Autobiographie de Charles Darwin

Charles Darwin (2008) – L’Autobiographie, Seuil, « Science ouverte » (offert par Isabelle pour ma Noël 2008) – (lecture, octobre-novembre 2009)

Article paru dans Le Monde du 2 août 2008

Le texte intégral de L’Autobiographie de Charles Darwin (1809-1882) paraît enfin en France. On y découvre un Darwin modeste sur ses découvertes, rétif à toute forme de dogme. Dans l’extarit que nous publions, le fondateur de la théorie de l’évolution biologique explique comment il a abandonné toute pensée religieuse.

Convictions religieuses

Durant ces deux années [octobre 1836 janvier 1839], je fus souvent amené à réfléchir à la religion. Lorsque j’étais à bord du Beagle, j’étais tout à fait orthodoxe, et je me souviens d’avoir déclenché de grands rires chez plusieurs officiers (eux mêmes pourtant orthodoxes) en citant la Bible comme une autorité incontestable sur un point de morale. Je suppose que c’était la nouveauté de l’argument qui les amusait. Mais j’en venais peu à peu à considérer, à cette époque, que l’Ancien Testament, avec son histoire du monde manifestement fausse, la tour de Babel, l’arc-en-ciel comme signe, etc., et parce qu’il attribuait à Dieu les sentiments d’un tyran vindicatif, n’était pas plus digne de confiance que les livres sacrés des hindous, ou les croyances d’autres barbares. La question se posa dès lors constamment, et ne se laissa pas chasser de mon esprit : si Dieu voulait faire une révélation aux hindous, était-il pensable qu’il la relie aux croyances en Vishnou, Shiva, etc., de même que le christianisme est lié à l’Ancien Testament ? Cela m’apparaissait tout à fait incroyable.

Je réfléchis à la nécessité d’une preuve éclatante pour qu’un homme sain d’esprit puisse accepter les miracles qui soutiennent le christianisme – à ce que, plus nous progressons dans notre connaissance des lois immuables de la nature, plus les miracles sont difficiles à croire — à ce que les hommes de ces temps étaient ignorants et crédules à un degré presque incompréhensible pour nous – à ce que l’on ne peut prouver que les Evangiles ont été écrits au moment des événements qu’ils relatent et au fait qu’ils diffèrent sur nombre de points importants, bien plus importants que ce qui me semblait admissible de la part de témoins oculaires. Par des réflexions de cet ordre, que je ne donne pas comme ayant la moindre nouveauté ou valeur, mais comme m’ayant influencé, j’en vins graduellement à ne plus croire au christianisme comme révélation divine. Le fait que de nombreuses religions fausses se sont répandues comme un feu de brousse sur de larges portions du globe avait un certain poids pour moi. Aussi belle soit la morale du Nouveau Testament, on peut difficilement nier que sa perfection dépend en partie de l’interprétation que nous donnons aujourd’hui de ses métaphores et de ses allégories.

Je n’étais cependant pas disposé à abandonner la foi. J’en suis certain, car je me rappelle avoir souvent fait des rêves éveillés dans lesquels de vieilles lettres, échangées entre des Romains distingués, ou des manuscrits découverts à Pompéi ou ailleurs, venaient confirmer de lamanière la plus frappante tout ce qui était écrit dans les Evangiles. Mais je trouvais de plus en plus difficile, même en donnant toute latitude à mon imagination, d’inventer des preuves qui suffiraient à me convaincre. Ainsi l’incrédulité m’envahit-elle très lentement, mais aussi très sûrement. Cette évolution fut si lente que je ne ressentis aucune angoisse, et je n’ai jamais douté, depuis, une seule seconde de l’exactitude de ma conclusion. En fait,je peux difficilement admettre que quelqu’un puisse souhaiter que le christianisme soit vrai; car si c’était le cas, les Ecritures indiquent clairement que les hommes qui ne croient pas, à savoir mon père, mon frère et presque tous mes meilleurs amis, seront punis éternellement.

Et ceci est une doctrine condamnable

Bien que je n’aie guère réfléchi à l’existence d’un Dieu personnel avant une période bien plus tar dive de ma vie, je livrerai ici les vagues conclusions auxquelles je suis parvenu. Le vieil argument d’une finalité dans la nature, comme le présente Paley, qui me semblait autrefois si concluant, est tombé depuis la découverte de la loi de sélection naturelle. Désormais, nous ne pouvons plus prétendre, par exemple, que la belle charnière d’une coquille bivalve doive avoir été faite par un être intelligent, comme la charnière d’une porte par l’homme. Il ne semble pas qu’il y ait une plus grande finalité dans la variabilité des êtres organiques et dans l’action de la sélection naturelle que dans la direction d’où souffle le vent. Tout dans la nature est le résultat de lois immuables. Mais j’ai discuté de cette question à la fin de mon livre sur la Variation des animaux et des plantes à l’état domestique, et l’argument que j’ai présenté n’a jamais, autant que je sache, été réfuté.

Mais si l’on néglige les merveilleuses adaptations que nous rencontrons partout, on pourra demander comment rendre compte de l’organisation généralement bénéfique du monde. Certains auteurs, il est vrai, fortement impressionnés par la souffrance dans le monde, se demandent en regardant tous les êtres sensibles s’il y a plus de misère ou de bonheur, et si le monde pris dans son ensemble est bon ou mauvais. Selon moi, le bonheur prévaut largement, mais cela serait très difficile à prouver. Si l’on admet cette conclusion, cela s’harmonise bien avec les effets que l’on peut attendre de la sélection naturelle : si tous les individus d’une espèce devaient passer leur vie à souffrir, leur espèce ne survivrait pas. Mais nous n’avons aucune raison de croire que cela ne se soit jamais produit, ou du moins que cela se soit souvent produit. De plus, d’autres considérations mènent à penser que toutes les créatures sensibles sont faites, en règle générale, pour jouir du bonheur.

Toute personne qui pense, comme moi, que les organes physiques et mentaux (en dehors de ceux qui ne sont ni avantageux ni désavantageux pour leur possesseur) de tout être vivant ont été développés par la sélection naturelle, ou survie du plus apte, en même temps que par l’usage ou l’habitude, admettra que ces organes ont été formés de façon que ceux qui les possèdent puissent entrer avec succès en compétition avec d’autres, et accroître de la sorte leur nombre. Un animal pourra être ainsi conduit à adopter le comportement le plus bénéfique pour l’espèce, en souffrant par exemple de faim, de soif et de peur ; ou en ayant du plaisir, par exemple en mangeant, en buvant, en propageant l’espèce, etc. ; ou en mêlant les deux moyens, comme dans le cas de la recherche d’aliments. Mais la douleur et la souffrance, quelles qu’elles soient, si elles se prolongent, entraînent la dépression et diminuent la vigueur de l’action ; ce qui n’empêche qu’elles aient leur utilité pour mettre une créature en garde contre un danger soudain. Les sensations de plaisir, d’un autre côté, peuvent être ressenties longtemps sans effet dépressif; au contraire, elles encouragent à l’action. C’est pourquoi il est arrivé que la totalité ou au moins la plupart des êtres vivants se sont développés par sélection naturelle d’une manière telle que les sensations de plaisir guident ordinairement leur conduite. Cela se voit dans le plaisir de l’effort, parfois même d’un grand effort du corps ou de l’esprit, dans le plaisir des repas quotidiens, et spécialement dans le plaisir qui nous vient de la sociabilité et de l’amour de nos familles. La somme de ces plaisirs, qui sont habituels ou reviennent fréquemment, donne, j’ai du mal à en douter, à la plupart des êtres sensibles un excédent de bonheur sur le malheur, en dépit de grandes souffrances occasionnelles. Une telle souffrance est tout à fait compatible avec la croyance en la sélection naturelle, qui n’est pas parfaite dans son action, mais tend seulement à donner à chaque espèce autant de chances de succès que possible dans la lutte pour la vie contre d’autres espèces, et ce dans des circonstances merveilleusement complexes et changeantes.

Qu’il y ait beaucoup de souffrance dans le monde, personne n’en disconvient. Certains ont tenté d’expliquer ce fait, dans le cas de l’homme, en imaginant que cela sert à son perfectionnement moral. Mais le nombre des hommes dans le monde est presque insignifiant comparé à celui de l’ensemble des autres êtres sensibles, et ceux-ci souffrent souvent beaucoup, sans le moindre perfectionnement moral. Un être aussi puissant et aussi riche de connaissance qu’un Dieu capable de créer l’univers étant, pour nos esprits finis, omnipotent et omniscient, nous ne pouvons admettre que sa bienveillance ne soit pas sans limites, car à quoi sert la souffrance de millions d’animaux inférieurs pendant un temps infini ? Cet argument très ancien, opposant l’existence de la souffrance à celle d’une cause première intelligente, me semble fort ; alors que, comme je viens de le montrer, l’existence de la souffrance s’accorde bien avec l’idée que tous les êtres organiques se sont développés par variation et sélection naturelle.

A l’heure actuelle, l’argument le plus courant en faveur de l’existence d’un Dieu intelligent est tiré des sentiments et de la profonde conviction intérieure ressentis par la plupart des gens. On ne peut pourtant pas douter que des hindous, des mahométans et d’autres pourraient argumenter de la même manière, et avec une force égale, en faveur de l’existence d’un Dieu, ou de nombreux dieux, ou bien, comme les bouddhistes, en faveur de la non-existence de Dieu. Il y a aussi de nombreuses tribus barbares dont on ne peut dire à la vérité qu’elles croient en ce que nous appelons un Dieu : elles croient aux esprits ou aux fantômes, et l’on peut tenter d’expliquer, comme l’ont fait Tylor et Herbert Spencer, comment une telle croyance a pu apparaître.

Autrefois, j’étais conduit, par des sentiments tels que ceux que je viens de citer (bien que je ne pense pas que le sentiment religieux ait jamais été très développé chez moi), à la ferme conviction de l’existence de Dieu, et de l’immortalité de l’âme. J’ai écrit dans mon Journal que, lorsqu’on se trouvait au coeur d’une grandiose forêt brésilienne, « il n’était pas possible de donner une idée des sentiments d’émerveillement, d’admiration et de dévotion qui remplissent et ravissent l’esprit ». Je me rappelle bien avoir été convaincu qu’il y a plus dans l’homme que le seul souffle de son corps. Mais aujourd’hui, les scènes les plus grandioses n’entraîneraient chez moi aucune conviction ni sentiment de ce genre. D’une certaine façon, je suis comme un homme qui ne verrait plus les couleurs, et serait devenu incapable de prouver qu’ils ont tort ou raison à tous ceux qui croient en l’existence de la couleur rouge. Cet argument serait valable si tous les hommes de toutes les races avaient la même conviction intérieure de l’existence d’un Dieu ; mais nous savons que c’est très loin d’être le cas. C’est pourquoi je ne peux considérer de tels convictions et sentiments intérieurs comme d’un poids quelconque en faveur de ce qui existe réellement. L’état d’esprit que suscitaient autrefois en moi des scènes grandioses, et qui était intimement lié à la croyance en Dieu, ne différait pas essentiellement de ce que l’on appelle souvent le sens du sublime; et même s’il n’est pas facile d’expliquer la genèse de ce sens du sublime, on ne saurait en faire une preuve de l’existence de Dieu, pas plus que les sentiments puissants mais vagues produits par la musique.

En ce qui concerne l’immortalité, rien ne me montre davantage le caractère puissant et presque instinctif d’une croyance que de considérer le point de vue de la plupart des physiciens, selon lequel le Soleil et ses planètes deviendront un jour trop froids pour que se maintienne la vie, à moins évidemment qu’un corps d’une masse énorme ne heurte le Soleil, lui donnant une vie nouvelle. Pour qui croit comme moi que l’homme, dans un avenir lointain, sera une créature bien plus parfaite que ce qu’il est actuellement, il est intolérable de le penser condamné, comme tous les êtres sensibles, à l’annihilation complète après une aussi lente et immémoriale marche vers le progrès. A ceux qui croient à l’immortalité de l’âme, la destruction de notre monde n’apparaît pas si terrible.

La censure d’Emma

« En fait, je peux difficilement admettre que quelqu’un puisse souhaiter que le christianisme soit vrai; car si c’était le cas, les Ecritures indiquent clairement que les hommes qui ne croient pas, à savoir mon père, mon frère et presque tous mes meilleurs amis, seront punis éternellement. Et ceci est une doctrine condamnable. » Charles Darwin (1809-1882) écrit ces lignes dans le journal qu’il tient au printemps 1876, en vue de raconter à ses enfants certains grands moments de sa vie. Quand ces textes sont publiés en Angleterre, sous le titre The Life and Letters, incluant « An autobiographical chapter » (1887, Murray), ce passage a été coupé. La femme du célèbre naturaliste anglais, Emma Darwin, croyante, comme sa fille Henrietta jugeaient ces passages trop abrupts. Il fallut attendre 1958 pour que la petite-fille de Darwin, Nora Darlow, décide de publier l’intégralité de L’Autobiographie (Collins). Elle s’en expliqua: « il y a soixante-dix ans, par égard aux sentiments de certains amis, il fallut censurer l’âpreté de quelques passages qui non seulement semblent inoffensifs aujourd’hui, mais de plus éclairent puissamment le passé. » Voici donc l’ouvrage en français (la première traduction de Jean Michel Goux parue chez Belin en 1985 a été revue et complétée), il n’a rien d’inoffensif, il révèle combien Darwin refusait tout dogmatisme, tant chez les défenseurs des religions qu’à propos de la théorie de la sélection naturelle, dont il disait « C’est un début, et c’est déjà quelque chose… »

Publicités
Catégories : Notes de lecture | Étiquettes : | Poster un commentaire

Navigation des articles

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Créez un site Web ou un blog gratuitement sur WordPress.com.

%d blogueurs aiment cette page :