15ème Dialogue

HARLEM RENAISSANCE

– CAT : Lors de notre entretien précédent, nous avons vu le développement de la « Big Apple » et de ses quartiers de Harlem, soumis à la prostitution au gangstérisme et à la vie sociale inégalitaire entre les diverses couches de ce microcosme. Aujourd’hui, je te parlerai de ce fameux mouvement artistique qui secoua Harlem dans les années 1920.

– BIRD : Oui, la « Harlem Renaissance ».

– CAT : Ce mouvement culturel multiforme, c’est-à-dire touchant la littérature, le théâtre, les arts graphiques et la musique débute au lendemain de la Première guerre mondiale et perdure jusqu’au milieu des années trente. Harlem devient le centre de la « culture noire » nord-américaine. Ce mouvement très créatif est aussi porteur d’aspirations et de critiques sociales concernant le peuple afro-américain et l’Amérique dans son ensemble.

– BIRD : Nous avons vu qu’avec l’arrivée de milliers d’émigrants noirs provenant du Sud, Harlem était devenu la plus grande communauté noire des États-Unis.

– Cat : Un auteur afro-américain, James Weldon JOHNSON , décrit le climat de l’époque, de cette façon : « […] la réputation de Harlem pour son parfum d’exotisme et sa sensualité colorée gagna les quatre coins du monde ; Harlem était connu comme le lieu du rire, du chant, de la danse et des passions primitives, et comme le centre de la nouvelle littérature et du nouvel art nègres » . Pour nous mettre dans l’ambiance, je ne résiste pas à te faire entendre un poème de Langston HUGHES , un des auteurs noirs de l’époque qui marqua ce mouvement : « The Weary Blues » récité par le musicien et compositeur actuel Brandford MARSALIS.

1. « The Weary Blues«  poème de Langston HUGHES
Récitant : Brandfort MARSALIS (New Rochelle, NY – 12-08-1999
Disque : CD RHINO CD1-9 (1’29)

The Weary Blues Le Blues du désespoir

Droning a drowsy syncopated tune,                                Fredonnant un air syncopé et nonchalant,
Rocking back and forth to a mellow croon                   Balançant d’avant en arrière avec son chant moelleux,
I heard a Negro play.                                                              J’écoutais un Nègre jouer.
Down on Lenox Avenue the other night                         En descendant la Lenox Avenue l’autre nuit
By the pale dull pallor of an old gas light                       A la lueur pâle et maussade d’une vieille lampe à gaz
He did a lazy sway…                                                                Il se balançait indolent…
He did a lazy sway…                                                                 Il se balançait indolent…

To the tune o’ those Weary Blues.                                       Pour jouer cet air, ce Blues du Désespoir.
With his ebony hands on each ivory key                         Avec ses mains d’ébène sur chaque touche d’ivoire
He made that poor piano moan with melody. Il amenait son pauvre piano à pleurer sa mélodie.
O Blues ! O Blues !

Swaying to and fro on his rickely stool                             Se balançant sur son tabouret bancal
He played that sad raggy tune like a musical fool.      Il jouait cet air triste et rugueux comme un fou,
Sweet Blues !                                                                                  Tendre Blues !

Coming from a black man’s soul.                                          Jailli de l’âme d’un Noir.
O Blues !                                                                                           O Blues !
In a deep song voice with a melancholy tone                D’une voix profonde au timbre mélancolique
I hear that Negro sing, that old piano moan-                 J’écoutais ce Nègre chanter, ce vieux piano pleurer –
« Ain’t got nobody in all this world                                     « J’n’ai personne en ce monde,
Ain’t got nobody ma self                                                          J’n’ai personne à part moi.
I’s gwine to quit ma frownin’                                                 J’veux en finir avec les soucis
And put ma troubles on the shelf. »                                     J’veux mettre mes tracas au rancart. »

Thump, thump, thump, went his foot on the floor.       Tamp, tamp, tamp ; faisait son pied sur le plancher.
He played a few chords then he sang some more-        Il joua quelques accords et continua de chanter –
« I got the Weary Blues                                                              « J’ai le Blues du Désespoir
And I can’t be satisfied.                                                             Rien ne peut me satisfaire.
Got the Weary Blues                                                                    Le Blues du Désespoir
I ain’t happy no mo’                                                                    J’n’aurai plus de joie
And I wish that I had died. »                                                  Et je voudrais être mort. »

And far into the night he crooned that tune.                   Et tard dans la nuit il fredonnait cet air.
The stars went out and so did the moon.                           Les étoiles disparurent et la lune à son tour.
The singer stopped playing and went to bed                   Le chanteur s’arrêta de jouer et rentra dormir
While the Weary Blues echoed through his head.         Tandis que dans sa tête le Blues du Désespoir résonnait.
He slept like a rock or a man that’s dead.                          Il dormit comme un roc ou comme un homme qui serait mort.


Langston HUGHES

– BIRD : Très beau, très émouvant.

– CAT : Le terme « renaissance », utilisé pour désigner ce mouvement, souligne la volonté de renouveler les arts noirs à partir de l’héritage afro-américain, pour retrouver une grandeur mise en veilleuse par des décennies d’oppression et de discrimination raciale.
Dès la fin des années 10, Marcus GARVEY , un Antillais arrivé à Harlem en 1918, lance un mouvement « nationaliste séparatiste ». Il prêche la fierté raciale, la cohésion de la communauté afro-américaine et son opposition à la suprématie et à l’oppression blanche. L’idée finale est la fondation d’un état noir indépendant hors de l’Amérique blanche. C’est le retour aux origines, à l’Afrique. Il sera considéré comme le prophète du mouvement rastafari.

2. « Old Marcus Garvey » – Burning Spear – Live au Zenith (Paris), 21-05-1988
Pers. : Winston RODNEY (voc, perc, lead) – Nelson MILLER (dm) – Devon BRADSHAW (b) – Anthony BRADSHAW (g) – Lenford RICHARDS (g) – Alvin HAUGHTON (perc) – Pamela FLEMMING (tp) – Jennifer HILL (tb) – Linda RICHARDS (tb) – Richard Antony JOHNSON (p, synt)
Disque : CD Melodie 48102-2 CD2-8 (5’57)

– BIRD : Décidément, l’histoire du jazz nous entraîne dans de nombreux domaines connexes : la poésie, puis le reggae. Cela demande à être approfondi.

– CAT : Dès 1912, se crée à New York un groupe d’intellectuels blancs qui se réunit dans le salon d’une certaine Mabel DODGE à Greenwich Village et porte un intérêt pour le New Negro. C’est l’un de ces membres, Carl VAN VECHTEN , romancier et critique d’art, qui établit le lien entre le mouvement artistique de Harlem et ce milieu d’intellectuels. Il en deviendra le mécène. En 1926, il publie Nigger Heaven, un roman dont le succès attire à Harlem des Blancs en quête d’émotions fortes, de sexualité débridée et de rythmes enivrants. Harlem devient ainsi un nouveau centre de la vie culturelle new-yorkaise et le cœur de la résistance noire.

– BIRD : Peut-on relier cet intérêt à celui des Occidentaux qui, au lendemain de la Première guerre mondiale, découvre l’art nègre sous toutes ses formes ?
Rappelons qu’en 1897, l’Exposition universelle de Bruxelles permet d’admirer un ensemble de statuettes et de masques africains. La sculpture africaine est élevée au niveau de l’art par des artistes comme VLAMINCK, PICASSO, MODIGLIANI. Les premiers musées d’art nègre voient le jour, notamment celui du collectionneur Albert C. BARNES à Merion en Pennsylvanie.

– CAT : Tu as tout à fait raison. Le jazz que l’on entend partout à Harlem, est la forme musicale la plus à même de faire découvrir le Noir américain au monde d’après-guerre. Lorsqu’elle atteint l’Europe, elle est prise au sérieux par les compositeurs, critiques musicaux et intellectuels européens. Ainsi Darius MILHAUD, Jean COCTEAU et bien d’autres s’y intéressent.
Voici une composition bien dans l’esprit du retour à l’Afrique, écrit et interprété par Eubie BLAKE, déjà rencontré lors du dialogue sur le ragtime.

3. « Sounds of Africa » – Eubie BLAKE – New York City, 07-1921
Pers. : Eubie BLAKE (p)
Disque : CD RHINO CD1-7 (3’12)

– BIRD : Je pense que l’engouement du public et de l’avant-garde s’explique par le fait que le jazz résume un style de vie : révolte contre les conventions et les servitudes du passé, adhésion à une nouvelle échelle de valeurs.

– CAT : Oui, le Noir américain voit là, la preuve que sa musique, loin d’être considérée comme inférieure, a une valeur universelle.

4. « A Handfull of Riffs” – Lonnie JOHNSON & Blind Willie DUNN – New York City, 8-05-1929
Pers. : Lonnie JOHNSON (g) – “Blind Willie DUNN” (Eddie Lang) (g)
Disque : CD RHINO CD3-5 3’05)

– CAT : Cette époque est marquée par le succès des salles de spectacles et des cabarets de Harlem, dont les plus connus étaient l’Apollo Theatre et le Cotton Club. De plus, durant les années 1920, l’enregistrement des premiers « black records » permet de propager le blues. La radio commence aussi à se structurer et des émissions destinées à la population noire voient le jour.

– BIRD : La combinaison de tous ces courants d’influences diverses, ragtime, jazz naissant, blues, variétés noires, doit donner cette atmosphère particulière de la renaissance harlémite.

– CAT : Durant les années 1920, les deux plus grands artistes de blues et de jazz sont Bessie SMITH et Louis ARMSTRONG. Les figures de proue de 1925 à 1930 sont : Fletcher HENDERSON, Sidney BECHET, ARMSTRONG, Ethel WATERS, Coleman HAWKINS et Duke ELLINGTON. Andy RAZAF, d’origine malgache, et Clarence WILLIAMS sont les meilleurs compositeurs afro-américains de chansons de l’époque. Dans le morceau qui suit, le fameux « St. Louis Blues« , on retrouve nos deux vedettes, Bessie et Louis.

5. « St. Louis Blues » – Bessie SMITH – New York City, 14-01-1925
Pers. : Bessie SMITH (voc) – Louis ARMSTRONG (crt) – Fred LONGSHAW (org)
Disque : CD RHINO CD1-15 (3’13)

– BIRD : Cela atteint déjà la perfection et on reconnaît bien le style de ARMSTRONG.

– CAT : Les petites boîtes fréquentées par les Noirs et les Blancs, ou les Noirs seuls, sont concentrées dans la 133e rue entre Lenox Avenue et la 7e Avenue. Généralement l’orchestre est composé d’un pianiste, d’un guitariste et d’un batteur. Il sévit de 21 h à 8 ou 9 h du matin et joue principalement des blues. C’est dans l’un d’eux, le « Edmond’s Cellar« , qu’Ethel WATERS, trouve son premier engagement.
Par contre, la musique de danse doit être soit d’un « hot » animé soit des slows « gut bucket » . On y rencontre des chanteuses de blues comme Mamie SMITH, Ma RAINEY, Bessie SMITH, déjà citée.
Voici Mamie SMITH dans « Sweet Man O’ Mine« , accompagnée par un petit ensemble dont les membres sont inconnus, puis Ma RAINEY dans « Chain Gang Blues« . Dans ce morceau, j’attire ton attention sur le saxophoniste qui n’est autre que Coleman HAWKINS au sax baryton.

6. « Sweet Man O’ Mine » – Mamie SMITH & her Jazz Band – New York City, 18-08-1921
Pers. : Mamie SMITH (voc) – inconnus (tp, vl, p, dm)
Disque : CD RHINO CD1-8 (3’17)

7. « Chain Gang Blues » – Ma RAINEY – New York City, 12-1925
Pers. : Ma RAINEY (voc) – Joe SMITH (crt) – Charlie GREEN (tb) – Buster BAILEY (cl) – Coleman HAWKINS (sb) – Fletcher HENDERSON (p) – Charlie DIXON (bj)
Disque : CD RHINO CD2-6 (3’08)

– CAT : Dans les clubs plus importants, les ensembles se composent de 4 ou 5 musiciens, d’un animateur, de serveurs, serveuses chantant et dansant. L’orchestre comprend saxophones, clarinettes, basse, piano, batterie, guitare ou banjo. La musique jouée est improvisée, les musiciens ne sachant généralement pas lire une partition. En fin de soirée, une rencontre entre musiciens de jazz blancs et noirs s’organise pour « faire le bœuf ». Les premiers artistes noirs de jazz qui s’y présentent sont Sidney BECHET, Thomas MORRIS, James P. JOHNSON, Louis ARMSTRONG. Voici deux exemples de petits ensembles, d’abord celui de Thomas HARRIS qui joue « Lazy Drag« , puis celui de Sidney BECHET qui interprète « Sweetie Dear« .

8. « Lazy Drag » – Thomas Morris & his Seven Hot Babies – New York City, 13-07-1926
Pers. : Tom MORRIS (tp, lead) – Ward PINKET (tp) – Geechie FIELDS (tb) – Ernest ELLIOTT (cl, sa, sb) – Happy CALDWELL (cl, st) – Marlowe MORRIS (?) (p) – Lee BLAIR (?) (bj) – Bill BENFORD (tub) – Mike JACKSON (voc)
Disque : CD RHINO CD2-10 (3’01)

9. « Sweetie Dear » – Sidney BECHET & his New Orleans Feetwarmers – New York City, 15-09-1932
Pers. : Sidney BECHET (cl, ss) – Tommy LADNIER (tp) – Teddy NIXON (tb) – Henry DUNCAN (p) – Wilson MYERS (b) – Morris MORLAND (dm)
Disque : CD RHINO CD4-4 (2’52)

– BIRD : Avec BECHET on retrouve bien le style de la Nouvelle Orléans et il est impossible de ne pas le reconnaître.

– CAT : Je te propose maintenant de faire la tournée des grands ducs et de nous imprégner de l’atmosphère qui règne dans ces lieux mythiques de Harlem. Plus d’une centaine de clubs ont ouvert leurs portes depuis la fin du conflit mondial et la prohibition.

– BIRD : Allons-y, je te suis.

– CAT : Le premier club d’importance est le Barron’s au coin de la 7e Avenue et de la 134e rue Est, de Barron WILKINS. On y entend « Sam Wooding & his Society Syncopators« . Le « Leroy’s » est un petit club ouvert par le frère de Barron. Non loin de là, s’ouvre, au cœur de Harlem, près de « Jungle Alley » , le « Happy Rhone’s« .

– BIRD : Les endroits où se perdre ne manque pas ! Nous en avons pour toute la nuit !

10. « Moanful Blues » – Original Jazz Hounds (Sam Wooding orchestra) – New York City, 24-02-1922
Pers. : Elmer CHAMBERS (tp) – Robert HORTON (tb) – Rollen SMITH (st, cl) – Charles E. JACKSON (vl) – Sam WOODING (p, lead) – Charlie DIXON (bj, arr) – Joe YOUNG (dm)
Disque : CD FA 181 – CD2-2 (3’04)

– CAT : Un des plus grands propriétaires de Harlem est un certain Ed SMALLS. Il ouvre un caveau, le « Paradise Lounge », sur la 135e rue et la 5e Avenue. Trois ans plus tard, le 26 octobre 1926, un nouveau Paradise voit le jour sur la 7e Avenue, le « Smalls’s Paradise » où se produit le Charlie Johnson’ Paradise Orchestra., avec les trompettistes Jabbo SMITH et Sidney DE PARIS. Ces différents clubs modestes satisfont les patrons locaux et servent de la bonne musique. Le « Smalls’s Paradise » devient très vite « the hottest spot in Harlem« . Ecoutons Jabbo SMITH lors d’une séance avec Duke ELLINGTON dans un mémorable « Black and Tan Fantasy« .

11. « Black and Tan Fantasy » – Duke Ellington and his Orchestra – New York City, 3-11-1927
Pers. : Jabbo SMITH (tp) – Louis METCALFE (tp) – Joe “Tricky Sam” NANTON (tb) – Otto HARDWICK (sa, ss, sb) – Harry CARNEY (sa, sb, cl) – Rudy JACKSON (cl, st) – Duke ELLINGTON (p) – Fred GUY (bj) – “Bass” EDWARDS (tub) – Sonny GREER (dm)
Disque : LP33T – Philips B 07363 L – A-3 (3’24)

– BIRD : Le Duke a un style très particulier dans ce morceau. N’est-ce pas son « style jungle » si caractéristique ?

– CAT : Oui, mais nous en parlerons plus tard. Les trois principales salles de Harlem uniquement réservées au public blanc, forme ce que l’on nomme le « Big Three« . Ce sont le « Small’s Paradise Club« , le « Cotton Club » et le « Connie’s Inn« . Dans ces clubs de luxe, la discrimination raciale est de rigueur : artistes noirs mais public exclusivement blanc. Les deux derniers se font une guerre impitoyable afin de prendre la suprématie sur l’autre. Ces établissements proposent une revue considérée alors comme très exotique avec des artistes noirs. Une des attractions du club consistait à engager des serveurs sachant chanter et danser afin de les faire participer à quelques numéros d’ensembles et au grand final, pour lequel les responsables recherchent une chorégraphie plus élaborée. Les plus grands orchestres de jazz à la mode à l’époque s’y succèdent. Voici celui de Fletcher HENDERSON qui en est un très bel exemple.

12. « Copenhagen » – Fletcher HENDERSON & his Orchestra – New York City, 30-10-1924
Pers. : Fletcher HENDERSON (p, lead) Elmer CHAMBERS (tp) – Howard SCOTT (tp) – Louis ARMSTRONG (tp) – Charlie GREEN (tb) – Buster BAILEY (cl, sa) – Don REDMAN (cl, sa, arr) – Coleman HAWKINS (cl, st) – Charlie DIXON (bj) – Ralph ESCUDERO (tub) – Kaiser MARSHALL (dm)
Disque : CD RHINO CD1-16 (2’55)

– BIRD : Je comprends ces Blancs qui cherchent à s’encanailler dans ces lieux de plaisir. L’ambiance devait y être formidable.

– CAT : Pour le moment, je néglige le « Cotton Club » que nous fréquenterons la fois prochaine. Le grand rival de celui-ci est le « Connie’s Inn », à la hauteur de la 7e Avenue et de la 131e rue. Les frères IMMERMAN Connie et George, en sont les propriétaires. Ils ont racheté l’ancien « Shuffle’s Inn« , club en sous-sol, près du théâtre Lafayette et l’on rebaptisé « Connie’s Inn« . Pas directement liés à la pègre, ils n’en jouissent pas moins de puissantes protections.

– BIRD : Oui, le coin devait être sous la coupe des gangsters qui cherchent à écouler leur alcool de contrebande. Nous sommes à l’époque de la Prohibition.

– CAT : Il est amusant de relever que l’une des revues les plus célèbres de l’époque, « Hot Chocolates« , écrite spécialement pour le « Connie’s Inn » et jouée conjointement à Broadway, vu son succès, comporte des sketches en rapport avec ce monde des truands. Des Noirs décident de truquer un match de boxe et, alors qu’ils en discutent, un homme fait irruption dans la pièce et les menace d’un revolver. Il se présente comme étant un représentant du syndicat du South Side, spécialisé dans les jeux truqués et leur propose 5.000 dollars pour fausser un combat de boxe. ARMSTRONG en est la vedette, tandis que Fats WALLER compose la musique, qu’Andy RAZAF en est le parolier et Leonard HARPER le metteur en scène. Ce show tiendra l’affiche pendant six mois en 1929.

– BIRD : Tous ces personnages que tu cites ont vraiment marqué la musique afro-américaine de leur empreinte.

– CAT : Le « Connie’s Inn » présente des orchestres comme ceux de Wilbur SWEATMAN, Fletcher HENDERSON, Luis RUSSELL. Durant les années 1930, l’un des orchestres phares du « Connie’s Inn » est celui de Don REDMAN, premier véritable arrangeur et créateur de la structure moderne du « big band« . Nous le retrouverons lorsque j’aborderai l’émergence des grands ensembles. Ecoutons l’orchestre des « McKinney Cotton Pickers » sous la baguette de Don REDMAN puis celui de Luis RUSSELL.

13. « Plain Dirt » – McKinney Cotton Pickers – New York City, 5-11-1929
Pers. : Joe SMITH (tp) – Leonard DAVIS (tp) – Sydney DE PARIS (tp) – Claude JONES (tb) – Don REDMAN (sa, voc, arr) – Benny CARTER (sa) – Coleman HAWKINS (cl, st) – Ted McCORD (cl, st) – Thomas “Fats” WALLER (p), probablement Charlie ALEXANDER (2e p, cel) – Dave WILBORN (bj) – Billy TAYLOR (b) – Kaiser MARSHALL (dm).
Disque : LP RCA serie Black & White Vol. 87 – B-14 (2’39)

14. « Panama » – Luis Russell & his Orchestra – New York City, 5-09-1930
Pers. : Luis RUSSELL (p, lead) – Henry ALLEN (tp) – Otis JOHNSON (tp) – J.C. HIGGINBOTHAM (tb) – Albert NICHOLAS (ss, cl, sa) – Charlie HOLMES (ss, sa) – Greely WALTON (st) – Will JOHNSON (bj, g) – Pop FOSTER (b) – Paul BARBARIN (dm) – David BEE (arr)
Disque : CD RHINO CD3-18 (3’19)

– BIRD : On sent un changement dans la structure de ces orchestres et une meilleure mise en place des différentes sections.

– CAT : Le « Small Paradise » est la troisième boîte de nuit chic, cotée pour la qualité de la musique qui s’y joue et où tout le monde vient faire « le bœuf ». Le petit déjeuner, à partir de six heures du matin offre un véritable spectacle. Les garçons y participent en faisant tournoyer leur plateau. Certains jours, la vedette revient à l’orchestre de Claude JOHNSON qui aligne « jusqu’à 25 musiciens appartenant à tous les grands orchestres de la ville, blancs et noirs, tous les grands noms du jazz qui jouaient ensemble », dixit Duke ELLINGTON.

15. « Black Maria » – Bubber Miley & his Mileage Makers – New York City, 17-09-1930
Pers. : Bubber MILEY, inconnu, inconnu (tp) – inconnu (tb) – Hilton JEFFERSON, Buster BAILEY (cl, sa) – Happy CALDWELL (st) – Earl FRAZIER (p, cel) – inconnu (bj, g) – inconnu (sb) – Tommy BENFORD (dm) – George BIAS (voc)
Disque : LP33T – RCA 741.057 Série Black & White Vol. 65 – A-8 (2’56)

– CAT : Autre cabaret prestigieux, créé dans les années 10, le « Lenox Club« . Il est animé par un orchestre d’environ dix musiciens. Le whiskey man est chargé d’approvisionner discrètement les clients en les amenant au sous-sol où est cachée la réserve de whisky. Une fois par semaine se tient le breakfast dance, rendez-vous des musiciens après leur boulot. Une partie du gratin du monde du spectacle d’Harlem y défile : Ethel WATERS, Louis ARMSTRONG, Duke ELLINGTON, Cab CALLOWAY…

16. « Stormy Weather » – Ethel WATERS – New York City, 3-05-1933
Pers. : Ethel WATERS (voc) – probablement Bunny BERIGAN (tp) – Sterling BOSE (tp) – Tommy DORSEY (tb) – Jimmy DORSEY (cl, sa) – Larry BINYON (cl, sa) – Joe VENUTI (vl) – Harry HOFFMANN (vl) – Walter EDELSTEIN (vl) – Lou KOSLOFF (vl) – Fulton McGRATH (p) – Dick McDONOUGH (g) – Artie BERNSTEIN (b) – Stan KING ou Chauncey MOREHOUSE (dm)
Disque : CD RHINO CD4-2 (3’10)

– BIRD : Si j’ai bien saisi la chose, nous n’avons jusqu’à présent, à part les tous premiers, fréquenté des lieux réservés uniquement aux Blancs. Et les Noirs dans tout cela, disposaient-ils, eux aussi, de salles de prestige où de grands ensembles se produisaient ?

– CAT : Nous y arrivons. Commençons par le « Savoy Ballroom« , « le plus beau dancing du monde ». Il ouvre ses portes le 12 mars 1926, et contrairement aux autres salles qui présentent des revues, il privilégie la danse et fait défaut à la règle : Noirs et Blancs peuvent y danser sur la musique des meilleurs orchestres de jazz de l’époque. Toutes les danses modernes y voient le jour : « lindy hop », « black bottom », « shimmy », « truckin’ », « snake hips », « Susie Q ». La piste en parquet fait près de 1.000 m² et deux orchestres s’y alternent en permanence. Voici d’abord celui de Duke ELLINGTON dans un morceau intitulé « That Lindy Hop » qui lance la nouvelle danse de même nom, puis celui de l’irrésistible Cab CALLOWAY.

17. « That Lindy Hop » – Duke Ellington & his Orchestra – New York City, 2-10-1930
Pers. : Freddy JENKINS, Arthur WHETSOL, Charles “Cootie” WILLIAMS (tp) – Joe “Tricky Sam” NANTON (tb) – Juan TIZOL (vtb) – Johnny HODGES (sa, ss, cl) – Harry CARNEY (sb, sa, cl) – Barney BIGARD (cl, st) – Edward “Duke” ELLINGTON (p) – Fred GUY (bj) – Wellman BRAUD (b) – William “Sonny” GREER (dm) – “Dick” ROBERTSON (voc)
Disque : LP33T – RCA 741048 – B-9 (2’53)

18. « Corrine Corrina » – Cab Callowy & his Orchestra – New York City, 18-11-1931
Pers. : Cab CALLOWAY (voc, lead) – Edwin SWAYZEE (tp – Lammar WRIGHT (tp) – Reuben REEVES (tp) – Depriest WHEELER (tb) – Harry WHITE (tb) – Andrew BROWN (cb, st) – Walter THOMAS (sa, st, sb, fl) – Benny PAYNE (p) – Morris WHITE (bj) – Jimmy SMITH (b) – Leroy MAXEY (dm)
Disque : CD RHINO CD4-3 (3’05)

– CAT : Tous y sont passés : King OLIVER, Duke ELLINGTON, Cab CALLOWAY, Louis ARMSTRONG, Jimmie LUNCEFORD, les Savoy Sultans, Benny CARTER, Count BASIE et le fracassant Chick WEBB, longtemps considéré comme le roi du « Savoy« , dont voici l’orchestre dans « Spinnin’ the Webb« .

19. « Spinnin’ the Webb » – Chick Webb & his Orchestra – 3-05-1938
Pers. : Mario BAUZA (tp) – Bobby STARK (tp) – Taft JORDAN (tp) – George MATTHEWS (tp) – Nat STORY (tb) – Sandy WILLIAMS (tb) – Chauncey HAUGHTON (s) – Hilton JEFFERSON (s) – Teddy McRAE (s) – Wayman CARVER (s) – Tommy FULFORD (p) – Bobby JOHNSON (g) – Beverly PEER (b) – Chick WEBB (dm, lead).
Disque : LP33 Brunswick 87 501 LPBM – A-2 (3’06)

– BIRD : A l’entendre on peut comprendre qu’on lui ai attribué ce titre.

– CAT : Un des événements important eut lieu le vendredi 8 mai 1929, date à laquelle la direction du « Savoy » décide d’organiser une bataille d’orchestres à des fins publicitaires. A un prix exorbitant, elle engagea Ike DIXON de Baltimore, « Roy JOHNSON & Hie Happy Pals » de Richmond et les « Missourians« , trois des meilleurs groupements chargés de défendre les couleurs du Sud.
Le Nord, représenté par « Fess WILLIAMS and his Royal Flush Orchestra« , « Charlie JOHNSON ans his Small Paradise Band » et « Duke Ellington’s Cotton Club Orchestra » les attendent de pied ferme, avec les 5.000 spectateurs à 85 cts la place ! Tu t’imagines ! Les formations sudistes remportèrent un immense succès et quand les « Missourians » attaquèrent leur « Tiger Rag« , la soirée s’arrêta. Ils jouèrent et rejouèrent ce morceau sous les acclamations. Quand le côté droit de l’orchestre jouait debout, le gauche restait assis, et ce alternativement de plus en plus vite. Ce gag fit un triomphe et la partie était gagnée. Malheureusement, nous n’avons pas d’enregistrement de l’événement. Toutefois, le Duke et le Count ont voulu recréer cette ambiance en réalisant en studio une rencontre de leur orchestre respectif. Cela donne ce qui suit : « Battle Royal« .

20. « Battle Royal » – Duke Ellington Orchestra– Count Basie Orchestra – 1961
Pers. : Duke Ellington Orchestra : Duke ELLINGTON (p) – Cat ANDERSON, Willie COOK, Fats FORD, Eddie MULLENS (tp) – Ray NANCE (tp, vl) – Louis BLACKBURN, Lawrence BROWN, Juan TIZOL (tb) – Harry CARNEY (sb) – Paul GONSALVES (st) – Jimmy HAMILTON (cl) – Johnny HODGES (sa) – Russell PROCOPE (sa) – Aaron BELL (b) – Sam WOODYARD (dm)
Count Basie Orchestra : Count BASIE (p) – Sonny COHN, Lonnie JOHNSON, Thad JONES, Snooky YOUNG (tp) – Henry COKER, Quentin JACKSON, Benny POWELL (tb) – Charlie FOWLKES (sb) – Budd JOHNSON (st) – Marshal ROYAL (sa) – Frank WESS (fl, st) – Freedie GREEN (g) – Eddie JONES (b) – Sonny PAYNE (dm)
Disque : CD Columbia CK 65571 – 1 (5’32)

– BIRD : Formidable ! Quelle exubérance !

– CAT : Ecoute le témoignage ému de Count BASIE : « On avait un trac terrible parce que le Savoy, c’était vraiment quelque chose. C’était une salle à part. Tous les plus grands orchestres de swing des Etats-Unis rêvaient d’y jouer pour se mesurer à ses danseurs et à son public […] Nous jouions exactement ce que nous voulions. Personne ne venait jamais nous dire ce qu’il fallait jouer, aucun directeur ne venait nous faire remarquer que l’orchestre jouait trop vite ou trop lent ou trop fort. Quand on travaillait au Savoy, on jouait ce qu’on savait jouer, parce qu’on avait été engagé pour ça. Cela faisait une grande différence, et l’on se sentait comme chez soi ». Le voici dans « Smarty« .

21. « Smarty » – Count Basie & his Orchestra – 7-07-1937
Pers. : Edward LEWIS (tp) – Bobby MOORE (tp) – Buck CLAYTON (tp) – George HUNT (tb) – Dan MINOR (tb) – Jack WASHINGTON (s) – Earl WARREN (s) – Hershall EVANS (st) – Lester YOUNG (st) – Count BASIE (p, lead) – Freddy GREEN (g) – Walter PAGE (b) – Jo JONES (dm)
Disque : 45T- Brunswick 10310 EPB – B-1 (2’45)

– BIRD : Quel dynamisme et quelle perfection. Je comprends les clients du « Savoy« . Dommage que ce genre de musique soit passé de mode.

– CAT : Continuons dans la même veine avec Louis ARMSTRONG et son « Savoy Ballroom Five » dans le classique « Mahogany Hall Stomp« .

22. « Mahogany Hall Stomp » – Louis Armstrong & his Savoy Ballroom Five – New York City, 5-03-1929
Pers. : Louis ARMSTRONG (tp) – J.C. HIGGINBOTHAM (tb) – Albert NICHOLAS (sa) – Charlie HOLMES (sa) – Teddy HILL (st) – Luis RUSSELL (p) – Eddie CONDON (bj) – Lonnie JOHNSON (g) – Pop FOSTER (b) – Paul BARBARIN (dm)
Disque : CD Proper P1472 – CD4-19 (3’15)

– CAT : Le deuxième lieu fréquenté par le public noir est l’ »Apollo« , qui est encore considéré comme le panthéon de la musique afro-américaine. Il est construit en 1924 sur la 125e rue Ouest, alors que Harlem est exclusivement habité par une population blanche. Ce n’est qu’à partir des années 1930 que la salle acquit une grande renommée en programmant des artistes tels que le danseur Bill « Bojangles » ROBINSON, les chanteuses Bessie SMITH ou Billie HOLIDAY, ou les orchestres de Duke ELLINGTON et Charlie BARNET. Point fort de la programmation, la Nuit des Amateurs fit découvrir au public les tout jeunes James BROWN, Ella FITZGERALD ou Sarah VAUGHAN. Ici c’est Ella, accompagnée par l’orchestre de Chick Webb dans « Holiday in Harlem« .

23. « Holiday in Harlem » – Ella and Chick Webb & his Orchestra, 24-03-1937
Pers. : Ella FITZGERALD (voc) – Mario BAUZA, Bobby STARK, Taft JORDAN (tp) – Sandy WILLIAMS, Nat STORY (tb) – Pete CLARK, Chauncey HAUGHTON, Teddy MCRAE, Wayman CARVER (s) – Tommy FULFORD (p) – John TRUEHEART (g) – Beverly PEER (b) – Chick WEBB (dm)
Disque : LP33T Brunswick 87 501 LPBM B-5 (3’10)

– BIRD : Que reste-t-il de toutes ces salles où s’est écrite l’histoire du jazz ?

– CAT : Dans les années 1950, l’Apollo devient un des foyers du Be Bop, puis du Rythm and Blues dans les années 1960, avec des têtes d’affiches telles que le tout jeune Steevie WONDER, Marvin GAYE ou Diana ROSS. L’histoire de l’Apollo aurait pu s’interrompre en 1975, lorsqu’il est relégué au rang de cinéma de quartier, s’il n’avait retrouvé sa vocation d’origine en 1990, programmant à la fois des concerts et un show télévisé intitulé « Nights at the Apollo« .
Terminons cet entretien en prenant un dernier verre au « Count Basie’s Bar » situé au coin de la 132e rue et de la 7e Avenue. Nous sommes le 22 octobre 1956, et c’est le Count lui-même qui est le maître de cérémonie. Ecoutons « Canadian Street » qui clôture la soirée, dans une ambiance plutôt bruyante.

24. « Canadian Street » – A Night at Count Basie’s – Harlem, 22-10-1956
Pers. : Emmett BERRY (tp) – Vic DICKENSON (tb) – Marlowe MORRIS (org) – Bobby HENDERSON (p) – Aaron BELL (b) – Bobby DONALSON (dm)
Disque: LP33T Vanguard AVRS 9004 B-4 (9’02)


DISCOGRAPHIE

1) Rapsodies in Black
Coffret 4CD RHINO

2) Burning Spear – Live in Paris Zenith ’88
2CD Mélodie 48102-2 DK019

3) Early Jazz 1917-1923
2CD Frémeaux & Associés FA 181

4) The Duke Ellington Story Vol. 1 1927-1939
LP33T Philips B 07363 L – A-3 ( )

5) McKinneys Cotton Pickers Vol. 2 (1928-1929)
LP33 RCA 741.088 – Black & White Vol. 87

6) Bubber Miley and his friends 1929-1931
RCA Victor 741.057 Série Black & White Vol. 65

7) Duke ELLINGTON Meets Count BASIE
CD Columbia/Legacy CK 65571

8) Kings of Swing Vol. 10 – Count Basie & his Orchestra
45T – Brunswick 10310 EPB

9) Ella and Chick Webb 1937/1939
LP33 Brunswick 87 501 LPBM

10) Louis ARMSTRONG – King Louis
Coffret 4CD Proper P1472

11) A Night at Count Basie’s
LP33 Vanguard Jazz Showcase Amadeo AVRS 9004

BIBLIOGRAPHIE

1. Collectif (2000) – Rhapsodies in Black – Music and Words from the Harlem Renaissance (livret du coffret de 4 CD RHINO R2 79874
2. BALEN N. (2003) – L’odyssée du Jazz, Liana Levi, Nouvelle édition
3. DAUBRESSE J.-P. (1974) – The Missourians, pochette du disque RCA Série Black & White Vol. 119
4. ICHET I. (1993) – Harlem 1900-1935 – De la métropole noire au ghetto, de la Renaissance culturelle à l’exclusion, Editions Autrement – Série Mémoires n° 25.
5. SOUTHERN E. (1976) – Histoire de la Musique noire américaine, Buchet/Chastel.

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