I. – La découverte de la radioactivité

I.           ROENTGEN ET SES RAYONS X
La découverte de la radioactivité qui s’est échelonnée de 1896 à 1898, se rattache historiquement à celle des rayons X.

Tout commence en 1895 lorsque Wilhelm Roentgen (1845-1923) mit en évidence l’existence des “rayons X”. Ce professeur prussien, directeur de l’Institut de physique de Würzburg, se consacrait à l’étude des décharges électriques à travers des gaz au moyen d’un appareillage des plus rudimentaires, à savoir : une bobine de Ruhmkorff, pour produire de l’électricité à haut voltage, un tube cathodique dans lequel se produisait la décharge (tube de Crookes). C’est tout ! Le tube, sous vide, était simplement une ampoule de verre en forme de globe, de saucisse ou de poire, pourvue d’une paire d’électrodes métalliques (cathode et anode). La décharge électrique s’effectuait entre celles-ci. C’est à la cathode (électrode négative) qu’apparaissaient, perpendiculairement à celle-ci, les rayons cathodiques, flux d’électrons, qui allaient frapper la paroi du tube dont le verre  s’illuminait d’une lueur fluorescente.

Fig. 1– Tube simple à rayons cathodiques

Le 8 novembre 1895, peut-être par accident, Roentgen observa qu’un écran fluorescent placé à proximité de son équipement s’illuminait, bien que le tube soit recouvert d’un carton noir. Il venait de découvrir un nouveau type de rayonnement auquel il donna le nom de “rayons X”, n’en connaissant pas la nature. Il constata également que ces rayons avaient l’étrange pouvoir de projeter une image des os de sa main sur un écran. Intrigué, il répétera ses expériences durant le mois de décembre et ne publiera qu’un court article  à la fin de l’année qui eut un retentissement énorme dans le monde scientifique. Quand le prix Nobel fut fondé en 1901, le prix de physique alla tout naturellement à notre savant.

Un certain nombre de propriétés intéressantes présentées par ces rayons furent bientôt mises en évidence : notamment, ils impressionnaient la plaque photographique, ils ionisaient les gaz, les rendant conducteurs de l’électricité, de plus, fait essentiel, ils avaient un grand pouvoir pénétrant, propriété à la base de la radiographie. Ce ne sera qu’en 1912, à la suite des expériences de W. Friedrich et P. Knipping que leur nature de rayonnement à très grande fréquence sera établie. Ils entrent dans la catégorie des rayonnements électromagnétiques au même titre que la lumière, c’est-à-dire une émission de photons à très haute énergie, au delà de l’ultra-violet.

Les expériences de Friedrich et Knipping, sous la direction de Max von Laue (1879-1960) consistaient en ceci : ils dirigèrent un faisceau de rayons X sur un cristal de sulfure de zinc (ZnS) et constatèrent la présence de taches de diffraction sur une plaque photographique placée derrière le cristal. La nature ondulatoire des rayons X était ainsi démontrée et, la nature réticulaire des cristaux confirmée, c’est-à-dire le fait que l’on puisse décrire les structures comme un ensemble de familles de plans (un empilement de couches d’atomes), chaque plan d’une même famille étant séparé d’une distance constante, il devenait possible d’évaluer les distances atomiques en fonction des valeurs des longueurs d’onde des rayonnements diffractés. Cette expérience valut à M. von Laue le prix Nobel de physique en 1914. Elle eut une importance déterminante pour l’étude des propriétés des matériaux.

II.         LA SUGGESTION D’HENRI POINCARE

L’opuscule commit par Roentgen à la Noël 1895 parvint à Paris entre les mains du mathématicien et théoricien de la physique, Henri Poincaré (1854-1912). Dans l’après-midi du 20 janvier 1896, il en informa l’Académie des Sciences. Les académiciens purent voir les premiers clichés des os des mains obtenus au moyen des rayons X, dès la mi-janvier, par les médecins Paul Oudin (1851-1923) et Toussaint Barthélémy (1850-1906). Emoi et discussions dans le landernau scientifique ; parmi les auditeurs, l’académicien Henry Becquerel (1852-1908), professeur de physique au Muséum d’Histoire Naturelle.

Poincaré posa la question de savoir « si des milieux dont la fluorescence est assez forte ne pourraient pas émettre des rayons X en plus de la lumière, quelle que soit la cause de leur fluorescence ». Divers expérimentateurs prétendirent avoir vérifié cette hypothèse sur différents produits, mais aucun résultat ne put être confirmé. Il n’en faut pas plus pour éveiller la curiosité de Henri Becquerel.

III.      BECQUEREL ET SES SELS D’URANIUM

Il est des gestes sans importance qui font des révolutions qui bouleversent le monde et dont, plus de cent ans après, on ressent toujours les formidables effets. Ce geste-là, Henri Antoine Becquerel le fit à la fin du XIXe siècle en oubliant pendant quelques jours dans un tiroir plusieurs plaques photographiques.

Henri Becquerel était déjà en 1896 un physicien accompli, ancien élève de l’École Polytechnique et titulaire de la chaire de physique du Muséum d’histoire naturelle, comme l’avaient été son père Edouard et son grand-père Antoine-César. L’Académie des Sciences l’avait accueilli sept ans plus tôt en son sein pour ses travaux sur l’optique, le magnétisme, l’électricité et l’énergie. Comme son père, dont il fut l’assistant, il était le spécialiste de la phosphorescence des solides. Il étudiait la fluorescence des sels d’uranium.

Le 24 février 1896, Becquerel annonça à son tour à l’Académie des Sciences avoir observé le même phénomène avec un sel fortement phosphorescent : le sulfate double d’uranyle et de potassium. Une croûte de ce sel placée sur une plaque photographique enveloppée de deux feuilles de papier épais est exposée pendant plusieurs heures au soleil. Après développement, la plaque présentait la silhouette sombre de la substance phosphorescente. Cela semblait confirmer la suggestion de Poincaré. Tout le monde semblait satisfait.

Mais, la semaine suivante, Becquerel constata que la lumière ne jouait aucun rôle dans la production du phénomène Dans une note historique adressée à l’Académie des Sciences le 2 mars 1896 Henri Becquerel écrit :
« Les mêmes lamelles cristallines… maintenues à l’obscurité produisent encore les mêmes impressions photographiques. Voici comment j’ai été conduit à faire cette observation : parmi les expériences qui précèdent, quelques-unes avaient été préparées le mercredi 26 et le jeudi 27 février et, comme ces jours-là, le soleil ne s’était montré que d’une manière intermittente, j’avais conservé les expériences toutes préparées et rentré les châssis à l’obscurité dans le tiroir d’un meuble, en laissant en place les lamelles du sel d’uranium. Le soleil ne s’étant pas montré de nouveau les jours suivants, j’ai développé les plaques photographiques le 1er mars, en m’attendant à trouver des images très faibles. Les silhouettes apparurent, au contraire, avec une grande intensité

Fig. 2 – Plaques photographiques impressionnées par la radioactivité des sels d’uranium

Il était temps car en Angleterre le physicien Joseph John Thompson (1856-1940) travaillait également sur la fluorescence du nitrate d’uranyle (UO2(NO3)2) et s’apprêtait à publier ses observations.

Signalons, que dès 1867, Niepce de Saint-Victor (1805-1870), petit-cousin du père de la photographie Joseph Nicéphore Niepce (1769-1833), et inventeur du papier photosensible, remarqua la faculté qu’avait, dans l’obscurité, l’azotate d’urane de réduire le sel d’argent. Il n’en tira aucune conclusion.

Henri Becquerel entreprit de nouvelles expériences avec de nombreux sels d’uranium maintenus dans l’obscurité, afin de déterminer si le nouveau phénomène était indépendant de l’émission phosphorescente de ces sels, due à l’exposition à la lumière. Il essaya des sels uraneux, non phosphorescents, ainsi que l’uranium métallique, dès qu’Henri Moissan (1852-1907), de l’Ecole Supérieure de Pharmacie de Paris, l’obtint. Ceux-ci présentaient le même type d’activité. Il remit en cause l’hypothèse qui l’avait inspiré et put émettre : «… l’hypothèse d’une phosphorescence par émission de radiations invisibles dont la durée de persistance serait très grande ». Il appela ce nouveau rayonnement “rayons uraniques » ou “rayons U”.

Becquerel poursuivit ses études dans le but de démontrer l’identité du rayonnement uranique et des rayons X. Il détermina quelques propriétés nouvelles : ce rayonnement était absorbable par de minces écrans métalliques, il provoquait la conduction électrique de l’air et curieusement son intensité ne semblait pas décroître dans le temps, contrairement à son attente. Selon son hypothèse, l’uranium, avant d’être mis dans l’obscurité, aurait absorbé une quantité considérable d’énergie lumineuse, puis la transformerait et la restituerait lentement sous la forme des nouveaux rayons X. Cependant, la provision d’énergie s’épuiserait à la longue, et une diminution de l’activité devrait peu à peu se manifester. Pour élucider cette question, Henri Becquerel disposa plusieurs composés d’uranium dans une boîte en plomb épais. Au bout de deux mois l’intensité de l’émission n’avait pas diminué ce qui rendait cette hypothèse peu vraisemblable. Néanmoins il poursuivit l’étude pendant sept ans et l’activité resta constante dans les limites de précision des mesures : la protection par le plomb ne diminuait en rien l’intensité des effets. Ce résultat rendait invraisemblable l’idée d’une absorption  d’énergie lumineuse. Becquerel constata que la seule chose constante dans toutes ces expériences était la présence de l’uranium indépendamment de la composition chimique.

Becquerel constata que les rayons uraniques déchargeaient les corps électrisés par l’intermédiaire des ions qu’ils produisaient dans l’air ambiant. Puisque « la méthode électrique pouvait fournir des valeurs numériques », Henri chercha à quantifier l’énergie émise. Il transforma son électroscope à feuilles d’or en un instrument de mesures reproductibles. Dès lors il disposait d’une méthode de mesure précise qui sera à l’origine de son succès et de ceux des Curie. Il montra ainsi, par des expériences entre -20° et +100°, faites en 1897 et ultérieurement (1901) dans l’air liquide, que l’émission ne variait pas avec la température, qu’elle n’était pas modifiée par une exposition de l’uranium aux rayons X et n’était pas communiquée à des substances exposées aux « rayons uraniques ».

Fig. 3 – Electroscope permettant de constater l’existence d’un rayonnement radioactif

Ces rayons uraniques étaient bien différents des rayons X et moins fascinants que ces derniers, car ils ne donnaient pas d’image du squelette, aussi abandonna-t-il leur étude pendant quelque temps.

IV.       LA TENACITE DE PIERRE ET MARIE CURIE

Le nom des Curie s’inscrit au premier plan dans l’histoire de la radioactivité. Deux générations l’ont marqué d’un sceau indélébile : ce furent d’abord Pierre Curie (1859-1906) et sa femme Marie, née Sklodowska, (1867-1934), ensuite leur fille Irène (1897-1956) devenue en 1926 la femme de Frédéric Joliot (1900-1958).

Marie Curie sera à l’origine d’une nouvelle avancée des connaissances dans ce domaine. Elle quitta sa ville natale de Varsovie pour finir ses études à la Sorbonne. Elle débarqua à Paris au début de novembre 1891. Après avoir obtenu l’équivalence de son baccalauréat polonais, Marie s’inscrivit à la Faculté des Sciences de l’Université de Paris dans le but de préparer une licence en physique. Au début de l’été 1893, elle sera reçue première à la licence ès sciences physiques. En juillet 1894, elle décrocha sa licence de mathématiques et entreprit, au début de cette même année, une étude des propriétés magnétiques des aciers trempés pour la Société pour l’Encouragement de l’industrie nationale, grâce à l’intervention d’un de ses professeurs, Gabriel Lippman (1845-1921). Souhaitant rencontrer un spécialiste en cette science, elle fit la connaissance d’un physicien de valeur qui étudiait le magnétisme à l’Ecole de physique et chimie. C’est ainsi qu’un soir de printemps 1894, elle fut présentée à Pierre Curie qu’elle épousa le 26 juillet 1895. Dès l’automne 1897, après la naissance de leur fille Irène (12 septembre), Marie désira poursuivre ses études en soutenant une thèse de doctorat ès sciences. Elle choisira comme thème l’étude des rayons uraniques dont elle avait eu connaissance. Son approche sera différente de celle de Becquerel. Au lieu d’utiliser la méthode photographique, elle institua une méthode électrique quantitative, utilisant une propriété découverte par Becquerel, à savoir l’action de ces rayons sur la conductibilité de l’air. Son appareillage développé par Pierre et son frère Jacques était constitué d’une chambre d’ionisation, d’un quartz piézo-électrique et d’un électromètre (voir fig. 4).

En effet, Pierre Curie avait découvert, en 1880, la piézo-électricité et en avait imaginé l’application à la mesure de très faibles quantités d’électricité. La piézo-électricité est cette faculté que possède un cristal – de quartz par exemple – de produire des charges électriques à sa surface,  lorsqu’il est mécaniquement déformé. Le phénomène inverse est également valable, c’est-à-dire que le cristal soumis à une tension électrique se déforme.Revenons à Marie. Elle examinera un grand nombre de métaux, de sels d’oxydes et de minéraux du Musée d’Histoire Naturelle, afin de voir si d’autres éléments que l’uranium étaient susceptibles de produire ces fameux rayons ionisants. Elle découvrit que le thorium présentait cette caractéristique, en mettant en évidence, indépendamment de G. Smidt, à Berlin, son activité. Le pouvoir pénétrant de ses rayons était plus important que celui des rayons uraniques. Marie Curie introduisit le terme de radioactivité pour désigner cette propriété atomique de certains éléments lourds d’émettre spontanément un rayonnement. Elle constata, en avril 1898, que l’intensité du rayonnement était proportionnelle à la teneur en uranium ou en thorium du minerai.

Fig. 4 – Equipement de Marie Curie (dessin R. Six, 1952)

Elle découvrit ensuite que :

« Deux minéraux d’uranium, la pechblende (oxyde d’urane) et la chalcolite (phosphate de cuivre et d’uranyle), sont beaucoup plus actifs que l’uranium lui-même. Ce fait est très remarquable et porte à croire que ces minéraux peuvent contenir un élément beaucoup plus actif que l’uranium » (Comptes Rendus de l’Académie des Sciences du 12 avril 1898).

Et de poursuivre :

« Certains minéraux contenant de l’uranium et du thorium (pechblende, chalcolite, uranite) sont très actifs au point de vue de l’émission des rayons de Becquerel. Dans un travail antérieur, l’un de nous a montré que leur activité est même plus grande que celle de l’uranium et du thorium et a émis l’opinion que cet effet était dû à quelque autre substance très active renfermée en petite quantité dans ces minéraux… » (Comptes Rendus du 18 juillet 1898).

Son mari, Pierre, comprenant tout l’intérêt des ses recherches se joignit à elle, dès le 18 mars 1898. Ils étaient installés dans un atelier vitré situé au rez-de-chaussée servant de magasin et de salle de machines, mis à leur disposition par le directeur de l’Ecole de physique. Tous deux se mettront à la recherche de cet élément mystérieux. A partir de pechblende deux fois plus active que l’uranium, ils obtiendront par séparation, fondée sur la radioactivité, une substance dont l’activité est 400 fois plus grande. Ils annonceront leur découverte le 18 juillet 1898 et appelleront ce nouvel élément polonium en l’honneur de la patrie de Marie.

« …Nous croyons que la substance que nous avons retirée de la pechblende contient un métal non encore signalé, voisin du bismuth par ses propriétés analytiques. Si l’existence de ce nouveau métal se confirme, nous proposons de l’appeler polonium, du nom du pays d’origine de l’un de nous ».

Ils reprendront leur travail en novembre et découvrirent que la pechblende comportait un deuxième élément radioactif en très faible quantité, différent du polonium, dont les propriétés chimiques étaient proches de celles du baryum. Ils parviendront finalement, avec l’aide de Gustave Bémont, chef des travaux de chimie à l’Ecole, à la séparer progressivement par une succession de cristallisations fractionnées conduisant à des chlorures de plus en plus actifs. Le 19 décembre 1898, Pierre et Marie Curie obtiendront une substance 900 fois plus active que l’uranium, à laquelle ils donneront le nom de radium.

« …Les diverses raisons que nous venons d’énumérer nous portent à croire que la nouvelle substance radioactive renferme un élément nouveau, auquel nous proposons de donner le nom de RADIUM.

La nouvelle substance radioactive renferme certainement une très grande proportion de baryum : malgré cela la radioactivité est considérable. La radioactivité du radium doit donc être énorme. » (Comptes Rendus de la séance du 26 décembre 1898).

Afin d’étudier les différentes caractéristiques du radium, dont la masse atomique, il leur faut de grandes quantités de minerai : 2,8 tonnes d’uranium ne contiennent qu’un gramme de radium ! La pechblende provenait des mines de St. Joachimsthal en Bohême, faisant à l’époque partie de l’empire austro-hongrois.

Grâce à l’intervention du professeur Eduard Suess (1831-19141), correspondant à l’Institut et membre de l’Académie des sciences de Vienne, ils obtiendront, dans un premier temps, gracieusement de l’Etat une tonne de résidus.

Le travail s’avéra épuisant car exécuté dans des conditions précaires et artisanales.

« C’était une baraque en planches, au sol bitumé et au toit vitré, protégeant incomplètement contre la pluie, dépourvue de tout aménagement […]. Dans ce laboratoire de fortune […] j’ai été amené à traiter jusqu’à vingt kilogrammes de matière à la fois, ce qui avait pour effet de remplir le hangar de grands vases pleins de précipités et de liquides; c’était un travail exténuant que de transporter les récipients, de transvaser les liquides et de remuer pendant des heures, au moyen d’une tige de fer, la matière en ébullition dans une bassine en fonte. »

Il est à remarquer, que nos deux savants ignoraient tout des dangers des rayonnements et qu’aucune précaution particulière n’était prise !

A partir de l’été 1899, Pierre Curie fera appel à la Société centrale de produits chimiques, avec laquelle il était en relation pour la fabrication de ses instruments de mesure, où se fera le gros des traitements préliminaires des résidus. Ils recevront également l’aide d’André Debierne (1874-1949), ancien élève de l’Ecole et préparateur au laboratoire de chimie-physique de la Sorbonne, qui adapte à l’échelle industrielle les procédés d’extraction mis au point par les Curie en laboratoire. Ils bénéficieront aussi de la collaboration de Frédéric Haudepin, chimiste à Société centrale, et de Jacques Danne, préparateur de Pierre Curie et secrétaire de rédaction du mensuel « Le radium ».

« Le travail sur la radioactivité commença dans la solitude. Mais, devant l’ampleur de la tâche, l’utilité d’une collaboration s’imposait de plus en plus. Déjà, en 1898, un des chefs de travaux de l’Ecole, G. Bémont, nous avait apporté une aide passagère. Vers 1900, Pierre Curie entra en relations avec un jeune chimiste, André Debierne, préparateur chez le professeur Friedel qui le tenait en haute estime. Sur la proposition de Pierre Curie, André Debierne accepta volontiers de s’occuper de travaux sur la radioactivité. Il entreprit, en particulier, la recherche d’un radio-élément nouveau dont l’existence était soupçonnée dans le groupe du fer et des terres rares. Il fit la découverte de cet élément, nommé actinium. » (Marie Curie).

A partie de 1904, une collaboration étroite et régulière s’établit entre le laboratoire des Curie et un industriel chimiste, Armet de Lisle. Ce dernier fonde, avec l’aide des Curie, à Nogent-sur-Marne la première usine fabricant des radioéléments qu’il nomme « Sels de radium ». En plus du radium, on y traite l’uranium, le thorium, l’actinium et le polonium. L’usine sera opérationnelle jusqu’en 1928.

Le 10 décembre 1903, le prix Nobel de physique fut attribué à Becquerel pour « la découverte de la radioactivité spontanée », et au couple Curie « en reconnaissance des services extraordinaires qu’ils ont rendus par leur travail commun sur les phénomènes de rayonnement découverts par le professeur Henri Becquerel ».

V.         LES MINES DE St. JOACHIMSTHAL EN BOHEME

 Les gisements de pechblende de St. Joachimsthal se situent dans la chaîne montagneuse peu élevée de l’Erzgebirge, anciennement monts Métallifères, séparant la Bohème de la Saxe. Au XVe siècle s’était une région peu peuplée recouverte d’une forêt dense. La découverte, au début du XVIe siècle, d’une veine d’argent dans l’une des petites rivières de la région allait provoquer la venue de quelques prospecteurs qui se transforma bientôt en véritable ruée lorsque d’autres veines furent mises à jour. Devant cette affluence, les seigneurs du lieu, les comtes de Schlick, prirent les choses en main et, en 1516, ils fondèrent la ville de Sankt Joachimsthal, sur le Weseritz. A son apogée, la ville devint un des berceaux de l’industrie minière en Europe. Dès 1520, les Schlick obtinrent par charte royale l’autorisation de battre monnaie. En huit ans, ils produisirent plus de 2.000.000 de pièces d’argent à leur effigie, dénommées Joachimsthaler, puis simplement Thaler. Par déformation linguistique, daler en Scandinavie et tolar en Slovénie, elles seront à l’origine du mot dollar. Malheureusement, la prospérité de Joachimsthal ne dura qu’une trentaine d’années.

En 1528, la Bohème passe sous la coupe des Habsbourg qui retirent aux comtes de Schlick le privilège de battre monnaie. Vingt ans plus tard, les mines seront « nationalisées » en devenant possession de la couronne. C’est le début du déclin : mauvaise gestion, épuisement des filons, moyens techniques insuffisants pour l’exhaure des eaux et l’exploitation en galeries, concurrence des exploitations coloniales du Nouveau Monde. Celui-ci est ralenti durant le XVIe siècle par l’exploitation du bismuth et du cobalt destinés à la coloration des verres et des faïences.

Une épidémie de peste en 1613 et la fin de la guerre de Trente Ans en 1648 achèvent le décllin de la ville qui ressemble à une ville fantôme bien qu’étant toujours dotée des privilèges d’une cité minière libre royale. Malgré la situation, la première école de formation minière y est créée et l’extraction d’argent reprend avec des moyens techniques plus perfectionnés. Ce sont toutefois les progrès de la chimie qui apporteront un nouveau souffle et une nouvelle orientation au gisement.

Les mineurs avaient décelé dans les galeries de plus en plus profondes un minerai noir et brillant incompatible avec l’argent. Son impopularité auprès des ouvriers lui valu le nom de pechblende, ou minerai noir comme de la poix ou portant la poisse. En allemand Pech signifie à la fois poix et poisse, et Blende minerai. C’est le chimiste autrichien Martin-Heinrich Klaproth (1743-1817) qui effectuera la première analyse en chauffant un échantillon de pechblende en provenance de la mine de St-Joachimsthal. Il isole l’oxyde d’uranium auquel il donne le nom d’urane en référence à la découverte de la planète Uranus faite par Williams Herschel (1738-1822) huit ans plus tôt (1781). En 1841, le chimiste français Eugène-Melchior Péligot (1811-1890) détermine que l’urane est composé de deux atomes d’oxygène et d’un atome d’un métal qui nomme uranium (UO2). Il estime sa masse volumique à 19 g/cm³.

La ville reprend au XIXe siècle lorsque s’y installera l’administration et le tribunal régional et une direction des mines. L’extraction minière sera gérée en partie par la couronne d’Autriche et en partie par des sociétés minières privées. Outre l’argent, dont la production s’élevait à 11,35 tonnes en 1885, on extrayait du nickel, du bismuth et de la pechblende. Les oxydes et les sels aux couleurs vives de ce minerai seront utilisés pour la coloration ndes verres en jaune avec des reflets fluorescents verts, et la glaçure des porcelaines en jaune, orange, rouge, vert et noir, faisant notamment la renommée du cristal de Bohème.

A partir de 1850, l’exportation des composés d’uranium en tant que colorants minéraux dépasse celle de l’argent et devient la source de revenus la plus rentable.

Comme nous l’avons vu ci-avant, Henri Becquerel, en 1896, met en évidence la radioactivité de l’uranium, en découvrant des plaques photographiques impressionnées placées à côté de sels d’uranium à l’abri de la lumière. Cette découverte relancera, une fois de plus, les activités extractives de la région en partiel déclin à la suite de la chute des prix des colorants.

Jusqu’à la première guerre mondiale, Joachimsthal restera le seul gisement d’uranium connu.

VI.       LA RADIOACTIVITÉ DEVIENT UNE PRÉOCCUPATION GÉNÉRALE

Dès 1900, la radioactivité conquiert l’étranger. Les Curie sont en relation avec d’éminents chercheurs comme l’Anglais Sir William Crookes (1832-1919), les professeurs Eduard Suess et Ludwig Boltzmann (1844-1906) à Vienne, et bien d’autres. Dans les années qui suivent, de nouveaux radioéléments seront découverts. Très rapidement, plusieurs groupes de chercheurs (Hofmann et Strauss, Pierre et Marie Curie, Friedrich Giesel (1852-1927), etc.) avaient remarqué que le plomb extrait de la pechblende était fortement radioactif. Il fut établi qu’il s’agissait du radium D dont les propriétés chimiques étaient identiques à celles du plomb.

En 1905, Otto Hahn (1879-1968), en Allemagne, extraira le radiothorium d’un  minéral rare de Ceylan, riche en thorium, la thorianite. Il détectera, en 1907, le mésothorium I dans les sels commerciaux de thorium, dont les caractéristiques sont analogues à celles du radium, mais de durée de vie plus courte.

L’ionium sera découvert dans la carnotite par  le radiochimiste américain Bertram Boltwood (1870-1927), en 1907. Frederick Soddy (1877-1956) et John Cranston, en Angleterre, et simultanément, Hahn et Lise Meitner, en Allemagne, révéleront, en 1918, le protactinium dans la pechblende.

VII.     ERNEST RUTHERFORD, UN PHYSICIEN DE GENIE

En 1895, le jeune physicien Ernest Rutherford (1871-1937), originaire de Nouvelle-Zélande débarqua en Angleterre. Ses travaux sur la propagation des ondes électromagnétiques lui valurent d’être invité auprès du professeur J.J. Thomson, au laboratoire Cavendish de Cambridge. Il sera l’un des plus importants chercheurs dans le domaine de la physique nucléaire et nous le retrouverons tout au long des premières décennies du XXe siècle.

Cette année-là, Roentgen découvre les rayons X. Dès le début de février 1896, le professeur J.J. Thomson se rendit compte que ces rayons rendaient l’air qu’ils traversaient, bon conducteur de l’électricité. Il chercha la cause de ce phénomène et en vue d’accélérer ses recherches, il prit Rutherford comme assistant. Au bout d’un an et demi de travaux, ils émirent la théorie selon laquelle, les rayons, lors de leur passage dans l’air ou tout autre gaz, arrachaient par-ci, par-là une particule chargée négativement. Ces corpuscules seront ensuite désignés sous le terme d’électron. La molécule qui avait perdu son électron  acquérait une charge positive. Elle fut désignée sous le nom d’ion par Thompson. Dans des conditions normales, l’ion et son électron perdu ayant des charges opposées se recombinaient pour donner une molécule neutre. Si l’opération se passait entre deux électrodes chargées, un courant d’ions positifs se dirigeait vers la cathode (chargée négativement) et les électrons prenaient le chemin de l’anode  (chargée positivement). Un électromètre relié aux électrodes permettait de visualiser et de quantifier le phénomène.

Ensuite Rutherford passa une autre année à étudier  la nature des rayonnements émis par l’uranium. Il mesurait leur absorption au travers d’une pile de feuilles d’aluminium de 5 micromètres d’épaisseur et concluait, en janvier 1898 :

Fig. 5 – Récolte d’ions dans l’air.

En haut : 5 ions positifs (+) vont vers la cathode située à droite. 5 ions négatifs (-), ou électrons, se dirigent vers l’anode, à gauche. En bas : les électrons ont pénétré dans l’anode et neutralise une partie de sa charge. Les ions + se sont combinés à des électrons de la cathode pour former des molécules neutres. Tout s’est passé commi si les électrons avaient traversés l’air entre les électrodes.

« Le rayonnement de l’uranium est complexe; il comporte au moins deux types distincts de rayonnement – l’un qui est très facilement absorbé et que l’on dénommera par commodité le rayonnement α, et l’autre de caractère plus pénétrant qui sera dénommé rayonnement β».

Parallèlement, Becquerel – qui revint à l’étude des corps radioactifs fin mars 1899 – et d’autres chercheurs, dont les Curie, étudiaient les rayonnements émis par l’uranium. Ils confirmèrent à l’aide de filtres l’hétérogénéité de ceux-ci mis en évidence par Rutherford : certains rayons (β) étaient fortement déviés par un champ magnétique ou électrique et étaient absorbés comme les rayons cathodiques; d’autres (α) n’étaient que faiblement déviés et étaient très peu pénétrants. En avril 1900, Paul Villard (1860-1934), du laboratoire de chimie de l’Ecole normale supérieure, montra que le radium émettait également un rayonnement à forte pénétration dans le plomb et qu’il n’était pas dévié par un champ électrique ou magnétique (rayonnement γ).

Fig. – 6 – Rayonnements devise dans un champ magnétique

Ce dernier est de même nature que celle des rayons X. Rutherford montrera, en 1902-1903, que les particules α sont des particules massives de charge positive. Ultérieurement, il démontrera qu’elles correspondent à des atomes d’hélium ionisés.

Durant l’été 1898 se présenta à Rutherford l’opportunité d’occuper un poste de professeur vacant à l’Université McGill à Montréal (Canada). Les expériences qu’il mena dans cette institution au premier plan de la recherche mondiale en physique, l’amèneront à déterminer une série de caractéristiques primordiales de la radioactivité. Il se pencha, avec son collègue Robert Owens, sur le rayonnement émis par l’oxyde de thorium (ThO2). Ils constatèrent des variations capricieuses dans les mesures de celui-ci. A l’abri de l’air, ces anomalies disparaissaient (1899). Rutherford conçut un appareillage afin d’élucider le phénomène. Il plaça un collecteur d’ions à l’extrémité d’un long tube et de l’oxyde de thorium enveloppé de papier à l’autre extrémité. Aucun ion n’était détecté dans le collecteur tant que l’air restait immobile. Si un courant d’air était établi, le collecteur réagissait. Arrêtant le courant, et maintenant l’air qui avait baigné l’échantillon dans le collecteur, il constata que l’ionisation se poursuivait pendant de nombreuses minutes : le composé de thorium avait donc émis une substance éphémère, entraînée par le courant gazeux, auquel Rutherford donna le nom d’émanation (1900). Il remarqua que celle-ci, à son tour, semblait produire une radioactivité temporaire sur tout corps placé à proximité. Cette faculté fut dénommée « radioactivité excitée ».

Fig. 7 – L’appareil à courant d’air de Rutherford.

Une batterie de 100 V chargeait électriquement le collecteur et les ions portaient la harge à la tige isolée située dans l’axe du tube et qui était reliée à un électromètre.

Dans le même temps, Pierre et Marie Curie remarquaient, comme Rutherford avec son thorium,  une nouvelle propriété singulière du radium :« En étudiant les propriétés des matières radioactives, préparées par nous (le polonium et le radium), nous avons constaté que les rayons émis par ces matières, en agissant sur des substances inactives, peuvent leur communiquer la radioactivité, et que cette radioactivité induite persiste pendant un temps assez long».En juin 1900, en Allemagne, Friedrich Ernst Dorn (1848-1916), en suivant la méthode de Rutherford, s’aperçut que le radium émettait lui aussi une émanation. Giesel, en premier, en 1902, remarqua que l’actinium émettait également une émanation extrêmement fugace.Il s’avérera que ces diverses émanations sont en fait des gaz inertes appartenant à la série des gaz rares et en 1923, on adoptera pour les désigner les noms de : radon, thoron et actinon, proposés par C. Schmidt (1918), puis par Marie Curie.Entre-temps, Rutherford fera appel à un jeune chimiste venant d’Oxford, Frederik Soddy, pour se joindre à lui dans l’étude de la nature de l’émanation. Fin 1901, début 1902, à leur grand étonnement, ils remarquèrent que celle-ci ne provenait pas directement du thorium, mais d’un radioélément intermédiaire qu’ils baptisèrent thorium X. L’activité de ce dernier diminuait de moitié d’une manière exponentielle en quatre jours environ. Nos deux chercheurs confirmèrent également que le thorium X était un gaz chimiquement inerte, de la famille de l’argon. Les atomes de l’émanation se transformaient en un dépôt solide manifestant cette “radioactivité excitée”. Pas de doute ! Il s’agissait d’une série de transmutations d’un élément en un autre. Je reviendrai sur ce phénomène dans un prochain chapitre.De son côté, en mars 1901, Pierre Curie, en collaboration avec André Debierne, reprenait les expériences sur la radioactivité induite. Ils observèrent que les gaz occlus dans le radium étaient également fortement radioactifs. En juillet, ils émirent la théorie suivante :« On peut admettre que chaque atome de radium fonctionne comme une source continue et constante d’énergie radioactive sans qu’il soit nécessaire, d’ailleurs, de préciser d’où vient cette énergie. L’énergie radio-active accumulée […] tend à se dissiper […] 1° par rayonnement; 2° par conduction, c’est-à-dire par transmission de proche en proche […] (radioactivité induite) ».

En janvier 1902, Pierre et Marie publieront une note méthodologique dans laquelle ils avancèrent les hypothèses suivantes :

« [Quant à] l’origine de l’énergie de radioactivité, on peut faire […] deux hypothèses très générales : 1° chaque atome radioactif possède, à l’état d’énergie potentielle, l’énergie qu’il dégage; 2° l’atome radioactif est un mécanisme qui puise à chaque instant en dehors de lui-même l’énergie qu’il dégage. [Pour] la première hypothèse, […] les expériences de vérification, faites jusqu’à présent, ont donné des résultats négatifs […] [Dans la seconde hypothèse], cette énergie […] pourrait encore être empruntée à des sources inconnues, par exemple à des radiations ignorées de nous. Il est vraisemblable, en effet, que nous connaissons peu de choses du milieu qui nous entoure, nos connaissances étant limitées aux phénomènes qui peuvent agir sur nos sens, directement ou indirectement. Dans l’étude de phénomènes inconnus on peut faire des hypothèses très générales et avancer pas à pas avec le concours de l’expérience. Cette marche méthodique et sûre est nécessairement lente. On peut, au contraire, faire des hypothèses hardies où l’on précise le mécanisme des phénomènes; cette manière de procéder a l’avantage de suggérer certaines expériences, et surtout de faciliter le raisonnement en le rendant moins abstrait par l’emploi d’une image. En revanche on ne peut pas espérer imaginer ainsi a priori une théorie complexe en accord avec l’expérience. Les hypothèses précises renferment presqu’à coup sûr une part d’erreur à côté d’une part de vérité. Cette dernière partie, si elle existe, fait seulement partie d’une proposition plus générale à laquelle il faudra revenir un jour ».

Pierre Curie préféra la deuxième hypothèse et y resta accroché durant plus d’un an et demi jusqu’au moment où il reprendra les expérience de Rutherford. Celui-ci avait une approche beaucoup plus pragmatique. Il s’en tenait aux faits expérimentaux, sans a priori, vérifiant systématiquement toutes les explications possibles.

En janvier 1903, Pierre Curie poursuivit son analyse et écrivit :

« M. Rutherford semble croire à la nature matérielle de l’émanation et, dans l’un de ses mémoires les plus récents, il considère comme vraisemblable qu’il s’agit d’un gaz de la nature de ceux du groupe de l’argon. Je pense qu’il n’y a pas actuellement de raisons suffisantes pour admettre l’existence d’une émanation de matière sous sa forme atomique ordinaire.

L’expression d’émanation est commode […]. J’emploierai également cette expression qui pour moi désigne l’énergie radioactive émise par les corps radioactifs sous la forme spéciale sous laquelle elle est emmagasinée dans les gaz et dans le vide […]

Reste une troisième hypothèse qui consiste à supposer que l’émanation n’a pas pour support la matière ordinaire, et qu’il existe des centres de condensation d’énergie situés entre les molécules du gaz et qui peuvent être entraînés avec lui ».

A la lecture de cette note, Rutherford se fâcha et rétorqua :

« M. Curie n’a apparemment pas vu notre dernier article […]. Au vu de ces résultats qui confirment si solidement la théorie de la nature matérielle de l’émanation, la théorie alternative proposée par M. P. Curie […] me paraît inutile ».

En mai 1903, Rutherford et Soddy généralisèrent l’ensemble de leurs résultats; ils affirmèrent :

« Dans les minéraux naturels contenant ces radioéléments, ces transformations ont dû se poursuivre continûment sur de très longues périodes, et […] les produits ultimes doivent s’être accumulés en quantité suffisante pour être observés et doivent apparaître dans la nature comme compagnons permanents des radioéléments […]. L’hélium est peut-être un de ces produits. […] L’expulsion d’une particule chargée constitue la transformation […]. Dans une transformation radioactive, l’atome chimique doit subir une désintégration ».

Ils démontreront que chaque transformation était caractérisée par une constante radioactive particulière (la probabilité de désintégration) et établiront la loi de décroissance radioactive :

« L’énergie d’une transformation radioactive doit être de vingt mille à peut-être un million de fois plus grande que celle de toute transformation moléculaire. […] La “ vie˚ du radium ne peut pas être supérieure à quelques milliers d’années […]. L’existence de cette énergie explique la stabilité des éléments chimiques […]. Il faut en tenir compte en physique cosmique ».

Loi de décroissance radioactive : le nombre n d’atomes radioactifs d’une même famille qui se « désintègrent » par unité de temps (ou nombre de « rayons » émis) est proportionnel au nombre total N d’atomes, n = λN. Le coefficient de proportionalité λest nommé constante radioactive : plus λ est grande, plus le corps se désintègre vite. La décroissance radioactive au cours du temps suit ainsi une loi exponentielle : N = N0 eλt, où t désigne le temps, et N0 le nombre total d’atomes au temps t = 0. Chaque radioélément est ainsi caractérisé par sa constante radioactive, que l’on rapporte généralement au temps T au bout duquel le nombre total d’atomes a diminué de moitié (N/N0 =1/2). Ce temps, nommé ˚période» ou  “demi-vie“, est relié à λ par la relation T = 0,693/λ.

Fig. 8 – Graphique de la radioactivité de l’”émanation”. La courbe montre comment la radioactivité de l’ »émanation » de l’oxyde de thorium diminue avec le temps. Les petits cercles représentent les résultats de mesures faites par Rutherford. La hauteur de la courbe (ordonnée) diminue de moitié à chaque minute.

Cependant, l’interprétation de ces phénomènes est d’autant plus difficile que l’atome n’apparaît en 1896 que comme hypothèse commode dont la réalité est mise en doute par la majorité des physiciens.

C’est la radioactivité qui permettra de faire avancer les connaissances sur l’atome et d’en démontrer l’existence. L’origine du rayonnement apparaît d’autant plus mystérieuse que le principe de conservation de l’énergie semble intangible et que l’on ne discernait pas quelle pouvait être la source de l’énergie émise. Becquerel pensait que le phénomène ne survenait pas dans la partie de l’atome où se font les réactions chimiques mais dans un niveau plus profond.

La découverte de la radioactivité, qui initialement avait soulevé moins d’émotion que celle des rayons X, se révéla en quelques années encore plus féconde et plus révolutionnaire. Elle conduisit à des connaissances précises sur la structure de l’atome puis du noyau atomique. Elle démontra l’existence d’une transmutation des éléments, introduit le concept d’isotope, s’appuie sur l’équivalence entre matière et énergie pour expliquer l’origine de l’énergie des rayons émis.

En une dizaine d’années la vision du monde fut modifiée, les éléments ne sont plus immuables, la matière, l’électricité, l’énergie, les rayonnements ne sont plus des grandeurs continues mais discontinues constituées de grains de matière (les particules), d’électricité (l’électron), de lumière (les photons), d’énergie (les quanta). L’étude de la décroissance radioactive imposa une physique probabiliste qui peu à peu prendra le pas sur le déterminisme qui régnait jusque là. Le temps n’est plus indéfini, sans début ni fin, car la décroissance radioactive introduit une horloge dans l’univers et permet la datation de la terre, des fossiles ou d’une oeuvre d’art. La découverte de la radioactivité est à l’origine d’une véritable révolution scientifique dont les conséquences scientifiques, industrielles, médicales et culturelles marqueront tout le XXe siècle.

Je voudrais terminer ce chapitre par une entrevue de Marie Curie parue dans l’hebdomadaire  « Les Inventions illustrées », le 5 mars 1911. Elle nous donne un aperçu de la mentalité journalistique de l’époque, tout empreint d’emphase et d’ironie[1].

« En ce siècle de reportage, d’interview, comment a-t-il pu se faire que à propos de la découverte inouïe du radium, de la mort du mari de Madame Curie, de la nomination de cette dernière à une chaire de la Sorbonne, de sa présentation enfin si sensationnelle et si épisodique à l’Académie des Sciences, comment a-t-il pu se faire que personne n’ait été assez tenace pour connaître ses impressions, décrire ce qui l’entoure, interroger enfin ce rébus vivant monosyllabique aux attitudes de sphinx !

Avons-nous été plus heureux que nos confrères ? Peut-être. On va le voir.

Madame Curie est dans son laboratoire. Elle est debout les bras tombants, l’oeil vague aux plongées lointaines. Son front n’est pas vaste, ses traits n’ont rien de saillant, elle n’est pas jolie, elle n’est pas laide, elle pense. Oh ! pas aux problèmes philosophiques, aux faits du jour, aux changements de ministère, à la robe-culotte. Oh non ! Elle pense que la 48e capsule qui contient la dernière cristallisation de bromure de radium ne donne encore aucun cristal apparent. Il doit y avoir deux ou trois degrés de trop dans l’atmosphère de la salle.  Il faudra encore un fractionnement. Et son regard se perd plus loin, toujours plus loin.

Je suis là cependant, elle ne me voit pas.

Le fractionnement ? cela ne vous dit rien, lecteur, eh bien, c’est pourtant un trait de génie. Où le génie va-t-il se nicher ? Direz-vous.

Ecoutez et vous allez comprendre :

Le bromure de baryum et le bromure de radium sont deux sels-sosies. Ils s’accompagnent toujours, ils réagissent de même, ils fondent de même, ils cristallisent de même. Impossible de les séparer. Et pourtant l’un est radio-actif, et l’autre ne l’est pas. Comment arriver à isoler le nouveau corps soupçonné, mais non vu, non touché encore, le radium ?

Curie désespère. Il a tout essayé, toujours baryum et radium sont soudés ensemble. Toutes les méthodes ont échoué. Et pourtant il est là, le radium révolutionnaire, renverseur de science.

Madame Curie réfléchit toujours, lentement, sûrement comme en rêvant.

Elle a trouvé ! on ne le dirait pas. L’expérience durera trois mois : Commençons, dit-elle.

Elle prend une grande capsule de porcelaine, elle y met le sel des deux corps jumeaux, elle les dissout, elle les chauffe, elle évapore l’eau. Un moment viendra où l’eau étant suffisamment évaporée les sels prendront en masse et cristalliseront par le refroidissement. Elle n’attendra pas ce moment-là car tout serait à recommencer.  Elle s’arrêtera lorsque un peu de sel cristallisera autour et au fond de la capsule, laissant au milieu, de l’eau-mère saturée. Elle dit alors à son mari : Il doit y avoir quelques millionièmes de sel de radium de plus dans l’eau-mère que dans les cristaux.  Elle prend alors cette eau, elle l’évapore à nouveau, elle reprovoque une cristallisation et la seconde eau-mère a plus de radium que la première. D’autre part, elle redissout les premiers cristaux formés et les seconds cristaux contiennent moins de radium que les premiers et ainsi de suite. D’un côté, il y a une eau-mère qui s’enrichit en radium et de l’autre des cristaux qui s’appauvrissent. Bref, un sel de baryum qui se purifie et se sépare de son inséparable.

Finalement, après 50 cristallisations ! 50 fractionnements, il y a d’un côté du bromure de baryum à peu près pur, de l’autre, quelques gouttes d’une liqueur dans un verre de montre qui contiennent quelques milligrammes de bromure de radium pur !

Pur ! il y aurait là de quoi faire évanouir de joie toute autre femme. Madame Curie ne bouge pas.

Et il a fallu traiter pendant six mois des milliers et des milliers de kilogrammes de minerai d’urane d’Autriche, pour arriver à ces gouttelettes dans un verre de montre ! ! !

Eh oui, le voilà le Génie, la méthode des fractionnements est trouvée !

Ah ! il faut l’avoir vue comme nous, cette chambrette-laboratoire où un poêle vulgaire réchauffe ces deux êtres qui travaillent sans relâche. Pour qui ? Pour quoi ?  Ils ne le savent pas eux-mêmes. Ils vont, ils vont sur la piste de l’inconnu, pauvres, mais toujours heureux. O ! Foi nouvelle, envers de la première qui a nourri l’humanité, foi ardente tout de même, où les conduiras-tu ?

Lui ? à la mort vulgaire, inattendue, stupide.

Elle ? à la renommée, à l’Institut, à l’Immortalité.

– Car, Madame, si l’Académie vous a préféré Branly, c’est parce qu’il avait vingt-et-un ans de plus que vous, Marie Sklodowska, qui êtes née à Varsovie, (pardon de l’indiscrétion) le 7 novembre 1867 seulement, tandis que lui est né en 1846.

Maxima debetur senectuti reverentia. – L’Académie le sait, mais la prochaine fois votre nomination est certaine.

Et j’accentue ces derniers mots pour bien voir l’effet produit par cette assurance formelle.

Rien !  Madame Curie ne bouge pas. L’ambition n’existe pas chez elle. Elle range quelques capsules et frotte vivement quelques baguettes de verre. Je crois qu’il faut absolument l’émouvoir par les souvenirs de sa toute jeunesse et réchauffer cette froideur.

– Vous souvenez-vous, Madame, de votre venue à Paris toute jeune ? Dès le premier jour, vous vous consacrez à la physique et aux mathématiques. Les temps sont durs, il faut vivre; vous sollicitez, je crois, le poste de professeur de physique à l’Ecole Supérieure des femmes de Sèvres ? – Votre voie est trouvée : Professeur, voilà votre avenir. Est-ce exact ?

Un geste des deux mains me semble dire : « Peut-être, sais pas ».

Parlons lui, au risque d’être indiscret, de celui qui n’est plus.

– Vous vous mariez en 1895 avec le professeur de physique Pierre Curie, vous travaillez dans le même laboratoire tantôt pour vous seule, tantôt pour des oeuvres suivies en commun.

Votre première collaboration n’est-elle pas relative à un travail sur les propriétés magnétiques de l’acier ?

Cette fois, j’ai parlé d’une chose technique, c’est presque un « Oui » qui s’ébauche sur les lèvres. Mais, est-ce bien un « Oui » on simplement un léger soupir ? Je poursuis. Qui sait ? En parlant science plus ou moins exactement, cela la fera peut-être parler aussi.

– Ah ! Madame, vous souvenez-vous de ces jours ou peu à peu vous découvrez le mystère de la radioactivité du minerai d’uranium causée par la présence des éléments du radium et de ce corps nouveau également que vous avez appelé Polonium en souvenir de votre pays natal, la Pologne.

Il me semble qu’à ce nom de Pologne quelque chose a tressailli en elle, mais n’est-ce pas plutôt un léger crépitement qui s’est fait entendre dans un appareil chauffant doucement sous la grande hotte du laboratoire ?

– Pour cette découverte vous avez reçu avec votre mari et Henri Becquerel le grand prix Nobel. Cela a dû être pour vous un beau jour.

Hélas, il fut suivi peu après, en 1906, d’une effroyable catastrophe où votre pauvre mari trouva la mort.

Mais, Madame Curie ne m’écoute pas, depuis un moment un second crépitement plus violent que le premier a soulevé un ballon de verre qui chauffe sur un bec Bunsen. Toute son attention est là.

L’expérience a peut-être pour but de rechercher la densité de l’émanation du radium. Le radium a pour poids atomique 226.5 et un premier résultat a donné pour l’émanation 222.5. Tout est là. Pensez donc, voilà un chiffre nouveau, une donnée certaine !

Je n’existe donc pas dans ces conditions. Inutile d’insister. Je salue, je me retire à reculons : Madame…

O ! miracle, elle m’a aperçu, son visage s’éclaire, une lueur de bonté jaillit de son regard. C’est presqu’un sourire. Et sa main esquisse un cordial salut.

– Adieu !

Ciel : elle a dit adieu ! Elle a parlé. J’ai eu une interview de Madame Curie.

Pends-toi, o « Matin » ! »

Francis Laur.


[1]    Je remercie Louis Jamar pour sa mémoire prodigieuse capable de retrouver dans ses archives de nombreux documents historiques comme cette  interview. Donnons-lui le titre de documentaliste du G.E.S.T.

Publicités
Catégories : Découverte de la radioactivité | Poster un commentaire

Navigation des articles

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Créez un site Web ou un blog gratuitement sur WordPress.com.

%d blogueurs aiment cette page :