Les Créationnismes

Cyrille Baudouin, Olivier BrosseauLes créationnismes – Une menace pour la société française ?, Editions Syllepse, 2008 (lecture, novembre, 2008).

Depuis quelques temps, on ne parle plus que de créationnisme et de dessein intelligent. Il semble que l’obscurantisme prend de l’ampleur jusque dans les plus hautes sphères de la société. Que le créationnisme constitue une menace – et une sérieuse, aux États-Unis, cela ne fait aucun doute. C’est même davantage qu’une menace. L’influence des fondamentalistes chrétiens est indéniable, comme l’attestent les idées de croisade et de rédemption exprimées par un born again christian comme le président Georges W. Bush.

Mais dans ce livre, il est question des créationnismes, au pluriel. Au départ, le créationnisme se définit en opposition au darwinisme, tel qu’il est défini dans l’ouvrage le plus connu de Darwin, De l’Origine des espèces (1859). Les premiers créationnistes furent, dès la seconde moitié du XIXe siècle, les défenseurs chrétiens d’une lecture littérale de la bible, s’opposant donc à la théorie darwinienne. La présentation de controverses liées au créationnisme aux États-Unis donne l’occasion aux deux auteurs, respectivement biologiste et physicien de formation, de présenter d’autres types de créationnismes. Le dernier en date est l’Intelligent design, apparu au début des années 1990, selon lequel « quelque chose » d’intelligent, une puissance supérieure, un dieu par exemple, expliquerait la création du Monde. Cette forme de créationnisme ne s’oppose pas officiellement à la théorie de l’évolution, elle l’englobe, pourrait-on dire, en « expliquant » que le mécanisme de la sélection décrit par cette théorie serait celui d’un « Grand horloger »

Tout ceci fait l’objet de la première des quatre parties du livre : « Un combat politique contre une théorie scientifique ». On y trouve une présentation très claire des grandes croisades menées aux États-Unis mais aussi un tableau très concis de la situation actuelle dans des pays aussi variés que l’Allemagne, l’Italie, la Grande-Bretagne, les Pays-Bas ou encore la Serbie et la Suède. À ce stade, on comprend que ce qui caractérise les créationnismes, c’est l’introduction d’une transcendance dans les sciences, par exemple pour expliquer la diversité des espèces.

Ce n’est que dans la deuxième partie que le lecteur est convié à s’intéresser au cas français. Les auteurs présentent la myriade d’associations qui se consacrent à la promotion des créationnismes, dans différentes versions. La plus puissante d’entre elle semble être l’Université interdisciplinaire de Paris, qui n’a d’université que le nom (pp. 45-56) . Cette association, largement financée par la « fondation Templeton pour le progrès de la Religion », vise officiellement à associer science et religion mais s’emploie aussi à promouvoir les formes évoluées de créationnisme, comme l’Intelligent design (pp. 48-49). Les positions des principales sectes ou religions sont aussi présentées, qu’il s’agisse de l’Église catholique, de la scientologie, de l’islam ou des témoins de Jéhovah.

À ce stade, s’il peut éventuellement être question de « menaces », c’est à travers l’utilisation des médias par certains représentants de ces associations, sectes et églises. Les deux auteurs mentionnent par exemple la programmation par ARTE d’un film documentaire présentant sans aucune distance critique les travaux de la paléontologue Anne Dambricourt-Malassé, connue pour son créationnisme (elle va d’ailleurs jusqu’à rendre Darwin responsable du nazisme). Ceci dit, la menace semble contenue car, comme les auteurs le rapportent (et c’est tout à leur honneur), d’importantes protestations ont trouvé leur place dans un article paru dans Le Monde (du 29 octobre 2005). Les principaux vecteurs des idées créationnistes sont sinon des médias d’extrême-droite comme « Radio courtoisie » ou des opuscules catholiques… qui ne méritent sans doute pas d’être considérés comme une « menace pour la société française ».

Devenus tous les deux spécialistes en « communication scientifique » après leur formation scientifique, Cyrille Baudouin et Olivier Brosseau consacrent justement la troisième partie de leur livre aux méthodes utilisées par les créationnistes pour parvenir à diffuser leurs élucubrations (pp. 81-101). Les citations tronquées, l’utilisation de l’aura scientifique des contradicteurs comme source de légitimation, tout ceci est expliqué et brillamment analysé, mais en fin de compte, il apparaît que c’est surtout dans l’enseignement que la situation pourrait devenir inquiétante. Comme l’expliquent les auteurs, « en janvier 2007, des centaines de proviseurs, de bibliothécaires et d’universitaires français ont reçu L’atlas de la Création, ouvrage de 800 pages richement illustré » ouvertement créationniste. Cette diffusion a touché de nombreux pays européens, mais en France, la réaction ministérielle fut juste et rapide, condamnant fermement cet envoi et avertissant les centres de documentation pour que cet atlas ne soit pas mis à la portée des élèves.

Ce sont des entretiens qui constituent la dernière partie du livre, non moins intéressante que les autres. On y lit notamment (pp. 117-128) un échange avec Guy Lengagne, auteur d’un rapport intitulé Les dangers du créationnisme dans l’éducation, publié fin juin 2007, par la Commission de la culture, de la science et de l’éducation du Conseil de l’Europe. Lorsqu’on réalise quelles ont été les pressions exercées contre la parution de ce rapport, le terme de menace (ici « dangers ») n’est alors pas de trop, et pas seulement pour la société française !

Les créationnistes gagnent du terrain et, surtout, la République n’est pas toujours vigilante. Récemment, à Vienne, c’est Marc Perrin de Brichambaut, ambassadeur de France présenté comme « secrétaire général de l’OSCE »  qui a ouvert une conférence intitulée « L’univers : qu’en dit la science ? Qu’en dit la théologie ?« . Cette conférence ouverte à tout public avait lieu au séminaire où sont formés les prêtres, avec comme orateurs, deux salariés du CNES, dont l’un des fervents promoteurs de l’Intelligent design en France, Jacques Arnould (dont les propos sont démontés par Baudouin et Brosseau pp. 65-67).

Je conseille la lecture de ce petit livre qui tient dans la poche, à tous ceux qui désirent connaître le réel danger de ce contre-courant pseudo-scientifique qui commence à empoissonner nos écoles et contre lequel nos enseignants sont bien démunis.

 

Heureusement, de nombreuses initiatives ont déjà été prises par nos instances scientifiques. Ainsi, plusieurs colloques destinés aux enseignants, et plus particulièrement aux professeur de biologie, ont été initiées par :

  • l’ULB : « Création et Evolution » (28-11-2006) ;
  • l’Académie royale de Belgique : Colloque des 29, 30 et 31 janvier 2008: “L’Evolution aujourd’hui : à la croisée de la biologie et des sciences humaines » ;
  • la Société d’Anthropologie et de Préhistoire : « Darwinisme et évolution humaine » (3-12-2009) à Erasme

Un site, evol.be, est en cours de création à l’initiative d’un groupe de réflexion pluridisciplinaire. Un certain nombre de documents relatifs à la diffusion de la théorie de l’évolution et des disciplines connexes y seront introduits progressivement et mis à la disposition du grand public (enseignants, élèves) après approbation par un comité de lecture.

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