7ème DIALOGUE

LE RAGTIME

 

–        Cat : Aujourd’hui, nous étudierons le dernier genre de musique qui influença le jazz des débuts, avant d’aborder réellement celui-ci. Il s’agit du « ragtime », dont les jours dorés dureront une trentaine d’années, de 1890 à 1920 environ.

–        Bird : D’où provient ce nom ?

–        Cat : « Rag » signifie « chiffon », « haillon », « lambeau ». « Ragtime« , littéralement « temps déchirée« , provient de l’allure sautillante, déchirée que présente cette musique. Ce terme indique-t-il que le temps est syncopé, déchiqueté, mis en pièce (« ragged time« ) ? Au départ, le « ragtime » est une musique noire écrite et structurée pour être interprétée au piano. Il se compose généralement de quatre parties ou « strains » (airs) de 16 mesures avec reprise, disposées selon le schéma AABBACCDD, avec modulation et parfois interlude de deux ou quatre mesures entre chaque partie et souvent noté à 2/4. Le premier morceau publié en 1897 fut le « Harlem Rag » de Tom Turpin. Nous l’écoutons interprété par Willy Rose, un pianiste du courant «  Ragtime Revival  » dont nous parlerons en fin de dialogue.

          1. « Harlem Rag«  – Piano Roll, 1897

                Pers. : Willy Rose (p)

                Disque : LP30 Folkways Records RBF 49 – A1 (2:18)

–        Bird : Cela me remet en mémoire le très bon film « L’Arnaque« [1], avec Robert Redford et Paul Newman. La musique choisie était également du ragtime, je pense.

–        Cat : Oui, il s’agit du célèbre « The Entertainer » de Scott Joplin qui a vraiment codifié ce genre musical en publiant  en 1908 un manuel intitulé « School of Ragtime, 6 Exercices for Piano« . Nous reviendrons sur ce compositeur important.

          2. « The Entertainer«  – Piano Roll, 1899

                  Pers.: Scott Joplin

                  Disque : 45CPM Riverside EP104CJM 88508 – A4 (3:02)

–        Cat : Cette musique a été élaborée par une petite frange d’hommes de couleur (j’utilise ce mot, car il existait à la Nouvelle-Orléans une classe sociale composée de métis se situant entre la petite bourgeoisie blanche et la masse des anciens esclaves noirs – nous y reviendrons lorsque nous parlerons de cette ville) connaissant la musique européenne dont les compositeurs du XIXe siècle.

–        Bird : Pour pouvoir écrire leur musique en s’inspirant des airs européens, ils devaient avoir une certaine culture et avoir accès aux sources permettant de l’acquérir ?

–        Cat : Effectivement. Le critique de jazz J.E. Berendt dans son livre « Das neue Jazzbuch », traduit en français [2], note : « le Ragtime ressemble, par sa structure, à la musique de piano du XIXe siècle européen, au menuet classique par exemple. Souvent il se compose de plusieurs unités musicales successives, à la fois juxtaposées et reliées, un peu comme dans les valses de Strauss. Tout ce qui, au XIXe siècle, a compté dans la musique de piano – Schubert, Chopin, Liszt avant tout, et aussi la marche et la polka – se retrouve dans le ragtime, mais sur un rythme plus appuyé, plus dynamique, repensé par les Noirs ».

Ecoute ce morceau, tu y retrouveras aisément une influence de Liszt.

          3. « Rhapsody Rag«  – publié en 1911 par Budd L. Cross

                 Pers. : Winifred Atwell (p)

                 Disque : CD Folkways F-RF34 – 1 (2:10)

–        Bird : C’est assez frappant, malgré le rythme endiablé.

–        Cat : La grande différence entre le ragtime et le jazz est l’accentuation des temps. Dans le premier, les temps de la mesure accentués, sont les mêmes que ceux de la musique européenne, c’est-à-dire les 1ers et 3èmes dans une mesure à quatre temps ; on n’y ressent aucun swing.

–        Bird : Oui, tandis que dans le jazz c’est l’inverse, se sont les temps faibles qui sont marqués. Nous avons vu cela dans le 2ème dialogue sur les caractéristiques du jazz.

Je me rappelle que lors de cet entretien, tu as insisté sur la différence entre la syncope, déplacement de l’accent rythmique et le swing qui apporte un plus au rythme général d’un morceau.

–        Cat : Tu es un excellent élève et tu deviendras un vrai « cat » d’ici quelques temps.

Lorsque le ragtime est récupéré par un musicien de jazz c’est autre chose. Pour preuve, écoute Jelly Roll Morton dont nous reparlerons ci-après et lorsque nous aborderons le « New-Orleans« .

          4. « Original Rags«  – New York, 14/12/1939

                 Pers. : Jell Roll Morton (p)

                 Disque: CD Classics 654 – 22 (2:49)

–        Bird : Effectivement, c’est moins mécanique, on y ressent plus de souplesse et le balancement typique du swing.

–        Cat : Cet art de la syncope nous renvoie encore une fois à la musique savante occidentale : par exemple, à Bach et L’Art de la Fugue. En effet, J. S. Bach y utilise souvent la syncope. D’un autre côté, le ragtime réinvente les rythmes croisés qui forment le cœur des musiques africaines. Toujours ce mélange des deux cultures. Voici la 5ème  fugue de L’Art de la Fugue.

          5. « L’Art de la Fugue – contre point 5«  (Jean Sébastien Bach) – Academy of St Martin in the Fields

                 Pers. : Sir Neville Marriner (cond) – Carmel Kaine, Malcom Latchen (viole) – Stephen Shingles (violon, alto) – Kenneth Heath (violoncelle) – John Gray (violon) – Neil Black, Tess Miller (hautbois) – Celia Nicklin (cor anglais) – Cecil James (basson) – Andrew Davis, Chrispopher Hogwood (orgue, harpe)

                 Disque : CD Pentatone classics5186 140 – 6 (3:37)

–        Bird : Il faut déjà être un grand connaisseur pour discerner cela.

–        Cat : Les historiens qui aiment classer, distinguent, à partir des années 1880-90 quatre grands courants à peu près contemporains :

L’école de Sedalia dans le Missouri, avec comme chef de file Scott Joplin [1] que tu connais déjà. Il est le compositeur de morceaux célèbres qui seront repris par les orchestres de jazz : Original Rags, Maple Leaf Rag (1899), son célèbre The Entertainer (1902), Euphonic Sounds (1909) et bien d’autres. Ses propres interprétations ont été enregistrées sur rouleaux de piano perforés et pas sur disque. Voici son premier succès : « Maple Leaf Rag »

          6. « Maple Leaf Rag«  – 1899

                 Pers. : Scott Joplin (p)

                 Disque: CD Biograph BCD 103 – 7 (3:19)

–        Cat : 2° L’école de St Louis (Mississippi), animée par l’éditeur Johnny Stark et qui comprend de nombreux musiciens aussi bien Blancs que Noirs. Le plus connu est Tom Turpin [2] auteur du premier morceau que nous avons entendu ce soir et de Saint-Louis Rag, Buffalo Rag (1903). Voici son « St. Louis Rag » interprété par un « brass band » dont nous reparlons plus tard.

          7. « St. Louis Rag«  – (Tom Turpin  – 1903) – Arthur Pryor’s Band, New York, 20-4-1906

                 Pers.: composition probable: Emil Keneke, Bert Brown, Smith (cnt) – Arthur Pryor (tb, ldr) – Soll, Rose (tb) – Louis H. Christie, A. Levy (cl) – John Kiburz (fl) – inconnu (sa) – inconnu (st) – Leone (sb) – Simon Matia (euphonium) – inconnu (dm)

                 Disque: CD Jazz Tribune N° 42 – 9 (2:25)

–        Cat : 3° L’école de la Nouvelle-Orléans (Louisiane)qui se départage des autres et est dominée par deux personnages assez excentriques, Tony Jackson auteur de la fameuse « Naked dance » (« Danse nue » – 1902) et Ferdinand Joseph LaMothe mieux connu sous le nom de Jelly Roll Morton. Ce dernier a eu la chance d’enregistrer de nombreux disques après 1923. Voici d’abord cette fameuse « Danse nue » interprétée par Jelly Roll Morton lors des enregistrements  réalisés par le folkloriste Alan Lomax pour la Library of Congress [3]. Ensuite nous écouterons « The pearls » de Morton.

          8. « The Naked Dance«  – créée par Tony Jackson

Enregistrement de la vie de J.R. Morton par Alan Lomax en 1938

                 Pers. : Jelly Roll Morton (voc, p)

                 Disque: CD Affinity CD AFS 1010-3 – CD3 – 16 (0:58)

          9. « The Pearls«  – Chicago, 20/04/1926

                 Pers. : Jelly Roll Morton (p)

                 Disque: CD Classics 599 – 8 (2:45)

–        Bird : Cela se rapproche plus de la conception que je me fais du piano jazz.

–        Cat : Tu as raison, car en fait les compositions de Mister Jelly Roll appartiennent d’avantage à l’histoire du jazz. D’ailleurs nous le retrouverons lorsque nous visiterons la Nouvelle-Orléans. Il se dit, avec une légère suffisance, l’inventeur du jazz. Il faut lui reconnaître qu’il fut l’un des principaux artisans du passage du ragtime au jazz et un compositeur prolixe dont certains morceaux sont devenus des standards : Perfect Rag, King Porter Stomp, Wolverine Blues. Ecoutons son «  Wolverine Blues »

         10. « Wolverine Blues«  – Richmond, 18/07/1923

                   Pers. : Jelly Roll Morton (p)

                   Disque :CD  Classics 584 – 7 (3:27)

–        Cat : Et maintenant voyons ce qu’en fait un orchestre de jazz. Ici c’est Louis Armstrong et sa bande, en 1940.

         11. « Wolverine Blues«  – 14/03/1940

                 Pers. : Louis Armstrong (tp) – Shelton Hemphill (tp) – Otis Johnson (tp) – Henry Allen (tp) – George Washington (tb) – J. C. Higginbotham (tb) – Charlie Holmes (s) – Rupert Cole (s) – Bingle Madison (s) – Joe Garland (ts) – Luis Russell (p) – Lee Blair (g) – Pops Foster (b) – Sid Catlett (dm)

                 Disque : LP30 Brunswick 87 503 LPBM – A1 (3:15)

–        Bird : C’est totalement autre chose. Cà swingue, c’est net sans bavures. Je suppose que c’est du New-Orleans ?

–        Cat : C’est dans la lignée du New-Orleans mais déjà beaucoup plus élaboré. Nous retrouverons Armstrong  à qui nous consacrerons un dialogue.

Enfin, 4° l’école de Harlem qui se rendit célèbre pour avoir engendré l’un des style pianistique les plus vigoureux du jazz : le stride. On y trouve des grandes pointures comme Fats Waller, James P. Johnson, Willie « The Lion » Smith, Clift Jackson et même Duke Ellington. Tous ces pianistes sont les héritiers des Abba Labba, Fats Harris, Eubie Blake [4]et bien d’autres.

Pour commencer, Eubie Blake interprétant une œuvre de Perry Bradford en 1921.

         12. « It’s right here for you«  – New York, février 1921

                  Pers. : Eubie Blake (p)

                  Disque: CD Biograph BCD 103 – 13 (2 :46)

–        Cat : Maintenant Fats Waller interprétant un morceau en ragtime.

         13. « Got to cool my Doggies now«  – New York, mars 1923

                  Pers.: Thomas « Fats » Waller (p)

                  Disque: CD Biograph BCD 103 – 6 (3 :29)

–        Bird : Rien qu’à son jeu plus souple, on sent que ce pianiste doit avoir une culture jazzistique.

Peux-tu m’en dire un peu plus sur ce style particulier, le stride ?

–        Cat : Le stride piano ou Harlem stride piano (to stride veut dire « marcher à grandes enjambées ») est une manière de jouer découlant de la modernisation du ragtime, par les pianistes de Harlem durant les années 1920-30. C’est le style pianistique le plus difficile du jazz car il utilise toutes les ressources du clavier. C’est le jeu de la main gauche qui le caractérise. Pour schématiser, la main gauche fait alterner une basse sur le 1er et le 3ème temps…

–        Bird : Oui, les temps forts.

–        Cat : et un accord sur les 2ème et 4ème temps de la mesure. Allez, dis-le.

–        Bird : Les temps faibles.

–        Cat : Les grands « striders » introduisent beaucoup de variétés dans cette fameuse main gauche (dixièmes [3], brisures, décalages rythmiques) qui doit être aussi solide et souple qu’une batterie rythmique complète. Un exemple, « Riffs » de James P. Johnson. Concentre-toi sur le jeu de la main gauche.

         14. « Riffs«  – New York, 29/01/1939

                  Pers. : James P. Johnson (p)

                  Disque : CD Classics 671 – 3 (3:01)

–        Bird : Très convaincant. Et la main droite dans tout cela ?

–        Cat : J’y viens. Le phrasé de la main droite, lui, est à base de tierces, de sixtes et de quartes.

–        Bird : Les intervalles de 3, 6 et 4 notes, si je me rappelle.

–        Cat : C’est çà ! Dans le jeu de cette main, on retrouve beaucoup de tournures, de courtes phrases qui s’emboîtent les uns dans les autres dans un ordre chaque fois différent pour former une dentelle mélodique parfaitement logique. Les « striders« , comme les pianistes de ragtime, ont puisé leur inspiration harmonique et mélodique chez les compositeurs romantiques comme Chopin et Schumann. Voici trois exemples : James P. Johnson, le père et l’archétype, Fats Waller, la perfection classique et Cliff Jackson, le rouleau compresseur. Chacun de ces pianistes a son propre style, mais ils restent dans la tradition du « stride« .

         15. « Harlem Strut«  – New York, mai 1921

                  Pers.: James P. Johnson (p)

                  Disque: LP30 Riverside RLP 12-115 – B1 (2:18)

         16. « Mama’s got the Blues«  – New York, août 1923

                  Pers.: Fats Waller (p)

                  Disque: LP30 Riverside RLP 12-115  – B2 (2:50)

          17. « Hock Shop Blues«  – New York, août 1926

                   Pers.: Cliff Jackson (p)

                   Disque: LP30 Riverside RLP 12-115 – B3 (4:16)

–        Bird : Je pense que leur qualificatif leur va bien. J’ai l’impression que le dernier joue ses basses plus dans l’extrême grave que les autres.

–        Cat : Tu commences à avoir l’oreille fine, mon vieux ! Félicitations !

Mais arrêtons-nous là avec ce style car nous le retrouverons lorsque nous aborderons la période « Harlem » du jazz et revenons à notre propos.

Remontons un peu dans le temps et cherchons l’origine probable du ragtime. En fait, ce genre musical serait né de la transposition pianistique du « cake-walk » par les pianistes afro-américains formés sur le piano de leur maîtres ou sur le piano familial dans la classe des esclaves libérés et des métis qui ont eu la possibilité d’étudier la musique.

         18. « Freakish«  – Camden, 8-7-1929

                  Pers. : Jelly Roll Morton (p)

                  Disque: LP30 RCA 430 269 S – B4 (2:49)

–        Cat : Nous avons vu que les Noirs des plantations  dansaient pour se détendre. Ils aimaient singer les danses maniérées de leurs maîtres. Pour cela, ils s’accompagnaient  d’un « string band » (orchestre à cordes) emprunté aux fermiers et composé généralement d’un violon, d’une guitare, d’une mandoline et d’un banjo à 5 cordes.

Automatiquement, par leurs acquis ancestraux, ils passèrent du rythme tertiaire occidental aux rythmes à deux et quatre temps et ils y introduisirent naturellement la syncope.

C’est ainsi qu’ils ont créé une danse qui portera plus tard, lorsqu’elle accompagnera les concours de danse dans les milieux citadins noirs, le nom de « cake-walk« . Le prix attribué au vainqueur était une énorme part de gâteau fabriqué pour l’occasion !

         19. « Eli Green’s Cake-Walk«  – New York, mai 1898

                  Pers. : Joseph Cullen, William Collins (bj) – inconnu (p)

                  Disque: CD Frémeaux & Associés FA 067 – CD1 – piste 1 (2:07)

–        Bird : Oui, nous en avons parlé lors d’un des premiers entretiens. Je pense que c’était lorsque que tu as présenté les origines de la musique afro-américaine. Les Noirs se réunissaient en certains endroits comme Congo Square à la Nouvelle-Orléans si j’ai bonne mémoire.

–        Cat : Le terme de « cake-walk » apparaît pour la première fois, en 1879, dans le journal « Harper’s Magazine ». Très vite, il se répandra dans les villes de l’Est et bientôt en Europe.

         20. « (Unidentified) Cake-Walk«  – New York, 1903

                   Pers.: orchestre anonyme

                   Disque: CD Frémeaux & Associés FA 067 – CD1 – piste 7 (1:43)

–        Cat : C’est par cette troisième voie d’expression afro-américaine, qui touche au domaine du divertissement, que l’Amérique blanche tomba sous le charme de la syncope ; les deux autres étant la musique religieuse et les blues dont nous avons longuement parlé.

Elle englobe les fanfares, les philharmonies, les salles de bal, les troupes de théâtre fixes et itinérantes, les troupes d’opérette ce qui débouche sur ce que l’on regroupe sous les « minstrels shows » (ménestrels), spectacles itinérants qui circulaient surtout dans le Sud des Etats-Unis.

         21. « The Cake-Walk« The Victor Minstrels, New York, 13-12-1902

                   Pers.: Len Spencer (chef de cérémonie) – chanteurs et personnel (inconnus)

                   Disque : CD Frémeaux & Associés FA 067 CD1 – 5 (2:44)

–        Cat : Ce « Cake-Walk Medley » pose un problème: il est en effet probable qu’il s’agit de chanteurs et de musiciens blancs imitant les Noirs, mais comme le terme « minstrel » s’attribuait aussi bien aux uns et aux autres, un petit doute subsiste. Il pourrait bien s’agir, après tout, de l’un des plus anciens témoignages qu’aient laissés les Noirs de leur art

–        Bird : Nous sommes à quelle époque là ?

–        Cat : Le morceau entendu date de 1902. Mais pour ce que je disais avant, nous sommes toujours au XIXe siècle. Sais-tu qu’en 1803, il est déjà fait état de la présence dans le Sud, en Louisiane, d’orchestres de danse constitués d’esclaves libres. 1830 voit la création d’une société philharmonique noire à la Nouvelle-Orléans et en 1843, le premier spectacle complet de « minstrels » est monté à New York, sur une chorégraphie inspirée du style de Maître Juba (William Henry Lane, 1825-1853), jeune danseur et musicien noir initiateur du « shuffle » (pas glissé ou frotté en usage dans les danses des « ring shouts » [5] des esclaves), renommé aux Etats-Unis comme en Europe.

–        Bird : Si je ne me trompe, nous sommes encore avant la Guerre de Sécession qui sévira entre 1861 et 1865 ? Etonnant !

–        Cat : Finement observé ! Comme à l’accoutumée, les Blancs, fascinés par cette musique se l’approprièrent. Le visage noirci de bouchon, ils interprètent, sous un jour caricatural, ce qu’ils connaissaient de cette musique, c’est-à-dire, ces « minstrel shows ». Dès 1810, le Noir apparaît comme un personnage comique dans les spectacles des premiers « minstrels » blancs. De plus, ces imitateurs s’approprient les instruments dits « éthiopiens » propres aux Noirs, à savoir le banjo à cinq cordes qui deviendra l’instrument de la paysannerie blanche, le tambourin, les castagnettes. Ils prétendent « imiter les particularités du chant nègre ». Al Johnson en est le prototype.

         22. « Alexander’s Ragtime Band«  – New York, 7-6-1911

                   Pers.: Arthur Collins, Byron G. Harlan (voc) – orchestre non identifié

                   Disque: CD Frémeaux & Associés FA 067 – CD1 – piste 15 (2:54)

–        Bird : Ce genre de spectacle est vraiment caricatural. On y dresse un portrait peu flatteur du nègre « bon enfant », naïf, instable, irresponsable et un peu voleur et menteur. Pas très reluisante l’opinion blanche sur cette population que certains colons ont bien exploitée.

–        Cat : Après la Guerre de Sécession, les Noirs vont pouvoir démontrer que la couleur de la peau, la forme du nez et la texture des cheveux ne sont pas un obstacle au talent, à l’expression des sentiments et à l’épanouissement des dons naturels. C’est notamment par la musique, la danse, le théâtre qu’ils pourront s’affirmer et s’assurer une meilleure situation sociale. Ils feront connaître le cake-walk dont la syncope contaminera les airs et danses du monde blanc. Du one-step (1890) encore guindé on passera au charleston frénétique (1920).

Voici un des bons vieux orchestres créoles de la Nouvelle-Orléans, Celestin’s Original Tuxedo Orchestra [6], qui peut nous donner un aperçu de cette musique au début du XXe siècle.

         23. « Original Tuxedo Rag » Celestin’s Original Tuxedo Orchestra, 1925

                    Pers. : personnel inconnu

                    Disque: CD Folkways F-RBF17 – 13 (2:42)

–        Bird : Et bien voilà, on y est dans le jazz !

–        Cat : Pas tout a fait, ce sont les débuts. On verra cela la prochaine fois.

Bien que musique noire rigoureusement écrite à l’origine, le ragtime ne resta pas l’apanage des Afro-américains. De nombreux musiciens blancs se mirent à l’interpréter et composer. Voici quelques noms de compositeurs blancs : James Scott, Joseph Lamb, tous deux de Saint-Louis ; Percy Weinrich, George Botsford, etc. Ecoutons une composition de James Scott.

         24. « Grace and Beauty » composé par James Scott (1886-1938) – avril 1949

                    Pers. : John « Knocky » Parker (p)

                    Disque: CD Folkways F-RF34 – 5 (2:52)

–        Bird : Je ne sais pas ! J’ai l’impression que le rythme est simplifié et qu’il joue d’une manière plus orthodoxe. Ce n’est pas çà, c’est plaisant et très bien joué.

–        Cat : Tu as raison. Cela donne une idée de la manière dont le public blanc, cultivé et ouvert percevait le ragtime à l’époque.

Très vite, ce genre s’exportera. Dès avant la Première Guerre mondiale, Londres, Berlin, Paris, Bruxelles, Budapest, Rome, Barcelone connurent les sonorités déchiquetées. D’autres instrumentistes s’y mirent, comme les accordéonistes Guido et Pietro Deiro, des banjoïstes dont les plus célèbres furent le Noir Vance Lowry et les Blancs Sylvestre Vess Ossman (1868-1923) et Fred Van Eps (1878-1960).

Voici d’abord Sylvestre Vess Ossman accompagné au piano dans une composition de Tom Turpin.

         25. « Buffalo Rag«  – New York, 26/01/1906

                   Pers. : Vess Ossman (bj) – non identifié (p)

                   Disque: CD Jazz Tribune N° 42 – CD1 – 7 (2:05)

–        Cat : Et maintenant le trio Van Eps (bj) dans une composition de Vance Lowry et puis Pietro Diero à l’accordéon interprétant un air d’Irving Berlin.

         26. « Florida Rag«  – Trio Van Eps – New York, 26/07/1912

                   Pers.: Fred Van Eps (bj) – William Van Eps (bj) – Felix Arndt (p)

                   Disque: CD Jazz Tribune N° 42 – CD1 – 17 (2:31)

         27. « International Rag«  – New York, sept. 1913

                   Pers.: Pietri Diero (acc)

                   Disque: CD Jazz Tribune N° 42 – CD1 – 18 (2:40)

–        Bird : Très curieux comme genre de musique. Cela ne vaut pas la musique afro-américaine. Dire que cela a fait les beaux jours de nos grands parents !

–        Cat : Parallèlement, le ragtime devint musique d’orchestre. Blancs et Noirs s’y mettent et la bouillonnante Nouvelle-Orléans vit l’éclosion des fanfares et des petits ensembles à cordes très « bonne société ». Nous y reviendrons dans cette ville mythique pour les fans de jazz. New York aussi connut ses petits orchestres qui voisinaient avec les formations militaires plus imposantes. Je te donne un exemple des ces dernières avec l’orchestre militaire de John Philip Sousa [7].

         28. « Silence and Fun« Sousa’s Band – New York, 25-10-1905

                   Pers.: composition probable : Walter B. Rogers, Henry Higgins, Rouss Millhouse, Herman Bellstedt, Herbert L. Clarke (cnt) – Frank Holton, Lyon, Williams (tb) – A. P. Stengler, Louis H. Christie (cl) – Darius Lyons, John S. Cox, Marshall P. Lufsky (fl, pic) – Simon Mantia (euphonium) – Herman Conrad (tuba) – S.O. Pryor (dm)

                   Disque: CD Jazz Tribune N° 42 – CD1 – 6 (2:03)

–        Cat : Pas de studio d’enregistrement dans le Sud. Encore une fois, se seront les ensembles blancs de l’Est qui auront la possibilité de diffuser leur musique édulcorée, en ayant les honneurs auprès du gramophone naissant.

Le fameux orchestre de John Philips Sousa exportera ce genre en Europe, à l’occasion de l’Exposition universelle de 1900, à Paris. Son second Arthur Pryor lui succédera à partir de 1906 et dirigea un groupe, qui au dire des connaisseurs, fut le plus magnifiquement syncopé des brass bands, Le brass band est un orchestre de fanfare aussi appelé »harmonie« . Il est uniquement composé d’instruments à vent et de tambours, grosse caisse et cymbales. Ecoutons encore l’orchestre de Sousa, puis celui dirigé par Arthur Pryor.

         29. « Trombone Sneeze« Sousa’s Band, New York, 30-1-1902

                   Pers.: composition probable : Walter B. Rogers, Henry Higgins, Rouss Millhouse, Herman Bellstedt, Herbert L. Clarke (cnt) – Arthur Pryor, Lyon, Williams (tb) – A. P. Stengler, Louis H. Christie (cl) – Darius Lyons, John S. Cox, Marshall P. Lufsky (fl, pic) – Simon Mantia (euphonium) – Herman Conrad (tuba) – S.O. Pryor (dm)

                   Disque: CD Jazz Tribune N° 42 – CD1 – 5 (2:03)

         30. « A Coon Band Contest« Arthur Pryor’s Pryor Band, New York, 9-4-1908

                   Pers.: composition probable: Emil Keneke, Bert Brown, Smith (cnt) – Arthur Pryor (tb, ldr) – Soll, Rose (tb) – Louis H. Christie, A. Levy (cl) – John Kiburz (fl) – inconnu (sa) – inconnu (st) – Leone (sb) – Simon Matia (euphonium) – inconnu (dm)

                   Disque: CD Jazz Tribune N° 42 – CD1 – 9 (2:18)

–        Bird : On aime ou pas. C’est une question de goût !

–        Cat : On raconte qu’en fait Sousa acceptait volontiers que son nom figure sur l’étiquette des disques, qu’il prêtait de bonne grâce ses musiciens mais que lui-même refusait de diriger pour cette invasion barbare dans la « grande musique ». Aussi, dans le premier morceau joué par le « Sousa’ Band« , c’est le cornetiste Walter B. Rogers qui tient la baguette, tandis que dans le deuxième c’est déjà Pryor, son dauphin.

D’autres orchestres militaires comme le « Victor Orchestra » se sont illustrés durant cette époque. Le voici dans le célèbre « Alexander’s Ragtime Band« .

         31. « Alexander’s Ragtime Band« Victor Military Band – New York, 27-9-1911

                  Pers.: Walter B. Rogers ou T. Levy (cnt, kdr) – Emil Keneke (cnt) – Frank Schrader (tb) – J. Fush (cnt, ah) – Otto Clement Barone (fl, pic) – Herman Conrad (tuba) – Williams H. Reitz (dm)

                  Disque: CD Jazz Tribune N° 42 – CD1 – 15 (2:37)

–        Bird : Ce n’est pas trop mon genre. Cela fait un peu trop pompier !

–        Cat : Pourtant, c’est grâce à l’orchestre de Sousa que le ragtime et ses dérivés débarquèrent en Europe. Le succès fut immédiat et des compositeurs français voulurent intégrer ces rythmes dans certaines de leurs compositions : Claude Debussy (Golliwog’s Cake-Walk en 1908), Erik Sati (Le Picdadilly, 1904).

         32. « Golliwogg’s cake-walk«  (Children’s Corner) – Claude Debussy

                   Pers. : Alfred Cortot (p)

                   Disque: CD EMI 7243 5 72248 2 6 – CD1 – 6 (2:43)

–        Bird : Je crois que Debussy avait écrit « Children’s Corner« , dont fait partie ce morceau, pour sa fille. On y sent une certaine ironie, pleine de tendresse.

–        Cat : Même la Musique de la Garde Républicaine s’y mit.

         33. « Le Vrai Cake-Walk« Musique de la Garde Républicaine, Paris, 1906

                   Pers. : composition probable : Delfosse, Bernard, Lachanaud (cnt) – 2 (tb) – Boisne, Jacquemont, Stenosse (fl, pic) – Dufay, Paradis, Pélissier (cl) – Lelièvre, François Combelle (sax) – 2 (tenor-tuba) -, inconnu (soubaphone/sousaphone) – inconnu (dm) – Gabriel Parès (dir) – E. Sirady (ldr)

                   Disque: CD Frémeaux & Associés FA 067 – CD1 – 11 (2:18)

 

–        Cat : Heureusement, grâce au fameux  et diabolique « Society Orchestra » du légendaire James « Reese » Europe [8], nous passons de l’anecdotique à l’essentiel. Bien que les puristes s’accordent pour situer en 1923, avec les gravures du « Creole Jazz Band » de King Oliver, le premier sommet de la musique négro-américaine, on ne peut passer sous silence les efforts, une dizaine d’années auparavant, de cet orchestre-ci.

         34. « Too Much Mustard« Europe’s Society Orchestra, New York, 29-12-1913

                    Pers.: William “Crickett” Smith (cnt) – inconnu (tb) – Edgar Campbell (cl) – Tracy Cooper, Georges Smith, Walter Scott (vl) – Leonard Smith, Ford T. Dabney (p) – 5 (bj, md) – Charles “Buddy” Gilmore (dm) – Jame Reese Europe (ldr)

                    Disque: CD Frémeaux & Associés FA 067 – CD2 – 10 (3:47)

–        Bird: C’est autre chose. Quelle vitalité !

–        Cat : Il fut l’accompagnateur préféré du célèbre couple de danseurs excentriques de l’époque, Irène et Vernon Castle (que Fred Astaire et Ginger Rogers immortaliseront plus tard à l’écran dans « La grande farandole », 1939). Je te passe encore un de ces morceaux.

         35. « Down Home Rag« Europe’s Society Orchestra, New York, 29-12-1913

                   Pers.: William “Crickett” Smith (cnt) – inconnu (tb) – Edgar Campbell (cl) – Tracy Cooper, Georges Smith, Walter Scott (vl) – Leonard Smith, Ford T. Dabney (p) – 5 (bj, md) – Charles “Buddy” Gilmore (dm) – Jame Reese Europe (ldr)

                   Disque: CD Frémeaux & Associés FA 067 – CD2 – 11 (3:47)

–        Cat : Durant la présence des troupes américaines sur le vieux continent (1917-1918), Jim Europe, à la tête de la musique du 369e régiment d’infanterie (les « Hellfighters »)  propagea la musique négro-américaine en France, lors de ses tournées à travers le pays.  Evidemment il emporta l’enthousiasme des populations. De plus, il est vraisemblable que parmi les troupes américaines, se trouvaient des « bluesmen » et qu’ils ont également participé à l’essaimage du jazz naissant en Europe.

         36. « You’re here and I’m here » Europe’s Society Orchestra, New York, 10-02-1914

                   Pers.: William “Crickett” Smith (cnt) – inconnu (tb) – Edgar Campbell (cl) – inconnu (fl) – inconnu (bh) – Tracy Cooper, Georges Smith, Walter Scott (vl) – Charles Ford (cello) – Leonard Smith, Ford T. Dabney (p) – Charles “Buddy” Gilmore (dm) – Jame Reese Europe (ldr)

                    Disque: CD Frémeaux & Associés FA 067 – CD2 – 12 (3:47)

–        Bird : Je comprends l’enthousiasme des foules à l’écoute de ce genre de musique après les affres d’une guerre particulièrement pénible.

–        Cat : Et maintenant, amusons-nous un instant en écoutant ce morceau très insolite. Tu me diras de quel instrument il s’agit.

         37. « Dill Pickles Rag« Chris Chapman accompagné par The Victor Orchestra – New York, 9-4-1908

                   Pers.: Cris Chapman (glass xylophone) + Victor Orchestra (composition inconnue)

                   Disque: CD Jazz Tribune N° 42 – CD1 – 10 (2:34)

–        Bird : Pour être insolite, ce l’est ! C’est un xylophone, mais le son est très cristallin.

–        Cat : Bien vu. En fait c’est un xylophone constitué de lames de verre.

Ce sont ces orchestres-là qui, de 1900 à 1920, nous mèneront du bon vieux cake-walk, si populaire dans les plantations du Sud au XIXe siècle, aux balbutiements du premier jazz, en passant par la musique pimpante des orchestres militaires, par celle échevelée des clubs à la mode, par les débuts timides de l’alliance avec le blues, par les essais raides et étranges des épigones new-yorkais des dixielanders. Mais cela est une autre histoire que nous aborderons dans la suite.

Toutefois, le ragtime n’a pas complètement disparu, absorbé par le jazz. Il survivra encore un certain nombre d’années dans un genre dérivé, appelé le « Novelty » et durant les années 1940-1950, on assistera même à un « Ragtime revival« . Nous terminerons cet entretien avec un exemple de « Ragtime Novelty« .

        38. « Canadian Capers« 

                  Pers. : Arthur Schutt (p) – Jack Cornell (dm)

                  Disque : CD Folkways F-RBF41 – 11 (2:36)

Bibliographie 

  1. Bergerot F. (2001) – Le Jazz dans tous ses états, Larousse.
  1. Brard O.Du Cake-Walk au Ragtime 1898-1916, notice de l’album Fremeaux & Associes FA 067.
  1. Carles P., Clergeat A., Comolli J.-L.  (1988) – Dictionnaire du Jazz, Robert Laffont, Bouquins,
  1. Champarou P.Le Blues : des plantations à la scène musicale, in La Gazette de Greenwood (www.gazettegreenwood.net).
  1. Charters S.Ragtime 1 – The City : Banjos, Brass Bands & Nickel Pianos, notice de l’album RBF Records N° RBF  17.
  1. Goffin R. (1948) – Nouvelle histoire du Jazz – Du Congo au Bebop, Ed. « L’Ecran du Monde », Bruxelles – « Les Deux Sirènes », Paris.
  1. Heuvelmans B. (1951) – De la Bamboula au Be-Bop, Ed. de la Main jetée, Paris.
  1. Jasen D. A.Late Piano Ragtime, notice de l’album Folkways Records N° RBF 34.
  1. Jasen D. A.Novelty Ragtime Piano Kings, notice de l’album Folkways Records N° RBF 41.
  1. Uncle LeeL’arrivée du Blues en France, in La Gazette de Grrenwood (www.gazettegreenwood.net).
  1. Lomax A. (1964) –  Mister Jelly Roll, Flammarion,.

 

Jelly Roll Morton

 

NOTES


[1] Film réalisé par George Roy Hill et sorti sur les écrans en 1973.

[2] J.E. Berendt – Le Jazz des origines à nos jours, Petite Bibliothèque Payot, 1963.

[3] Dixième : tierce dans l’octave supérieur.

[1]  Scott Joplin. Pianiste et compositeur américain (Texarkana, Texas, 24-11-1868 / New York, 1-4-1917). Formé à la musique (gratuitement) par un professeur allemand, il commence très tôt une vie itinérante. Pianiste de saloon à St Louis (1885), il joue dans la région une dizaine d’années, crée des groupes vocaux et instrumentaux et se met à composer. En tournée en 1895, il interprète sa propre musique. Il s’établit à Sedalia (Missouri) en 1896 et publie un premier recueil, Original Rags (1898). Après le succès de Maple Leaf Rag, Joplin compose et enseigne. En 1903, on joue A Guest of Honor, opéra disparu, et un ballet folklorique « The Ragtime Dance ». En 1907, il vient à New York. Après une période mouvementée, il publie la partition de piano de son second opéra : Treemoniska, premier opéra noir, mêlant ragtime, black folk music et opérette européenne. Aidé de Sam Petterson, il consacre son temps à l’orchestration de l’œuvre et réussit à en donner une représentation (1915). Joué à Harlem sans décors ni costume, le spectacle est un four. Il en perd la santé. On l’interne, début 1917, au Ward’s Island Hospital. Il y meurt peu après. Inaugurée par une création de Gunther Schuller (1973), la redécouverte tardive du « Red Back Book », recueil d’orchestration de ses ragtimes, favorise une nouvelle approche de l’œuvre de Joplin. Musiciens de jazz et interprètes classiques vont désormais s’intéresser à ses compositions. (Tiré du Dictionnaire du Jazz de P. Carles, A. Clergeat et J.-L. Comolli).

[2] Tom Turpin apprit seul le piano et devint malgré tout un musicien accompli. Il n’avait pas la même vision de la musique que les autres grands compositeurs. Pour lui, la musique était avant tout une source de revenus. Il s’installa à Saint Louis et ouvrit le Rosebud Café. Haut lieu du ragtime, le Rosebud Café devint le rendez-vous de nombreux grands joueurs de ragtime.

[3] Jelly Roll Morton et Alan Lomax : de mai à juillet 1938, le folkloriste Alan Lomax a enregistré dans la Bibliothèque du Congrès des Etats-Unis, Ferdinand Joseph La Menthe, mieux connu sous le pseudonyme de Jelly Roll Morton, seul avec un piano. Durant tout ce temps Morton évoqua son existence pittoresque et l’époque héroïque de la Nouvelle-Orléans. Malheureusement mal et rarement réédité, ce document extraordinaire possède entre autres mérites, celui de faire une très large place au chanteur et au pianiste. Un livre, rédigé par Alan Lomax en a découlé, intitulé « Mister Jelly Roll » (1950), traduit en français en 1964 chez Flammarion.

[4] Blake Eubie James Hubert. Pianiste et compositeur américain (Baltimore, Maryland, 7-2-1883 / New York, 12-2-1983). Dès l’âge de cinq ans, il s’essaie à l’orgue acheté à crédit par sa mère. Il apprend à lire la musique et commence tôt sa carrière de pianistes dans les boîtes mal famées de sa ville natale. En 1907, il est engagé au Goldfield Hotel à Baltimore. Il y reste plusieurs années  durant lesquelles il suit des cours de composition. En 1915, il fait la connaissance de Noble Sissle avec qui il fera équipe. Composant ensemble, ils montent un duo piano – chant et codirigent un orchestre. Ils connaissent la notoriété en 1921 en écrivant pour Broadway « Shuffle Along » (avec Florence Mills et Joséphine Baker) qui marque le premier grand succès des revues entièrement noires. En 1926, ils viennent en Europe pour quelques mois. Eubie Blake écrit encore pour la scène (« Blackbirds Of, 1930 » avec Ethel Waters et Buck And Bubbles, « Swing It », 1937) et retrouve Sissle avec qui il se produit durant la seconde Guerre mondiale pour les troupes américaines. A partir des années 50, Eubie Blake ralentit ses activités bien qu’apparaissant régulièrement en concert et dans les festivals. Jusqu’à la veille de sa mort, plus que centenaire, il a maintenu la tradition du ragtime qu’il n’a cessé de jouer depuis le début du XXe siècle.

(Tiré du Dictionnaire du Jazz de P. Carles, A. Clergeat et J.-L. Comolli).

[5]  Shout (littéralement : cri, éclat de voix, acclamation). Le shout, au départ, semble être une danse d’esclaves, très rythmique et répétitive selon des figures circulaires renvoyant sans doute aux danses africaines. Avec la conversion des Noirs aux religions blanches et l’apparition des premières églises noires, se multiplient les cérémonies religieuses, prayer meetings, praise meetings, camp meetings, au cours desquelles, la danse étant considérée comme un péché, les Noirs vont détourner l’interdiction de danser et même de croiser les pieds en pratiquant le ring shout, marche en cercle, l’un derrière l’autre, en traînant les pieds rythmiquement (shuffle) et en chantant des hymnes, accompagnés quelquefois pendant des heures par le simple claquement des mains des autres fidèles. Après l’abolition de l’esclavage, de nombreuses variantes du ring shout apparaissent dans des contextes non religieux. C’est le genre de danses à quoi l’on pouvait assister chaque dimanche, à Congo Square, à la Nouvelle-Orléans.

(Tiré du Dictionnaire du Jazz de P. Carles, A. Clergeat et J.-L. Comolli).

[6] Celestin « Papa » Oscar Philips. Trompettiste et chanteur américain (Napoleonville, Louisiane, 1-1-1884 / La Nouvelle-Orléans, Louisiane, 15-12-1954). Il s’intéresse d’abord à la guitare et à la mandoline, puis à la trompette et au trombone, dont il joue dans divers brass band. Il arrive à La Nouvelle-Orléans en 1906 et entre, comme cornettiste, dans l’Indiana Brass Band. Il travaille ensuite avec l’Allen’s Brass Band puis avec Jack Carey. Il dirige son propre orchestre au Tuxedo Hall de 1910 jusqu’à la fermeture du club en 1913. Il participe à divers autres orchestres et, vers 1925, prend la tête de son Tuxedo Jazz Orchestra qui enregistre trois disques et connaît un succès retentissant dans les clubs de la ville et en tournée dans les Etats du Sud. En 1926, 1927 et 1928, il enregistre quelques disques qui sont des documents intéressants sur la musique pratiquée par les créoles de la Louisiane. Au début des années 30, il abandonne partiellement la musique, tout en dirigeant à l’occasion son orchestre. Il recommence à jouer plus régulièrement en 1946, enregistre quelques titres en 1947 et s’installe à Paddock, où il connaît un succès considérable jusqu’à sa mort.

Figure légendaire du jazz New Orleans, bien qu’il ait dirigé plutôt qu’un orchestre de jazz ce qu’on appelait un « Society Orchestra », produisant une musique élégante et raffinée, avec peu d’improvisation. Trompettiste sans virtuosité, il utilise souvent la sourdine et joue des solos simples proposés avec beaucoup de lyrisme.

[7] Sousa John Philip. Compositeur américain (Washington, 1854 / Reading, Pennsylvanie, 1932). Le père de Sousa, musicien espagnol émigré aux Etats-Unis, lui enseigna à jouer tous les instruments à vent et lui donna une solide instruction musicale. Pendant sa jeunesse, Sousa joua, à Washington, dans différents orchestres de théâtre et, à 26 ans, il est nommé chef d’orchestre de la fanfare des Fusiliers Marins des Etats-Unis. Lorsque, en 1894, il constitua son harmonie personnelle, il changea la composition normale d’une harmonie en réduisant les cuivres et les instruments de percussion, et en augmentant le nombre de bois ; il y introduisit également une harpe. Il forma un corps de musiciens capables d’exécuter des programmes presque aussi variés que ceux d’un orchestre symphonique. Lors des tournées qu’il effectua dans le monde entier, avec son harmonie, il fut reçu partout avec des ovations. Les compositions de marches de Sousa lui valurent le titre de « Roi de la Marche ». Il écrivit également des poèmes symphoniques, des suites, des opéras ainsi que des opérettes. Il publia plus de 200 œuvres, publia un ouvrage sur les instruments de fanfare militaire et une autobiographie.

(Tiré du Monde de la Musique, K.B. Sandved, Editions Le Sphinx, 1958)

[8] Europe James Reese Jim. Pianiste, violoniste, chef d’orchestre et compositeur américain (Mobile, Alabama, 22-2-1881 / Boston, Massachusetts, 9-5-1919). Ayant reçu une bonne éducation musicale, il passe sa jeunesse dans le Sud puis à Washington avant de s’établir à New York en 1904. Directeur de l’Us Marine Band, il fonde des centres de musique et de danse : New Amsterdam Music Association et surtout, en 1906, le Clef Club, avec cent musiciens et dix pianos. Cette importante organisation tient de la loge maçonnique, du syndicat d’artistes noirs et du bureau de promotion de spectacles. En 1910, il monte son Europe’s Society Orchestra qui accompagne le célèbre couple de danseurs anglo-américains Vernon et Irene Castle. En 1913-14, avant Ford T. Dabney (membre de son orchestre), W. C. Handy et Wilbur C. Sweatman, il enregistre pour Victor les premiers disques de danse d’un ensemble entièrement noir. En 1914, une formation géante donne sous sa direction le premier concert « noir » à Carnegie Hall. Ayant quitté le Clef Club, il fonde le Tempo Club, dont il devient président. Lors de l’entrée en guerre des Etats-Unis (1917), il dirige la musique du 15e régiment de mitrailleurs du corps expéditionnaire, qui, en France, devient le 369e régiment d’infanterie (les « Hellfighters ». Parmi les recrues, le tromboniste Herb Flemming et le violoniste – chanteur Noble Sissle. Les musiciens font des tournées à l’arrière pour réconforter le moral des troupes, des blessés, des permissionnaires. En 1918, des concerts sont organisés dans 25 villes. Après un retour triomphal en Amérique fin 1918, la formation enregistre pour la filiale de Pathé des rags, des blues, des spirituals. Mais le 9 mai 1919, à Boston, Jim Europe, à la suite d’une violente dispute, est tué d’un coup de couteau par son batteur, Herbert Wright.

Jim Europe est sans doute la figure la plus célèbre de ce que l’on pourrait appeler « l’école primitive de New York ». A l’opposé des musiciens de Louisiane, qui pratiquent l’improvisation collective, Europe, sans abandonner les racines du folklore noir, s’intéresse davantage aux arrangements, aux  formations importantes comportant des instruments à cordes et à plectre. C’est de ce creuset que sont sortis les premiers vrais grands orchestres de jazz.

(Tiré du Dictionnaire du Jazz de P. Carles, A. Clergeat et J.-L. Comolli).

Publicités
Catégories : Jazz | Poster un commentaire

Navigation des articles

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Créez un site Web ou un blog gratuitement sur WordPress.com.

%d blogueurs aiment cette page :