Race et histoire

Claude LEVI-STRAUSSRace et histoire – Denoël, coll. Folio, essais, réédition 1987 (lecture mars 1988).

            La recrudescence du phénomène raciste et antisémitique auquel l’on assiste ces temps-ci doit servir de base à une réflexion sur la notion de races et la diversité des cultures. C’est pourquoi, je reprends ici les notes transcrites lors de ma lecture en mars 1988 du livre de Lévi-Strauss, Race et histoire.

            Dans cet essai, Lévis-Strauss développe les thèmes majeurs suivants, prémices des principes sur lesquels se fonde son structuralisme : diversité des cultures, place de la civilisation occidentale dans le déroulement historique, rôle du hasard et relativité de l’idée de progrès.

            Dans le chapitre intitulé Race et culture, Lévi-Strauss dit ceci : – « Aussi, quand nous parlons, en cette étude, de contribution des races humaines à la civilisation, ne voulons-nous pas dire que les apports culturels de l’Asie ou de l’Europe, de l’Afrique ou de l’Amérique tirent une quelconque originalité des faits que ces continents sont, en gros, peuplés par des habitants de souches raciales différentes. Si cette originalité existe – et la chose n’est pas douteuse – elle tient à des circonstances géographiques, historiques et sociologiques, non à des aptitudes distinctes liées à la constitution anatomique ou physiologiques des noirs, des jaunes ou des blancs » (page 10).

– « Il y a beaucoup plus de cultures humaines que de races humaines, […] : deux cultures élaborées par des hommes appartenant à la même race peuvent différer autant, ou davantage, que deux cultures relevant de groupes racialement éloignés » (page 11).

            Lévis-Strauss, malgré le rejet des préjugés racistes, se pose la question suivantes : « s’il n’existe pas d’aptitudes raciales innées, comment expliquer que la civilisation développée par l’homme blanc ait fait les immenses progrès que l’on sait, tandis que celles des peuples de couleur sont restées en arrière, les unes à mi-chemin, les autres frappées d’un retard qui se chiffre par milliers ou dizaines de milliers d’années ? » (page 12).

            Dans le chapitre traitant de la diversité des cultures, l’ethnologue fait une première constatation : « la diversité des cultures humaines est, en fait dans le présent, en fait et aussi en droit dans le passé, beaucoup plus grande et plus riche que tout ce que nous sommes destinés à en connaître jamais » (page 14). Et de conclure cette réflexion sur la diversification des sociétés humaines en rejetant « une observation  morcelante ou morcellée » de celles-ci. Cette diversité des cultures humaines « est moins fonction de l’isolement des groupes que des relations qui les unissent » (page 17). Elle est en fait « un phénomène naturel, résultant des rapports directs ou indirects entre les sociétés » (page 19).

            De son point de vue, une société peut répartir les cultures en trois catégories : « celles qui sont ses contemporaines, mais se trouvent situées en un autre lieu du globe; celles qui se sont manifestées approximativement dans le même espace, mais l’on précédée dans le temps; celles, enfin, qui ont existé à la fois dans un temps antérieur au sien et dans un espace différent de celui où elle se place » (page 27).

            Même si l’on constate « qu’entre les sociétés paléolithiques et certaines sociétés indigènes contemporaine existe toujours une ressemblance » (page 29-30), Lévis-Strauss nous met en garde contre les dangers d’une interprétation inspirée par l’évolutionisme culturel. Il en arrive à distinguer « deux sorte d’histoires : une histoire progressive, acquisitive, qui cumule les trouvailles et les inventions pour construire de grandes civilisations, et une autre histoire, peut-être également active et mettant en oeuvre autant de talent, mais où manquerait le don synthétique qui est le privilège de la première » (page 33).

            Lévis-Strauss ne nie pas la réalité d’un progrès de l’humanité, mais il nous invite à le concevoir avec prudence. « Le développement des connaissances préhistoriques et archéologiques tend à étaler dans l’espace des formes de civilisation que nous étions portés à imaginer comme échelonnées dans le temps » (page 38). Cela signifie que le progrès  n’est ni nécessaire, ni continu, mais qu’il procède par bonds, par mutation, pour parler en biologiste. Ces bonds s’accompagnent de changements d’orientation; on peut parler d’évolution buissonnante.

            En poussant plus avant sa réflexion sur la différence entre « histoire stationnaire » et « histoire cumulative », Lévis-Strauss montre que « la distinction entre les deux formes d’histoire dépend de la nature intrinsèque des cultures auxquelles on l’applique (page 41). Ainsi, on considère comme « cumulative toute culture qui se développerait dans un sens analogue au nôtre, c’est-à-dire dont le développement serait doté pour nous de signification. Tandis que les autres cultures nous apparaîtraient comme stationnaires […] parce que leur ligne de développement ne signifie rien pour nous […] » (page 42).

            En définitive, aucun critère racial n’est valable pour instaurer une séparation entre des groupes d’individus. Depuis la rédaction de cet essai en 1952, la notion de race a fortement évolué, au point qu’actuellement, la plupart des biologistes nie la notion de race et parle plutôt de variation de types humains. Nous le verrons plus loin avec les propos d’un Albert Jacquard. La différentiation doit se faire sur base d’une approche culturelle. Ces cultures diverses, au lieu de s’opposer, devraient se compléter. Malheureusement comme le dit Lévis-Strauss dans le chapitre Place de la civilisation occidentale, ce n’est pas le cas.

– « Loin de rester enfermées en elles-mêmes, toutes les civilisations reconnaissent, l’une après l’autre, la supériorité de l’une d’entre elles, qui est la civilisation occidentale » (page 51).

– « […] l’existence d’une civilisation mondiale est un fait probablement unique dans l’histoire » (page 52).

– « On commencera par remarquer que cette adhésion au genre de vie occidentale, ou à certains de ses aspects, est loin d’être aussi spontanée que les Occidentaux aimeraient le croire […] La civilisation occidentale a établi ses soldats, ses comptoirs, ses plantations et ses missionnaires dans le monde entier; elle est, directement ou indirectement, intervenue dans la vie des populations de couleur; elle a bouleversé de fond en comble leur mode traditionnel d’existence, soit en imposant le sien, soit en instaurant des conditions qui engendraient l’effondrement des cadres existants sans les remplacer par autre chose » (page 53).

            Lévis-Strauss explique ce phénomène par le fait que « la civilisation occidentale cherche d’une part, […], à accroître continuellement la quantité d’énergie disponible par tête d’habitant; d’autre part à protéger et à prolonger la vie humaine… » (page 55).

            Lévis-Strauss rejete l’intervention du hasard dans la découverte des techniques (chapitre Hasard et civilisation).

– « Cette vue naïve résulte d’une totale ignorance de la complexité et de la diversité des opérations impliquées dans les techniques les plus élémentaires » (page 57). […] « Toutes ces opérations sont beaucoup trop nombreuses et trop complexes pour que le hasard puisse en rendre compte » (page 59). Il explique ces inventions plutôt par  une « puissance imaginative » constante dans toutes les civilisations et par les « efforts acharnés de la part de certains individus« .

– « […] la civilisation occidentale s’est montré plus cumulative que les autres; […] après avoir disposé du même capital néolithique initial, elle a su apporter des améliorations […] » (page 62-63).

– « Deux fois dans son histoire, […], et à environ deux mille ans d’intervalle [révolution néolithique et industrielle], l’humanité a su accumuler une multiplicité d’inventions orientées dans le même sens; et ce nombre, d’une part, cette continuité, de l’autre, se sont concentrés dans un laps de temps suffisamment court pour que des hautes synthèses techniques s’opèrent; synthèses qui ont entraîné des changements significatifs dans les rapports que l’homme entretient avec la nature et qui ont, à leur tour, rendu possible d’autres changements » (page 63).

            Dans le chapitre La collaboration des cultures, Lévis-Strauss envisage le dernier aspect de ce problème.

– « […] aucune culture n’est seule; elle est toujours donnée en coalition avec d’autres cultures, et c’est cela qui lui permet d’édifier des séries cumulatives » (page 70).

– « La chance qu’a une culture de totaliser cet ensemble complexe d’inventions de tous ordres que nous appelons une civilisation est fonction du nombre et de la diversité des cultures avec lesquelles elle participe à l’élaboration […] d’une commune stratégie » (page 72).

            La solution serait dans une civilisation mondiale qui « ne saurait être autre chose que la coalition, à l’échelle mondiale, de cultures préservant chacune son originalité » (page 77).

            Lévis-Strauss donne un double sens au progrès. En partant de la constatation que « tout progrès culturel est fonction d’une coalition entre les cultures; cette coalition consistant « dans la mise en commun […] des chances que chaque culture rencontre dans son développement historique« , nous nous trouvons en face de conditions contradictoires. Ce « jeu en commun » entraîne, à plus ou moins brève échéance, une « homogénéisation » des ressources des différents partenaires. Deux remèdes existent à cette conséquence inéluctable. Le premier consiste à provoquer dans chaque société des « écarts différentiels« , c’est-à-dire une diversification du corps social et l’instauration de statuts différentiels entre les différents groupes de la société. Le deuxième remède consiste à « introduire de gré ou de force dans la coalition de nouveaux partenaires, externes cette fois, dont les mises soient très différentes de celles qui caractérisent l’association initiale » (exemple : le capitalisme répond au premier, tandis que l’impérialisme ou le colonialisme illustrent le second).

– « L’humanité est constamment aux prises avec deux processus contradictoires dont l’un tend à instaurer l’unification, tandis que l’autre vise à maintenir ou à rétablir la diversification » (page 84).

            Pour Lévis-Strauss, les institutions internationales ont de lourdes responsabilités dans « la nécessité de préserver la diversité des cultures dans un monde menacé par la monotonie et l’uniformité« .

            La conclusion finale se résume par cette dernière citation :

– « La tolérance n’est pas une position contemplative, dispensant les indulgences à ce qui fut ou à ce qui est. C’est une attitude dynamique, qui consiste à prévoir, à comprendre et à promouvoir ce qui veut être. La diversité des cultures humaines est derrière nous, autour de nous et devant nous. La seule exigence que nous puissions faire valoir à son endroit (créatrice pour chaque individu des devoirs correspondants) est qu’elle se réalise sous des formes dont chacune soit une contribution à la plus grande générosité des autres » (page 85).

            Cet essai de Lévis-Stauss est suivi d’une étude de Jean POUILLON, L’oeuvre de Lévis-Strauss, datant de juillet 1956.

– « […] l’homme, c’est celui que je suis, celui qui vit avec et comme moi, et pourtant c’est également l’autre, aussi différent de moi puisse-t-il être. Cette reconnaissance, que l’expérience, plus que la raison, impose et que même la violence raciste ne peut effacer – car elle implique l’aveu contre lequel elle se rebelle – constitue seulement un point de départ » (page 89).

– « La découverte de l’altérité est celle d’un rapport, non d’une barrière » (page 89).

– « L’altérité n’empêche donc pas la compréhension, bien au contraire » (page 90).

            Se plaçant dans une perspective humaniste, où la similitude est essentielle  et la compréhension conçue comme un processus d’identification, on est conduit à un curieux paradoxe : « l’humanité est placée en dehors et comme au-dessus des cultures, dont on ne sait pas trop ce que signifie la diversité » (page 91).

– « C’est en tant qu’essentiellement autre que l’autre doit être vu. Le premier mérite de l’ethnographie est de faire de cette règle d’apparence logique un impératif pratique » (page 92-93).

– « Ce qui intéresse l’ethnologue, ce n’est pas l’universalité de la fonction […] mais bien le fait que les coutumes soient si variables » (page 94).

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