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Fukushima – Conséquences

RIBAULT N. & T. (2012) – Les sanctuaires de l’abîme – Chronique du désastre de Fukushima, Editions de l’Encyclopédie des Nuisances, Paris (lecture, août-septembre 2014).

Nadine RIBAULT est écrivain. Elle est l’auteur d’essais, de romans et de nouvelles.
Thierry RIBAULT est économiste au CNRS (Centre National de la Recherche Scientifique), et chercheur à l’Institut de recherche sur le Japon à la Maison franco-japonaise de Tokyo (Umifre 19 CNRS-MAEE).
Nadine et Thierry RIBAULT ont passé la moitié des vingt dernières années au Japon et sont des témoins directs de la manière dont le désastre de Fukushima est administré.

Comme chacun s’en souvient, un tremblement de terre, un raz-de-marée et un accident nucléaire ont frappé la région de Fukushima, au Japon, en mars 2011. En suivant les initiatives de Wataru Iwata, fondateur d’une association appelée « Projet 47 », visant à faire en sorte « que les gens accèdent à l’information juste et exacte et prennent conscience de ce qui est véritablement en train de se passer », les auteurs retracent la chronique des événements qui ont suivi le déclenchement de l’accident à la centrale de Fukushima – tergiversations du gouvernement et de l’entreprise responsable de la centrale, désinformation de la population, à qui l’on ne cesse de répéter qu’il n’y a aucun danger –, et rappellent la manière dont l’industrie du nucléaire « pacifique » a été promue par le gouvernement japonais depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, en collaboration avec les États-Unis, afin de rendre non seulement acceptable mais désirable une technologie que les bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki avaient marquée du sceau de l’infamie.’
L’ouvrage met en lumière le rôle joué par des organisations mafieuses ou semi-mafieuses telles que la Fondation Sasakawa dans la négation des conséquences des catastrophes de Tchernobyl et de Fukushima sur la santé des populations, ainsi que le rôle joué par les yakuza dans l’assistance aux populations immédiatement après la catastrophe, se substituant à des « pouvoirs publics » étatiques et locaux totalement dépassés par les événements. Sont également remis en question un certain nombre de clichés concernant ce qu’il est convenu d’appeler la culture japonaise, qui rendrait la population particulièrement apte à se résigner à une sorte de fatalité. La réalité est fort différente, comme l’attestent notamment les pillages constatés après la catastrophe, ainsi que les sentiments de désespoir et de panique qui animent de larges couches de la population.
(Centre Lillois d’Etudes et de Recherches Sociologiques et Economiques)

Réflexions personnelles

Il est difficile de traiter du problème du nucléaire de manière objective. Automatiquement l’on prend parti pour ou contre l’utilisation de l’atome dans la production d’énergie. Il y a ceux qui prônent la prolifération à tout prix des centrales nucléaires pour la production d’électricité, et il y a ceux qui sont prêts à revenir aux anciennes centrales au charbon ou au gaz afin de sortir au plus tôt de la filière nucléaire. C’est cette option que le gouvernement allemand a choisi sous la pression de ses écologistes. Nos gouvernants se sont également laissé piéger par des pseudos écologistes qui lors de leur passage au pouvoir ont monnayé la sortie du nucléaire en exigeant le démantèlement de nos centrales à partir de 2015. Heureusement, à la suite d’un regain de bon sens, cette décision a été reportée. Je pense qu’il faut raison garder et ne pas adopter des positions aussi tranchées et viscérales. Il est évident que le nucléaire fait peur. L’opinion publique a toujours présent à l’esprit le spectre des armes nucléaires. L’industrie civile de l’atome est l’une des plus sures, mais pour y parvenir il est impératif de prendre toutes les précautions et tous moyens de sécurité afin de minimiser au maximum les incidents. L’industrie chimique est bien plus dangereuse. Il suffit de se rappeler les grandes catastrophes que sont Bopal, Toulouse, etc., et leur lot de morts.

Bien sûr, un accident nucléaire peut déboucher sur une catastrophe de grande ampleur comme cela s’est passé à Tchernobyl et à Fukushima. La contamination par des produits hautement radioactifs est sournoise ; on la détecte mais on ne la voit pas, ce n’est qu’à plus ou moins longue échéance que les effets se font sentir. Une pollution de produits chimiques est tout aussi sournoise et les conséquences sont tout aussi pernicieuses. Mais dans ce cas on oublie vite et on passe à autre chose. Dans l’industrie nucléaire, le moindre incident qui se passe, même dans le circuit non contaminé, est amplifié par les médias et les écologistes de tout poil pour leur permettre de crier au feu, et d’exiger l’arrêt immédiat des centrales !

Si nous voulons continuer à bénéficier du confort auquel nous nous sommes habitués et toujours consommer plus, on ne pourra pas se passer de l’énergie nucléaire, en attendant des solutions toujours plus performantes et peut-être moins dangereuses et moins polluantes. Par polluantes pour le nucléaire, j’entends le stockage des déchets radioactifs de longue durée. Quand à miser tout sur cette forme de production, je pense qu’il vaut mieux choisir une diversification des moyens de production adaptés à l’environnement et pouvant alimenter des zones bien spécifiques. Un champ d’éoliennes convient pour une zone rurale ou de petites agglomérations mais pas pour un réseau national ou international. Il en est de même pour des usines solaires qui non pas beaucoup de sens dans nos contrées mais qui conviennent parfaitement pour les pays méditerranéens et tropicaux.

L’énergie du futur, à savoir la fusion nucléaire, n’est pas encore prête d’être commercialisée. Les défis technologiques sont immenses et les ingénieurs se cassent les dents depuis plus de 75 ans à essayer de confiner le plasma dans lequel s’opèrent les réactions thermonucléaires. Je pense qu’il faudra encore une cinquantaine d’années avant d’y parvenir. Donc, en attendant, diversifions nos moyens de production en n’en rejetant aucun et tâchons de réduire ou du moins stabiliser notre consommation énergétique.

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L’avenir de la vie

Edward O. Wilson – L’avenir de la vie, Editions du Seuil, Science ouverte, 2003 (lecture, août – septembre 2003).

La notion de biodiversité a été introduite par un biologiste d’Oxford, Norman Myers. Edward O.Wilson avait écrit en 1992 l’ouvrage devenu un classique de la question, The Diversity of Life (ouvrage publié en traduction française : Edward O. Wilson, La diversité de la vie, Paris : Odile Jacob, 1993). Ce nouvel ouvrage, The Future of Life en v.o., ou L’Avenir de la vie en édition française, fait donc le point dix ans après le sommet de Rio qui a introduit la notion de biodiversité à l’échelle planétaire. Edward O.Wilson avait écrit The Diversity of Life alors qu’il avait vécu de l’intérieur la transformation du WWF (sigle qui recouvre deux organismes, le World Life Fund for Nature, dont le siège est à Gland en Suisse, et le World Wildlife Fund, son affilié aux Etats-Unis). Au début des années 1980, le WWF se concentrait sur la préservation de la mégafaune charismatique : tout le monde connaît le panda géant qui sert de logo à l’ONG. « La motivation était principalement esthétique », dit Wilson. Pour cette conservation, le WWF crée des partenariats avec la population locale et s’aperçoit qu’il faut surtout protéger les habitats de l’espèce en voie de disparition. Cette période est celle de la mise en place des thèmes du développement durable, qui accompagne cette mutation des pratiques de conservation. Edward O.Wilson s’occupe aujourd’hui de l’ONG Conservation International, spécialisée dans la protection des biotopes tropicaux, dont le porte parole est l’acteur Harrison Ford. Il s’agit pour lui de récolter des fonds au Nord, pour réaliser des investissements ciblés sur la protection des sites les plus riches en biodiversité. Ceux-ci se situent la plupart du temps au Sud. Cet « activisme financier » de Wilson reçoit son explication dans l’analyse qu’il dresse dans L’Avenir de la vie.

L’ouvrage ici fait le point sur les dix années de travaux récents autour des phénomènes d’extinction d’espèces. Il est aussi profondément marqué par la radicalisation du débat sur les thèmes environnementaux aux Etats-Unis : l’ouvrage est un plaidoyer pour l’écologie aux Etats-Unis, avec des références à la littérature américaine du dix-neuvième siècle, particulièrement l’ouvrage « Walden ou la Vie dans les bois » d’Henry Thoreau (1854). L’ouvrage présente deux faces : un état de la question de la responsabilité humaine sur la grande extinction quaternaire (chapitres 2 à 4), et un programme positif de sauvegarde des biotopes « points chauds » gros concentrés de la biodiversité (chapitre 5 à 7).

Un premier chapitre est consacré aux formes extrêmes de la vie découvertes dans les années 1990. La vie se manifeste des sols les plus froids de l’Antarctique jusqu’à des températures supérieures à l’ébullition, à toute pression, sous tout niveau de rayonnement, et jusqu’à des profondeurs souterraines de plusieurs kilomètres. Même une collision avec des astéroïdes de taille bien supérieure à celui qui a probablement mis fin aux dinosaures il y a 65 millions d’années ne pourrait mettre fin à la vie sur Terre. Aucune menace sur la vie en elle-même n’est donc imaginable. Ce n’est pas la vie qui est menacée, mais sa diversité, qui n’est acquise que très lentement. La diversité de la vie, qui est maximale avec une stabilité climatique, une absence de gel, une variété des sols, un fort ensoleillement, est dramatiquement réduite aujourd’hui : « l’économie naturelle, faite de ces échanges entre une grande diversité d’espèces, s’effondre sous nos pieds affairés. Nous sommes restés trop longtemps centrés sur nous mêmes pour envisager les conséquences à long terme de nos actes » (p.25). Pour pallier à cette insouciance du long terme, Hans Jonas réclamait un régime politique musclé. La pensée de l’extrême chez Jonas emprunte les formes traditionnelles du discours apocalyptique. Celle de la biologie des années 1990, qui réalise le recensement des formes de vie dans les situations les plus extrêmes, ne permet pas d’envisager d’interruption pour l’avenir de la vie. Wilson fait appel à un choix moral individuel de prise en compte à la fois du court et du long terme. Il s’agit  « d’associer ces deux visions pour créer une éthique environnementale universelle » (p.70). Celle-ci permettrait, selon Wilson, de sortir de la « mauvaise passe » dans laquelle se trouve aujourd’hui, « l’humanité et le reste de la vie ».

La mise en cause du météore humain dans les grandes extinctions de l’ère quaternaire n’est pas nouvelle. Un ouvrage du début des années 1990 (par exemple, L. de Bonis, Evolution et extinction dans le règne animal, Paris, Masson, 1991) mettait en cause surtout l’instabilité climatique et les grandes glaciations quaternaires, et d’un autre côté, ne pouvait pas exclure un rôle spécifique des grandes chasses paléolithiques pour la réduction de la diversité de la faune des mammifères de taille moyenne.

Dix années de recherches sur les extinctions d’espèces permettent de tracer un tableau plus précis de la part des hommes dans les grandes extinctions quaternaires. Wilson distingue trois scénarios : le premier, le prélèvement excessif par la chasse joue un rôle quasi exclusif avant la néolithisation. Il était le seul scénario envisagé par l’ouvrage cité de 1991. Ces grandes chasses ont pu être réalisées par des petits groupes de chasseurs s’introduisant dans des territoires nouveaux pour la présence humaine. Sur ces colonisations premières très destructrices pour la mégafaune, les colonisations postérieures, celles de la globalisation, sont surtout marqués par des phénomènes d’invasion d’espèces allogènes. « Plus la vague d’extinction induite par l’homme est précoce, plus le taux d’extinction actuel est faible » (p.130). Le maximum d’extinctions est souvent loin derrière notre époque, au moment de la première colonisation, puis de la néolithisation. Cette dernière fait passer la destruction de l’habitat au statut de première cause d’extinction. Ces dix années de recherches ont pu mettre en évidence les modalités d’action qui mènent à une chute dramatique de la diversité biologique. La météore humaine a un impact majeur avec l’arrivée d’un groupe de quelques chasseurs en éclaireur suivant de la grande destruction des habitats par la néolithisation. En fin de séquence, des espèces invasives ont un impact plus limité.

En conséquence d’une meilleure compréhension des trois scénarios principaux (chasse de première colonisation humaine, destruction de l’habitat par néolithisation, espèces invasives) des extinctions de causalité humaine, une stratégie de préservation est détaillée dans la suite de l’ouvrage. Les « points chauds » à préserver en priori sont ceux où l’introduction humaine est la plus récente. Cet ensemble limité de  « points chauds » peut faire l’objet d’une politique ciblée, dont le coût global reste relativement modeste à l’échelle planétaire. Le nombre d’espèces sauvegardées pourrait être important. Wilson cite le cas des îles Juan Fernandez, célèbres pour avoir été l’asile involontaire du marin personnifié en 1719 sous les traits de Robinson Crusoé par Daniel Defoe. Ces îles détiennent aujourd’hui le record de dangers d’extinctions concentrés sur un même endroit, avec 125 espèces menacés, dont 20 avec moins de 25 individus. Comme Robinson est arrivé il y a peu de temps, le risque de perte de biodiversité est maximum. Il est pour bonne partie maîtrisable, selon Wilson. Il est encore temps de sauver l’île de Robinson.

[8 Callens – Revue Développement durable et territoire – mai 2003]

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La loi de la jungle

Jean-Marie PeltLa loi de la jungle, Fayard, 2003 (lecture, novembre –décembre 2003).

Le sous-titre de cet ouvrage s’intitule comme suit : « L’agressivité chez les plantes, les animaux, les humains ».

J.-M. Pelt est professeur émérite de biologie végétale et de pharmacologie à l’Université de Metz. Il est également président de l’Institut européen d’écologie. Il n’en n’est pas à son premier livre bien au contraire. Il a publié plus d’une trentaine d’ouvrages sur la botanique.

Dans celui-ci, il étend son étude également au règne animal dont nous faisons partie.

L’espèce humaine est-elle condamnée à tuer, à détruire, à polluer, et finalement à se suicider ? Plus de trente ans après Konrad Lorenz, Jean-Marie Pelt cherche une réponse du côté des animaux : poissons des récifs coralliens, oies, choucas, loups, gorilles, sans oublier les chimpanzés presque aussi diaboliques que nous et leurs cousins angéliques, les bonobos, chers à Frans de Waal. Mais les pages les plus passionnantes sont celles qu’il consacre à sa spécialité, la botanique. Aux figuiers tropicaux qui étouffent les autres arbres comme des boas. A la jacinthe d’eau et à l’ambroisie, plantes agressives parties d’Amérique pour conquérir le monde. A la lutte mortelle pour la lumière et pour l’espace vital. Ou encore à la stratégie de croissance adoptée par le palmier, le chêne et le sapin.

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Le vivier de Darwin

Tijs GoldschmidtLe vivier de Darwin – Un drame dans le lac Victoria, Editions du Seuil, 2003 (lecture, juillet, août 2006).

J’ai lu ce livre comme un roman, l’auteur conte avec humour ses expériences en Tanzanie lors de ses études de la faune piscicole du lac Victoria. Il m’a inspiré un petit texte sans prétention qui a servi d’éditorial au périodique de l’association que je préside depuis près de 15 ans (G.E.S.T.) et que je reproduit ci-dessous.

Le vivier de Darwin devient son cauchemar

Je pense que bon nombre d’entre-vous ont vu ou du moins ont entendu parler du film documentaire de Huber Sauper (2004), « Le Cauchemar de Darwin ». Le film prend pour argument de départ les trafics autour de l’aéroport de Mwanza, en Tanzanie, sur les bords du lac Victoria. Des tonnes de perches du Nil (Lates niloticus) sont pêchées dans le lac, traitées, sur place, dans des usines financées par les organisations internationales et expédiées vers nos pays par des avions cargo (russes ou ukrainiens). On trouve ces filets légèrement rougeâtres dans toutes nos grandes surfaces. Les résidus, têtes et carcasses, sont distribués dans les villages des anciens pêcheurs qui doivent s’en contenter. Autour de cette exportation massive se développent tous les trafics liés à une urbanisation intense et brutale (usines de traitement) : prostitution, sida, violences diverses. De plus, il semblerait que les avions cargo n’arrivent pas à vide, mais qu’ils amèneraient des armes à destination des pays belligérants de la région des Grands Lacs (Rwanda, Ouganda, mouvements révolutionnaires dans l’est du Congo). Ce film coup de poing qui cherche à montrer quelles catastrophes écologiques et sociales peut entraîner la mondialisation,a provoqué de nombreuses polémiques et critiques. Nous n’allons pas entrer dans ce jeu.

Si j’aborde le sujet, c’est parce que je viens de terminer la lecture d’un livre admirable, « Le vivier de Darwin », que je conseille à tous ceux qui s’intéressent à l’évolution biologique. L’auteur, Tijs Goldschmidt, un biologiste néerlandais et un expert en écologie animale de renommée internationale, a réussi la synthèse entre le récit personnel, souvent teinté d’humour, de ses expériences dans la région du Lac Victoria et une passionnante discussion scientifique des théories darwiniennes à propos de l’évolution de la faune du lac.

Quel est le rapport entre les deux ? Le film et le livre traite d’un drame que connaît l’un des plus grands lacs d’Afrique, le lac Victoria. Notre biologiste, dans les années 1970, est venu à Mwanza (justement le village où a été tourné le film) afin de répertorier le nombre d’espèces de « furu » rencontré dans un espace bien défini du lac, le golfe de Mwanza. Les « furu » sont des petits poissons de la famille des cichlides qui comporte à cet endroit 500 espèces biologiques différentes. Chaque espèce occupe sa propre niche écologique : sa nourriture, sa façon d’être, ses caractéristiques biologiques etc. Quand on sait que le lac était probablement asséché il y 12.500 ans, il est important de constater que tout cela a pu se créer à partir d’un ancêtre commun : c’est l’évolution la plus rapide d’un milieu invertébré connue à ce jour ! Il s’agit d’une « radiation adaptative » dont on ne trouvait jusqu’ici qu’un exemple fameux sur les îles Galapagos (les 13 espèces d’oiseaux sur lesquelles Darwin a établi sa théorie de l’évolution).

Malheureusement, lorsque notre biologiste de terrain, commence à comprendre ces centaines d’espèces, ce qui lui a représenté un travail colossal, il se produit une catastrophe : l’espèce invasive, la perche du Nil. Un homme avec son seau et les meilleures intentions du monde a pu provoquer un tel changement, comme le dit notre scientifique. Dans les années cinquante  des agents britanniques, recrutés pour améliorer la pêche en Ouganda conçoivent d’introduire un grand poisson prédateur dans le lac Victoria, malgré l’avis négatif de certains spécialistes. 30 à 40 ans plus tard, les « furu » et d’autres représentants de la faune aquatique ont pratiquement disparu sous la pression des perches du Nil qui se sont multipliées d’une manière catastrophique. Toute la chaîne alimentaire en a été perturbée. Ayant décimé la majorité des espèces de cichlides, on s’attendait à voir la perche du Nil s’éteindre à son tour. Curieusement ce n’est pas le cas. Notre biologiste revenu sur les lieux en 1989, constate qu’une petite crevette a profité de la situation pour envahir tous les espaces et sert de nourriture au grand prédateur. Par contre on assiste bien à une « extinction de masse » puisque la presque totalité des cichlides ont disparus.

En conclusion, citons notre auteur : « La génération et l’extinction des espèces sont les deux faces d’une même médaille dans l’histoire de l’évolution. Mais il y a de nos jours plus d’extinction que de génération ! Depuis 3,5 milliards d’années, depuis la naissance de la vie, il n’y a eu que 5 à 10 fois des spasmes d’expansion. Nous nous trouvons probablement dans une telle phase mais c’est la première fois qu’une telle vague d’extinction se produit, et en plus causée par l’Homme !Mais nous touchons là plutôt un problème moral et non plus scientifique… »

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Linné – Classer la nature

Collectif – Linné. Classer la nature, Pour la Science, Les Génies de la science – N° 26 février –mai 2006. (lecture, août 2006).

Pour résumé ce numéro hors série de Pour la Science, quoi de mieux que son éditorial.

Nomen est numen (nommer c’est connaître).

Que signifie cette affirmation ? Donner un nom d’oiseau à un volatile suffit-il à le connaître ? À quelle réalité renvoie un nom d’espèce ? Le bota­niste suédois Linné se pose ces questions lors­qu’il invente sa classification binomiale des êtres vivants : un nom pour le genre, un nom pour l’es­pèce (voir Linné, Classer la nature, page 32). Mais que désigne l’espèce ? Des contemporains de Linné lui refusèrent toute réalité, observant une trop grande variabilité au sein de la même espèce. Selon Linné, la classification reflète la structure de la Création. Boniments, répondent d’autres, dont notre illustre Buffon (voir Buffon, savant ency­clopédique, page 10) : cette classification ne recouvre aucune réalité, elle est aussi arbitraire qu’une classification par ordre alphabétique.

Les débats sur l’espèce rappellent celui qui opposa, durant le Moyen Âge, réalistes et nomi­nalistes au sujet des universaux. Aristote avait introduit ces universaux dans ses syllogismes: Tous les hommes sont mortels, Socrate est un homme, donc Socrate est mortel. À quelle réalité renvoient les désignations de catégories univer­selles, comme « l’homme » ? Un mot unique peut­-il désigner plusieurs individus ? Selon les réalistes (dont Boèce et Jean Duns Scot), les universaux existent : ils sont les archétypes des êtres créés selon la volonté divine, hommes, animaux, plantes. Selon les nominalistes (comme Guillaume d’Ock­ham et Jean Buridan), les  « universaux » ne sont que des noms, ou des signes; seuls existent des êtres singuliers. Bucéphale, le cheval d’Alexandre le Grand, a existé : on l’a vu et touché, mais le « che­val », qui désigne à la fois Bucéphale et tous les autres chevaux passés, présents et futurs, est une abstraction. Le mot « cheval » sous-tend un acte mental consistant à ne retenir qu’une partie des caractéristiques communes aux chevaux et à négliger un grand nombre de singularités qui font l’individu Bucéphale. « Cheval » ne désigne aucun être particulier.   .

Diversité et réalité de l’espèce, variabilité, conti­nuités et discontinuités de la nature, ces interro­gations linnéennes ont fondé la biologie moderne. Le fixiste Linné a ouvert, par des dénominations qu’il pensait intangibles, le chemin de l’évolution. Et le plus étonnant est que la nomenclature de Linné est toujours en usage.

Aristote, qui proposa le premier de classer les animaux selon les fonc­tions de leurs parties (pou­mons, mains…), dénombrait 500 espèces. La tâche de Linné était énorme : il esti­mait le nombre d’espèces à 67.000, mais ce chiffre ne décourageait pas cet ogre naturaliste. Aujourd’hui les naturalistes évaluent ce nombre à 10 millions.

Le progrès scientifique nous place devant un para­doxe : nous connaissons un nombre croissant d’es­pèces vivantes, mais ce nombre est en diminution. Nous assistons à une extinction en masse, dont nos activités sont en partie responsables (voir le Point de vue sur la biodiversité, page 7). Pour freiner la diminution de la biodiversité, des scientifiques militent pour la préservation de zones naturelles. Planté sur l’île de Tasmanie par des explorateurs fran­çais au siècle de Linné, un potager est devenu un emblème de cette lutte (voir Un potager du bout du monde, page 18). Le siècle des Lumières nous éclaire encore. (Bénédicte Leclercq)

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L’Evolution

Pierre Sonigo, Isabelle StengersL’évolution, EDP Sciences 2003 (lecture, septembre-octobre 2006).

La biologie actuelle oscille entre le livre de l’ADN, où notre vie serait inscrite, et le caractère imprévisible de notre évolution. Pour comprendre autrement ce que nous appelons « vie », il nous faudra renoncer à nos perceptions les plus fortes : le gène, l’individu, la reproduction sont des illusions anthropocentriques. Pierre Sonigo montre l’urgence d’une révision radicale des fondements de la biologie, et propose un nouveau regard sur la théorie de l’évolution. Isabelle Stengers, elle, se penche avec la liberté qui est la sienne, sur les discours de l’évolution biologique, en refusant l’opposition entre probité scientifique et obscurantisme irrationnaliste. Elle interroge la manière dont la biologie évolutionniste peut entendre la question qui ne cesse de se profiler depuis Darwin : quelles conséquences pour notre manière de nous comprendre nous-mêmes ?

Pierre Sonigo est directeur de recherches à l’INSERM ; il est responsable du laboratoire de génétique des virus à l’Institut Cochin. Il a étudié les séquences de nombreux génomes viraux, en particulier, celui du virus du sida. Isabelle Stengers, philosophe, enseigne à l’Université Libre de Bruxelles. Ses intérêts s’organisent autour de la question des savoirs modernes, dont elle tente de célébrer l’aventure.

La fin du séquençage a déjà été plusieurs fois annoncée par le passé. Cette dernière annonce signifie surtout la fin d’une époque. C’est un tournant. Désormais, il va falloir faire autre chose, et réfléchir à quoi. Depuis le début, le projet de séquençage a été motivé par l’idée que l’ADN était le  » livre de la vie « . Aujourd’hui, on sait que ce n’est pas vrai. À partir de ce constat, deux voies sont possibles. Soit on continue de suivre le  » dogme central de la biologie moléculaire « , qui dit  » ADN = ARN = production de protéines « , en cherchant dans l’ARN, par exemple, les réponses qu’on n’aura pas trouvées dans l’ADN. Soit on change complètement de postulat et on commence à réfléchir différemment.

En 1985, il a achevé le séquençage du génome du virus du sida. On pensait alors avoir le  » livre du sida « . Mais on a mis quelques années à s’apercevoir que ce n’était pas le cas. Suite à ce travail en effet,on a cherché à expliquer les variations de la charge virale propre au sida, ces trois phases que sont la primo-infection, qui dure environ huit semaines, la longue phase asymptomatique, en l’absence de traitement, qui dure plusieurs années, et enfin la remontée finale, qui est à proprement parler la phase clinique du sida. Plus particulièrement, on a cherché la cause de cette remontée, en clair : pourquoi les gens mouraient du sida. On a vite compris que ce n’était pas dans les séquences qu’on trouverait la réponse à cette question, mais dans une prise en compte du virus dans son environnement. Cette leçon s’applique au génome humain. L’exploit technique, réel, que constitue la finalisation du séquençage nous donne un catalogue de pièces détachées, mais sans leur mode de fonctionnement.

Depuis les années soixante-dix, la biologie moléculaire, notamment celle liée à l’ADN, a vraiment envahi toutes les disciplines de la biologie. On a considéré qu’il y avait là une voie royale de recherche, qui consiste, systématiquement, à identifier le gène. Cette voie a apporté des données, des technologies, elle n’a pas été inutile du tout. Mais on s’est aperçu qu’elle ne répondait pas à bien des questions :  » Pourquoi vieillit-on ? D’où vient le cancer ? Qu’est-ce qu’une réponse immune ?…

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Classification et évolution

Le Guyader HervéClassification et évolution, Editions Le Pommier – Le Collège de la Cité, 2003 (lecture, mars 2008).

Ouvrage de vulgarisation qui tente en quelques pages de dresser un panorama synthétique des relations complexes existant entre la systématique, c’est-à-dire la classification des êtres vivants, et la théorie de l’évolution. Un bref parcours historique mène le lecteur des premières tentatives de classification à la théorie de l’évolution, puis à la théorie synthétique de l’évolution.

Ensuite l’auteur donne les bases de la cladistique, permettant de classer les organismes selon leurs relations de parenté. Il termine par quelques résultats novateurs de ces dernières années.

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Requiem pour Darwin

Arnould Jacques (2009) – Requiem pour Darwin, Salvator (lecture, juillet 2009)

L’auteur est docteur en histoire des sciences et en théologie. Rien qu’à la lecture de ses titres j’ai eu d’abord une certaine réticense. Un théologien, pour moi, çà sent le soufre. Mais en fait à la lecture de cet ouvrage, mes craintes se sont évanouies. L’approche adoptée par J. Arnould est assez originale. Il reprend la vie, le labeur et les idées de Darwin qu’il confronte à ses propres domaines d’intérêt et de recherche. Il se pose un certain nombre de questions comme pourquoi Darwin a-t-il été aussi mal aimé par certains milieux ? Comment comprendre raisonnablement la place qu’il accorde au hasard, à l’espèce, à la religion dans son système de pensée ? Quelle vision de l’homme élabore-t-il et met en œuvre ? Que dire, enfin, du mythe, de la légende qui ont été construits autour de sa personne et de ses idées ?

Avec beaucoup de tact, l’auteur ne fait ni le procès, ni le panégyrique de Darwin, mais simplement il lui rend hommage en forme de requiem.

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Autobiographie de Charles Darwin

Charles Darwin (2008) – L’Autobiographie, Seuil, « Science ouverte » (offert par Isabelle pour ma Noël 2008) – (lecture, octobre-novembre 2009)

Article paru dans Le Monde du 2 août 2008

Le texte intégral de L’Autobiographie de Charles Darwin (1809-1882) paraît enfin en France. On y découvre un Darwin modeste sur ses découvertes, rétif à toute forme de dogme. Dans l’extarit que nous publions, le fondateur de la théorie de l’évolution biologique explique comment il a abandonné toute pensée religieuse.

Convictions religieuses

Durant ces deux années [octobre 1836 janvier 1839], je fus souvent amené à réfléchir à la religion. Lorsque j’étais à bord du Beagle, j’étais tout à fait orthodoxe, et je me souviens d’avoir déclenché de grands rires chez plusieurs officiers (eux mêmes pourtant orthodoxes) en citant la Bible comme une autorité incontestable sur un point de morale. Je suppose que c’était la nouveauté de l’argument qui les amusait. Mais j’en venais peu à peu à considérer, à cette époque, que l’Ancien Testament, avec son histoire du monde manifestement fausse, la tour de Babel, l’arc-en-ciel comme signe, etc., et parce qu’il attribuait à Dieu les sentiments d’un tyran vindicatif, n’était pas plus digne de confiance que les livres sacrés des hindous, ou les croyances d’autres barbares. La question se posa dès lors constamment, et ne se laissa pas chasser de mon esprit : si Dieu voulait faire une révélation aux hindous, était-il pensable qu’il la relie aux croyances en Vishnou, Shiva, etc., de même que le christianisme est lié à l’Ancien Testament ? Cela m’apparaissait tout à fait incroyable.

Je réfléchis à la nécessité d’une preuve éclatante pour qu’un homme sain d’esprit puisse accepter les miracles qui soutiennent le christianisme – à ce que, plus nous progressons dans notre connaissance des lois immuables de la nature, plus les miracles sont difficiles à croire — à ce que les hommes de ces temps étaient ignorants et crédules à un degré presque incompréhensible pour nous – à ce que l’on ne peut prouver que les Evangiles ont été écrits au moment des événements qu’ils relatent et au fait qu’ils diffèrent sur nombre de points importants, bien plus importants que ce qui me semblait admissible de la part de témoins oculaires. Par des réflexions de cet ordre, que je ne donne pas comme ayant la moindre nouveauté ou valeur, mais comme m’ayant influencé, j’en vins graduellement à ne plus croire au christianisme comme révélation divine. Le fait que de nombreuses religions fausses se sont répandues comme un feu de brousse sur de larges portions du globe avait un certain poids pour moi. Aussi belle soit la morale du Nouveau Testament, on peut difficilement nier que sa perfection dépend en partie de l’interprétation que nous donnons aujourd’hui de ses métaphores et de ses allégories.

Je n’étais cependant pas disposé à abandonner la foi. J’en suis certain, car je me rappelle avoir souvent fait des rêves éveillés dans lesquels de vieilles lettres, échangées entre des Romains distingués, ou des manuscrits découverts à Pompéi ou ailleurs, venaient confirmer de lamanière la plus frappante tout ce qui était écrit dans les Evangiles. Mais je trouvais de plus en plus difficile, même en donnant toute latitude à mon imagination, d’inventer des preuves qui suffiraient à me convaincre. Ainsi l’incrédulité m’envahit-elle très lentement, mais aussi très sûrement. Cette évolution fut si lente que je ne ressentis aucune angoisse, et je n’ai jamais douté, depuis, une seule seconde de l’exactitude de ma conclusion. En fait,je peux difficilement admettre que quelqu’un puisse souhaiter que le christianisme soit vrai; car si c’était le cas, les Ecritures indiquent clairement que les hommes qui ne croient pas, à savoir mon père, mon frère et presque tous mes meilleurs amis, seront punis éternellement.

Et ceci est une doctrine condamnable

Bien que je n’aie guère réfléchi à l’existence d’un Dieu personnel avant une période bien plus tar dive de ma vie, je livrerai ici les vagues conclusions auxquelles je suis parvenu. Le vieil argument d’une finalité dans la nature, comme le présente Paley, qui me semblait autrefois si concluant, est tombé depuis la découverte de la loi de sélection naturelle. Désormais, nous ne pouvons plus prétendre, par exemple, que la belle charnière d’une coquille bivalve doive avoir été faite par un être intelligent, comme la charnière d’une porte par l’homme. Il ne semble pas qu’il y ait une plus grande finalité dans la variabilité des êtres organiques et dans l’action de la sélection naturelle que dans la direction d’où souffle le vent. Tout dans la nature est le résultat de lois immuables. Mais j’ai discuté de cette question à la fin de mon livre sur la Variation des animaux et des plantes à l’état domestique, et l’argument que j’ai présenté n’a jamais, autant que je sache, été réfuté.

Mais si l’on néglige les merveilleuses adaptations que nous rencontrons partout, on pourra demander comment rendre compte de l’organisation généralement bénéfique du monde. Certains auteurs, il est vrai, fortement impressionnés par la souffrance dans le monde, se demandent en regardant tous les êtres sensibles s’il y a plus de misère ou de bonheur, et si le monde pris dans son ensemble est bon ou mauvais. Selon moi, le bonheur prévaut largement, mais cela serait très difficile à prouver. Si l’on admet cette conclusion, cela s’harmonise bien avec les effets que l’on peut attendre de la sélection naturelle : si tous les individus d’une espèce devaient passer leur vie à souffrir, leur espèce ne survivrait pas. Mais nous n’avons aucune raison de croire que cela ne se soit jamais produit, ou du moins que cela se soit souvent produit. De plus, d’autres considérations mènent à penser que toutes les créatures sensibles sont faites, en règle générale, pour jouir du bonheur.

Toute personne qui pense, comme moi, que les organes physiques et mentaux (en dehors de ceux qui ne sont ni avantageux ni désavantageux pour leur possesseur) de tout être vivant ont été développés par la sélection naturelle, ou survie du plus apte, en même temps que par l’usage ou l’habitude, admettra que ces organes ont été formés de façon que ceux qui les possèdent puissent entrer avec succès en compétition avec d’autres, et accroître de la sorte leur nombre. Un animal pourra être ainsi conduit à adopter le comportement le plus bénéfique pour l’espèce, en souffrant par exemple de faim, de soif et de peur ; ou en ayant du plaisir, par exemple en mangeant, en buvant, en propageant l’espèce, etc. ; ou en mêlant les deux moyens, comme dans le cas de la recherche d’aliments. Mais la douleur et la souffrance, quelles qu’elles soient, si elles se prolongent, entraînent la dépression et diminuent la vigueur de l’action ; ce qui n’empêche qu’elles aient leur utilité pour mettre une créature en garde contre un danger soudain. Les sensations de plaisir, d’un autre côté, peuvent être ressenties longtemps sans effet dépressif; au contraire, elles encouragent à l’action. C’est pourquoi il est arrivé que la totalité ou au moins la plupart des êtres vivants se sont développés par sélection naturelle d’une manière telle que les sensations de plaisir guident ordinairement leur conduite. Cela se voit dans le plaisir de l’effort, parfois même d’un grand effort du corps ou de l’esprit, dans le plaisir des repas quotidiens, et spécialement dans le plaisir qui nous vient de la sociabilité et de l’amour de nos familles. La somme de ces plaisirs, qui sont habituels ou reviennent fréquemment, donne, j’ai du mal à en douter, à la plupart des êtres sensibles un excédent de bonheur sur le malheur, en dépit de grandes souffrances occasionnelles. Une telle souffrance est tout à fait compatible avec la croyance en la sélection naturelle, qui n’est pas parfaite dans son action, mais tend seulement à donner à chaque espèce autant de chances de succès que possible dans la lutte pour la vie contre d’autres espèces, et ce dans des circonstances merveilleusement complexes et changeantes.

Qu’il y ait beaucoup de souffrance dans le monde, personne n’en disconvient. Certains ont tenté d’expliquer ce fait, dans le cas de l’homme, en imaginant que cela sert à son perfectionnement moral. Mais le nombre des hommes dans le monde est presque insignifiant comparé à celui de l’ensemble des autres êtres sensibles, et ceux-ci souffrent souvent beaucoup, sans le moindre perfectionnement moral. Un être aussi puissant et aussi riche de connaissance qu’un Dieu capable de créer l’univers étant, pour nos esprits finis, omnipotent et omniscient, nous ne pouvons admettre que sa bienveillance ne soit pas sans limites, car à quoi sert la souffrance de millions d’animaux inférieurs pendant un temps infini ? Cet argument très ancien, opposant l’existence de la souffrance à celle d’une cause première intelligente, me semble fort ; alors que, comme je viens de le montrer, l’existence de la souffrance s’accorde bien avec l’idée que tous les êtres organiques se sont développés par variation et sélection naturelle.

A l’heure actuelle, l’argument le plus courant en faveur de l’existence d’un Dieu intelligent est tiré des sentiments et de la profonde conviction intérieure ressentis par la plupart des gens. On ne peut pourtant pas douter que des hindous, des mahométans et d’autres pourraient argumenter de la même manière, et avec une force égale, en faveur de l’existence d’un Dieu, ou de nombreux dieux, ou bien, comme les bouddhistes, en faveur de la non-existence de Dieu. Il y a aussi de nombreuses tribus barbares dont on ne peut dire à la vérité qu’elles croient en ce que nous appelons un Dieu : elles croient aux esprits ou aux fantômes, et l’on peut tenter d’expliquer, comme l’ont fait Tylor et Herbert Spencer, comment une telle croyance a pu apparaître.

Autrefois, j’étais conduit, par des sentiments tels que ceux que je viens de citer (bien que je ne pense pas que le sentiment religieux ait jamais été très développé chez moi), à la ferme conviction de l’existence de Dieu, et de l’immortalité de l’âme. J’ai écrit dans mon Journal que, lorsqu’on se trouvait au coeur d’une grandiose forêt brésilienne, « il n’était pas possible de donner une idée des sentiments d’émerveillement, d’admiration et de dévotion qui remplissent et ravissent l’esprit ». Je me rappelle bien avoir été convaincu qu’il y a plus dans l’homme que le seul souffle de son corps. Mais aujourd’hui, les scènes les plus grandioses n’entraîneraient chez moi aucune conviction ni sentiment de ce genre. D’une certaine façon, je suis comme un homme qui ne verrait plus les couleurs, et serait devenu incapable de prouver qu’ils ont tort ou raison à tous ceux qui croient en l’existence de la couleur rouge. Cet argument serait valable si tous les hommes de toutes les races avaient la même conviction intérieure de l’existence d’un Dieu ; mais nous savons que c’est très loin d’être le cas. C’est pourquoi je ne peux considérer de tels convictions et sentiments intérieurs comme d’un poids quelconque en faveur de ce qui existe réellement. L’état d’esprit que suscitaient autrefois en moi des scènes grandioses, et qui était intimement lié à la croyance en Dieu, ne différait pas essentiellement de ce que l’on appelle souvent le sens du sublime; et même s’il n’est pas facile d’expliquer la genèse de ce sens du sublime, on ne saurait en faire une preuve de l’existence de Dieu, pas plus que les sentiments puissants mais vagues produits par la musique.

En ce qui concerne l’immortalité, rien ne me montre davantage le caractère puissant et presque instinctif d’une croyance que de considérer le point de vue de la plupart des physiciens, selon lequel le Soleil et ses planètes deviendront un jour trop froids pour que se maintienne la vie, à moins évidemment qu’un corps d’une masse énorme ne heurte le Soleil, lui donnant une vie nouvelle. Pour qui croit comme moi que l’homme, dans un avenir lointain, sera une créature bien plus parfaite que ce qu’il est actuellement, il est intolérable de le penser condamné, comme tous les êtres sensibles, à l’annihilation complète après une aussi lente et immémoriale marche vers le progrès. A ceux qui croient à l’immortalité de l’âme, la destruction de notre monde n’apparaît pas si terrible.

La censure d’Emma

« En fait, je peux difficilement admettre que quelqu’un puisse souhaiter que le christianisme soit vrai; car si c’était le cas, les Ecritures indiquent clairement que les hommes qui ne croient pas, à savoir mon père, mon frère et presque tous mes meilleurs amis, seront punis éternellement. Et ceci est une doctrine condamnable. » Charles Darwin (1809-1882) écrit ces lignes dans le journal qu’il tient au printemps 1876, en vue de raconter à ses enfants certains grands moments de sa vie. Quand ces textes sont publiés en Angleterre, sous le titre The Life and Letters, incluant « An autobiographical chapter » (1887, Murray), ce passage a été coupé. La femme du célèbre naturaliste anglais, Emma Darwin, croyante, comme sa fille Henrietta jugeaient ces passages trop abrupts. Il fallut attendre 1958 pour que la petite-fille de Darwin, Nora Darlow, décide de publier l’intégralité de L’Autobiographie (Collins). Elle s’en expliqua: « il y a soixante-dix ans, par égard aux sentiments de certains amis, il fallut censurer l’âpreté de quelques passages qui non seulement semblent inoffensifs aujourd’hui, mais de plus éclairent puissamment le passé. » Voici donc l’ouvrage en français (la première traduction de Jean Michel Goux parue chez Belin en 1985 a été revue et complétée), il n’a rien d’inoffensif, il révèle combien Darwin refusait tout dogmatisme, tant chez les défenseurs des religions qu’à propos de la théorie de la sélection naturelle, dont il disait « C’est un début, et c’est déjà quelque chose… »

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Le Sexe, l’Homme & l’Evolution

Pascal Picq, Philippe BrenotLe Sexe, l’Homme & l’Evolution, Odile Jacobs, 2009 (lecture, mai-juin 2010).

Dans ce livre, les auteurs sont assez iconoclastes et bousculent un certain nombre de préjugés et d’apriori qui fait de l’Homme une entité à part. Ils proposent une approche ordonnée de la sexualité humaine, de ses origines lointaines jusqu’à ses problématiques actuelles. Dans un langage à la portée de tous, ils présentent les connaissances scientifiques récentes, les différences de comportement entre les animaux d’une part, les animaux et l’homme d’autre part, enfin les évolutions de perception.

Texte de couverture. Si un « bon sauvage » observait nos sociétés, il serait fort étonné de notre obsession affichée pour le sexe. Comme si les femmes et les hommes découvraient enfin la plénitude du sexe ! De la sexologie à la paléoanthropologie, de multiples disciplines nous font aussi mieux comprendre la complexité de nos désirs et de nos comportements. Cet ouvrage propose une approche ordonnée de la sexualité humaine depuis ses origines lointaines jusqu’à ses problématiques actuelles. Sur tous les sujets, il présente les connaissances scientifiques les plus récentes, mais aussi récuse les idées reçues ou les fausses explications. L’orientation, l’attachement, les sentiments, l’amour, la fidélité, la puberté, les apprentissages, la sexualité adulte épanouie, les nouvelles pratiques, les perversions, la pornographie : tous les thèmes clés qui font notre vie érotique. En fil conducteur, une question centrale : qu’est-ce qui est vraiment humain ? Et qu’en était-il de la sexualité de nos lointains ancêtres ?

Geneviève Comby

Le Matin Dimanche – le 05 septembre 2009, 18h17

Si les hommes sont tant attirés par la poitrine des femmes, ce n’est pas forcément en souvenir de la tétée enfantine, mais peut-être plutôt parce que les seins ressemblent à des… fesses!

Question d’évolution. En se redressant sur ses jambes, l’homme a musclé son postérieur, arrondissant ainsi cette zone éminemment évocatrice. Mais une fois debout, nos ancêtres se sont mis à s’accoupler face à face. Un point de vue nécessitant une nouvelle stimulation érotique pour les mâles. La sélection naturelle aurait ainsi mené à l’apparition d’individus de sexe féminin possédant une poitrine dont les courbes rappellent celles des fesses. Spécificité humaine, car nos cousins les primates, eux, n’ont ni la fesse rebondie, ni le moindre appétit sexuel pour les mamelles.

Et malgré nos origines communes, les différences ne s’arrêtent pas là. Contrairement aux singes, nous préférons faire l’amour à l’abri des regards. Chez nous, les mâles n’ont ni testicules ni gland colorés, quant aux femelles, elles peuvent coucher quand bon leur semble et pas seulement en période d’ovulation, période qui, par ailleurs, passe quasiment inaperçue.

Les guenons atteignent aussi l’orgasme

En matière de sexualité, les particularités humaines ne manquent pas. Même si elles ne se situent pas toujours là où on l’imagine. Les singes, eux aussi, sont passés maîtres dans les pratiques érotiques, les guenons atteignent l’orgasme et certains couples de primates copulent volontiers face à face, parfois même dans des positions dignes d’un Kama-sutra acrobatique. Sans parler de l’interdit de l’inceste, loin d’être une invention humaine, comme l’expliquent le paléoanthropologue Pascal Picq et le sexologue Philippe Brenot dans un ouvrage passionnant (« Le sexe, l’homme & l’évolution »).

Entre mutations biologiques et influences culturelles, les deux spécialistes tentent d’éclairer la complexité qui  entoure nos désirs et nos comportements. « Aussi libre que puisse être aujourd’hui notre sexualité, elle est soumise à des contraintes évolutives, relève Pascal Picq. A partir de l’héritage commun que nous partageons avec les grands singes, il est intéressant de voir comment celle-ci s’est modifiée et comment elle a été accaparée par nos références culturelles.»

Le corps érotique de l’homme

Une réflexion fascinante basée sur les données scientifiques les plus récentes, mais qui dévoile aussi le flou, voire le désintérêt qui entourent encore certaines questions, comme par exemple l’évolution des attributs sexuels masculins! Le doute plane en effet toujours autour de la disparition chez l’homme de l’os pénien (tuteur de l’érection pour la plupart des mammifères), remplacé par une érection de taille proportionnellement exorbitante (lire l’encadré)…

« Les représentations féminines sont, depuis la préhistoire, beaucoup plus nombreuses et, même à notre époque, il y a toujours eu bien plus de magazines de charme avec des femmes. En réalité, l’idée que l’homme puisse avoir un corps érotique est extrêmement récente, relève Pascal Picq. Et en ce qui concerne la taille du pénis ou la mécanique phénoménale de l’érection, on en est effectivement encore au stade des spéculations. »

C’était pourtant plutôt flatteur, alors d’où vient le malaise ? « Il ne s’agit pas uniquement d’une question de pudeur »,  note le paléoanthropologue. Pour lui, depuis les Grecs, l’homme a toujours tenté de se singulariser du monde animal: « Notre culture occidentale nous a légué une angoisse de cette animalité. »

Une angoisse peut-être renforcée par le fait que le sauvage n’est pas toujours celui qu’on croit. « Ah ça, notre espèce n’est pas glorieuse, assène Pascal Picq. Parmi les grands singes, c’est l’homme qui est le plus incestueux, c’est l’homme aussi qui est le plus violent avec ses femelles ! » Le viol, grande spécialité humaine, en est malheureusement la preuve cinglante.

Trois particularités de la sexualité humaine

Une érection phénoménale

Prenez un gorille: 2,20 m de haut et une érection de 3 cm. Comparez-le à un homme: 1,80 m et 12 cm ! Un pénis surdimensionné, et ça n’a rien à voir avec son taux de fécondité. Alors pourquoi ? On sait que, contrairement aux primates avec lesquels il partage des ancêtres communs, l’être humain ne possède plus d’os pénien. Un tuteur osseux dont la disparition a sans doute été compensée par l’apparition d’un mécanisme érectile puissant, permettant la rigidité nécessaire au coït. Mais quant à l’origine de cette transformation… La bipédie, en approfondissant et en projetant en avant le vagin, a-t-elle favorisé les pénis plus longs ? Ou la sélection s’est-elle faite par les femmes qui préféraient le contact plus doux d’un sexe doté d’un os pénien plus petit ? Les scientifiques n’ont pas encore élucidé le mystère.

 

L’homosexualité
L’homosexualité ne fait pas partie du monde animal. En tout cas, pas exactement comme certains voudraient le croire. Si les primates adoptent parfois une attitude de femelle face au mâle dominant, c’est avant tout pour mimer leur soumission. Quant aux véritables interactions intimes entre animaux de même sexe, elles ont surtout lieu par manque de partenaire lors d’un déséquilibre numérique entre mâles et femelles. Il ne s’agit donc pas d’une sexualité de préférence, mais de compensation, comme ce qui se passe chez les êtres humains en milieu carcéral. Seul semble faire exception le bonobo. Comme l’homme, celui-ci a peut-être tout simplement réussi à « se libérer suffisamment de sa modélisation naturelle  pour s’accoupler librement avec quelque objet sexuel que ce soit », avancent Pascal Picq et Philippe Brenot.

La prostitution

Le plus vieux métier du monde est-il né avec l’humanité ? On dirait bien. En tout cas, les spécialistes n’observent rien de comparable au sexe « monnayé » chez nos cousins primates. Certes, en période de rut, une guenon peut s’accoupler avec une dizaine de partenaires à la suite, mais il faut rappeler que, dans le monde animal, le mâle est obligé d’attendre que la femelle soit disponible pour copuler, qu’elle lui donne le feu vert. Et pas l’inverse ! Une liberté qui semble bien avoir disparu avec l’humanité et la domination masculine. La prostitution est apparue pour répondre au besoin de sexe inassouvi de certains et s’est ensuite inscrite plus profondément dans les moeurs avec l’interdit de l’adultère et la prise de conscience, par les hommes, du lien de cause à effet entre accouplement et paternité…

 

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