’une espèce consommatrice, qu’elle broute les végétaux ou qu’elle dévore des proies animales, stimule le développement de la diversité en espèces dans le secteur soumis à son action+ (page 33);

*          expansion du type épidémique.

*L’évolution est, en effet, comparable à une épidémie, si l’on considère la spéciation comme analogue à la reproduction d’un individu affecté, et l’extinction à sa mort. Tant que le taux de spéciation excède celui de l’extinction, le nombre d’espèces (la biodiversité) doit s’accroître exponentiellement. Plus il y a d’espèces, plus il y a de possibilités de nouvelles spéciations+ (page 34).

Contrairement à l’idée admise, le Phanérozoïque n’a pas été *une succession de dynasties planétaires, dominées par des organismes toujours plus sophistiqués+.

*En fait, l’évolution de la vie durant le Phanérozoïque a été dominée, dans l’ensemble, par le renforcement, le remplissage et le piétinement. Des groupes évolutifs majeurs apparurent, s’épanouirent pendant un temps, puis périrent; les organismes qui les remplacèrent furent différents, mais pas vraiment plus complexes, plus perfectionnés ou plus grands+ (page 38).

Raup se distingue de ses confrères paléontologues par une approche différente de ce problème des extinctions de masse. C’est en *paléodémographe+ et en statisticien qu’il a abordé le problème, et ses méthodes ont permis d’avancer dans la recherche des causes et des rythmes de ses *assassinats collectifs+. Car, comme bien d’autres, il ne craint pas d’user de ce vocabulaire de fait divers où catastrophe rime avec géologique et crise avec biologique.

Le hasard joue un grand rôle dans son analyse, tout comme chez S.J. Gould. Pour étayer ses démonstrations, il fait appel aux probabilités rencontrées dans les jeux de hasard (La ruine du joueur, la marche au hasard) qu’il applique aux extinctions.

*[…] plusieurs prédictions intéressantes sont possibles. Par exemple, le nombre des espèces (la diversité) va fluctuer vers le haut ou le bas comme dans le cas de la marche au hasard. L’extinction d’espèces diminue la diversité; la spéciation l’accroît. Aussi longtemps que les probabilités d’extinction sont identiques à celles de spéciation (cinquante-cinquante), il en résultera une marche au hasard.

En outre, l’extinction finale du genre est inévitable (pages 54-55).

*Il se pourrait que la définition la plus pratique du hasard dans les systèmes naturels soit la suivante : on dit que des événements surviennent au hasard, lorsqu’ils sont imprédictibles, sauf en termes de probabilité. […]

En approchant le phénomène de l’extinction de la même manière que le problème de *la ruine du joueur+, nous mettons en oeuvre les mêmes notions de probabilité. Cela revient à considérer que, vraisemblablement, de très nombreuses raisons concourent à l’extinction d’une espèce+ (pages 56-57).

*Cette approche permet de formuler des conclusions sur les extinctions qu’on n’aurait pas pu atteindre par l’étude classique au cas par cas+ (page 57).

*Dans l’histoire évolutive d’un genre ou de tout groupe d’espèces apparentées, il y a eu un certain degré de hasard dans le sens défini ci-dessus. Un ensemble complexe de facteurs biologiques et physiques détermine combien de temps chaque espèce d’un genre donné va survivre et si elle va former par branchement de nouvelles espèces. L’extinction d’un certain nombre d’espèces tend à compromettre l’avenir d’un genre, tandis que la spéciation tend à l’assurer+ (page 57).

*Un nombre élevé d’espèces protège ainsi temporairement un groupe de l’extinction+ (page 57).

Dans ce qui précède, Raup considérait la même probabilité pour les spéciations et les extinctions. Ce choix est-il réaliste ? Le raisonnement sur la marche au hasard est le même si ces probabilités sont inégales. De plus, l’observation qui découle du rapport de 1.000 à 1 des espèces éteintes aux espèces vivantes, montre que les taux moyens à long terme en spéciations et en extinctions ont été pratiquement les mêmes.

La simulation de distributions (histogrammes) par ordinateur a permit d’établir un certain nombre de règles.

*Etant donné un certain nombre de raisons découlant de l’observation et de la théorie – par exemple, du problème de *la ruine du joueur+ -, nous pouvons énoncer les règles suivantes :

1.         La plupart des espèces et des genres ont des durées de vie courtes (par comparaison à la moyenne).

2.         La plupart des espèces ne comprennent qu’un petit nombre d’individus?

3.         La plupart des genres possèdent peu d’espèces.

4.         La plupart des espèces n’occupent que des aires géographiquement réduites.

Les distributions très asymétriques sont fort courantes dans la natures+ (pages 61-62).

L’auteur cherche à rendre compte que de nombreuses distributions, établies notamment sur d’autres modèles, sont asymétriques.

*Elles sont loin de ressembler aux courbes en cloche symétriques dont nous avons tous entendu parler.

La leçon que l’on peut tirer de tout cela en ce qui concerne les extinctions est que certaines espèces animales ou végétales sont; à priori, plus exposées que d’autres çμà s’éteindre. La majorité des espèces existant de nos jours a de petites populations et vit dans des aires géographiques restreintes+ (page 64).

*Il va de soi que lorsque les conditions de l’environnement deviennent difficiles, que ce soit pour des raisons biologiques ou physiques, les nombreuses espèces peu répandues sont les plus vulnérables à l’extinction+ (page 64).

Après ces généralités, Raup s’attaque aux extinctions de masse auxquelles il va tenter d’appliquer son raisonnement. Les paléontologues admettent cinq grandes extinctions qui se situent à l’Ordovicien, au Dévonien, au Permien, au Trias et au Crétacé.

L’auteur aborde en premier l’extinction la plus proche, celle appelée K-T (Crétacé-Tertiaire).

*Pratiquement tous les groupes d’animaux et de plantes – aussi bien sur la terre ferme que dans les mers – perdirent des espèces et des genres à la fin ou au voisinage de la fin du Crétacé. Les animaux marins subirent l’extinction totale de 38% de leurs genres; chez les animaux terrestres, l’hécatombe fut même légèrement plus intense+ (pages 72-73).

*Dans les océans, les plus grandes pertes en espèces et en genres ont concerné les reptiles marins, les poissons osseux, les escargots, les coquillages, les ammonites (des mollusques, lointainement apparentés au calmar), les oursins et les foraminifères (animaux unicellulaires dotés d’un squelette, ou test, dur). Mais tous les groupes ont souffert. La donnée la plus remarquable est constituée par les grands groupes – les familles et les ordres – qui ont perdu toutes leurs espèces. Cela a été la cas des reptiles marins (plésiosaures, mosasaures et ichtyosaures), des ammonites et de plusieurs autres groupes qui avaient été jadis florissants.. Certains d’entre eux avaient commencé à décliner bien avant la fin du Crétacé; d’autres moururent brutalement.

Sur la terre ferme, les victimes les plus évidentes furent les dinosaures, mais il y eut aussi de lourdes pertes chez une grande variété d’autres reptiles, de mammifères et d’amphibiens+ (page 73).

Raup insiste sur la disparition *de quelques espèces, peu nombreuses, mais très abondantes+, comme, par exemple, les angiospermes qui laissent la place aux fougères(le pic des fougères) pour réapparaître plus tard.

*A la limite entre le Crétacé et le Tertiaire, la plupart des foraminifères planctoniques furent tués si massivement que les sédiments venant juste au-dessus ont une couleur et un aspect tout différents. Plus haut dans la séquence des dépôts tertiaires, les foraminifères planctoniques font leur retour, présentant plusieurs espèces nouvelles, descendant probablement d’une seule espèce ayant survécu à la fin du Crétacé+ (pages 74-75).

Lorsque l’on cherche à mesurer l’intensité des extinctions, on se rend compte que la probabilité que les groupes soient frappés par l’extinction sous l’effet du hasard augment à mesure que l’on descend l’échelle taxinomique. Quant à la durée d’une extinction, il est difficile de se prononcer. Ainsi pour l’extinction K-T.

*Par suite des lacunes dues à l’érosion ou à d’autres causes dans la série sédimentaire, il est donc extrêmement difficile d’amasser une quantité suffisante de données de bonne qualité, et d’aller plus loin que de dire : l’extinction s’est située quelque part près de la fin du Crétacé.

Une caractéristique curieuse de plusieurs des extinctions de masse est qu’elles s’observent dans des colonnes sédimentaires présentant des lacunes particulièrement grandes+ (page 82).

Malgré cette incertitude, Raup continue *à évoquer les extinctions de masse comme des événements définis de manière précise dans le temps, ce qui veut dire qu’elles auraient été soudaines et de courte durée+.

*Traditionnellement, on regarde l’évolution de l’ensemble des êtres vivants comme un processus de changement se déroulant de manière essentiellement constante, avec de temps en temps un rythme plus rapide. Les extinctions de masse paraissent se distinguer du cours normal de l’histoire+ (page 85).

Afin de différencier les extinctions de masse de celles figurant en toile de fond, les paléontologues tracent un histogramme de l’intensité des extinctions de genres fossiles durant une période donnée ou une courbe des espèces tuées. On constate que l’histogramme passe insensiblement du niveau des extinctions de faible intensité (en toile de fond) à celui des cinq grandes extinctions de masse. *Cela suggère qu’il n’y a pas de discontinuité entre les petites et les grandes extinctions+. Par contre, la courbe des espèces tuées montre que les cinq grandes extinctions de masse sont des phénomènes qui se produisent tous les 100 millions d’années environ et tuent une moyenne de 65% de toutes les espèces.

*La leçon la plus importante que l’on peut tirer de cette courbe est que les espèces ne connaissent qu’un faible risque d’extinction la plupart du temps (partie inférieure de la courbe), et que cet état de relative stabilité est ponctué à de rares moments par des épisodes où le risque d’extinction est infiniment plus élevé. Autrement dit, de longues périodes d’ennui, entrecoupées occasionnellement de moments de panique. Toute tentative de trouver des causes aux extinctions doit tenir compte de cette distribution+ (page 91).

*Une question capitale dans le débat *mauvais gènes ou mauvaise chance+ est de savoir si les extinctions sont sélectives. Les victimes sont-elles tirées au hasard au sein de la biodiversité – c’est-à-dire indépendamment de leurs aptitudes biologiques -, ou bien certains organismes ou certains habitats sont-ils plus exposés ?+ (page 93).

Précédemment, le raisonnement de l’auteur se basait sur l’hypothèse que les extinctions procèdent totalement au hasard. Si cette hypothèse s’avère proche de la réalité, un grand pas dans la connaissance et les causes des extinctions serait fait.

*Par ailleurs, la question de leur sélectivité a un rapport évident avec leur rôle dans l’évolution. Moins elles seraient régies par le hasard, plus elles influeraient sur le cours de l’évolution, pour le meilleur ou pour le pire+ (page 93).

Raup prend comme premier exemple de l’étude de la sélectivité des extinction, la disparition des grands mammifères du Pléistocène. Certaines zones géographiques ont été touchées plus durement que d’autres. De plus, les événements n’ont pas été synchrones dans les différents points du globe. De nombreuses extinctions ont été totales, tandis que d’autres n’ont pris place que sur un ou deux continents. Certains sites archéologiques qui montrent l’intervention de l’homme dans le massacre d’animaux sont à l’origine de la théorie dite de la *guerre éclair+ qui expliquerait l’extinction des grands mammifères.

*Néanmoins, la disparition soudaine de la plupart des grands herbivores et carnivores dans de vastes portions des continents a dû avoir d’importantes conséquences sur certains écosystèmes terrestres+ (page 95).

Cette théorie de la *guerre éclair+ est contestée par bon nombre de paléontologues. Les datations sur lesquelles elle se base sont mises en doute. La solidité de cette théorie dépend en grande partie de la validité des dates à laquelle l’homme a pénétré en Amérique du Nord.

*La seconde objection faite à la théorie de la guerre éclair est que les variations du climat paraissent représenter des causes bien plus vraisemblables+ (page 97).

Avec l’extinction K-T, l’auteur montre, en compulsant la littérature, que les opinions des paléontologues divergent selon les critères choisis. Ainsi, Michael LaBarbera (université de Chicago) publie que *pratiquement tous les vertébrés de grande dimension ont été éliminés+ lors de l’extinction K-T. Par contre, William Clemens (Berkeley) prétend, quant à lui, qu’*on ne trouve pas de tailles liées préférentiellement à la survie ou à l’élimination chez les groupes qui furent confrontés à l’extinction de masse du Crétacé+.

*Il y a plusieurs autres cas où l’on invoque l’élimination préférentielle des animaux de grande taille+ (page 100).

Ainsi, les ammonites ont toutes péri à la fin du Crétacé, mais les plus grandes n’existaient déjà plus à ce moment. Le même cas se présente pour les euryptérides (arthropodes du Paléozoïque).

*La taille n’est pas le seul trait suggérant un lien préférentiel avec l’extinction. On affirme couramment que les organismes tropicaux ont plus de probabilité de s’éteindre que leurs apparentés des pays tempérés. On dit aussi que les organismes planctoniques sont plus exposés à ce risuqe que les animaux vivant sur les fonds, et que les communautés récifales sont plus vulnérables que les non récifales+ (page 10).

Raup met toutes ces affirmations en doute. En se basant sur les listes des survivants et des victimes d’une extinction, il est difficile de faire des évaluations statistiques fiables. On tentera de déterminer les *dénominateurs communs, c’est-à-dire les caractéristiques possédées par la plupart des victimes, mais non par les survivants, pu vice versa+.

*Le problème est qu’on peut envisager un nombre quasi illimité de caractéristiques des organismes qui pourraient être importantes […]+ Nous pouvons comparer des listes de victimes et de survivants sous l’angle d’autant de traits que l’on veut (ou peut). Si ces listes ne sont pas trop longues, il est pratiquement inévitable que nous allons trouver un ou plusieurs traits marchant de concert.

Dès lors, nous allons soumettre cette corélation à des tests de signification statistique, pour voir si elle est due, ou non, au seul hasard+ (pages 101-102).

*Mais il y a une faille logique dans cette démarche : la mise en oeuvre de ces test statistiques ne peut s’affranchir du fait que l’on essaie de nombreux traits avant d’en trouver un qui soit prometteur+ (page 102).

C’est pourquoi, l’auteur considère avec scepticisme des affirmations telles que : *les grands mammifères du Pléistocène tardif ont été plus touchés par les extinctions que la moyenne des anomaux en raison de leur grande taille+. Il y a pourtant un type de sélectivité pour lequel, Raup n’émet aucun doute. C’est celui de la disparition des dinosaures. Sur la base du taux moyen d’extinctions obtenu par Bill Clemens pour les vertébrés trouvés dans les dernières couches du Crétacé, il conclut que *Certains cas […] ne peuvent certainement pas être expliqués par le hasard+. C’est le cas pour les Saurischiens, les Ornithisciens et les Ptérosauriens dont le taux atteint 100% de disparitions.

*Autrement dit, ils ont eu, par rapport à d’autres animaux, une susceptibilité supplémentaire à l’extinction crétacée, quelles qu’en aient été les causes+ (page 106).

*L’extinction des trilobites constitue un autre exemple de sélectivité taxinomique+ (page 107).

Afin de déterminer si seul le hasard était responsable de l’extinction des trilobites, Raup utilisa des modèles mathématiques.

*Il en découlait que les trilobites (quelles qu’en aient été les raisons) présentaient une aptitude moins grande à la spéciation ou bien étaient plus exposés à l’extinction+ (page 108).

*De tout cela, je conclus que les trilobites devaient mal accomplir quelque fonction biolgique (ou que les autres groupes s’en sortaient mieux). Dans leur cas, on peut donc dire que c’étaient leurs mauvais gènes qui étaient en cause+ (page 108).

*Si certains groupes taxinomiques sont plus durement frappés que d’autres, c’est que les contraintes de l’environnement responsables de l’extinction doivent peser sur des caractéristiques communes à toutes les espèces de ces groupes+ (page 109).

*En conclusion, l’extinction est un phénomène apparemment sélectif jusqu’à un certain point et dans certaines circonstances, bien qu’il soit diablement difficile de le prouver. Quel que soit le degré de la sélectivité, celle-ci n’est jamais très prononcée+ (page 111).

*La recherche des causes et ressorts de ces événements qui ont façonné et orienté l’évolution biologique reste une des grandes questions. On peut classer en deux grands types les causes physiques évoquées en tant que facteur de leur déclenchement : celles, externes, faisant appel à de phénomènes astronomiques, telles les chutes de météorites; celles, internes, propres à la dynamique terrestre, comme le sont les crises de volcanisme ou tout autre phénomène géologique qui transforme profondément le physique de la Terre.+ (J.-L. Hartenberger).

Avant de passer en revue les causes des extinctions, Raup insiste sur la rareté de celles-ci.

*La durée de vie moyenne d’une espèce dans les archives fossiles est d’environ quatre millions d’années. Donc, il n’y a qu’une espèce sur quatre millions à mourir de mort naturelle chaque année. Si quarante millions d’espèce vivent aujourd’hui, on n’en trouvera qu’une dizaine à mourir en moyenne chaque année. En dehors de toute influence humaine, l’extinction d’une espèce est un phénomène rare+ (pages 113-114).

*Etant donné la rareté du phénomène d’extinction, nous avons donc vu trois façons de se servir de données de substitution : 1) étude de l’extinction de populations locales; 2) étude des tendances au déclin; 3) étude de l’impact des activités humaines. Toutes ces études peuvent être prises en compte dès lors que l’on a bien compris leur nature et les risques d’erreur que peut comporter l’extrapolation à partir d’elles+ (page 116).

L’auteur nous donne une liste des causes possibles plausibles, tout lui trouvant un certain anthropomorphisme car assez proches des préoccupations actuelles de l’humanité.

*          changements climatiques, notamment refroidissement et sécheresse;

*          montée et descente du niveau des mers;

*          prédation;

*          épidémie (qui est une sorte de prédation);

*          compétition avec les autres espèces.

D’autres causes ne reflètant pas les appréhensions traditionnelles des hommes sont :

*          empoisonnement chimique des eaux océaniques;

*          changements dans la composition chimique de l’atmosphère;

*          corps solides tombant du ciel;

*          radiations cosmiques;

*          activité volcanique à l’échelle de la planète;

*          invasion par des êtres extraterrestres.

*Dans les extinctions de masse, les espèces doivent donc probablement rencontrer un même problème – un événement particulier qui fait s’élever le risque d’extinction sur un large front.

Cela nous permet de dire que l’on peut rejeter certains des scénarios proposés pour expliquer les extinctions de masse+ (page 123).

Dans un premier temps, Raup se penche sur les causes biologiques des extinctions.

*Presque n’importe quelle perturbation, physique ou biologique, peut provoquer des extinctions d’espèces+ (page 125).

Les écologistes se rangent en deux écoles, sur la question de la structure des communautés animales et végétales. Les uns *voient ces communautés presque comme des organismes, et pensent qu’il existe un très grand degré d’organisation dans les relations entre espèces vivant dans un même lieu+. Les autres voient *ces mêmes communautés que comme une collection d’espèces dont les habitats se trouvent par hasard coïncider dans l’espace, chacune d’elles s’efforçant de survivre du mieux qu’elle peut+.

*La question de savoir si les communautés écologiques sont fragiles ou non a une certaine importance pour le problème des extinctions dans le passé géologique+ (page 127).

*Si les communautés naturelles consistent en de délicats réseaux d’interdépendances, la perte d’une seule espèce peut entraîner celle d’autres. Mais si les communautés ne sont pas des entités extrêmement intégrées, les extinctions d’espèces peuvent être indépendantes les unes des autres+ (page 127).

Pour illustrer ce raisonnement, Raup prend le cas de la petite poule de bruyère qui disparu des Etats-Unis durant ce siècle. Il en tire une leçon importante, à savoir que l’extinction de ce volatil s’est déroulée en deux stades distincts.

*Le premier a correspondu à la survenue d’une perturbation dévastatrice – la chasse humaine excessive. Cela a conduit à diminuer drastiquement l’aire de distribution géographique de l’oiseau. Le second stade, qui a débuté en 1916, a été constitué par la série d’événements accidentels – certains physiques, d’autres biologiques – qui a conduit à l’extinction final+ (page 129).

*Peut-on tirer des règles générales du cas de la petite poule de bruyère ? Est-ce que l’extinction d’une espèce très répandue requiert la survenue d’une première agression, dont l’effet est de réduire l’aire de distribution géographique, puis d’une série de coups de malchance conduisant à l’estocade finale ?+ (page 129).

Malheureusement, il est très difficile de répondre à cette question.

*Cela reste une question ouverte. Nous avons simplement établi qu’une première agression, lorsqu’elle existe, accélère beaucoup le processus. Et nous avons aussi établi (comme dans le cas des trilobites) qu’une extinction peut se produire même sans une première agression. Mais nous n’avons pas pu dire quel est le scénario le plus fréquent, et donc le plus important, dans l’histoire de la vie+ (page 130).

Les travaux relatifs à la *biologie de la conservation+ réalisés sur de petites populations ont permis de faire ressortir l’importance du concept de population viable minimum (PVM) et d’établir la liste des causes les plus courantes de l’extinction des populations en dessous du niveau PVM :

1.         Les variations stochastiques de la démographie.

2.         La détérioration génétique.

3.         Les dysfonctions sociales.

4.         Les forces extrinsèques.

*La PVM varie énormément d’organisme à organisme+ (page 133)

*En dépit de la variabilité de la PVM, toutes les études conduisent à la même conclusion frappante : la dimension de la PVM est très basse, de l’ordre de quelques dizaines à quelques centaines d’individus+ (page 133).

*[…] les espèces très répandues, qui sont les plus fréquentes dans les archives fossiles, n’atteignent le niveau des petites populations qu’après une première agression – ou son équivalent dans le long terme : une lente détérioration+ (page 133).

Conclusion de deux écologistes (John Terborght et Blair Winter) ayant étudié le taux d’extinction dû à la compétition des espèces sur une île (Trinidad) :

*L’extinction choisit ses victimes avec impartialité; quel que soient leur taille, leur niveau dans la chaîne trophique ou le groupe taxinomique auquel elles appartiennent, les espèces peuvent tomber sous ses coups. La rareté est le trait qui les rend les plus vulnérables+.

Et Raup d’ajouter :

*Et cela nous ramène à la PVM et à *la ruine du joueur+. Les espèces présentant les plus petites populations seront les plus vraisemblablement atteintes par l’extinction+ (page 136).

*Une relation fondamentale en biologie de la conservation est celle qui existe entre la superficie d’un territoire et le nombre d’espèce qui peuvent y habiter+ (page 136).

Et de ce fait, *on se sert beaucoup de la relation espèces-superficie pour prédire les pertes en espèces à partir des diminutions imposées à l’habitat+.

En appliquant cette relation aux extinctions du passé, on constate que *la superficie habitable par les êtres vivants a varié au cours des temps géologiques+. Par exemple, l’abaissement des mers. Si l’on se penche sur le cas du continent américain on constate un certain nombre d’échanges entre Amérique du Nord et Amérique du Sud.

*En Amérique du Nord comme du Sud, l’échange accrut d’abord le nombre des espèces dans chaque zone. Puis, tandis que les contraintes imposées par la relation espèces-superficie commençaient à se faire sentir, le nombre des espèces se mit à diminuer dans les deux régions pour atteindre un niveau inférieur à celui qui prévalait avant l’échange. Aujourd’hui, environ 50% des genres de mammifères d’Amérique du Sud sont d’origine nord-américaine, et 20% de ceux d’Amérique du Nord proviennent d’Amérique du Sud. Par suite des extinctions provoquées par l’échange, et de celles communes à tout le Pléistocène sur les deux continents, la faune totale est devenue plus réduite qu’elle n’était auparavant+ (page 141).

Après les causes biologiques, Raup s’attaquent aux causes physiques des extinctions.

*Traditionnellement, on a rangé en deux classes les causes physiques des extinctions : celles se rapportant aux extinctions de masse et celles ayant trait aux extinctions se produisant *en toile de fond+. Pour les premières, les causes le plus en vogue ont été, de loin, les changements de climat et du niveau des mers. Une autre a été également le changement du niveau de salinité de l’eau des océans. Une autre encore, la diminution de la quantité d’oxygène dans les eaux marines peu profondes+ (page 146).

Pour l’autre type d’extinctions, diverses causes physiques ont été proposées : changements climatiques locaux accompagné d’un changement dans le rythme de l’érosion…

*[…] les changements intervenant dans la distribution des continents et des mers influencent la superficie habitable par les organismes+ (page 150)

On en revient à la relation espèces-superficie.

*Les plates-formes continentales, richement approvisionnées en matières alimentaires, ont toujours hébergé plus de biomasse que les zones profondes des océans. Or, elles sont tout à fait susceptibles d’être touchées par la fluctuation du niveau de la mer. Lorsqu’elles sont émergées, l’habitat des organismes propres aux plates-formes continentales se trouve drastiquement restreint+ (page 152).

*La relation espèces-superficie joue donc avec une certaine ampleur lorsque les plates-formes continentales et les mers intérieures sont alternativement recouvertes d’eau et asséchées. Dans le premier cas, elles offrent des aires nouvelles à la spéciation; dans le second cas, elles déterminent des extinctions.

Les changements climatiques peuvent aussi faire jouer la relation espèces-superficie. Lorsque la température chute à l’échelle de la planète, les zones climatiques correspondant aux latitudes basses et moyennes deviennent plus réduites en superficie. […] Ces mouvements en accordéon des zones climatiques accroissent et diminuent alternativement les aires habitables par beaucoup de plantes et d’animaux.

Etant donné tout cela, il n’est pas étonnant que les changements de climat et du niveau des mers – jouant par le biais de la relation espèces-superficie – aient été considérés prioritairement comme l’explication des extinctions intervenues dans le passé+ (pages 152-153).

Malgré cela, Raup reste sceptique. Pour lui, il n’y a pas de preuve convaincante que les changements climatiques et du niveau des mers aient provoqués des extinctions majeures. Pour étayer son sceptisisme, il se base sur le cas de la glaciation pléistocène. Durant cette période :

*les fluctuations du niveau des mers ont eu un impact sur la géographie, les îles et les isthmes se formant et disparaissant à mesure que les glaciers avançaient ou reculaient+ (page 156).

*Il y a eu un phénomène d’extinction au Pléistocène, mais rien qui ressemblât aux Cinq Grandes. Son intensité a été bien inférieure à celle des extinctions qui délimitent les périodes sur l’échelle des temps géologiques. A part le cas des grands mammifères terrestres dont on a déjà parlé dans le cadre de la *guerre éclair+, les extinctions d’espèces au Pléistocène se sont produites de manière très localisée et particulière+ (page 156).

Parmi les autres causes physiques, on peut envisager :

*          la percussion de la Terre par une comète ou un astéroïdes;

*          un volcanisme effusif se traduisant par de vastes coulées de lave épaisses, comme celui du Deccan.

*Malheureusement, les autres exemples sont si peu nombreux et les datations si incertaines que les vérifications au moyen des statistiques sont quasiment impossibles+ (page 159).

*          des causes cosmiques comme l’influence d’une supernovae proche ou le changement du rayonnement solaire.

L’extinction K-T serait due à la percussion de notre planète par une météorite. Des études géochimiques (présence d’un dépôt d’iridium à la limite K-T) faites par Alvarez et son équipe ont permis de conforter cette hypothèse qui est actuellement admise par une grande majorité de paléontologues. L’auteur et J. Sepkoski se sont penchés sur la périodicité des impacts de météorites. Ils sont arrivés, dans les 250 derniers  millions d’années, à une périodicité de 26 millions d’années qui devait être due à quelque phénomène astronomique.

*L’hypothèse qui reçut le plus d’attention fut que notre Soleil devait avoir une petite étoile compagne qui, en un certain point de son orbite de 26 millions d’années, passait suffisamment près de notre système solaire pour attirer des pluies de comètes en direction de la Terre+ (page 172).

Raup pense *que la notion de la périodicité décrit incontestablement bien l’histoire des extinctions durant les 250 derniers millions d’années+. Il se pose la question de savoir si les impacts météoriques pourraient être la cause première de toutes les extinctions d’espèces dans l’histoire de la biosphère.

*Est-il raisonnable de penser que les impacts de comètes ou d’astéroïdes pourraient rendre compte des extinction survenues *en toile de fond+ aussi bien que l’une ou l’autre des Cinq Grande ? Oui, je pense que c’est raisonnable+ (page 176).

Pour étayer cette hypothèse, Raup trace une courbe d’extinction des espèces en fonction de la dimension des cratères formés par l’impact de comètes ou d’astéroïdes. Cette courbe est obtenue par la combinaison logique de la courbe des espèces tuées avec les estimations concernant le rythme de formation des cratères, sur la base  de l’hypothèse de travail que les impacts sont la cause première des extinctions. Le degré de crédibilité de cette courbe est une bonne mesure de la validité de l’hypothèse. Pour compléter l’étude, il est nécessaire d’établir s’il y une correspondance entre les dates d’impacts et les extinctions. Si l’on se base sur la distribution des dépôts anormalement abondants d’iridium, on se trouve devant une certaine ambiguïté. Le débat reste ouvert.

*Si l’on se tourne à présent vers les cratères, on peut dresser une liste impressionnante de grands cratères coïncidant avec les extinctions. Mais on peut également en dresser une dépourvue de coïncidence impressionnante. Voici deux séries d’arguments, plaidant chacune dans un sens+ (page 182).

En fait, *l’extinction est un sujet de recherche difficile+.

*Il y a, cependant, un certain nombre de choses que nous pouvons avancer au sujet des extinctions avec une confiance assurée – à partir de solides observations faites sur les fossiles et les organismes vivants :

 

1.         Les espèces ne sont pas éternelles. […]

2.         Les espèces représentées seulement par une petite population sont faciles à tuer. […]

3.         Les espèces très répandues sont difficiles à tuer. […]

4.         L’extinction des espèces très répandues est favorisée par une première agression. […]

5.         L’extinction d’espèces largement répandues est favorisée par des agressions auxquelles elles ne sont habituellement pas exposées. […]

6.         L’extinction simultanée de nombreuses espèces requiert des agressions affectant en même temps des milieux variés+ (pages 190-191).

L’extinction joue-t-elle un rôle dans l’évolution ? Sans extinction, la biodiversité pourrait atteindre la saturation, seule jouerait la sélection naturelle.

*Mais de nombreuses innovations dans l’évolution, telles que de nouveaux plans d’organisation, n’apparaîtraent sans doute pas. Le résultat serait un ralentissement de l’évolution et l’apparition d’une sorte de régime constant. Si l’on accepte ce raisonnement, le rôle principal de l’extinction dans l’évolution est donc d’éliminer les espèces et de réduire la biodiversité, de telle sorte qu’il reste de l’espace disponible – sur les plans écologiques et géographiques – pour les innovations+ (pages 195-196).

*La sélectivité est-elle un facteur nécessaire pour que l’extinction remplisse son rôle dans l’évolution?+ (page 196).

Comme l’a montré Raupp dans cet ouvrage, il existe trois modes d’extinction :

*1.       Le champ de tir : il s’agit d’extinctions au hasard sans égard aux différences d’efficience darwinienne.

 

 2.        Le jeu normal : c’est l’extinction sélective en un sens darwinien, conduisant à la survie des espèces les plus efficientes ou les mieux adaptées.

 

 3.        L’extinction anarchique : c’est une extinction sélective, au cours de laquelle certains organismes survivent préférentiellement, mais pas parce qu’ils sont mieux adaptés à leur environnement normal.

 

Les trois modes opèrent sans aucun doute à certains moments et à certaines échelles, mais j’estime que le troisième, l’extinction anarchique, a joué le plus grand rôle dans la façon dont s’est déroulée l’histoire de la vie, telle que nous la voyons dans les archives fossiles+ (page 197).

Ici, Raup introduit un nouveau concept, celui de contrainte phylogénétique.

*Il se réfère à l’observation que les groupes évolutifs tendent, avec le temps, à la stabilité dans le domaine de l’organisation anatomique+ (page 197).

*Si ce type de contrainte était totalement efficace, comment de nouveaux plans d’organisation anatomique ou de nouvelles physiologies auraient-ils jamais pu apparaître?+ (page 196).

Deux réponses sont possibles.

*Premièrement, les innovations dans l’évolution proviennent souvent de membres de groupes ancestraux, plus simples, d’organisation plus généralisée – autrement dit d’espèces subissant le minimum de contraintes phylogénétiques. Deuxièmement, les séries de spéciation qui suivent souvent les extinctions offrent de nombreuses possibilités, ce qui accroît les chances qu’au moins un nouveau plan d’organisation ou une nouvelle physiologie réussisse à percer+ (page 198).

*Les importantes radiations adaptatives du passé ont été évidemment rendues possibles par la disparition de groupes entiers d’espèces, occupant une gamme donnée d’habitats ou de modes de vie. Donc, l’extinction a dû être sélective, sinon on ne pourrait pas comprendre la fçon dont se présentent les archives fossiles+ (page 198).

*De tout cela, je tire donc la conclusion que l’extinction est nécessaire à l’évolution, telle que nous le montrent les archives géologiques, et que le mode d’extinction qui a probablement dominé est celui de l’extinction sélective *anarchique+, c’est-à-dire non fondée sur l’efficience darwinienne+ (page 199).

*A l’évidence, l’extinction fait appel à la fois aux mauvais gènes et à la malchance. Certaines espèces s’éteignent parce qu’elles ne peuvent pas faire face aux conditions rencontrées dans leur habitat normal, ou parce que des concurrents supérieurs les évincent, ou parce que des prédateurs les exterminent. Mais, comme cela apparaît sans doute assez clairement dans ce livre, je crois que la plupart des espèces s’éteignent parce qu’elles n’ont pas de chance. Elles meurent parce qu’elles sont soumises à une agression biologique ou physique non rencontrée précédemment dans leur évolution et parce qu’elles n’ont pas suffisamment de temps pour s’y adapter par le jeu de la sélection naturelle darwinienne+ (page 200).

*La sélection naturelle reste la seule explication organique possible d’adaptations sophistiquées comme les yeux et les ailes. Nous ne serions pas ici sans sélection naturelle. L’extinction par effet de la malchance ne fait qu’ajouter un mécanisme de plus au processus évolutif, opérant au niveau des espèces, des familles et des classes plutôt qu’au niveau des populations locales de reproducteurs d’une seule espèce. Ainsi le darwinisme tient bon, mais j’affirme que son mécanisme principal (la sélection naturelle) n’aurait pas pu, à lui seul, engendrer la diversité des êtres vivants actuels+ (page 200).

Catégories : Paléontologie | Poster un commentaire

Comment la vie a commencé

Alexandre MeineszComment la vie a commencé, Belin – Pour la Science, 2008 (lecture, dernier trimestre 2010)

Cet ouvrage, commis par un professeur de biologie à l’université de Nice-Sophia Antipolis, est un merveilleux complément aux articles que j’ai écrit sur les plus vieilles roches connues et les premières traces de vie parus dans le bulletin du G.E.S.T[1]. Cet essai s’adresse à un large public ayant quelques notions élémentaires de biologie.  Dans un langage simple, l’auteur répond à toute une série de questions. D’où vient la vie ? Comment est-elle apparue sur Terre ? Quels ont été les premiers organismes vivants ? Comment l’évolution a-t-elle sculpté le vivant au fil du temps ? L’auteur établit une synthèse des dernières découvertes scientifiques sur l’origine de la vie. Cette synthèse est présentée en neuf chapitres, parsemés d’expériences personnelles, ou concernant sa vie professionnelle de chercheur, d’enseignant et de gestionnaire de l’environnement – c’est un spécialiste des milieux marins et des premiers organismes ayant colonisé la Terre.

Cet essai tourne autour de deux tableaux du peintre hollandais Johannes Vermeer de Delft (1632-1675), « L’astronome » et « Le géographe », dont le personnage est vraisemblablement Antoni van Leeuwenhoek, le premier à avoir observé le vivant au microscope. En décortiquant ceux-ci, il aborde les mystères de la vie sous un éclairage nouveau, différent de celui des paléontologues, des généticiens et des microbiologistes.

Meinesz distingue trois grandes étapes innovantes ou genèses dans l’histoire de l’apparition de la vie sur Terre, relevant d’une stratégie majeure qu’il caractérise par la devise si chère à notre pays, « l’union fait la force » : celle des premières bactéries, celle des premières cellules animales et végétales et celle des organismes composés de plusieurs cellules. Ce principe commun qu’est l’union permit d’abord l’association de molécules organiques, particulièrement l’ARN et l’ADN qui ont produit les premières bactéries. Ensuite, l’addition et l’union de bactéries donnent naissance aux lignées généalogiques différentes d’animaux et de végétaux unicellulaires. Enfin, l’union de cellules de la même espèce permit le développement d’organismes pluricellulaires visibles à l’œil nu.

Il relève également quatre types de hasards, ou événements fortuits, ayant participé à la construction du vivant : trois créatifs, les mutations, la reproduction sexuée et la sélection naturelle, et un quatrième destructeur, les grands cataclysmes naturels à l’origine des grandes extinctions

L’auteur consacre un chapitre à la météorite ALH84001 qui a suscité beaucoup de controverses sur l’éventualité de traces de vie détectées à sa surface. J’en ai fait une synthèse dans mon article « Origine extraterrestre de la vie » (voir infra note). Il est acquis que sur la base de « l’ensemble des données actuelles, la vie était présente sur Terre dès 3,5 Ga, sous la forme de bactéries » (p. 47) déjà très diversifiées. Par contre, « tous les vestiges du vivant très ancien ne permettent absolument pas de donner des indications précises sur le lieu, l’époque et le mécanisme de la genèse des premiers organismes » (p. 48). D’où, l’hypothèse, parmi tant d’autres, d’un ensemencement par des météorites venant du fond de l’espace !

Dans son épilogue, Meinesz aborde les différents sens que l’on peut attribuer à la grandeur du vivant, et il termine celui-ci par un plaidoyer en faveur d’une plus grande responsabilité dans la prise en charge de la vie sur Terre.

Je conseille vivement la lecture passionnante de cet essai au modique prix de 19,50 € (en France).


[1] R. Six – Roches archéennes et traces de vie, in Le Bulletin du G.E.S.T. – N° 162, juillet 2010

R. Six – Les plus vieilles roches connues contenant des traces de vie, in Le Bulletin du G.E.S.T. – N° 163, septembre 2010

R. Six – id, in Bulletin du G.E.S.T. – N° 164, novembre 2010

R. Six – Origine extraterrestre de la vie ?, in Le Bulletin du G.E.S.T. – N°165, janvier 2011

Catégories : Notes de lecture | Poster un commentaire

Race et histoire

Claude LEVI-STRAUSSRace et histoire – Denoël, coll. Folio, essais, réédition 1987 (lecture mars 1988).

            La recrudescence du phénomène raciste et antisémitique auquel l’on assiste ces temps-ci doit servir de base à une réflexion sur la notion de races et la diversité des cultures. C’est pourquoi, je reprends ici les notes transcrites lors de ma lecture en mars 1988 du livre de Lévi-Strauss, Race et histoire.

            Dans cet essai, Lévis-Strauss développe les thèmes majeurs suivants, prémices des principes sur lesquels se fonde son structuralisme : diversité des cultures, place de la civilisation occidentale dans le déroulement historique, rôle du hasard et relativité de l’idée de progrès.

            Dans le chapitre intitulé Race et culture, Lévi-Strauss dit ceci : – « Aussi, quand nous parlons, en cette étude, de contribution des races humaines à la civilisation, ne voulons-nous pas dire que les apports culturels de l’Asie ou de l’Europe, de l’Afrique ou de l’Amérique tirent une quelconque originalité des faits que ces continents sont, en gros, peuplés par des habitants de souches raciales différentes. Si cette originalité existe – et la chose n’est pas douteuse – elle tient à des circonstances géographiques, historiques et sociologiques, non à des aptitudes distinctes liées à la constitution anatomique ou physiologiques des noirs, des jaunes ou des blancs » (page 10).

– « Il y a beaucoup plus de cultures humaines que de races humaines, […] : deux cultures élaborées par des hommes appartenant à la même race peuvent différer autant, ou davantage, que deux cultures relevant de groupes racialement éloignés » (page 11).

            Lévis-Strauss, malgré le rejet des préjugés racistes, se pose la question suivantes : « s’il n’existe pas d’aptitudes raciales innées, comment expliquer que la civilisation développée par l’homme blanc ait fait les immenses progrès que l’on sait, tandis que celles des peuples de couleur sont restées en arrière, les unes à mi-chemin, les autres frappées d’un retard qui se chiffre par milliers ou dizaines de milliers d’années ? » (page 12).

            Dans le chapitre traitant de la diversité des cultures, l’ethnologue fait une première constatation : « la diversité des cultures humaines est, en fait dans le présent, en fait et aussi en droit dans le passé, beaucoup plus grande et plus riche que tout ce que nous sommes destinés à en connaître jamais » (page 14). Et de conclure cette réflexion sur la diversification des sociétés humaines en rejetant « une observation  morcelante ou morcellée » de celles-ci. Cette diversité des cultures humaines « est moins fonction de l’isolement des groupes que des relations qui les unissent » (page 17). Elle est en fait « un phénomène naturel, résultant des rapports directs ou indirects entre les sociétés » (page 19).

            De son point de vue, une société peut répartir les cultures en trois catégories : « celles qui sont ses contemporaines, mais se trouvent situées en un autre lieu du globe; celles qui se sont manifestées approximativement dans le même espace, mais l’on précédée dans le temps; celles, enfin, qui ont existé à la fois dans un temps antérieur au sien et dans un espace différent de celui où elle se place » (page 27).

            Même si l’on constate « qu’entre les sociétés paléolithiques et certaines sociétés indigènes contemporaine existe toujours une ressemblance » (page 29-30), Lévis-Strauss nous met en garde contre les dangers d’une interprétation inspirée par l’évolutionisme culturel. Il en arrive à distinguer « deux sorte d’histoires : une histoire progressive, acquisitive, qui cumule les trouvailles et les inventions pour construire de grandes civilisations, et une autre histoire, peut-être également active et mettant en oeuvre autant de talent, mais où manquerait le don synthétique qui est le privilège de la première » (page 33).

            Lévis-Strauss ne nie pas la réalité d’un progrès de l’humanité, mais il nous invite à le concevoir avec prudence. « Le développement des connaissances préhistoriques et archéologiques tend à étaler dans l’espace des formes de civilisation que nous étions portés à imaginer comme échelonnées dans le temps » (page 38). Cela signifie que le progrès  n’est ni nécessaire, ni continu, mais qu’il procède par bonds, par mutation, pour parler en biologiste. Ces bonds s’accompagnent de changements d’orientation; on peut parler d’évolution buissonnante.

            En poussant plus avant sa réflexion sur la différence entre « histoire stationnaire » et « histoire cumulative », Lévis-Strauss montre que « la distinction entre les deux formes d’histoire dépend de la nature intrinsèque des cultures auxquelles on l’applique (page 41). Ainsi, on considère comme « cumulative toute culture qui se développerait dans un sens analogue au nôtre, c’est-à-dire dont le développement serait doté pour nous de signification. Tandis que les autres cultures nous apparaîtraient comme stationnaires […] parce que leur ligne de développement ne signifie rien pour nous […] » (page 42).

            En définitive, aucun critère racial n’est valable pour instaurer une séparation entre des groupes d’individus. Depuis la rédaction de cet essai en 1952, la notion de race a fortement évolué, au point qu’actuellement, la plupart des biologistes nie la notion de race et parle plutôt de variation de types humains. Nous le verrons plus loin avec les propos d’un Albert Jacquard. La différentiation doit se faire sur base d’une approche culturelle. Ces cultures diverses, au lieu de s’opposer, devraient se compléter. Malheureusement comme le dit Lévis-Strauss dans le chapitre Place de la civilisation occidentale, ce n’est pas le cas.

– « Loin de rester enfermées en elles-mêmes, toutes les civilisations reconnaissent, l’une après l’autre, la supériorité de l’une d’entre elles, qui est la civilisation occidentale » (page 51).

– « […] l’existence d’une civilisation mondiale est un fait probablement unique dans l’histoire » (page 52).

– « On commencera par remarquer que cette adhésion au genre de vie occidentale, ou à certains de ses aspects, est loin d’être aussi spontanée que les Occidentaux aimeraient le croire […] La civilisation occidentale a établi ses soldats, ses comptoirs, ses plantations et ses missionnaires dans le monde entier; elle est, directement ou indirectement, intervenue dans la vie des populations de couleur; elle a bouleversé de fond en comble leur mode traditionnel d’existence, soit en imposant le sien, soit en instaurant des conditions qui engendraient l’effondrement des cadres existants sans les remplacer par autre chose » (page 53).

            Lévis-Strauss explique ce phénomène par le fait que « la civilisation occidentale cherche d’une part, […], à accroître continuellement la quantité d’énergie disponible par tête d’habitant; d’autre part à protéger et à prolonger la vie humaine… » (page 55).

            Lévis-Strauss rejete l’intervention du hasard dans la découverte des techniques (chapitre Hasard et civilisation).

– « Cette vue naïve résulte d’une totale ignorance de la complexité et de la diversité des opérations impliquées dans les techniques les plus élémentaires » (page 57). […] « Toutes ces opérations sont beaucoup trop nombreuses et trop complexes pour que le hasard puisse en rendre compte » (page 59). Il explique ces inventions plutôt par  une « puissance imaginative » constante dans toutes les civilisations et par les « efforts acharnés de la part de certains individus« .

– « […] la civilisation occidentale s’est montré plus cumulative que les autres; […] après avoir disposé du même capital néolithique initial, elle a su apporter des améliorations […] » (page 62-63).

– « Deux fois dans son histoire, […], et à environ deux mille ans d’intervalle [révolution néolithique et industrielle], l’humanité a su accumuler une multiplicité d’inventions orientées dans le même sens; et ce nombre, d’une part, cette continuité, de l’autre, se sont concentrés dans un laps de temps suffisamment court pour que des hautes synthèses techniques s’opèrent; synthèses qui ont entraîné des changements significatifs dans les rapports que l’homme entretient avec la nature et qui ont, à leur tour, rendu possible d’autres changements » (page 63).

            Dans le chapitre La collaboration des cultures, Lévis-Strauss envisage le dernier aspect de ce problème.

– « […] aucune culture n’est seule; elle est toujours donnée en coalition avec d’autres cultures, et c’est cela qui lui permet d’édifier des séries cumulatives » (page 70).

– « La chance qu’a une culture de totaliser cet ensemble complexe d’inventions de tous ordres que nous appelons une civilisation est fonction du nombre et de la diversité des cultures avec lesquelles elle participe à l’élaboration […] d’une commune stratégie » (page 72).

            La solution serait dans une civilisation mondiale qui « ne saurait être autre chose que la coalition, à l’échelle mondiale, de cultures préservant chacune son originalité » (page 77).

            Lévis-Strauss donne un double sens au progrès. En partant de la constatation que « tout progrès culturel est fonction d’une coalition entre les cultures; cette coalition consistant « dans la mise en commun […] des chances que chaque culture rencontre dans son développement historique« , nous nous trouvons en face de conditions contradictoires. Ce « jeu en commun » entraîne, à plus ou moins brève échéance, une « homogénéisation » des ressources des différents partenaires. Deux remèdes existent à cette conséquence inéluctable. Le premier consiste à provoquer dans chaque société des « écarts différentiels« , c’est-à-dire une diversification du corps social et l’instauration de statuts différentiels entre les différents groupes de la société. Le deuxième remède consiste à « introduire de gré ou de force dans la coalition de nouveaux partenaires, externes cette fois, dont les mises soient très différentes de celles qui caractérisent l’association initiale » (exemple : le capitalisme répond au premier, tandis que l’impérialisme ou le colonialisme illustrent le second).

– « L’humanité est constamment aux prises avec deux processus contradictoires dont l’un tend à instaurer l’unification, tandis que l’autre vise à maintenir ou à rétablir la diversification » (page 84).

            Pour Lévis-Strauss, les institutions internationales ont de lourdes responsabilités dans « la nécessité de préserver la diversité des cultures dans un monde menacé par la monotonie et l’uniformité« .

            La conclusion finale se résume par cette dernière citation :

– « La tolérance n’est pas une position contemplative, dispensant les indulgences à ce qui fut ou à ce qui est. C’est une attitude dynamique, qui consiste à prévoir, à comprendre et à promouvoir ce qui veut être. La diversité des cultures humaines est derrière nous, autour de nous et devant nous. La seule exigence que nous puissions faire valoir à son endroit (créatrice pour chaque individu des devoirs correspondants) est qu’elle se réalise sous des formes dont chacune soit une contribution à la plus grande générosité des autres » (page 85).

            Cet essai de Lévis-Stauss est suivi d’une étude de Jean POUILLON, L’oeuvre de Lévis-Strauss, datant de juillet 1956.

– « […] l’homme, c’est celui que je suis, celui qui vit avec et comme moi, et pourtant c’est également l’autre, aussi différent de moi puisse-t-il être. Cette reconnaissance, que l’expérience, plus que la raison, impose et que même la violence raciste ne peut effacer – car elle implique l’aveu contre lequel elle se rebelle – constitue seulement un point de départ » (page 89).

– « La découverte de l’altérité est celle d’un rapport, non d’une barrière » (page 89).

– « L’altérité n’empêche donc pas la compréhension, bien au contraire » (page 90).

            Se plaçant dans une perspective humaniste, où la similitude est essentielle  et la compréhension conçue comme un processus d’identification, on est conduit à un curieux paradoxe : « l’humanité est placée en dehors et comme au-dessus des cultures, dont on ne sait pas trop ce que signifie la diversité » (page 91).

– « C’est en tant qu’essentiellement autre que l’autre doit être vu. Le premier mérite de l’ethnographie est de faire de cette règle d’apparence logique un impératif pratique » (page 92-93).

– « Ce qui intéresse l’ethnologue, ce n’est pas l’universalité de la fonction […] mais bien le fait que les coutumes soient si variables » (page 94).

Catégories : Notes de lecture | Poster un commentaire

SYSTEMES AUTO-ORGANISES APPLIQUES A LA SELECTION NATERELLE

Cet article est paru dans le Bulletin du G.E.S.T., N° 154, mars 2009

I.      INTRODUCTION

En cette année « Darwin », il est normal que nous nous penchions sur certains des aspects de la théorie de ce génie et des questions qu’elle pose. Jamais, une œuvre comme « L’origine des espèces » qu’il publia en 1859 n’a fait couler autant d’encre. Le nombre d’ouvrages relatifs à la sélection naturelle et à l’évolution selon Darwin est impressionnant, et il en sort encore actuellement un ou deux par trimestre. Aussi, j’aimerais revenir sur trois articles qui sont paru dans la revue « Pour la Science » dans les années ’90, qui ouvre des perspectives intéressantes.

Russelle Ruthen, Complexité et organisation, in Pour la Science, mars 1993, N° 185, pp. 32-38 [1].

John Holland, Les algorithmes génétiques, in Pour la Science, septembre 1992, N° 179, pp. 44-51 [2].

Per Bak, Kan Chen, Les systèmes critiques auto-organisés, in Pour la Science, mars 1991, N° 161, pp. 52-60 [3].

Stuart Kauffman, Antichaos et adaptation, in Pour la Science, octobre 1991, N° 168, pp. 66-72 [4].

II.   LE MOTEUR DE LA SELECTION NATURELLE

La sélection naturelle est-elle la seule cause de l’évolution des organismes vivants ? Cette question, je me la suis déjà posée souvent. Existe-t-il une force qui pousse à l’organisation de plus en plus complexe de la matière vivante ?

Les différentes hypothèses ou théories ne répondent pas explicitement à la question. Déjà Darwin avoue son incapacité à expliquer le moteur de l’évolution. Une série d’articles lus dans la revue « Pour la Science » semble proposer un commencement de réponse. Actuellement des découvertes mathématiques et des simulations informatiques donnent naissance à un courant théorique qui permet aux biologistes de réviser leurs conceptions sur les origines de l’ordre dans l’Evolution.

La présentation de l’article de R. Ruthen, résume très succinctement son contenu :

« Les plantes, les animaux, les écosystèmes ou les organisations humaines internationales se sont lentement élaborés à partir des molécules organiques primitives. Quelles forces poussent le monde vers une complexité croissante ? » ([1] page 32)

Quelques équipes de chercheurs tentent d’élaborer une théorie unifiée qui expliquerait la dynamique des systèmes vivants, comme les physiciens cherchent à unifier les quatre forces qui régissent le monde de la physique. Ces différents systèmes composés de nombreux agents qui interagissent et s’adaptent aux changements sont-ils régis par des principes de fonctionnement analogues ? Là est la grande question ! Les chercheurs de différentes disciplines constatent que les systèmes vivants semblent évoluer vers une frontière située entre l’ordre et le désordre. Le mécanisme au centre des interrogations est l’évolution au sens général du terme.

« Quelles sont les caractéristiques communes aux systèmes qui s’organisent spontanément, qui apprennent, se souviennent, évoluent, s’adaptent et finissent par disparaître ? Des principes fondamentaux déterminent-ils leur remarquable comportement ? » ([1] page 33).

Déjà au siècle passé, Sadi Carnot et d’autres se penchent sur ce problème. S’il est impossible de décrire chaque interaction, étant donné le grand nombre de constituants des systèmes, il est toutefois possible de prévoir leur comportement statistique : ce seront les lois de la thermodynamique.

Henri Poincaré comprit que des systèmes à plus de deux éléments en interaction, ont parfois des comportements imprévisibles. Ce sera le début de la théorie du chaos. Cependant, elle ne peut décrire la grande variété dynamique des systèmes complexes, il faudra attendre le développement de l’informatique  et l’apparition de nouveaux concepts mathématiques.

III. THEORIE DE LA COMPLEXITE

Des chercheurs tels que Herbert Simon, Ilya Prigogine et Herman Haaken « recherchaient une théorie de la complexité, c’est-à-dire des principes généraux des systèmes dont les interactions de constituants engendrent un comportement collectif complexe ».

La théorie de la complexité peut-elle être appliquée à des systèmes adaptatifs (cellules, organismes, économies) ? En effet ces systèmes adaptatifs sont constitués de nombreuses parties qui interagissent. Les systèmes complexes peuvent apprendre et s’adapter à leur environnement. Leur comportement dépend du degré de complexité des stratégies et des mécanismes d’évolution. Afin d’analyser de tels systèmes, des chercheurs ont entrepris des simulations informatiques.

Ainsi, en 1989, J. Holland lance une simulation d’un écosystème où des « organismes numériques » essaient de survivre et de se reproduire. Dans son article « Les algorithmes génétiques » il dit ceci :

« Des programmes d’ordinateurs qui « évoluent » comme des organismes vivants conçoivent des turbines, optimisent des réseaux de communication ou commandent l’acheminement de gaz naturel dans les pipelines » ([2] page 44).

En étudiant l’ Evolution, J. Holland, chercheur pragmatique, tente de la reproduire informatiquement, « après avoir compris que la sélection naturelle élimine l’un des obstacles majeurs à la conception des programmes : la spécification préalable de toutes les caractéristiques d’un problème et des tâches précises qu’un programme doit effectuer pour résoudre ce problème ». Il crée ainsi la notion d’ « algorithmes génétiques ». Ces algorithmes génétiques servent essentiellement à résoudre des problèmes d’optimisation. Ils explorent en parallèle un ensemble de solutions possibles aux problèmes posés. La pratique montre qu’ils s’approchent rapidement assez près de la solution optimale.

« Les algorithmes génétiques explorent des espaces de solutions beaucoup plus vastes que les programmes classiques. En outre, l’étude des effets de la sélection naturelle sur les programmes, dans des conditions contrôlées et bien comprises, pourrait montrer comment la vie et l’intelligence ont évolué sur la Terre.

La plupart des organismes évoluent par deux mécanismes principaux : la sélection naturelle et la reproduction sexuée. La sélection naturelle détermine quels membres d’une population survivent et se reproduisent : le reproduction sexuée assure le brassage et la recombinaison des gènes parentaux aux potentialités nouvelles » ([2] page 44).

Cette reproduction sexuée, par la fusion d’un spermatozoïde et d’un ovule, permet une évolution beaucoup plus rapide qu’une parthénogenèse.

« La sélection est simple : un organisme meurt s’il n’est pas adapté, c’est-à-dire s’il n’échappe pas à ses prédateurs ou s’il ne trouve pas de proies » ([2] page 44).

Nous sommes en plein darwinisme !

A partir de ces notions, J. Holland, dès 1960, trouve « une technique de programmation, l’algorithmique génétique, qui permet l’évolution des programmes par reproduction et par mutation». Il développe cette technique en créant « un code génétique qui pourrait représenter la structure de tout programme informatique ».

« Ce « système de classeurs » est un ensemble de règles (nommées classeurs) qui réalisent certaines actions chaque fois que leurs conditions sont vérifiées » ([2] page 44).

« L’évolution biologique n’aboutit cependant pas à un super-individu unique, mais plutôt à des espèces qui interagissent et s’adaptent les unes aux autres. De même, des algorithmes génétiques peuvent être utilisés – avec quelques modifications – pour faire évoluer des « organismes » à base de systèmes de classeurs composés de nombreuses règles; au lieu de sélectionner isolément les règles les mieux adaptées, les pressions de sélection font alors évoluer des systèmes complexes dont les capacités sont codées dans les chaînes qui les composent » ([2] page 48).

Dans un problème du type du « dilemme du prisonnier » dans lequel deux prisonniers peuvent être libérés ou maintenus en prison selon la stratégie adoptée, il s’avère que l’une des meilleures stratégies est celle du donnant-donnant. J. Holland y introduisit trois modifications majeures : chaque organisme peut choisir de combattre pour les ressources ou d’échanger celles-ci. De plus, chaque organisme est muni d’une marque qui montre son appartenance à un groupe. Chaque organisme peut appliquer des règles qui tiennent compte de ces marques.

« Ces trois modifications ont un effet immédiat : la répartition des marques et des stratégies, initialement aléatoires, devient progressivement très organisée. Finalement les organismes apprennent même à appliquer des stratégies particulières selon les marques; on observe une spécialisation et une coopération actives, ainsi que du mimétisme et de la tromperie » ([1] page 35).

La correspondance entre le monde de J. Holland et les écosystèmes réels intéresse certains économistes qui pensent que l’économie est un système adaptatif complexe.

Le calcul de la complexité pose problème. Toutefois, « en théorie, on peut comparer la complexité de deux systèmes en écrivant deux programmes d’ordinateurs aussi courts que possible, qui reproduisent les données originales ».

« La complexité algorithmique des données serait alors reliée au nombre d’instructions que contiennent les deux programmes : le programme ayant le moins d’instructions décrirait le système le moins complexe » ([1] page 36).

La complexité algorithmique est habituellement impossible à calculer, c’est un outil peu commode pour l’étude des systèmes complexes car elle est plus sensible au désordre qu’à l’ordre. Aussi dans les années 1980, de nouvelles méthodes de quantification de la complexité sont-elles proposées, notamment par James Crutchfield de Berkeley qui s’inspire des idées du linguiste Noam Chomsky sur la classification des différentes sortes d’ordinateurs.

« Pour mesurer la complexité à l’aide de cette hiérarchie, on choisit une classe particulière et l’on cherche, dans cette classe, le programme le plus court, qui reproduise les données. Les caractéristiques de la classe obligent à décrire approximativement les données, c’est-à-dire à ne conserver que certaines de leurs caractéristiques. Si le programme ne peut reproduire les données, on reprend la description avec une classe plus puissante; sinon la complexité est déterminée d’après le nombre d’instructions et le nombre de contraintes associées à la classe utilisée » ([1] page 36).

IV.  SYSTEMES CRITIQUES AUTO-ORGANISES

Toutefois, cette approche ne répond pas à la question de savoir pourquoi certains systèmes, adaptatifs ou non, semblent évoluer à mi-chemin de l’ordre complet et du désordre absolu. Certains chercheurs comme Per Bak (Laboratoire de Brookhaven) et Anne et Didier Sornette (Nice) « pensent que l’auto-organisation critique est un des phénomènes qui pourrait être à la base de cette évolution ». A la fin des années 1980, P. Bak trouve une classe de systèmes qui semble devenir spontanément complexe. Pour lui et ses collègues :

« Les grands systèmes interactifs évoluent continuellement vers un état critique où un petit événement déclenche une réaction en chaîne pouvant conduire à la catastrophe » ([3] page 52).

La théorie de l’état critique auto-organisé qu’ils élaborèrent « explique pourquoi de tels systèmes évoluent naturellement vers un état critique tel qu’une petite perturbation déclenche une réaction en chaîne qui touche de nombreux éléments du système ».

« En général, l’état critique résiste à toute modification mineure des règles gouvernant le système. [Il] possède donc deux caractéristiques qui semblent incompatibles : le système est instable en de nombreux endroits, mais l’état critique est, lui, absolument stable […] » ([3] page 54).

« L’état critique est une propriété globale du système » ([3] page 54).

Si l’on traduit les instabilités locales en graphe en fonction du temps, l’on obtient une courbe irrégulière dont les variations sont de toutes les durées, connue sous le nom de bruit de scintillation.

« La théorie de l’état critique auto-organisé propose une explication de ce mystère : les bruits de scintillation, formés par la superposition de signaux de toutes intensités et durées, correspondraient aux réactions en chaîne d’intensités et de durées variables issues de systèmes dynamiques à l’état critique » ([3] page 54).

Parmi les modèles numériques présentant les caractéristiques des systèmes critiques auto-organisés, la modélisation des séismes géologiques est sans doute la plus avancée. Dès 1956, les géologues Beno Gutenberg et Charles Richter (celui de l’échelle) établissent une loi de puissance qui stipule : « le nombre annuel des séismes qui libèrent une quantité d’énergie E » est inversement proportionnel à E à la puissance b(Eb) ; l’exposant b, environ égal à 1,5 est universel. Cette loi relie le nombre de séismes importants à celui des séismes de petite ampleur. On peut en déduire que toutes les secousses résultent du même processus mécanique. Les auteurs [3] ont émis l’hypothèse « qu’une loi de puissance résulte de l’existence de systèmes critiques auto-organisés; inversement la loi de Gutenberg-Richter semble indiquer que la croûte terrestre a évolué vers un état critique. »

Ce modèle de loi de puissance se retrouve dans bon nombre de disciplines scientifiques où intervient une constante égale à la dimension du système considéré. Si celle-ci est fractionnaire, nous avons affaire à une distribution « fractale ».

« Les structures fractales et le bruit de scintillation sont respectivement les signatures spatiales et temporelles des états critiques auto-organisés » ([3] pages 56-57).

« La précision avec laquelle on prévoit l’évolution d’un système dynamique dépend de la précision avec laquelle on connaît ses conditions initiales et les lois de sa dynamique » ([3] page 57).

Nous pouvons rencontrer des systèmes chaotiques et des systèmes non chaotiques.

« Le chaos faible diffère notablement du chaos total : les systèmes totalement chaotiques se caractérisent par une échelle de temps au-delà de laquelle il est impossible de faire des prévisions; en revanche, pour des systèmes faiblement chaotiques, des prévisions à long terme sont possibles, mais leur précision décroît avec le temps » ([3] page 57).

Les systèmes critiques auto-organisés s’avérant faiblement chaotiques, il est aisé d’en déduire que le chaos faible est prédominant dans la nature.

« Ces études font penser que la théorie des états critiques auto-organisés pourrait s’appliquer à la biologie » ([3] page 58).

Dans un processus de coévolution, le système passe d’un état aléatoire initial à un état hautement organisé, aux configurations statiques et dynamiques complexes.

« La complexité de la dynamique globale du système est intimement liée à l’état critique de cette dynamique. En fait, la théorie de la complexité et la théorie critique sont peut-être une même chose » ([3] page 58).

V.    APPLICATION A L’EVOLUTION

Stuart Kauffmann (Université de Pennsylvanie), sur la base d’un modèle de l’évolution pense « que la complexité de la vie est intimement liée à l’existence d’un état critique ». En effet, les simulations montrent « qu’un processus dynamique tel que l’évolution peut mener automatiquement un système simple aux interactions plus ou moins aléatoires, vers un état critique auto-organisé. […] l’évolution opérerait à la limite du chaos, et l’extinction des dinosaures, par exemple, pourrait n’être qu’une « avalanche » catastrophique dans la dynamique de l’évolution; elle aurait pu se produire sans qu’un volcan ou qu’une météorite perturbe l’environnement du Globe » ([3] page 58).

« Tout les êtres vivants sont des systèmes très ordonnés : leurs structures complexes sont conservées et dupliquées par des activités chimiques et comportementales précisément orchestrées, qui, depuis Darwin, semblaient n’avoir été façonnées que par le sélection naturelle. Toutefois Darwin ne soupçonnait peut-être pas l’existence de l’auto-organisation, cette propriété innée, découverte récemment, de certains systèmes complexes. L’ordre biologique ne résulte-t-il pas, aussi, d’un ordre spontané que la sélection naturelle aurait amplifié ? […]

La capacité d’évoluer et de s’adapter pourrait être  elle-même un résultat de l’Evolution. […]

L’Evolution résulte peut-être autant de l’auto-organisation que de la sélection naturelle » ([4] page 66).

Si l’on veut comprendre l’intervention de l’auto-organisation dans l’Evolution, il est nécessaire d’analyser les caractéristiques des systèmes complexes. De l’étude de ceux-ci, les nombreux chercheurs (en physique, chimie, mathématiques, biologie et sciences sociales) ont constaté que ce qui semble a priori aléatoire est parfois une manifestation du « chaos déterministe ». Un des exemples les plus couramment cité est l’ « effet papillon » en météorologie : le battement d’ailes d’un papillon, à Rio de Janeiro peut modifier, un peu plus tard, le temps qu’il fait à Paris.

« La chaos n’est qu’un des comportements possibles des systèmes complexes. Un autre comportement, […] est l’anti-chaos : certains systèmes très désordonnés « cristallisent » spontanément en structures ordonnées » ([4] page 66).

« Tout système complexe est défini par ses caractéristiques locales : le type de connexions des éléments du système et le mode d’interaction de ces éléments. […] Comme de nombreux systèmes complexes différents peuvent fonctionner avec les mêmes caractéristiques locales, une étude statistique permet d’identifier les caractéristiques moyennes pour l’ensemble de ces systèmes » ([4] pages 66-67).

Pour étudier les modèles de systèmes biologiques, S. Kauffman a utilisé une classe de systèmes appelés réseaux booléens aléatoires autonomes NK, composé de N éléments dépendant de K éléments chacun. Leur caractéristique essentielle est le nombre fini de leurs états possibles ce qui les amènent à évoluer cycliquement et à se retrouver dans un état initialement rencontré. L’ensemble des états qui mènent à un cycle est le « bassin d’attraction » du cycle d’états. Laissé à lui-même, un tel état évolue vers un de ses cycles d’états qu’il conserve jusqu’à ce qu’il soit perturbé. Les perturbations possibles sont soit minimales lorsque survient le basculement d’état d’un élément, soit structurales qui sont des modifications permanentes des connexions ou des fonctions booléennes. Si les paramètres du système changent, son comportement se modifie et de chaotique il peut devenir ordonné.

 

VI.  GLOSSAIRE

Théorie de l’auto-organisation critique : théorie de la complexité permettant d’étudier les changements brutaux du comportement d’un système. Cette théorie enseigne que certains systèmes, composés d’un nombre important d’éléments en interaction dynamique, peuvent produire et maintenir une structure à l’échelle du système sans que cette structure apparaisse au niveau des composantes (J.L. Deneubourg, 2002) et sans qu’elle résulte de l’intervention d’un agent extérieur. L’amplification d’une petite fluctuation interne peut mener à un état critique et provoquer une réaction en chaîne menant à une catastrophe (au sens de changement de comportement d’un système).

Cette théorie est basée sur deux concepts clefs : l’auto-organisation et la criticalité.

a)     Auto-organisation : phénomène de mise en ordre croissant d‘une structure, allant en sens inverse du principe de l’entropie, au prix d’une dissipation d’énergie en vue de maintenir cette structure. C’est donc une tendance, tant au niveau des processus physiques, des organismes vivants, ou des systèmes sociaux, à s’organiser eux-mêmes.

b)     Criticalité : passé un seuil critique de complexité, les systèmes peuvent changer d’état, ou passer d’une phase instable à une phase stable.

L’auto organisation est un processus d’organisation émergent (R-A. Thietart, 2000). Mais elle se différencie de l’organisation en ce sens où l’organisation émergeante ne provient pas de forces extérieures (même si le système reste ouvert sur son environnement) mais de l’interaction de ses éléments. Si on applique ce concept à l’étude des sociétés, cela signifie qu’en plus du principe régulateur, il n’y a ni leader, ni centre organisateur, ni programmation au niveau individuel d’un projet global. Ces phénomènes d’auto organisation s’observent par exemple aussi bien dans les sociétés animales (organisation de fourmilière, de vols d’oiseaux) que dans les sociétés humaines (applaudissement, panique collective, intention de vote) ou les systèmes géographiques (les réseaux urbains). Dans les groupes humains par exemple, et plus particulièrement dans le cas de l’émergence de la propagation de rumeur ou de panique dans les foules (D. Provitolo, 2007), l’auto-organisation n’est pas le fruit d’une intention prédéterminée. Des agents ou des entités en interaction, sans but commun préalablement défini, vont créer, sans le savoir et par imitation, une forme particulière d’organisation. Ce qui caractérise donc les systèmes auto organisés c’est l’émergence et le maintien d’un ordre global sans qu’il y ait un chef d’orchestre. Cette auto organisation signifie que l’on ne peut observer les mêmes propriétés aux niveaux micro et macroscopiques. Quant à la criticalité, elle caractérise les systèmes qui changent de phase, par exemple le passage de l’eau à la glace, de la panique individuelle à la panique collective. En fait, le système devient critique quand tous les éléments s’influencent mutuellement. Lorsque cet état critique est atteint, le système peut bifurquer, c’est-à-dire qu’il change brutalement de comportement pour passer d’un attracteur[1] à un autre. Cet état critique est un attracteur du système dynamique atteint à partir de conditions initiales différentes. Cet état critique est dit auto organisé car l’état du système résulte des interactions dynamiques entres ses composantes et non d’une perturbation externe. L’auto organisation est donc un processus qui passe par des états critiques.

La notion de criticalité auto organisée a été proposée par Per Bak, Chao Tang et Kurt Wiesenfeld en 1987. Dans son livre intitulé How Nature Works – The science of self-organized criticality, Per Bak applique cette théorie à de nombreux phénomènes complexes, notamment à l’évolution phylogénique des espèces vivantes, aux mécanismes déclenchant des tremblements de terre, des avalanches, des embouteillages et, pour prendre un dernier exemple, aux krachs boursiers.

Pour illustrer cette théorie, P. Bak et al. utilisent un modèle simple : le tas de sable. L’expérience consiste à ajouter régulièrement des grains à un tas de sable. Petit à petit le sable forme un tas dont la pente, en augmentant lentement, amène le tas de sable vers un état critique. L’ajout d’un grain peut alors provoquer une avalanche de toute taille, ce qui signifie qu’une petite perturbation interne n’implique pas forcément de petits effets. Dans un système non linéaire, une petite cause peut en effet avoir une grande portée. Les avalanches connaissent donc différentes amplitudes qui sont toutes générées par une même perturbation initiale (un grain de sable supplémentaire). S’il n’est pas possible de prédire la taille et le moment de l’avalanche, en revanche cette théorie nous renseigne sur l’ensemble des réponses du système lorsqu’il atteint l’état critique. L’état critique auto organisé d’un système est donc un état ou le système est globalement métastable tout en étant localement instable. Cette instabilité locale (de petites avalanches dans le modèle du tas de sable) peut générer une instabilité globale (de grosses avalanches entraînant l’effondrement du tas) qui ramène ensuite le système vers un nouvel état métastable : le tas de sable connaît une nouvelle base.

  

Les tas de sable sont des systèmes critiques auto-organisés. Lorsque les grains tombent sur un petit tas, ils trouvent rapidement leur place (1). Puis le tas évolue vers un état critique où un seul grain peur provoquer une avalanche de n’importe quelle taille (2)

Ces avalanches maintiennent la pente du tas constante. Si une force extérieure est appliquée (ici la force est celle due aux parois de la boîte), le tas adopte une autre configuration (3), mais il revient à l’état critique initial quand la force extérieure est supprimée (4).

(d’après R. Ruthen)

 

Sources :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Auto-organisation

http://www.hypergeo.eu/article.php3?id_article=426


[1] Dans l’étude des systèmes dynamiques, un attracteur (ou ensemble-limite) est un ensemble, une  courbe ou un espace vers lequel un système évolue de façon irréversible en l’absence de perturbation.

Catégories : Evolution | Poster un commentaire

II. – La course au Radium

I.           CONSÉQUENCE DE LA DÉCOUVERTE DU RADIUM
Nous retrouvons nos protagonistes Pierre et Marie Curie dans leur nouveau laboratoire rue Cuvier où ils poursuivent leurs recherches sur le radium. Nous sommes en 1905. Le couple bénéficie de l’aide de trois collaborateurs : un chef de travaux, un préparateur et un garçon de laboratoire, tous issus de l’Ecole Supérieure de Physique et Chimie Industrielles (ESPCI), où Pierre enseigne. Déjà, en 1901 avec André Debierne, élève et futur professeur à l’Ecole, puis en 1903 avec Jacques Danne, son préparateur, Pierre Curie avait effectué une série de recherches sur la radioactivité induite. En 1903, il entreprit également un travail avec Albert Laborde qui aboutira à la découverte de la quantification de la chaleur dégagée par le radium.Nous avons vu dans le chapitre précédent, que les Curie avaient reçu, conjointement à Henri Becquerel, le prix Nobel de physique. N’étant pas disponibles pour la cérémonie de remise des prix, ils se rendirent ultérieurement à Stockholm, où, le 6 juin 1905, Pierre retraça devant l’Académie des sciences de Suède le développement de la science de la radioactivité, ses développements et ses applications futures. Il conclut, d’une manière prémonitoire, en évoquant les dangers que ces découvertes nouvelles, entre des mains criminelles, feraient peser sur l’humanité. Le texte intégral de son discours est repris en fin de ce chapitre.Fig. 9 – Marie Curie travailla longtemps dans des conditions précaires, absorba du radium et du polonium et fut soumise à de grandes quantités de rayonnements. Cela lui valut de nombreux problèmes de santé (mains brûlées) et la conduisit à la mort par leucémie.Marie s’acharnait à vouloir obtenir une quantité pondérable de radium afin d’en déterminer les caractéristiques. Au bout d’efforts considérables et d’un grand nombre d’heures passées à manipuler le minerai de pechblende mis à sa disposition, elle parvint à purifier et peser une quantité d’environ 16 mg de chlorure de radium. Placée dans une ampoule scellée, cette source deviendra, en 1911, le premier étalon de radium, dit « étalon Marie Curie  ». Il fut déposé au Bureau international des Poids et Mesures à Sèvres. Un étalon de réserve existe à Vienne à l’Institut für Radiumforschung, tandis qu’un étalon secondaire est actuellement conservé à l’Institut du radium de Paris (aujourd’hui Institut Curie). Il permettait de délivrer des certificats de dosage de radium par rayonnement γ. L’unité de radioactivité fut fondée sur le nombre de désintégrations par seconde qui se produit dans une source. Elle reçut le nom de Curie (symbole Ci) et correspond à 3,7 1010désintégrations par seconde. La radioactivité d’1 g de radium est très proche de 1 Ci.Dès 1900, les savants allemands Freidrich Otto Walkhoff (1860-1934) et Giesel, à la suite d’accidents personnels lors de manipulations de sources de radium, constatèrent les effets physiologiques de cette substance : leurs mains avaient une tendance à la desquamation, les extrémités des doigts devenaient dures et douloureuses, brûlures plus ou moins importantes… Puis se seront Henri Becquerel et Pierre Curie qui confirmeront la chose. Pierre exposa volontairement son bras à l’action du radium.« La peau est devenue rouge sur une surface de six centimètres carrés; l’apparence est celle d’une brûlure, mais la peau n’est pas, ou est à peine douloureuse. Au bout de quelque temps, la rougeur, sans s’étendre, se mit à augmenter d’intensité; le vingtième jour, il se forma des croûtes, puis une  plaie que l’on a soignée par des pansements; le quarante-deuxième jour, l’épiderme a commencé à se reformer sur les bords, gagnant le centre, et cinquante-deux jours après l’action des rayons, il reste encore à l’état de plaie une surface d’un centimètre  carré, qui prend un aspect grisâtre indiquant une mortification plus profonde » (compte rendu de Pierre Curie à l’Académie, en 1901)[1]

Becquerel lui aussi sera brûlé en transportant dans la poche de son gilet une source de radium contenue dans un tube en verre. Marie Curie décédera le 4 juillet 1934 d’une leucémie due vraisemblablement à ses nombreuses irradiations.

«  [Elle] peut être comptée parmi les victimes à longue échéance des corps radioactifs, que son mari et elle-même ont découverts, écrira le professeur Regaud »[2].

A la suite de ces observations, le radium supplantera l’actinium et le polonium. Voyant l’intérêt thérapeutique potentiel de la nouvelle substance,  Pierre Curie contactera divers médecins, dont les professeurs Balthazard et Bouchard, un médecin exerçant à l’Hôpital Saint-Louis à Paris, le docteur Danlos, les docteurs Degrais, Dominici et Wickham, qui tenteront les premiers traitements sur des malades atteints de cancer.

« L’action du radium sur la peau a été étudiée par M. le docteur Danlos à l’Hôpital Saint-Louis. Le radium donne à ce point de vue des résultats encourageants : l’épiderme partiellement détruit par son action se reforme à l’état sain »[3].

Le 19 juin 1903, à Londres, Pierre Curie, devant la Royal Institution, préconisera l’utilisation du radium en radiothérapie pour le traitement de certains cancers. En 1911, les médecins Yves-Louis Wickham (1893-1947) et Degrain publieront à Paris le premier traité en langue française sur le traitement du cancer par le radium : la Curiethérapie était née ! Pour la première fois on mit en contact direct la source radioactive avec la lésion à traiter sous forme d’aiguilles piquées directement dans les tumeurs, de tubes implantés dans les cavités naturelles, d’applicateurs ou de plaques posés sur les lésions. Ces divers objets utilisaient de très faibles quantités de radium (de l’ordre de 1 à 10 mg) et étaient placés dans des gaines en or ou en platine, généralement protégés dans des coffrets en plomb. On soignera ainsi durant plus de 50 ans certaines lésions cancéreuses et dermatologiques. Les résultats s’avérèrent spectaculaires, notamment pour les affections cutanées.

II.         LA PRE-INDUSTRIALISATION DU RADIUM

Très rapidement quelques industriels percevront le marché potentiel que suscitera l’utilisation du radium dans le domaine médical.

Rappelons que Marie Curie avait obtenu un gramme de radium à partir de 8 tonnes de résidus de pechblende selon un procédé de son invention. En juillet 1899, un premier traitement massif de 5 tonnes sera entrepris sous la direction d’André Debierne en collaboration avec la « Société Centrale de Produits Chimiques » qui effectuera l’opération sans en tirer de bénéfice.

Le premier à se lancer dans une production quasi industrielle sera l’américain Stephen Lockwood, qui dès 1903, sur les conseils de Pierre Curie, fondera la Rare Metals Reduction Company et construira à Buffalo, dans le Nord de l’Etat de New York une usine de traitement de la carnotite[4] extraite dans les Montagnes Rocheuses. Il sera suivi, en 1904, par un chimiste et industriel français, Emile Armet de Lisle, qui sur la base du procédé mis en place par les Curie et de l’expérience du chimiste allemand F. Giesel, fondera, à Nogent-sur-Marne, une véritable usine d’extraction de radium. Il y traitera des minerais de diverses provenances : pechblende de Hongrie, de Suède, du Canada et du Colorado, de l’autunite[5] française et portugaise, de la chalcolite[6] de Bohème, de la carnotite du Portugal et de l’Utah et de la thorianite de Ceylan.

Il est à remarquer que les Curie, en dépit des avantages matériels qu’auraient pu leur apporter leur invention se sont toujours refusés à en tirer quelque profit. Et pourtant, ils en avaient bien besoin, étant donné les conditions précaires de leur vie familiale et de chercheurs.

« D’accord avec moi, écrira Marie plus tard, Pierre Curie renonça à tirer un profit matériel de notre découverte : nous n’avons pris aucun brevet et nous avons publié sans aucune réserve les résultats de nos recherches, ainsi que les procédés de préparation du radium. Nous avons, de plus, donné aux intéressés tous les renseignements qu’ils sollicitaient. Cela a été un grand bienfait pour l’industrie du radium, laquelle a pu se développer en toute liberté, d’abord en France, puis à l’Etranger, fournissant aux savants et aux médecins les produits dont ils avaient besoin. Cette industrie utilise d’ailleurs encore aujourd’hui presque sans modification les procédés que nous avions indiqués ».[7]

Les Curie formeront des collaborateurs tels que F. Haudepin et Jacques Danne. Ce dernier ouvrira en 1904, à Gif-sur-Yvette son Laboratoire d’essai des Substances radioactives, destiné plutôt à des essais, des travaux pratiques, à la formation de personnel qu’à la production. Il jouera également le rôle d’expert : prospections et analyses des premiers minerais extraits en Cornouailles… La même année il publiera son ouvrage « Le Radium – sa préparation et ses propriétés ».

E. Armet de Lisle possédant déjà une usine de traitement du quinquina, était de ce fait en relation avec le milieu médical. Le radium obtenu dans sa nouvelle entreprise sera entièrement destiné à la médecine. Le prix du gramme de radium était élevé. Il est difficile d’en connaître le prix réel, les différentes sources se contredisant. Toutefois on peut estimer qu’il gravitait à l’origine aux alentours de 80.000 dollars le gramme !

Même le monde de l’édition perçut le parti qu’il pouvait tirer de l’engouement suscité par le radium. En janvier 1904, Armet de Lisle lança un journal scientifique « Le Radium », dont le directeur était Henris Farjas et le rédacteur en chef Jacques Danne. Dès le premier numéro, le ton fut donné :

« pour pouvoir étudier toutes les applications du radium, il faut en posséder des quantités plus grandes que celles que l’on a pu produire jusqu’à ce jour et, pour cela, trouver un minerai exploitable de radium ».

Les industriels et les chercheurs ont un besoin impérieux de trouver des sources d’approvisionnement.

« On comprendra facilement que si la masse du public, touristes, ouvriers, petits et grands propriétaires, nous aide, nous devons arriver beaucoup plus vite et plus sûrement qu’une société quelque puissante qu’elle soit ».

Dès juillet 1904, la revue sera reprise par l’éditeur scientifique et médical parisien, Masson, et coiffée par un comité scientifique de direction qui comprenait : Becquerel, les Curie et Rutherford.

Egalement en 1904, Pierre Curie, en collaboration avec les médecins Ch. Bouchard et V. Balthazard, étudia l’action physiologique de l’émanation du radium (le radon) sur des souris et des cobayes. Il proposa au professeur Béclère d’entreprendre des essais thérapeutiques avec ce gaz.

D’autre part, il se pencha, avec A. Laborde, sur la radioactivité des gaz qui s’échappaient des sources thermales et de celle des gaz dissous dans ces eaux. Ils conclurent de leurs mesures en fonction du temps que :

 « la plus grande partie de la radioactivité des gaz provient d’une action lointaine [percolation de l’eau au travers de roches assez lointaines de la source] et n’est pas créée par un sel de radium dissous dans l’eau elle-même ».

Ils se posèrent la question de savoir si l’action bénéfique reconnue de ces eaux thermales était due ou non à leur radioactivité. L’on sait depuis qu’il n’en est rien, bien au contraire. Cependant, il fut un temps ou le taux de radioactivité des eaux vendues en bouteille était repris parmi les différentes teneurs en ions sur l’étiquette. Les vertus de l’eau radioactive étaient glorifiées comme le montre la notice d’un « nouvel appareil » reprise en annexe. Remède miracle, doté de toutes les vertus, en particulier fortifiantes, le radium deviendra un véritable produit commercial !

En 1906, Armet de Lisle financera la création et le fonctionnement du Laboratoire biologique du radium, dont le demi gramme de radium servira exclusivement à des applications cliniques et scientifiques. Y travailleront plus particulièrement les docteurs L. Wickham, P. Degrais et H. Dominici.

III.      MORT TRAGIQUE DE PIERRE CURIE

« Le grand savant qui collabora à la découverte du radium a trouvé la mort, hier, sous les roues d’un camion – La science française en deuil » titrait un grand quotidien parisien le 20 avril 1906.

La veille, un jeudi matin, il pleuvait, il faisait sombre. La journée des Curie s’annonçait chargée. Ils seront amenés à vaquer chacun de leur côté à des obligations : Marie déjeunera en compagnie de ses filles et du docteur Curie, son beau-père ; Pierre assistera à l’assemblée générale de l’Association des professeurs des Facultés des sciences, rue Danton, à l’Hôtel des Sociétés Savantes. Après un déjeuner en compagnie de ses collègues, il se rendra chez l’éditeur Gauthier-Vilard où il trouva porte close, les ateliers étant en grève. Il repartira, toujours sous la pluie, et perdu dans ses pensées, il suivra un fiacre qui roulait vers le Pont-Neuf. A un moment, dans un mouvement impulsif, voulant  traverser la chaussée, il ne remarquera pas un camion tiré par des chevaux qui déboulait dans l’autre sens. Il se heurta à l’un des chevaux, tenta de s’y agripper. Le cheval se cabra, Pierre glissa et tomba sous les sabots de l’animal. Malgré les efforts du conducteur, le lourd camion continua sa route, la roue arrière écrasant le crâne de notre savant. A l’annonce de cette mort affreuse, Marie Curie resta immobile, sans voix, choquée, ne pouvant exprimer son désarroi. Une chape de solitude et de secret se posa, pour toujours, sur ses frêles épaules.

Fig. 10 – Gravure d’époque illustrant l’accident de Pierre Curie.

Pourtant, il faut continuer. C’est à partir de ce moment que Marie tiendra un journal. Au 6 novembre 1906, on y trouve :

« Demain j’aurai trente-neuf ans. Puisque je suis décidée à ne plus vivre du tout pour moi-même et à ne rien faire dans ce but, il me reste probablement encore un peu de temps pour réaliser au moins en partie les tâches que je me suis imposées »[8].

Sa ténacité et la poursuite de ses recherches l’amèneront à obtenir, le 8 novembre 1911, un deuxième prix Nobel, cette fois en chimie.

En mai 1920, Marie reçut la journaliste américaine Marie Meloney, directrice d’un grand magazine féminin, « The Delineator » qui désirait la rencontrer. Elle lui décrira la situation : les Etats-Unis disposent de 30 grammes de radium, alors qu’elle n’en possédait qu’un seul, quantité insuffisante pour poursuivre ses recherches. Elle aimerait en acquérir un de plus. Mme Meloney s’engagea à lancer une campagne aux Etats-Unis pour récolter les 100.000$ nécessaires à l’achat de ce gramme. En 1921, Marie sera invitée en Amérique. L’accueil à New York sera enthousiaste. Le président Warren Harding (1865-1924) la recevra à la Maison Blanche pour lui remettre solennellement le gramme de radium tant attendu.

IV.    L’INDUSTRIE DU RADIUM

Les conditions pour passer à une phase industrielle sont réunies. En France, nous trouverons deux usines :  celle d’Armet de Lisle, dont nous avons déjà parlé plus haut et celle du médecin et mécène, Henri de Rothschild (1872-1947) qui par ses financements permit sa création, dans le cadre de la Société des Traitements chimiques, à Saint-Denis.

En 1907, le gouvernement impérial austro-hongrois mit l’embargo sur ses minerais d’uranium. Il fera construire une usine de traitement de l’uranium sur le site même de St. Joachimstahl (société qui avait fournit le minerai aux Curie postérieurement). Les Autrichiens espéraient ainsi obtenir le monopole de la production du radium. D’autres producteurs tenteront une percée sur le marché mais ne seront jamais des sérieux concurrents : Australie (1 g de Ra), Grande-Bretagne (4 g), Russie (6g)[9], Suède. La production de St. Joachimstahl atteindra, en 1910, une quantité totale de 13 grammes de radium. Selon certaines sources, il semblerait qu’elle fut la plus grosse productrice d’Europe jusqu’en 1922, bien que cette assertion soit contestable. Toutefois durant la première guerre mondiale, les deux pays, France et Autriche seront pratiquement à égalité.

Nous aborderons réellement la phase industrielle avec l’entrée sur le marché des Etats-Unis. Une première tentative fut entreprise en 1903 comme nous l’avons vu plus haut. En 1910, nous assisterons à la création de la « Standard Chemical Company » dont la production et le raffinage de son usine de Pennsylvanie, à partir de la carnotite à faible teneur de l’Ouest américain (Colorado), débutera seulement en 1913. Elle deviendra la plus grosse entreprise des Etats-Unis, malgré les tentatives d’une dizaine d’autres concurrents. Les Etats-Unis deviendront le plus gros producteur mondial de radium, s’assurant ainsi le monopole dans ce domaine durant une bonne dizaine d’années. Entre 1913 et 1926, les Etats-Unis produisirent environ 200 grammes de radium[10] et 600 tonnes de composés d’uranium.

Au sortir de la première guerre mondiale, seules cinq usines persisteront : 2 aux Etats-Unis, la « Standard Chemical Company » et la « Radium Company of Colorado » ; 3 en Europe dont les deux françaises et celle de Jachymov (anciennement St Joachimstahl) en Tchécoslovaquie (ex-Empire austro-hongrois).

Il est difficile d’obtenir, tant pour les chiffres de production que pour le prix du gramme de radium, des valeurs précises. J’ai trouvé un tableau (ci-après) donnant la production mondiale par pays, émis par la « World Nuclear Association », dont les chiffres sont plus ou moins fiables.

 Quant au prix du gramme de radium, il grimpera entre 1913 et la première guerre pour atteindre des sommets durant celle-ci : de 135.000 à 180.000 $/g selon les sources.

Origine Production de radium en gramme
Etats-Unis 250
Congo belge 245
Tchécoslovaquie (Autriche) 45
Portugal 15
Madagascar 8
Russie 6
Royaume-Uni (Cornwall)   5
Australie du Sud 1
 Total 575

V.         L’ENTREE EN LICE DE L’UNION MINIERE DU HAUT KATANGA

En 1923, le marché de la vente du radium sera bouleversé par la mise en route de l’usine de traitement d’Olen en Campine anversoise (Belgique) qui produira une quantité annuelle non négligeable de radium à partir des minerais uranifères du site de Shinkolobwe au Katanga.

Le 22 janvier 1913, un prospecteur découvrit dans la mine de cuivre de Luiswishi, à 15 Km d’Elisabethville au Katanga (Congo belge) de petits filons d’un minerai inconnu. Celui-ci sera identifié sur place par le chimiste Van der Maelen de l’Union Minière du Haut Katanga (U.M.H.K.). 15 Kg des prélèvements seront envoyés à Bruxelles à l’Institut Meunier, où, le 7 mars 1913, l’ingénieur-civil Henri Buttgenbach (1874-1964) confirmera l’analyse de son collègue : il s’agit d’oxyde d’uranium à forte teneur. Les choses en restèrent là. L’U.M.H.K. était installée dans l’Etat Indépendant du Congo (E.I.C.), au Katanga, depuis 1906. Ses premières extractions de minerais, à partir de 1910, seront celles du cuivre et du cobalt.

Le 10 avril 1915, le major R.R. Sharp, en mission de délimitation dans le polygone de Shinkolobwe, découvrit sur la colline de Kasolo un gîte d’un minerai qui lui rappella quelque chose.

« […] soudain quelque chose de jaune accroche mon regard. Ce n’était qu’une lourde pierre que j’examinai négligemment. Cependant mon intérêt fut éveillé par son poids, signe sûr pour un vieux prospecteur, de la présence de minerai. Il me semblait en avoir vu de pareilles dans la mine de Luiswishi, où l’on avait trouvé une poche d’uranium radio-actif De plus amples recherches révélèrent d’autres spécimens semblables. Je décidai de creuser quelques tranchées. On se mit à l’ouvrage avec pics et pelles et l’on put établir l’existence d’un filon qui suivait la crête de la colline.

J’envoyai des échantillons pour analyse à Likasi. J’avais raison : c’était du minerai d’urane, contenant du radium. Le gîte fut aborné sous le nom de Shinkolobwe[11] »

L’échantillon qu’il ramènera à Lubumbashi sera analysé dans le laboratoire rudimentaire de la société par l’ingénieur E. Roger qui comprit immédiatement l’intérêt de cette découverte.

Ce ne sera qu’en 1921, qu’une étude du gîte de Shinkolobwe permit à Jean Jadot[12] (1862-1932), dans une communication aux actionnaires, de révéler que l’existence de minerais riches en radium au Katanga était un fait acquis. Une première exploitation sera lancée cette même année sous la direction de M. du Trieu de Terdonck, chef du Service géologique de la société. Le minerai extrait de la colline de Kasolo était mis en sacs, puis transporté par caravanes de porteurs, sous la surveillance d’un « capita »[13] noir jusqu’à la mine de Kakontwe d’où partait le rail. Il n’y avait pas de route entre les deux sites. Je tiens à reprendre, à ce sujet, une anecdote trouvée dans l’ouvrage commémoratif de l’U.M.H.K.

 La direction posa un jour la question suivante à du Trieu :

« Pourquoi n’envoyez-vous plus de minerai d’uranium, mais des roches sans intérêt dont nous ne savons que faire ? »

Après enquête, il s’aperçut que les porteurs, hors de vue de la mine déchargeaient les sacs dans le ruisseau, continuaient leur route, allégés et  une fois en vue de Kakontwe, les remplissaient de cailloux recueillis au bord du chemin. Une route fut tracée permettant le transport par camions.

A l’époque, le seul intérêt de la pechblende était le radium qu’elle contenait. Le problème de son extraction se posa. En 1919, la Compagnie Industrielle Union, dans laquelle la Société Générale de Belgique possédait des intérêts, et  qui traitait dans son usine d’Olen en Campine anversoise des minerais de chrome importés, racheta au séquestre belge deux anciennes affaires allemandes : une usine de désulfuration à Hoboken et une petite usine à Ruppel dans le Limbourg qui traitait des sous-produits arsenicaux. Ainsi naquit la Société Générale Métallurgique de Hoboken (S.G.M.H.), constituée le 23 juillet 1919. C’est à celle-ci qu’à la fin de 1921, l’U.M.H.K. en confia l’étude. Son directeur général, P. Leemans parvint à monter une usine de traitement en quelques mois. D’après des documents de l’Union Minière, son élaboration fut basée sur les principes développés par Marie Curie, la production semi-industrielle d’André Debierne et une étude des réalisations faites à l’Institut du Radium à Vienne, au Collège de France, à Gif-sur-Yvette (J. Danne) et à Guarda au Portugal.  Le 5 décembre 1921, un premier lot de 15 tonnes de minerai arriva à Anvers. Au début de 1922, l’étude était terminée et le procédé d’extraction du radium mis au point : 3.000 tonnes d’U3O8 permettaient d’obtenir un gramme de radium. Le 15 décembre 1922, les premiers grammes étaient produits. L’usine d’Olen obtenait le radium sous forme de bromure hydraté pur. Celui-ci était ensuite transformé en sulfate dans les laboratoires et mis dans des cellules, des aiguilles ou des tubes selon les applications.

Lors de la séance du conseil d’administration du 6 novembre 1922, les administrateurs ne pouvaient que constater le virtuel monopole des Etats-Unis devant la « capacité trop réduite » des trois usines européennes en course. C’est à ce moment qu’ils annoncèrent leur intention de lancer la production du radium belge en insistant sur la qualité exceptionnelle du minerai de Shinkolobwe. A cette nouvelle, la Standard Chemical et la Radium Company of Colorado, acceptèrent, avant la sortie du premier gramme de radium, d’acheter ferme, la première, 9 et la seconde 6 grammes par an du radium produit par l’usine d’Olen. Comme le constata le conseil d’administration lors de cette même séance, « la formule adoptée donnera pratiquement à l’Union minière le contrôle de cet important marché » : le marché américain, s’entend, qui absorbait 80% de la production mondiale.

Produire le radium c’était bien ! Mais il fallait le vendre ! Aussi, l’Union Minière élabora une véritable stratégie de lancement du produit basée d’une part sur l’effet de surprise et d’annonce. Le 13 novembre 1922, à l’occasion d’une manifestation coloniale, au musée de Tervuren, en présence du roi Albert, trois représentants de la société (Clérin, chef de service des Laboratoires à la Métallurgie, P. Leemans, directeur général et Edgar Sengier (1879-1963), appartenant au conseil d’administration) exposeront au souverain et à la nation « les minerais de radium du Katanga (Congo belge) et leur traitement en Belgique ».

D’autre part, il fallait également se pencher sur le développement ou du moins la création du besoin. En 1923, l’U.M. ouvrit à Bruxelles un département de vente du radium et elle créa un groupe de recherche, le « Radium belge », sous la direction de G. Lechien, pour déterminer les applications possibles de ce matériau : en médecine, dans les peintures fluorescentes, pour le cadran des montres phosphorescentes…. Le « Radium belge » sera opérationnel le 1er juillet 1923 et comportera 60% du capital de l’U.M. et 40% de la « Radium Company of Colorado » qui accepta d’y participer.

Le troisième facteur important de cette campagne consista à s’enorgueillir du prestige de Marie Curie. Le 4 janvier 1923, P. Leemans écrivit au double prix Nobel pour introduire E. Sengier. Ce dernier désirait exposer la politique du consortium en faveur de la recherche. En effet, dès la fin de 1922, la société mettait 8 grammes de radium à la disposition des universités et des hôpitaux belges. Une Commission du Radium fut constituée au sein de la Fondation Universitaire de Belgique, dans laquelle on trouvait des représentants des quatre universités, de l’U.M.H.K., de la Commission du Cancer et de la Fondation Universitaire. La presse annonçait également l’ouverture par la Croix Rouge de Belgique d’un institut de traitement du cancer par le radium, à la place Brugmann, sous la direction du docteur Bayet. Cette approche de Marie Curie par P. Leemans suppose que des contacts antérieurs dont nous n’avons pas connaissance ont dû avoir lieu. Le 18 mars 1923, Marie visitera l’usine d’Olen, ayant assisté la veille à une réunion de la Commission du Radium. Cette année, 2 grammes furent prêtés à la Fondation Curie à Paris pour permettre à l’Institut du Radium de poursuivre ses recherches.

 Le marché mondial s’en ressentit et les prix chutèrent : 100.000 $ le gramme au départ pour atteindre en 1956, 16.000 $. L’U.M.H.K. signa un accord commercial avec le Canada qui produisait du radium à partir des minerais du Great Bear Lake, afin de conserver 60% du marché à 25.000$ le gramme. Durant les années 1930, la production d’Olen était excédentaire de sorte qu’en 1937, l’Union Minière arrêta momentanément l’exploitation du site de Shinkolobwe. Le stock s’élevait alors à 6.000 tonnes d’U3O8, 2.500 tonnes de composés d’uranium et 180 grammes de radium. La production mondiale de radium était légèrement inférieure à 2.000 grammes. La société reprendra sa production après la guerre à partir des « tailings » (résidus) d’Olen et des récupérations des fournitures d’uranium à la Grande-Bretagne.. En 1947, elle fêtera son 2.000ème gramme de radium.

Le marché mondial s’effondra peu après à la suite de la concurrence des isotopes radioactifs issus des réacteurs nucléaires. Le cobalt remplacera le radium en thérapie du cancer; les peintures phosphorescentes seront supprimées étant donné leur dangerosité.

VI.       LES USAGES DU RADIUM

Les premières applications de l’utilisation de la radioactivité du radium furent médicales comme nous l’avons vu plus haut avec les différentes expériences réalisées par Frédéric Joliot et de nombreux médecins. La curiethérapie a débuté réellement en 1901, quant Pierre Curie suggéra au dermatologue Henri-Alexandre Danlos (1844-1912) d’insérer une source radioactive dans une tumeur. Ce dernier sera le pionnier dans l’utilisation du radium dans le traitement du lupus érythémateux. Avec son collègue Eugène Bloch (1878-1944), il sera le premier à placer une source de radium en contact avec une lésion cutanée tuberculeuse.

De son côté, le scientifique britannique, inventeur du téléphone, Alexandre Graham Bell (1847-1922) préconise la même méthode d’utilisation de la radioactivité du radium.

Les techniques d’application de la curithérapie ont été mises au point, au début du XXe siècle, par Danlos, à l’Institut Curie à Paris, et par Robert Abbe, à Saint-Luke’s au Memorial Hospital de New York. Cette technique de radiothérapie consiste à placer à l’intérieur ou à proximité de la zone à traiter une source radioactive scellée. Elle était couramment utilisée pour traiter le cancer du col de l’utérus, de la prostate, du sein ou de la peau.

Les premiers succès de la curiethérapie provoquèrent un véritable engouement pour le radium aux soi-disant vertus miraculeuses. On vit bientôt fleurir, dans le domaine pharmaceutique, et cosmétique, toute une gamme de produits tous plus merveilleux les uns que les autres : l’action des rayonnements était comparée à celles de médicaments, bénéfiques à faible dose, toxiques à forte dose. On soigne aussi bien les bronchites, les tuberculoses (Tubéradine) que les troubles gastrique (Digéraline), l’anémie ou la fatigue (Vigoradine, Radiovie).

On  met sur le marché des poudres, des crèmes de beauté et des rouges à lèvres dans lesquelles sont incorporés des sels de thorium ou de radium, des savons, des dentifrices, des shampooings. Les pouvoirs du radium étaient si fantastiques qu’ils pouvaient, d’une part faire repousser les cheveux grâce à la lotion capillaire du Dr. Rezall, et d’autre part, se débarasser des poils superflus et des maladies cutanées. En 1932, le docteur Alfred Curie, qui n’a aucun lien de parenté avec la famille des savants, dépose, à Paris, la marque Tho-Radium (thorium-radium) (fig. 12), toute une gamme de produits de beauté, préparé par le pharmacien Alexis Moussalis. Ce dernier avait déjà commercialisé les Laboradium, Microradium, Radiobust, Radiofluide, Radioskin, RadiumCure et autres Radiviril ! Heureusement les quelque 0,25 µgr/100g d’excipient de bromure de radium que contennait ses préparations n’était pas trop nocifs et ce grâce au prix excessif du radium.

 Fig. 11 – Publicité pour une crème de beauté au radium

 

Fig. 12 – Publicité et conditionnement du Tho-Radia du docteur Alfred Curie

On boit du thé et des boissons tonifiantes et rajeunissantes additionnés de radon.  On crée un système de circulation de radon pour l’eau du bain, et des oreillers pour un sommeil réparateur ! On fabrique des compresses Radiumcure, une laine Oradium (fig. 13) pour la layette des bébés, aux « extraordinaires effets de stimulation organique d’excitation cellulaire transmis par le radium » !

 Les vertus radioactives se retrouvent dans tous les domaines : le Provaradior (fig. 13) était un aliment pour le bétail. « Le Radia, appât radioactif, attire les poissons et écrevisses comme l’aimant attire le fer ». Des engrais radioactifs étaient vendus pour stimuler la croissance des plantes.

 Les « années folles du radium » s’étendront sur quelques décennies malgré les dénégations et l’exaspération impuissante de Marie Curie et d’autres scientifiques. L’appât du gain passe avant la raison !

 L’industrie connaîtra aussi ses errements : les peintures au radium furent utilisées dans de nombreuses usines pour les cadrans et les aiguilles de montre, les boutons d’appareillages… La peinture consistait en un mélange de sulfure de zinc et de radium auquel on ajoutait un liant. Le sulfure de zinc devenait lumineux sous l’action des radiations du radium et ne nécessitait pas d’exposition à la lumière comme pour les produits luminescents. Ces  industries, tant en Europe qu’aux Etats-Unis, utilisèrent en majorité une main d’oeuvre féminine pour effectuer ce travail de précision (fig. 14). Les ouvrières, selon une technique en vigueur dans les ateliers chinois de décoration, suçaient leur pinceau afin de l’affiner et d’obtenir une finition plus précise. Fatalement, au bout d’un certain nombre d’année d’activité, ces malheureuses avaient absorbé une quantité de radium relativement importante. L’utilisation de ces produits débuta en 1917. De 1920 à 1930 et durant les décennies qui suivirent de nombreuses ouvrières furent atteintes de maladies diverses qui pour certaines furent fatales.


Fig. 13 – Conditionnement pour la laine Oradium et l’engrais Provaradior

Je me souviens qu’en début de carrière, dans les années 1960, la société qui m’employait, possédait un atelier de ce type dont les ouvrières étaient chargées de peindre des boutons pour des postes de radio destinés à l’armée, et que ce problème s’y est également posé. Le radium ingéré se fixe plus particulièrement dans les os. Les radiations provoquent des dégâts à la moelle ce qui entraîne une anémie. Les os se fragilisent, pouvant s’écraser ou se briser très facilement. Des affections cancéreuses peuvent se manifester au niveau des maxillaires, des sinus ou des mastoïdiens.

Fig. 14 – Ouvrières de l’usine d’Orange (Illinois) vers 1920 © Argonne National Laboratory

A cette époque, bien que l’on commençait à connaître les méfaits des radiations, aucune précaution n’était envisagée pour la protection des travailleurs. Les entreprises déniaient tout danger d’une imprégnation par le radium, malgré les avis d’experts médicaux et gouvernementaux. Les ouvrières atteintes étant en minorité manquaient de ressources financières pour faire valoir leur droit. La bataille pour la reconnaissance de ces dommages pathologiques fut longue et pénible. Finalement les ateliers furent fermés les uns après les autres et des normes de sécurité furent imposées.

 Depuis, un nouveau produit a été mis sur le marché pour remplacer les peintures au radium. Cette fois l’isotope utilisé est le tritium, gaz d’hydrogène radioactif dont la durée de vie est de 12,43 ans et qui se désintègre sous une forme inerte. Le gaz est placé dans une minuscule ampoule de verre au borosilicate, recouverte intérieurement de phosphore et scellée au laser. Cet assemblage forme une source radio-luminescente, connue sous le nom de « Gaslight » ou « Traser ». Etant donné sa petitesse, elle peut être placée sur les aiguilles et les chiffres des montres bracelets. Contrairement au radium, le tritium émet des particules β de très faible énergie qui sont arrêtées par la paroi de verre au borosilicate. Le « Tracer » bombarde constamment le phosphore inerte le rendant luminescent. Ce système est garanti sans danger…

Et pourtant !

Même le domaine ludique fut touché ! Initialement, les rayons X avaient déjà remporté un immense engouement et un émerveillement populaire. La radioactivité suivit le même chemin et le radium fut l’objet d’un véritable emballement qui perdura plusieurs décennies. En 1967, pour le centenaire de la naissance de Marie Curie, un timbre (fig. 16) représentant la photo célèbre montrant la lumière provoquée par l’ionisation des molécules d’air par le rayonnement du radium (fig. 15), fut émis.

 En 1903, William Crookes inventa, à la suite d’une maladresse de manipulation, un petit appareil qu’il dénomera spinthariscope, dérivé du mot grec spintharis, étincelle (fig. 17). Voulant observer la fluorescence apparamment uniforme d’un écran de sulfure de zinc provoquée par les émissions radioactives d’une source α d’un échantillon de radium, il renversa  celui-ci. Etant donné la rareté du produit, il tenta de le récupérer et observant l’écran, il constata que celui-ci émettait de petits élairs créés par les collisions des particules avec l’écran. Cela lui donna l’idée de construire un appareillage pour obsever ces scintillations. Son invention se compose d’un petit écran de sulfure de zinc placé à l’extrémité d’un tube. Une très faible quantité de sel de radium est suspendue à proximité de l’écran et un objectif est fixé à l’autre extrémité du tube. Très rapidement, l’objet tomba dans le domaine public et devint un cadeau populaire parmi les aristocrates et les gens de la haute société qui désirtaient, lors de soirées mondaines, prouver leur connaissance des dernières inventions scientifiques. Cet appareil est toujours en vente de nos jours en tant que matériel didactique. Le radium a été remplacé par de l’américium ou de l’uranium (fig. 17).

Fig. 15 –La lumière émise suite à l’excitation des molécules d’air sous l’action du rayonnement du radium. ©ACJC

Fig. 16 – Timbre commémoratif du centenaire de la naissance de Marie Curie

 

 Fig. 17 – A gauche : Spinthariscope de 1910 (modèle de Crookes) au radium,

A droite : spinthariscope moderne à l’uranium © Th.W. Gray

 

Le monde littéraire s’empara également du sujet. Dès 1908, Anatole France (1844-1924), dans son roman « L’île des pigouins » imagine une bombe à base de radon ; en 1914, Herbert Goerge Wells (1866-1946) à une prémonition en introduisant l’énergie nucléaire dans son œuvre « The world set free », et Louis-Ferdinand Céline 1894-1961), en 1936, dans « Mort à crédit » imagine un personnage passionné d’agriculture « radiotellurique ». Enfin, l’auteur de romans populaires, Paul d’Ivoi (1856-1915) commet « La course au radium » et « Le roi du radium » qui seront réédité sous le titre « Le radium qui tue » dans lesquels il évoque le laboratoire des Curie et les expériences de Crookes sur le spiritisme.

Fig. 18 – Romans populaires de Paul d’Ivoi

La mine de Joachimstal, dont j’ai parlé longement au chapitre 1, a continué à fournir du Ra à raison de 3 g par an et ensuite à livrer de l’U à l’Allemagne après l’annexion des Suètes en 1938, puis  l’U.R.S.S. après 1945. Actyellement, c’est une station thermale de renom. Dès le début du XXe siècle, ses sources thermales étaient réputées pour la radioactivité naturelle de ses eaux. Vichi, Plombière et bien d’auttres stations émettent des eaux légèrment radioactives, et toutes ont axé leur réclame sur l’effet soi-disant bénéfique du radon. Comme l’activité décroissait rapidement lors du transport (courte période de 92 h du radon), on inveta des fontaines au radon afin d’arradier chez soi l’eau des boissons et les bains.

Les pratiquants de ce genre de produits ne s’en sortent pas toujours régallardis. Ainsi, un milliardaire américain, Eben Byers, trépassa en 1932 par empoisonnement au radium. Pendant quatre ans, il consomma des milliers deflacons de Radithor, contenant une microcurie de 226Ra et une de 228Ra, dans de l’eau distillée, soit une activité de 74 kBq. Ce produit était censé soigner tout un éventail de maux, dont la fatigue et l’impuissance. En en consommant plusieurs flacons par jour, Byers accumula une dose de près de 350 sieverts.

A la même époque un autre fait divers tragique, celui des « Radium girls », attira l’opinion du grand public sur les dangers potentiels de la radioactivité. Dès 1902, l’industrie se mit à fabriquer une peinture phosphorescente en mélangeant un peu de radium à du sulfate de zinc et de l’huile de lin comme liant. Evidemment, l’armée fut particulièrement intéressée et le marcheé explosa avent la Première Guerre Mondiale. Nos « Radium girls » utilisaient ce produit pour s’enduire le corps mors de leurs prestations. Atteintes de cancers dont la cause étaient indubitablement le radium, cinq d’entre elles intentèrent un procès difficile au quel elles survécurent peu de temps. Grâce à celui-ci, les risques professionnels aux Etats-Unis furent reconnus et il permit de fixer en 1941 une première norme de sécurité pour l’emploi du radium, avec une dose maximum de 0,1 µCi (3,7 kBq).

VII.     ANNEXES

 Dans ces annexes, je reprends quelques faits bizarres et inquiétants qui se sont révélés durant les dernières années du XXe siècle et au début du XXIe siècle, montrant que l’on n’est pas à l’abri de négligence ou d’inconscience.

Fluorescence radioactive !

BRUXELLES – C’est la très sérieuse revue médicale The Lancet, qui, la première, a tiré la sonnette d’alarme : et si nos montres étaient toxiques pour notre santé ? Pas toutes les montres, certes, mais celles, de plus en plus répandues, qui ont comme propriété d’être à là fois étanches et lumineuses, entendez fluorescentes (soit les aiguilles, soit le cadran deviennent lumineux) lorsqu’il fait sombre. Et de citer le cas d’un Français, employé à l’institut français des radioéléments : ce monsieur présentait des traces de tritium dans les urines, une substance radioactive. Effectuée sur son lieu de travail, l’analyse n’aurait pas vraiment laissé perplexe les observateurs (étant donné que ce monsieur avait coutume de manipuler de telles matières toxiques), mais il se fait que, justement, il n’utilisait plus pareilles substances dans son boulot quotidien depuis six mois. Interrogation des spécialistes, qui constatent alors que sa montre fluo, portée jour et nuit, est bien la cause de tous ces ennuis ! Il ôte la montre pendant trois semaines et, effectivement, on ne trouve plus trace de tritium dans ses urines !

Quid ? Il apparaît en fait que, pour protéger le consommateur, des règles très précises ont été édictées à propos de ces montres et autres réveils qui possèdent telles propriétés lumineuses. Mais la montre incriminée, dont on ignore la marque, y répondait précisément, ce qui ne l’empêchait pas de diffuser, à la longue, une quantité non négligeable de rayons : de l’hydrogène radioactif, du tritium, provenant de la peinture fluorescente recouvrant les aiguilles ou le cadran de la tocante.

100 % écolo

Dès lors, on est a priori sceptique lorsqu’un horloger, Seiko en l’occurrence, présente une nouvelle montre, encore plus lumineuse. Un produit qui remporte, en plus, un très joli succès commercial, malgré son prix qui avoisine les 10.000F. Toxique où pas ? Pour les représentants belges du fabricant nippon, il n’y a aucun doute que la nouveauté est sans aucun danger. Mieux, nous dit-on, les Japonais, très soucieux d’écologie, ont carrément mis au point une substance inconnue jusqu’ici, non radioactive (Lumibrite), laquelle permet de dégager cette intense luminosité. « Il suffit en fait d’exposer la montre à la lumière électrique d’une lampe pendant dix minutes, pour qu’elle luise fortement pendant 3 à 5 heures. Elle est 10 fois plus lumineuse qu’une autre montre et 100% écologique ».

Et d’insister encore : là où les montres utilisant des peintures radioactives conventionnelles sont sujettes à des réglementations sévères, qui limitent l’espace qui peut être fluorescent, celle-ci peut posséder, désormais, un cadran complètement recouvert de la dite matière…

N. F. (La Dernière Heure, du vendredi 21 octobre 1994).

Je termine ce chapitre en soumettant à votre sagacité deux coupures de presse qui relatent des faits d’une certaine gravité et montrent qu’un manque d’informations peu conduire à des situations plus ou moins catastrophiques. Je tiens toutefois à préciser qu’avant de prendre ces faits au pied de la lettre, il serait utile de connaître les sources des journalistes. Si le tritium se trouve dans de minuscules ampoules et si ses radiations sont arrêtées par le verre, il me semble difficile que le porteur de cette montre soit contaminé au point de déceler du tritium dans ses urines !

Une barre de radium ! Cela me semble assez incroyable : quelles étaient ses dimensions ? LAgence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (ANDRA – France), chargée de collecter les objets au radium disséminés dans des hôpitaux, cabinets de médecins, chirurgiens, médecins en retraite, pharmaciens, centre de recherche, instituts divers, etc., estime qu’en France, il reste entre 20 et 40 grammes de radium. Et chez nous ?

Les mines radioactives du Montana guérissent-elles le rhumatisme ?

Au pays de la technologie de pointe et du Coeur artificiel, les prétendus remèdes miracles ne sont pas pour autant passés de saison, comme en témoigne la nombreuse clientèle des “mines de la santé” dans le Montana.

Chaque année, des centaines d’Américains, rhumatisants ou affligés de maux divers, viennent chercher la guérison dans les galeries froides, humides et à émanations radioactives, de mines désaffectées dans le sud-ouest du Montana.Ces « mines de la santé », qui attirent aussi des malades du monde entier portent de charmants petits noms : « La Veuve Joyeuse », « L’Ange de la Terre », « Rayon de soleil », « Libre entreprise » ou  « Tunnel de Radon ».Les vertus curatives de ces endroits, qui paraîtraient autrement quelque peu insalubres, sont attribuées aux émanations de radon, un gaz inerte radioactif. Ces « mines de la santé », qui produisirent, jadis, de l’or, de l’argent ou de l’uranium, sont censées apporter le réconfort à des gens ayant épuisé les ressources de la médecine traditionnelle et souffrant de maladies aussi diverses que l’arthrite, le diabète, les maux de tête, les maladies de la peau, l’asthme, le rhume des foins et même les cors aux pieds.Dans les milieux médicaux, les réactions sont généralement pour le moins mitigées. Certains médecins taxent de charlatanisme les exploitants de ces mines, soulignant qu’il n’existe aucune donnée scientifique prouvant le caractère bénéfique de ce traitement original. D’autres donnent discrètement leur bénédiction à des malades que rien n’a réussi à soulager.Pour quelques dollars (deux en général) les patients obtiennent le droit d’aller s’asseoir, emmitouflés de couvertures, sur des bancs ou des sièges de fortune, installés au fond des galeries de mine.En général, les séjours souterrains sont limités à 90 minutes et chaque patient ne peut pas descendre dans la mine plus de trois fois par jour. Les émanations radioactives sont trop faibles pour présenter des risques pour la santé des curistes, mais il vaut mieux ne pas y être exposé trop longtemps.Les autorités locales de la santé, qui font preuve d’une totale neutralité quant aux effets curatifs des mines, édictent cependant des directives quant à la longueur des périodes d’exposition au radon.Les propriétaires de mines affirment que près de 90 p.c. de leurs clients repartent soulagés après leurs visites, mais ils évitent toutefois de parler de remèdes et de traitement, craignant sans doute de prêter le flanc à des accusations de publicité mensongère.

Leur plus grand atout est toutefois le bouche à oreille, qui leur amène des clients venant parfois de pays aussi lointains que l’Australie. Quoi qu’en pensent les spécialistes; la plupart des adeptes des « mines de la santé » semblent trouver qu’elles leur apportent un réconfort très appréciable, même si celui-ci est peut-être surtout psychologique.

La première de ces mines, « Libre Entreprise », où l’exploitation de l’uranium a été abandonnée depuis longtemps, fut ouverte aux souffreteux en 1949 et un article du magazine « Life », un peu plus tard, avait contribué à attirer vers cette région du Montana de nombreux patients à la recherche du remède miracle.

La légende veut que les vertus des « mines de la santé » aient été découvertes lorsque le chien estropié d’un mineur res­sortit beaucoup plus alerte d’un séjour prolongé dans une galerie.

(La Dernière Heure du lundi 18 février 1985).

Du nucléaire dans l’étagère !

Incroyable: une barre de radium 226 utilisée pour soutenir une armoire

BRUXELLES q  Surréaliste !  Des experts de l’organisme de contrôle AIB Vinçotte (division Controlatom) ont récemment trouvé une barre de radium 226 dans un entrepôt de la ville de Bruxelles. Radioactive et présentant un danger réel pour la santé, cette dernière avait tout bonnement été sciée en deux. Les deux morceaux étant destinés à soutenir une étagère métallique !

Le premier moment de surprise passé, toutes les dispositions ont été prises pour écarter tout danger. Cette semaine, l’Ondraf (Organisme national des déchets radioactifs et des matières fissiles enrichies) devrait évacuer les déchets ainsi que toutes les parties irradiées et les stocker en lieu sûr.

En fait, un an avant cette bien curieuse découverte, la ville avait acquis, en vente publique, ce bâtiment situé rue Arthur Maes, à Haren. Elle l’avait converti en dépôt de biens expulsés.

Le 14 juillet dernier, le ministère de la Santé publique dénichait la présence de déchets radioactifs dans un lot de biens expulsés en provenance d’un laboratoire médical. Le 28 juillet dernier, la division Controlatom de AIB Vinçotte s’est donc rendue sur les lieux pour évacuer ces déchets.

Du radium américain

Ce faisant, les experts ont trouvé tout à fait par hasard une autre source de déchets radioactifs dans le bâtiment, étrangère à ce lot : la fameuse barre de radium 226 reconvertie en étai. « Déjà en l’état, elle n’est pas sans danger pour la santé. Mais ça devient plus grave lorsqu’on la scie !  Heureusement, les parties sciées, très radioactives, étaient posées sur le sol et n’ont contaminé que la plaque de béton sur une épaisseur de 70 cm et une superficie de 400 cm².  Sinon, ça aurait pu être plus dangereux, explique Dirk Van Asbroeck, secrétaire de cabinet de l’échevin de l’Urbanisme Henri Simons.  « Nous ne savons encore rien sur la provenance de cette étagère, sinon qu’elle a été installée là après 1979. La barre de radium, quant à elle, provient des Etats-Unis et date d’avant 1963 » (en effet, à partir de cette date, les objets radioactifs portent un numéro d’identité).

Pour l’heure, la partie du bâtiment contaminée a été bouclée, la barre placée en caisson hermétique. La ville a commandé d’urgence des travaux de décontamination mais aussi une inspection en profondeur du bâtiment et de ses abords. Elle veut aussi s’informer du danger éventuel encouru par le personnel y travaillant.

« Surtout, nous ne savons pas depuis quand cette étagère radioactive se trouve dans l’entrepôt, qui en est responsable (l’ancien propriétaire ?) et combien de personnes ont éventuellement pu être contaminées. »

La ville a donc informé le parquet et le ministère de l’Emploi de l’ « incident », de même que l’ancien propriétaire.  « De plus, nous avons demandé au département juridique de voir de quelle manière nous allons récupérer ces frais. » Les travaux de décontamination, de transport, de stockage et d’inspection ont été évalués à 400.000 F (près de 10.000 Euros).

L’Agence de contrôle nucléaire tient, pour sa part à rassurer la population. Elle assure avoir circonscrit, l’ampleur de la contamination et insiste : « Il n’y a pas d’incidence sur la santé de la population. »

Toutefois, il semble bien qu’on n’en soit pas passé loin…

Pierre De Vuyst (La Dernière Heure, du 9 août 2000).

Fig. 19 – Publicité pour un appareil fournissant de l’eau radioactive 

DISCOURS PRONONCE PAR PIERRE CURIE LORS DE L’OBTENTION A STOCKHOLM DE SON PRIX NOBEL

« La radioactivité se présentait alors comme une propriété atomique de l’uranium et du thorium, un corps étant d’autant plus radioactif qu’il était plus riche en uranium ou en thorium.

Mme Curie a étudié les minéraux renfermant de l’uranium ou du thorium et, conformément aux vues qui précèdent, ces minéraux sont tous radioactifs. Mais en effectuant des mesures elle a trouvé que certains d’entre eux étaient plus actifs qu’ils n’auraient dû l’être d’après la teneur en uranium ou en thorium. Mme Curie fit alors la supposition que ces substances renfermaient des éléments chimiques radioactifs encore inconnus. Nous avons, Mme Curie et moi, recherché ces substances nouvelles hypothétiques dans un minerai d’urane, la pechblende. En effectuant l’analyse chimique de ce minéral et en essayant la radioactivité de chaque partie séparée dans le traitement, nous avons d’abord rencontré une première substance fortement radioactive voisine du bismuth par ses propriétés chimiques que nous avons appelé polonium, – puis (en collaboration avec M. Bémont) une deuxième substance fortement radioactive voisine du baryum que nous avons appelé radium. Enfin M. Debierne a depuis séparé une 3ème substance radioactive faisant partie du groupe des terres rares, l’actinium.

Ces corps n’existent dans la pechblende qu’à l’état de traces, mais ils ont une radioactivité énorme de l’ordre de grandeur de 2 millions de fois celle de l’uranium. Après un traitement effectué sur une quantité énorme de matière, nous sommes parvenus à avoir une quantité de sel de baryum radifère suffisante pour pouvoir en extraire ensuite le radium à l’état de sel pur par une méthode de fractionnement. Le radium est l’homologue supérieur du baryum dans la série des métaux alcalino-terreux. Son poids atomique déterminé par Mme Curie est de 225. Le radium est caractérisé par un spectre distinct découvert et étudié d’abord par Demarçay, puis par Crookes et Runge et Precht, Exner et Haschek. La réaction spectrale du radium est très sensible, elle est cependant considérablement moins sensible que la radioactivité pour déceler la présence de traces de radium.

Les effets généraux des radiations du radium sont intenses et très variés.

Expériences diverses : Décharge de l’électroscope. – Les rayons traversent plusieurs centimètres de plomb. – Etincelle provoquée par la présence du radium. – Excitation de la phosphorescence du platinocyanure de baryum, de la villemite, de la kunzite. – Coloration du verre par les rayons. – Thermo-luminescence de la fluorine et de l’outremer après action de la radiation du radium sur ces corps. – Radiographies obtenues avec le radium.

Un corps radioactif tel que le radium constitue une source continue d’énergie. Cette énergie se manifeste par l’émission des radiations. J’ai montré de plus dans un travail fait en collaboration avec M. Laborde que le radium dégage de la chaleur d’une façon continue à raison d’environ 100 petites calories par gramme de radium et par heure. MM. Rutherford et Soddy, Runge et Precht, Knut Angström ont aussi mesuré le dégagement de chaleur du radium, ce dégagement paraît constant après plusieurs années et l’énergie totale que dégage ainsi le radium est considérable.

Il résulte des travaux d’un grand nombre de physiciens (Meyer et Schweidler, Giesel, Becquerel, P. Curie, Mme Curie, Rutherford, Villard, etc.) que les corps radioactifs peuvent émettre des rayons de trois espèces différentes désignés par Rutherford par rayons α, β, γ. Ils se distinguent les uns des autres par l’action du champ magnétique et du champ électrique qui modifient le trajet des rayons α et β.

Les rayons β analogues aux rayons cathodiques se comportent comme des projectiles chargés négativement de masse 2.000 fois plus faibles que celle d’un atome d’hydrogène (électron). Nous avons vérifié, Mme Curie et moi, que les rayons β entraînent avec eux de l’électricité négative. Les rayons α analogues aux rayons canalisés de Goldstein, se comportent comme des projectiles 1.000 fois plus lourds et chargés d’électricité positive. Les rayons γ sont analogues aux rayons de Röntgen.

Certains corps radioactifs tels que le radium, l’actinium, le thorium, agissent encore autrement que par leur rayonnement direct ; l’air qui les entoure devient radioactif et Rutherford admet que chacun de ces corps émet un gaz radioactif instable qu’il appelle émanation et qui se répand dans l’air entourant le corps radioactif.

L’activité des gaz rendus ainsi radioactifs disparaît spontanément suivant une loi exponentielle avec une constante de temps caractéristique pour chaque corps actif. C’est ainsi que l’on peut admettre que l’émanation du radium diminue de moitié tous les 4 jours, celle du thorium de moitié toutes les 55 secondes, celle de l’actinium de moitié toutes les 3 secondes.

Les corps solides qui ont été amenés en présence de l’air actif qui entoure les corps radioactifs deviennent eux-mêmes temporairement radioactifs. C’est le phénomène de la radioactivité induite que nous avons découvert Mme Curie et moi. Les radioactivités induites comme les émanations sont également instables et se détruisent spontanément suivant les lois exponentielles caractéristiques de chacune d’elles.

Expériences : Tube de verre rempli d’émanation du radium apporté de Paris. – Décharge de l’électroscope par les rayons de la radioactivité induite. – Phosphorescence du sulfure de zinc sous l’action de l’émanation.

Enfin, d’après MM Ramsay et Soddy, le radium est le siège d’une production continue et spontanée d’hélium. La radioactivité de l’uranium, du thorium, du radium et de l’actinium semble invariable au cours de plusieurs années ; au contraire celle du polonium diminue suivant une loi exponentielle, elle diminue de moitié en 140 jours et après quelques années elle a presque complètement disparu[14].

Tel est l’ensemble des faits les plus importants établis par les efforts d’un grand nombre de physiciens. Certains phénomènes ont déjà été étudiés par eux d’une façon approfondie.

Les conséquences de ces faits se font sentir dans toutes les parties de la science.

L’importance de ces phénomènes pour la physique est évidente. Le radium constitue dans les laboratoires un outil nouveau de recherches, une source de radiations nouvelles. L’étude des rayons (a été déjà très fructueuse. On a trouvé dans cette étude la confirmation de la théorie de J.-J. Thomson et de Heaviside sur la masse des particules chargées d’électricité en mouvement; d’après cette théorie une partie de la masse résulte des réactions électro-magnétiques de l’éther du vide. Les expériences de Kauffmann sur les rayons β du radium conduisent à admettre que certaines particules ont une vitesse très peu inférieure à celle de la lumière, que conformément à la théorie la masse de la particule augmente avec la vitesse pour des vitesses voisines de celle de la lumière[15] et que toute la masse de la particule est de nature électro-magnétique. Si l’on fait de plus l’hypothèse que les corps matériels sont constitués par une agglomération de particules électrisées, on voit que l’on est amené à modifier profondément les principes fondamentaux de la mécanique.

Les conséquences pour la chimie de nos connaissances sur les propriétés des corps radioactifs sont peut-être plus importantes encore. Et ceci nous conduit à parler de la source d’énergie qui entretient les phénomènes radioactifs.

Dès le début de nos recherches nous avons fait remarquer, Mme Curie et moi, que l’on peut faire pour expliquer les phénomènes deux hypothèses distinctes très générales qui ont été exposées par Mme Curie en 1899 et 1900 (Revue générale des sciences, 10 janvier 1899, et Revue scientifique, 21 juillet 1900).

1°    Dans la première hypothèse, on peut supposer que les corps radioactifs empruntent à une radiation extérieure l’énergie qu’ils dégagent, leur rayonnement serait alors un rayonnement secondaire. Il n’est pas absurde de supposer que l’espace est constamment traversé par des radiations très pénétrantes que certains corps seraient capables de capter au passage. D’après les travaux récents de Rutherford, Crookes, Mc Lennan, cette hypothèse semble convenir pour expliquer une partie du rayonnement excessivement faible qui émane de la plupart des corps.

2°    Dans la deuxième hypothèse, on peut supposer que les corps radioactifs puisent en eux-mêmes l’énergie qu’ils dégagent. Les corps radioactifs seraient en voie d’évolution, ils se transformeraient progressivement et lentement malgré l’invariabilité apparente de l’état de certains d’entre eux. La quantité de chaleur dégagée par le radium en quelques années est énorme, si on la compare à la chaleur dégagée dans une réaction chimique quelconque avec un même poids de matière. Cette chaleur dégagée ne représenterait cependant que l’énergie mise en jeu dans une transformation d’une quantité si petite de radium qu’elle ne peut encore être appréciée après plusieurs années. Ceci conduit à supposer que la transformation est plus profonde que les transformations chimiques ordinaires, que l’existence même de l’atome est mise en jeu et que l’on est en présence d’une transformation d’éléments.

La deuxième hypothèse s’est montrée la plus féconde pour expliquer les propriétés des corps radioactifs proprement dits. Elle permet en particulier d’expliquer immédiatement la disparition spontanée du polonium et la production d’hélium par le radium. Cette théorie de la transformation des éléments a été développée et précisée avec une grande hardiesse par MM Rutherford et Soddy qui admettent une désagrégation continue et irréversible des atomes des éléments radioactifs. Dans la théorie de Rutherford les produits de la désagrégation seraient, d’une part les rayons projectiles, et d’autre part les émanations et les radioactivités induites. Ces derniers seraient de nouveaux corps radioactifs gazeux ou solides à évolution souvent rapide et de poids atomiques moindres que celui de l’élément primitif dont ils dérivent. Dans cette manière de voir la vie du radium serait nécessairement limitée lorsque ce corps est séparé des autres éléments. Dans la nature le radium se rencontre toujours associé à l’uranium et on peut supposer qu’il est créé par celui-ci.

C’est donc là une véritable théorie de la transmutation des corps simples, mais non pas comme le comprenaient les alchimistes. La matière inorganique évoluerait nécessairement à travers les âges et suivant des lois immuables.

Par une conséquence inattendue les phénomènes radioactifs peuvent avoir de l’importance en géologie. On a trouvé par exemple que le radium accompagne toujours l’uranium dans les minéraux. Et l’on a même trouvé que la proportion du radium à l’uranium est constante dans tous les minerais (Boltwood). Ceci confirme l’idée de la création du radium par l’uranium. On peut étendre cette théorie et chercher à expliquer de même d’autres associations de corps simples si fréquentes dans les minéraux. On peut imaginer que certains éléments se sont formés sur place à la surface de la terre ou dépendent d’autres éléments en un temps peut-être de l’ordre de grandeur des périodes géologiques. C’est là un point de vue nouveau dont les géologues devront tenir compte.

MM Elster et Geitel ont montré que l’émanation du radium est très répandue dans la nature et que la radioactivité joue probablement un rôle important en météorologie, l’ionisation de l’air provoquant la condensation de la vapeur d’eau.

Enfin dans les sciences biologiques les rayons du radium et son émanation produisent des effets intéressants que l’on étudie actuellement. Les rayons du radium ont été utilisés dans le traitement de certaines maladies (lupus, cancer, maladies nerveuses). Dans certains cas leur action peut devenir dangereuse. Si on oublie dans sa poche pendant quelques heures dans une boîte en bois ou en carton une petite ampoule de verre contenant quelques centigrammes d’un sel de radium, on ne sentira absolument rien. Mais 15 jours après apparaîtra sur l’épiderme une rougeur, puis une plaie très difficile à guérir. Une action plus prolongée pourra amener la paralysie et la mort. Il faut transporter le radium dans une boîte épaisse en plomb.

On peut concevoir encore que dans des mains criminelles le radium puisse devenir très dangereux et ici on peut se demander si l’humanité a avantage à connaître les secrets de la nature, si elle est mûre pour en profiter ou si cette connaissance ne lui sera pas nuisible. L’exemple des découvertes de Nobel est caractéristique, les explosifs puissants ont permis aux hommes de faire des travaux admirables. Ils sont aussi un moyen terrible de destruction entre les mains des grands criminels qui entraînent les peuples vers la guerre. Je suis de ceux qui pensent avec Nobel que l’humanité tirera plus de bien que de mal des découvertes nouvelles. »

——————————————————————————————————–

[1] Madame Curie, p. 161.

[2] Ibidem, p. 303.

[3] Ibidem, p. 162.

[4] Vanadate d’uranium et de potassium hydraté. Décrite par Friedel et Cumenge en 1899; trouvée dans les gîtes du Colorado (USA).

[5] Autunite : phosphate hydraté d’uranium et de calcium. Découvert près d’Autun (France), c’est l’un des minerais d’uranium les plus fréquents.

[6] Chalcolite ou torbernite : phosphate hydraté d’uranium et de cuivre. Associé à l’autunite.

[7] Madame Curie, p. 166.

[8] Les Curie, deux couples radioactifs, p. 33.

[9]    Ces chiffres sont donnés par l’ « U.S. Bureau of Mines ».

[10]   Ce chiffre varie selon les sources : 250 g (Landa, 1926); 150 g (Bischop, 1923); environ 200 g (Goldschmidt)

[11]   Sharp, En prospection au Katanga il y a cinquante ans, Elisabethville, s.é., 1956, pp. 133-134.

[12]   Gouverneur de la Société Générale de Belgique et président du Conseil d’administration de l’U.M.H.K. de 1913 à 1932.

[13]   Indigène un peu plus débrouillard que les autres nommé surveillant et responsable de l’accomplissement du travail.

[14]          Les périodes radioactives sont très longues pour les premiers. Ainsi : 4,5 milliards d=années pour l’uranium 238, 1.622 ans pour le radium 226 ou 21,7 ans pour l’actinium 227 (découvert par André Debierne). Alors que pour le polonium 210, la période n’est que de 138,3 jours.

[15]          Les particules β c’est-à-dire les électrons émis par radioactivité  ont des vitesses proches de celle de la lumière et sont « relativistes ». Leur étude cinématique montre les limites de la mécanique classique et ne peut s’interpréter que dans le cadre de la mécanique relativiste proposée quelques mois plus tard par Albert Einstein.

Catégories : Histoire de la radioactivité | Poster un commentaire

Généalogie des Six (branches de la Bréderie et du Terrail)

I.     Etymologie du patronyme Six

Si l’on se réfère au « Dictionnaire des noms de famille en Belgique romane et dans les régions limitrophes », on trouve cette définition :

« Six, Sicx 1794 ″Jean François Six″ Namur : pourrait être le chiffre 6, soit comme surnom de joueur (double six aux dés) (FD) ou comme nom d’enfant trouvé à cette date, mais aussi une altération ou une réduction de Sixt(e), nom de plusieurs saints et papes, ou un dérivé de l’anthrop. Germ. Sicco (Carnoy, p. 62). Comp. 1699 ″Jacques-Servais Sicq″ Namur » [1]

Ces différentes hypothèses, avancées pour expliquer l’origine de ce nom, semblent toutefois sans fondement

Selon le médiéviste Bernard Guenée de l’Institut de France et de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, « la famille Six est dite, à l’origine, de Sixiaco ou de Sisiaco. Le seul village dont il peut être question est le village de Sissy, qui se situe dans l’Aisne, dans le canton de Ribemont […], j’aurais tendance à croire, jusqu’à nouvel ordre que les Six s’appellent Six parce qu’ils viennent de Sissy. […] Il semble donc qu’on puisse raisonnablement conclure qu’une famille enracinée à Sissy a donné, au XIe siècle, un chevalier, châtelain du Casteau-Cambrésis […] »[2].

A l’heure actuelle, il semble que l’origine toponymique soit celle à retenir, car la majeure partie des diverses branches de la famille Six est originaire du Nord de la France. Elles ont ensuite émigré pour diverses raisons, guerres de religions notamment.

Le village de Sissy se trouve à 15 Km de Saint-Quentin, près du canal de la Sambre et de Ribemont. Le nom primitif était Sextiacum, qui semble venir du gentilice Sextus, famille romaine non noble dont les descendants sont venus s’installer en Gaule, à la suite des légions.

II.     Statistiques et population des Six

Le patronyme Six est peu répandu en Belgique, il l’est davantage dans le Nord de la France (région de Lille). Selon l’annuaire téléphonique de 2008-2009, on en dénombre 35 pour Bruxelles et ses alentours. Selon des informations statistiques, publiés en 1999 par Halbert’s Family Heritage, dont je ne connaît pas la fiabilité, le nombre des Six de par le monde se répartissait comme suit :

–        Allemagne :                  2.730

–        Australie :                            13

–        Autriche :                      1.735

–        Belgique :                       1.280

–        Canada :                                59

–        Etats-Unis :                    1.417

–        France :                          4.928

–        Grande-Bretagne :            33

–        Italie :                                    17

–        Nouvelle-Zélande :             2

–        Pays-Bas :                          208

–        Suisse :                                   53

Soit un total de :                 12.475

 

Des chiffres plus fiables, tirés du « Dictionnaire des noms de famille en Belgique romane et dans les régions limitrophes », donnent la répartition du nom par province belge :

–        Anvers :                              103

–        Bruxelles                               71

–        Brabant flamand                 66

–        Brabant wallon                     21

–        Flandre occidentale        887

–        Flandre orientale              113

–        Hainaut                                  165

–        Liège                                          13

–        Limbourg                                 14

–        Luxembourg                             9

–        Namur                                       29

Total                                              1.491

 

III.     Quelques définitions

Diverses souches Six se retrouvent dès le XVIe siècle au Nord de Lille. Certaines ont leur origine sur la paroisse de Wambrechies, dont celle qui a donné naissance à la lignée des fermiers ″censiers″ de la Brederie (du début du XVIe siècle à 1629) et du Terrail (jusqu’en 1691). De la branche du Terrail sont issus les seigneurs de Thieffries à Baisieux.

Avant d’entreprendre la généalogique des deux branches citées ci-avant, il est utile de rappeler quelques définitions relatives au terme de ″censier″ et de ses dérivés.

  1. Dictionnaire de la langue française d’Emile Littré, abrégé par A. Beaujean – Editions Universitaires 1958. Ce dictionnaire a été publié pour la première fois entre 1863 et 1872. Maximilien-Emile Littré (1801-1881) était médecin, philosophe et homme politique considéré comme un des chefs du positivisme. L’auteur applique à l’étude de la langue son système philosophique, en se proposant de recueillir tout ce qui peut servir à éclairer l’histoire de la langue française.

Contrairement au dictionnaire de l’Académie, le Littré donne le sens propre et le sens figuré de chaque mot à travers les âges.

●    Cens (latin ; census XIIIe s. Beaum.) : Féodal : Redevance due à raison de la jouissance d’un bien // Quotité d’imposition, de revenu, de propriété ou de loyer, nécessaire pour être électeur ou éligible dans certains pays. Cens électoral.

●    Cense (bas latin : censa), n. f. Métairie. Vieux et dialecte.

●    Censier, ère, adj. et n. Féodal : celui, à qui le cens était dû // Celui qui devait le cens // Livre où s’enregistrait les cens.

●    Censive (latin médiéval : censiva XIIIe s.), n. f. Droit féodal : étendue des terres d’un fief soumises à un cens // Terre à charge de cens, réputée roturière par opposition au fief noble // Redevance en argent ou en denrées que certains biens devaient au seigneur dont ils relevaient // Droit du seigneur censier.

  1. Dictionnaire Encyclopédique Quillet, Librairie Aristide Quillet, 1937. Comme son titre l’indique, cette encyclopédie donne de plus amples renseignements historiques et juridiques.

 

●    Cens, n. m. (latin : census, même sens) Antiquité : dénombrement des citoyens romains et de leurs biens. Féodal : redevance en argent payée annuellement au seigneur. Cens est rente. Payer le cens. Abandonner la terre pour le cens. – Figuré, cette dernière phrase signifie encore, renoncer à un bien, parce qu’il est plus onéreux que profitable. // Cens électoral. Voir ci-après.

Hist. – Au Moyen âge, le cens était la redevance payée au seigneur, soit à titre personnel (par exemple, le census capitis du serf), soit à titre réel pour une terre roturière. Le cens était indivisible, imprescriptible et portable. Par suite de la dévalorisation constante de l’argent, le cens perdit peu à peu toute valeur, et, dès le XIVe s. ne fut plus que récognitif du domaine éminent du seigneur. Le bail à cens était la concession du domaine utile d’un bien, à charge au tenancier de payer au seigneur un cens lui reconnaissant le domaine direct.

●    Cense, n. f. (bas latin : censa, fermage, redevance). Métairie, ferme (N’est en usage que dans certaines parties de la France et de la Belgique). Droit féodal : terre soumise au cens.

●    Censier, ière, adj. (de cens) Droit féodal : celui, celle à qui le cens était dû. // Se disait du livre où s’enregistraient les cens. Un livre censier, ou comme nom, un censier. = Censier, n. m. Celui qui percevait le cens. // Celui qui tenait une cense.

●    Censive, n. f. (de cens). Droit féodal : terre roturière concédée à charge d’un cens payé au seigneur annuellement. // Manière dont était possédé une terre roturière.

Hist. – Dans la concession à censive, le domaine était divisé entre le seigneur censier qui avait le domaine direct et le censitaire qui n’avait que le domaine utile, sans valeur honorifique. Le censitaire devait le cens, mais aucun des services personnels (service militaire, hommage, fidélité, etc.), du vassal noble. La censive était en somme une sorte de fermage perpétuel.

L’ancêtre commun aux deux branches, connu à ce jour (DAC = dernier ancêtre commun, terme utilisé en paléoanthropologie), est un certain Mathieu Six, originaire de Wambrechies, actuellement dans les faubourgs de Lille. Il constitue ainsi le premier degré de cette généalogie.

IV.     Les Six de la Brederie et du Terrail

 

Le dernier ancêtre commun aux deux branches auquel nous sommes parvenu est Mathieu Six.

Une autre branche, celle des Six de Cambresis, sans lien direct apparent avec celles qui nous occupe, permet de remonter jusqu’en l’an 1050, avec une certain Landry Six, chevalier, châtelain du Château de Cambresis, selon une charte de l’abbaye de Saint-André. Toutefois, il est intéressant de souligner qu’en 1584, un certain Charles Six, huguenot originaire du Cambrésis (Nord de la France) émigra à Amsterdam pour fuir les persécutions religieuses. Il donna naissance à un fils Jan Six qui deviendra bourgmestre d’Amsterdam et mécène de Rembrandt. Le peintre fit plusieurs portrait de celui-ci que l’on peut découvrir au musée Six à Amsterdam. Cette généalogie fera l’objet d’un autre article.

 

I.          Six Mathieu (° 1400/1410, Wambrechies – … avant 1475). Il fut le père de :

1)   Jacques ou Jacquemin (° 1435/1445, Wambrechies – … avant le 18-6-1492), auteur de la branche des Six du Terrail (branche B), que nous développons ici. Il achète la bourgeoisie[3] de Lille après la Toussaint 1475 (A.C. Lille). Il épouse Jacquemine Lezaire (° 1430/1445 – … après 1492, Wambrechies), censière de la Cense du Terrail (Terrage ou Terrache) à Wambrechies, d’un pré à Bousbecque, et d’une dîme, qui appartenaient au couvent de la Neuve-Abbiette de Lille (bail de 1507 – A.D.N.130 H 215[4]). En 1492, Jacquemine Lezaire, avec la caution de son frère Henry, reprend la dîme dite ″du Quesnoy″ appartenant à l’abbaye de Marquette, et se cueillant sur les paroisses de Wambrechies, Quesnoy et Deulemont (A.D.N. 33 H 112).

2)   Guillaume, fondateur de la branche des Six de la Bréderie, que nous reprendrons dans un prochain article.

Les Six du Terrail

II.     Jacques Six, (fils de B.1.) – (° 1470/1480, Wambrechies – … 26-08-1558, Wambrechies), laboureur, censier de la Cense du Terrail à Wambrechies. Il rachète la bourgeoisie de Lille le 21 novembre 1500 [5]. Son épouse dont on ne retrouve pas le nom est morte en 1543 [6]. De leur union naît :

1)   Jean (° 1490/1500, Wambrechies – … 1530/1558, Wambrechies). Par mariage avec Valentine de Thieffries, il donne naissance à la branche des Seigneurs de Thieffries qui fera l’objet d’un autre article.

2)   Jacques (° 1500/1520, Wambrechies – … 1558, Wambrechies), laboureur et censier de la Cense du Terrail à la suite de son père [7]. Il est le père de 3 enfants.

A.   Salomon (° 1540/1560, Wambrechies ? – … ?, Verlinghem), également laboureur et censier de la Cense du Terrail [8]. Il est probable qu’il ait épousé Catherine Beghin, fille de Julien et d’Isabeau Delebecque et vraisemblablement beau-frère de Gilles Six de la branche de la Bréderie. Il quitte la Cense du Terrail pour s’installer à Verlinghem. Ses 3 enfants, héritiers de terre à Quesnoy, tenues de l’échevinage de Frelinghien [9], sont :

a)   Jean (° 1560/1590 – … après 1622, Quesnoy-sur-Deule), laboureur à Verlinghem en 1611 [10], puis à Quesnoy-sur-Deule en 1622 [11]. Il épouse une Jeanne Cornille ou une Marguerite Goumon (à préciser).

b)   Catherine (° 1570/1600 – … ?, Quenoy-sur-Deule). Elle convole en justes noces avec Antoine Clarisse, fils de Pierre, laboureur à Quesnoy-sur-Deule.

c)   Françoise (° 1590/1610 – … après 1646, Houplines) Elle épouse Olivier Coisne de Verlinghem.

B.   N ? (° 1550/1560 – … ?). On ne connaît rien de cette personne si ce n’est qu’elle aurait épousé un certain Jacques Frémault (° 1550/1560 – … ?).

C.  vraisemblablement Jean (°  1558, Wambrechies – … 27-04-1607, Wambrechies), laboureur, censier de la Cense du Terrail. L’homonymie des prénoms, l’absence de dates de naissance et d’alliances laissent subsister un doute. Est-il le beau-frère d’un Jean Dumont, de Quersnoy-sur-Deule, en ayant épousé la sœur de celui-ci ? Il eut pour fils :

a)   Jacques (° 1590, Wambrechies – … 1622, Wervick ou Wambrechies), laboureur à Bondues. A la mort de son père reprend la Cense du Terrail à Wambrechies. Il épouse Marie Delannoy, fille de Piat et de Jean du Castel, de Linselles. Marie devient censière à la mort de son mari. Ils eurent trois enfants :

aa)    Marie (° 16-10-1620, Wervick ou Wambrechies – … 03-06-1688, Comines). Elle épouse le 26 mai 1645, à Comines, Georges Fremault, fils de Jacques et d’Antoinette Dolhain, né à Wervicq et baptisé dans cette ville le 28 mai 1614. Il est laboureur et censier de la Cense d’Egrelo à Bas-Warneton [12]. Le 5 janvier 1646, il devient bourgeois de Lille par achat.

bb)      Jacques (°  1620, Wambrechies ou Wervick – … avant 1670, Wambrechies) de la Cense des Aulnois. Il épouse en premières noces Jacqueline Desreumaux (° 1620/1630 – … ?), puis à la mort de celle-ci, Catherine Clais (° avant 1625 – … 21-02-1711, Wambrechies) [13]. Il est à la base du rameau des Six des Aulnois.

Du premier mariage avec Jacqueline Desreumaux, naîtront :

.1.  Jean (°  1630/1650, Wambrechies ? – … après 1703, Wambrechies), laboureur aux Aulnois à Wambrechies. Il épouse, le 9 janvier 1670, à Bousbecque, Antoinette Le Houcq (° ? – … 30-08-1694, Wambrechies), fille d’Antoine et d’Antoinette Dumortier, baptisée le 13 mars 1651 à Bondues. Les enfants nés de cette union sont repris en III.

Du deuxième mariage avec Catherine Clais, naîtront :

2.   Catherine (° 1655/1660, Wambrechies – … 21-06-1701, Bondues), Elle épouse en premières noces (14-02-1688, Wambrechies [14]) Philippe Roussel, fils de Jean et de Marie Lambert. Elle s’unit à Thomas Deleporte, fils d’Otte le 20 juillet 1694, à Bondues.

3.   Marie Madeleine (°  16-03-1660, Wambrechies – … 19-02-1694, Wambrechies). Elle épouse le 5 février 1684, à Wambrechies, Léandre de Ghestem (° 09-01-1659, Wambrechies – … 04-04-1740 ; Wambrechies), laboureur, fils de Valentin et de Michèle Behagte. A la mort de son épouse, il se remariera une première fois avec Marie-Françoise Facon, puis une seconde fois à Agnès Flippo.

4.   Antoine (° 1660, Wambrechies – … 1685/1712), laboureur, marié [15] à Isabeau Roussel, fille de Jean et Marie Lambert, veuve de Gilles de Ghestem. Isabeau épousera en troisièmes noces Pierre Dumont. Descendance, voir IV.

5.   Jacques (° 1660/1680, Wambrechies – … 07-01-1738, Wambrechies), laboureur à la Planche Piétin à Wambrechies. Epouse, le 1 juillet 1688 à Wambrechies, Marie Leplat (° 23-02-1660, Quesnoy-sur-Deule – … 07-01-1738, Wambrechies), fille d’Antoine et de Marie Delelys. Ils auront un enfant. Voir V..

6.   Pierre (° 1660/1670, Wambrechies – … avant le 30-06-1696, Dixmude), marchand.

cc)     Dominique (° vers 1622, Wambrechies ou Wervick – … 1690, Bondues ou Wambrechies), laboureur, censier du Terrail [16]. Il est marié une première fois (1645) à Jeanne Bierre (° 1625, Linselles – … ?), fille de Jean de Linselles, puis à Jeanne Corman (° 1620/1630 – … 08-04-1699, Wambrechies), fille de Pierre et Catherine Fremault. A la mort de Jeanne, le bail de la Cense du Terrail est concédé à Léopold Leblancq. Ensuite il passe aux mains des Vandame, dont une branche occupait déjà la Cense de la Bréderie [17].

Pour la descendance de Dominique, voir IV.

III.    Descendance de Jean Six et d’Antoinette Le Houcq

1)   Antoine (° 1670, Wambrechies – … 30-05-1713, Marquette), laboureur. Il épouse le 19 février 1697 à Wambrechies, Marguerite Destailleurs (3ème degré de consanguinité), fille de Philippe et de Jeanne Desreumauxx. Elle se mariera en secondes noces avec Bon Joseph Carlier.

2)   Elisabeth (° vers 1679, Wambrechies – … 24-03-1768, Wambrechies). Elle se marie, le 26 août 1698 à Wambrechies [18], à Jean-Pierre Bonte (° vers 1671 – … 14-10-1761, Wambrechies), laboureur, fils de Jean et Marie-Anne Leuridan.

3)   Guillaume Lambert (°  vers 1689, Wambrechies – … 23-04-1725, Quesnoy-sur-Deule), laboureur. Il épouse, le 21 juin 1712 à Wambrechies, Marie Vanry (ou Vary) (° vers 1690 – … 14-04-1725, Quesnoy-sur-Deule), fille de François et de Marie-Jeanne Le Saffre. De leur union naquirent 6 enfants.

A.  Marie (° 24-03-1713, Wambrechies – … ?)

B.  Frédéric (° 06-04-1714, Quesnoy-sur-Deule – … après 1761). Le 7 avril 1761, il épouse Angélique Sinnesalle (° vers 1735 – … ?), à Frelinghem.

C.  Guillaume (°06-10-1715, Quesnoy-sur-Deule – … 04-10-1788, Quenoy-sur-Deule), fermier, cultivateur et censier. Le 31 août 1756, à Quesnoy-sur-Deule, il épouse Jeanne-Thérèse Becquart (° 26-09-1728, Quesnoy-sur-Deule – … 10-prairial VI = 01-05-1798).

a)   Catherine (° 23-08-1756, Quesnoy-sur-Deule – … 07-05-1829, Quesnoy-sur-Deule). Elle épouse Jean-Baptiste Leclercq. De leur union naquirent 7 enfants.

b)   Jean-Baptiste (° 15-09-1762, Quesnoy-sur-Deule – … 1-05-1833, Comines). Il est baptisé le jour de sa naissance. Epouse Catherine Des Reumaux (° 31-12-1767, Erquighem – … 16-02-1833, Comines), le 4 septembre 1789 à Quesnoy-sur-Deule

aa)    Augustin (° 7-12-1790, Quesnoy-sur-Deule – … 8-09-1880, Quesnoy-sur-Deule). Epouse Julie Lutun, le 21 avril 1816 à Quesnoy-sur-Deule.

bb)    Félicité (° 1796, Quesnoy-sur-Deule – … 11-03-1861, Comines). Epouse Clarisse Michel, le 5 avril 1837 à Comines.

cc)     Jean-Baptiste (° 1798, Quesnoy-sur-Deule – … 1837 Comines). Il épouse en premières noces Anne Duthoit, le 18 novembre 1835 à Comines, puis en seconde noces Aimée Duhamel, le 6 mai 1837 également à Comines.

dd)    Firmin (° 1-04-1799, Quesnoy-sur-Deule – … 22-08-1877, Wulvergem). Il épouse, le 21 octobre 1835, Marie Leclercq (° 1801, Quesnoy-sur-Deule – … 16-06-1851, Comines), à Comines, dont il eut un enfant.

1.   Jean-Baptiste Joseph, (°  5-09-1841, Comines – F – … 10-12-1921, Nieuwkerke), laboureur. Il épouse, le 30-04-1872, à Nieuwkerke, Mathilde Florence Castryck (° 20-08-1844, Wulvergem – … 5-05-1932, Nieuwkerke), fille de Jean-Baptiste et de Alexandrine Sophie Perein.

Note : Ont fêté leurs 50 ans de mariage le 25 mai 1921. De leur union sont nés huit enfants. Voir VI.

ee)     François (° 1799, Quesnoy-sur-Deule – … ?).

ff)      Louis (° 1807, Quesnoy-sur-Deule – … ?).

gg)    Sophie (° 23-08-1811, Quesnoy-sur-Deule – … ?). Epouse Henri Cousin le 21 août 1833 à Comines.

D.  Marie (°  15-08-1717, Quesnoy-sur-Deule – … ?) ;

E.   Jean-Baptiste (° 28-03-1719, Quesnoy-sur-Deule – … ?) ;

F.   François-Joseph (° 09-03-1719, Quesnoy-sur-Deule – … après 1761, Quesnoy-sur-Deule) ;

4)   Pierre (°  vers 1687, Wambrechies – … 10-10-1770, Wambrechies), laboureur. Marié, le 8 janvier 1715 à Linselles [19], à Marie-Anne Coutelle (° 01-06-1691, Linselles – … 24-05-1753, Wambrechies), fille de Jean et d’Adrienne Casier. Ils eurent 2 enfants.

A.   Jacques (° 08-1687, Wambrechies – … 28-12-1808, Frelinghien),  cultivateur. Il épouse, en 1748 ou 1778, en premières noces Marie-Jeanne Hovelage (° 1730/1740 – … ?, Wambrechies), puis Marie-Rose Leuridan (° vers 1726, Frelinghien – … après 1810, Frelinghien), le 19 septembre 1780 à Frelinghien.

B.   Jean (°  1730/1735, Wambrechies – … vers 1781, Quesnoy-sur-Deule). En 1756-1757, il épouse, à Quesnoy-sur-Deule, Catherine Le Saffre (° 1720/1740 – … après 1784, Quesnoy-sur-Deule).

5)   Jean (°  vers 1688, Wambrechies – … après 1705, Wambrechies), laboureur. Epouse, le 5 novembre 1705 à Wambrechies, Marie-Jeanne Dubar, fille de Philippe et de Marie-Marguerite Hoyel. Ils eurent 4 enfants.

A.   Eléonor Joseph (° 1710/1720, Wambrechies – … avant 1760, Comines). Elle épouse Adrien Meurisse (° 1710/1720 – … après 1760).

B.   Pierre-Joseph (° 1710/1720 – … après 1760, Wambrechies) ;

C.  Marie-Carherine (° 1710/1720 – … après 1759, Comines). Prend pour époux, en premières noces, Jean-Baptiste Meurisse (° 22-11-1714, Bousbecque – … avant 1759), le 30 mai 1741 à Wervicq, puis en secondes noces, Pierre-Michel Descamps (° 1710/1730 – … ?), le 10 novembre 1759 à Comines.

D.  Marie-Jeanne (° 22-11-1716, Wambrechies – … 15-06-1790, Quesnoy-sur-Deule). Elle épouse Louis Joseph Val (° 05-10-1706, Quesnoy-sur-Deule – … ?), le 21 mai 1739 à Quesnoy-sur-Deule.

IV.    Descendance d’Antoine Six et Isabeau Roussel.

1)   Marie (° 1680/1690, Wambrechies, – … ?).

2)   Antoine-Jean (° vers 1686, Wambrechies – … 16-07-1741, Lille), fermier à Wambrechies. Il épouse, le 4 juillet 1722 à Deulemont, Marie-Jeanne Plantefebve (° 11-03-1699 – … 22-04-1746, Lille). Ils eurent trois enfants.

A.   Isabelle Joseph (° vers 1731, Lille – … 19-10-1814, Lille). Epouse Jean-François Frappe (° 22-02-1712 – … 11-02-1777, Lille), le 1er juillet 1764 à Lille.

B.   Marie !° 12-09-1732, Lille – … 23-03-1814, Lille) Elle prend pour époux, le 6 octobre 1767 à Lille, Jean-Antoine Becquet (° 1730/1740 – … ?).        

C.  Jean-Joseph (° 25-06-1739, Lille – … 23-09-1815, Lille), cultivateur. Il épouse Marie-Elisabeth Cuvelier (° 13-02-1746, Quesnoy-sur-Deule – … 10-01-1804, Lille), le 7 janvier 1768 à Lille.

V.      Descendance de Jacques Six et Marie Leplat

1)   Marie-Catherine (° 1693, Frelinghien – … 11-06-1785 Frelinghien). Elle épouse Louis Ghesquière le 10 janvier 1719 à Frelinghien.

VI.    Descendance de Jean-Baptiste Joseph Six et de Florence Castryck.

1)   Marguerite

2)   Jules

3)   Arthur Gustave (° 20-10-1874, Wijtschate – … 15-05-1917, Nieuwkerke)

4)   Julienne Adélaïde Pauline (° 2-04-1876, Wijtschate – … 30-07-1958, Messines. Elle épouse Louis Bossaert (° 16-05-1882, Wulvergem – … 2-01-1944, Messines). Le couple s’occupe d’une ferme. Il n’eut pas d’enfant.

5)   Valérie (° 13-10-1877, Wijtschate – … 17-02-1955, Messines). Epouse Henri Vermeulen, le 25 mai 1921 à Nieuwkerke (Neuve-Eglise), le jour anniversaire des noces d’or de ses parents. Ils sont fermiers. Ils ont habité Dranoutstraat à Neuve-Eglise ( ?) la maison près de l’imprimerie Lasure. N’ont pas eu d’enfant.

6)   Léon Joseph (° 25-08-1879, Wijschate – … 7-06-1949, Leuven), laboureur. Epouse Blanche Marie Desramaux (° 24-08-1877, Ploegsteert – … 19-12-1942, Neuve-Eglise), le 14 février 1906 à Nieuwkerke (Neuve-Eglise). Elle est la fille de Pierre François Desramaux et de Sylvie Joseph d’Halluin. Ils ont vécu au lieu-dit « In de Zepe », Zepestraat à Neuve-Eglise, jusqu’à la première guerre mondiale, puis à Kemmelstraat à Neuve-Eglise, et ensuite Dranouterstraat à partir du milieu des années 1920. Ils eurent trois enfants. Est décédé d’un cancer à l’estomac.

A.   Irène Sylvie Cornélie (° 16-12-1906, Nieuwkerke – … 30-10-1976, Leuven). Elle épouse Frans Quintyn (° 18-09-1910, Hofstade – … 2006, Bruxelles), le 2 août 1937 à Nieuwkerke. Ils ont habité à Groot-Bijgaarden. Ils ont eu deux enfants : François et Micheline.

B.   Irénée Pierre Joseph (° 9-02-1909, Neuve-Eglise – … 5-04-1996, Ypres). Epouse Louise Léonie Blancquart (° 5-061920, Wulvergem – … 3-11-1988, Ypres), le 21 août 1946 à Wulvergem. Ont vécu au 38 Dranouterstraat à Nieuwkerke. Ils eurent sept enfants. Irénée est décédé du zona.

a)   Denise (° 17-06-1948, Nieuwkerke – … 2006, Ypres). Elle épouse Daniël Lequeu, le 13 septembre 1969 à Nieuwkerke. De leur union naîtront Sylvain (°7-04-1972, Torhout) et Evelyne (° 28-12-1980, Torhout).

b)   Joseph (° 24-09-1949, Nieuwkerke)

c)   Nelly (° 23-09-1950). Epouse Marcel Allaeys, le 30 avril 1970, à Nieuwkerke. Divorcée. Elle a un enfant avec Marcel Allaeys, Pascaline (° 15-10-1970, Assebroek).

d)   Jean-Marie, enfant mort-né (11-07-1953, Nieuwkerke).

e)   Raymond (° 8-12-1954, Nieuwkerke), imprimeur. Epouse Mia Bauw, le 29 mai 1976, à Westouter. Vivent au 38B, Dranouterstraat, à Nieuwkerke.. Ils ont quatre enfants.

aa)    David (° 8-12-1977, Poperinge), électricien.

bb)    Marleen (° 1-12-1981).

cc).    Lieven (° 1-12-1981, Poperinge) sœur jumelle de Marleen.

dd)    Marjolein (° 29-07-1986, Poperinge.

f)    Réjean (° 18-12-1959, Ieper). Epouse Carla Matthys, le 4 mai 1985, à Middelkerke. Ils ont deux enfants

aa)    Caroline (° 8-10-1985, Wilrijk).

bb)    Sophie (° 3-05-1988, Wilrijk).

g)   Mariette (° 6-03-1965, Ieper. Epouse Marc Cornette, le 4 juillet 1987, à Mesen (Messines). Ils ont un enfant : Wouters (° 17-06-1991, Deurne). Elle est employée dans un magasin et vit à Anvers.

C.  Maria (° 12-10-1912, Nieuwkerke – … 1-03-1953, Martainville –F). Epouse Louis Verhaeghe (° 7-07-1906, Kemmel – … 7-04-1984, Ypres), le 23 septembre 1931, à Nieuwkerke. Ils ont vécu au 26, Dranouterstraat, à Nieuwkerke, puis à Martainville-Epreville (F). Ils eurent une fille (Yvonne) et un garçon (André) nés à Nieuwkerke. Louis devient fermier au château de Martainville en 1938. Son fils a été maire de la ville. Yvonne a épousé Gilbert Dewulf, ils ont une ferme près d’Evreux.

7)   Camille Alfred (° 5-05-1884, Wijtschate – … 17-05-1956, Nieuwkerke), négociant en vins. Epouse en premières noces Clotilde Flore Angeline Bossaert (° 21-06)1884, Nieuwkerke – … 21-10-1931, Nieuwkerke), puis en secondes noces Marie-Louise Deroulez. Du premier mariage, naîtront un enfant mort-né (Roger, 1908) et deux enfants viables. Du second mariage naîtra une enfant mort-né (Jean-Baptiste – 1938). Camille est décédé d’une broncho-pneumonie, tandis que sa première épouse a succombé à la suite d’une crise cardiaque.

A.   Roger (° 1908, Nieuwkerke – … 1908, Nieuwkerke). Décédé d’une coqueluche peu après sa naissance.

B    André Isidore Camille Arthur (° 3-02-1910, Nieuwkerke – … 31-12-2001, Schaerbeek). Il épouse Nelly Laroche (° 1-12-1914, Schaerbeek – … 25-01-2001, Schaerbeek), fille de Charles et d’Alice Bézerie, le 25 juin 1935, à Schaerbeek. Officier de l’armée belge, il fit carrière à la colonie (Congo Belge) dans la Force Publique (FP), de 1935 à 1960. Quelques mois avant l’indépendance du Congo, il est nommé commissaire extraordinaire pour la Province du Kivu et du Maniéma. Il est chargé d’africaniser les cadres du bataillon dont il est responsable. Lors de mise à la retraire, il avait le grade de lieutenant-colonel. En décembre 1960, il fait partie de la Commission chargée d’examiner le comportement individuel des officies et sous-officiers de la Force Publique lors des événements qui ont conduit à l’indépendance du Congo.

      Ils eurent trois enfants.

a)   Robert Camille Louis Charles(°19-04-1936, Costermansville – Congo belge), baptisé le 4-07-1936. Technicien en électromécanique (1953-1956) de l’Ecole Technique Secondaire de Léopoldville, Ingénieur industriel en électromécanique de l’Université du Travail Paul Pastur de Charleroi (1956-1959). Brevet de capacité en Sciences nucléaires appliquées de l’U.T.

1-04-1960 au 30-03-1960, stage dans les bureaux d’études –physique nucléaire de la M.B.L.E.

1-04-1960 au 30-06-1961, service militaire (officier de réserve T.T.R.).

1-07-1961, engagement sous contrat à la M.B.L.E. où il fait carrière. A partir de 1990, travaille au bureau de construction de Thomson.

               Il épouse Marie-Hélène Levée (° 8-10-1938, Saint-Cast – F – … 23-09-2003, Schaerbeek), fille de Jean  et de Hélène Conoir, le 17 avril 1964 à Paris (17ème arrondissement). Ils eurent deux enfants.

aa)    Laurent André Jean (° 8-11-1965, Uccle), licencié en Histoire (U.L.B.). Enseignant à Schaerbeek dans le réseau officiel.

Epouse Ilta Bernard (° 26-03-1966), le 7 septembre 1991 à Molenbeek. Divorcé en 1993, il vit avec Anne Lesire qui a deux enfants d’un premier mariage.

bb)    Isabelle Claudine Hélène (° 27-06-1969, Uccle) , licenciée en Histoire de l’art, spécialisation en Arts non européens et gestion culturel de L’U.L.B. Engagé au Musée communal d’Ixelles où elle occupe un poste d’assistante scientifique. Responsable de la revalorisation du Musée Camille Lemonnier. Célibataire.

b)   Michel Charles Marie André (° 26-05-1940, Léopoldville – Congo belge), baptisé à Léopoldville, le 2 juin 1940. Technicien en électricité-électronique (1955-1959) de l’Ecole Technique Secondaire de Léopoldville et ingénieur-technicien en électro-mécanique de l’ECAM de Bruxelles (1959-1964). Il épouse Maryse Lismont (° 25-10-1940, Genk) le 7 août 1965 à Schaerbeek. Il fit pratiquement toute sa carrière en Afrique : au Congo, au Burundi et au Rwanda, en tant que cadre de diverses sociétés. Lui et son épouse furent parmi les rapatriés lors des massacres de 1994 au Rwanda.

aa)    Patricia Hélène Maryse (° 17-05-1966, Uccle), Elle épouse Jean-Marc Louis Pol Vander Stichelen (° 7-10-1961, Ixelles), le 20 août 1988, à Bruxelles. De leur union sont nés deux enfants, Jonathan Eric Roger Michel (° 2-08-1987, Ixelles) et Kevin Alain Sylvain (° 18-10-1990, Ixelles). Divorcée depuis le 25 avril 2006.

bb)    Nathalie Nelly Pierrette (° 6-01-1969, Uccle). Elle épouse Pierre Michel Bernard Verhoyen (° 16-11-1962, Leuven), le 1 octobre 1994, à Koekelberg. Vivent à Caraman (F). Ils ont trois enfants : Timothy (° 4-07-1995, Ixelles), Thomas (° 2-05-1997, Ixelles), Roméo (° 22-01-2000, Toulouse).

cc)     Sylvie Monika Michèle (° 8-07-1975, Uccle). Elle épouse Christian Emile Pascal Bocquet (° 27-12-1959, Cambrai), le 24 mai 1995, à Cambrai. A la retraite anticipée de Bocquet, émigrent à Tahiti. De leur union sont nés : Madison (° 19-04-1998, Crepy-en-Lannois – F), Hugo

c)   Françoise Roberte Alice Claudine (° 6-03-1956, Bukavu – Congo belge), baptisé à Bukavu le 22 mai 1956. Educatrice sociale. Célibataire.

C.  Arthur (° 1911, Nieuwkerke – … St-Amandsberg, Gand). Il épouse Suzanne Vandewiele (° 1-09-1907, Wingene – … St-Amandsberg Gand). Il a travaillé dans une firme laitière. Ils n’eurent qu’une fille.

a)   Nicole Elisa Louisa (° 23-11-1936, Gand). Elle épouse Roland Albert Edouard Baudu (° 2-12-1932, Gand – … 5-12-2006, Gand), le 11 mai 1957 à Sint-Amandsberg. Ils eurent 6 enfants : Luc, Marc, Claudine, Pierre, Dirk, Frank.

8)   Alexander Valère (° 4-05-1889, Wijtschate – … 5-05-1941, Anvers). Il attrape le typhus au front et est expédié à l’hôpital du Havre. Epouse Adrienne Dejonckheere (° 14-07-1888, Winkel-Sint-Elooi), le 15 juillet  1918 à Pont l’Evêque (F). A cause de la guerre, Adrienne avait quitté la Belgique et s’était réfugié chez son frère qui tenait le restaurant de la Place à Pont l’Evêque. Après la guerre, Alexander et Adrienne louent une ferme dans la région de Dijon qu’il exploite jusqu’aux environs de 1931. Il quitte précipitamment la France car il est poursuivi pour n’avoir pas respecté les règles de jachère en vigueur à l’époque, à savoir ne pas cultiver deux années de suite le même produit. Il est interdit de séjour en France pour une période de 10 ans. Il s’installe à Nieuwkerke à partir de ce moment.

A.   Maria (° 8-05-1919, St-Elooi-Winkel), baptisée le 10-08-1919 à Nieuwkerke. Elle épouse, le 27 octobre 1936 à Nieuwkerke, Valère Verstuyf (° 27-08-1912, Maldegem), fils de Henri et Stefani Lampaert.

      Ils ont habité 5 Elshoutbaan à 2900 Schoten. Ils eurent un garçon Etienne.

B.   Joseph (° 16-10-1920, Nieuwkerke – … 30-01-1993, Merksem, Anvers). Epouse Maria Coeremans (° 19-04-1920, Berchem), le 4 août 1945 à Merksem. Ils eurent deux enfants. Il appartenait à la Musique Royale des Guides

            Ils ont habité au 22 de Zilvermeeuwstraat à Merksem.

Il est décédé au A.Z. Middelheim d’Anvers. Cause du décès, durcissement des artères du myocarde, sclérose.

a)   Léona (° 22-06-1945, Merksem). Epouse Jozef Peeters, le 5 juin 1970, à Merksem, dont elle divorce en 1972. Ils eurent deux enfants qui portent le nom de leur mère.

aa)    Sam (° 29-03-1980, Lier).

bb)    Kim (° 30-12-1982).

b)   Brigitte (° 16-10-1957, Merksem). Employée de banque An-Hyp.

C.  Léon (° 5-07-1925, Nieuwkerke – … 27-03-1979, Gand). Epouse Simone Segeart, en 1954 à Heestert. Profession : entrepreneur des travaux public et transporteur. Ils eurent six enfants.

Ils ont habité au 69 Vierkeerstraat à 8590 Zwevegem-Heestert.

a)   Gerrit (° 14-02-1955, Zwevegem), journaliste à la rédaction du Knack. Vit avec Giovanna Massoni dont il a deux enfants.

aa)    Lieca

bb)    Ian

b)   Franky (° 10-06-1961, Zwevegem). Epouse Rina Vanderhaeghe.

c)   Didier (° ?, Zwevegem).

d)   Kathleen (° 17-06-1963, Zwevegem).

e)   Martine (° 17-07-1963, Zwevegem), jumelle homozygote de Kathleen. Habite et travaille à Port-Grimaud (F).

f).   Karin (° 25-11-1971). Est entrée en religion comme nonne au couvent de Rijsbroeck.

V.     Conclusions

A partir d’une généalogie comme celle-ci, il intéressant de tirer quelques conclusions d’ordre socioculturel.

1.  Depuis Mathieu (1400) jusqu’à la dernière génération reprise (1995), 18 générations se sont succédées sur 595 ans, soit pratiquement 6 siècles. Une génération correspond de ce fait à une moyenne de 33 ans.

2.  Remarquons aussi le peu de mobilité des populations durant les premières générations. Issu de Wambrechies, un des faubourgs de Lille, les descendants de Mathieu sont restés sur place durant 8 générations. A partir de la 9ème génération on constate un début de déplacement vers Quenoys-sur-Deule, village voisin à plus ou moins 5 Km, alors que la majorité demeure toujours à Wambrechies. Puis, la progression se poursuivra vers le nord, Comines et enfin en Belgique, à Nieuwkerke (Neuve-Eglise). Dans le courant du XIXe et au XXe siècle, c’est la dissémination tout azimut. La cause en est le progrès dans les transports, l’urbanisation et la progression sociale, avec deux interruptions lors des deux guerres mondiales où l’on voit des flots de réfugiés revenir en France, pour échapper à l’envahisseur.

3.  Les grandes migrations débuteront avec les guerres de religions.

C’est après la révocation de l’édit de Nantes (1598), en 1685 (édit de Fontainebleau) que l’émigration atteint son point culminant. Plus d’un quart de la population réformée, soit près de deux cent mille protestants, quittent la France, en dépit de l’article 10 de l’édit de Fontainebleau qui leur interdit de quitter le territoire.

Les huguenots se voyaient persécutés et contraints de fuir leur région d’origine. Pour les populations du Nord et de l’Ouest de la France, les pays privilégiés du « Refuge » sont  l’Angleterre ou les Provinces-Unies. Une première vague d’émigration avait eu lieu au XVIe siècle, à la suite des guerres de Religion et surtout du massacre de la Saint-Barthélemy (1572), mais il s’agissait d’une émigration plus sélective socialement et moins nombreuse que celle qui débuta au XVIIe siècle et se poursuivit  jusqu’au XVIIIe siècle.

Comme nous l’avons vu, une branche des « Six » (Six du Cambrésis) émigrera ainsi vers la Hollande et donnera naissance à un Jan Six qui deviendra « burgmester » d’Amsterdam et mécène de Rembrandt.

4.  Une autre raison d’émigrer est la conscription et la peur de se faire enrôler dans les armées par tirage au sort.

C’est ainsi que l’on voit un déplacement vers Comines, puis les villages en territoire flamand, aux environs de 1800, lorsque la Belgique faisait partie du Royaume des Pays-Bas.

Sous le Directoire, Jean-Baptiste Jourdan, ancien vainqueur de Fleurus,  fait voter, à l’assemblée des Cinq-Cents,  une loi qui institue la conscription (5 septembre 1798). L’article premier de cette loi stipule : « Tout Français est soldat et se doit à la défense de la patrie ». Elle oblige tous les jeunes hommes de 20 à 25 ans à s’inscrire sur les registres communaux afin de faciliter une levée en masse en cas de menace extérieure. Les citoyens sont appelés sous les drapeaux sur ordre ou par tirage au sort, avec la possibilité pour les plus fortunés de se trouver un remplaçant. La loi Jourdan suscite d’énormes réticences auprès du peuple.

Après la paix d’Amiens, en 1802, le Premier Consul Napoléon se garde d’abroger la loi Jourdan. Ainsi, lorsque la guerre reprend, il peut y recourir pour compléter les effectifs de la « grande Armée ».

Après la défaite de Russie, en 1813,  les armées napoléoniennes sont décimées. Un décret de l’impératrice Marie-Louise d’Autriche élargie la conscription aux adolescents de moins de 20 ans. On les appellera les « Marie-Louise ».

Cette loi fut tempérée par l’institution du tirage au sort (loi du 29 décembre 1804).

30 à 35% des conscrits célibataires ou veufs sans enfants effectuaient leur service militaire, chaque canton ne devant fournir qu’un certain quota d’hommes. A partir de 1808, les levées anticipées et l’augmentation des contingents soulevèrent une vague de mécontentement. Les critères d’exemption ou de réforme se basaient sur des caractéristiques physiques, comme la taille (moins de 1,54 m), les difformités, la faiblesse de constitution, la déficience mentale. L’index droit coupé exemptait également du service car l’individu était inapte au tir, ce qui incitait à la mutilation volontaire.

5.  Relevons également la constance des métiers. Durant 10 générations on rencontre des censiers, des laboureurs, des cultivateurs, tous, métiers de la terre. Cela laisse supposer que la région de Lille était fortement peuplée et à vocation agricole. Il serait intéressant de se pencher sur la société locale à cette époque de la fin du Moyen Age et de la Renaissance. La diversification des professions et métiers commencera surtout à partir de la fin du XVIIIe siècle.

VI.     Sources

 

La généalogie du milieu du XVe au début du XVIIIe siècle est basée sur les recherches d’Henri Descamps, qui est un descendant de cette famille. La suite est le résultat de nos propres investigations.

Pour les commentaires, nous nous sommes basés sur :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Service_militaire_en_France

http://www.herodote.net/histoire/evenement.php?jour=17980905

http://www.museeprotestant.org/Pages/preview_notice.php?noticeid=730&Lget=FR

———————————————————————————

[1] Jules Herbillon – Dictionnaire des noms de famille en Belgique romane et dans les régions limitrophes, 2 vol., édité par le Crédit Communal.

[2] Lettre adressée à François-Louis Six en réponse à une demande de renseignement.

[3] Hist. Dans le principe, le mot bourgeoisie s’applique au territoire dont les habitants, appelés bourgeois, possédaient des privilèges communs ; il signifia aussi le droit lui-même accordé aux habitants d’un certain lieu. (Encycl. Quillet).

[4] A.D.N. = Archives Départementales du Nord.

[5] AC Lille = archives communales de Lille.

[6] ADN 130 H 388.

[7] ADN E 2189.

[8] ADN 130 H 228 & 27 H 88.

[9] ADN B 3695 & 3696.

[10] ADN 2 B XI 2A.

[11] AC Lille 12199.

[12] AC Linselles FF 27/2.

[13] ADN T 6377/25 & 5691/21.

[14] ADN T 5691/23.

[15] ADN T 5688/86.

[16] ADN 130H 219, 220 ; 221 & 391.

[17] ADN 130H.

[18] ADN T 4544/58.

[19] ADN T 5540/121.

Catégories : Articles | Poster un commentaire

I. – La découverte de la radioactivité

I.           ROENTGEN ET SES RAYONS X
La découverte de la radioactivité qui s’est échelonnée de 1896 à 1898, se rattache historiquement à celle des rayons X.

Tout commence en 1895 lorsque Wilhelm Roentgen (1845-1923) mit en évidence l’existence des “rayons X”. Ce professeur prussien, directeur de l’Institut de physique de Würzburg, se consacrait à l’étude des décharges électriques à travers des gaz au moyen d’un appareillage des plus rudimentaires, à savoir : une bobine de Ruhmkorff, pour produire de l’électricité à haut voltage, un tube cathodique dans lequel se produisait la décharge (tube de Crookes). C’est tout ! Le tube, sous vide, était simplement une ampoule de verre en forme de globe, de saucisse ou de poire, pourvue d’une paire d’électrodes métalliques (cathode et anode). La décharge électrique s’effectuait entre celles-ci. C’est à la cathode (électrode négative) qu’apparaissaient, perpendiculairement à celle-ci, les rayons cathodiques, flux d’électrons, qui allaient frapper la paroi du tube dont le verre  s’illuminait d’une lueur fluorescente.

Fig. 1– Tube simple à rayons cathodiques

Le 8 novembre 1895, peut-être par accident, Roentgen observa qu’un écran fluorescent placé à proximité de son équipement s’illuminait, bien que le tube soit recouvert d’un carton noir. Il venait de découvrir un nouveau type de rayonnement auquel il donna le nom de “rayons X”, n’en connaissant pas la nature. Il constata également que ces rayons avaient l’étrange pouvoir de projeter une image des os de sa main sur un écran. Intrigué, il répétera ses expériences durant le mois de décembre et ne publiera qu’un court article  à la fin de l’année qui eut un retentissement énorme dans le monde scientifique. Quand le prix Nobel fut fondé en 1901, le prix de physique alla tout naturellement à notre savant.

Un certain nombre de propriétés intéressantes présentées par ces rayons furent bientôt mises en évidence : notamment, ils impressionnaient la plaque photographique, ils ionisaient les gaz, les rendant conducteurs de l’électricité, de plus, fait essentiel, ils avaient un grand pouvoir pénétrant, propriété à la base de la radiographie. Ce ne sera qu’en 1912, à la suite des expériences de W. Friedrich et P. Knipping que leur nature de rayonnement à très grande fréquence sera établie. Ils entrent dans la catégorie des rayonnements électromagnétiques au même titre que la lumière, c’est-à-dire une émission de photons à très haute énergie, au delà de l’ultra-violet.

Les expériences de Friedrich et Knipping, sous la direction de Max von Laue (1879-1960) consistaient en ceci : ils dirigèrent un faisceau de rayons X sur un cristal de sulfure de zinc (ZnS) et constatèrent la présence de taches de diffraction sur une plaque photographique placée derrière le cristal. La nature ondulatoire des rayons X était ainsi démontrée et, la nature réticulaire des cristaux confirmée, c’est-à-dire le fait que l’on puisse décrire les structures comme un ensemble de familles de plans (un empilement de couches d’atomes), chaque plan d’une même famille étant séparé d’une distance constante, il devenait possible d’évaluer les distances atomiques en fonction des valeurs des longueurs d’onde des rayonnements diffractés. Cette expérience valut à M. von Laue le prix Nobel de physique en 1914. Elle eut une importance déterminante pour l’étude des propriétés des matériaux.

Lire la suite

Catégories : Découverte de la radioactivité | Poster un commentaire

Propulsé par WordPress.com.