Le vivier de Darwin

Tijs GoldschmidtLe vivier de Darwin – Un drame dans le lac Victoria, Editions du Seuil, 2003 (lecture, juillet, août 2006).

J’ai lu ce livre comme un roman, l’auteur conte avec humour ses expériences en Tanzanie lors de ses études de la faune piscicole du lac Victoria. Il m’a inspiré un petit texte sans prétention qui a servi d’éditorial au périodique de l’association que je préside depuis près de 15 ans (G.E.S.T.) et que je reproduit ci-dessous.

Le vivier de Darwin devient son cauchemar

Je pense que bon nombre d’entre-vous ont vu ou du moins ont entendu parler du film documentaire de Huber Sauper (2004), « Le Cauchemar de Darwin ». Le film prend pour argument de départ les trafics autour de l’aéroport de Mwanza, en Tanzanie, sur les bords du lac Victoria. Des tonnes de perches du Nil (Lates niloticus) sont pêchées dans le lac, traitées, sur place, dans des usines financées par les organisations internationales et expédiées vers nos pays par des avions cargo (russes ou ukrainiens). On trouve ces filets légèrement rougeâtres dans toutes nos grandes surfaces. Les résidus, têtes et carcasses, sont distribués dans les villages des anciens pêcheurs qui doivent s’en contenter. Autour de cette exportation massive se développent tous les trafics liés à une urbanisation intense et brutale (usines de traitement) : prostitution, sida, violences diverses. De plus, il semblerait que les avions cargo n’arrivent pas à vide, mais qu’ils amèneraient des armes à destination des pays belligérants de la région des Grands Lacs (Rwanda, Ouganda, mouvements révolutionnaires dans l’est du Congo). Ce film coup de poing qui cherche à montrer quelles catastrophes écologiques et sociales peut entraîner la mondialisation,a provoqué de nombreuses polémiques et critiques. Nous n’allons pas entrer dans ce jeu.

Si j’aborde le sujet, c’est parce que je viens de terminer la lecture d’un livre admirable, « Le vivier de Darwin », que je conseille à tous ceux qui s’intéressent à l’évolution biologique. L’auteur, Tijs Goldschmidt, un biologiste néerlandais et un expert en écologie animale de renommée internationale, a réussi la synthèse entre le récit personnel, souvent teinté d’humour, de ses expériences dans la région du Lac Victoria et une passionnante discussion scientifique des théories darwiniennes à propos de l’évolution de la faune du lac.

Quel est le rapport entre les deux ? Le film et le livre traite d’un drame que connaît l’un des plus grands lacs d’Afrique, le lac Victoria. Notre biologiste, dans les années 1970, est venu à Mwanza (justement le village où a été tourné le film) afin de répertorier le nombre d’espèces de « furu » rencontré dans un espace bien défini du lac, le golfe de Mwanza. Les « furu » sont des petits poissons de la famille des cichlides qui comporte à cet endroit 500 espèces biologiques différentes. Chaque espèce occupe sa propre niche écologique : sa nourriture, sa façon d’être, ses caractéristiques biologiques etc. Quand on sait que le lac était probablement asséché il y 12.500 ans, il est important de constater que tout cela a pu se créer à partir d’un ancêtre commun : c’est l’évolution la plus rapide d’un milieu invertébré connue à ce jour ! Il s’agit d’une « radiation adaptative » dont on ne trouvait jusqu’ici qu’un exemple fameux sur les îles Galapagos (les 13 espèces d’oiseaux sur lesquelles Darwin a établi sa théorie de l’évolution).

Malheureusement, lorsque notre biologiste de terrain, commence à comprendre ces centaines d’espèces, ce qui lui a représenté un travail colossal, il se produit une catastrophe : l’espèce invasive, la perche du Nil. Un homme avec son seau et les meilleures intentions du monde a pu provoquer un tel changement, comme le dit notre scientifique. Dans les années cinquante  des agents britanniques, recrutés pour améliorer la pêche en Ouganda conçoivent d’introduire un grand poisson prédateur dans le lac Victoria, malgré l’avis négatif de certains spécialistes. 30 à 40 ans plus tard, les « furu » et d’autres représentants de la faune aquatique ont pratiquement disparu sous la pression des perches du Nil qui se sont multipliées d’une manière catastrophique. Toute la chaîne alimentaire en a été perturbée. Ayant décimé la majorité des espèces de cichlides, on s’attendait à voir la perche du Nil s’éteindre à son tour. Curieusement ce n’est pas le cas. Notre biologiste revenu sur les lieux en 1989, constate qu’une petite crevette a profité de la situation pour envahir tous les espaces et sert de nourriture au grand prédateur. Par contre on assiste bien à une « extinction de masse » puisque la presque totalité des cichlides ont disparus.

En conclusion, citons notre auteur : « La génération et l’extinction des espèces sont les deux faces d’une même médaille dans l’histoire de l’évolution. Mais il y a de nos jours plus d’extinction que de génération ! Depuis 3,5 milliards d’années, depuis la naissance de la vie, il n’y a eu que 5 à 10 fois des spasmes d’expansion. Nous nous trouvons probablement dans une telle phase mais c’est la première fois qu’une telle vague d’extinction se produit, et en plus causée par l’Homme !Mais nous touchons là plutôt un problème moral et non plus scientifique… »

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