REPRESENTATION DE L’HOMME PREHISTORIQUE DANS LA LITTERATURE

Paru dans le Bulletin du G.E.S.T., N° 164, novembre 2010      

 

Je viens de terminer la lecture d’un des derniers ouvrages de la paléontologue et historienne des sciences, Claudine Cohen, « Un Néandertalien dans le métro ».Elle continue son  enquête sur l’histoire des idées et des représentations en paléontologie et en préhistoire. Ici, elle s’attache plus particulièrement à l’Homme de Neandertal qui fait couler beaucoup d’encre et dont les reconstitutions ont évolué depuis la brute épaisse et cruelle jusqu’à un Hominidé presque semblable à nous, à part quelques traits morphologiques qui le caractérisent. Dans le dernier chapitre, elle se penche sur la fascination que cet être à provoquer dans le milieu littéraire et qui est à la source de nombreuses œuvres de fiction plus ou moins réussies. L’une des plus célèbre est, sans conteste, « La Guerre du feu » (1911) de Rosny aîné. En fourrageant dans ma bibliothèque, j’ai retrouvé un autre roman, paru en 1909, de la plume d’un certain Ray Nyst, intitulé « La Caverne ».Je ne peux résister à l’envie de vous soumettre mes notes de lecture que j’ai prise lors de sa lecture, il y a déjà quelques années.

 

L’auteur présente son roman comme étant un roman préhistorique. Le titre complet est déjà tout un programme : Histoire pittoresque d’une Famille humaine de vingt-neuf personnes, Filles et Garçons, petits et grands, à l’Epoque des luxuriantes Forêts tertiaires et des Saisons clémentes dans l’Europe centrale. Dans la partie « Remerciements » par laquelle débute le livre, il est curieux d’y trouver des noms prestigieux comme ceux de M. E. Dupont, directeur du Musée d’Histoire naturelle de Bruxelles, de Severin et Rutot, conservateurs, de M. Boule, professeur de paléontologie au Muséum de Paris…

Nyst n’est pas à son coup d’essai lorsque paraît La Caverne. Il a déjà écrit deux romans « préhistoriques » : Notre Père des Bois (1899) et La Forêt nuptiale (1900). Le roman retrace l’existence difficile d’une famille humaine préhistorique, avec ses misères, ses luttes, ses prouesses, ses naissances multiples, jusqu’au drame final de la dispersion et du parricide.

Le roman proprement dit est précédé d’une longue introduction dans laquelle, « l’on expose l’intérêt de l’Histoire préhistorique de l’homme et les données sur lesquelles on en fonde la reconstitution, suivie d’un Essai d’Ethnographie tertiaire ».

Ce qui est intéressant dans cette introduction, c’est qu’elle nous donne un aperçu de la conception de la préhistoire de l’Humanité et de certaines idées relativement révolutionnaires à cette époque.

Nyst fait mention de certains esprits éclairés qui se sont libérés des préjugés de race.

« (1) «Le faux principe de la dignité humaine, l’homme roi de la création, a eu pour corollaire la croyance à la supériorité de certaines races sur d’autres et à la légitimité de la persécution de celles-ci par les premières. C’est au nom de cette croyance que les peuples dits civilisés pillent et massacrent les races moins cultivées; qu’à toutes les époques, tant en Europe qu’aux colonies, il y a des conversions forcées, accompagnées souvent de persécutions violentes. L’antisémitisme, cette passion indigne d’un pays civilisé, est encore une conséquence de cette croyance à l’inégalité des races humaines. La morale évolutionniste, celle de l’humanité future, évitera certainement ces écueils»

            Ainsi s’exprime le docteur L. Laroy, dans la préface de l’édition Schleicher de l’Origine de l’homme, de Haeckel » (page 20, en note infra-paginale).

Les idées de Darwin commencent seulement à faire leur chemin dans le milieu scientifique européen. Haeckel en est l’un de ses plus prestigieux défenseurs en Allemagne. Il sera plus darwinien que Darwin lui-même.

« (5) C’est très courant encore aujourd’hui de jeter dans les discussions que ni Lamarck, ni Darwin, ni personne de compétent, n’aurait jamais dit formellement que l’homme descend du singe. La Philosophie zoologique du premier, La Descendance de l’homme, du second et l’Origine de l’homme, de Haeckel, sont formelles; quelques circonlocutions à peine enveloppent les Observations relatives à l’homme, présentées par Lamarck, qui faisait un grand acte de bravoure en commençant à publier ses théories en 1801, car il était professeur au Muséum.

            Il faut cependant s’entendre. Ce que Lamarck et Darwin ont dit de la descendance, sans arrière-pensée, a été détourné de son sens par les adversaires. Il n’y a pas de doute, dit Ludwig Wilser dans son Devenir homme (Mensch Werdung), que les grands singes actuellement vivants sont nos parents; mais seulement nos parents latéraux. L’auteur ne veut pas que la science lui donne des ancêtres pareils, dit-il ! Il se raccroche avec empressement à l’espoir que nous dérivons d’une autre branche que les singes connus vivants. Supposez une lettre Y pour la comparaison. Le bâton inférieur de la lettre représenterait dans cette conception le tronc, l’ancêtre commun. Car il faut, dit-il, qu’il y ait un ancêtre commun, puisque les singes vivants, et nous, avons des qualités pareilles. A partir de cet ancêtre la lignée peut être représentée par les branches divergentes de l’Y. Les uns seraient développés comme singes; le développement musculaire excessif, les condamnant aux moyens brutaux, leur aurait à tout jamais fermé la route de l’intelligence, tels le gorille, l’orang, le chimpanzé, ces hercules; les autres se seraient développés comme homme. Ludwig Wilser met beaucoup de passion à défendre cette vue, où il trouve une consolation inespérée à la théorie pour lui mortifiante de l’évolution ! Darwin, Hartmann, Carl Vogt dans les Leçons sur l’homme, croient aussi que nous n’avons jamais été gorille, chimpanzé, orang, ni gibbon. (L’anthhropos perfectus, trouvé récemment dans l’Amérique du Sud, à la base de l’Eocène, singe très élevé en organisation et comme on le voit très ancien, fera sans doute de nouveaux partisans de Wilser.) Les adversaires du singe, peut-on dire, s’emparent avec empressement de cette déclaration, oubliant que ces même naturalistes, et Wilser lui-même, nous donnent cependant comme ancêtres, en remplacement des singes vivants, le Dryopithecus, un autre singe ! Comme on ne connaît ce dernier que par le squelette et par le portrait d’un singe, sans doute voisin, le Pilthecanthropus atavus, gravé sur une plaque d’os, trouvée par Piette, on peut s’imaginer qu’il fut noble et beau et c’est ce que demandent à toute force Wilser et nos contemporains !

            Cependant le professeur de paléontologie du Museum de Paris, M. Boule, trouve ce Picanthropus atavus encore si peu humain, d’après le dessin, qu’il le décrit comme un « personnage portant un masque d’animal ou museau ». Mensch Werdung reproduit cette gravure. Cette supposition ingénieuse laisse de l’espoir ! » (pages 25-26, en note infra-paginale).

Ce passage montre le manque de matériel fossile sur lequel se base les savants pour établir de filiation. En fait les vues de Wilser ne sont pas illogiques du tout puisqu’il sera démontré effectivement que le rameau des Hominidés et les Grands singes ont un ancêtre commun.

L’auteur s’insurge également contre l’idée préconçue que l’opinion se fait de notre ancêtre préhistorique : une brute qui franchira « péniblement les longues étapes qui vont conduite l’humanité de l’état sauvage à la civilisation ».

Il est à remarquer que la chronologie géologique à cette époque était loin d’être établie de manière rigoureuse. Les moyens dont disposaient les géologues étaient limités : pas de méthode de datation absolue, comme les rapports isotopiques… Seule la datation relative était possible ce qui fait que les périodes géologiques avaient des durées nettement sous-estimées. L’apparition de la vie organique remontait à 100.000 millions d’années.

Au niveau de l’évolution des Hominidés, la datation est des plus fantaisistes :

« Un ancêtre éocène de l’homme fut le premier qui ramassa les silex et les employa tels, quand ils présentaient par hasard une arête utilisable, ou une masse d’assommeur. Cet être inconnu améliora, dans l’oligocène, ces produits naturels par des accommodations sommaires à la préhension, etc., et après ce progrès, les choses une fois arrivées là, sont longtemps restées stationnaires » (page 66, note infra-paginale).

L’idée de l’homme tertiaire était tenace à l’époque. Les grandes découvertes africaines de ce siècle permettront de faire remonter le genre Homo à environ 2 millions d’années. On est loin de l’Eocène (-55 à -37 millions d’années).

i les choses en sont restées là, c’est parce que l’auteur, sur la base d’informations scientifiques, fait intervenir un cataclysme digne du Déluge biblique qui aurait anéanti une partie de l’humanité naissante. Les préjugés sont décidément très tenaces, même chez des esprits se disant éclairés !

« Il en était là de son intelligence et de ses moyens quand d’extraordinaires cataclysmes changèrent la face du monde […].

            Sans doute des milliers d’individus de son espèce périrent ! Une partie de la vaste forêt qui couvrait le continent formé par les Amérique, l’Europe et l’Afrique, fut envahie par les eaux. Des étendues immenses, disloquées d’un pôle à l’autre, disparurent comme un bateau qui sombre. L’Atlantide, submergée, effondrée dans les gouffres de la terre, l’Océan atlantique venait de naître entre les Amérique, l’Europe et l’Afrique.

            Au delà de l’Europe la face de la terre fut aussi bouleversée. Comme si le continent disparu d’un côté du globe ressortait de l’autre, à l’Orient, l’immense Asie monte des flots soulevés, rejetant l’Océan qui la couvrait, et se sèche au soleil » (pages 66-67).

Vision apocalyptique qui nous rappelle l’oeuvre de Gustave Doré. Nous sommes en plein renouveau artistique, où l’Art nouveau succède au Symbolisme.

L’être humain décrit par Nyst est particulièrement agressif. Il en fait un super prédateur, craint de toutes les autres espèces. Pour lui c’est une question d’instinct. L’image du bon sauvage de J.J. Rousseau est bien loin.

« L’homme tel que nous le montre l’Histoire, et tel que de nos jours le montrent les petits et les grands événements de la vie sociale, a des instincts sanguinaires. Il les a toujours eus. Bien pire : il les a de nature » (page 86).

« L’homme, avant d’avoir l’épieu, la massue et le silex, eut aussi des armes physiologiques, une mâchoire puissante et avancée et des crocs, de fortes canines » (page 108).

Les découvertes récentes n’ont jamais montré de tels crocs chez les Hominidés. La denture des Australopithèques semble plutôt adaptée à une alimentation érosive comme des végétaux et non à une alimentation carnée. Quant à la cruauté naturelle de l’homme pour l’homme, je pense qu’elle est apparue beaucoup plus tard, au Néolithique, avec les premiers agriculteurs qui devaient défendre leur biens contre des incursions extérieures. Delà, sans doute une organisation sociale qui donnera naissance à la caste des soldats. Hypothèse toute gratuite de ma part. Les territoires de chasse de l’homme paléolithique étaient suffisamment vastes pour éviter des luttes fratricides constantes.

Le parricide, décrit par l’auteur, comme voie nécessaire pour que l’humanité progresse me paraît assez osé. Si l’on fait des analogies avec le comportement des grands singes, on ne rencontre pas ce genre de situation aussi radicale. Le mâle dominant d’un groupe peut être mis en péril par des jeunes qui cherchent à prendre sa place. En cas de défaite de l’ancêtre, celui-ci se retirera en solitaire, mais ne sera pas nécessairement éliminé physiquement par ses fils.

Nyst RayLa Caverne, éd. pour la Belgique, l’auteur, Bruxelles, 1909 (lecture, novembre 1994).


Depuis de nombreuses découvertes paléoanthropologiques et de nouvelles techniques ont permis d’affiner les connaissances de notre généalogie. Certes, il reste encore des zones d’ombre surtout du côté des grands singes, car peu de fossiles ont été trouvés. Le sol des forêts tropicales où vivent ces animaux ne se prête pas à une bonne conservation des fossiles (trop acide). Cependant, une nouvelle école de primatologues s’efforce de mieux appréhender le comportement social des différentes espèces relativement proche génétiquement de nous. Attendons la suite des événements !

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